{"id":5522,"date":"2024-06-13T19:48:22","date_gmt":"2024-06-13T19:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/analytique-du-feminin-postmoderne-du-processus-de-subjectivation-dans-les-mots-pour-le-dire-de-marie-cardinal\/"},"modified":"2024-09-06T17:27:13","modified_gmt":"2024-09-06T17:27:13","slug":"analytique-du-feminin-postmoderne-du-processus-de-subjectivation-dans-les-mots-pour-le-dire-de-marie-cardinal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5522","title":{"rendered":"Analytique du f\u00e9minin postmoderne\u00a0: du processus de subjectivation dans \u00ab Les Mots pour le dire \u00bb de Marie Cardinal"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6888\">Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017<\/a><\/h5>\n<p>La philosophie postmoderne s&rsquo;appr\u00e9hende comme un mouvement, un courant de pens\u00e9e qui conteste le formalisme et le dogmatisme intellectuel, qui se met en \u0153uvre \u00e0 travers diverses pratiques aspirant \u00e0 d\u00e9centrer, d\u00e9dogmatiser la pens\u00e9e et tendant de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale vers la d\u00e9l\u00e9gitimation du sujet parlant. Toujours pris et contamin\u00e9 dans et par le discours, le sujet postmoderne se con\u00e7oit en termes apocalyptiques, de perte et de dispersion. L&rsquo;identit\u00e9 appara\u00eet d\u00e8s lors comme une repr\u00e9sentation discursive situ\u00e9e historiquement, comme une construction. Le sujet dans son identit\u00e9 \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire identique dans sa repr\u00e9sentation, dans sa finitude \u2013 devient une aberration, au mieux, une fiction, un mirage. Il s&rsquo;agit pour la pens\u00e9e postmoderne de d\u00e9voiler la repr\u00e9sentation en ce qu&rsquo;elle est ce processus qui cr\u00e9e du sujet. Ce qui se nomme ainsi subjectivation, est l&rsquo;un des principaux champs d&rsquo;investigation de la psychanalyse, discipline qui repose sur l&rsquo;id\u00e9e que le sujet en arriverait \u00e0 se d\u00e9finir et se construire \u00e0 travers des ph\u00e9nom\u00e8nes et des actes qui \u00e9chapperaient \u00e0 sa conscience et \u00e0 sa rationalit\u00e9. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce qui est en jeu dans <em>Les Mots pour le dire<\/em> de Marie Cardinal. Nous confiant l&rsquo;histoire de sa psychanalyse, l&rsquo;auteur fait le r\u00e9cit d&rsquo;un malaise dont elle traque les traces jusque dans les moments les plus lointains et les plus intimes de son enfance. S&rsquo;\u00e9tant pr\u00e9sent\u00e9e chez un psychanalyste \u00e0 la suite de troubles physiques \u2013 elle ne cesse de saigner, suer, trembler, etc. \u2013, ce dernier lui propose de l&rsquo;aider \u00e0 gu\u00e9rir. S&rsquo;amorce d\u00e8s lors une th\u00e9rapie qui s&rsquo;\u00e9chelonnera sur sept ans, une th\u00e9rapie reposant sur le contrat de ses aveux et d&rsquo;honoraires substantiels. Le roman se pr\u00e9sente ainsi comme la transcription de son analyse, mais plus encore, comme une exp\u00e9rience narrative o\u00f9 la mise en mots de son existence joue tant\u00f4t un r\u00f4le curatif et cathartique, tant\u00f4t un r\u00f4le de cr\u00e9ation de soi. Tel un livre qui se construit par les mots, Marie Cardinal adviendra, printani\u00e8re, lib\u00e9r\u00e9e, sa coh\u00e9rence retrouv\u00e9e.<\/p>\n<p>Nous nous proposons donc de questionner l&rsquo;entreprise psychanalytique telle qu&rsquo;elle est mobilis\u00e9e dans<em> Les Mots pour le dire<\/em>. Si de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la psychanalyse consiste en une pratique th\u00e9rapeutique visant \u00e0 lib\u00e9rer le sujet de ses troubles n\u00e9vrotiques et, ainsi, \u00e0 l&rsquo;\u00e9manciper, en le resituant dans son identit\u00e9 et sa souverainet\u00e9, la psychanalyse telle que men\u00e9e dans le roman de Marie Cardinal ne se pr\u00e9sente pas d&#8217;embl\u00e9e comme telle. En effet, elle semble bien plus faire office d&rsquo;exp\u00e9rience postmoderne, visant non pas \u00e0 assurer la subjectivation, mais \u00e0 d\u00e9centrer le sujet et \u00e0 le faire voler en \u00e9clat. De la sorte, il s&rsquo;agira de consid\u00e9rer la psychanalyse qui sous-tend le roman comme cas de figure de l&rsquo;exp\u00e9rience postmoderne, exp\u00e9rience qui pourrait tenir sous la question \u00ab Comment le sujet se postmodernise-t-il? \u00bb. Apr\u00e8s une mise en contexte th\u00e9orique pr\u00e9alable, nous aborderons la psychanalyse, telle qu&rsquo;elle se joue dans<em> Les Mots pour le dire<\/em>, en trois temps\u00a0: la forme autobiographique, le corps et la femme.<\/p>\n<h2>Postmodernisme, psychanalyse et sujet<\/h2>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aune de la pens\u00e9e postmoderne, la conception de la subjectivit\u00e9 telle que d\u00e9velopp\u00e9e par la th\u00e9orie psychanalytique s&rsquo;envisage avec une certaine ambivalence. L\u2019\u0153uvre de Michel Foucault, que nous prenons ici comme repr\u00e9sentant de la philosophie postmoderne, offre de la psychanalyse une critique ambigu\u00eb, voire contradictoire. Dans les premiers moments de sa production intellectuelle, principalement dans <em>Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique<\/em> et <em>Les Mots et les choses<\/em>, Foucault c\u00e9l\u00e8bre le r\u00f4le que la psychanalyse aurait eu dans le d\u00e9cloisonnement de la pens\u00e9e et du discours occidental, permettant de comprendre l&rsquo;esprit non plus seulement en terme de conscience, mais d&rsquo;inconscience, plus seulement en terme de raison, mais de d\u00e9raison. Ce faisant, sollicite l&rsquo;impens\u00e9 de la pens\u00e9e, l&rsquo;int\u00e9rieur du savoir positif, en demandant si<\/p>\n<blockquote>\n<p>cette Loi-Langage (\u00e0 la fois parole et syst\u00e8me de parole) que la psychanalyse s&rsquo;efforce de faire parler, [ne serait] pas ce en quoi toute une signification prend une origine plus lointaine qu&rsquo;elle-m\u00eame, mais aussi ce dont le retour est promis dans l&rsquo;acte m\u00eame de l&rsquo;analyse? (Foucault, 1966, p. 383).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La psychanalyse se poserait alors comme une contre-science, \u00e0 l&rsquo;encontre de toute science positive, et permettrait la r\u00e9habilitation de la parole du \u00ab fou \u00bb, l&rsquo;arrachant \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience asilaire. Au lieu d&rsquo;exclure cette parole, la psychanalyse la reconna\u00eet, la place au sein d&rsquo;une technique d&rsquo;enqu\u00eate, d&rsquo;une recherche de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Avec <em>La Volont\u00e9 de savoir<\/em>, Foucault op\u00e8re un revirement radical de point de vue. Il reproche \u00e0 la psychanalyse de fonctionner de la m\u00eame mani\u00e8re que toute autre science normalisatrice\u00a0: elle n&rsquo;a pas redonn\u00e9 au sexe la part qui lui \u00e9tait due; elle l&rsquo;aurait bien plut\u00f4t plac\u00e9 en<\/p>\n<blockquote>\n<p>un des points d\u00e9cisifs marqu\u00e9s depuis le XVIIIe si\u00e8cle par les strat\u00e9gies de savoir et de pouvoir; [relan\u00e7ant] ainsi avec une efficacit\u00e9 admirable, digne des plus grands sprirituels et directeurs de l&rsquo;\u00e9poque classique, l&rsquo;injonction s\u00e9culaire d&rsquo;avoir \u00e0 conna\u00eetre le sexe et \u00e0 le mettre en discours (Foucault, 1976, p. 210).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Participant \u00e0 la production de la folie via une pr\u00e9tendue logique r\u00e9pressive, elle constituerait \u00e0 pr\u00e9sent une technologie du pouvoir qui cr\u00e9erait la v\u00e9rit\u00e9 du sexe \u00e0 partir de laquelle le corps social et individuel peut \u00eatre pris en charge, r\u00e9gul\u00e9, disciplin\u00e9. Elle ferait des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques inconscients des universaux anthropologiques, des invariants humains. La psychanalyse s&rsquo;annoncerait avec hypocrisie comme science objective et \u00e9mancipatrice, alors qu&rsquo;elle ne s&rsquo;appliquerait qu&rsquo;\u00e0 cr\u00e9er un sujet que l&rsquo;on ne pourrait conna\u00eetre encore une fois sous l&rsquo;angle du normal ou du pathologique.<\/p>\n<p>Cette ambivalence th\u00e9orique chez Foucault semble provenir d&rsquo;une oscillation entre deux fonctions qu&rsquo;il attribut \u00e0 la psychanalyse\u00a0: \u00e0 la fois principe d&rsquo;enqu\u00eate du pouvoir et objet de critique en ce qu&rsquo;elle participe de ce pouvoir (Bissonnette, 2010, pp. 28-44). Elle agit tant\u00f4t comme analyse critique de la repr\u00e9sentation du sujet, tant\u00f4t comme contrainte de la subjectivit\u00e9, rendant le sujet d\u00e9pendant de la loi et du manque\u00a0: oscillation entre v\u00e9rit\u00e9 qui \u00e9mancipe et v\u00e9rit\u00e9 qui attache, confusion entre \u00ab\u00a0sujet\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sujet \u00e0\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Afin de r\u00e9soudre cette tension paradoxale, il faudrait que nous puissions penser la psychanalyse comme technique postmoderne de subjectivation, c&rsquo;est-\u00e0-dire in\u00e9vitablement prise dans une dynamique de savoir\/pouvoir, mais permettant \u00e9galement de fa\u00e7onner des exp\u00e9riences affectives propre au sujet, de forger de mani\u00e8re critique, en revisitant les vestiges et monuments de son pass\u00e9, et en le remettant en relation avec le pr\u00e9sent, des dispositions de savoir et de pouvoir ayant leur propre historicit\u00e9 (<em>Ibid<\/em>., pp. 28-44).<\/p>\n<h2>Autobiographie\u00a0: r\u00e9cit de soi, technique de soi<\/h2>\n<p>Il se trouve dans <em>Les Mots pour le dire<\/em> que la m\u00e9thode d&rsquo;analyse, \u00e0 laquelle est soumise et se soumet Marie Cardinal, s&rsquo;apparente \u00e0 une m\u00e9thode revendiqu\u00e9e par Foucault, \u00e0 savoir la g\u00e9n\u00e9alogie. Technique d&rsquo;enqu\u00eate, cette derni\u00e8re s&rsquo;oppose \u00e0 un processus historique traditionnel, positif et lin\u00e9aire, au \u00abd\u00e9ploiement m\u00e9tahistorique des significations id\u00e9ales et des ind\u00e9finies t\u00e9l\u00e9ologies. Elle s&rsquo;oppose \u00e0 la recherche de l'\u00a0\u00bborigine\u00a0\u00bb (Foucault, 2001, p. 1004). S&rsquo;op\u00e9rant en un double mouvement \u2013 la descente (<em>Herkunft<\/em>) et l&rsquo;\u00e9mergence (<em>Entstehung<\/em>) \u2013, l&rsquo;analyse g\u00e9n\u00e9alogique s&rsquo;applique \u00e0 retrouver dans la multiplicit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s \u2013 retenus et perdus \u2013 les conditions d&rsquo;apparition des singularit\u00e9s du pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Sur le plan formel, le roman de Marie Cardinal s&rsquo;engage dans ce double mouvement. \u00c0 la fois auteure et protagoniste du r\u00e9cit, Marie Cardinal vient doter l&rsquo;analyse d&rsquo;une double \u00e9paisseur. L&rsquo;analyse engendr\u00e9e par la psychanalyse constitue tout un r\u00e9cit de soi pouvant tenir sous le genre autobiographique. Pour Linda Hutcheon, th\u00e9oricienne du postmodernisme, l&rsquo;\u00e9criture autobiographique participe d&rsquo;une probl\u00e9matisation de la subjectivit\u00e9 et s&rsquo;annonce comme un mode d&rsquo;auto-repr\u00e9sentation remettant en question la construction m\u00eame de cette repr\u00e9sentation (Hutcheon, 2002, pp. 38-39). En effet, la (psych)analyse vise, \u00e0 travers la rem\u00e9moration et le r\u00e9cit du pass\u00e9, \u00e0 saisir les moments-cl\u00e9s, les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9terminants responsables de l&rsquo;\u00e9tat du patient. Il s&rsquo;agit d&rsquo;en situer l&rsquo;origine, l&rsquo;\u00e9laboration \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de souvenirs, de l&rsquo;imaginaire, d&rsquo;une symbolique particuli\u00e8re. Il s&rsquo;agit enfin de comprendre les r\u00e9percutions psychiques de ces \u00e9v\u00e9nements signifiants et d&rsquo;envisager \u00e0 partir de l\u00e0 la direction \u00e0 suivre pour une reconstruction de soi. Cela prend l&rsquo;allure d&rsquo;une mise en perspective, d&rsquo;une prise de distance avec soi, bref d&rsquo;une re-pr\u00e9sentation. \u00c0 partir du moment o\u00f9 Marie Cardinal remet cette analyste en r\u00e9cit, qu&rsquo;elle acquiert cette double \u00e9paisseur repr\u00e9sentationnelle, il est possible de parler de re-re-pr\u00e9sentation\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Maintenant que je me suis mis en t\u00eate de raconter ma maladie. Maintenant que je me suis accord\u00e9 le suppliciant privil\u00e8ge qui consiste \u00e0 d\u00e9crire les images affreuses et les sensations douloureuses que faisait na\u00eetre en moi le souvenir d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, il me semble que je suis un metteur en sc\u00e8ne avec sa cam\u00e9ra qui, arrim\u00e9 au bout de l&rsquo;immense bras d&rsquo;une grue, est capable aussi bien de descendre filmer en gros plan les d\u00e9tails \u00e9norm\u00e9ment grossis d&rsquo;un visage, que de s&rsquo;\u00e9lever au-dessus du plateau pour saisir l&rsquo;ensemble de la sc\u00e8ne (Cardinal, 1975, p. 18).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;analyse prend sa dimension autobiographique d\u00e8s lors qu&rsquo;elle est transpos\u00e9e dans une forme litt\u00e9raire. C&rsquo;est comme cela que Marie Cardinal d\u00e9cide de raconter l&rsquo;histoire de son analyse, en en faisant un roman, car \u00ab\u00a0l&rsquo;analyse, cela ne peut pas s&rsquo;\u00e9crire. Il faudrait des milliers de pages r\u00e9p\u00e9t\u00e9es pour exprimer interminablement le rien, le vide, le vague, le lent, le mort, l&rsquo;essentiel, le parfaitement simple [&#8230;] \u00c9norme livre boursoufl\u00e9 avec des pages blanches\u00a0\u00bb (Cardinal, 1975, p. 237). Pour reprendre les propos de Hutcheon, le r\u00f4le de la narration constitue en soi un syst\u00e8me de conceptualisation, mettant en branle tout un processus de repr\u00e9sentation passant par la fiction (Hutcheon, 2002, p. 47), ce qui permet d&rsquo;offrir une nouvelle d\u00e9signation \u00e0 ce genre de proc\u00e9d\u00e9 litt\u00e9raire, celle de \u00a0\u00bbm\u00e9ta-analyse\u00a0\u00bb. La m\u00e9ta-analyse comme elle se manifeste dans <em>Les Mots pour le dire<\/em> joue le r\u00f4le d&rsquo;une m\u00e9tafiction historique \u00e0 un niveau individuel et subjectif. Gr\u00e2ce \u00e0 sa double activit\u00e9, qui tend \u00e0 servir des fins r\u00e9elles et fictives, elle permet \u00e0 la repr\u00e9sentation non plus de faire r\u00e9flexion, mais de remettre en question l&rsquo;histoire du sujet et de d\u00e9construire et de d\u00e9masquer les dispositions de sa construction.<\/p>\n<p>La g\u00e9n\u00e9alogie, dans une perspective litt\u00e9raire et qui se joue dans le \u00ab\u00a0m\u00e9ta\u00a0\u00bb de la m\u00e9ta-analyse, \u00ab\u00a0permet de dissocier le Moi et de faire pulluler, aux lieux et places de sa synth\u00e8se vide, mille \u00e9v\u00e9nements maintenant perdus\u00a0\u00bb (Foucault, 2001, p. 1009), et d&rsquo;ainsi proc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un \u00eatre autrement r\u00e9fl\u00e9chi, d&rsquo; un sujet qui joue de ces mille \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, qui en fait des outils, des dalles pour sa propre construction. Ces \u00e9v\u00e9nements, dans <em>Les Mots pour le dire<\/em>, se mat\u00e9rialisent dans le langage sous forme de mots. L&rsquo;\u00e9criture autobiographique, dans le cas de Marie Cardinal, c&rsquo;est rechercher dans les mots leur \u00e9v\u00e9nementialit\u00e9, les comprendre dans leur acceptabilit\u00e9 historique, de questionner leur surface visible\u00a0: \u00ab\u00a0Je comprenais que les mots pouvaient \u00eatre mes alli\u00e9s ou mes ennemis mais que, de tout mani\u00e8re, il m&rsquo;\u00e9taient \u00e9trangers. Ils \u00e9taient des outils fa\u00e7onn\u00e9s depuis longtemps et mis \u00e0 ma disposition pour communiquer avec les autres\u00a0\u00bb (Cardinal, 2002, p. 229). Flottant ainsi dans leur hypocrisie, parodiant la r\u00e9alit\u00e9, ne pouvant d\u00e9signer autre chose que ce pourquoi on les emploie, les mots deviennent pour Marie Cardinal acteurs pour la mise en sc\u00e8ne de sa propre histoire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les mots \u00e9taient des \u00e9tuis, ils contenaient tous une mati\u00e8re vitale [\u2026] Les mots pouvaient \u00eatre des particules vibratiles animant constamment l&rsquo;existence [&#8230;] Les mots pouvaient \u00eatre des blessures ou des cicatrices de blessure[&#8230;] Les mots pouvaient enfin \u00eatre des monstres, les S.S. de l&rsquo;inconscient, refoulant la pens\u00e9e des vivants dans les prisons de l&rsquo;oubli [\u2026] J&rsquo;avais \u00e9crit des livres avec des mots qui \u00e9taient des objets, je les rangeais selon un ordre que je trouvais coh\u00e9rent, convenable et esth\u00e9tique. Je n&rsquo;avais pas vu qu&rsquo;ils contenaient de la mati\u00e8re vivante (<em>Ibid<\/em>., pp. 229-231).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c9crivant cela, elle nous indique que les mots \u2013 qu&rsquo;elle a employ\u00e9s dans le pass\u00e9, et ceux qu&rsquo;elle mobilise en m\u00eame temps qu&rsquo;elle \u00e9crit \u2013 sont le fait d&rsquo;une contingence et qu&rsquo;ils sont invoqu\u00e9s dans le cadre d&rsquo;un projet bien pr\u00e9cis\u00a0: celui de la mise en r\u00e9cit de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective qui est la sienne.<\/p>\n<h2>Le corps\u00a0: entre extase et fragment<\/h2>\n<p>Les mots se pr\u00e9sentant de la sorte comme t\u00e9moins et outils d&rsquo;une histoire, jouent un r\u00f4le bien sp\u00e9cifique dans le r\u00e9cit de la psychanalyse de Marie Cardinal. Si l&rsquo;auteure nous montre la fonction postmoderne de la m\u00e9ta-analyse que constitue <em>Les Mots pour le dire<\/em>, il faut \u00e0 pr\u00e9sent s&rsquo;attarder aux effets engendr\u00e9s par ces mots, \u00e0 ce que leur \u00e9v\u00e9nementialit\u00e9, leur irruption historique singuli\u00e8re, produisent. Comme le mentionne Foucault,<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le corps: surface d&rsquo;inscription des \u00e9v\u00e9nements (alors que le langage les marque et les id\u00e9es les dissolvent), lieu de dissociation du Moi (auquel il essaie de pr\u00eater la chim\u00e8re d&rsquo;une unit\u00e9 substantielle), volume en perp\u00e9tuel effritement. La g\u00e9n\u00e9alogie, comme analyse de la provenance, est donc \u00e0 l&rsquo;articulation du corps et de l&rsquo;histoire. Elle doit montrer le corps tout imprim\u00e9 d&rsquo;histoire, et l&rsquo;histoire ruinant le corps (Foucault, 2001, p. 1011).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si, dans une perspective corporelle, la g\u00e9n\u00e9alogie s&rsquo;attarde \u00e0 resituer les conditions d&rsquo;apparition d&rsquo;une singularit\u00e9 \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments d\u00e9terminants, dans Les Mots pour le dire, le corps de Marie Cardinal s&rsquo;appr\u00e9hende \u00e0 partir de ses \u00e9l\u00e9ments, de ses divers organes. Les mots, en ce qu&rsquo;ils sont des \u00e9v\u00e9nements du langage, deviennent \u00e9v\u00e9nements corporels ; le corps appara\u00eet comme l&rsquo;effet d&rsquo;une histoire subjective\u00a0: fragment\u00e9 et forg\u00e9 par et dans des traumatismes pass\u00e9s. Ainsi, le clitoris est associ\u00e9 \u00e0 la honte que Marie Cardinal a \u00e9prouv\u00e9 \u00e0 se masturber lorsqu&rsquo;elle \u00e9tait une enfant ; ensuite le ventre, celui de sa m\u00e8re, \u00e9voquant la col\u00e8re et la violence qu&rsquo;elle a ressenti \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;avortement manqu\u00e9, de sa naissance non-d\u00e9sir\u00e9e ; puis l&rsquo;anus, symbole de g\u00eane et de col\u00e8re, la rattachant au moment o\u00f9 son p\u00e8re l&rsquo;a film\u00e9, par derri\u00e8re, \u00e0 son insu, en train d&rsquo;uriner; l&rsquo;\u0153il, le sien, celui de sa m\u00e8re, de son p\u00e8re, repr\u00e9sentant la discipline, assujettissement \u00e0 un regard et \u00e0 des valeurs qui lui ont fait violence. Enfin, le vagin, qui rappelle une agression sexuelle, se rapporte \u00e0 une souffrance essentiellement f\u00e9minine.<\/p>\n<p>La psychanalyse s&rsquo;annonce ainsi comme une exp\u00e9rience de descente dans les m\u00e9andres de son vague corporel, dans l&rsquo;espace des monuments de sa corporalit\u00e9, \u00e0 travers la densit\u00e9 de ces mots. Mais paradoxalement, il s&rsquo;agit d&rsquo;une exp\u00e9rience qui s&rsquo;ancre de prime abord dans une sorte d&rsquo;oubli du corps. En effet, Marie Cardinal, avant que la singularit\u00e9 des mots puisse lui appara\u00eetre, se voit dans l&rsquo;obligation de d\u00e9laisser sa mat\u00e9rialit\u00e9, sa vie corporelle. Embarrass\u00e9e et tourment\u00e9e par des saignements excessifs et des sueurs abondantes \u2013 par ce corps qui se d\u00e9traque, elle se pr\u00e9sente exsangue dans le bureau du docteur avec la ferme intention de parler de son sang, de sa condition de saignante pour se voir aussit\u00f4t replac\u00e9e et se faire r\u00e9pondre que ses saignements ne sont d&rsquo;aucun int\u00e9r\u00eat. Son \u00ab\u00a0esprit lib\u00e9r\u00e9 du sang\u00a0\u00bb (Cardinal, 1975, p. 38), Marie Cardinal devra alors s&rsquo;engager dans un processus \u00e0 travers lequel elle sera men\u00e9e \u00e0 se retrouver hors d&rsquo;elle-m\u00eame, en extase (en <em>ex-stase<\/em>, litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0se tenir en dehors\u00a0\u00bb), loin de la lourdeur de son corps. En effet, pendant presque la moiti\u00e9 du r\u00e9cit, le corps devient synonyme de fardeau, synonyme de lourdeur et de morbide\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je me noyais, je n&rsquo;arrivais plus \u00e0 respirer, il y avait des microbes partout, des acides rongeurs partout, des enflures de pus partout. Pourquoi cette vie qui se nourrit d&rsquo;elle-m\u00eame? Pourquoi ces gestations repues d&rsquo;agonies? Pourquoi mon corps vieillit-il? Pourquoi fabrique-t-il des liquides et des mati\u00e8res puantes? Pourquoi ma sueur, ma crotte, ma pisse?[&#8230;] Qu&rsquo;y a-t-il de stable \u00e0 part la mort? O\u00f9 se reposer sinon dans la mort qui est la d\u00e9composition m\u00eame? (<em>Ibid<\/em>., p. 34)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le corps, dans les premiers moments du r\u00e9cit, est associ\u00e9 au chaos et \u00e0 l&rsquo;instabilit\u00e9. Constamment, elle se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la viscosit\u00e9, la lourdeur, la puanteur l&rsquo;\u00e9paisseur de son corps. \u00c0 d&rsquo;autres moments, elle a recours \u00e0 des figure de style \u2013 \u00e0 quelques \u00e9gards m\u00e9tonymiques \u2013 pour parler d&rsquo;elle, se d\u00e9finissant \u00e0 travers des termes corporels et mat\u00e9riels: \u00ab\u00a0la petite fille-\u00e9tron\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 140), \u00ab\u00a0la suante\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la tremblante\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la saignante\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la palpitante\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 154).<\/p>\n<p>\u00c9trangement, \u00e0 l&rsquo;instar de la pratique asc\u00e9tique \u2013 par laquelle est pr\u00f4n\u00e9e le d\u00e9passement du corps en vue d&rsquo;une perfectibilit\u00e9 morale, d&rsquo;une \u00e9l\u00e9vation de la raison et de l&rsquo;esprit, vers un absolu, toujours plus pr\u00e8s de la v\u00e9rit\u00e9 \u2013 la psychanalyse s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre une pratique extatique, qui se joue par un d\u00e9doublement. Marie Cardinal nous le confie\u00a0: \u00ab\u00a0Pour raconter le passage [\u2026], il faut que j&rsquo;\u00e9loigne la folle de moi, que je la tienne \u00e0 distance, que je me d\u00e9double.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 14). Ainsi, au fil de sa th\u00e9rapie, elle se pose continuellement en ext\u00e9riorit\u00e9, sort d&rsquo;elle-m\u00eame, prenant une position d&rsquo;observatrice (<em>ob-server<\/em>, regarder en face), se faisant face, se rencontrant, faisant sa propre connaissance. Cette perspective sur elle-m\u00eame lui permet de s&rsquo;abstraire et de saisir une part d&rsquo;elle \u00e0 laquelle elle n&rsquo;avait pas eu acc\u00e8s jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour. C&rsquo;est comme cela qu&rsquo;elle rencontre la folle:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je faisais face \u00e0 la chose. Elle n&rsquo;\u00e9tait plus aussi vague, bien que je ne sache pas la d\u00e9finir. [&#8230;] J&rsquo;ai compris que j&rsquo;\u00e9tais la folle. Elle me faisait peur parce qu&rsquo;elle transportait la chose en elle. [&#8230;] Une certitude \u00e9tait acquise ; la chose \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de mon esprit, elle n&rsquo;\u00e9tait pas ailleurs dans mon corps et elle n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. J&rsquo;\u00e9tais seule avec elle. Toute ma vie n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une histoire entre elle et moi (<em>Ibid<\/em>., pp. 39-40).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Navigant dans les vestiges de son pass\u00e9, elle se retrouve en enfance: \u00ab\u00a0La petite fille qui se masturbait au milieu des dictionnaires, dans le soleil qui lui caressait les fesses, [\u2026] venait de na\u00eetre sur le divan du docteur [\u2026], [cette] enfant qui se masturbait c&rsquo;\u00e9tait moi\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., pp. 105-106). La petite fille la rejoint comme cela, alors qu&rsquo;elle d\u00e9pose \u00ab\u00a0chez le petit docteur les sacs pesants de [s]a vie\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 141). Elle l&rsquo;accompagnera d\u00e9sormais dans son r\u00e9cit, devenant cet embryon cach\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agit de faire na\u00eetre. Elle chemine ainsi dans un continuel d\u00e9doublement, vers un accouchement de soi, moment \u00e0 partir duquel le corps sera revisit\u00e9, retrouv\u00e9, enfin\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Maintenant je d\u00e9couvrais mon vagin et je savais qu&rsquo;il en serait d\u00e9sormais avec lui comme avec mon anus: nous allions vivre ensemble comme je vivais avec mes cheveux, mes doigts de pied, la peau de mon dos, toutes les parties de mon corps, comme je vivais avec ma violence, ma dissimulation, ma sensualit\u00e9, mon autorit\u00e9, ma volont\u00e9, mon courage, ma gait\u00e9. Harmonieusement, sans honte, sans d\u00e9go\u00fbt, dans discrimination (<em>Ibid<\/em>., p. 249).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience extatique, telle qu&rsquo;engendr\u00e9e par la psychanalyse de Marie Cardinal, permet d&rsquo;abord de constater que le corps s&rsquo;est vu oubli\u00e9 \u00e0 travers le refoulement d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements traumatiques ; ensuite, que le corps ne peut prendre sa coh\u00e9rence et retrouver sa consistance, qu&rsquo;\u00e0 travers la rem\u00e9moration et la d\u00e9mystification de ces mots qui t\u00e9moignent et marquent son corps. Chez Marie Cardinal, le renouvellement des valeurs et la re-connaissance de soi et de sa corporalit\u00e9 doit toutefois s&rsquo;accomplir \u00e0 travers une fragmentation du corps et par ce qui semble \u00eatre un repliement du corps sur lui-m\u00eame \u2013 les mots-organes se d\u00e9doublant. \u00c0 l&rsquo;instar de ce que souligne Foucault, il en va d&rsquo;une multiplication du corps, l&rsquo;opposant \u00e0 lui-m\u00eame (Foucault, 2001, p. 1015).<\/p>\n<h2>La femme et la folle<\/h2>\n<p>Comme nous l&rsquo;avons vu, l&rsquo;analyse g\u00e9n\u00e9alogique proc\u00e8de par un retour critique de l&rsquo;histoire, histoire qui serait celle des corps. Cependant, ce corps ne semble pas avoir de sexe. Dans la pens\u00e9e foucaldienne, le corps \u2013 lieu de la construction subjective \u2013 est sexuellement neutre, et c&rsquo;est sur cet aspect de la th\u00e9orie de Foucault que porte la principale critique f\u00e9ministe. Comme l&rsquo;indique Margaret A. McLaren dans son ouvrage <em>Feminism, Foucault and embodied subjectivity<\/em>, la th\u00e9orie foucaldienne de m\u00eame que de nombreuses th\u00e9ories postmodernes, \u00e9choue \u00e0 \u00e9laborer une critique du sujet f\u00e9minin (McLaren, 2002, p. 2). Les rapports de pouvoir et les \u00e9v\u00e9nements qui s&rsquo;inscrivent sur le corps ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s dans un rapport de diff\u00e9rence sexe\/genre, laissant dans l&rsquo;ombre le traitement particulier adress\u00e9 \u00e0 un corps de genre f\u00e9minin. Or, le corps de la femme est historiquement sujet de rapports sp\u00e9cifiquement diff\u00e9rents (<em>Ibid<\/em>., p. 82). <em>Les Mots pour le dire<\/em> est un roman qui se fonde sur l&rsquo;histoire d&rsquo;une femme. D\u00e8s lors, comment Marie Cardinal en arrive-t-elle \u00e0 \u00e9laborer une technique critique qui permet \u00e0 la femme de se d\u00e9gager des rapports qui ont contraint sa subjectivit\u00e9 \u00e0 une f\u00e9minit\u00e9 forc\u00e9e et qui assujettissent son corps de femme?<\/p>\n<p>Dans une histoire des corps au sein de la pens\u00e9e occidentale, Elizabeth Grosz souligne que les fondements de la rationalit\u00e9 occidentale repose sur une profonde somatophobie\u00a0: le corps aurait \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9, d\u00e8s les premiers moments de la philosophie, comme un obstacle, un danger pour la raison, son d\u00e9veloppement, son progr\u00e8s. Ce \u00e0 partir de quoi le corps se serait envisag\u00e9 et appr\u00e9hend\u00e9 dans un rapport dichotomique corps\/raison. Ce genre de relations dualistes, o\u00f9 deux cat\u00e9gories s&rsquo;opposent et s&rsquo;excluent mutuellement, se seraient par la suite multipli\u00e9es et superpos\u00e9es. Ainsi, l&rsquo;ordre du corporel a-t-il \u00e9t\u00e9 associ\u00e9 \u00e0 la nature que l&rsquo;on opposait \u00e0 la culture, et au f\u00e9minin que l&rsquo;on opposait au masculin. La femme s&rsquo;est alors retrouv\u00e9e, en raison de sa sexualit\u00e9 et son pouvoir de reproduction, associ\u00e9e \u00e0 cet l&rsquo;ordre du corporel, mais aussi et surtout rejet\u00e9e de l&rsquo;ordre de la raison (Elizabeth Grozs, 1994, pp. 3-24). Le r\u00e9cit de Marie Cardinal s&rsquo;ancre dans cette dichotomie premi\u00e8re\u00a0: \u00ab J&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 penser [\u2026] \u00e0 ce que c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;\u00eatre une femme. J&rsquo;ai pens\u00e9 \u00e0 nos corps, le mien, celui de ma m\u00e8re, celui des autres. Toutes pareilles, toutes trou\u00e9es\u00a0\u00bb (Marie Cardinal, 1975, p. 247). Son r\u00e9cit est celui d&rsquo;une femme, de sa corporalit\u00e9, mais c&rsquo;est \u00e9galement celui d&rsquo;une folle, selon le mot qu&rsquo;elle-m\u00eame emploie\u00a0: celle assujettie \u00e0 ses d\u00e9sordres physiques, celle dont la parole est irrationnelle, celle qui est hospitalis\u00e9e. Cependant, sur le divan du psychanalyste, elle rencontre la folle, elle l&rsquo;observe et enfin la rejoint de nouveau. En effet, la narratrice effectue un retour sur sa folie:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C&rsquo;est \u00e7a avoir un vagin. C&rsquo;est \u00e7a \u00eatre une femme: servir un homme et aimer des enfants jusqu&rsquo;\u00e0 la vieillesse. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;on vous conduise \u00e0 l&rsquo;asile[&#8230;]. Ah! Oui, vraiment, la conscience de ma sp\u00e9cificit\u00e9 f\u00e9minine m&rsquo;en avait fait d\u00e9couvrir de belles! [&#8230;] je n&rsquo;avais aucun r\u00f4le \u00e0 jouer dans cette soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais n\u00e9e et o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais devenue folle. Aucun r\u00f4le sinon donner des gar\u00e7ons pour faire marcher les guerres et les gouvernements et des filles pour faire, \u00e0 leur tour, des gar\u00e7ons. Trente-sept ans de soumission absolue. [\u2026] Si je n&rsquo;\u00e9tait pas devenue folle je n&rsquo;en serais jamais sortie (Cardinal, 1975, pp. 252-278).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, l&rsquo;exp\u00e9rience de la folie, exp\u00e9rience essentiellement corporelle, constitue ce savoir transgressif, qui \u00e9mancipe. La folie, comme r\u00e9sultat d&rsquo;ann\u00e9es de refoulement de d\u00e9sirs interdits, comme le sympt\u00f4me d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 patriarcale a cr\u00e9e une f\u00e9minit\u00e9 morbide. La femme-folle se d\u00e9voile comme l&rsquo;effet d&rsquo;un rapport de savoir et de pouvoir qui a compl\u00e9tement ali\u00e9ner corps de Marie Cardinal. Pour elle, la folie s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e \u00eatre sa planche de salut, y trouvant le lieu d&rsquo;une exp\u00e9rience extatique et d&rsquo;une red\u00e9couverte de sa f\u00e9minit\u00e9. La folie tient ainsi lieu de passage, travers\u00e9e vers la subjectivit\u00e9, transition n\u00e9cessaire pour d\u00e9samorcer l&rsquo;effet du pouvoir. Toute dichotomie corps\/esprit \u2013 folie\/raison ne va plus de soi. La psychanalyse de Marie Cardinal, dans l&rsquo;analyse et dans l&rsquo;\u00e9criture, c&rsquo;est la d\u00e9couverte de lieux de passage, points d&rsquo;articulation entre son corps et son histoire. Dans cette optique, la psychanalyse appara\u00eet comme technique postmoderne de subjectivation, et dans <em>Les Mots pour le dire<\/em>, comme g\u00e9n\u00e9alogie de la femme.<\/p>\n<p>Marie Cardinal ne conc\u00e8de pourtant pas un statut absolu \u00e0 son \u00e9mancipation en tant que femme. Certes, elle a bien s\u00fbr r\u00e9ussi \u00e0 se d\u00e9faire du joug du pass\u00e9 et de la morale bourgeoise de ses parents et \u00e0 se r\u00e9approprier sa vie corporelle, enfin. Toutefois, elle garde sur l&rsquo;exp\u00e9rience de la psychanalyse et sa f\u00e9minit\u00e9 renouvel\u00e9e un regard critique. Lors d&rsquo;un acc\u00e8s de col\u00e8re contre son psychanalyste, elle enrage de s&rsquo;\u00eatre sortie du carcan de la pens\u00e9e bourgeoise pour retomber dans un autre carcan, celui de l&rsquo;analyse, et dont son psychanalyste est l&rsquo;un des gardes-chiourmes. Et son psychanalyste de lui r\u00e9pondre\u00a0: \u00ab\u00a0Au moins en \u00eates-vous consciente\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 253). C&rsquo;est ici que Marie Cardinal op\u00e8re un retour critique sur sa position, qu&rsquo;elle constate qu&rsquo;il n&rsquo;y a jamais d&rsquo;\u00e9mancipation absolue, sinon que des \u00e9mancipations situ\u00e9es, le carcan se d\u00e9doublant et se reproduisant infiniment dans ses occurrences.<\/p>\n<p>Le processus de subjectivation tel que v\u00e9cu dans <em>Les Mots pour le dire<\/em> est un processus qui a permis \u00e0 Marie Cardinal de se resituer en tant que femme mais aussi au sein du contexte historique et des rapports de pouvoir qui sont les siens. Ce processus postmoderne s&rsquo;\u00e9labore \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la m\u00e9thode psychanalytique. Bien que celle-ci tienne le r\u00f4le de science normalisatrice, o\u00f9 la folle doit \u00eatre soign\u00e9e, la psychanalyse qu&rsquo;entreprend Marie Cardinal ne la lib\u00e8re pas d&rsquo;un pouvoir oppressant et n&rsquo;\u00e9limine pas \u00e0 jamais l&rsquo;oppresseur, mais lui offre plut\u00f4t l&rsquo;occasion de se repositionner et de se retravailler \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame des modalit\u00e9s de pouvoir par lesquelles elle est investie. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;elle garde la folle aupr\u00e8s d&rsquo;elle, sans l&rsquo;occulter\u00a0: \u00abSeul le docteur et moi, nous savions qu&rsquo;elle existait toujours dans une coin de mon cr\u00e2ne\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 220).<\/p>\n<p>La psychanalyse offre une technique d&rsquo;analyse subjective qui, chez Marie Cardinal, se dote d&rsquo;une double \u00e9paisseur repr\u00e9sentationnelle. En effet, elle aura \u00e9t\u00e9 l&rsquo;occasion de la mise en r\u00e9cit de sa propre analyse; analyse qui aura \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois descente et \u00e9mergence. Ce r\u00e9cit de soi, comme technique de cr\u00e9ation du sujet, s&rsquo;est jou\u00e9 tout au long du roman, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des dichotomies. L&rsquo;opposition corps\/esprit, la psychanalyse en brouille la limite\u00a0: cette derni\u00e8re cr\u00e9e des lieux de passage, du corporel au psychique, puis au corporel de nouveau. Le sujet traverse et se d\u00e9fini par cette travers\u00e9e. L&rsquo;opposition entre raison et d\u00e9raison ne va plus de soi. L&rsquo;exp\u00e9rience de la folie est appara\u00eet comme transition n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9mancipation du sujet, en l&rsquo;occurrence de la femme. \u00c0 la lumi\u00e8re de cette analyse, il semble donc que la subjectivit\u00e9 de la femme se joue dans cette travers\u00e9e et que l&rsquo;\u00e9criture se r\u00e9v\u00e8le, suite \u00e0 la d\u00e9cente dans les d\u00e9dales de son histoire, comme \u00e9mergeant par cette prise de parole\u00a0: \u00ab\u00a0Non seulement j&rsquo;avais d\u00e9couvert le moyen de m&rsquo;exprimer mais j&rsquo;avais trouv\u00e9 toute seule le chemin qui m&rsquo;\u00e9loignait de ma famille, de mon milieu, me permettant ainsi de construire un univers qui m&rsquo;\u00e9tait propre\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>.).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9criture sera ainsi advenue \u00e0 l&rsquo;articulation du corps de Marie Cardinal et de sa propre histoire, aura montr\u00e9 son <em>corps tout imprim\u00e9 d&rsquo;histoire, et l&rsquo;histoire ruinant le corps<\/em>, celui de cette femme.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bissonnette, Jean-Fran\u00e7ois. 2010. \u00ab\u00a0Savoir, pouvoir et inconscient: de la psychanalyse comme dispositif de subjectivation\u00a0\u00bb, dans <em>PhaenEx 5<\/em>, no. 2, automne\/hiver, pp. 28-44.<\/p>\n<p>Cardinal, Marie. 1975. <em>Les mots pour le dire<\/em>. Paris\u00a0: Grasset, 279 p.<\/p>\n<p>Foucault, Michel. 1961. <em>Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 583 p.<\/p>\n<p>_______. 1966.<em> Les mots et les choses<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 400 p.<\/p>\n<p>_______. 1976. <em>Histoire de la sexualit\u00e9, tome 1: La volont\u00e9 de savoir<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 211 p.<\/p>\n<p>_______. 2001. \u00ab\u00a0Nietzsche, la g\u00e9n\u00e9alogie, l&rsquo;histoire\u00a0\u00bb,\u00a0dans<em> Dits et \u00c9crits I, 1954-1975<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, pp. 1004-1024.<\/p>\n<p>Grosz, Elizabeth. 1994. <em>Volatile bodies: Toward a corporeal feminism<\/em>.\u00a0Bloomington and Indianapolis\u00a0: Indiana University Press, 272 p.<\/p>\n<p>Hutcheon, Linda. 2002. <em>The Politics of Postmodernism<\/em>. New York et Londres\u00a0: Routledge, 232 p.<\/p>\n<p>McLaren, Margaret A. 2002. <em>Feminism, Foucault, and Embodied Subjectivity<\/em>. Albany, NY\u00a0: State University of New York Press, 230 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Pelletier, Laurence. 2013. \u00ab Analytique du f\u00e9minin postmoderne : du processus de subjectivation dans Les Mots pour le dire de Marie Cardinal\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/pelletier-17&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pelletier-17.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 pelletier-17.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-0136e4cd-23a7-4f84-bd4e-d27888ee462a\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pelletier-17.pdf\">pelletier-17<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pelletier-17.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-0136e4cd-23a7-4f84-bd4e-d27888ee462a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017 La philosophie postmoderne s&rsquo;appr\u00e9hende comme un mouvement, un courant de pens\u00e9e qui conteste le formalisme et le dogmatisme intellectuel, qui se met en \u0153uvre \u00e0 travers diverses pratiques aspirant \u00e0 d\u00e9centrer, d\u00e9dogmatiser la pens\u00e9e et tendant de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale vers la d\u00e9l\u00e9gitimation du sujet parlant. 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