{"id":5507,"date":"2024-06-13T19:48:21","date_gmt":"2024-06-13T19:48:21","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/une-narrativisation-singuliere-du-feminisme-lecture-de-quelques-oeuvres-de-chloe-delaume\/"},"modified":"2024-09-09T16:42:10","modified_gmt":"2024-09-09T16:42:10","slug":"une-narrativisation-singuliere-du-feminisme-lecture-de-quelques-oeuvres-de-chloe-delaume","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5507","title":{"rendered":"Une narrativisation singuli\u00e8re du f\u00e9minisme : lecture de quelques \u0153uvres de Chlo\u00e9 Delaume"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6886\">Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15<\/a><\/h5>\n<p>Chlo\u00e9 Delaume revendique ses \u00e9crits comme relevant de l\u2019autofiction<a id=\"footnoteref1_eh4r9yg\" class=\"see-footnote\" title=\"Serge Doubrovsky propose le terme d\u2019\u00ab autofiction\u00a0\u00bb, en 1977, afin de qualifier la sp\u00e9cificit\u00e9 de sa production\u00a0: \u00ab\u00a0Fiction, d\u2019\u00e9v\u00e9nements et de faits strictement r\u00e9els\u00a0; si l\u2019on veut autofiction, d\u2019avoir confi\u00e9 le langage d\u2019une aventure \u00e0 l\u2019aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman traditionnel ou nouveau\u00a0\u00bb (Doubrovsky, 1977, quatri\u00e8me de couverture). L\u2019autofiction postule l\u2019identit\u00e9 onomastique des trois instances que sont l\u2019auteur, le narrateur et le personnage (Gasparini, 2008, p. 300). \" href=\"#footnote1_eh4r9yg\">[1]<\/a>. Elle voit dans celle-ci un terrain de jeu artistique o\u00f9 s\u2019entrecroisent contraintes formelles et mat\u00e9riau pr\u00e9sent\u00e9 comme autobiographique. Elle s\u2019inscrit donc \u00e0 la suite d\u2019un Nouveau Roman comme \u00ab\u00a0Nouvelle Autobiographie\u00a0\u00bb (Robbe-Grillet, 1991, p. 50) o\u00f9 mati\u00e8re et mani\u00e8re devaient autant l\u2019une que l\u2019autre faire l\u2019objet d\u2019un travail de recherches et d\u2019exp\u00e9rimentations. Sur son site Internet, autre m\u00e9dium propice \u00e0 la construction de soi, Chlo\u00e9 Delaume d\u00e9crit son projet ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je m\u2019appelle Chlo\u00e9 Delaume. Je suis un personnage de fiction. J\u2019ai pour principal habitacle un corps f\u00e9minin dat\u00e9 du 10 mars 1973. [\u2026] Je fabrique de la litt\u00e9rature exp\u00e9rimentale. La langue est un outil autant qu\u2019un mat\u00e9riau. [\u2026] Je me construis \u00e0 travers des chantiers dont les supports et surfaces varient, textes, livres, performances, pi\u00e8ces sonores<a id=\"footnoteref2_wf8u3ru\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir http:\/\/www.chloedelaume.net\/bio\/index.php. \" href=\"#footnote2_wf8u3ru\">[2]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lors d\u2019un colloque sur l\u2019autofiction auquel elle participe, elle affirme aussi\u00a0: \u00ab J\u2019ai choisi l\u2019\u00e9criture pour me r\u00e9approprier mon corps, mes faits et gestes, et mon identit\u00e9.\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 109) Cette r\u00e9appropriation s\u2019\u00e9labore \u00e0 partir de l\u2019expression d\u2019un traumatisme d\u2019enfance\u00a0: le p\u00e8re de Chlo\u00e9, apr\u00e8s avoir battu celle-ci pendant des ann\u00e9es, a assassin\u00e9 sa m\u00e8re et s\u2019est ensuite suicid\u00e9 sous les yeux de sa fille alors \u00e2g\u00e9e de dix ans. La reconstruction par l\u2019\u00e9criture est ent\u00e9rin\u00e9e par un changement de nom\u00a0: le passage de \u00ab\u00a0Nathalie Dalain\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0Chlo\u00e9 Delaume\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 11). Comme le remarque Annie Demey\u00e8re en paraphrasant Andr\u00e9 Gide, \u00ab\u00a0on ne fait sans doute pas de bonne litt\u00e9rature avec des relations familiales harmonieuses et respectueuses de l\u2019identit\u00e9 du sujet\u00a0\u00bb\u00a0(Demey\u00e8re, 2008, p. 69) : cette mati\u00e8re traumatisante, qu\u2019elle soit v\u00e9ridique ou fictionnelle, semble \u00eatre le vecteur de l\u2019entreprise autofictionnelle de Chlo\u00e9 Delaume, pr\u00e9sente dans la majorit\u00e9 de ses \u0153uvres.<\/p>\n<p>Ainsi Chlo\u00e9 Delaume attribue-t-elle un pouvoir aux mots et \u00e0 l\u2019\u00e9criture, allant jusqu\u2019\u00e0 consid\u00e9rer celle-ci comme un \u00ab\u00a0moyen de r\u00e9sistance\u00a0\u00bb (Delaume, 2009, p. 125) qui permet une \u00ab\u00a0forme de contr\u00f4le\u00a0\u00bb sur sa vie (Delaume, 2010, p. 6). En effet, dans <em>La R\u00e8gle du Je<\/em><a id=\"footnoteref3_cif44ei\" class=\"see-footnote\" title=\"Selon l\u2019indication paratextuelle en couverture, La R\u00e8gle du Je est un essai o\u00f9 Chlo\u00e9 Delaume s\u2019attache \u00e0 analyser sa pratique et sa conception de l\u2019autofiction et o\u00f9 elle \u00e9voque les diff\u00e9rents dispositifs litt\u00e9raires qu\u2019elle a tent\u00e9 de mettre en place dans ses \u00e9crits. \" href=\"#footnote3_cif44ei\">[3]<\/a>, elle insiste sur le fait que c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 la pratique d\u2019une r\u00e9\u00e9criture du moi qu\u2019elle s\u2019est affranchie d\u2019un \u00ab\u00a0roman familial\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 6) traumatisant. Cependant, l\u2019autofiction chez Chlo\u00e9 Delaume ne semble pas se limiter \u00e0 l\u2019exposition de faits intimes relevant uniquement d\u2019une histoire personnelle dont le but serait d\u2019exorciser un pass\u00e9 dramatique, mais d\u00e9voile la volont\u00e9 d\u2019une \u00e9mancipation de ce que l\u2019auteure consid\u00e8re comme la \u00ab\u00a0fiction collective\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 6). L\u2019auteure pr\u00e9cise d\u2019ailleurs son but\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Toujours y revenir, car revenir au Je pour ne pas qu\u2019il se noie dans le r\u00e9el d\u00e9bordant de fictions collectives. Familiales, religieuses, \u00e9conomiques, politiques, sociales. Av\u00e8nement des fables et du storytelling. Dissolution de l\u2019individu dans le flux des fictions en cours (Delaume, 2010, p. 111).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chlo\u00e9 Delaume explique que sa pratique de l\u2019autofiction et de l\u2019\u00e9criture \u00e0 la premi\u00e8re personne est un moyen pour emp\u00eacher que le \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019individualit\u00e9, ne se \u00ab\u00a0noie\u00a0\u00bb dans la masse. Ainsi affirme-t-elle dans son essai\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019autofiction est un geste, un geste politique. Par le biais de l\u2019autofiction, le Je peut se redresser, entrer en r\u00e9sistance. \u00c9crire le Je rel\u00e8ve de l\u2019instinct de survie dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le capitalisme \u00e9crit nos vies et les contr\u00f4le (Delaume, 2010, p. 78).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019auteure investit donc l\u2019autofiction d\u2019un pouvoir politique. En la consid\u00e9rant comme un geste, elle \u00e9tablit la valeur pragmatique qu\u2019elle accorde \u00e0 la litt\u00e9rature\u00a0: le discours qu\u2019elle v\u00e9hicule redevient \u00ab\u00a0un geste charg\u00e9 de risque\u00a0\u00bb (Foucault, 1994, p. 799) qui permet la r\u00e9sistance de l\u2019individu face \u00e0 l\u2019uniformisation qu\u2019engendrerait, selon elle, la mondialisation. Selon elle, il faut \u00ab\u00a0utiliser la langue pour parer aux attaques rampantes et permanentes issues du Biopouvoir\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 125).<\/p>\n<p>Cependant, l\u2019entit\u00e9 \u00ab\u00a0Chlo\u00e9 Delaume\u00a0\u00bb, qui investit notamment <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos<\/em>, <em>Dans Ma Maison sous terre<\/em> ou <em>La R\u00e8gle du Je<\/em> en prenant la posture d\u2019une \u00e9crivaine qui s\u2019\u00e9crit, bien qu\u2019elle affirme faire une litt\u00e9rature qui se veut politique, ne se revendique jamais comme f\u00e9ministe. Pourtant, comme Chlo\u00e9 Delaume est une femme qui s\u2019\u00e9crit, une femme qui se construit une identit\u00e9 dans et par l\u2019\u00e9criture, il semble int\u00e9ressant d\u2019analyser les diff\u00e9rentes r\u00e9flexions issues de la tradition f\u00e9ministe pr\u00e9sentes dans certains de ses textes. Pour Elsa Dorlin, le f\u00e9minisme est\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>cette tradition de pens\u00e9e, et par voie de cons\u00e9quence les mouvements historiques, qui, au moins depuis le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ont pos\u00e9 selon des logiques d\u00e9monstratives diverses l\u2019\u00e9galit\u00e9 des hommes et des femmes, traquant les pr\u00e9jug\u00e9s relatifs \u00e0 l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 des femmes ou d\u00e9non\u00e7ant l\u2019iniquit\u00e9 de leur condition (Dorlin, 2008, p. 9).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comment les textes de l\u2019auteure, bien que n\u2019\u00e9tant pas postul\u00e9s comme tels par Chlo\u00e9 Delaume, apparaissent-ils paradoxalement comme faisant partie d\u2019une litt\u00e9rature v\u00e9hiculant des id\u00e9es f\u00e9ministes\u00a0?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, nous allons rattacher la d\u00e9marche et certaines remarques de l\u2019\u00e9crivaine \u00e0 des notions f\u00e9ministes, puis nous analyserons la rencontre des diff\u00e9rentes formes de f\u00e9minisme pr\u00e9sentes dans <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos<\/em>, le premier roman que publie Chlo\u00e9 Delaume, o\u00f9 celle-ci explore la mise en fiction de l\u2019intime en utilisant le mat\u00e9riau autobiographique qu\u2019est son mariage avec un philosophe, la relation destructrice qu\u2019elle v\u00e9cut avec lui, et o\u00f9 elle met en r\u00e9cit une jalousie paroxystique qui la conduit \u00e0 formuler des d\u00e9lires meurtriers.<\/p>\n<h2>L\u2019empowerment et la performativit\u00e9 des genres\u00a0: deux concepts f\u00e9ministes utilis\u00e9s par Chlo\u00e9 Delaume<\/h2>\n<p>Comme nous l\u2019avons mentionn\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, l\u2019\u00e9criture est pour l\u2019\u00e9crivaine un moyen d\u2019\u00e9mancipation et d\u2019affirmation de soi face \u00e0 une mondialisation qui nierait l\u2019individu, le r\u00e9duisant \u00e0 un simple \u00e9l\u00e9ment d\u2019une masse manipulable et consommatrice.\u00a0Elle devient alors une mani\u00e8re de se r\u00e9approprier l\u2019espace personnel. Dans <em>La R\u00e8gle du Je<\/em>, l\u2019auteure \u00e9voque le concept d\u2019<em>empowerment <\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019autofiction = un pas de c\u00f4t\u00e9 = r\u00e9appropriation de sa vie par la langue = mon Je est politique. Un terme anglais, utilis\u00e9 par les f\u00e9ministes et par l\u2019\u00e9conomie du d\u00e9veloppement, d\u00e9signe la prise en charge de l\u2019individu par lui-m\u00eame, de sa destin\u00e9e \u00e9conomique, professionnelle, familiale et sociale\u00a0: l\u2019<em>empowerment<\/em>. Il est traduit par <em>encapacitation <\/em>(Delaume, 2010, p. 81).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chlo\u00e9 Delaume met en \u00e9quation, en ins\u00e9rant dans sa phrase des signes math\u00e9matiques, sa pratique de l\u2019autofiction afin d\u2019en faire une description simultan\u00e9ment simplifi\u00e9e et p\u00e9remptoire. Elle la consid\u00e8re comme un \u00ab\u00a0pas de c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une tentative de marginalisation des pratiques normatives qui serait r\u00e9alis\u00e9e par la manipulation de la langue. En cela, elle affirme que sa pratique est politique et mentionne le concept d\u2019<em>empowerment<\/em>. L\u2019auteure n\u2019affilie pas directement ses \u00e9crits \u00e0 ce processus, mais elle pr\u00e9cise ce que recouvre le terme. Le fait qu\u2019il r\u00e9f\u00e8re \u00e0 une \u00ab\u00a0prise en charge de l\u2019individu par lui-m\u00eame\u00a0\u00bb lui permet d\u2019\u00eatre rapproch\u00e9 de la d\u00e9marche de Chlo\u00e9 Delaume. Apportons-y quelques pr\u00e9cisions :<\/p>\n<blockquote>\n<p>La notion d\u2019empowerment fait l\u2019objet de d\u00e9bats au sein de la communaut\u00e9 scientifique. Elle a \u00e9galement une importance notoire dans plusieurs milieux de pratique. Dufort et Guay (2001), \u00e0 l\u2019instar de Rappaport, d\u00e9finissent la notion d\u2019empowerment comme une tentative d\u2019\u00e9largissement de l\u2019ensemble des actions possibles individuellement et collectivement, afin d&rsquo;exercer un plus grand contr\u00f4le sur sa r\u00e9alit\u00e9 et sur son bien-\u00eatre (Fortin-Pellerin, 2011, p. 59).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La th\u00e9orie est le plus souvent rattach\u00e9e par le f\u00e9minisme \u00e9tats-unien aux actions entreprises pour l\u2019\u00e9mancipation de la femme dans la soci\u00e9t\u00e9. Cependant, Chlo\u00e9 Delaume ne revendique pas que ses \u00e9crits sont la cons\u00e9quence d\u2019un processus d\u2019<em>empowerment<\/em> et laisse alors le choix au lecteur de les y associer ou non. Il nous semble n\u00e9anmoins n\u00e9cessaire de pr\u00e9ciser quelques remarques au sujet de l\u2019<em>empowerment<\/em> et du discours qu\u2019il v\u00e9hicule. Christine Guionnet et Erik Neveu synth\u00e9tisent la lecture que sugg\u00e8re Dana Becker \u00e0 propos du f\u00e9minisme actuel au \u00c9tats-Unis\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pour elle, le f\u00e9minisme \u00e9tats-unien a d\u00e9riv\u00e9 vers un discours psychologique, d\u00e9sertant le terrain des revendications politiques. Au nom d\u2019une mystique de l\u2019<em>empowerment<\/em> (responsabilisation, mise en capacit\u00e9), le renforcement de la place des femmes a \u00e9t\u00e9 associ\u00e9 \u00e0 deux registres. D\u2019une part, acqu\u00e9rir des savoir-faire qui \u00ab\u00a0mettent en capacit\u00e9\u00a0\u00bb (savoir g\u00e9rer son stress, organiser son temps pour conjuguer vies professionnelle et familiale, entretenir son estime de soi). De l\u2019autre, utiliser les armes et savoirs \u00ab\u00a0f\u00e9minins\u00a0\u00bb pour faire son chemin en prenant appui sur les capacit\u00e9s relationnelles, de <em>care<\/em>, d\u2019empathie. Pour Becker l\u2019<em>empowerment<\/em> est un mythe. Il fait de l\u2019\u00e9quilibre personnel et de la capacit\u00e9 \u00e0 tisser du lien un \u00e9quivalent imaginaire du pouvoir. Il psychologise les probl\u00e8mes des femmes, en occulte les d\u00e9terminants sociaux (Guionnet, Neveu, 2004, p. 365).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette critique de l\u2019<em>empowerment<\/em> que propose Dana Becker nous conduit \u00e0 nuancer le rapprochement entre la d\u00e9marche de Chlo\u00e9 Delaume et cette notion. En effet, si l\u2019<em>empowerment<\/em> est un \u00ab\u00a0mythe\u00a0\u00bb qui ne permet que d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un pouvoir \u00ab\u00a0imaginaire\u00a0\u00bb en d\u00e9laissant les revendications politiques, il ne peut \u00eatre pertinent pour qualifier la d\u00e9marche de Chlo\u00e9 Delaume, qui cherche \u00e0 construire une litt\u00e9rature pragmatique et qui exprime tr\u00e8s souvent le fait que, selon elle, l\u2019autofiction est \u00ab\u00a0un geste politique\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 78). De plus, pour Dana Becker, l\u2019<em>empowerment<\/em> v\u00e9hicule un discours essentialiste pr\u00f4nant l\u2019utilisation d\u2019\u00ab\u00a0armes et savoirs \u2018\u2018f\u00e9minins\u2019\u2019 \u00bb\u00a0: cet essentialisme s\u2019oppose alors formellement \u00e0 la r\u00e9flexion que d\u00e9ploie Chlo\u00e9 Delaume sur la construction de soi. La narratrice de <em>Dans Ma Maison sous terre<\/em>\u00a0affirme d\u2019ailleurs : \u00ab\u00a0Je ne crois pas \u00e0 l\u2019inn\u00e9, mais \u00e0 l\u2019\u00e9ducation et au contexte social\u00a0\u00bb (Delaume, 2009, p. 92). Cette r\u00e9flexion sur la construction de soi qui peut s\u2019effectuer gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture est d\u00e9velopp\u00e9e dans <em>La R\u00e8gle du Je<\/em> \u00e0 partir de la th\u00e9orie de la performativit\u00e9 des genres de Judith Butler, qui devient pour Chlo\u00e9 Delaume un outil d\u2019analyse de sa pratique de l\u2019\u00e9criture et de la r\u00e9alisation de son \u00eatre dans et par la litt\u00e9rature (Delaume, 2010, p. 79-80). Commentons alors quelques passages de cet essai\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019autofiction contient des g\u00e8nes performatifs. Je m\u2019appelle et je suis, nature. Du r\u00e9el je bascule vers la fiction, du fond de la fiction je m\u2019adresse au r\u00e9el pour m\u2019y inscrire enfin, apr\u00e8s transformation. Autofiction, fiction\/ autobiographie\u00a0: comme un trouble dans le genre. (Delaume, 2010, p. 79)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La narratrice souligne que le bouleversement entre r\u00e9alit\u00e9 et fiction est, selon elle, intrins\u00e8quement li\u00e9 \u00e0 la pratique de l\u2019autofiction et utilise la comparaison \u00ab\u00a0comme un trouble dans le genre\u00a0\u00bb pour qualifier cette ambigu\u00eft\u00e9. Cette comparaison est une r\u00e9f\u00e9rence intertextuelle \u00e0 la traduction fran\u00e7aise du titre de l\u2019ouvrage fondateur de Judith Butler, <em>Trouble dans le genre <\/em>(Butler, 2005). Chlo\u00e9 cite d\u2019ailleurs un passage de ce texte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ensuite, la performativit\u00e9 n\u2019est pas un acte unique, mais une r\u00e9p\u00e9tition et un rituel, qui produit ses effets \u00e0 travers un processus de naturalisation qui prend corps, un processus qu\u2019il faut comprendre, en partie, comme une temporalit\u00e9 qui se tient dans et par la culture (Butler, 2005, p. 36).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La philosophe r\u00e9f\u00e8re ici \u00e0 sa th\u00e9orie de la performativit\u00e9 du genre et en explique le fonctionnement. Elle d\u00e9finit le genre comme une construction sociale perp\u00e9tu\u00e9e gr\u00e2ce au discours. Chlo\u00e9 en propose ce commentaire :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je m\u2019appelle Chlo\u00e9 Delaume. Je suis un personnage de fiction. Litanie ou corps palimpseste, effet de r\u00e9it\u00e9ration. Combien de fois la formule, combien de livres aussi. Parole affirmative qui se veut performative, je dois \u00e9crire sans cesse pour me faire advenir (Delaume, 2010, p. 79-80).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chlo\u00e9 Delaume analyse la formule leitmotiv de son \u0153uvre, \u00ab\u00a0Je m\u2019appelle Chlo\u00e9 Delaume. Je suis un personnage de fiction\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 7), qui appara\u00eet \u00e0 partir de son troisi\u00e8me roman, <em>La Vanit\u00e9 des Somnambule<\/em><a id=\"footnoteref4_8kxwdzf\" class=\"see-footnote\" title=\"Chlo\u00e9 Delaume, La Vanit\u00e9 des Somnambules, Tours, Farrago\/ \u00c9d. L\u00e9o Scheer, 2002. \" href=\"#footnote4_8kxwdzf\">[4]<\/a>, et qui, depuis, est pr\u00e9sente dans tous ses textes, rev\u00eatant une fonction axiomatique. Cet \u00e9nonc\u00e9 paradoxal constitue pour Sylvie Ducas un \u00ab\u00a0v\u00e9ritable embrayeur d\u2019autofiction\u00a0\u00bb (Ducas, 2010, p. 178)\u00a0: \u00ab\u00a0Chlo\u00e9 Delaume\u00a0\u00bb r\u00e9affirme son identit\u00e9 dans chacun des textes qu\u2019elle \u00e9crit et pose de mani\u00e8re p\u00e9remptoire le fait qu\u2019elle est un personnage de fiction<a id=\"footnoteref5_8gxbnqs\" class=\"see-footnote\" title=\"Cette pr\u00e9sentation, aussi utilis\u00e9e dans la biographie de l\u2019auteure diffus\u00e9e sur son site internet, provoque un bouleversement chez le lecteur qui lit un texte dont la narratrice revendique le fait d\u2019\u00eatre un personnage de fiction et non un \u00eatre humain. Il\u00a0 y a donc une double subversion\u00a0: la destruction d\u2019un r\u00e9alisme romanesque par l\u2019utilisation de l\u2019expression \u00ab\u00a0personnage de fiction\u00a0\u00bb qui correspondrait plut\u00f4t \u00e0 un vocabulaire d\u2019analyse litt\u00e9raire, et le fait que \u00ab\u00a0Chlo\u00e9 Delaume\u00a0\u00bb, \u00e9tant aussi un \u00e9l\u00e9ment p\u00e9ritextuel repr\u00e9sentant le nom de l\u2019auteur, se d\u00e9finit comme un \u00eatre virtuel et non pas r\u00e9el. Cette formule a donc une fonction programmative, car elle est embl\u00e9matique de l\u2019\u0153uvre de Chlo\u00e9 Delaume, de sa conception paradoxale et de l\u2019effet de doute qu\u2019elle peut provoquer chez le lecteur, participant \u00e0 une entreprise de brouillage et de r\u00e9appropriation de la r\u00e9alit\u00e9 par l\u2019\u00e9criture. \" href=\"#footnote5_8gxbnqs\">[5]<\/a>. Dans l\u2019extrait de l\u2019essai cit\u00e9, l\u2019auteure utilise les outils m\u00e9thodologiques que met en place Judith Butler pour critiquer la notion de genre\u00a0: elle fait alors un parall\u00e8le entre le choix d\u2019une identit\u00e9 sexuelle et d\u2019un genre et le choix d\u2019une identit\u00e9 et d\u2019une nature, les deux se construisant dans le discours gr\u00e2ce au pouvoir des mots. C\u2019est donc la performativit\u00e9 du langage qui est mise en avant dans cette r\u00e9flexion. C\u2019est d\u2019ailleurs \u00e0 cela que se rattache la r\u00e9\u00e9criture du moi \u00e0 laquelle proc\u00e8de Chlo\u00e9 Delaume dans ses textes, \u00e0 partir d\u2019une renaissance ent\u00e9rin\u00e9e par un changement de nom : il serait alors r\u00e9alis\u00e9 dans la premi\u00e8re phrase de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 leitmotiv de Chlo\u00e9 Delaume un acte performatif<a id=\"footnoteref6_lf19kyt\" class=\"see-footnote\" title=\"Rappelons la d\u00e9finition d\u2019un acte performatif, en citant Oswald Ducrot qui synth\u00e9tise les th\u00e9ories des actes de langage de John Langshaw Austin et d\u2019\u00c9mile Benveniste\u00a0: pour qu\u2019un \u00e9nonc\u00e9 soit \u00ab\u00a0performatif au sens strict\u00a0\u00bb, il doit \u00eatre \u00ab\u00a0interpr\u00e9t\u00e9 selon sa structure syntaxique, [d\u00e9crire] un acte pr\u00e9sent du locuteur\u00a0\u00bb et, \u00ab\u00a0en l\u2019\u00e9non\u00e7ant, le locuteur le pr\u00e9sente comme destin\u00e9 \u00e0 accomplir cet acte\u00a0\u00bb (Ducrot,\u00a01991, p. 295). \" href=\"#footnote6_lf19kyt\">[6]<\/a>. Dans l\u2019expression \u00ab\u00a0Je m\u2019appelle Chlo\u00e9 Delaume\u00a0\u00bb, il semble que le verbe \u00ab\u00a0appeler\u00a0\u00bb soit non pas utilis\u00e9 dans un sens o\u00f9 la narratrice pr\u00e9senterait son identit\u00e9 nominale, mais dans une \u00ab\u00a0acception performative\u00a0\u00bb (Ducrot, 1991, p. 296). En effet, dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9, la narratrice r\u00e9alise l\u2019acte de se nommer elle-m\u00eame, un acte normalement d\u00e9volu aux parents, \u00e0 la naissance de l\u2019enfant. Comme les parents de Chlo\u00e9 l\u2019ont rejet\u00e9e, se refusant \u00e0 lui donner un nom et donc une identit\u00e9 (Delaume, 2003 [2001], p. 27), c\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, en g\u00e9n\u00e9rant une renaissance par l\u2019\u00e9criture<a id=\"footnoteref7_dfefok9\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir notamment Dans Ma Maison sous terre, \u00ab\u00a0je me suis faite de mots\u00a0\u00bb, p. 204. \" href=\"#footnote7_dfefok9\">[7]<\/a> que celle-ci se nomme et, de ce fait, cr\u00e9e sa propre identit\u00e9. En cela, se rattache une formule axiomatique pr\u00e9sente au d\u00e9but du texte\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On ne na\u00eet pas Je, on le devient\u00a0<\/em>\u00bb (Delaume, 2010, p. 8). Nous reconnaissons ici la r\u00e9\u00e9criture d\u2019une c\u00e9l\u00e8bre phrase de Simone de Beauvoir pr\u00e9sente dans <em>Le Deuxi\u00e8me Sexe<\/em>, auteure par ailleurs beaucoup utilis\u00e9e par Judith Butler, \u00ab\u00a0<em>On<\/em> <em>ne na\u00eet pas femme\u00a0: on le devient<\/em>\u00a0\u00bb (De Beauvoir, 1949, p. 13). Ce \u00ab\u00a0devenir Je\u00a0\u00bb r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la r\u00e9flexion d\u2019\u00c9mile Benveniste sur les pronoms personnels qui affirme que le sujet se construit dans et par le discours<a id=\"footnoteref8_hogez52\" class=\"see-footnote\" title=\"Chlo\u00e9 Delaume est impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019un structuralisme linguistique consid\u00e9rant le \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb comme d\u00e9pendant du langage et \u00e9tant uniquement un produit de l\u2019\u00e9nonciation. Nous pensons alors \u00e0 \u00c9mile Benveniste qui analyse le fonctionnement des pronoms personnels, donc du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb, ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est pourtant \u00e0 la fois original et fondamental que ces formes \u2018\u2018pronominales\u2019\u2019 ne renvoient pas \u00e0 la \u2018\u2018r\u00e9alit\u00e9\u2019\u2019 ni \u00e0 des positions \u2018\u2018objectives\u2019\u2019 dans l\u2019espace ou dans le temps, mais \u00e0 l\u2019\u00e9nonciation, chaque fois unique, qui les contient, et r\u00e9fl\u00e9chissent ainsi leur propre emploi\u00a0\u00bb (Benveniste, 1966, p. 254). \" href=\"#footnote8_hogez52\">[8]<\/a>. C\u2019est donc \u00e0 partir d\u2019une construction grammaticale, compar\u00e9e par la narratrice \u00e0 la construction du genre, que Chlo\u00e9 analyse sa pratique de l\u2019autofiction.<\/p>\n<p>Cette utilisation de la r\u00e9flexion de Judith Butler, qui est une philosophe f\u00e9ministe am\u00e9ricaine \u00ab\u00a0anti-essentialiste\u00a0\u00bb (Guionnet, Neveu, 2004, p. 28), pionni\u00e8re du discours <em>queer<\/em>, d\u00e9fini comme \u00ab\u00a0une entreprise qui sugg\u00e8re le flou empirique des classifications de genre et des sexes\u00a0\u00bb (Guionnet, Neveu, 2004, p. 151), permet de situer les champs th\u00e9oriques dans lesquels se positionne Chlo\u00e9 Delaume ou, au moins, permet de manifester son int\u00e9r\u00eat pour les <em>gender studies<\/em>. En effet, m\u00eame s\u2019il n\u2019est pas directement question de f\u00e9minisme dans l\u2019analyse que propose l\u2019\u00e9crivaine de sa pratique, le recours \u00e0 la th\u00e9orie de Judith Butler confirme que Chlo\u00e9 Delaume y accorde un cr\u00e9dit et donc, la soutient en la diffusant et en l\u2019appliquant \u00e0 sa r\u00e9flexion.<\/p>\n<h2>Les diff\u00e9rentes formes de f\u00e9minisme pr\u00e9sentes dans le premier roman de Chlo\u00e9 Delaume\u00a0: <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos<\/em><\/h2>\n<p>Attachons-nous maintenant \u00e0 d\u00e9limiter les marques des diff\u00e9rents f\u00e9minismes que d\u00e9voile <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos. <\/em>Tout d\u2019abord, \u00e9voquons ce qui peut \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 une forme de f\u00e9minisme radicale\u00a0et extr\u00eame\u00a0: la misandrie de Chlo\u00e9 li\u00e9e \u00e0 sa relation traumatisante avec son p\u00e8re et d\u00e9clench\u00e9e par une liaison amoureuse hautement n\u00e9faste qui la conduit \u00e0 d\u00e9velopper tout un d\u00e9lire de castration et \u00e0 en faire le r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Dans <em>The Wounded Woman : Healing the Father-Daughter Relationship<\/em>, Linda Schierse Leonard souligne que la psychologie d\u2019une fille est tr\u00e8s fortement conditionn\u00e9e par la relation qu\u2019elle a entretenue avec son p\u00e8re (Schierse Leonard, 1982, p. 11). Comme la fonction paternelle \u00ab\u00a0constitue un \u00e9picentre crucial dans la structure du sujet\u00a0\u00bb (Dor, 2005, p. 11), l\u2019anormalit\u00e9 de la relation entre Chlo\u00e9 et son p\u00e8re, celui-ci la battant puis commettant un acte atroce sous ses yeux<a id=\"footnoteref9_4s81zu3\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir Chlo\u00e9 Delaume, Le Cri du sablier. \" href=\"#footnote9_4s81zu3\">[9]<\/a>, \u00a0engendre des cons\u00e9quences dans la vie du personnage et dans ses rapports avec les hommes. Dans <em>Le Cri du sablier<\/em>, le deuxi\u00e8me roman de Chlo\u00e9 Delaume, la narratrice applique la syst\u00e9matisation de la nature n\u00e9faste du p\u00e8re \u00e0 tous les hommes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le 30 juin m\u00e8re tomba et surent se d\u00e9finir les avatars des hommes au cuisin\u00e9 huis clos. Le tireur qui d\u00e9lite et le coureur qui rampe. [\u2026] Des assassins des l\u00e2ches la queue gicle ou pendouille l\u2019arc ou la d\u00e9bandade le clivage par nature ils sont donc ainsi vous dis-je il vaut mieux se m\u00e9fier. Que ce f\u00fbt inconscient ou organelle haineuse sa perception des hommes s\u2019aur\u00e9ola vengeance m\u00e9fiance m\u00e9pris ombrelle chinoise papier cr\u00eap\u00e9. Sa rage envers les fils qui tous \u00e9taient Ca\u00efn se pliera d\u00e9sormais \u00e0 une r\u00e8gle physique. [\u2026] Selon la loi en cours le nombre de mises \u00e0 mort dans le processus amoureux double \u00e0 chaque nouvelle proie. Car quand l\u2019enfant fut grande car quand l\u2019enfant fut moi il \u00e9tait l\u00e9gitime qu\u2019on les fasse tous <em>payer <\/em>(Delaume, 2001, p. 75-76).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est \u00e0 partir de la tuerie que Chlo\u00e9 d\u00e9finit son regard sur les hommes, \u00ab\u00a0les avatars des hommes au cuisin\u00e9 huis clos\u00a0\u00bb, selon les caract\u00e9ristiques dominantes des deux hommes pr\u00e9sents au moment du drame\u00a0: le p\u00e8re et le grand-p\u00e8re. Le premier est un \u00ab\u00a0assassin\u00a0\u00bb, le second un \u00ab\u00a0l\u00e2che\u00a0\u00bb. C\u2019est par induction que s\u2019organise le raisonnement de Chlo\u00e9 pour cat\u00e9goriser les hommes, donc d\u2019apr\u00e8s son exp\u00e9rience. Les hommes sont d\u00e9sign\u00e9s par l\u2019expression \u00ab\u00a0les fils qui tous \u00e9taient Ca\u00efn\u00a0\u00bb\u00a0: les hommes sont associ\u00e9s \u00e0 Ca\u00efn, personnage biblique qui apr\u00e8s avoir tu\u00e9 son fr\u00e8re est consid\u00e9r\u00e9 comme le premier meurtrier de l\u2019histoire par la Bible. Pour Chlo\u00e9, la figure de l\u2019assassin renvoie au p\u00e8re\u00a0: le nom \u00ab\u00a0Ca\u00efn\u00a0\u00bb symbolise ce p\u00e8re. La narratrice effectue donc un transfert<a id=\"footnoteref10_cblogbn\" class=\"see-footnote\" title=\"Jeanne Defontaine explique que le \u00ab\u00a0terme de transfert d\u00e9signe tout d\u2019abord un processus qui se d\u00e9veloppe sous la forme d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition et dont le contenu est un d\u00e9ni\u00a0infantile inconscient. Le transfert est une reviviscence d\u2019une situation appartenant au pass\u00e9 mais v\u00e9cue au pr\u00e9sent\u00a0\u00bb (Defontaine, 2007, p. 57). \" href=\"#footnote10_cblogbn\">[10]<\/a> de son p\u00e8re envers toutes les personnes du m\u00eame sexe que lui et adopte une posture misandre. Dans la derni\u00e8re phrase de l\u2019extrait cit\u00e9, \u00ab\u00a0Car quand l\u2019enfant fut grande car quand l\u2019enfant fut moi il \u00e9tait l\u00e9gitime qu\u2019on les fasse tous <em>payer<\/em>\u00a0\u00bb, la mise en italique du verbe \u00ab\u00a0payer\u00a0\u00bb insiste sur la polys\u00e9mie du terme telle qu\u2019exploit\u00e9e dans <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos. <\/em>En effet, dans le premier texte de l\u2019auteure, il est question de la prostitution du personnage Chlo\u00e9 qui ainsi fait \u00ab\u00a0payer\u00a0\u00bb les hommes de mani\u00e8re litt\u00e9rale<a id=\"footnoteref11_qz8t6b1\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00ab\u00a0J\u2019ai gagn\u00e9 ma vie comme branleuse. On appelle \u00e7a h\u00f4tesse de bar\u00a0\u00bb, p. 51. L\u2019auteure utilise ici une paradiastole, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle d\u00e9signe un m\u00eame r\u00e9f\u00e9rent, l\u2019exp\u00e9rience de la prostitution, selon deux points de vue. Le premier, qui est le sien, est volontiers vulgaire et d\u00e9crit son travail de mani\u00e8re objective\u00a0; le second semble \u00eatre construit comme un euph\u00e9misme, d\u00e9tournant ainsi la dimension d\u00e9rangeante que peut avoir la prostitution. \" href=\"#footnote11_qz8t6b1\">[11]<\/a>, mais aussi, expose un d\u00e9lire meurtrier, illustrant l\u2019emploi figur\u00e9 du verbe. Il est d\u2019ailleurs pr\u00e9cis\u00e9 dans ce roman\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une petite fille qui avait perdu sa maman et qui voulait ch\u00e2trer les ogres\u00a0\u00bb (Delaume, 2000, p. 33). Le mode d\u2019\u00e9nonciation de Chlo\u00e9 ici renvoie au conte du fait de la pr\u00e9cision donn\u00e9e, \u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019histoire de\u00a0\u00bb, et de la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un personnage propre aux contes fantastiques\u00a0: l\u2019ogre. Bruno Bettelheim signale que\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pour pouvoir r\u00e9gler les probl\u00e8mes psychologiques de la croissance (c\u2019est-\u00e0-dire surmonter les d\u00e9ceptions narcissiques, les dilemmes \u0153dipiens, les rivalit\u00e9s fraternelles\u00a0; \u00eatre capable de renoncer aux d\u00e9pendances de l\u2019enfance\u00a0; affirmer sa personnalit\u00e9, prendre conscience de sa propre valeur et de ses obligations morales), l\u2019enfant a besoin de comprendre ce qui se passe dans son inconscient. [\u2026] L\u2019enfant transforme en fantasme le contenu de son inconscient, ce qui lui permet de mieux lui faire face (Bettelheim, 1976, p. 17).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les fantasmes de l\u2019enfant sont \u00ab\u00a0issus de certains \u00e9l\u00e9ments du conte\u00a0\u00bb (Bettelheim, 1976, p. 17). Ici, la narratrice formule son histoire du point de vue du moi de son enfance, ce qui justifie l\u2019emploi d\u2019une narration qui rappelle l\u2019univers du conte. D\u2019ailleurs, il est int\u00e9ressant de noter que, d\u2019une certaine mani\u00e8re, la cat\u00e9gorisation des hommes qu\u2019op\u00e8re Chlo\u00e9 se rattache au fonctionnement du personnage dans les contes\u00a0o\u00f9 \u00ab\u00a0tous les personnages correspondent \u00e0 un type\u00a0; ils n\u2019ont rien d\u2019unique\u00a0\u00bb (Bettelheim, 1976, p. 19). Dans <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos<\/em>, c\u2019est le p\u00e8re qui d\u00e9finit le type et les hommes rencontr\u00e9s par la narratrice sont assimil\u00e9s \u00e0 celui-ci, \u00e0 un \u00ab\u00a0ogre\u00a0\u00bb. Ainsi, suite \u00e0 un d\u00e9lire issu d\u2019une exp\u00e9rience amoureuse traumatique, la narratrice propose d\u2019\u00e9masculer tous les hommes (Delaume, 2003 [2000], p. 182-183) et d\u00e9crit un objet qu\u2019elle aurait cr\u00e9\u00e9 pour y parvenir\u00a0: le \u00ab\u00a0<em>Bito-Extracteur<\/em><sup>\u00ae <\/sup>\u00bb (Delaume, 2000, p. 58). Des citations de Val\u00e9rie Solanas sont alors introduites dans le texte. Mentionnons-en une\u00a0: \u00ab\u00a0En baisant le syst\u00e8me \u00e0 tout bout de champ, en d\u00e9truisant la propri\u00e9t\u00e9 de fa\u00e7on s\u00e9lective et en assassinant, une poign\u00e9e de Scum peut prendre le contr\u00f4le du pays en l\u2019espace d\u2019un an\u00a0\u00bb (Delaume, 2000, p. 172).<\/p>\n<p>Dans son <em>Scum Manifesto<\/em>, Val\u00e9rie Solanas d\u00e9veloppe, dans une perspective f\u00e9ministe s\u00e9paratiste, des th\u00e8ses qui pr\u00f4nent une r\u00e9volution des femmes par l\u2019extermination des hommes, pour aboutir \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019o\u00f9 seraient \u00e9vinc\u00e9s le travail, les valeurs bourgeoises et la consommation \u00e0 outrance. Elle d\u00e9finit d\u2019ailleurs l\u2019homme comme \u00ab\u00a0une femme manqu\u00e9e, une fausse couche ambulante, un avorton cong\u00e9nital\u00a0\u00bb (Solanas, 1968, p. 4)\u00a0; le terme \u00ab\u00a0<em>scum<\/em>\u00a0\u00bb renvoie \u00e0 l\u2019acronyme \u00ab\u00a0Society for Cutting Up Men\u00a0\u00bb. Cependant, le d\u00e9lire misandre de Chlo\u00e9 est d\u00e9clench\u00e9 par une crise de jalousie paroxystique provoqu\u00e9e par une \u00ab\u00a0relation sentimentale\u00a0toxique\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 83) avec un homme. Ainsi les revendications extr\u00e9mistes de la narratrice ne semblent-elles pas d\u00e9couler d\u2019une r\u00e9flexion raisonn\u00e9e ni \u00eatre des propositions authentiques, mais s\u2019assimileraient plut\u00f4t \u00e0 des perturbations psychologiques engendr\u00e9es par des \u00e9v\u00e9nements p\u00e9nibles. Cependant, il se dessine d\u00e8s lors dans le texte un f\u00e9minisme, m\u00eame si celui-ci rev\u00eat une forme des plus extr\u00eames et controvers\u00e9es.<\/p>\n<p>La seconde forme de f\u00e9minisme qui se d\u00e9voile dans <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos <\/em>est un f\u00e9minisme pro-sexe fond\u00e9, notamment, sur la reconnaissance de la prostitution. Chlo\u00e9 Delaume int\u00e8gre alors dans son r\u00e9cit de l\u2019\u00ab exp\u00e9rience prostitutionnelle\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 84) quelques remarques sur la prostitution et plus largement sur la place de la femme dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle<a id=\"footnoteref12_jlzr16w\" class=\"see-footnote\" title=\"Il faut cependant pr\u00e9ciser que la question de la prostitution est ici abord\u00e9e \u00e0 partir d\u2019une pratique de la prostitution \u00ab\u00a0d\u00e9sir\u00e9e\u00a0\u00bb et non pas impos\u00e9e par quelque r\u00e9seau. \" href=\"#footnote12_jlzr16w\">[12]<\/a>. Comme \u00ab\u00a0la prostitution est un lieu de controverse et de contr\u00f4le\u00a0\u00bb (Pheterson, 2007, p. 181) dans lequel certains voient un d\u00e9voiement du f\u00e9minisme par l\u2019industrie du sexe qui transforme le droit de disposer de son corps en droit de le vendre (Legardinier, 2007, p. 177) et que d\u2019autres l\u2019assimilent \u00e0 des relations sociales (Pheterson, 2007, p. 180), il est int\u00e9ressant de citer quelques passages des<em> Mouflettes d\u2019Atropos<\/em> \u00e0 ce sujet\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Seule la catin <em>socialis\u00e9e<\/em> est la mis\u00e8re des courtisanes. Bourgeoise entretenue au \u00a0terme contractuel d\u2019un mariage de <em>raison<\/em>. Poule pondeuse ali\u00e9n\u00e9e au foyer. Femme vaillamment harnach\u00e9e \u00e0 son poste d\u2019employ\u00e9e. Bimbo rose immol\u00e9e au phallogocentrisme. Intellectuelles fac\u00e9tieusement \u00e9cartel\u00e9es au supplice de la roue, s\u2019imaginant ainsi aristocratiquement livr\u00e9es au Spectacle. Toutes <em>\u00e9changent leur corps contre une r\u00e9tribution<\/em>. Qu\u2019elle soit factuelle ou symbolique. Mais, outre le fait qu\u2019elles se prostituent en le niant, ou, plus grave, sans en avoir conscience, elles participent de leur plein gr\u00e9 \u00e0 la d\u00e9bilisante domination masculine et capitaliste. Elles nourrissent les clich\u00e9s de cette h\u00e9g\u00e9monie, et pire, s\u2019activent \u00e0 la conservation de l\u2019esp\u00e8ce et du syst\u00e8me. (Delaume, 2000, p. 189)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La narratrice, Chlo\u00e9, fait ici l\u2019\u00e9num\u00e9ration des diff\u00e9rents arch\u00e9types de femmes qui peuvent se rencontrer dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle, notamment la femme au foyer ou la femme issue d\u2019un milieu ais\u00e9 qui r\u00e9alise un \u00ab\u00a0mariage de <em>raison<\/em>\u00a0\u00bb. Selon elle, la nature des actions effectu\u00e9es par chacun de ces types est assimilable \u00e0 de la prostitution, du fait que \u00ab\u00a0toutes <em>\u00e9changent leur corps contre une r\u00e9tribution<\/em>\u00a0\u00bb mat\u00e9rielle ou de l\u2019ordre du symbole\u00a0: les femmes deviennent des \u00ab\u00a0catin[s] socialis\u00e9e[s]\u00a0\u00bb. Le probl\u00e8me serait alors leur participation \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 in\u00e9galitaire fond\u00e9e sur la \u00ab\u00a0domination masculine et capitaliste\u00a0\u00bb. L\u2019utilisation de l\u2019adjectif \u00ab\u00a0d\u00e9bilisante\u00a0\u00bb pour qualifier cette domination illustre la condamnation de Chlo\u00e9 envers ce syst\u00e8me. Sont ici d\u00e9fendues des th\u00e8ses f\u00e9ministes radicales qui associent des rapports de genre \u00e0 des rapports \u00e9conomiques\u00a0: la femme, en ne cherchant pas \u00e0 s\u2019\u00e9manciper de la place qui lui est impos\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale, maintient \u00ab\u00a0les clich\u00e9s de cette h\u00e9g\u00e9monie\u00a0\u00bb et contribue \u00e0 la pr\u00e9gnance d\u2019un mod\u00e8le \u00e9conomique consid\u00e9r\u00e9 comme in\u00e9galitaire<a id=\"footnoteref13_p1njjl0\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous pensons ici aux analyses de Christine Delphy qui applique le concept marxiste de \u00ab\u00a0mode de production\u00a0\u00bb aux rapports domestiques. Elle synth\u00e9tise sa pens\u00e9e ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Il est \u00e0 peu pr\u00e8s aussi juste de dire que les femmes de bourgeois sont elles-m\u00eames bourgeoises que de dire que l\u2019esclave d\u2019un planteur est lui-m\u00eame planteur\u00a0\u00bb (Delphy, 1998, p. 50). \" href=\"#footnote13_p1njjl0\">[13]<\/a>.\u00a0 La critique de notre soci\u00e9t\u00e9 formul\u00e9e est donc double\u00a0: c\u2019est une condamnation d\u2019un syst\u00e8me sexiste ainsi que d\u2019un syst\u00e8me \u00e9conomiquement g\u00e9n\u00e9rateur d\u2019in\u00e9galit\u00e9. Elle pr\u00f4ne de mani\u00e8re hyperbolique la place de la prostitu\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La pute \u00e9change son corps et son temps, mais ne se laisse pas pourrir de l\u2019int\u00e9rieur, elle qui entretient pourtant avec les donn\u00e9es capitalistes les rapports les plus directs, elle qui y est plus expos\u00e9e que quiconque. Isol\u00e9es, rejet\u00e9es par les morales, reni\u00e9es par l\u2019\u00e9tat civil, les prostitu\u00e9es ont au moins compris quelque chose\u00a0: leur douleur n\u2019est bas\u00e9e que sur une usure corporelle, et certainement pas sur leur bannissement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019elles m\u00e9prisent (Delaume, 2000, p. 190).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette condition est mise en valeur par Chlo\u00e9 du fait que, marginalis\u00e9e par rapport aux \u00ab\u00a0morales\u00a0\u00bb et \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat-civil\u00a0\u00bb, elle ne s\u2019int\u00e8gre pas dans le syst\u00e8me actuel qui est s\u00e9v\u00e8rement condamn\u00e9<a id=\"footnoteref14_972b8dq\" class=\"see-footnote\" title=\"Rattachons cela \u00e0 une remarque que fait Chlo\u00e9 Delaume dans La R\u00e8gle du Je, lorsqu\u2019elle met en parall\u00e8le ses textes avec des \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sent\u00e9s comme autobiographiques\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne sais quoi faire de ma vie, \u00e0 part que je ne veux pas la perdre \u00e0 la gagner. Je me prostitue dans un bar du XVIe arrondissement\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 83). Les r\u00e9flexions sur la prostitution que met en r\u00e9cit Chlo\u00e9 Delaume dans Les Mouflettes d\u2019Atropos auraient donc \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es par celle-ci qui affirme s\u2019\u00eatre prostitu\u00e9e et \u00eatre ainsi devenue \u00ab\u00a0monnaie vivante\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 83).\" href=\"#footnote14_972b8dq\">[14]<\/a>. Ce serait le m\u00e9pris de cette soci\u00e9t\u00e9 qui pousserait une prostitu\u00e9e \u00e0 agir de la sorte afin de ne pas y \u00eatre ins\u00e9r\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Aucun Grand Capital ne peut nous pervertir\u00a0\u00bb (Delaume, 2000, p. 188).<\/p>\n<p>Si Chlo\u00e9 Delaume ne revendique pas de cr\u00e9er une \u0153uvre f\u00e9ministe, elle y int\u00e8gre cependant certains discours relatifs \u00e0 la place de la femme dans la soci\u00e9t\u00e9 ainsi qu\u2019\u00e0 la th\u00e9orie des genres. Par la mise en r\u00e9cit d\u2019exp\u00e9rience et d\u2019analyse, son travail est alors ancr\u00e9 dans une r\u00e9flexion f\u00e9ministe. Elle se place dans la lign\u00e9e d\u2019une proposition \u00e9labor\u00e9e par Luce Irigaray\u00a0\u00e0 propos de tout discours sur les femmes :<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019enjeu n\u2019est pas d\u2019\u00e9laborer une nouvelle th\u00e9orie dont la femme serait le <em>sujet<\/em> ou l\u2019<em>objet<\/em> mais d\u2019enrayer la machinerie th\u00e9orique elle-m\u00eame, de suspendre sa pr\u00e9tention \u00e0 la production d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 et d\u2019un sens par trop univoques (Irigaray, 1977, p. 75).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En effet, Chlo\u00e9 Delaume ne propose pas un discours fig\u00e9 sur les femmes, mais, \u00e0 partir d\u2019une mise en r\u00e9cit de certains th\u00e8mes qui lui sont associ\u00e9s ou par l\u2019application de la th\u00e9orie de la performativit\u00e9 des genres \u00e0 l\u2019analyse de sa pratique, elle relaye diff\u00e9rents aspects de la question f\u00e9ministe actuelle. Cet usage du discours th\u00e9orique dissous dans la litt\u00e9rature rappelle une remarque de Gilles Deleuze\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Une \u0153uvre d\u2019art vaut mieux qu\u2019un ouvrage philosophique\u00a0; car ce qui est envelopp\u00e9 dans le signe est plus profond que toutes les significations explicites. Ce qui nous fait violence est plus riche que tous les fruits de notre bonne volont\u00e9 et plus important que la pens\u00e9e, il y a ce qui donne \u00e0 penser (Deleuze, 1964, p. 41).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chlo\u00e9 Delaume, par l\u2019accumulation de diff\u00e9rentes \u00ab\u00a0nappes discursives\u00a0\u00bb (Foucault, 1994, p. 821) qui rel\u00e8vent d\u2019une pens\u00e9e f\u00e9ministe, donne alors \u00e0 penser, de mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e, la condition de la femme dans la soci\u00e9t\u00e9 ainsi que la notion de genre, qu\u2019il soit sexuel ou litt\u00e9raire.\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Benveniste, \u00c9mile. 1966. <em>Probl\u00e8mes de linguistique g\u00e9n\u00e9rale, 1<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0 Tel\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Bettelheim, Bruno. 2003 [1976]. <em>Psychanalyse des contes de f\u00e9es<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0R\u00e9ponses\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Robert Laffont.<\/p>\n<p>Butler, Judith. 2005 [1990]. <em>Trouble dans le genre. <\/em>Traduit par Cynthia Kraus. Paris\u00a0: \u00c9d. La D\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Delaume, Chlo\u00e9. 2003 [2000]. <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014. 2003 [2001]. <em>Le Cri du sablier<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014. 2009. <em>Dans ma maison sous terre<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0 Fiction et Cie\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: \u00c9d. du Seuil.<\/p>\n<p>\u2014. 2010. <em>La R\u00e8gle du Je<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Travaux pratiques\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Presses Universitaires de France, \u00a095 p.<\/p>\n<p>\u2014. 2010. \u00ab\u00a0S\u2019\u00e9crire mode d\u2019emploi\u00a0\u00bb, dans Burgelin, Claude, Grell, Isabelle et Roche, Roger-Yves (dir.). <em>Autofiction(s)<\/em>. Colloque de Cerisy 2008. Lyon\u00a0: Presses universitaires de Lyon.<\/p>\n<p>Dor, Jo\u00ebl. 2005. <em>Le p\u00e8re et sa fonction en psychanalyse. <\/em>Coll. \u00ab\u00a0 Point Hors ligne\u00a0\u00bb. Ramonville Saint-Agne\u00a0: \u00c9d. \u00c9r\u00e8s.<\/p>\n<p>Dorlin, Elsa. 2008. <em>Sexe, genre et sexualit\u00e9s\u00a0: introduction \u00e0 la th\u00e9orie f\u00e9ministe<\/em>. Paris\u00a0: Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>Ducrot, Oswald. 1991 [1977]. \u00ab\u00a0Illocutoire et performatif\u00a0\u00bb. <em>Dire et ne pas dire<\/em>. Paris\u00a0: Hermann.<\/p>\n<p>Guionnet, Christine, Neveu, Erik. 2004. <em>F\u00e9minins \/ masculins : sociologie du genre<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9d. Armand Colin.<\/p>\n<p>Hirata, Helena, Laborie, Fran\u00e7oise, Le Doar\u00e9, H\u00e9l\u00e8ne et Dani\u00e8le, Senotier, (coord.). 2007. <em>Dictionnaire critique du f\u00e9minisme<\/em>. Paris\u00a0: Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>Solanas, Val\u00e9rie. 1968. <em>Scum Manifesto<\/em>. Traduit par Emmanuelle de Lesseps. Zanzara ath\u00e9e, [En ligne]\u00a0: <a href=\"http:\/\/infokiosques.net\/IMG\/pdf\/SCUM_v2005-pageparpage.pdf\">http:\/\/infokiosques.net\/IMG\/pdf\/SCUM_v2005-pageparpage.pdf<\/a>, consult\u00e9 en mai 2011.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_eh4r9yg\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_eh4r9yg\">[1]<\/a> Serge Doubrovsky propose le terme d\u2019\u00ab autofiction\u00a0\u00bb, en 1977, afin de qualifier la sp\u00e9cificit\u00e9 de sa production\u00a0: \u00ab\u00a0Fiction, d\u2019\u00e9v\u00e9nements et de faits strictement r\u00e9els\u00a0; si l\u2019on veut <em>autofiction<\/em>, d\u2019avoir confi\u00e9 le langage d\u2019une aventure \u00e0 l\u2019aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman traditionnel ou nouveau\u00a0\u00bb (Doubrovsky, 1977, quatri\u00e8me de couverture). L\u2019autofiction postule l\u2019identit\u00e9 onomastique des trois instances que sont l\u2019auteur, le narrateur et le personnage (Gasparini, 2008, p. 300).<\/p>\n<p id=\"footnote2_wf8u3ru\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_wf8u3ru\">[2]<\/a> Voir <a href=\"http:\/\/www.chloedelaume.net\/bio\/index.php\">http:\/\/www.chloedelaume.net\/bio\/index.php<\/a>.<\/p>\n<p id=\"footnote3_cif44ei\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_cif44ei\">[3]<\/a> Selon l\u2019indication paratextuelle en couverture, <em>La R\u00e8gle du Je <\/em>est un essai o\u00f9 Chlo\u00e9 Delaume s\u2019attache \u00e0 analyser sa pratique et sa conception de l\u2019autofiction et o\u00f9 elle \u00e9voque les diff\u00e9rents dispositifs litt\u00e9raires qu\u2019elle a tent\u00e9 de mettre en place dans ses \u00e9crits.<\/p>\n<p id=\"footnote4_8kxwdzf\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_8kxwdzf\">[4]<\/a> Chlo\u00e9 Delaume, <em>La Vanit\u00e9 des Somnambules<\/em>, Tours, Farrago\/ \u00c9d. L\u00e9o Scheer, 2002.<\/p>\n<p id=\"footnote5_8gxbnqs\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_8gxbnqs\">[5]<\/a> Cette pr\u00e9sentation, aussi utilis\u00e9e dans la biographie de l\u2019auteure diffus\u00e9e sur son site internet, provoque un bouleversement chez le lecteur qui lit un texte dont la narratrice revendique le fait d\u2019\u00eatre un personnage de fiction et non un \u00eatre humain. Il\u00a0 y a donc une double subversion\u00a0: la destruction d\u2019un r\u00e9alisme romanesque par l\u2019utilisation de l\u2019expression \u00ab\u00a0personnage de fiction\u00a0\u00bb qui correspondrait plut\u00f4t \u00e0 un vocabulaire d\u2019analyse litt\u00e9raire, et le fait que \u00ab\u00a0Chlo\u00e9 Delaume\u00a0\u00bb, \u00e9tant aussi un \u00e9l\u00e9ment p\u00e9ritextuel repr\u00e9sentant le nom de l\u2019auteur, se d\u00e9finit comme un \u00eatre virtuel et non pas r\u00e9el. Cette formule a donc une fonction programmative, car elle est embl\u00e9matique de l\u2019\u0153uvre de Chlo\u00e9 Delaume, de sa conception paradoxale et de l\u2019effet de doute qu\u2019elle peut provoquer chez le lecteur, participant \u00e0 une entreprise de brouillage et de r\u00e9appropriation de la r\u00e9alit\u00e9 par l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p id=\"footnote6_lf19kyt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_lf19kyt\">[6]<\/a> Rappelons la d\u00e9finition d\u2019un acte performatif, en citant Oswald Ducrot qui synth\u00e9tise les th\u00e9ories des actes de langage de John Langshaw Austin et d\u2019\u00c9mile Benveniste\u00a0: pour qu\u2019un \u00e9nonc\u00e9 soit \u00ab\u00a0performatif au sens strict\u00a0\u00bb, il doit \u00eatre \u00ab\u00a0interpr\u00e9t\u00e9 selon sa structure syntaxique, [d\u00e9crire] un acte pr\u00e9sent du locuteur\u00a0\u00bb et, \u00ab\u00a0en l\u2019\u00e9non\u00e7ant, le locuteur le pr\u00e9sente comme destin\u00e9 \u00e0 accomplir cet acte\u00a0\u00bb (Ducrot,\u00a01991, p. 295).<\/p>\n<p id=\"footnote7_dfefok9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_dfefok9\">[7]<\/a> Voir notamment <em>Dans Ma Maison sous terre, <\/em>\u00ab\u00a0je me suis faite de mots\u00a0\u00bb, p. 204.<\/p>\n<p id=\"footnote8_hogez52\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_hogez52\">[8]<\/a> Chlo\u00e9 Delaume est impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019un structuralisme linguistique consid\u00e9rant le \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb comme d\u00e9pendant du langage et \u00e9tant uniquement un produit de l\u2019\u00e9nonciation. Nous pensons alors \u00e0 \u00c9mile Benveniste qui analyse le fonctionnement des pronoms personnels, donc du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb, ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est pourtant \u00e0 la fois original et fondamental que ces formes \u2018\u2018pronominales\u2019\u2019 ne renvoient pas \u00e0 la \u2018\u2018r\u00e9alit\u00e9\u2019\u2019 ni \u00e0 des positions \u2018\u2018objectives\u2019\u2019 dans l\u2019espace ou dans le temps, mais \u00e0 l\u2019\u00e9nonciation, chaque fois unique, qui les contient, et r\u00e9fl\u00e9chissent ainsi leur propre emploi\u00a0\u00bb (Benveniste, 1966, p. 254).<\/p>\n<p id=\"footnote9_4s81zu3\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_4s81zu3\">[9]<\/a> Voir Chlo\u00e9 Delaume, <em>Le Cri du sablier.<\/em><\/p>\n<p id=\"footnote10_cblogbn\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_cblogbn\">[10]<\/a> Jeanne Defontaine explique que le \u00ab\u00a0terme de transfert d\u00e9signe tout d\u2019abord un processus qui se d\u00e9veloppe sous la forme d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition et dont le contenu est un d\u00e9ni\u00a0infantile inconscient. Le transfert est une reviviscence d\u2019une situation appartenant au pass\u00e9 mais v\u00e9cue au pr\u00e9sent\u00a0\u00bb (Defontaine, 2007, p. 57).<\/p>\n<p id=\"footnote11_qz8t6b1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_qz8t6b1\">[11]<\/a> \u00ab\u00a0J\u2019ai gagn\u00e9 ma vie comme branleuse. On appelle \u00e7a h\u00f4tesse de bar\u00a0\u00bb, p. 51. L\u2019auteure utilise ici une paradiastole, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle d\u00e9signe un m\u00eame r\u00e9f\u00e9rent, l\u2019exp\u00e9rience de la prostitution, selon deux points de vue. Le premier, qui est le sien, est volontiers vulgaire et d\u00e9crit son travail de mani\u00e8re objective\u00a0; le second semble \u00eatre construit comme un euph\u00e9misme, d\u00e9tournant ainsi la dimension d\u00e9rangeante que peut avoir la prostitution.<\/p>\n<p id=\"footnote12_jlzr16w\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref12_jlzr16w\">[12]<\/a> Il faut cependant pr\u00e9ciser que la question de la prostitution est ici abord\u00e9e \u00e0 partir d\u2019une pratique de la prostitution \u00ab\u00a0d\u00e9sir\u00e9e\u00a0\u00bb et non pas impos\u00e9e par quelque r\u00e9seau.<\/p>\n<p id=\"footnote13_p1njjl0\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref13_p1njjl0\">[13]<\/a> Nous pensons ici aux analyses de Christine Delphy qui applique le concept marxiste de \u00ab\u00a0mode de production\u00a0\u00bb aux rapports domestiques. Elle synth\u00e9tise sa pens\u00e9e ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Il est \u00e0 peu pr\u00e8s aussi juste de dire que les femmes de bourgeois sont elles-m\u00eames bourgeoises que de dire que l\u2019esclave d\u2019un planteur est lui-m\u00eame planteur\u00a0\u00bb (Delphy, 1998, p. 50).<\/p>\n<p id=\"footnote14_972b8dq\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref14_972b8dq\">[14]<\/a> Rattachons cela \u00e0 une remarque que fait Chlo\u00e9 Delaume dans <em>La R\u00e8gle du Je<\/em>, lorsqu\u2019elle met en parall\u00e8le ses textes avec des \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sent\u00e9s comme autobiographiques\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne sais quoi faire de ma vie, \u00e0 part que je ne veux pas la perdre \u00e0 la gagner. Je me prostitue dans un bar du XVI<sup>e<\/sup> arrondissement\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 83). Les r\u00e9flexions sur la prostitution que met en r\u00e9cit Chlo\u00e9 Delaume dans <em>Les Mouflettes d\u2019Atropos<\/em> auraient donc \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es par celle-ci qui affirme s\u2019\u00eatre prostitu\u00e9e et \u00eatre ainsi devenue \u00ab\u00a0monnaie vivante\u00a0\u00bb (Delaume, 2010, p. 83).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Troin-Guis, Anysia. 2012. \u00ab Une narrativisation singuli\u00e8re du f\u00e9minisme : lecture de quelques \u0153uvres de Chlo\u00e9 Delaume \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5507, (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/troin-guis-15.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 troin-guis-15.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-c6994f86-b3ac-43a6-b6de-e549f082bc5c\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/troin-guis-15.pdf\">troin-guis-15<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/troin-guis-15.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-c6994f86-b3ac-43a6-b6de-e549f082bc5c\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15 Chlo\u00e9 Delaume revendique ses \u00e9crits comme relevant de l\u2019autofiction[1]. Elle voit dans celle-ci un terrain de jeu artistique o\u00f9 s\u2019entrecroisent contraintes formelles et mat\u00e9riau pr\u00e9sent\u00e9 comme autobiographique. Elle s\u2019inscrit donc \u00e0 la suite d\u2019un Nouveau Roman comme \u00ab\u00a0Nouvelle Autobiographie\u00a0\u00bb (Robbe-Grillet, 1991, p. 50) [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1221,1224],"tags":[355],"class_list":["post-5507","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-en-territoire-feministe-regards-et-relectures","category-entre-feminin-et-feminisme","tag-troin-guis-anysia"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5507","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5507"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5507\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9100,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5507\/revisions\/9100"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5507"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5507"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5507"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}