{"id":5516,"date":"2024-06-13T19:48:21","date_gmt":"2024-06-13T19:48:21","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-heros-ordinaire-fortune-du-modele-cornelien-dans-loeuvre-tragique-de-prosper-jolyot-de-crebillon\/"},"modified":"2024-09-06T17:42:13","modified_gmt":"2024-09-06T17:42:13","slug":"le-heros-ordinaire-fortune-du-modele-cornelien-dans-loeuvre-tragique-de-prosper-jolyot-de-crebillon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5516","title":{"rendered":"Le h\u00e9ros ordinaire : fortune du mod\u00e8le corn\u00e9lien dans l\u2019\u0153uvre tragique de Prosper Jolyot de Cr\u00e9billon"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6885\">Dossier \u00ab D&rsquo;hier \u00e0 demain : le rapport au(x) classique(s) \u00bb, n\u00b016<\/a><\/h5>\n<p>L\u2019\u0153uvre dramatique de Prosper Jolyot de Cr\u00e9billon, dit Cr\u00e9billon p\u00e8re, souffre, de nos jours, de l\u2019incontestable indiff\u00e9rence du public. Michel Delon \u00e9crit \u00e0 juste titre\u00a0: \u00ab\u00a0plus personne aujourd\u2019hui ne lit ni ne joue le th\u00e9\u00e2tre de [&#8230;] Cr\u00e9billon le p\u00e8re [&#8230;] qui n\u2019est plus qu\u2019un objet de curiosit\u00e9 \u00e9rudite<a id=\"footnoteref1_mcxg2qz\" class=\"see-footnote\" title=\" Il est de plus \u00e0 noter que cet article regroupe, malgr\u00e9 les diff\u00e9rences fort importantes de leurs productions litt\u00e9raires respectives, les notices biobibliographiques du p\u00e8re et du fils. \" href=\"#footnote1_mcxg2qz\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb (<em>Encyclopaedia<\/em>, 1996, p.\u00a0553-554). Malgr\u00e9 le regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour la \u00ab\u00a0trag\u00e9die tardive\u00a0\u00bb auquel on a pu assister au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies<a id=\"footnoteref2_jqj4zw5\" class=\"see-footnote\" title=\" Par trag\u00e9die tardive, nous entendons ici la trag\u00e9die post-racinienne. On compose, en France, des trag\u00e9dies jusqu\u2019au XIXe si\u00e8cle. Ce regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour la trag\u00e9die tardive se traduit, entre autres, par des \u00e9v\u00e9nements comme le colloque intitul\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9ment, Trag\u00e9dies tardives, qui se tint \u00e0 Besan\u00e7on les 17 et 18 d\u00e9cembre 1998. Plus r\u00e9cemment, des travaux comme ceux de Renaud Bret-Vitoz et de Christian Delmas, que nous citons dans ce texte, s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 la question. Voir aussi le r\u00e9cent num\u00e9ro de Litt\u00e9ratures classiques intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Campistron et consorts. Trag\u00e9dies et op\u00e9ra en France\u00a0\u00bb (n\u02da 52, aut. 2004). Nous y retrouvons un article de M. Soulatges intitul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Spectacle tragique et fronti\u00e8res g\u00e9n\u00e9riques\u00a0: les enjeux du spectaculaire dans les trag\u00e9dies de Cr\u00e9billon\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote2_jqj4zw5\">[2]<\/a>, cette curiosit\u00e9 \u00e9rudite demeure cependant elle-m\u00eame assez rare et g\u00e9n\u00e9ralement prompte \u00e0 ne voir dans les trag\u00e9dies \u00ab\u00a0sanglantes\u00a0\u00bb du dramaturge qu\u2019une mauvaise contrefa\u00e7on des \u0153uvres de Corneille ou de Racine. Aussi, Jacques Truchet qualifie-t-il, parmi d\u2019autres, la production de Cr\u00e9billon d\u2019\u00ab\u00a0imitation maladroite\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9ration plus ou moins m\u00e9canique\u00a0\u00bb (Truchet, 1989, p.\u00a0122-123) des po\u00e9tiques de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs.<\/p>\n<p>Il est en fait d\u2019usage, depuis les travaux de Gustave Lanson, de qualifier les trag\u00e9dies de Cr\u00e9billon \u2013\u00a0et plus g\u00e9n\u00e9ralement le th\u00e9\u00e2tre tragique apr\u00e8s Racine\u00a0\u2013 de \u00ab\u00a0n\u00e9o-classiques<a id=\"footnoteref3_m5qf17p\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, Gustave Lanson identifiait dans son Histoire de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise [1895] deux g\u00e9n\u00e9rations de classiques\u00a0: \u00ab\u00a0La premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration des grands classiques\u00a0\u00bb (la g\u00e9n\u00e9ration de Corneille) et \u00ab\u00a0les grands artistes classiques\u00a0\u00bb (la g\u00e9n\u00e9ration de Racine). La d\u00e9signation n\u00e9o-classique, pour d\u00e9signer le th\u00e9\u00e2tre tragique entre Racine et Voltaire, demeure cependant probl\u00e9matique. Elle serait plus juste, \u00e0 notre sens, pour d\u00e9signer au XXe si\u00e8cle des \u0153uvres comme celle de Giraudoux, par exemple. \" href=\"#footnote3_m5qf17p\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb. Partiellement responsable de cette appellation, ce que Christian Delmas nomme une \u00ab\u00a0lexicalisation\u00a0\u00bb (Delmas, 1994, p.\u00a088) du style tragique au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, c\u2019est-\u00e0-dire la reprise, et la cristallisation en images fig\u00e9es, d\u2019un grand nombre d\u2019expressions, de tournures, d\u2019h\u00e9mistiches ou de vers extraits des pi\u00e8ces des deux grands ma\u00eetres<a id=\"footnoteref4_nasfxzk\" class=\"see-footnote\" title=\" Quelques pi\u00e8ces constituent un \u00ab\u00a0corpus d\u2019origine\u00a0\u00bb duquel les auteurs n\u00e9o-classiques s\u2019inspirent particuli\u00e8rement, soit Le Cid, Polyeucte et Rodogune de Pierre Corneille et Andromaque, B\u00e9r\u00e9nice et Athalie de Jean Racine. \" href=\"#footnote4_nasfxzk\">[4]<\/a>. Cr\u00e9billon int\u00e8gre par exemple \u00e0 <em>Atr\u00e9e et Thyeste <\/em>(1707), son plus grand succ\u00e8s en carri\u00e8re, de nombreux alexandrins emprunt\u00e9s \u00e0 Corneille et, plus sp\u00e9cifiquement, au <em>Cid<\/em>. Ainsi pouvons-nous lire, \u00e0 la premi\u00e8re sc\u00e8ne du troisi\u00e8me acte\u00a0: \u00ab\u00a0Je serai son vainqueur, et non pas son bourreau\u00a0\u00bb qui nous rappelle le \u00ab\u00a0Va, je suis ta partie et non pas ton bourreau\u00a0\u00bb (III, 4) de Chim\u00e8ne et, \u00e0 la troisi\u00e8me sc\u00e8ne du quatri\u00e8me acte\u00a0: \u00ab\u00a0Accabl\u00e9 des malheurs o\u00f9 le destin me livre\u00a0\u00bb, qui \u00e9voque \u00e9videmment le premier vers du c\u00e9l\u00e8bre distique\u00a0: \u00ab\u00a0Accabl\u00e9 des malheurs o\u00f9 le destin me range \/ Je vais les d\u00e9plorer, va, cours, vole et nous venge\u00a0\u00bb (I, 5). Cette lexicalisation de l\u2019expression ne constitue toutefois, chez Cr\u00e9billon, que la part \u00e9merg\u00e9e d\u2019un plus vaste processus d\u2019\u00ab\u00a0imitation\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En effet, comme le sugg\u00e8re la reprise des vers du <em>Cid<\/em>, le dramaturge d\u00e9veloppe ses personnages sous l\u2019\u00e9gide de la morale h\u00e9ro\u00efque aristocratique telle qu\u2019elle se pr\u00e9sente chez Corneille<a id=\"footnoteref5_fk1rmmz\" class=\"see-footnote\" title=\" Voir \u00e0 ce titre le travail fondateur de Paul Benichou, Morales du Grand Si\u00e8cle (Benichou, 2000) et plus sp\u00e9cifiquement la premi\u00e8re partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Le H\u00e9ros corn\u00e9lien\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote5_fk1rmmz\">[5]<\/a>. Fond\u00e9e sur l\u2019exaltation d\u2019un Moi d\u00e9chir\u00e9 entre son devoir et ses passions, cette derni\u00e8re promeut la vision essentialiste d\u2019un homme naturellement \u00e9lu, devant affirmer sa sup\u00e9riorit\u00e9 intrins\u00e8que par ses actions g\u00e9n\u00e9reuses<a id=\"footnoteref6_e4nokxh\" class=\"see-footnote\" title=\" Le Dictionnaire universel d\u2019Antoine Fureti\u00e8re (1690) donne de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 la d\u00e9finition suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Grandeur d\u2019\u00e2me, de courage\u00a0; magnanimit\u00e9, bravoure, lib\u00e9ralit\u00e9, &amp; toute autre qualit\u00e9 qui fait le g\u00e9n\u00e9reux.\u00a0\u00bb G\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, dans l\u2019acception moderne de \u00ab\u00a0prodigue de ses bont\u00e9s\u00a0\u00bb, n\u2019entrera dans l\u2019usage courant que durant le XVIIIe si\u00e8cle. \" href=\"#footnote6_e4nokxh\">[6]<\/a>. Ainsi, confront\u00e9 \u00e0 des dilemmes d\u2019ordre moral, le personnage corn\u00e9lien choisit-il, apr\u00e8s maints atermoiements soulignant la grandeur de sa d\u00e9cision, d\u2019emprunter la noble voie du devoir<a id=\"footnoteref7_0jcmdsr\" class=\"see-footnote\" title=\" Les d\u00e9finitions du devoir corn\u00e9lien sont cependant multiples\u00a0: devoir politique, devoir familial, mais aussi, et peut-\u00eatre surtout, devoir envers soi-m\u00eame et sa propre sup\u00e9riorit\u00e9. Ainsi, le choix, chez Corneille, est ins\u00e9parable de la notion d\u2019orgueil. Comme l\u2019\u00e9crit Paul Benichou, \u00ab\u00a0un sentiment orgueilleux de sup\u00e9riorit\u00e9 est dans Corneille l\u2019auxiliaire indispensable de la rigueur morale. La contrainte la plus s\u00e9v\u00e8re, dans cette morale qui n\u2019a d\u2019autre appui que les personnes et d\u2019autres ressorts profonds que ceux du Moi, ne peut se passer de faire appel \u00e0 un int\u00e9r\u00eat de gloire\u00a0\u00bb (Benichou, 2000, p.\u00a061). \" href=\"#footnote7_0jcmdsr\">[7]<\/a> plut\u00f4t que la route triviale des passions. Cette contrainte doit, \u00e0 terme, \u00eatre r\u00e9compens\u00e9e par les satisfactions sans fugacit\u00e9 de la gloire. Comme l\u2019\u00e9crivait Jean Starobinski au mitan du si\u00e8cle dernier\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La ma\u00eetrise de soi est une activit\u00e9 r\u00e9fl\u00e9chie qui suppose le d\u00e9doublement de l\u2019\u00eatre entre une puissance qui commande et une nature r\u00e9duite \u00e0 ob\u00e9ir [&#8230;] Cette force h\u00e9g\u00e9monique n\u2019est pas tout l\u2019\u00eatre\u00a0; pour qu\u2019elle r\u00e8gne, il faut qu\u2019elle r\u00e9duise au silence d\u2019autres forces, ou du moins qu\u2019elle les cache aux regards du dehors. Ce qui fait la grandeur ostentatoire du h\u00e9ros est aussi ce qui l\u2019engage \u00e0 dissimuler l\u2019app\u00e9tit inf\u00e9rieur qu\u2019il r\u00e9fr\u00e8ne en lui-m\u00eame (Starobinski, 1961, p.\u00a047).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour le h\u00e9ros corn\u00e9lien, donc, la domination de soi-m\u00eame, et la dissimulation de l\u2019ambivalence, s\u2019imposent en toutes circonstances\u00a0; se laisser emporter par sa passion serait pour lui un aveu de d\u00e9faite<a id=\"footnoteref8_4p9gpqm\" class=\"see-footnote\" title=\" Les personnages faibles chez Corneille sont ceux qui se laissent entra\u00eener par leurs sentiments. Le Ptolom\u00e9e de Pomp\u00e9e, guid\u00e9 dans ses choix politiques par de mauvais conseillers et la peur d\u2019\u00eatre puni par C\u00e9sar, en constitue en quelque sorte un arch\u00e9type. \" href=\"#footnote8_4p9gpqm\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p>Or, \u00e0 la diff\u00e9rence des protagonistes de Corneille, les \u00ab\u00a0h\u00e9ros\u00a0\u00bb de Cr\u00e9billon, bien qu\u2019ils se constituent en apparence dans le champ de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 (de la magnanimit\u00e9) et de la morale h\u00e9ro\u00efque, ne dissimulent plus leur \u00ab\u00a0app\u00e9tit inf\u00e9rieur\u00a0\u00bb et ne connaissent plus ces douloureux moments de d\u00e9chirement, qui, avant l\u2019ultime mouvement d\u2019abn\u00e9gation, constituent chez l\u2019auteur du <em>Cid<\/em> la part nodale du tragique. En reproduisant le mod\u00e8le psychologique aristocratique de son pr\u00e9d\u00e9cesseur, Cr\u00e9billon ne parvient pas \u00e0 restituer \u00ab\u00a0le g\u00e9nie [qui] consiste [&#8230;] \u00e0 tirer l\u2019\u00e9nergie dramatique de la qu\u00eate haletante d\u2019un \u00e9quilibre instable\u00a0\u00bb (Dandrey, 2010, p.\u00a046). Cette carence, cependant, ne saurait, comme le propose la tradition critique, \u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 la seule m\u00e9diocrit\u00e9<a id=\"footnoteref9_cgxirm1\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous utilisons ici le terme dans son acception contemporaine.\" href=\"#footnote9_cgxirm1\">[9]<\/a> \u00a0litt\u00e9raire d\u2019un dramaturge qui, dans un mouvement m\u00e9canique de copiste, imiterait sans discernement son mod\u00e8le.<\/p>\n<p>Il convient en effet de consid\u00e9rer que, au moment o\u00f9 est repr\u00e9sent\u00e9e la premi\u00e8re pi\u00e8ce de Cr\u00e9billon, <em>Idom\u00e9n\u00e9e<\/em><a id=\"footnoteref10_51o9t4m\" class=\"see-footnote\" title=\" Cr\u00e9billon est un auteur relativement peu prolifique. Son \u0153uvre se compose de neuf trag\u00e9dies\u00a0: Idom\u00e9n\u00e9e (1705), Atr\u00e9e et Thyeste (1707), \u00c9lectre (1708), Rhadamiste et Z\u00e9nobie (1711), Xerx\u00e8s (1714), S\u00e9miramis (1717), Pyrrhus (1726), Catilina (1748), et, enfin, Le Triumvirat (1754). \" href=\"#footnote10_51o9t4m\">[10]<\/a>, s\u2019instaure en France depuis quelques ann\u00e9es une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0r\u00e9volution de la condition humaine<a id=\"footnoteref11_5qu51xh\" class=\"see-footnote\" title=\" Selon le titre de l\u2019ouvrage de Jean Rohou, Le XVIIe si\u00e8cle, une r\u00e9volution de la condition humaine. \" href=\"#footnote11_5qu51xh\">[11]<\/a>\u00a0\u00bb. Dans le prolongement de la philosophie cart\u00e9sienne, les pens\u00e9es de Thomas Hobbes et de John Locke \u2013\u00a0qui eurent sur la vie intellectuelle fran\u00e7aise du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle l\u2019influence que l\u2019on sait\u00a0\u2013 participent \u00e0 l\u2019instauration progressive d\u2019une morale de l\u2019int\u00e9r\u00eat personnel. Aux d\u00e9finitions essentialistes de la nature humaine qu\u2019ont propos\u00e9es philosophes et moralistes du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, succ\u00e8de progressivement un optimisme prospectif, posant, selon l\u2019expression de Charles Taylor, \u00ab\u00a0l\u2019id\u00e9al d\u2019un agent humain dot\u00e9 de la facult\u00e9 de se construire lui-m\u00eame par une action m\u00e9thodique et disciplin\u00e9e\u00a0\u00bb (Taylor, 1998, p.\u00a0212). Aussi, pour ces nouvelles philosophies, les passions ne constituent-elles plus des entit\u00e9s n\u00e9fastes \u2013\u00a0comme c\u2019\u00e9tait encore le cas au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u2013 mais plut\u00f4t des instruments permettant d\u2019exercer sur soi une action positive. En d\u2019autres termes, le sujet est d\u00e9sormais appr\u00e9hend\u00e9 comme un \u00eatre capable de se former en accentuant ou en se lib\u00e9rant de l\u2019emprise de ses passions, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il atteigne ses objectifs, par le m\u00e9rite de sa propre conduite. Comme l\u2019\u00e9crit Jean Rohou, cette nouvelle anthropologie est \u00ab\u00a0construit[e] sur la reconnaissance des motivations de l\u2019int\u00e9r\u00eat et m\u00eame sur des formes encore plus r\u00e9solues de l\u2019\u00e9gocentrisme int\u00e9ress\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire le d\u00e9sir et le profit. [&#8230;] [Elle] inverse ainsi la structure jusque-l\u00e0 constitutive de la condition humaine\u00a0\u00bb (Rohou, 2002, p.\u00a0355).<\/p>\n<p>C\u2019est donc l\u2019irruption de cette nouvelle conformation de la morale dans l\u2019\u0153uvre de Cr\u00e9billon que les \u00ab\u00a0imperfections\u00a0\u00bb dans la reprise du mod\u00e8le h\u00e9ro\u00efque corn\u00e9lien nous permettront d\u2019observer. En effet, les h\u00e9ros de Cr\u00e9billon se constituent d\u00e9sormais en \u00ab\u00a0individus\u00a0\u00bb et s\u2019ils d\u00e9sertent les territoires de la vertu acquise au prix d\u2019une contrainte sur soi-m\u00eame, c\u2019est pour mieux s\u2019abandonner \u00e0 leurs d\u00e9sirs, qu\u2019ils canalisent pour progresser vers leur objectif. D\u00e8s les premiers vers <em>d\u2019Atr\u00e9e et Thyeste<\/em>, par exemple, le roi Atr\u00e9e exprime une volont\u00e9 de se venger de son fr\u00e8re, Thyeste, qui ne se d\u00e9mentira qu\u2019une fois son objectif atteint\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Avec l\u2019\u00e9clat du jour, je vois enfin rena\u00eetre<br \/>L\u2019espoir et la douceur de me venger d\u2019un tra\u00eetre\u00a0!<br \/>Les vents, qu\u2019un dieu contraire encha\u00eenait loin de nous,<br \/>Semblent avec les flots exciter mon courroux\u00a0:<br \/>Le calme, si longtemps fatal \u00e0 ma vengeance,<br \/>Avec mes ennemis n\u2019est plus d\u2019intelligence\u00a0:<br \/>[&#8230;]<br \/>Puisque les dieux jaloux ne l\u2019y retiennent plus,<br \/>Portez \u00e0 tous ses chefs mes ordres absolus (I, 1).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Atr\u00e9e n\u2019aura cependant pas \u00e0 lancer ses vaisseaux vers Ath\u00e8nes pour venger l\u2019offense que lui a faite son fr\u00e8re en s\u2019enfuyant avec sa femme. Un naufrage opportun viendra d\u00e9poser Thyeste sur la berge du royaume, ce qui permettra au vindicatif monarque, apr\u00e8s l\u2019incontournable sc\u00e8ne de reconnaissance, de mettre en marche son dessein. Se succ\u00e8dent alors une s\u00e9rie de sc\u00e8nes dans lesquelles Atr\u00e9e, apparemment aux prises avec les tourments que suscite sa passion, affirme tour \u00e0 tour sa r\u00e9solution de faire p\u00e9rir Thyeste et l\u2019indignit\u00e9 du meurtre fratricide.<\/p>\n<p>Cette reprise du mouvement d\u2019h\u00e9sitation, de l\u2019ambivalence propre aux h\u00e9ros corn\u00e9liens, pourrait au premier abord laisser croire \u00e0 un combat int\u00e9rieur se jouant sur le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un Moi tendu entre sa volont\u00e9 d\u2019assouvir sa passion en vengeant l\u2019affront fait \u00e0 sa grandeur et la possibilit\u00e9 de s\u2019effacer, comme l\u2019Auguste magnanime de <em>Cinna<\/em>, derri\u00e8re une action g\u00e9n\u00e9reuse et un sacrifice qui, \u00e0 terme, le m\u00e8nerait vers les contr\u00e9es sup\u00e9rieures de la gloire. Toutefois, les h\u00e9sitations d\u2019Atr\u00e9e, nous l\u2019apprenons avant les culminations de violence caract\u00e9ristiques des d\u00e9nouements des pi\u00e8ces de Cr\u00e9billon, se r\u00e9v\u00e8lent une strat\u00e9gie, un calcul destin\u00e9 \u00e0 amadouer Thyeste. Ils rel\u00e8vent en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un conflit moral industrieusement simul\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La main qui l\u2019a sauv\u00e9 ne sert qu\u2019\u00e0 le tromper.<br \/>Vengeons-nous\u00a0; il est temps que ma col\u00e8re \u00e9clate\u00a0:<br \/>Profitons avec soin du moment qui la flatte\u00a0;<br \/>Et que l\u2019ingrat Thyeste \u00e9prouve dans ce jour<br \/>Tout ce que peut un c\u0153ur trahi dans son amour (III, 1).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Port\u00e9 par sa passion soigneusement canalis\u00e9e, Atr\u00e9e est demeur\u00e9 ma\u00eetre d\u2019une action qu\u2019il a infl\u00e9chie \u00e0 sa guise et qu\u2019il m\u00e8nera \u00e0 terme en pr\u00e9sentant \u00e0 Thyeste, dans une de ces apoth\u00e9oses sanglantes que Voltaire r\u00e9prouvait si fort<a id=\"footnoteref12_5gzywx6\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c9ternel rival dramatique de Cr\u00e9billon, Voltaire voyait en ce dernier le \u00ab\u00a0Wisigoth \u00e0 abattre\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote12_5gzywx6\">[12]<\/a>, la coupe emplie du sang de Plisth\u00e8ne. Puis, la pi\u00e8ce se terminera, dans un joyeux paradoxe tragique, par une r\u00e9plique d\u2019Atr\u00e9e qui, tout en t\u00e9moignant du peu d\u2019importance qu\u2019il accorde \u00e0 l\u2019anath\u00e8me que lui jette son fr\u00e8re en se suicidant, c\u00e9l\u00e8bre son triomphe avec arrogance\u00a0:<\/p>\n<p>\u00c0 ce prix j\u2019accepte le pr\u00e9sage\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ta main en t\u2019immolant, a combl\u00e9 mes souhaits\u00a0;<br \/>Et je jouis enfin du fruit de mes forfaits (V, 7).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Du d\u00e9chirement corn\u00e9lien, pourtant recr\u00e9\u00e9 dans son d\u00e9roulement avec de manifestes scrupules, il ne subsiste donc ici que le ressort dramatique superficiel, un mouvement d\u2019ind\u00e9cision qui, \u00e0 la mani\u00e8re du suspense moderne, demeure tout \u00e0 fait propre \u00e0 tenir le spectateur ou le lecteur en haleine, mais \u00e9touffe, \u00e0 toutes fins pratiques, la dimension psychologique d\u00e9chirante de la lutte fratricide. Dans sa reprise des \u00e9l\u00e9ments constitutifs du d\u00e9chirement h\u00e9ro\u00efque corn\u00e9lien, Cr\u00e9billon pr\u00e9sente un individu pr\u00e9occup\u00e9 de son bonheur ou \u00ab\u00a0renvoy[\u00e9] \u00e0 son humanit\u00e9\u00a0\u00bb (Delmas, 1994, p.\u00a0112), telle que la concevaient les premi\u00e8res philosophies \u00ab\u00a0individualistes\u00a0\u00bb des penseurs anglo-saxons. En posant l\u2019action comme le r\u00e9sultat d\u2019une volont\u00e9 du personnage, le dramaturge oblit\u00e8re le tragique r\u00e9sultant de la confrontation de deux ordres moraux et de la recherche d\u2019un \u00e9quilibre.<\/p>\n<p>Cet investissement du mod\u00e8le corn\u00e9lien par la morale nouvelle est peut-\u00eatre plus patent encore dans le cas du personnage de Cic\u00e9ron, protagoniste du <em>Triumvirat<\/em>. Repr\u00e9sent\u00e9 en 1754, en plein \u00e9panouissement de la pens\u00e9e des Lumi\u00e8res, <em>Le Triumvirat<\/em> synth\u00e9tise en effet le h\u00e9ros cr\u00e9billonien type, poursuivant en apparence des id\u00e9aux nobles, mais cheminant en r\u00e9alit\u00e9 vers la seule r\u00e9alisation de ses d\u00e9sirs. Ainsi nous assistons, malgr\u00e9 la volont\u00e9 manifeste de l\u2019auteur de donner une dimension grandiose au personnage de Cic\u00e9ron par la reprise de l\u2019ultime qu\u00eate corn\u00e9lienne \u2013\u00a0la gloire\u00a0\u2013 \u00e0 une forme d\u2019\u00e9dulcoration, c\u2019est-\u00e0-dire, \u00e0 \u00ab\u00a0une forme de d\u00e9gradation du h\u00e9ros corn\u00e9lien en caract\u00e8re path\u00e9tique qui se traduit par un adoucissement, sorte de vernis qui recouvre les couleurs trop vives ou trop contrast\u00e9es du tableau\u00a0\u00bb (Bret-Vitoz, 2008, p.\u00a044). <em>Le Triumvirat<\/em> met en sc\u00e8ne ce nouveau type de h\u00e9ros, \u00e0 travers lequel nous voyons sourdre, non plus la grandeur du d\u00e9chirement aristocratique, mais l\u2019esprit de lucre, tel qu\u2019il se d\u00e9veloppe alors dans la soci\u00e9t\u00e9 marchande.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la grande carri\u00e8re d\u2019orateur que nous lui connaissons, Cic\u00e9ron, aur\u00e9ol\u00e9 du nimbe de ses victoires symboliques sur le champ de bataille du S\u00e9nat, voit la Rome libre qui l\u2019a vu triompher tomber sous le joug du second triumvirat et, plus sp\u00e9cifiquement, sous le potentat d\u2019Antoine, dont la soif de pouvoir absolu conduit \u00e0 \u00e9liminer m\u00e9thodiquement ses opposants. L\u2019orateur voit dans ces circonstances l\u2019occasion d\u2019illustrer son nom et d\u2019obtenir la gloire que procure une mort en martyr de la libert\u00e9. Seulement, sans souffrir des renoncements que demande cette aspiration au sublime, le personnage de Cic\u00e9ron chemine dans la d\u00e9termination de ce que Paul Benichou nomme un \u00ab\u00a0orgueil inf\u00e9rieur\u00a0\u00bb (Benichou, 1948, p.\u00a072), c\u2019est-\u00e0 dire dans une d\u00e9termination que n\u2019\u00e9taye aucun m\u00e9pris des ambitions r\u00e9duites et accessibles au vulgaire. Alors que la gloire s\u2019acquiert au prix d\u2019une contention sto\u00efque, dans ce combat entre les passions et le devoir que nous avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9, Cic\u00e9ron ne rencontre plus, m\u00eame en apparence comme c\u2019\u00e9tait encore le cas chez Atr\u00e9e, d\u2019entraves \u00e0 sa volont\u00e9\u00a0; entraves qui seules lui permettraient, comme aux h\u00e9ros de Corneille, d\u2019affirmer la puissance d\u2019un Moi vou\u00e9 par essence \u00e0 la sublimit\u00e9. Les diff\u00e9rentes stations menant au terme de la pi\u00e8ce ne constituent plus que les opportunit\u00e9s d\u2019une r\u00e9affirmation de la toute-puissance de sa volont\u00e9<a id=\"footnoteref13_cehel5m\" class=\"see-footnote\" title=\" En t\u00e9moigne, par exemple, les propos que tient l\u2019orateur lorsque, persuad\u00e9 d\u2019obtenir enfin sa condamnation \u00e0 mort, il prend conscience que jamais plus il ne reverra sa fille et son gendre\u00a0: \u00ab\u00a0Mais que sont devenus mes enfants malheureux \/ Depuis l\u2019instant fatal qui m\u2019a s\u00e9par\u00e9 d\u2019eux\u00a0? [...] \/ Je ne reverrai plus ce couple que j\u2019adore \/ Eh\u00a0! que puis-je d\u00e9sirer de les revoir encore\u00a0? \/ J\u2019obtiens le seul honneur que j\u2019avais souhait\u00e9 \/ Et du moins je pourrai mourir en libert\u00e9...\u00a0\u00bb (IV, 5). \" href=\"#footnote13_cehel5m\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p>Aussi, lorsque Cic\u00e9ron obtiendra la gloire \u00e0 laquelle il a tant aspir\u00e9, ce ne sera que sous la forme d\u2019un p\u00e2le avatar de l\u2019original corn\u00e9lien, c\u2019est-\u00e0-dire sous la forme r\u00e9ifi\u00e9e d\u2019une marchandise s\u2019incarnant, dans toute sa vulgaire mat\u00e9rialit\u00e9, dans l\u2019inscription sur le tableau des proscrits. R\u00e9compense \u00e0 l\u2019assiduit\u00e9 d\u2019un commerce int\u00e9ress\u00e9, offerte \u00e0 l\u2019orateur avant m\u00eame son tr\u00e9pas, qui, en th\u00e9orie, devrait constituer la seule v\u00e9ritable cons\u00e9cration<a id=\"footnoteref14_4hdx9sw\" class=\"see-footnote\" title=\" Cette conception mat\u00e9rielle de la gloire, pourrions-nous ajouter, est contraire dans son principe \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efsme chevaleresque corn\u00e9lien qui s\u2019inspire beaucoup d\u2019une vision f\u00e9odale et aristocratique du monde, mais aussi de la morale h\u00e9ro\u00efque antique \u00ab\u00a0dans laquelle, comme l\u2019\u00e9crit Charles Taylor, le but de la vie consiste \u00e0 acqu\u00e9rir la renomm\u00e9e, la gloire et l\u2019immortalit\u00e9 dont on jouit lorsque son nom circule \u00e9ternellement sur les l\u00e8vres des hommes\u00a0\u00bb (Taylor, 1998, p.\u00a0159). Chez Corneille, il s\u2019agit d\u2019un h\u00e9ro\u00efsme vivant. \" href=\"#footnote14_4hdx9sw\">[14]<\/a>, l\u2019inscription \u2013\u00a0et cela, comme nous le voyons dans l\u2019extrait suivant, malgr\u00e9 la conscience du personnage de la dimension \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d\u2019un tel honneur\u00a0\u2013 emplit Cic\u00e9ron de la joie du parvenu\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Orgueilleux monument d\u2019une grandeur pass\u00e9e,<br \/>Qui par celle des dieux n\u2019\u00e9tait point effac\u00e9e\u00a0;<br \/>Et vous marbres sacr\u00e9s de nos premiers a\u00efeux,<br \/>Qui faisiez l\u2019ornement de ces superbes lieux,<br \/>En vain, de vos travaux c\u00e9l\u00e9brant la m\u00e9moire,<br \/>Rome a cru de vos noms \u00e9terniser la gloire\u00a0:<br \/>Bient\u00f4t vous ne serez qu\u2019un horrible d\u00e9bris<br \/>Et de nouveaux objets de larmes et de cris.<br \/>D\u00e9j\u00e0 les rejetons de vos tiges fameuses,<br \/>D\u2019Antoine et de C\u00e9sar victimes malheureuses,<br \/>N\u2019offrent plus \u00e0 nos yeux qu\u2019un m\u00e9lange confus<br \/>De morts et de mourants dans la fange \u00e9tendus.<br \/>Mais parmi tant d\u2019horreurs, quelle gloire impr\u00e9vue<br \/>Vient ranimer mon c\u0153ur et briller \u00e0 ma vue?<br \/>Mon nom ne sera plus \u00e9touff\u00e9 dans l\u2019oubli,<br \/>Et dans ses dignit\u00e9s le voil\u00e0 r\u00e9tabli.<br \/>Enfin je suis proscrit, que mon \u00e2me est ravie! (IV, 1)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le personnage de Cic\u00e9ron, \u00e0 la mani\u00e8re des h\u00e9ros corn\u00e9liens, tente bien d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la gloire pour satisfaire son orgueil, mais la m\u00e9canique de cette satisfaction, telle que la d\u00e9veloppe Cr\u00e9billon dans la reprise d\u2019un mod\u00e8le d\u00e9sormais empli de l\u2019esprit de la nouvelle morale, demeure celle de la satisfaction basse des jouissances imm\u00e9diates gagn\u00e9e hors des contraintes de la rigueur morale indispensable \u00e0 l\u2019obtention de la plus haute des r\u00e9compenses et indispensable, parall\u00e8lement, \u00e0 l\u2019efficace tragique. Dans la translation du mod\u00e8le s\u2019est perdue la donn\u00e9e fondamentale de l\u2019\u00e9quation.<\/p>\n<p>\u00c0 travers les liens que l\u2019\u0153uvre de Cr\u00e9billon tisse avec celle de son pr\u00e9d\u00e9cesseur, nous assistons donc \u00e0 une forme de faillite du mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9rique tel que l\u2019envisageait Corneille. <em>Atr\u00e9e et Thyeste<\/em> et <em>Le<\/em> <em>Triumvirat<\/em> constituent des trag\u00e9dies sans tragique, dans lesquelles, en d\u00e9pit de d\u00e9nouements d\u2019une cruaut\u00e9 \u00e0 volont\u00e9 compensatoire, le n\u0153ud inextricable de la tension est d\u00e9li\u00e9 et les puissants ressorts affectifs d\u00e9band\u00e9s. Plut\u00f4t que l\u2019\u00ab\u00a0esth\u00e9tique de la corde raide\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00e9quilibre pr\u00e9caire que pr\u00e9sentait le mod\u00e8le h\u00e9ro\u00efque corn\u00e9lien, Cr\u00e9billon, dans une reprise qui se r\u00e9duit \u00e0 la r\u00e9utilisation de traits superficiels, \u00e9lude le conflit tragique d\u00e9coulant de la condition psychologique du personnage. \u00ab\u00a0La tension tragique, [telle qu\u2019elle se pr\u00e9sente chez Corneille], proc\u00e8de en effet du conflit douloureux entre le doute lancinant et la certitude arrach\u00e9e, dans un moment o\u00f9 la ma\u00eetrise se reconquiert sur le fond d\u2019un d\u00e9senchantement secret ou proclam\u00e9\u00a0\u00bb (Dandrey, 2010, p.\u00a045). N\u00e9anmoins, plut\u00f4t que de d\u00e9nier \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Cr\u00e9billon toute forme d\u2019originalit\u00e9, devrions-nous consid\u00e9rer dans ces textes hybrides le combat de deux \u00e9poques, le point de jonction entre l\u2019extinction du monde ancien et la naissance du monde nouveau. Ses pi\u00e8ces, attendrissantes dans leur violence un peu na\u00efve, tout comme celles de ses coll\u00e8gues Campistron, Houdar et La Fosse \u2013\u00a0ces autres dramaturges dits \u00ab\u00a0sans g\u00e9nie\u00a0\u00bb de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u2013 annoncent tout simplement l\u2019av\u00e8nement du drame bourgeois plus qu\u2019elles ne poursuivent la subtile alchimie de la trag\u00e9die classique.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p><strong>Corpus<\/strong><\/p>\n<p>Cr\u00e9billon, Prosper Jolyot de. 1923. \u00ab\u00a0Atr\u00e9e et Thyeste\u00a0\u00bb. <em>Th\u00e9\u00e2tre complet<\/em>. Paris\u00a0: Librairie Garnier fr\u00e8res, p.\u00a049-92.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013. 1923. \u00ab\u00a0Le Triumvirat ou La Mort de Cic\u00e9ron\u00a0\u00bb. <em>Th\u00e9\u00e2tre complet<\/em>. Paris\u00a0: Librairie Garnier fr\u00e8res, p.\u00a0383-431.<\/p>\n<p><strong>\u00c9tudes critiques<\/strong><\/p>\n<p><em>Encyclopaedia universalis <\/em>(<em>suppl\u00e9ment<\/em>). 1996. Paris\u00a0: Encyclopaedia universalis \u00e9diteur, p.\u00a0553-554.<\/p>\n<p>Benichou, Paul. 2000. <em>Morales du Grand Si\u00e8cle<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 313\u00a0p.<\/p>\n<p>Bret-Vitoz, Renaud. 2008. <em>L\u2019Espace et la sc\u00e8ne\u00a0: <\/em><em>dramaturgie de la trag\u00e9die fran\u00e7aise<\/em>. Oxford\u00a0: Voltaire Foundation, 472 p.<\/p>\n<p>Dandrey, Patrick. 2010. \u00ab\u00a0Classicisme et trag\u00e9die\u00a0: une \u00e9quation fran\u00e7aise\u00a0\u00bb. <em>Trag\u00e9die(s)<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions rue d\u2019ULM, p.\u00a041-47.<\/p>\n<p>Delmas Christian. 1994. <em>La Trag\u00e9die de l\u2019\u00e2ge classique 1553-1770<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 357\u00a0p.<\/p>\n<p>Rohou, Jean. 2002. <em>Le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une r\u00e9volution de la condition humaine<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 670 p.<\/p>\n<p>Starobinski, Jean. 1961. <em>L\u2019Oeil vivant<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 253 p.<\/p>\n<p>Taylor, Charles. 1998. <em>Les Sources du moi. La formation de l\u2019identit\u00e9 moderne<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al, 710 p.<\/p>\n<p>Truchet, Jacques. 1989. <em>La Trag\u00e9die classique en France<\/em>. Paris\u00a0: PUF, 275 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_mcxg2qz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_mcxg2qz\">[1]<\/a> Il est de plus \u00e0 noter que cet article regroupe, malgr\u00e9 les diff\u00e9rences fort importantes de leurs productions litt\u00e9raires respectives, les notices biobibliographiques du p\u00e8re et du fils.<\/p>\n<p id=\"footnote2_jqj4zw5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_jqj4zw5\">[2]<\/a> Par trag\u00e9die tardive, nous entendons ici la trag\u00e9die post-racinienne. On compose, en France, des trag\u00e9dies jusqu\u2019au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Ce regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour la trag\u00e9die tardive se traduit, entre autres, par des \u00e9v\u00e9nements comme le colloque intitul\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9ment, <em>Trag\u00e9dies tardives<\/em>, qui se tint \u00e0 Besan\u00e7on les 17 et 18 d\u00e9cembre 1998. Plus r\u00e9cemment, des travaux comme ceux de Renaud Bret-Vitoz et de Christian Delmas, que nous citons dans ce texte, s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 la question. Voir aussi le r\u00e9cent num\u00e9ro de <em>Litt\u00e9ratures classiques<\/em> intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Campistron et consorts. Trag\u00e9dies et op\u00e9ra en France\u00a0\u00bb (n\u02da 52, aut. 2004). Nous y retrouvons un article de M. Soulatges intitul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Spectacle tragique et fronti\u00e8res g\u00e9n\u00e9riques\u00a0: les enjeux du spectaculaire dans les trag\u00e9dies de Cr\u00e9billon\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p id=\"footnote3_m5qf17p\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_m5qf17p\">[3]<\/a> \u00c0 la fin du XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, Gustave Lanson identifiait dans son <em>Histoire de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise <\/em>[1895] deux g\u00e9n\u00e9rations de classiques\u00a0: \u00ab\u00a0La premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration des grands classiques\u00a0\u00bb (la g\u00e9n\u00e9ration de Corneille) et \u00ab\u00a0les grands artistes classiques\u00a0\u00bb (la g\u00e9n\u00e9ration de Racine). La d\u00e9signation n\u00e9o-classique, pour d\u00e9signer le th\u00e9\u00e2tre tragique entre Racine et Voltaire, demeure cependant probl\u00e9matique. Elle serait plus juste, \u00e0 notre sens, pour d\u00e9signer au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle des \u0153uvres comme celle de Giraudoux, par exemple.<\/p>\n<p id=\"footnote4_nasfxzk\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_nasfxzk\">[4]<\/a> Quelques pi\u00e8ces constituent un \u00ab\u00a0corpus d\u2019origine\u00a0\u00bb duquel les auteurs n\u00e9o-classiques s\u2019inspirent particuli\u00e8rement, soit <em>Le Cid<\/em>, <em>Polyeucte<\/em> et <em>Rodogune<\/em> de Pierre Corneille et <em>Andromaque<\/em>, <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em> et <em>Athalie<\/em> de Jean Racine.<\/p>\n<p id=\"footnote5_fk1rmmz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_fk1rmmz\">[5]<\/a> Voir \u00e0 ce titre le travail fondateur de Paul Benichou, <em>Morales du Grand Si\u00e8cle<\/em> (Benichou, 2000) et plus sp\u00e9cifiquement la premi\u00e8re partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Le H\u00e9ros corn\u00e9lien\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p id=\"footnote6_e4nokxh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_e4nokxh\">[6]<\/a> Le <em>Dictionnaire universel<\/em> d\u2019Antoine Fureti\u00e8re (1690) donne de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 la d\u00e9finition suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Grandeur d\u2019\u00e2me, de courage\u00a0; magnanimit\u00e9, bravoure, lib\u00e9ralit\u00e9, &amp; toute autre qualit\u00e9 qui fait le g\u00e9n\u00e9reux.\u00a0\u00bb G\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, dans l\u2019acception moderne de \u00ab\u00a0prodigue de ses bont\u00e9s\u00a0\u00bb, n\u2019entrera dans l\u2019usage courant que durant le XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p id=\"footnote7_0jcmdsr\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_0jcmdsr\">[7]<\/a> Les d\u00e9finitions du devoir corn\u00e9lien sont cependant multiples\u00a0: devoir politique, devoir familial, mais aussi, et peut-\u00eatre surtout, devoir envers soi-m\u00eame et sa propre sup\u00e9riorit\u00e9. Ainsi, le choix, chez Corneille, est ins\u00e9parable de la notion d\u2019orgueil. Comme l\u2019\u00e9crit Paul Benichou, \u00ab\u00a0un sentiment orgueilleux de sup\u00e9riorit\u00e9 est dans Corneille l\u2019auxiliaire indispensable de la rigueur morale. La contrainte la plus s\u00e9v\u00e8re, dans cette morale qui n\u2019a d\u2019autre appui que les personnes et d\u2019autres ressorts profonds que ceux du Moi, ne peut se passer de faire appel \u00e0 un int\u00e9r\u00eat de gloire\u00a0\u00bb (Benichou, 2000, p.\u00a061).<\/p>\n<p id=\"footnote8_4p9gpqm\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_4p9gpqm\">[8]<\/a> Les personnages faibles chez Corneille sont ceux qui se laissent entra\u00eener par leurs sentiments. Le Ptolom\u00e9e de <em>Pomp\u00e9e<\/em>, guid\u00e9 dans ses choix politiques par de mauvais conseillers et la peur d\u2019\u00eatre puni par C\u00e9sar, en constitue en quelque sorte un arch\u00e9type.<\/p>\n<p id=\"footnote9_cgxirm1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_cgxirm1\">[9]<\/a> Nous utilisons ici le terme dans son acception contemporaine.<\/p>\n<p id=\"footnote10_51o9t4m\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_51o9t4m\">[10]<\/a> Cr\u00e9billon est un auteur relativement peu prolifique. Son \u0153uvre se compose de neuf trag\u00e9dies\u00a0: <em>Idom\u00e9n\u00e9e<\/em> (1705), <em>Atr\u00e9e et Thyeste<\/em> (1707), <em>\u00c9lectre<\/em> (1708), <em>Rhadamiste et Z\u00e9nobie<\/em> (1711), <em>Xerx\u00e8s<\/em> (1714), <em>S\u00e9miramis<\/em> (1717), <em>Pyrrhus <\/em>(1726), <em>Catilina <\/em>(1748), et, enfin, <em>Le Triumvirat<\/em> (1754).<\/p>\n<p id=\"footnote11_5qu51xh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_5qu51xh\">[11]<\/a> Selon le titre de l\u2019ouvrage de Jean Rohou, <em>Le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une r\u00e9volution de la condition humaine<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote12_5gzywx6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref12_5gzywx6\">[12]<\/a> \u00c9ternel rival dramatique de Cr\u00e9billon, Voltaire voyait en ce dernier le \u00ab\u00a0Wisigoth \u00e0 abattre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p id=\"footnote13_cehel5m\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref13_cehel5m\">[13]<\/a> En t\u00e9moigne, par exemple, les propos que tient l\u2019orateur lorsque, persuad\u00e9 d\u2019obtenir enfin sa condamnation \u00e0 mort, il prend conscience que jamais plus il ne reverra sa fille et son gendre\u00a0: \u00ab\u00a0Mais que sont devenus mes enfants malheureux \/ Depuis l\u2019instant fatal qui m\u2019a s\u00e9par\u00e9 d\u2019eux\u00a0? [&#8230;] \/ Je ne reverrai plus ce couple que j\u2019adore \/ Eh\u00a0! que puis-je d\u00e9sirer de les revoir encore\u00a0? \/ J\u2019obtiens le seul honneur que j\u2019avais souhait\u00e9 \/ Et du moins je pourrai mourir en libert\u00e9&#8230;\u00a0\u00bb (IV, 5).<\/p>\n<p id=\"footnote14_4hdx9sw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref14_4hdx9sw\">[14]<\/a> Cette conception mat\u00e9rielle de la gloire, pourrions-nous ajouter, est contraire dans son principe \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efsme chevaleresque corn\u00e9lien qui s\u2019inspire beaucoup d\u2019une vision f\u00e9odale et aristocratique du monde, mais aussi de la morale h\u00e9ro\u00efque antique \u00ab\u00a0dans laquelle, comme l\u2019\u00e9crit Charles Taylor, le but de la vie consiste \u00e0 acqu\u00e9rir la renomm\u00e9e, la gloire et l\u2019immortalit\u00e9 dont on jouit lorsque son nom circule \u00e9ternellement <em>sur les l\u00e8vres<\/em> des hommes\u00a0\u00bb (Taylor, 1998, p.\u00a0159). Chez Corneille, il s\u2019agit d\u2019un h\u00e9ro\u00efsme <em>vivant<\/em>.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Perrier-Chartrand, Julien. 2012. \u00ab Le h\u00e9ros ordinaire : fortune du mod\u00e8le corn\u00e9lien dans l\u2019\u0153uvre tragique de Prosper Jolyot de Cr\u00e9billon \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab D&rsquo;hier \u00e0 demain : le rapport au(x) classique(s) \u00bb, n\u00b016, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/lperrier-chartrand-16&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/perrier-chartrand-16.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 perrier-chartrand-16.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-79016530-e0da-49c5-b3f5-60e66ad3fc59\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/perrier-chartrand-16.pdf\">perrier-chartrand-16<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/perrier-chartrand-16.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-79016530-e0da-49c5-b3f5-60e66ad3fc59\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab D&rsquo;hier \u00e0 demain : le rapport au(x) classique(s) \u00bb, n\u00b016 L\u2019\u0153uvre dramatique de Prosper Jolyot de Cr\u00e9billon, dit Cr\u00e9billon p\u00e8re, souffre, de nos jours, de l\u2019incontestable indiff\u00e9rence du public. 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