{"id":5509,"date":"2024-06-13T19:48:21","date_gmt":"2024-06-13T19:48:21","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/agentivite-et-creation-lenjeu-de-la-representation-du-reel-dans-cette-fille-la-de-maissa-bey\/"},"modified":"2024-09-09T16:39:50","modified_gmt":"2024-09-09T16:39:50","slug":"agentivite-et-creation-lenjeu-de-la-representation-du-reel-dans-cette-fille-la-de-maissa-bey","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5509","title":{"rendered":"Agentivit\u00e9 et cr\u00e9ation : l\u2019enjeu de la repr\u00e9sentation du r\u00e9el dans \u00ab Cette fille-l\u00e0 \u00bb de Ma\u00efssa Bey"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6886\">Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>* Ce texte fut pr\u00e9sent\u00e9 lors d\u2019une communication \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Victoria en Colombie-Britannique le 7 mai 2011 et a \u00e9t\u00e9 ici l\u00e9g\u00e8rement remani\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tiss\u00e9s \u00e0 travers des r\u00e9cits poignants et une \u00e9criture brillante, les th\u00e8mes de la femme et du pass\u00e9 sont mis en relief dans l\u2019oeuvre de l\u2019\u00e9crivaine alg\u00e9rienne Ma\u00efssa Bey telles des mosa\u00efques en assurant la coh\u00e9sion. Ils seront ici \u00e9tudi\u00e9s dans <em>Cette fille-l\u00e0<\/em>, quatri\u00e8me livre de Bey en carri\u00e8re, publi\u00e9 une premi\u00e8re fois en 2001 aux \u00e9ditions de l\u2019Aube. Celui-ci met en sc\u00e8ne Malika, la protagoniste, qui raconte et \u00e9crit son pass\u00e9 alors qu\u2019elle se trouve dans un \u00e9tablissement o\u00f9 sont enferm\u00e9es diverses cat\u00e9gories d\u2019\u00eatres marginalis\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 alg\u00e9rienne. \u00c0 ce r\u00e9cit et \u00e0 celui de huit autres femmes du m\u00eame \u00e9tablissement, la narratrice juxtapose celui d\u2019un pass\u00e9 qu\u2019elle invente de fa\u00e7on \u00e0 en d\u00e9ranger la vraisemblance. Ce brouillement des fronti\u00e8res entre pass\u00e9 v\u00e9cu et fiction probl\u00e9matise les repr\u00e9sentations dominantes du r\u00e9el desa soci\u00e9t\u00e9 en leur confrontant une nouvelle interpr\u00e9tation. En laissant ainsi foisonner son imagination, Malika cherche \u00e0 valoriser la parole des femmes dans une soci\u00e9t\u00e9 qui l\u2019accueille fort mal. Elle parvient de la sorte \u00e0 subvertir les codes, les moeurs et les traditions qui l\u2019ont jusqu\u2019alors contr\u00f4l\u00e9e. Je montrerai que l\u2019agentivit\u00e9 de Malika, c\u2019est-\u00e0dire sa capacit\u00e9 \u00e0 agir de fa\u00e7on autonome et \u00e0 transformer les discours normatifs, se manifeste \u00e0 travers la fictionnalisation de son pass\u00e9 et de celui de ses compagnes, lui permettant ainsi d\u2019outrepasser les fronti\u00e8res culturelles de sa soci\u00e9t\u00e9. Je pr\u00e9senterai une br\u00e8ve d\u00e9finition de l\u2019agentivit\u00e9 avant d\u2019exposer en quoi la mise en r\u00e9cit permet de poser un regard subjectif sur sa vie, d\u2019affirmer une parole dissidente et enfin de rendre compte de plusieurs actions. Il appara\u00eetra au terme de cette \u00e9tude que l\u2019\u00e9criture de ce livre encourage l\u2019autorit\u00e9 des Alg\u00e9riennes en favorisant leur capacit\u00e9 \u00e0 repr\u00e9senter le r\u00e9el.<\/p>\n<h2>L\u2019agentivit\u00e9<\/h2>\n<p>Les th\u00e9ories de <em>l\u2019age\u200bncy<\/em>\u00a0 ou, en fran\u00e7ais, de l\u2019agentivit\u00e9, proviennent de la philosophie analytique de l\u2019action et sont maintenant r\u00e9pandues dans plusieurs domaines des sciences humaines. L\u2019agentivit\u00e9 d\u00e9note une libert\u00e9 de choix tant sur le plan individuel que social. Susan Hekman l\u2019associe plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 une cr\u00e9ation, d\u00e9finition sur laquelle se basera entre autres cette analyse. En effet, elle \u00e9crit : \u00ab Agents are subjects that create, that construct unique combinations of elements in expressive ways \u00bb (Hekman, 1995, p. 203). Chez plusieurs \u00c9tats-Uniennes oeuvrant dans les \u00e9tudes f\u00e9ministes (par exemple Rita Felsky, Patricia Mann, Judith Kegan Gardiner et Judith Butler), on attribue \u00e0 l\u2019agentivit\u00e9 une dimension \u00e9thique et politique. En effet, ces chercheuses s\u2019en servent pour sugg\u00e9rer qu\u2019il existe des sujets discursifs, ceux-ci \u00e9tant \u00e0 la fois constitu\u00e9s et constitutifs de pratiques sociales et institutionnelles. Ces th\u00e9ories sont fond\u00e9es sur un r\u00e9seau d\u2019\u00e9changes de relations de pouvoir \u00e0 la suite de la pens\u00e9e de Michel Foucault plut\u00f4t que sur des dichotomies hi\u00e9rarchiques et absolues telles que celle du sujet\/objet \u00e0 la base de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie de la modernit\u00e9. C\u2019est ce qui am\u00e8ne Susan Hekman \u00e0 \u00e9crire que \u00ab [f]or the discursive subject [\u2026] <em>agency<\/em>\u00a0 and construction are not antithetical. Rather, <em>agency<\/em>\u00a0 is a product of discourse, a capacity that flows from discursive formations \u00bb (Hekman, 1995, p. 202). La professeure Barbara Havercroft, \u00e0 qui l\u2019on doit la traduction fran\u00e7aise de l\u2019<em>agency<\/em>, diff\u00e9rencie ce concept de la subjectivit\u00e9. En effet, elle \u00e9crit : \u00ab on peut bel et bien \u00eatre sujet d\u2019\u00e9nonciation sans pour autant \u00eatre agent, sans \u00eatre capable de faire advenir des changements sociaux \u00bb (Havercroft, 1999, p. 95). Il est possible de ne rien \u00e9noncer de neuf, de r\u00e9p\u00e9ter du discours, contribuant alors \u00e0 le il suffirait de remarquer lequel cr\u00e9e une transformation du discours de la norme, lequel le modifie. La philosophe Judith Butler \u00e9crit justement : \u00ab toute signification se fait dans l\u2019orbite d\u2019une compulsion \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition; il faut donc voir dans la \u00abcapacit\u00e9 d\u2019agir\u00bb la possibilit\u00e9 d\u2019une variation de cette r\u00e9p\u00e9tition \u00bb (Butler, 2005, p. 271). L\u2019agentivit\u00e9 porte donc attention \u00e0 des oppressions et \u00e0 des r\u00e9sistances sp\u00e9cifiques et, ce faisant, d\u00e9voile le type de relation \u00e0 l\u2019oeuvre entre le personnel et le politique, d\u2019o\u00f9 tout l\u2019int\u00e9r\u00eat du concept pour les f\u00e9ministes.<\/p>\n<h2>La prise de conscience<\/h2>\n<p>La mise en r\u00e9cit du pass\u00e9 de la protagoniste Malika r\u00e9sulte d\u2019un d\u00e9sir de faire la lumi\u00e8re sur sa vie et surtout de la signifier autrement que par un constat de fatalit\u00e9. En effet, elle affirme : \u00ab [l]e temps est enfin venu de dire [\u2026] de prendre \u00e0 rebours le chemin parcouru et d\u2019aller \u00e0 la rencontre de cette petite fille dont depuis si longtemps je veux effacer la trace \u00bb (Bey, 2006, p. 37). Son r\u00e9cit est l\u2019expos\u00e9 de sa vie pass\u00e9e men\u00e9 par un regard subjectif, par le filtre de sa conscience afin de se \u00ab d\u00e9pouiller des apparences \u00bb (Bey, 2006, p. 148) ; c\u2019est-\u00e0-dire des interpr\u00e9tations que lui ont impos\u00e9es les autorit\u00e9s officielles. <em>Cette fille-l\u00e0<\/em>, c\u2019est donc elle-m\u00eame \u00ab [r]evue et corrig\u00e9e \u00bb (Bey, 2006, p. 20). La mise en r\u00e9cit lui permet de dresser un portrait de sa position sociale et de l\u2019identit\u00e9 que cette derni\u00e8re l\u2019incite \u00e0 rev\u00eatir. En effet, la protagoniste fait preuve d\u2019une connaissance aiguis\u00e9e des enjeux qui la retiennent enferm\u00e9e dans l\u2019\u00e9tablissement fourre-tout qu\u2019elle habite depuis plusieurs ann\u00e9es. Elle partage qu\u2019elle n\u2019est : \u00ab [n]i folle, ni d\u00e9bile. Juste un peu d\u00e9rang\u00e9e. Ou plut\u00f4t d\u00e9rangeante pour l\u2019ordre public. C\u2019est ce qu\u2019ils disent \u00bb (Bey, 2006, p. 16). Le r\u00e9cit qu\u2019elle invente lui permet de poser un regard neuf sur sa vie par la mise en distance qu\u2019il impose. Ce faisant, elle saisit tr\u00e8s bien que cette habitation est un outil du pouvoir en place, de cet ordre qu\u2019il ne faut pas transgresser : \u00ab Seul souci des gens du dehors : embarquer tous ceux qui pourraient porter pr\u00e9judice \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui a d\u00e9j\u00e0 fort \u00e0 faire avec ses membres dits sains de corps et d\u2019esprits \u00bb (Bey, 2006, p. 17). Ce regard permet \u00e0 Malika d\u2019examiner le pass\u00e9 selon une nouvelle perspective. Il d\u00e9voile plusieurs m\u00e9canismes d\u2019oppression ayant r\u00e9gi son identit\u00e9 jusqu\u2019alors, dont le premier s\u2019inscrit dans l\u2019institution de la famille :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Farkha, la b\u00e2tarde. Ou Farkh, au masculin. Pas d\u2019autres mots chez nous pour d\u00e9signer les enfants con\u00e7us hors mariage. [\u2026] Ce mot souvent entendu. [\u2026] Une des insultes les plus graves qui puisse \u00eatre prof\u00e9r\u00e9e. [\u2026] Rien ne se pardonne chez nous. Et surtout pas le d\u00e9shonneur [\u2026] il rejaillit par ricochet, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Fait partie de l\u2019h\u00e9ritage. Du seul h\u00e9ritage que peuvent recevoir tous ceux qui, comme moi\u2026 (Bey, 2006, p. 47)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce statut accompagnant Malika la pr\u00e9d\u00e9finit aux yeux de sa soci\u00e9t\u00e9. Il la surcharge symboliquement de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019elle ne repr\u00e9sente plus qu\u2019un manquement aux moeurs, non pas le sien, mais celui suppos\u00e9 de ses parents. Malika s\u2019aper\u00e7oit ainsi que l\u2019institution de la famille emp\u00eache son autod\u00e9termination.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me m\u00e9canisme s\u2019op\u00e8re \u00e0 partir de l\u2019institution des sexes : \u00ab j\u2019ai pris conscience de ma f\u00e9minit\u00e9 comme quelque chose de honteux. [\u2026] c\u2019est dans le regard d\u2019un homme, l\u2019homme qui avait fait de moi <em>sa<\/em> fille aux yeux du monde, qu\u2019un jour j\u2019ai compris que j\u2019\u00e9tais devenue femme \u00bb (Bey, 2006, p. 70). Il appara\u00eet ici que le f\u00e9minin est repr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 travers le regard des hommes, ceux-ci le d\u00e9pr\u00e9ciant socialement. Il n\u2019offre rien de solide \u00e0 Malika sur quoi b\u00e2tir son int\u00e9grit\u00e9 et s\u2019ins\u00e9rer en soci\u00e9t\u00e9. \u00catre femme signifie ici vivre par procuration ; c\u2019est-\u00e0-dire \u00eatre d\u00e9finie par et pour autrui principalement comme un \u00eatre d\u00e9gradant et m\u00e9prisable. Un r\u00f4le sexuel si fig\u00e9 handicape n\u00e9cessairement l\u2019avenir des femmes qui en viennent \u00e0 int\u00e9rioriser l\u2019ali\u00e9nation. Malika \u00e9crit : \u00ab C\u2019est [la m\u00e8re] qui souvent avait besoin de sa\u00a0 fille. Qui la retenait. L\u2019emp\u00eachait d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, au coll\u00e8ge. Trop de travail \u00e0 la maison. Qui d\u2019autres aurait pu l\u2019aider? \u00bb (Bey, 2006 p. 43. L\u2019auteure souligne.) La mise en r\u00e9cit de Malika lui permet de constater que l\u2019institution des sexes est particuli\u00e8rement d\u00e9favorable aux femmes, et leur pose toutes sortes de contraintes brimant leur libert\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture fictionnelle du pass\u00e9 de Malika lui permet aussi de se lib\u00e9rer du regard de l\u2019autre par des strat\u00e9gies telles que la r\u00e9p\u00e9tition discursive de clich\u00e9s et de croyances. Barbara Havercroft \u00e9crit que : \u00ab l\u2019agentivit\u00e9 r\u00e9side dans une re-citation de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 \u00e0 l\u2019encontre de son but original, ce qui aboutit \u00e0 un renversement de ses effets nocifs \u00bb (Havercroft, 1999, p. 100). Elle pr\u00e9cise aussi que \u00ab la distance critique impliqu\u00e9e dans la r\u00e9p\u00e9tition ou dans la r\u00e9citation d\u2019une image ou d\u2019un discours impos\u00e9s par les normes ou par les fantaisies de la f\u00e9minit\u00e9 instaure une nouvelle perspective \u00bb (Havercroft, 1999, p. 100). Malika use \u00e0 volont\u00e9 de ce proc\u00e9d\u00e9 it\u00e9ratif, qui ne va pas sans une touche d\u2019ironie, par exemple dans le passage suivant : \u00ab Qui donc dans la confusion g\u00e9n\u00e9rale aurait pu s\u2019int\u00e9resser au sort d\u2019une enfant abandonn\u00e9e, alors que les pr\u00e9occupations devaient \u00eatre n\u00e9cessairement patriotiques, les objectifs grandioses, et l\u2019avenir radieux? \u00bb (Bey, 2006, p. 67). Malika, en rapportant ce discours, instaure une distance entre celui-ci et elle-m\u00eame, notamment par l\u2019adverbe \u00ab n\u00e9cessairement \u00bb, qui contribue \u00e0 soulever des doutes sur le degr\u00e9 d\u2019adh\u00e9rence de la narratrice \u00e0 son propos. Malika rejette de la m\u00eame mani\u00e8re diff\u00e9rentes croyances v\u00e9hicul\u00e9es dans sa soci\u00e9t\u00e9, dont une concernant les femmes : \u00ab Nul n\u2019ignore que c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un corps d\u2019adolescente \u00e0 peine nubile que les <em>djenoun<\/em>\u00a0 pr\u00e9f\u00e8rent loger. [\u2026] C\u2019est cela. \/ C\u2019est peut-\u00eatre en moi qu\u2019est le mal. La folie. L\u2019instinct de destruction. \/ C\u2019est cela. Certainement<a id=\"footnoteref1_djkocas\" class=\"see-footnote\" title=\" J\u2019utilise ici et plus loin dans cette analyse la barre oblique afin de marquer la disposition particuli\u00e8re des phrases de ce roman qui, \u00e0 mon avis, est aussi significative pour la coh\u00e9sion de l\u2019oeuvre que l\u2019agencement des vers dans un po\u00e8me. \" href=\"#footnote1_djkocas\">[1]<\/a>. \u00bb (Bey, 2006, p. 71. L\u2019auteure souligne.) Il appara\u00eet dans cette citation, o\u00f9 est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 deux fois \u00ab C\u2019est cela \u00bb et o\u00f9 est employ\u00e9 l\u2019adverbe \u00ab Certainement \u00bb suivi d\u2019un point final, que la narratrice cherche en fait \u00e0 subvertir cette repr\u00e9sentation du f\u00e9minin. En effet, cet agencement impose une lecture saccad\u00e9e, une mise en relief, indiquant que ce discours n\u2019est pas celui de Malika et qu\u2019elle le r\u00e9p\u00e8te seulement pour se distancier du propos qu\u2019il v\u00e9hicule et ainsi mieux le contester.<\/p>\n<p>Au niveau formel, il est int\u00e9ressant de noter que le texte r\u00e9pond \u00e0 cette entreprise consistant \u00e0 se d\u00e9partir du regard de l\u2019autre. Un avertissement sign\u00e9 du nom de Malika pr\u00e9c\u00e8de le d\u00e9but de l\u2019histoire et contribue ainsi \u00e0 orienter la lecture selon sa propre interpr\u00e9tation. De plus, bien que la page couverture comporte la mention \u00ab Roman \u00bb, la structure du texte rappelle celle d\u2019un po\u00e8me en se composant de phrases nominales et d\u2019une ponctuation abondante, ce qui a pour effet de souligner la subjectivit\u00e9 de Malika. Cet agencement donne ainsi \u00e0 voir textuellement la fa\u00e7on par laquelle la protagoniste pr\u00e9f\u00e8re repr\u00e9senter sa parole. L\u2019agencement se rapproche aussi de la nouvelle par l\u2019insertion de sous-titres, l\u2019utilisation d\u2019une typographie \u00e0 la fois romaine et italique de m\u00eame que par le recours \u00e0 plusieurs voix narratives. Cet arrangement favorise l\u2019autorit\u00e9 sociale des Alg\u00e9riennes en leur donnant la parole et en multipliant leurs voix afin qu\u2019elles puissent repr\u00e9senter elles-m\u00eames leur pass\u00e9.<\/p>\n<h2>Le refus<\/h2>\n<p>La mise en r\u00e9cit du pass\u00e9 de Malika lui permet aussi d\u2019exprimer ses refus de l\u2019oppression tout en construisant son identit\u00e9 par l\u2019affirmation de la diff\u00e9rence. Elle r\u00e9arrange la coh\u00e9rence de son pass\u00e9 afin d\u2019afficher sa parole dissidente, son agentivit\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 treize ans, j\u2019ai refus\u00e9 de grandir. Croissance arr\u00eat\u00e9e \/ ont constat\u00e9 les m\u00e9decins plus tard. J\u2019ai m\u00eame d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge des premi\u00e8res r\u00e8gles que je ne serai jamais femme. Am\u00e9norrh\u00e9e primaire \/ ont dit fort intrigu\u00e9s les m\u00e9decins apr\u00e8s examen approfondi lors des visites m\u00e9dicales scolaires (Bey, 2006, p. 13).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le d\u00e9sir de Malika de se singulariser, d\u2019exprimer sa subjectivit\u00e9 passe \u00e0 travers son corps. Cette fa\u00e7on d\u2019exprimer un refus est significative de l\u2019oppression qu\u2019elle subit. Jacinthe Cardinal a \u00e9crit : \u00ab chez les femmes, la possibilit\u00e9 d\u2019agentivit\u00e9 impliquera la plupart du temps la subversion des normes qui gouvernent le corps f\u00e9minin dans la sph\u00e8re publique afin de leur permettre de s\u2019autod\u00e9terminer et de s\u2019affirmer \u00bb (Cadinal, 2000, p. 31). Malika, en affirmant avoir refus\u00e9 de grandir et d\u2019avoir ses r\u00e8gles, rend non seulement explicite l\u2019oppression qu\u2019elle subit en regard de son genre sexuel assign\u00e9, mais aussi l\u2019invention d\u2019une nouvelle lecture de son pass\u00e9 contredisant celle des m\u00e9decins faisant figure d\u2019autorit\u00e9. La protagoniste conteste ainsi l\u2019ordre social qui se consolide par la discrimination syst\u00e9matique des femmes. Il appara\u00eet ici que la cr\u00e9ation, tel qu\u2019affirm\u00e9 plus haut par Hekman, signale une forme d\u2019agentivit\u00e9 : Malika l\u2019utilise afin de valoriser la mani\u00e8re dont elle-m\u00eame signifie sa vie et ses agissements.<\/p>\n<p>La mise en r\u00e9cit du pass\u00e9 de la protagoniste rend visible aussi d\u2019autres refus, entre autres par la \u00ab resignification \u00bb d\u2019insultes et d\u2019injures subies au cours de sa vie. Elle \u00e9crit : \u00ab C\u2019est cela. Je suis \/ diff\u00e9rente. Autre. \u00bb (Bey, 2006, p. 24) ou encore \u00ab Oui, je suis \/ une b\u00e2tarde \u00bb (Bey, 2006, p. 47). Elle d\u00e9gage ces paroles qui se voulaient blessantes de leur contexte et se les approprient, elle les utilise \u00e0 son profit afin de faire vivre sa diff\u00e9rence. Butler \u00e9crit : \u00ab [r]etourner l\u2019\u00e9nonc\u00e9, l\u2019arracher \u00e0 son origine est une fa\u00e7on de d\u00e9placer le lieu de l\u2019autorit\u00e9 par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9nonciation \u00bb (Butler, 2004, p. 150). Ce faisant, il y a v\u00e9ritablement une force dans la reprise de l\u2019insulte. La mise en r\u00e9cit du pass\u00e9 permet \u00e0 Malika, d\u2019un m\u00eame mouvement, de refuser de se laisser blesser sans riposter et de repr\u00e9senter elle-m\u00eame sa r\u00e9alit\u00e9 de m\u00eame que son identit\u00e9. Son choix, \u00e0 la toute fin de son r\u00e9cit, de prendre pour nom M\u2019la\u00efkia \u2013 signifiant \u00ab la poss\u00e9d\u00e9e \u00bb \u2013 mot qu\u2019on lui avait accol\u00e9 lors de son entr\u00e9e \u00e0 l\u2019asile, r\u00e9v\u00e8le son d\u00e9sir de s\u2019extirper des discours qui construisaient son identit\u00e9 jusqu\u2019alors afin de se la r\u00e9approprier. Effectivement, Malika en vient \u00e0 trouver une grande libert\u00e9 et une fiert\u00e9 au fait d\u2019\u00eatre \u00ab b\u00e2tarde \u00bb. Cela lui donne la possibilit\u00e9 de s\u2019inventer plusieurs origines rocambolesques de m\u00eame que de se trouver des parents parmi les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s du moment, de quoi \u00e9pater les copines de classe : \u00ab ineffable bonheur, je peux imaginer \u00e0 ma guise selon l\u2019humeur du jour, la t\u00eate de l\u2019un ou de l\u2019autre de mes g\u00e9niteurs \u00bb (Bey, 2006, p. 48). Ainsi, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e n\u00e9gativement par la diff\u00e9rence, Malika r\u00e9ussit, par la mise en r\u00e9cit de son pass\u00e9, \u00e0 la banaliser afin de construire son identit\u00e9 autrement. Am\u00e9lie Gambus \u00e9crit : \u00ab En s\u2019inventant sans cesse un autre pass\u00e9, une histoire d\u2019avant le \u00ab trou noir \u00bb, Malika cherche \u00e0 nier cette premi\u00e8re valeur et \u00e0 se reconna\u00eetre en dehors de sa situation d\u2019orpheline. Elle r\u00e9v\u00e8le un besoin de se cr\u00e9er des origines \u00bb (Gambus, 2009, p. 202). D\u2019o\u00f9 toute la pertinence du titre du livre : <em>cette fille-l\u00e0<\/em>, c\u2019est un discours rapport\u00e9 et r\u00e9assum\u00e9.<\/p>\n<p>Cette autonomie si ch\u00e8re \u00e0 ses yeux, la protagoniste la fait profiter \u00e0 huit femmes dont elle partage le quotidien en rapportant leur histoire dans le livre qu\u2019elle \u00e9crit. Il apparait ainsi qu\u2019elles se sont retrouv\u00e9es exclues de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 cause de la discrimination que diff\u00e9rentes autorit\u00e9s exer\u00e7aient sur elles. A\u00efcha, par exemple, rappelle que, lors de la colonisation, on niait parfois l\u2019existence des femmes en refusant de les nommer. Ma\u2019Zahra se souvient de coutumes violentes en racontant avoir \u00e9t\u00e9 mari\u00e9e \u00e0 dix ans. Yamina, qui a aim\u00e9 un autre homme que son mari, soul\u00e8ve les malheurs caus\u00e9s par une conception rigide et sexiste du mariage. Fatima d\u00e9montre pour sa part la surveillance maladive \u00e0 laquelle les femmes sont expos\u00e9es depuis l\u2019enfance. Khe\u00efra sugg\u00e8re qu\u2019une femme voulant r\u00e9aliser ses d\u00e9sirs sexuels risque des cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices pour son futur. M\u2019barka, quant \u00e0 elle, rapporte comment l\u2019identit\u00e9 d\u2019une femme d\u00e9pend de sa capacit\u00e9 \u00e0 avoir des enfants. Enfin, Badra souligne comment la pauvret\u00e9 affecte leur avenir et Houriya, tomb\u00e9e amoureuse d\u2019un Fran\u00e7ais pendant la guerre de lib\u00e9ration, rappelle les contraintes qu\u2019elle imposait \u00e0 leur libert\u00e9. Ces t\u00e9moignages \u00e9tant parsem\u00e9s de blancs, Malika les remplit dans son manuscrit, aussi facilement qu\u2019elle remplit ceux de sa vie, afin de repr\u00e9senter leur existence autrement. Ce faisant, elle s\u2019inscrit dans une collectivit\u00e9, voit en elles \u00ab cette fille-l\u00e0 \u00bb, cette personne dont l\u2019ordre \u00e9tabli tente si ardemment de renier les exp\u00e9riences puisqu\u2019elles repr\u00e9sentent toutes des preuves vivantes de l\u2019oppression exerc\u00e9e contre les femmes. Malika, en incorporant leur r\u00e9cit de vie au sien, indique qu\u2019elle b\u00e2tit son identit\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une telle communaut\u00e9 en favorisant la formation de liens sororaux. Elle montre aussi qu\u2019elle tente de l\u00e9gitimer leur autorit\u00e9 sociale. En effet, son r\u00e9cit d\u00e9note une r\u00e9bellion contre les discours dominants, car il consigne des interpr\u00e9tations de leur vie diff\u00e9rentes de celles des autorit\u00e9s officielles et par lesquelles on avait justifi\u00e9 leur d\u00e9tention et leur isolement loin de la vie publique<\/p>\n<h2>L\u2019action<\/h2>\n<p>Le r\u00e9cit produit par Malika est utilis\u00e9 afin de rendre visibles plusieurs actions transgressives qu\u2019elle a pos\u00e9es dans sa vie et afin de se rendre visible lui-m\u00eame en tant qu\u2019acte de r\u00e9bellion. Dans le premier cas, les actions tournent surtout autour de la sexualit\u00e9. Malika \u00e9voque qu\u2019elle a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 un viol en ripostant \u00e0 son assaillant ; ce qui est une repr\u00e9sentation tr\u00e8s rare puisque plusieurs discours en Alg\u00e9rie, comme dans bien d\u2019autres pays, y compris occidentaux, v\u00e9hiculent l\u2019id\u00e9e qu\u2019une femme est cens\u00e9e \u00eatre plus faible qu\u2019un homme, effray\u00e9e par la sexualit\u00e9 et interdite de d\u00e9sir. Malika livre ainsi un t\u00e9moignage subversif :<\/p>\n<blockquote>\n<p>et cette force qui lui \u00e9tait venue \u00e0 elle qui ne s\u2019\u00e9tait jamais battue qui ne s\u2019\u00e9tait jamais mesur\u00e9e \u00e0 d\u2019autres pas m\u00eame en jeu \u2044 [\u2026] toute sa terreur \u2044 toute sa haine concentr\u00e9e dans ses mains qui se rel\u00e8vent dans ses doigts ses ongles soudain aiguis\u00e9s qui labourent le visage pench\u00e9 au-dessus du sien qui creusent des sillons sanglants \u2044 images terribles terrifiantes \u2044 la stupeur de l\u2019homme soudain fig\u00e9 \u2044 et son coeur qui se remet \u00e0 battre (Bey, 2006, p. 40).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La prise de parole de la protagoniste bouleverse les conventions, car elle montre ici qu\u2019une femme a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019agression et qu\u2019elle s\u2019est de plus d\u00e9fendue en affichant une col\u00e8re envers son agresseur, et ce, sans jamais \u00e9voquer par la suite de sentiment de culpabilit\u00e9 ou de regret \u00e0 son \u00e9gard.<\/p>\n<p>Une autre action transgressive est d\u00e9crite plus loin. Malika, qui n\u2019a pas de r\u00e8gles et donc ne pourra avoir d\u2019enfant, d\u00e9cide que sa sexualit\u00e9 n\u2019est pas condamn\u00e9e pour autant. Elle va ainsi \u00e0 l\u2019encontre de son r\u00f4le sexuel assign\u00e9 en s\u2019inscrivant en tant qu\u2019\u00eatre sexu\u00e9, d\u00e9sirant et d\u00e9sir\u00e9 ; pratiquant une sexualit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle autrement que pour la procr\u00e9ation :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Aujourd\u2019hui je ne sais rien de son visage. Je n\u2019ai plus en moi que le reflet de ses yeux \u00e9tonn\u00e9s. Je suis all\u00e9e au-devant de son d\u00e9sir. Je l\u2019ai amen\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 nous devions \u00eatre. [\u2026] Apais\u00e9e, d\u00e9livr\u00e9e, j\u2019ai regagn\u00e9 seule les rives que je voulais fuir. \/ J\u2019avais enfreint les lois parchemin\u00e9es qui enclo\u00eetrent les r\u00eaves des femmes, ainsi j\u2019\u00e9tais enfin venue au monde (Bey, 2006, p.151).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il appara\u00eet ici clairement que c\u2019est une action contestataire qui cr\u00e9e chez Malika le sentiment d\u2019exister enfin par elle-m\u00eame ; d\u00e9sir et action sont intimement li\u00e9s. Ce faisant, c\u2019est en posant une action en accord avec ses d\u00e9sirs que Malika est enfin capable de b\u00e2tir son identit\u00e9. Elle valorise sa repr\u00e9sentation du r\u00e9el plut\u00f4t que celle des autorit\u00e9s, laquelle, affirme-t-elle, parlait officiellement de cette exp\u00e9rience en termes de viol et de folie (Bey, 2006, p. 151).<\/p>\n<p>Dans le deuxi\u00e8me cas, l\u2019\u00e9criture en tant qu\u2019acte de r\u00e9bellion appara\u00eet comme une manifestation d\u2019agentivit\u00e9 puisqu\u2019elle permet de poser un nouveau regard sur le pass\u00e9 de Malika et de partager sa vision du monde. Elle rend ainsi visible l\u2019existence d\u2019une personne \u00e0 travers la masse, elle la singularise. L\u2019\u00e9criture de Malika \u00ab griffe \u00bb (Bey, 2006, p. 19) la page blanche, selon son propre terme, lui permettant justement de s\u2019inscrire en soci\u00e9t\u00e9. La protagoniste l\u2019utilise de plus pour composer un livre qui sera l\u2019acte fondateur de son origine. Malika est donc auteure. Fonci\u00e8rement. Patricia Smart a remarqu\u00e9 que : \u00ab auteur \u2014 comme le sugg\u00e8re l\u2019\u00e9tymologie du mot, signifie acc\u00e9der \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 \u00bb (Smart, 2003, p. 21). \u00c9crire, c\u2019est d\u00e9tenir un pouvoir d\u2019action sur le monde. D\u2019o\u00f9 la raison pour laquelle, chez Malika, \u00ab [l]a relation entre \u00e9criture et identit\u00e9 est ressentie [\u2026] comme une n\u00e9cessit\u00e9. La restitution de la parole [lui] permet [\u2026] de red\u00e9finir son personnage et donc de se construire de fa\u00e7on individuelle \u00bb (Gambus, 2009, p. 291).<\/p>\n<p>Cette fiction du pass\u00e9 est rendue explicite par plusieurs commentaires \u00e9mis par Malika, qui insistent sur son acte de cr\u00e9ation. Malika \u00e9crit par exemple : \u00ab C\u2019est bon, l\u00e0, je peux commencer l\u2019histoire \u00bb (Bey, 2006, p. 19) et \u00ab Oui, c\u2019est un bon d\u00e9but. \/ Commencer ainsi. N\u2019efface pas \u00bb (Bey, 2006, p. 20) ou encore \u00ab voici donc la version la plus romanesque, la plus \u00e9mouvante de mes d\u00e9buts dans la vie \u00bb (Bey, 2006, p. 20). Ces \u00e9nonc\u00e9s sugg\u00e8rent que ce ne sont pas tant les histoires racont\u00e9es qui sont importantes pour la protagoniste que la possibilit\u00e9 de raconter des histoires. Le choix d\u2019une \u00e9criture fictionnelle pour dire son pass\u00e9 rend compte d\u2019une qu\u00eate visant \u00e0 l\u00e9gitimer la capacit\u00e9 de Malika \u00e0 repr\u00e9senter le r\u00e9el et, plus largement, l\u2019autorit\u00e9 sociale des Alg\u00e9riennes.<\/p>\n<p>Cette courte \u00e9tude s\u2019est int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re dont la protagoniste Malika tente de s\u2019autod\u00e9terminer dans une soci\u00e9t\u00e9 qui l\u2019enferme loin des regards et o\u00f9 les femmes ont un statut de mineures<a id=\"footnoteref2_l7uclg4\" class=\"see-footnote\" title=\" Il existe dans la jurisprudence alg\u00e9rienne un \u00ab Code de la famille \u00bb, en place depuis 1984, imposant aux femmes un statut de mineures. Shahraz\u00e8de Longou rappelle dans sa th\u00e8se qu\u2019il est \u00ab en totale contradiction avec l\u2019article 29 de la constitution qui reconna\u00eet l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les femmes et les hommes \u00bb (Longou, 2009, p. 19-20). \" href=\"#footnote2_l7uclg4\">[2]<\/a>, ce qui a pour<\/p>\n<p>effet de l\u00e9gitimer plusieurs discriminations contre elles. Le concept d\u2019agentivit\u00e9 a permis de mettre en relief que cette qu\u00eate de la protagoniste se manifeste \u00e0 travers la cr\u00e9ation d\u2019un r\u00e9cit de son pass\u00e9 lui permettant de rejeter le regard des autres sur sa vie, de d\u00e9velopper le sien, puis d\u2019affirmer son refus de l\u2019oppression et enfin d\u2019agir contre elle. Ce faisant, il a rendu visibles les relations de pouvoir \u00e0 l\u2019oeuvre entre le personnel et le politique. Hors de tout doute, Malika les r\u00e9arrange afin d\u2019interagir avec son monde en repr\u00e9sentant elle-m\u00eame sa r\u00e9alit\u00e9. En effet, en laissant foisonner son imaginaire, elle parvient \u00e0 devenir ma\u00eetresse de sa parole. Sa qu\u00eate d\u2019origine \u00e0 travers la mise en r\u00e9cit de son pass\u00e9 la m\u00e8ne \u00e0 d\u00e9couvrir qu\u2019elle a elle-m\u00eame le pouvoir de s\u2019inscrire en soci\u00e9t\u00e9, d\u2019en changer l\u2019ordre dominant. Il appara\u00eet aussi que Ma\u00efssa Bey offre un constat de r\u00e9ussite \u00e0 la qu\u00eate de Malika. En effet, la fin du roman est ouverte, n\u2019offrant aucune conclusion d\u00e9finitive \u00e0 la vie de la protagoniste. Celle-ci, \u00e0 la suite de son choix de s\u2019appeler par le nom de M\u2019la\u00efkia, se met \u00e0 danser puis dispara\u00eet, se consume, comme lorsqu\u2019elle r\u00e9alisait ses d\u00e9sirs sexuels. Elle se donne ainsi le droit de repr\u00e9senter son existence, commence enfin \u00e0 vivre par et pour elle-m\u00eame, quittant un monde hypocrite et dominateur au profit d\u2019une nouvelle r\u00e9alit\u00e9. \u00ab Je suis l\u2019h\u00e9riti\u00e8re d\u2019une histoire, \u00e9crit-elle, que je dois sans cesse inventer. Mais c\u2019est peut-\u00eatre cela ma richesse. Ma seule richesse. \/ Fille de rien. Fille de personne. \u00bb (Bey, 2006, p. 52). Cette fille-l\u00e0.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bey, Ma\u00efssa. 2006. <em>Cette fille-l\u00e0<\/em>.\u00a0 La Tour d\u2019Aigues : Aube.<\/p>\n<p>Butler , Judith. 2004. <em>Le pouvoir des mots. Politique du performatif<\/em>. Paris : Amsterdam.<\/p>\n<p>_______. 2005.<em> Trouble dans le genre. Le f\u00e9minisme et la subversion de l\u2019identit\u00e9<\/em>.\u00a0 Traduit de l\u2019anglais (\u00c9tats-Unis) par Cynthia Kraus. Paris : La D\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Cardinal, Jacinthe. 2000. \u00ab Suzanne Jacob et la r\u00e9sistance aux fictions dominantes : figures f\u00e9minines et proc\u00e9d\u00e9s rh\u00e9toriques rebelles \u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Druxes, Helga. 1996. <em>Resisting Bodies : The Negotiation of Female Agency in Twentieth-Century Women\u2019s Fiction<\/em>. Detroit : Wayne State University Press.<\/p>\n<p>Gambus, Aur\u00e9lie. 2009. \u00ab La qu\u00eate d\u2019individuation du personnage f\u00e9minin : Les Jolies Choses\u00a0 de Virginies Despentes, Amor, curiosidad, prozac y dudas\u00a0 de Luc\u00eda Etxebarria,<em> Surtout ne te retourne pas<\/em> et <em>Cette Fille-l\u00e0<\/em> de Ma\u00efssa Bey \u00bb. Th\u00e8se de doctorat, France : Universit\u00e9 d\u2019Avignon et des Pays de Vaucluse.<\/p>\n<p>Havercroft, Barbara. 1999. \u00ab Quand \u00e9crire, c\u2019est agir : strat\u00e9gies narratives d\u2019agentivit\u00e9 f\u00e9ministe dans Journal pour m\u00e9moire\u00a0 de France Th\u00e9oret \u00bb. <em>Dalhousie French Studies<\/em>, vol. 47, p. 93-113.<\/p>\n<p>Hekman, Suzan. 1995. \u00ab Subjects and Agents : The Question for Feminism \u00bb, dans K. Gardiner, Judith (dir.)<em> Provoking Agents. Gender and Agency in Theory and Practice<\/em>. Urbana : University of Illinois Press, p. 194-207.<\/p>\n<p>Longou, Sharaz\u00e8de. 2009. \u00ab Violence et r\u00e9bellion chez trois romanci\u00e8res de l\u2019Alg\u00e9rie contemporaine (Ma\u00efssa Bey, Malika Mokeddem et Le\u00efla Marouane) \u00bb. Th\u00e8se de doctorat, University of Iowa.<\/p>\n<p>Smart , Patricia. 2003. <em>\u00c9crire dans la maison du p\u00e8re. L\u2019\u00e9mergence du f\u00e9minin dans la tradition litt\u00e9raire du Qu\u00e9bec<\/em>.\u00a0 Montr\u00e9al : XYZ.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_djkocas\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_djkocas\">[1]<\/a> J\u2019utilise ici et plus loin dans cette analyse la barre oblique afin de marquer la disposition particuli\u00e8re des phrases de ce roman qui, \u00e0 mon avis, est aussi significative pour la coh\u00e9sion de l\u2019oeuvre que l\u2019agencement des vers dans un po\u00e8me.<\/p>\n<p id=\"footnote2_l7uclg4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_l7uclg4\">[2]<\/a> Il existe dans la jurisprudence alg\u00e9rienne un \u00ab Code de la famille \u00bb, en place depuis 1984, imposant aux femmes un statut de mineures. Shahraz\u00e8de Longou rappelle dans sa th\u00e8se qu\u2019il est \u00ab en totale contradiction avec l\u2019article 29 de la constitution qui reconna\u00eet l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les femmes et les hommes \u00bb (Longou, 2009, p. 19-20).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Mar\u00e9chal, Mari\u00e8ve. 2012. \u00ab Agentivit\u00e9 et cr\u00e9ation : l\u2019enjeu de la repr\u00e9sentation du r\u00e9el dans Cette fille-l\u00e0 de Ma\u00efssa Bey \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5509, (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/marechal-15.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 marechal-15.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-b3a00867-f413-416a-ac9d-c9980a1e7cd8\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/marechal-15.pdf\">marechal-15<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/marechal-15.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-b3a00867-f413-416a-ac9d-c9980a1e7cd8\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15 * Ce texte fut pr\u00e9sent\u00e9 lors d\u2019une communication \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Victoria en Colombie-Britannique le 7 mai 2011 et a \u00e9t\u00e9 ici l\u00e9g\u00e8rement remani\u00e9. Tiss\u00e9s \u00e0 travers des r\u00e9cits poignants et une \u00e9criture brillante, les th\u00e8mes de la femme et du pass\u00e9 sont [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1221,1225],"tags":[256],"class_list":["post-5509","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-en-territoire-feministe-regards-et-relectures","category-prendre-la-parole","tag-marechal-marieve"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5509","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5509"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5509\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9097,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5509\/revisions\/9097"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5509"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5509"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5509"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}