{"id":5518,"date":"2024-06-13T19:48:21","date_gmt":"2024-06-13T19:48:21","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/comment-ecrire-les-classiques-de-demain-les-usages-de-la-litterature-sacree-chez-emerson-et-thoreau\/"},"modified":"2024-09-06T17:38:03","modified_gmt":"2024-09-06T17:38:03","slug":"comment-ecrire-les-classiques-de-demain-les-usages-de-la-litterature-sacree-chez-emerson-et-thoreau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5518","title":{"rendered":"Comment \u00e9crire les classiques de demain ?  Les usages de la litt\u00e9rature sacr\u00e9e chez  Emerson et Thoreau"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6885\">Dossier \u00ab D&rsquo;hier \u00e0 demain : le rapport au(x) classique(s) \u00bb, n\u00b016<\/a><\/h5>\n<p>Entre d\u00e9fiance et \u00e9mulation, Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau proposent d\u2019entretenir un rapport spirituel avec les classiques. Selon ces deux \u00e9crivains du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle qui forment \u00e0 eux deux le noyau central du transcendantalisme am\u00e9ricain, la lecture des classiques \u2013 et particuli\u00e8rement des livres sacr\u00e9s de toutes les traditions spirituelles \u2013 devrait pouvoir stimuler l\u2019\u00e9crivain \u00e0 \u00e9crire de nouveaux classiques. C\u2019est cette proposition passablement extravagante que j\u2019aimerais explorer dans les prochaines pages. J\u2019en profiterai \u00e9galement pour la situer plus largement dans leur projet litt\u00e9raire et philosophique commun, et ce, en soulignant \u00e0 quel point leur fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9hender la lecture et l\u2019\u00e9criture est en rupture compl\u00e8te, voire en opposition frontale, avec les pratiques de fr\u00e9quentation des textes qui dominaient leur \u00e9poque et qui, \u00e0 maints \u00e9gards, dominent encore la n\u00f4tre.<\/p>\n<h2>Une asc\u00e8se litt\u00e9raire aiguill\u00e9e par l\u2019\u00e9criture<\/h2>\n<p>Pour Thoreau, la lecture est une activit\u00e9 extr\u00eamement exigeante \u00e0 laquelle il faut accorder une dimension \u00e9minemment spirituelle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] il s\u2019agit de lire dans un sens \u00e9lev\u00e9, non pas lire pour nous distraire, ce qui est un luxe, et laisser dormir nos facult\u00e9s les plus nobles pendant ce temps, mais il faut lire en se tenant sur la pointe des pieds, ce \u00e0 quoi nous consacrons nos heures de veille les plus alertes (Thoreau, 1967, p.\u00a0215).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cette perspective, lire est une asc\u00e8se, c\u2019est-\u00e0-dire un exercice auquel il faut se consacrer quotidiennement afin de se maintenir dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9veil au monde et d\u2019attention \u00e0 soi. Accordant un r\u00f4le essentiel \u00e0 la litt\u00e9rature pour mettre en pratique le mode de vie auquel il veut s\u2019adonner, Thoreau s\u2019inscrit d\u2019embl\u00e9e dans le droit fil du monachisme chr\u00e9tien<a id=\"footnoteref1_wwacw3m\" class=\"see-footnote\" title=\" Sur l\u2019importance cardinale de la litt\u00e9rature dans la vie monastique chr\u00e9tienne, voir Dom Jean Leclercq, 1990. \" href=\"#footnote1_wwacw3m\">[1]<\/a> et, plus largement, du mysticisme en g\u00e9n\u00e9ral. Cette filiation n\u2019est pas fortuite, et j\u2019aurai l\u2019occasion d\u2019y revenir \u00e0 la fin de ce texte, lorsque je commenterai l\u2019exp\u00e9rience de claustration en for\u00eat \u00e0 laquelle il s\u2019est pr\u00eat\u00e9 durant plus de deux ans. Cela dit, au lieu de s\u2019adonner \u00e0 un long p\u00e8lerinage textuel dans les pages de la Bible afin de se hisser jusqu\u2019\u00e0 la contemplation de Dieu, Thoreau tablera sur un vaste \u00e9ventail de textes provenant de plusieurs horizons afin de nourrir (ce que l\u2019on appellerait aujourd\u2019hui) une \u00ab\u00a0qu\u00eate spirituelle\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019\u00e9criture \u2013 beaucoup plus que la lecture \u2013 joue une part essentielle.<\/p>\n<p>Cette asc\u00e8se litt\u00e9raire a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9e par Emerson, un th\u00e9ologien form\u00e9 \u00e0 Harvard qui d\u00e9froquera rapidement de sa fonction pastorale pour devenir un essayiste et un philosophe public autour duquel se r\u00e9unira une pl\u00e9iade d\u2019\u00e9crivains, de r\u00e9formateurs sociaux et d\u2019excentriques en tous genres. A\u00een\u00e9 de Thoreau et figure du ma\u00eetre spirituel lors des premi\u00e8res ann\u00e9es de leur relation, il ne cessera d\u2019inviter ses contemporains \u00e0 \u00e9crire au jour le jour leurs pens\u00e9es et leurs exp\u00e9riences afin d\u2019\u00e9tablir \u00ab\u00a0une relation originale avec l\u2019univers\u00a0\u00bb (Emerson, 2000a, p.\u00a017). L\u2019id\u00e9e qui innerve toute la pens\u00e9e d\u2019Emerson est que l\u2019\u00eatre humain n\u2019a pas \u00e0 demeurer inf\u00e9od\u00e9 \u00e0 la tradition. Dans le contexte initial dans lequel s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e sa r\u00e9flexion, il s\u2019agissait avant tout de remettre en question l\u2019autorit\u00e9 de la Bible. Heurtant de plein fouet cette Am\u00e9rique pieuse pour qui ce texte sacr\u00e9 proc\u00e8de d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation divine, il \u00e9largira sa position au fil des ans pour englober toute autorit\u00e9 qui est \u00e0 la base de la fr\u00e9quentation des textes. Il en viendra ainsi \u00e0 remettre en question non seulement la pratique spirituelle des croyants, mais \u00e9galement la m\u00e9thode scolaire des intellectuels. Ce qu\u2019ont en commun le d\u00e9vot, le professeur et l\u2019\u00e9tudiant de lettres, c\u2019est de subordonner leur propre exp\u00e9rience de lecture \u00e0 celle de l\u2019objectivit\u00e9 du texte, qui est consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019horizon ultime de la pens\u00e9e. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur de la tradition scripturaire, autant la\u00efque que sacr\u00e9e, se trouve un <em>no<\/em><em> man<\/em><em>\u2019s<\/em><em> land<\/em> de la pens\u00e9e dans lequel personne ne doit s\u2019aventurer, car la r\u00e9flexion n\u2019est alors plus brid\u00e9e par une communaut\u00e9 interpr\u00e9tative ou une institution ayant pour t\u00e2che de sanctionner la l\u00e9gitimit\u00e9 des pratiques de lecture et d\u2019\u00e9criture de chacun.<\/p>\n<p>Fonci\u00e8rement incompatible avec l\u2019\u00c9glise ou l\u2019Universit\u00e9, qui imposent leurs propres param\u00e8tres de recherche ainsi que leur propre canon textuel \u00e0 ceux qui entrent dans leur giron, Emerson avance que la \u00ab\u00a0meilleure r\u00e8gle de lecture\u00a0\u00bb devrait \u00eatre d\u2019\u00ab\u00a0encourager chaque \u00e9tudiant \u00e0 poursuivre son but ontologique\u00a0\u00bb (Emerson, 2010, p.\u00a0176). Selon lui, le crit\u00e8re existentiel qui guide les lectures de cet \u00e9tudiant d\u2019un nouveau genre devrait l\u2019amener \u00e0 prendre appui sur les textes d\u2019autrui non pas pour s\u2019attacher \u00e0 la pens\u00e9e de l\u2019auteur, mais plut\u00f4t pour \u00e9laborer la sienne propre car, \u00e9crit-il, \u00ab [i]l faut \u00eatre un inventeur pour bien lire\u00a0\u00bb (Emerson, 2000b, p.\u00a048. Je traduis). Ce double rapport \u00e0 la lecture, \u00e0 la fois existentiel et cr\u00e9atif, porte en lui une conception assez singuli\u00e8re de la litt\u00e9rature\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Quand nous nous \u00e9veillons \u00e0 notre propre existence, la splendeur de la tradition textuelle ne peut que p\u00e2lir et se refroidir. L\u2019\u00eatre humain semble oublier que toute litt\u00e9rature est \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et que, sans le vouloir, il entretient l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle puisse dispara\u00eetre tout \u00e0 fait (Emerson, 1840. Je traduis<a id=\"footnoteref2_w1cf9sj\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0When we are aroused to a life in ourselves, these traditional splendors of letters grow very pale and cold. Men seem to forget that all literature is ephemeral, and unwillingly entertain the supposition of its utter disappearance.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote2_w1cf9sj\">[2]<\/a>).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans l\u2019optique transcendantaliste, la litt\u00e9rature existe d\u2019abord et avant tout dans le but de nourrir la vie spirituelle de ses lecteurs et de stimuler leurs productions textuelles. Ce qui importe \u00e0 Emerson, c\u2019est l\u2019effet que le texte a sur lui. Cette rencontre de l\u2019esprit humain avec les livres est ce qui enclenche le processus de la litt\u00e9rature, qui est toujours en train de se faire, de se d\u00e9faire et de se recomposer infiniment dans les textes qui t\u00e9moignent, \u00e0 travers le temps, de l\u2019exp\u00e9rience humaine autant individuelle que collective. La litt\u00e9rature est \u00e9ph\u00e9m\u00e8re parce qu\u2019elle demeure \u00e0 la merci de ses lecteurs, et particuli\u00e8rement de ceux qui ne se satisfont pas de la tradition et qui d\u00e9cident de se mettre \u00e0 leur tour \u00e0 produire des textes qui expriment ce que personne d\u2019autre n\u2019a su mettre en mots auparavant. Si une \u0153uvre r\u00e9ussit \u00e0 s\u2019imposer dans l\u2019esprit du lecteur, elle pourrait \u00e0 terme modifier la compr\u00e9hension qu\u2019il se fait de la litt\u00e9rature et, \u00e9ventuellement, cr\u00e9er un effet d\u2019entra\u00eenement sur autrui. Ce livre qui brille au point de rejeter tous les autres dans l\u2019ombre deviendra, pour un temps, un mod\u00e8le inimitable, et ce, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une autre \u0153uvre parvienne \u00e0 en supplanter l\u2019influence pr\u00e9pond\u00e9rante. Ainsi, ce n\u2019est pas tant la litt\u00e9rature en tant que telle qui est vou\u00e9e \u00e0 la disparition que la conception que l\u2019\u00eatre humain s\u2019en fait dans l\u2019ici et maintenant de sa situation, qui est toujours en train de se modifier.\u00a0<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il \u00e9tait tentant de consid\u00e9rer cette conception dynamique de la litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019histoire mondiale \u2013 ce que je ferai en fin de parcours \u2013, Emerson, lui, est surtout int\u00e9ress\u00e9 par l\u2019exp\u00e9rience existentielle \u00e0 laquelle l\u2019invite le texte lorsqu\u2019il le lit. Cela donne \u00e0 penser une fa\u00e7on d\u2019aborder les classiques qui est aussi peu orthodoxe que sa conception de la litt\u00e9rature. Pour lui et Thoreau, les classiques ne tiennent pas leur autorit\u00e9 de la tradition ni des institutions litt\u00e9raires, mais bien de cette exp\u00e9rience d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9veil\u00a0\u00bb qu\u2019ils ont suscit\u00e9e en eux. Pour bien saisir ce rapport au texte, je reprendrai \u00e0 nouveaux frais la distinction qu\u2019\u00e9tablit Roland Barthes dans <em>La<\/em><em> chambre<\/em><em> claire<\/em> entre deux fa\u00e7ons de se rapporter \u00e0 une photographie, le <em>studium<\/em> et le <em>punctum<\/em>. Dans le premier cas, qui est caract\u00e9ristique du classique consacr\u00e9 par l\u2019institution, il s\u2019agit de se river au texte afin d\u2019analyser les ressorts sp\u00e9culatifs et imaginaires qui sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019ouvrage envisag\u00e9 comme vestige culturel. Cette activit\u00e9 studieuse qui consiste \u00e0 diss\u00e9quer le texte est conspu\u00e9e par Emerson, car elle refuse de tenir compte de l\u2019exp\u00e9rience subjective du lecteur. Le <em>punctum<\/em><a id=\"footnoteref3_ynustll\" class=\"see-footnote\" title=\" (Roland Barthes, 1980, p. 49)\u00a0: \u00ab\u00a0Ce second \u00e9l\u00e9ment qui vient d\u00e9ranger le studium, je l\u2019appellerai donc le punctum; car punctum, c\u2019est aussi\u00a0: piq\u00fbre, (\u2026) petite coupure \u2013 et aussi coup de d\u00e9s. Le punctum d\u2019une photo, c\u2019est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne)\u00a0\u00bb. Je souligne. \" href=\"#footnote3_ynustll\">[3]<\/a>, quant \u00e0 lui, est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui vient troubler l\u2019objectivit\u00e9 du <em>studium<\/em>\u00a0: c\u2019est la fl\u00e8che qui transperce la chair du lecteur lorsqu\u2019il se sent personnellement interpell\u00e9 par un texte qui devient alors <em>pour<\/em><em> lui<\/em> un classique car il l\u2019a boulevers\u00e9, remu\u00e9 ou plac\u00e9 dans un \u00e9tat modifi\u00e9 de conscience.\u00a0<\/p>\n<p>De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019institution a un rapport probl\u00e9matique avec le <em>punctum<\/em> puisqu\u2019il est une irruption impr\u00e9visible de l\u2019affect dans une activit\u00e9 de lecture qui se veut impartiale. Cette perte de ma\u00eetrise peut venir court-circuiter la rigueur d\u2019une entreprise ex\u00e9g\u00e9tique qui commande de fr\u00e9quenter le canon textuel sous anesth\u00e9sie, c\u2019est-\u00e0-dire en t\u00e2chant de ne rien ressentir, de cultiver une sorte d\u2019indiff\u00e9rence qui, autrement, pourrait contaminer l\u2019objectivit\u00e9 de l\u2019acte de lecture<a id=\"footnoteref4_rfmur3z\" class=\"see-footnote\" title=\" Sans vouloir remettre en question l\u2019articulation utile que Barthes propose entre studium\u00a0 et punctum, il conviendrait de la repenser en l\u2019ins\u00e9rant au sein de l\u2019\u00e9volution historique du studium dans la culture lettr\u00e9e en Occident. Cet article n\u2019est \u00e9videmment pas le lieu pour mener une telle investigation mais, ne serait-ce que pour \u00e9clairer le refus de cette culture scolaire qui rebute tant Emerson et Thoreau, il importe de noter qu\u2019un des moments charni\u00e8res de sa red\u00e9finition est certainement la r\u00e9volution qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9e au sein du christianisme concernant la mani\u00e8re \u00ab\u00a0l\u00e9gitime\u00a0\u00bb de fr\u00e9quenter les textes. L\u2019ouvrage de Dom Jean Leclercq que j\u2019ai cit\u00e9 plus haut (note 1) porte pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce basculement culturel profond\u00a0: alors que dans la culture monastique le studium \u00e9tait un mode de vie, l\u2019\u00e9mergence de la culture scolastique \u00e0 partir du XIIe si\u00e8cle introduira lentement mais s\u00fbrement une nette s\u00e9paration entre l\u2019\u00e9tude et la vie spirituelle. Nous sommes encore les h\u00e9ritiers de ce changement intervenu au sein de l\u2019\u00c9glise m\u00e9di\u00e9vale, car il pr\u00e9side \u00e0 l\u2019organisation moderne du savoir. Le propos de Barthes en porte la trace lorsqu\u2019il \u00e9crit que le punctum est ce qui vient \u00ab\u00a0d\u00e9ranger\u00a0\u00bb le studium, reconduisant ainsi l\u2019id\u00e9e scolastique selon laquelle l\u2019\u00e9tude (objective) n\u2019est pas et ne doit pas \u00eatre enti\u00e8rement fusionn\u00e9e avec la vie (affective et spirituelle) du sujet. Emerson et Thoreau contestent ce cloisonnement. Au sujet de cette r\u00e9volution scolastique qui a remis en question le studium consid\u00e9r\u00e9 comme un mode de vie, outre Leclercq, voir aussi Ivan Illich (1996) et Pierre Hadot (2002). \" href=\"#footnote4_rfmur3z\">[4]<\/a>. En marge des classiques officiels qui font l\u2019objet du <em>studium<\/em> institutionnalis\u00e9, Emerson et Thoreau s\u2019int\u00e9ressent surtout aux textes qui les affectent personnellement car, faisant <em>punctum<\/em>, ils activent leur processus cr\u00e9ateur. Ces classiques personnels, susceptibles de se modifier au fil du temps en raison du caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de la litt\u00e9rature, sont ceux qu\u2019ils ins\u00e8rent dans leur propre panth\u00e9on et avec lesquels ils vont instaurer un dialogue. Au sein de la biblioth\u00e8que canonique de Thoreau et Emerson, o\u00f9 les classiques sont volatiles, les livres sacr\u00e9s jouent toutefois un r\u00f4le particuli\u00e8rement stable que j\u2019aimerais maintenant tenter d\u2019expliquer.<\/p>\n<h2>La litt\u00e9rature sacr\u00e9e et les classiques de demain<\/h2>\n<p>Dans le troisi\u00e8me chapitre de <em>Walden<\/em>, qui porte enti\u00e8rement sur la lecture, Thoreau explique pourquoi les livres sacr\u00e9s rev\u00eatent une importance cruciale \u00e0 ses yeux : \u00ab\u00a0Notre \u00e9poque en v\u00e9rit\u00e9 sera plus riche lorsque ces reliques que nous appelons \u201cclassiques\u201d, et \u2013 plus vieilles encore, et plus que classiques, mais encore moins connues \u2013 les [Saintes] \u00c9critures des diff\u00e9rentes nations se seront accumul\u00e9es davantage encore\u00a0\u00bb (Thoreau, 1967, p.\u00a0215). Et il conclut ce passage avec une phrase assez d\u00e9concertante, qui me servira de fil conducteur pour les prochaines pages : \u00ab\u00a0Peut-\u00eatre cette montagne de livres nous permettra d\u2019escalader enfin le ciel\u00a0\u00bb (Thoreau, 1967, p. 215). Il y a certainement une pointe d\u2019humour dans cette phrase o\u00f9 Thoreau semble tourner en ridicule son entreprise livresque. Mais il y a aussi une allusion \u00e0 peine voil\u00e9e au r\u00e9cit biblique de la tour de Babel. Cette pratique intertextuelle est caract\u00e9ristique de son \u00e9criture\u00a0: il d\u00e9tourne le texte de la <em>Gen\u00e8se<\/em> pour le r\u00e9inscrire dans sa propre d\u00e9marche, comme un mat\u00e9riau qu\u2019il peut utiliser \u00e0 sa guise. La pr\u00e9sence larv\u00e9e de ce passage fameux de la Bible dans <em>Walden<\/em> permet de penser les usages \u00e0 la fois cr\u00e9atif et existentiel que Emerson et Thoreau entretiennent avec ces \u00ab\u00a0plus que classiques\u00a0\u00bb textes sacr\u00e9s.<\/p>\n<p>Il fut un temps, lit-on dans ce r\u00e9cit de la <em>Gen\u00e8se<\/em> (XI), o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re parlait une m\u00eame langue et entreprit d\u2019\u00e9riger une tour jusqu\u2019au ciel dans le but de d\u00e9fier Dieu. Celui-ci, afin de contrecarrer leurs efforts, brouilla leur capacit\u00e9 \u00e0 communiquer entre eux et les dispersa \u00e0 tous les coins de la Terre. En somme, pour la punir de sa d\u00e9mesure et emp\u00eacher qu\u2019elle puisse se remettre \u00e0 un tel ouvrage, Dieu morcela l\u2019humanit\u00e9 en divers peuples s\u2019exprimant dans un langage imp\u00e9n\u00e9trable aux autres, provoquant ainsi des conflits emp\u00eachant une nouvelle union de l\u2019esp\u00e8ce humaine. Il y a deux \u00e9l\u00e9ments de cette histoire que j\u2019aimerais mettre en valeur\u00a0: le fait qu\u2019elle repr\u00e9sente, dans l\u2019imaginaire occidental, le symbole de l\u2019universalit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain et, ensuite, cette id\u00e9e de d\u00e9mesure que partagent les constructeurs de la tour de Babel avec Thoreau, qui songe, pour sa part, \u00e0 entreprendre une exp\u00e9dition c\u00e9leste.<\/p>\n<h3><em>L<\/em><em>\u2019\u00e9crivain<\/em><em> et<\/em><em> l<\/em><em>\u2019universalit\u00e9<\/em><em> de<\/em><em> l<\/em><em>\u2019exp\u00e9rience<\/em><em> humaine<\/em><\/h3>\n<p>Dans la revue <em>The<\/em><em> Dial<\/em>, fond\u00e9e par Emerson, Thoreau est responsable de la section consacr\u00e9e \u00e0 la publication d\u2019extraits de livres sacr\u00e9s, un espace o\u00f9, au fil des num\u00e9ros, se r\u00e9uniront la pluralit\u00e9 des exp\u00e9riences fondatrices de chaque bassin de civilisation. Cette aventure \u00e9ditoriale leur permet d\u2019\u00e9laborer leur propre canon textuel, ce qui a pour effet de les affranchir de la relation instrumentalis\u00e9e que la tradition jud\u00e9o-chr\u00e9tienne entretient avec le pass\u00e9 et, ce faisant, leur donne \u00e0 penser un universalisme v\u00e9ritable qui d\u00e9borde largement les fronti\u00e8res de l\u2019Europe pour embrasser le monde dans son entier<a id=\"footnoteref5_i0p6wq8\" class=\"see-footnote\" title=\" Je reprends ici la distinction que Hannah Arendt (2000, p. 124-125) fait entre la tradition et le pass\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Avec la tradition, nous avons perdu notre solide fil conducteur dans les vastes domaines du pass\u00e9, mais ce fil \u00e9tait aussi la cha\u00eene qui liait chacune des g\u00e9n\u00e9rations successives \u00e0 un aspect pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 du pass\u00e9\u00a0\u00bb. Ainsi, critiquer la tradition, ce n\u2019est pas renier le pass\u00e9, mais plut\u00f4t le point de d\u00e9part vers une autre mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender le pass\u00e9. \" href=\"#footnote5_i0p6wq8\">[5]<\/a>. En rassemblant la diversit\u00e9 des exp\u00e9riences religieuses de l\u2019humanit\u00e9 et en la donnant \u00e0 lire, Emerson et Thoreau instill\u00e8rent dans l\u2019esprit de leurs lecteurs l\u2019id\u00e9e qu\u2019au-del\u00e0 du fatras de ces exp\u00e9riences disparates, il y a quelque chose d\u2019invariant dans l\u2019\u00eatre humain. Et, en effet, si l\u2019on tente de mettre temporairement en suspens les croyances particuli\u00e8res de l\u2019endroit et de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019on habite en se pla\u00e7ant mentalement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la tour de Babel, o\u00f9 toute l\u2019humanit\u00e9 se comprend et nourrit le m\u00eame d\u00e9sir d\u00e9raisonnable d\u2019aller se confronter au divin, l\u2019exp\u00e9rience humaine semble partout la m\u00eame. M\u00eame si les diff\u00e9rences culturelles sautent d\u2019abord aux yeux et rendent les textes sacr\u00e9s opaques, elles ne sont en d\u00e9finitive, pour celui qui r\u00e9ussit \u00e0 surmonter ce choc initial de la lecture, que la saveur d\u2019une humanit\u00e9 qui n\u2019est pas v\u00e9ritablement diff\u00e9rente de la n\u00f4tre.<\/p>\n<p>Contre les traditions litt\u00e9raires, religieuses, nationales, etc. qui ne cessent d\u2019\u00e9riger des fronti\u00e8res plus ou moins \u00e9tanches entre les cultures, Emerson et Thoreau pensent que nous sommes toujours les contemporains de ce legs textuel de l\u2019humanit\u00e9 pris dans son ensemble. Lire, en tant qu\u2019\u00eatre humain, le corpus litt\u00e9raire de l\u2019exp\u00e9rience humaine permet de mettre notre \u00e9poque en perspective, en jetant sur elle un \u00e9clairage d\u00e9cal\u00e9, inform\u00e9 par des questions qui traversent les si\u00e8cles plut\u00f4t que par les r\u00e9ponses qui ont la faveur du jour. Cela a \u00e9galement pour effet de remettre en question le processus institutionnel de la canonisation textuelle qui d\u00e9cr\u00e8te quels textes sont v\u00e9ritablement des \u00ab\u00a0classiques\u00a0\u00bb ou des incontournables parce qu\u2019ils int\u00e9ressent l\u2019\u00e9poque ou parce qu\u2019ils ont retenu l\u2019attention des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n<p>Se consid\u00e9rant comme les exacts contemporains de l\u2019exp\u00e9rience humaine dont les livres autant sacr\u00e9s que profanes rendent compte, Emerson et Thoreau pensent \u00eatre en mesure de se d\u00e9charger du poids de la tradition. Au lieu de consid\u00e9rer les choses d\u2019un point de vue historique, ils veulent, comme Thoreau le sugg\u00e8re dans ce passage, aborder leur propre exp\u00e9rience d\u2019un point de vue cosmique\u00a0: \u00ab\u00a0Je me prom\u00e8ne dans une nature semblable \u00e0 celle o\u00f9 march\u00e8rent les anciens proph\u00e8tes et po\u00e8tes, Manu, Mo\u00efse, Hom\u00e8re et Chaucer\u00a0\u00bb (Thoreau, 2003, p.\u00a020). Refusant la perspective chronologique qui a habituellement pour effet d\u2019accorder une sup\u00e9riorit\u00e9 indue \u00e0 ce qui a eu lieu dans le pass\u00e9, ils pensent que leur propre exp\u00e9rience est aussi l\u00e9gitime et repr\u00e9sentative de l\u2019humanit\u00e9 que celle qui est exprim\u00e9e dans les classiques de la litt\u00e9rature, sacr\u00e9e ou profane. D\u00e8s lors que l\u2019on consid\u00e8re toute chose d\u2019un point de vue cosmique, il n\u2019y a plus de p\u00e9riph\u00e9rie, et le centre du monde peut litt\u00e9ralement \u00eatre partout. Cela ne peut manquer d\u2019avoir un effet lib\u00e9rateur pour les \u00e9crivains qu\u2019ils sont. Au lieu de frayer dans les milieux litt\u00e9raires \u00e0 la mode, que ce soit \u00e0 Londres ou \u00e0 New York, ils se sont volontairement excentr\u00e9s, pr\u00e9f\u00e9rant mener leur activit\u00e9 po\u00e9tique et philosophique \u00e0 partir d\u2019un petit village en banlieue de Boston. Emerson explique la chose ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Voyager est le paradis des sots. Nos premiers voyages nous r\u00e9v\u00e8lent combien les lieux sont indiff\u00e9rents. [\u2026] Ceux qui ont rendu l\u2019Angleterre, l\u2019Italie ou la Gr\u00e8ce v\u00e9n\u00e9rable dans notre imagination, l\u2019ont fait en restant fermement l\u00e0 o\u00f9 ils \u00e9taient, tel un axe de la terre\u00a0\u00bb (Emerson, 2000a, p. 120-119). Dans l\u2019esprit d\u2019Emerson et Thoreau, lire les classiques peut donc cr\u00e9er le curieux effet de relativiser l\u2019ascendant qu\u2019ils ont sur nous. Ces livres, loin d\u2019\u00eatre ind\u00e9passables et de nous contraindre au silence, donnent \u00e0 penser que la r\u00e9alit\u00e9 ne r\u00e9side pas dans un lieu exotique, \u00e9loign\u00e9 ou inatteignable, mais bien dans le regard de celui qui parvient \u00e0 s\u2019ouvrir \u00e0 sa propre exp\u00e9rience du monde. L\u2019\u00e9crivain qui parvient \u00e0 \u00ab\u00a0mettre en sc\u00e8ne<a id=\"footnoteref6_ijk60ma\" class=\"see-footnote\" title=\" Au sujet de la litt\u00e9rature en tant que \u00ab\u00a0mise en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e et de la condition humaine, je renvoie \u00e0 Terry Cochran, Plaidoyer pour une litt\u00e9rature compar\u00e9e (2008). \" href=\"#footnote6_ijk60ma\">[6]<\/a>\u00a0\u00bb la condition humaine le fait toujours \u00e0 partir de son point de vue sur le monde, en t\u00e2chant de disposer les fragments de r\u00e9ponse qu\u2019il a amass\u00e9s au fil du temps, apr\u00e8s avoir v\u00e9cu dans sa chair les questionnements les plus tenaces, en les approfondissant ou en les esquivant de son mieux. Et c\u2019est peut-\u00eatre pour cela que demain il y aura encore des classiques \u00e0 \u00e9crire\u00a0: parce que ces questions ne peuvent pas \u00eatre liquid\u00e9es. Elles n\u2019appartiennent \u00e0 personne en propre, et chacun est appel\u00e9 \u00e0 les exp\u00e9rimenter pour son propre compte, \u00e0 partir du lieu o\u00f9 il se trouve.<\/p>\n<h3><em>Litt\u00e9rature<\/em><em> et<\/em><em> d\u00e9mesure<\/em><\/h3>\n<p>Thoreau, je le rappelle, nous invite \u00e0 empiler les \u00ab\u00a0plus que classiques\u00a0\u00bb textes sacr\u00e9s pour escalader jusqu\u2019au ciel, une exp\u00e9rience impossible qui n\u2019est peut-\u00eatre pas enti\u00e8rement d\u00e9nu\u00e9e de sens. Dans l\u2019essai <em>Books<\/em>, o\u00f9 Emerson dresse une liste des ouvrages qui, selon lui, sont les plus aboutis, il d\u00e9marre son essai par cette formule assez d\u00e9routante, qui embrasse \u00e0 bras-le-corps cette n\u00e9cessaire confrontation avec la d\u00e9mesure, qui est au c\u0153ur de l\u2019exp\u00e9rience humaine\u00a0: \u00ab\u00a0les meilleurs [livres]\u00a0\u00bb, \u00e9crit-il, \u00ab\u00a0ne sont que des comptes rendus et ne sont pas ce dont ils rendent compte\u00a0\u00bb (Emerson, 2010, p. 171). Mine de rien, Emerson d\u00e9crit pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019est un livre sacr\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire le t\u00e9moignage d\u2019une rencontre de l\u2019\u00eatre humain avec le divin. Ce genre d\u2019exp\u00e9rience rel\u00e8ve de ce que l\u2019on appelle, dans toutes les traditions spirituelles, le mysticisme. Le mystique, qu\u2019il soit chr\u00e9tien, hindou ou ath\u00e9e, est celui qui \u00e9prouve directement, sans aucun interm\u00e9diaire, une communion avec quelque chose qui le d\u00e9passe. Cela rel\u00e8ve du myst\u00e8re, comme le donne \u00e0 penser l\u2019\u00e9tymologie du mot \u00ab\u00a0mystique\u00a0\u00bb. Or, \u00e0 moins d\u2019\u00eatre un charlatan, on n\u2019explique pas un myst\u00e8re, on ne peut que l\u2019\u00e9voquer.<\/p>\n<p>Le philosophe am\u00e9ricain William James, un h\u00e9ritier direct d\u2019Emerson et Thoreau, qui a poursuivi \u00e0 sa mani\u00e8re l\u2019entreprise de comparatisme religieux inaugur\u00e9e par ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, \u00e9crit dans un ouvrage c\u00e9l\u00e8bre, <em>The<\/em><em> Varieties<\/em><em> of<\/em><em> Religious<\/em><em> Experience<\/em> (James, 2010, p. 343), que toutes les variantes du mysticisme peuvent \u00eatre ramen\u00e9es \u00e0 deux caract\u00e9ristiques fondamentales. Premi\u00e8rement, ces exp\u00e9riences sont indicibles. Elles sont essentiellement des \u00e9tats affectifs intenses qui ne poss\u00e8dent aucun contenu conceptuel ou langagier clair, ce qui fait que toute tentative pour les exprimer est forc\u00e9ment inad\u00e9quate. Les plus beaux textes religieux de l\u2019humanit\u00e9 sont de cet ordre, et c\u2019est \u00e0 ce titre qu\u2019ils int\u00e9ressent Emerson et Thoreau\u00a0: ils mobilisent toutes les ressources de l\u2019imagination litt\u00e9raire pour exprimer cette rencontre avec l\u2019inexprimable. S\u2019ils s\u2019int\u00e9ressent aux livres sacr\u00e9s, ce n\u2019est donc aucunement en raison du \u00ab\u00a0savoir\u00a0\u00bb th\u00e9ologique qu\u2019ils renferment, mais bien au contraire parce que les bibles de l\u2019humanit\u00e9, loin de reculer devant les exp\u00e9riences limites de l\u2019\u00eatre humain, tentent de donner sens \u00e0 cette absence de connaissance.<\/p>\n<p>Toujours selon James, l\u2019exp\u00e9rience mystique a une qualit\u00e9 no\u00e9tique, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle procure \u00e0 celui qui l\u2019a v\u00e9cue \u2013 et uniquement \u00e0 lui \u2013 une certaine connaissance. Cette exp\u00e9rience inou\u00efe marque durablement la vie de l\u2019individu qui, boulevers\u00e9 par cette rencontre, va tenter de convaincre autrui de la r\u00e9alit\u00e9 de son exp\u00e9rience. Dans les grandes religions, ce moment \u00e9piphanique est toujours situ\u00e9 dans un pass\u00e9\u00a0inaccessible, ce qui fait que l\u2019on ne peut que le croire sur parole. Emerson et Thoreau se demandent si on ne pourrait pas \u00eatre contemporain de ce moment, en s\u2019ouvrant \u00e0 ce qui a lieu dans notre exp\u00e9rience\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi n\u2019aurions-nous pas une po\u00e9sie et une philosophie fond\u00e9e sur l\u2019intuition [<em>insight<\/em>] et non sur la tradition, et une religion fond\u00e9e sur la r\u00e9v\u00e9lation et qui ne soit point l\u2019histoire [de nos anc\u00eatres] ?\u00a0\u00bb (Emerson, 2000a, p.\u00a017). Insister comme ils le font sur l\u2019importance de l\u2019exp\u00e9rience personnelle et son caract\u00e8re fondateur et nourricier pour l\u2019\u00e9crivain incite \u00e0 s\u2019ouvrir \u00e0 la d\u00e9mesure constitutive de l\u2019\u00eatre humain, en consid\u00e9rant qu\u2019il est encore possible de reprendre les questions \u00e0 la base sans se soucier des r\u00e9ponses qui ont \u00e9t\u00e9 fournies par les livres du pass\u00e9. Or, c\u2019est justement ce que font les mystiques\u00a0: ils rendent compte de la singularit\u00e9 de leur exp\u00e9rience en faisant peu de cas de la tradition. On dit souvent du mystique qu\u2019il d\u00e9lire, afin d\u2019att\u00e9nuer la valeur de son propos. Et pourtant, au sens strict, <em>d\u00e9lirer<\/em> signifie \u00ab\u00a0sortir du sillon\u00a0\u00bb et donc, par extension, ouvrir un chemin qui n\u2019existait pas jusqu\u2019alors<a id=\"footnoteref7_96jwj6f\" class=\"see-footnote\" title=\" Suivant cette piste, on pourrait avancer que l\u2019Occident tout entier s\u2019est engouffr\u00e9 dans le sillon ouvert par J\u00e9sus\u00a0: ce qui n\u2019\u00e9tait au d\u00e9part que l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un individu est devenu la doctrine de toute une civilisation. Cela s\u2019accorde d\u2019ailleurs avec l\u2019id\u00e9e d\u2019Emerson selon laquelle \u00ab\u00a0[une] institution n\u2019est que l\u2019ombre allong\u00e9e d\u2019un seul homme\u00a0\u00bb (Emerson, 2000a, p. 101). \" href=\"#footnote7_96jwj6f\">[7]<\/a>. En suivant Emerson et Thoreau, qui n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 ramener au m\u00eame plan l\u2019inspiration po\u00e9tique et le don proph\u00e9tique, on pourrait dire en exag\u00e9rant \u00e0 peine que les grands \u00e9crivains sont tous de grands d\u00e9lirants\u00a0: ils ouvrent la voie qu\u2019emprunteront par la suite un grand nombre d\u2019imitateurs ou d\u2019\u00e9crivains mineurs qui adopteront le regard d\u2019autrui plut\u00f4t que d\u2019approfondir pleinement le leur.<\/p>\n<p>En intitulant ce texte \u00ab\u00a0Comment \u00e9crire les classiques de demain ?\u00a0\u00bb, j\u2019esp\u00e8re que le lecteur ne s\u2019attendait pas \u00e0 ce que j\u2019explique comment ouvrir les sillons du futur. Il n\u2019y a pas de m\u00e9thode litt\u00e9raire infaillible pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il y a quelque chose d\u2019impr\u00e9visible et d\u2019inconnu dans toute \u0153uvre v\u00e9ritablement nouvelle. Tout au plus puis-je sugg\u00e9rer, comme l\u2019ont fait Emerson et Thoreau, de rester \u00e0 l\u2019\u00e9coute de notre propre exp\u00e9rience, car c\u2019est peut-\u00eatre en refusant de nous d\u00e9tourner de ce fond d\u2019ignorance fondamentale dans lequel nous baignons tous que pourra peut-\u00eatre surgir quelque chose comme une novation, c\u2019est-\u00e0-dire un regard neuf qui, une fois \u00e9crit et publi\u00e9, modifiera peut-\u00eatre l\u2019existence d\u2019autrui, voire la litt\u00e9rature toute enti\u00e8re. Thoreau explique d\u2019ailleurs tr\u00e8s bien l\u2019importance, pour l\u2019\u00e9crivain, de cultiver son propre d\u00e9lire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai surtout peur que ma fa\u00e7on de m\u2019exprimer ne soit pas assez extravagante, qu\u2019elle ne vagabonde pas assez au-del\u00e0 des limites \u00e9troites de mon exp\u00e9rience quotidienne [\u2026]. Je veux parler de quelque part au-del\u00e0 des fronti\u00e8res. [\u2026] Pourquoi s\u2019abaisser toujours jusqu\u2019\u00e0 nos perceptions les plus banales, et les louer comme repr\u00e9sentant le bon sens ? Le bon sens le plus commun est celui des dormeurs, qu\u2019ils expriment en ronflant (Thoreau, 1967, p. 527).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour rester en \u00e9veil, semble dire Thoreau, il faut donc entretenir la hantise de trop savoir ce que l\u2019on fait, de trop savoir ce que l\u2019on sait, de trop rester dans les limites de ce qui est acceptable et accept\u00e9. Voil\u00e0 peut-\u00eatre ce qui pave la voie aux classiques de demain.<\/p>\n<h2>Emerson et Thoreau en tant que classiques<\/h2>\n<p>En guise de conclusion, il convient de se demander dans quelle mesure Emerson et Thoreau sont des classiques. Je pourrais \u00e9videmment dresser une liste des autorit\u00e9s comp\u00e9tentes qui accr\u00e9diteraient leur importance de premier plan dans l\u2019histoire litt\u00e9raire ou qui sauraient reconna\u00eetre leur r\u00f4le de fondateurs de la philosophie am\u00e9ricaine<a id=\"footnoteref8_4hqlm57\" class=\"see-footnote\" title=\" Un courant interpr\u00e9tatif initi\u00e9 par Oliver Wendell Holmes \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle sugg\u00e8re qu\u2019Emerson et, \u00e0 sa suite, Thoreau, ont d\u00e9clar\u00e9 l\u2019ind\u00e9pendance intellectuelle des \u00c9tats-Unis. Cette id\u00e9e est reprise par une multitude de critiques, et notamment par le philosophe qu\u00e9b\u00e9cois Marc Chabot dans Philosopher au Qu\u00e9bec (2007, p. 23-24). \" href=\"#footnote8_4hqlm57\">[8]<\/a>. Cette reconnaissance institutionnelle est ind\u00e9niable, mais elle est \u00e9galement paradoxale dans la mesure o\u00f9 ils n\u2019ont cess\u00e9, de leur vivant, de s\u2019opposer \u00e0 cette culture scolaire qui pr\u00e9f\u00e8re ressasser la tradition plut\u00f4t que de nourrir la vie int\u00e9rieure et cr\u00e9atrice de ceux qui fr\u00e9quentent les textes. Ainsi, s\u2019ils sont des classiques qui figurent en bonne place dans le canon textuel am\u00e9ricain, ce n\u2019est pourtant pas en tant que reliques ou documents historiques qu\u2019ils d\u00e9sirent \u00eatre lus. Contre la canonisation des \u0153uvres, qui deviennent alors trop souvent l\u2019objet d\u2019une lecture exclusivement mus\u00e9ale, ils veulent que les textes conservent leur dimension vitale, \u00e0 savoir leur capacit\u00e9 \u00e0 modifier ou \u00e0 f\u00e9conder l\u2019existence de leurs lecteurs. Cela dit, m\u00eame si \u00ab\u00a0tout finit en Sorbonne\u00a0\u00bb, comme le sugg\u00e8re la formule bien connue de Paul Val\u00e9ry, la \u00ab\u00a0classicisation\u00a0\u00bb des \u0153uvres d\u2019Emerson et de Thoreau fait en sorte que leurs textes augmentent leur possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre lus et donc d\u2019avoir un impact spirituel, car au sein du <em>studium<\/em> peut toujours surgir, de mani\u00e8re inopin\u00e9e, le <em>punctum<\/em>.<\/p>\n<p>Certains classiques sont inconnus. Ce sont ceux qui ont modifi\u00e9 notre trajectoire\u00a0; ceux-l\u00e0, l\u2019institution n\u2019a pas de prise sur eux, car l\u2019onde de choc est personnelle et non collective. Pour Thoreau, l\u2019\u0153uvre d\u2019Emerson est rapidement devenue un classique personnel. Lorsque ce dernier \u00e9crit que l\u2019axe du monde est dans sa cour arri\u00e8re, son jeune disciple l\u2019a pris au mot et s\u2019est construit une cabane dans les bois afin d\u2019y r\u00e9sider, seul, durant plus de deux ann\u00e9es afin d\u2019exp\u00e9rimenter pleinement cette id\u00e9e. Ce faisant, il a mis en pratique ce que Mircea Eliade nomme le \u00ab\u00a0symbolisme du Centre\u00a0\u00bb, qui est pr\u00e9sent dans toutes les traditions spirituelles de l\u2019humanit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0tout \u00eatre humain tend, m\u00eame inconsciemment, vers le Centre et vers son propre Centre, qui lui conf\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9 int\u00e9grale, la \u201csacralit\u00e9\u201d\u00a0\u00bb (Eliade, 1952, p.\u00a069). Cette exp\u00e9rience personnelle, Thoreau en a fait un compte-rendu dans son ma\u00eetre ouvrage, <em>Walden<\/em>, dans lequel il revisite de mani\u00e8re litt\u00e9raire cet arch\u00e9type religieux selon lequel il y a des lieux sacr\u00e9s \u00e0 partir desquels le Ciel et la Terre peuvent communiquer. Exprimant cette indicible exp\u00e9rience de la d\u00e9mesure qu\u2019il a faite dans son patelin natal de Concord, au Massachusetts, il a t\u00e2ch\u00e9 de montrer que rien n\u2019est profane pour qui sait faire l\u2019effort d\u2019attention de consid\u00e9rer r\u00e9ellement ce qu\u2019il a sous les yeux.<\/p>\n<p>Le lac Walden, aux abords duquel Thoreau a men\u00e9 sa retraite, est d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9 comme un lieu sacr\u00e9, o\u00f9 se rendent des p\u00e8lerins provenant des quatre coins du globe terrestre<a id=\"footnoteref9_5xudwb9\" class=\"see-footnote\" title=\" Voir la th\u00e8se de doctorat de Joy Whiteley Ackerman, Walden : A Sacred Geography (2005). \" href=\"#footnote9_5xudwb9\">[9]<\/a>. Les lecteurs qui ont \u00e9t\u00e9 happ\u00e9s par ce livre, qui l\u2019ont lu et relu spirituellement, c\u2019est-\u00e0-dire en absorbant l\u2019esprit de sa pens\u00e9e \u2013 et non pas seulement la lettre \u2013 participent de la tradition de ceux qui refusent de rester sous l\u2019emprise de l\u2019autorit\u00e9 textuelle de la tradition. Bien lire Emerson, c\u2019est donc essayer de le d\u00e9passer. Voil\u00e0 ce que Thoreau est parvenu \u00e0 faire\u00a0: il a dig\u00e9r\u00e9 l\u2019\u0153uvre d\u2019Emerson pour \u00e9crire la sienne. Au lieu de rester dans une relation de d\u00e9pendance avec ce classique, il a r\u00e9ussi \u00e0 lui faire de l\u2019ombre en \u00e9crivant \u00e0 son tour un classique. S\u2019agissant maintenant de ceux qui vont pieusement se recueillir \u00e0 <em>Walden<\/em>, on peut se demander ce que Thoreau penserait de cette pratique idol\u00e2tre, lui dont l\u2019\u0153uvre est \u00e9maill\u00e9e de r\u00e9quisitoires virulents contre le conformisme que ne cesse de s\u00e9cr\u00e9ter la vie en soci\u00e9t\u00e9. Chose certaine, il aurait voulu que son \u0153uvre soit lue dans l\u2019esprit dans lequel il l\u2019a \u00e9crite, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle serve de terreau pour alimenter une \u0153uvre ou une mani\u00e8re de vivre in\u00e9dites, et non comme d\u2019un mausol\u00e9e o\u00f9 venir pr\u00e9senter nos g\u00e9nuflexions. Il rejoint en cela la conception \u00e9mersonienne de la litt\u00e9rature, selon laquelle les classiques participent \u00e0 un irr\u00e9m\u00e9diable processus de d\u00e9composition et de recomposition orchestr\u00e9 par des lecteurs qui nourrissent leurs \u0153uvres \u00e0 venir \u00e0 partir de celles du pass\u00e9. Suivant le fil de cette m\u00e9taphore organique, o\u00f9 l\u2019\u0153uvre nouvelle contient en elle les \u0153uvres du pass\u00e9 qui sont s\u00e9diment\u00e9es en elles, le processus de la litt\u00e9rature que d\u00e9crit Emerson renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e selon laquelle l\u2019humanit\u00e9 ne compte en fait qu\u2019un seul \u00e9crivain\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>En litt\u00e9rature, je suis vivement frapp\u00e9 par l\u2019id\u00e9e qu\u2019une seule personne a \u00e9crit tous les livres ; comme si l\u2019\u00e9diteur d\u2019un journal avait plac\u00e9 ses reporters dans tous les diff\u00e9rents lieux de l\u2019action humaine et, de temps en temps, les avait remplac\u00e9s par d\u2019autres ; il y a tellement de semblance et d\u2019identit\u00e9 dans les jugements et les points de vue de l\u2019histoire qu\u2019il est tout \u00e0 fait \u00e9vident qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019\u0153uvre d\u2019une seule et m\u00eame personne dot\u00e9e d\u2019une infinit\u00e9 d\u2019yeux et d\u2019oreilles (Emerson, 2000b, p.\u00a0393-394. Je traduis<a id=\"footnoteref10_ir7q2gm\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0I am very much struck in literature by the appearance that one person wrote all the books; as if the editor of a journal planted his body of reporters in different parts of the field of action, and relieved some by others from time to time; but there is such equality and identity both of judgment and point of view in the narrative that it is plainly the work of one all-seeing, all hearing gentleman. \u00bb \" href=\"#footnote10_ir7q2gm\">[10]<\/a>).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si la litt\u00e9rature est l\u2019\u0153uvre d\u2019un seul \u00e9crivain ruminant sa pens\u00e9e, la r\u00e9\u00e9crivant et la prolongeant toujours davantage au fil des si\u00e8cles, les classiques peuvent ainsi \u00eatre envisag\u00e9s comme les diverses versions de cet autoportrait bab\u00e9lique que l\u2019humanit\u00e9 exprime sans discontinuer, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, dans le but de rendre compte \u00e0 elle-m\u00eame de sa propre condition.\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Arendt, Hannah. 2000. <em>La<\/em><em> crise<\/em><em> de<\/em><em> la<\/em><em> culture<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 380 p.<\/p>\n<p>Barthes, Roland. 1980. <em>La<\/em><em> chambre<\/em><em> claire\u00a0:<\/em><em> notes<\/em><em> sur<\/em><em> la<\/em><em> photographie<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 192 p.<\/p>\n<p>Chabot, Marc. 2007. \u00ab\u00a0L\u2019acte fondateur de la philosophie au Qu\u00e9bec\u00a0\u00bb, dans <em>Philosopher<\/em><em> au<\/em><em> Qu\u00e9bec<\/em>, Qu\u00e9bec\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 Laval, p.\u00a021-35.<\/p>\n<p>Cochran, Terry. 2008. <em>Plaidoyer<\/em><em> pour<\/em><em> une<\/em><em> litt\u00e9rature<\/em><em> compar\u00e9e<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Nota Bene, 102 p.<\/p>\n<p>Eliade, Mircea. 1952. <em>Images<\/em><em> et<\/em><em> symboles<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 238 p.<\/p>\n<p>Emerson, Ralph Waldo. 2000a. <em>La<\/em><em> confiance<\/em><em> en<\/em><em> soi<\/em> <em>et<\/em><em> autres<\/em><em> essais<\/em>, traduction de M. B\u00e9got. Paris\u00a0: Payot, 199 p.<\/p>\n<p>_______. 2010. <em>Soci\u00e9t\u00e9<\/em><em> et<\/em><em> solitude<\/em>, traduction de T. Gillyboeuf. Paris\u00a0: Payot, 320 p.<\/p>\n<p>_______. 2000b. <em>The<\/em> <em>Essential<\/em> <em>Writings<\/em>. New York\u00a0: The Modern Library, 850 p.<\/p>\n<p>_______.\u00a01840.\u00a0\u00ab\u00a0Thoughts\u00a0on\u00a0Modern\u00a0Literature\u00a0\u00bb.<em>\u00a0Emerson<\/em><em>\u00a0Central\u00a0<\/em>(en\u00a0ligne). URL\u00a0:\u00a0<a href=\"http:\/\/www.emersoncentral.com\/thoughts_on_modern_literature.htm\">http:\/\/www.emersoncentral.com\/thoughts_on_modern_literature.htm<\/a>, consult\u00e9 le 15 f\u00e9vrier 2012.<\/p>\n<p>Hadot, Pierre. 2002. <em>Exercices spirituels et philosophie antique<\/em>. Paris\u00a0: Albin Michel, 404 p.<\/p>\n<p>Illich, Ivan. 1996. <em>In the Vineyard of the Text\u00a0: A Commentary to Hugh&rsquo;s Didascalicon<\/em>. Chicago\u00a0: University of Chicago Press, 162 p.<\/p>\n<p>James, William. 2010. <em>The<\/em> <em>Varieties<\/em> <em>of<\/em> <em>Religious<\/em> <em>Experience<\/em>. New York\u00a0: Library of America, 517 p.<\/p>\n<p>Leclercq, Dom Jean. <em>L\u2019amour des lettres et le d\u00e9sir de Dieu<\/em>. Paris\u00a0: Cerf, 272 p.<\/p>\n<p>Thoreau, Henry David. 1967. <em>Walden ;<\/em> <em>or,<\/em> <em>Life<\/em> <em>in<\/em> <em>the<\/em> <em>Woods<\/em>, traduction de G. Andr\u00e9-Laugier. Paris\u00a0: Aubier, \u00c9dition bilingue, 573 p.<\/p>\n<p>Thoreau, Henry David. 2003. <em>De la marche<\/em>, traduction de T. Gillyboeuf. Paris\u00a0: Mille et une nuits, 79 p.<\/p>\n<p>_______. 2005. <em>La Bible<\/em>. Paris\/Montr\u00e9al\u00a0: Bayard\/M\u00e9diaspaul, 2512 p.\u00a0<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_wwacw3m\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_wwacw3m\">[1]<\/a> Sur l\u2019importance cardinale de la litt\u00e9rature dans la vie monastique chr\u00e9tienne, voir Dom Jean Leclercq, 1990.<\/p>\n<p id=\"footnote2_w1cf9sj\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_w1cf9sj\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0When we are aroused to a life in ourselves, these traditional splendors of letters grow very pale and cold. Men seem to forget that all literature is ephemeral, and unwillingly entertain the supposition of its utter disappearance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p id=\"footnote3_ynustll\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_ynustll\">[3]<\/a> (Roland Barthes, 1980, p. 49)\u00a0: \u00ab\u00a0Ce second \u00e9l\u00e9ment qui vient <em>d\u00e9ranger<\/em> le studium, je l\u2019appellerai donc le punctum; car punctum, c\u2019est aussi\u00a0: piq\u00fbre, (\u2026) petite coupure \u2013 et aussi coup de d\u00e9s. Le punctum d\u2019une photo, c\u2019est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne)\u00a0\u00bb. Je souligne.<\/p>\n<p id=\"footnote4_rfmur3z\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_rfmur3z\">[4]<\/a> Sans vouloir remettre en question l\u2019articulation utile que Barthes propose entre <em>studium<\/em>\u00a0 et <em>punctum<\/em>, il conviendrait de la repenser en l\u2019ins\u00e9rant au sein de l\u2019\u00e9volution historique du <em>studium<\/em> dans la culture lettr\u00e9e en Occident. Cet article n\u2019est \u00e9videmment pas le lieu pour mener une telle investigation mais, ne serait-ce que pour \u00e9clairer le refus de cette culture scolaire qui rebute tant Emerson et Thoreau, il importe de noter qu\u2019un des moments charni\u00e8res de sa red\u00e9finition est certainement la r\u00e9volution qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9e au sein du christianisme concernant la mani\u00e8re \u00ab\u00a0l\u00e9gitime\u00a0\u00bb de fr\u00e9quenter les textes. L\u2019ouvrage de Dom Jean Leclercq que j\u2019ai cit\u00e9 plus haut (note 1) porte pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce basculement culturel profond\u00a0: alors que dans la culture monastique le <em>studium<\/em> \u00e9tait un <em>mode de vie<\/em>, l\u2019\u00e9mergence de la culture scolastique \u00e0 partir du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle introduira lentement mais s\u00fbrement une nette s\u00e9paration entre l\u2019\u00e9tude et la vie spirituelle. Nous sommes encore les h\u00e9ritiers de ce changement intervenu au sein de l\u2019\u00c9glise m\u00e9di\u00e9vale, car il pr\u00e9side \u00e0 l\u2019organisation moderne du savoir. Le propos de Barthes en porte la trace lorsqu\u2019il \u00e9crit que le <em>punctum<\/em> est ce qui vient \u00ab\u00a0d\u00e9ranger\u00a0\u00bb le <em>studium<\/em>, reconduisant ainsi l\u2019id\u00e9e scolastique selon laquelle l\u2019\u00e9tude (objective) n\u2019est pas et ne doit pas \u00eatre enti\u00e8rement fusionn\u00e9e avec la vie (affective et spirituelle) du sujet. Emerson et Thoreau contestent ce cloisonnement. Au sujet de cette r\u00e9volution scolastique qui a remis en question le <em>studium<\/em> consid\u00e9r\u00e9 comme un mode de vie, outre Leclercq, voir aussi Ivan Illich (1996) et Pierre Hadot (2002).<\/p>\n<p id=\"footnote5_i0p6wq8\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_i0p6wq8\">[5]<\/a> Je reprends ici la distinction que Hannah Arendt (2000, p. 124-125) fait entre la tradition et le pass\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Avec la tradition, nous avons perdu notre solide fil conducteur dans les vastes domaines du pass\u00e9, mais ce fil \u00e9tait aussi la cha\u00eene qui liait chacune des g\u00e9n\u00e9rations successives \u00e0 un aspect pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 du pass\u00e9\u00a0\u00bb. Ainsi, critiquer la tradition, ce n\u2019est pas renier le pass\u00e9, mais plut\u00f4t le point de d\u00e9part vers une autre mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender le pass\u00e9.<\/p>\n<p id=\"footnote6_ijk60ma\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_ijk60ma\">[6]<\/a> Au sujet de la litt\u00e9rature en tant que \u00ab\u00a0mise en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e et de la condition humaine, je renvoie \u00e0 Terry Cochran, <em>Plaidoyer<\/em><em> pour<\/em><em> une<\/em><em> litt\u00e9rature<\/em><em> compar\u00e9e<\/em> (2008).<\/p>\n<p id=\"footnote7_96jwj6f\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_96jwj6f\">[7]<\/a> Suivant cette piste, on pourrait avancer que l\u2019Occident tout entier s\u2019est engouffr\u00e9 dans le sillon ouvert par J\u00e9sus\u00a0: ce qui n\u2019\u00e9tait au d\u00e9part que l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un individu est devenu la doctrine de toute une civilisation. Cela s\u2019accorde d\u2019ailleurs avec l\u2019id\u00e9e d\u2019Emerson selon laquelle \u00ab\u00a0[une] institution n\u2019est que l\u2019ombre allong\u00e9e d\u2019un seul homme\u00a0\u00bb (Emerson, 2000a, p. 101).<\/p>\n<p id=\"footnote8_4hqlm57\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_4hqlm57\">[8]<\/a> Un courant interpr\u00e9tatif initi\u00e9 par Oliver Wendell Holmes \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle sugg\u00e8re qu\u2019Emerson et, \u00e0 sa suite, Thoreau, ont d\u00e9clar\u00e9 l\u2019ind\u00e9pendance intellectuelle des \u00c9tats-Unis. Cette id\u00e9e est reprise par une multitude de critiques, et notamment par le philosophe qu\u00e9b\u00e9cois Marc Chabot dans <em>Philosopher<\/em><em> au<\/em><em> Qu\u00e9bec<\/em> (2007, p. 23-24).<\/p>\n<p id=\"footnote9_5xudwb9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_5xudwb9\">[9]<\/a> Voir la th\u00e8se de doctorat de Joy Whiteley Ackerman, <em>Walden :<\/em> <em>A<\/em> <em>Sacred<\/em> <em>Geography<\/em> (2005).<\/p>\n<p id=\"footnote10_ir7q2gm\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_ir7q2gm\">[10]<\/a> \u00ab\u00a0I am very much struck in literature by the appearance that one person wrote all the books; as if the editor of a journal planted his body of reporters in different parts of the field of action, and relieved some by others from time to time; but there is such equality and identity both of judgment and point of view in the narrative that it is plainly the work of one all-seeing, all hearing gentleman. \u00bb<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Lapointe, Jean-Michel. 2012. \u00ab Comment \u00e9crire les classiques de demain ?\u00a0 Les usages de la litt\u00e9rature sacr\u00e9e chez\u00a0 Emerson et Thoreau\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab D&rsquo;hier \u00e0 demain : le rapport au(x) classique(s) \u00bb, n\u00b016, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/lapointe-16&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lapointe-16.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 lapointe-16.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-7887d4d7-e168-443a-adbb-9e0ba8655b20\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lapointe-16.pdf\">lapointe-16<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lapointe-16.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-7887d4d7-e168-443a-adbb-9e0ba8655b20\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab D&rsquo;hier \u00e0 demain : le rapport au(x) classique(s) \u00bb, n\u00b016 Entre d\u00e9fiance et \u00e9mulation, Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau proposent d\u2019entretenir un rapport spirituel avec les classiques. 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