{"id":5524,"date":"2024-06-13T19:48:22","date_gmt":"2024-06-13T19:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-colere-et-son-double-violence-et-metissages-dans-passing-de-nella-larsen\/"},"modified":"2024-09-06T17:14:12","modified_gmt":"2024-09-06T17:14:12","slug":"la-colere-et-son-double-violence-et-metissages-dans-passing-de-nella-larsen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5524","title":{"rendered":"La col\u00e8re et son double. Violence et m\u00e9tissages dans \u00ab Passing \u00bb de Nella Larsen"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6888\">Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017<\/a><\/h5>\n<p>Les ann\u00e9es 1920 et 1930 voient l\u2019\u00e9mergence du premier mouvement \u00ab\u00a0d\u2019\u00e9mancipation spirituelle\u00a0\u00bb (Locke, 2010) des Africains-Am\u00e9ricains. Qu\u00eate d\u2019affirmation, refus de soumission \u00e0 la supr\u00e9matie blanche et importante revendication de progr\u00e8s social\u00a0: la Renaissance de Harlem, ainsi qu\u2019on la nomme aujourd\u2019hui, sugg\u00e8re un important renouvellement de l\u2019identit\u00e9 noire. L\u2019effervescence n\u2019est pas, on s\u2019en doute bien, exclusivement politique ou sociale\u00a0: les deux d\u00e9cennies permettent l\u2019\u00e9closion et la diffusion d\u2019une riche litt\u00e9rature. Au centre des pr\u00e9occupations des auteurs figure \u00e9videmment le rapport des Noirs \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tats-unienne. Qu\u2019est-ce que la race? Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre Noir dans une soci\u00e9t\u00e9 raciste? Comment parvenir \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 raciale? Mais aussi et surtout : comment valoriser pour la premi\u00e8re fois l\u2019h\u00e9ritage culturel des Africains-Am\u00e9ricains, comment\u00a0<em>faire<\/em>\u00a0<em>\u00e9merger<\/em>\u00a0une identit\u00e9 culturelle noire?<\/p>\n<p>Autant de questions qui permettent de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la publication massive de <em>passing novels <\/em>durant la p\u00e9riode. Ces romans, h\u00e9ritiers d\u2019une tradition populaire du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la trag\u00e9die mul\u00e2tre (<em>tragic mulatto\/a<\/em>), sont souvent jug\u00e9s conservateurs, voire r\u00e9actionnaires (Miller, 2000, p. 93), ce qui para\u00eet \u00e9tonnant en regard du bouillonnement culturel qui d\u00e9finit l\u2019\u00e9poque. C\u2019est qu\u2019ils suivent une trame narrative convenue\u00a0: ils mettent obligatoirement en sc\u00e8ne un personnage mul\u00e2tre \u00e0 la peau tr\u00e8s p\u00e2le (souvent une femme), dont les efforts en vue de <em>passer <\/em>pour Blanc<a id=\"footnoteref1_xdp7mp7\" class=\"see-footnote\" title=\" Difficile de trouver un \u00e9quivalent fran\u00e7ais au terme \u00ab\u00a0passing\u00a0\u00bb, cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tant sp\u00e9cifiquement \u00e9tats-unienne. En fran\u00e7ais, le roman Passing est devenu Clair-obscur, ce qui exprime assez bien la difficult\u00e9 de traduction. J\u2019utiliserai la traduction litt\u00e9rale du mot \u00ab\u00a0passing\u00a0\u00bb, passer, tout en reconnaissant que cette formule trouve peu d\u2019\u00e9chos chez un lectorat francophone. \" href=\"#footnote1_xdp7mp7\">[1]<\/a> le condamnent \u00e0 mourir par incapacit\u00e9 d\u2019assumer son double h\u00e9ritage racial et son identit\u00e9 noire. Le <em>passing novel<\/em> se conforme de plus \u00e0 des codes narratifs contraignants et ne subvertit d\u2019aucune mani\u00e8re l\u2019id\u00e9ologie raciste, puisque la protagoniste souffre fatalement de se d\u00e9couvrir ou d\u2019\u00eatre d\u00e9couverte comme Africaine-Am\u00e9ricaine\u00a0: <em>passer<\/em>, c\u2019est <em>passer inaper\u00e7ue<\/em>, c\u2019est taire et rendre invisible son identit\u00e9 noire pour donner la pr\u00e9rogative \u00e0 son identit\u00e9 blanche. \u00c0 bien y regarder, pourtant, la repr\u00e9sentation et l\u2019\u00e9tude du personnage mul\u00e2tre s\u2019inscrit parfaitement dans le contexte de la Renaissance de Harlem. Plusieurs auteurs l\u2019utilisent comme symbole de m\u00e9diation, d\u2019exploration entre les races (Gallego, 2003, p. 12). \u00c0 la <em>fronti\u00e8re<\/em> de deux cultures, de deux h\u00e9ritages, de deux mondes, la mul\u00e2tre permet de croire \u00e0 l\u2019inclusion de l\u2019h\u00e9ritage africain-am\u00e9ricain au sein de la soci\u00e9t\u00e9 blanche et raciste, aspire m\u00eame \u00e0 une certaine \u00e9galit\u00e9 raciale. Son destin, certes trac\u00e9 d\u2019avance, autorise n\u00e9anmoins la coexistence de deux races ennemies et laisse entrevoir une possibilit\u00e9 de dialogue entre elles.<\/p>\n<h2><em>Passing\u00a0<\/em>: une br\u00e8ve pr\u00e9sentation<\/h2>\n<p>Roman publi\u00e9 en 1929, <em>Passing<\/em> s\u2019inscrit d\u00e8s son titre dans la tradition des <em>passing novels<\/em> et de la trag\u00e9die mul\u00e2tre, mais r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement une qualit\u00e9 d\u2019\u00e9criture ind\u00e9niable. Thriller psychologique sur fond de trag\u00e9die antique, il plonge la lectrice dans le Harlem bourgeois des ann\u00e9es 1920. Noires \u00e0 la peau tr\u00e8s p\u00e2le<a id=\"footnoteref2_an8pby7\" class=\"see-footnote\" title=\" Une pr\u00e9cision s\u2019impose d\u2019embl\u00e9e\u00a0: d\u00e8s qu\u2019il a un arri\u00e8re-grand-parent noir (ce qui constitue donc 1\/8 de son bagage g\u00e9n\u00e9tique), un individu \u00e9tats-unien est lui-m\u00eame consid\u00e9r\u00e9 comme noir d\u2019un point de vue l\u00e9gal. Le certificat de naissance annonce alors une \u00ab\u00a0personne de couleur\u00a0\u00bb. Voir Davis 1983.\" href=\"#footnote2_an8pby7\">[2]<\/a>, les amies Irene Redfield et Clare Kendry sont r\u00e9unies par hasard, apr\u00e8s douze ans de s\u00e9paration. Alors qu\u2019Irene prend part \u00e0 diverses activit\u00e9s pour la promotion des droits des Noirs et dit assumer sa n\u00e9gritude (tout en profitant \u00e0 l\u2019occasion des avantages que lui conf\u00e8re la p\u00e2leur de sa peau), Clare a choisi de <em>passer<\/em> pour blanche et a \u00e9pous\u00e9 un homme raciste, John Bellew, qui ignore tout de ses origines. Le lien houleux qui unit les deux femmes, relevant \u00e0 la fois de la r\u00e9pulsion et d\u2019une profonde attirance, devient d\u2019autant plus probl\u00e9matique lorsque Clare exprime le d\u00e9sir de renouer avec la communaut\u00e9 noire et de participer aux \u00e9v\u00e9nements mondains qu\u2019Irene organise ou fr\u00e9quente elle-m\u00eame. R\u00e9cit d\u2019un entre-deux races, r\u00e9cit nerveux et pourtant contenu, poli, <em>Passing<\/em> propose une fascinante r\u00e9flexion sur les al\u00e9as de l\u2019appartenance raciale\u00a0: comment jouer \u00e0 la fois les dominants et les domin\u00e9s? Comment incarner la <em>travers\u00e9e<\/em> d\u2019une identit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre? Du reste, la tension qui anime les deux protagonistes atteint son point culminant dans la d\u00e9fenestration de Clare, aucun indice ne permettant de savoir hors de tout doute si la jeune femme s\u2019est suicid\u00e9e ou si Irene l\u2019a assassin\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette finale ambigu\u00eb, tout comme la dualit\u00e9 identitaire de Clare, a \u00e9t\u00e9 maintes fois discut\u00e9e par la critique. On a peu comment\u00e9, en revanche, la \u00ab\u00a0turbulence \u00e9motionnelle\u00a0\u00bb d\u2019Irene (Tate, 2007, p. 344), sa col\u00e8re grandissante qui m\u00e8ne potentiellement \u00e0 la mort de Clare. Cette irruption de l\u2019affect et de la violence dans le texte proc\u00e8de pourtant d\u2019une m\u00eame hybridit\u00e9 : tout comme le personnage mul\u00e2tre qui <em>passe<\/em> met au jour une seconde identit\u00e9 cach\u00e9e, la col\u00e8re est repr\u00e9sent\u00e9e dans le roman de Larsen selon divers proc\u00e9d\u00e9s duels, comme une force \u00e9mergeant de mani\u00e8re oblique. Manifestation honteuse et taboue, elle menace d\u2019\u00e9touffer et d\u2019interrompre le discours, et constitue une \u00ab\u00a0<em>fissure<\/em> \u00e0 la surface sociale de la conversation\u00a0\u00bb (Butler, 2009, p. 180, je souligne). C\u2019est sous le signe de la multiplicit\u00e9 et du m\u00e9tissage que je souhaite ici aborder son \u00e9tude. Je m\u2019int\u00e9resserai \u00e0 la double intrigue qui r\u00e9git <em>Passing<\/em> et verrai comment la col\u00e8re d\u2019Irene \u00e9merge sur deux niveaux textuels. La col\u00e8re semble guider l\u2019intrigue tout enti\u00e8re vers son d\u00e9nouement tragique. Dans l\u2019univers rigide que Larsen met en sc\u00e8ne, son jaillissement para\u00eet au premier abord difficilement envisageable\u00a0: <em>Passing<\/em> est un r\u00e9cit o\u00f9 la politesse est de mise, o\u00f9 les femmes prennent le th\u00e9 en discutant de choses futiles, r\u00e9glant leur vie en fonction de leurs activit\u00e9s mondaines et souriant de leurs sourires convenus. La col\u00e8re d\u2019Irene, dans ces conditions, appara\u00eet en effet comme une fissure, l\u2019attaque ultime aux conventions et \u00e0 la bonne tenue de ces personnages. Elle menace l\u2019<em>ordre<\/em> du discours, impose un certain d\u00e9sordre, fait surgir une forme de th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 qui d\u00e9range et d\u00e9r\u00e8gle la structure contraignante de l\u2019intrigue. Elle constitue, \u00e0 son tour, une fronti\u00e8re entre deux p\u00f4les fixes, deux univers. \u00a0 \u00a0<\/p>\n<h2>La m\u00e9canique de la col\u00e8re<\/h2>\n<p>Le petit monde dans lequel \u00e9volue Irene Redfield est propre, s\u00e9curitaire, artificiel, voire anachronique (Tate, 2007, p. 342). Entre la prochaine tasse de th\u00e9 \u00e0 prendre chez une amie et le prochain achat \u00e0 effectuer, tout est r\u00e9gl\u00e9 au quart de tour\u00a0: \u00ab I\u2019m filled up. Dinner and bridge\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 14). Chez Irene, l\u2019horaire est calcul\u00e9 et serr\u00e9, les sorties mondaines sont pr\u00e9vues longtemps d\u2019avance. On nage en pleine r\u00e9p\u00e9tition d\u2019un quotidien bourgeois et futile, o\u00f9 prendre le th\u00e9 et faire une partie de bridge sont une t\u00e2che, presque une obsession. Irene <em>joue<\/em> un r\u00f4le, qu\u2019on devine \u00eatre celui de femme de la bonne soci\u00e9t\u00e9. Elle r\u00e9p\u00e8te inlassablement la m\u00eame routine et les m\u00eames gestes, en plus de rev\u00eatir ses plus belles robes et d\u2019appara\u00eetre en public sous son meilleur jour. Elle respecte \u00e0 la lettre les conventions sociales de son \u00e9poque, fait de son quotidien une sorte de <em>rituel<\/em> o\u00f9 les apparences doivent \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9es \u00e0 tout prix. La banalit\u00e9 d\u2019un tel mode de vie prend des allures de c\u00e9r\u00e9monie, comme si une menace devait \u00eatre tenue \u00e0 distance\u00a0: \u00ab\u00a0[T]o her, security was the most important and desired thing in life\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 87). Derri\u00e8re la futilit\u00e9, on sent une ins\u00e9curit\u00e9 profonde, une peur de prime abord incompr\u00e9hensible, mais qui a \u00e0 voir, justement, avec la col\u00e8re.\u00a0<\/p>\n<p>Pas surprenant que la structure du roman soit elle-m\u00eame contrainte et poss\u00e8de un caract\u00e8re routinier. Trois parties de longueur plus ou moins \u00e9gale constitu\u00e9es chacune de quatre sc\u00e8nes\u00a0: voil\u00e0 qui devrait garantir \u00e0 l\u2019intrigue de <em>Passing<\/em> une importante rigidit\u00e9, un effet de r\u00e9p\u00e9tition rassurant. Les parties (les deux premi\u00e8res, tout particuli\u00e8rement) suivent un m\u00eame mod\u00e8le, sont organis\u00e9es selon un encha\u00eenement semblable d\u2019\u00e9v\u00e9nements\u00a0: les personnages \u00ab\u00a0entrent en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb \u00e0 des moments pr\u00e9cis, reviennent \u00e0 intervalles r\u00e9guliers. De la m\u00eame mani\u00e8re, les lieux dans lesquels se d\u00e9roule le r\u00e9cit se recoupent : la premi\u00e8re sc\u00e8ne de chaque partie se tient chez Irene alors que la troisi\u00e8me donne g\u00e9n\u00e9ralement lieu \u00e0 un rassemblement ext\u00e9rieur (th\u00e9 chez Clare, soir\u00e9e de bienfaisance, r\u00e9union chez des amis). Larsen r\u00e9\u00e9crit toujours la m\u00eame sc\u00e8ne, met au point une intrigue cyclique, un bref encha\u00eenement narratif r\u00e9p\u00e9t\u00e9 trois fois, mais qui pourrait l\u2019\u00eatre sans fin. D\u00e8s les toutes premi\u00e8res pages, les \u00e9v\u00e9nements se succ\u00e8dent de mani\u00e8re attendue et convenue\u00a0: Irene oscille toujours entre le d\u00e9sir de ne plus jamais c\u00f4toyer Clare (\u00ab\u00a0She was through with Clare Kendry\u00a0\u00bb [Larsen, 2004, p. 21]) et celui, irr\u00e9sistible, de garder contact avec elle (\u00ab\u00a0At that moment it seemed a dreadful thing to think of never seeing Clare Kendry again\u00a0\u00bb [Larsen, 2004, p. 20]). <em>Passing<\/em> est ainsi l\u2019histoire d\u2019un univers r\u00e9gl\u00e9 et m\u00e9canique, une pi\u00e8ce \u00e0 jouer et \u00e0 rejouer invariablement, un r\u00e9cit programm\u00e9 d\u2019avance o\u00f9 les personnages font figure de marionnettes imperturbables. \u00c0 l\u2019image de la vie d\u2019Irene, la structure narrative de <em>Passing<\/em> semble banale, voire lassante.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Pourtant, il y a bel et bien une fissure, une menace que tout s\u2019\u00e9croule, que le flegme devienne emportement, que la col\u00e8re trouble la qui\u00e9tude et l\u2019apparente monotonie de l\u2019univers d\u2019Irene. Cette menace para\u00eet d\u2019abord inoffensive tant est banalis\u00e9e la col\u00e8re du personnage. Par une curieuse contradiction, la col\u00e8re d\u2019Irene est taboue mais on la retrouve partout. Il faut dire que le traitement de l\u2019\u00e9motion rel\u00e8ve presque exclusivement d\u2019une nomination explicite par la voix narrative. La col\u00e8re est si souvent nomm\u00e9e qu\u2019on ne croirait pas utile d\u2019y accorder de l\u2019attention. Les mots \u00ab\u00a0anger\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0annoyance\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0irritation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0resentment\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0rage\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0fury\u00a0\u00bb, \u00e0 force d\u2019\u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, deviennent en quelque sorte naturels, invisibles\u00a0: Irene est constamment f\u00e2ch\u00e9e (ou \u00e0 tout le moins contrari\u00e9e), et pour des raisons qui sont le plus souvent anodines. \u00c0 l\u2019id\u00e9e de revoir Clare alors qu\u2019elle a un horaire charg\u00e9, Irene \u00e9prouve une irritation grandissante (Larsen, 2004, p. 21); \u00e0 discuter autour d\u2019un th\u00e9 avec Clare et leur copine Gertrude, elle devient subitement pleine de ressentiment (Larsen, 2004, p. 24); \u00e0 se disputer avec son mari \u00e0 propos de l\u2019\u00e9ducation sexuelle de leurs fils, elle est furieuse puis s\u2019exhorte au calme en tentant de r\u00e9primer sa col\u00e8re (Larsen, 2004, p. 45). Un tel proc\u00e9d\u00e9 octroie certes \u00e0 la voix narrative un pouvoir important\u00a0: \u00ab\u00a0le narrateur a pour fonction de r\u00e9v\u00e9ler plus que ce qu\u2019Irene peut elle-m\u00eame se risquer \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler\u00a0\u00bb (Butler, 2009, p. 173). La narration permet \u00e0 la lectrice de bien saisir l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel d\u2019Irene, mais pose vite un pi\u00e8ge en transformant la divulgation en simple g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9\u00a0: par les multiples r\u00e9p\u00e9titions, la col\u00e8re peut \u00eatre ignor\u00e9e ou sembler sans cons\u00e9quence. Du reste, le quotidien d\u2019Irene \u00e9tant plac\u00e9 sous le signe de l\u2019artifice, on assiste \u00e0 une d\u00e9personnalisation du personnage. Puisque c\u2019est la prochaine tasse de th\u00e9 \u00e0 prendre qui compte, on a du mal \u00e0 cerner qui est vraiment Irene\u00a0: hormis son besoin de s\u00e9curit\u00e9, peu de choses nous sont dites \u00e0 son sujet. Paradoxalement, seule la col\u00e8re l\u2019humanise. Dans sa personnalit\u00e9 et son univers aseptis\u00e9s, on trouve une nouvelle forme de <em>passage<\/em>, une nouvelle fronti\u00e8re\u00a0: Irene <em>passe<\/em> pour une femme calme, exemplaire et rang\u00e9e alors qu\u2019elle cache une profonde col\u00e8re.\u00a0<\/p>\n<p>Il faut donc s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la condamnation de l\u2019affect qui marque le roman tout entier. Il y a fort \u00e0 parier que la col\u00e8re d\u2019Irene est banalis\u00e9e au nom d\u2019une politesse, d\u2019une retenue relevant \u00e0 la fois des personnages et de la narration. Irene tait constamment ses sentiments: \u00ab\u00a0Inside the shop, she stilled the trembling of her lips and drove back her rising anger\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 46). Tout acte ou toute parole qui ne s\u2019inscrit pas dans le d\u00e9roulement de la routine bourgeoise est profond\u00e9ment refoul\u00e9. Mais il y a plus encore\u00a0: on a affaire \u00e0 un camouflage des \u00e9motions <em>dans la narration<\/em>. Malgr\u00e9 la nomination fr\u00e9quente de certaines actions et certains mots li\u00e9s au continuum de la col\u00e8re, la voix narrative \u00e9vacue \u00e0 coup s\u00fbr de nombreuses informations. Faisant \u00e9cho \u00e0 la structure rigoureuse de l\u2019intrigue et \u00e0 l\u2019autocensure \u00e9motive d\u2019Irene, les phrases de <em>Passing<\/em> sont marqu\u00e9es par une importante \u00e9conomie de mots, elles sont courtes et s\u00e8ches et restent souvent inachev\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0How savagely she had clawed those boys [\u2026] And how deliberately she had \u2013\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 3). On trouve dans <em>Passing<\/em> un mutisme, quelque chose de l\u2019ordre d\u2019un silence oblig\u00e9, la pr\u00e9sence d\u2019une rage folle sous la surface lisse et bien r\u00e9gl\u00e9e. La col\u00e8re est nomm\u00e9e (par l\u2019instance narrative, mais pas par le personnage) et pourtant enfouie (par les deux), comme si la r\u00e9p\u00e9tition du mot faisait \u00e9cran \u00e0 une r\u00e9elle pr\u00e9sence de l\u2019\u00e9motion, comme si sa seule mention exposait d\u00e9j\u00e0 au pire. Du reste, la r\u00e9pression presque maladive indique un malaise\u00a0: sous ces manifestations \u00ab\u00a0banales\u00a0\u00bb il y a peut-\u00eatre une col\u00e8re fond\u00e9e, des d\u00e9bordements \u00e0 pr\u00e9voir, une menace plus importante qu\u2019elle ne le semblait a priori. Sous la col\u00e8re nomm\u00e9e et donc banalis\u00e9e en couve une autre, celle-l\u00e0 dangereuse, explosive. On peut alors voir appara\u00eetre un second niveau de sens, une deuxi\u00e8me intrigue, comme un sous-texte qui \u00e9merge.<\/p>\n<h2>Le th\u00e9\u00e2tre de la col\u00e8re<\/h2>\n<p>L\u2019expression de la col\u00e8re proc\u00e8de dans <em>Passing<\/em> d\u2019un appel au th\u00e9\u00e2tral, \u00e0 la performance. Le jeu convenu d\u2019Irene, celui qui r\u00e9git pr\u00e9tendument son existence, est lentement remplac\u00e9 par l\u2019\u00e9mergence d\u2019un exc\u00e8s, d\u2019une outrance. R\u00e9prim\u00e9e et banalis\u00e9e, la col\u00e8re menace n\u00e9anmoins d\u2019exploser, elle <em>d\u00e9borde<\/em> dans le r\u00e9cit qu\u2019on croyait m\u00e9canique. Porteuse d\u2019un d\u00e9r\u00e8glement progressif du discours, elle fait jaillir le d\u00e9sordre. Ce qui devait demeurer masqu\u00e9 devient public, se transforme en spectacle.<\/p>\n<p>Les toutes premi\u00e8res pages du roman sont, \u00e0 cet effet, r\u00e9v\u00e9latrices. Dans la chaleur \u00e9touffante d\u2019ao\u00fbt, Irene fait des courses lorsqu\u2019elle aper\u00e7oit un homme tomber du sixi\u00e8me \u00e9tage d\u2019un immeuble. Cette chute, qui annonce la sc\u00e8ne finale du roman, est int\u00e9ressante dans la mesure o\u00f9 elle ne trouve aucune suite. De l\u2019homme qui g\u00eet au sol tout pr\u00e8s d\u2019Irene, on ne saura rien du tout\u00a0: \u00ab\u00a0Was the man dead, or only faint? Someone asked her. But Irene didn\u2019t know and didn\u2019t try to discover. She edged her way out of the increasing crowd, feeling disagreeably damp and sticky and soiled from contact with so many sweating bodies\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 4). Le corps qui chute, qui <em>tombe<\/em>, au sol comme dans le texte, est vite effac\u00e9 sans autre explication. Toute l\u2019attention est plut\u00f4t port\u00e9e vers le besoin irr\u00e9pressible qu\u2019a Irene de quitter la sc\u00e8ne\u00a0: la chaleur est insupportable, les corps transpirent, il reste encore des courses \u00e0 faire. Irene n\u2019\u00e9prouve pas seulement du d\u00e9sint\u00e9r\u00eat devant le drame qui vient de se jouer sous ses yeux\u00a0: elle doit partir, fuir cet \u00e9v\u00e9nement \u00e9trange, ce corps surgi de nulle part. Sa vie bien remplie ne supporte pas une telle perturbation. Et l\u2019homme, il faut le rappeler, n\u2019est pas victime d\u2019une crise cardiaque ou d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qu\u2019on pourrait qualifier d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0ordinaire\u00a0\u00bb. Sa chute rel\u00e8ve du spectaculaire, de la mise en sc\u00e8ne. Son corps s\u2019<em>expose<\/em>.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qui donne le ton. Par la suite, Larsen multiplie les passages o\u00f9 l\u2019exc\u00e8s menace la rigidit\u00e9 de l\u2019intrigue, o\u00f9 la retenue dispara\u00eet pour faire bri\u00e8vement place \u00e0 la f\u00e9brilit\u00e9 et \u00e0 l\u2019exag\u00e9ration. D\u2019abord simple manifestation physique (\u00ab\u00a0Brilliant red patches flamed in Irene Redfield\u2019s warm olive cheeks\u00a0\u00bb [Larsen, 2004, p. 3]) ou action furtive et \u00e9touff\u00e9e (\u00ab\u00a0Irene hung up the receiver with an emphatic bang, her thoughts immediately filled with self-reproach\u00a0\u00bb [Larsen, 2004, p. 22]), l\u2019expression de la col\u00e8re devient de plus en plus marqu\u00e9e, les \u00e9v\u00e9nements d\u2019abord innocents ou m\u00eame insignifiants prenant graduellement un nouveau sens. Plac\u00e9s l\u2019un \u00e0 la suite de l\u2019autre, les \u00e9clats de col\u00e8re guident l\u2019intrigue vers son d\u00e9nouement tragique, notamment en ce qu\u2019ils paraissent de plus en plus outranciers. Ils annoncent une fin brutale et th\u00e9\u00e2trale, o\u00f9 la rage et la mort \u00e9clatent au grand jour.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la retenue et le tabou, Irene pose en effet des gestes inusit\u00e9s en regard du <em>r\u00f4le<\/em> qu\u2019elle devrait jouer\u00a0: la femme distingu\u00e9e et bien mise devient nerveuse et f\u00e9brile.\u00a0 Lorsque John Bellew, lors d\u2019une sc\u00e8ne terrorisante, blague \u00e0 propos de Clare, affirmant que la peau de sa femme s\u2019assombrit avec le temps et qu\u2019elle pourrait un jour devenir compl\u00e8tement noire (rappelons que Bellew est raciste et qu\u2019il ignore que Clare est effectivement Noire), Irene \u00e9clate d\u2019un rire d\u00e9mesur\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>He roared with laugher. Clare ringing bell-like laugh joined his. Gertrude after another uneasy shift in her seat added her shrill one. Irene who had been sitting with lips tightly compressed, cried out\u00a0: \u201cThat\u2019s good!\u201d and gave way to gales of laughter. She laughed and laughed and laughed. Tears ran down her cheeks. Her side ached. Her throat hurt. She laughed on and on and on, long after the others had subsided. Until, catching sight of Clare\u2019s face, the need for a more quiet enjoyment of this priceless joke, and for caution, struck her. At once she stopped [\u2026] This wasn\u2019t funny [\u2026] In Irene, rage had not retreated (Larsen, 2004, p. 29-30). \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Frappe, dans cet extrait, le temps que met Irene avant de commencer \u00e0 rire. La (fausse) rigolade est d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9e depuis un bon moment lorsque la jeune femme explose \u00e0 son tour. Le caract\u00e8re simul\u00e9 d\u2019un tel \u00e9clat est on ne peut plus clair\u00a0: le rire d\u2019Irene masque avant toute chose la col\u00e8re devant les propos ignobles de Bellew. Il est feint et calcul\u00e9, il trouble le bon d\u00e9roulement de la rencontre entre amis. Le rire constitue une menace\u00a0: il risque de rendre la col\u00e8re <em>publique<\/em>, de d\u00e9ranger la sc\u00e8ne, de faire jaillir la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Plus encore, au fil des pages, la col\u00e8re \u00e9merge et conduit \u00e0 des explosions plus fracassantes. Celles-ci envahissent \u00e0 la fois le texte et la vie du personnage, jusqu\u2019\u00e0 faire para\u00eetre outranciers les agissements d\u2019Irene. La col\u00e8re du personnage explose sans crier gare, devient toujours plus violente, jusqu\u2019\u00e0 susciter l\u2019incompr\u00e9hension de la lectrice. Comme lors d\u2019une sc\u00e8ne \u00e9trange, alors qu\u2019Irene croit son mari coupable d\u2019une relation adult\u00e8re avec Clare, sans toutefois disposer d\u2019indices confirmant son intuition\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Actually, she didn\u2019t count. She was, to him, only the mother of his sons. That was all. Alone she was nothing. Worse. An obstacle.<\/p>\n<p>Rage boiled up in her.<\/p>\n<p>There was a slight crash. On her floor at her feet lay the shattered cup. Dark stains dotted the bright rug. Spread. The chatter stopped. Went on. Before her, Zulena gathered up the white fragments (Larsen, 2004, p. 73).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La col\u00e8re, comme le souligne Judith Butler, se r\u00e9pand subitement dans le texte comme le th\u00e9 se r\u00e9pand au sol, sorte de tache de sang \u00e0 nettoyer rapidement (Butler, 2009, p. 178). Int\u00e9ressant, ici, comment elle monte en Irene tout en \u00e9tant \u00e9touff\u00e9e\u00a0: il y a achoppement dans la narration, comme si la tasse bris\u00e9e surgissait d\u2019ailleurs, sans que personne la touche. La lectrice <em>sait<\/em> qu\u2019Irene a bris\u00e9 la tasse; n\u00e9anmoins, l\u2019ellipse fait que, sans autres d\u00e9tails, l\u2019incident pourrait para\u00eetre ext\u00e9rieur au personnage. Vite, surtout, il faut ramasser les d\u00e9g\u00e2ts\u00a0: les morceaux sont balay\u00e9s par la domestique d\u00e8s qu\u2019ils ont touch\u00e9 le sol. Ils miment, voire incarnent une f\u00e9brilit\u00e9 qu\u2019on ne voudrait pas voir \u00e9merger. Irene, du reste, annonce la fin de <em>Passing<\/em>\u00a0: si la col\u00e8re en vient \u00e0 se r\u00e9pandre <em>pour vrai<\/em>, si elle vient troubler l\u2019ordre et la rigidit\u00e9 autant du texte que de la petite soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9peinte, alors il faut l\u2019\u00e9touffer une fois pour toutes, il faut faire dispara\u00eetre Clare. Celle-ci constitue en effet une double menace\u00a0: elle pourrait \u00e0 tout moment d\u00e9voiler son identit\u00e9 secr\u00e8te, mais aussi rendre visible la rage enfouie d\u2019Irene. Ainsi, la contrari\u00e9t\u00e9 et la subtile irritation deviennent graduellement col\u00e8re et indignation puis rage et fureur, transformant Irene en personnage irrationnel et incontr\u00f4lable. L\u2019\u00e9v\u00e9nement, \u00e0 la fois \u00e9norme et infime (en t\u00e9moigne le quasi-oxymore \u00ab\u00a0slight crash\u00a0\u00bb), signale la fin d\u2019un monde.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, Irene tente de rester sto\u00efque, de sauver le jeu\u00a0: \u00ab\u00a0She wanted no empty spaces of time in which her mind would immediately return to that horror which she had not yet gathered sufficient courage to face. Pouring tea properly and nicely was an occupation that required a kind of well-balanced attention \u00bb (Larsen, 2004, p. 71). Il lui faut r\u00e9p\u00e9ter la routine, ex\u00e9cuter les actions famili\u00e8res, maintenir intact ce qui menace de s\u2019\u00e9crouler\u00a0: \u00ab\u00a0She went on pouring. Made repetitions of her smile. Answered questions. Manufactured conversations\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 72). Int\u00e9ressant, ici, comme la fronti\u00e8re est mince entre le fait de <em>verser<\/em> (\u00ab\u00a0pouring\u00a0\u00bb) et de <em>renverser<\/em> du th\u00e9. Le premier geste symbolise l\u2019ordre et le deuxi\u00e8me, l\u2019exact contraire. On n\u2019est pas bien loin de la tension entre les couleurs de peau: entre blanc et noir, entre oppresseur et opprim\u00e9 se trouve une ligne bien fragile&#8230; Irene ne parvient plus \u00e0 masquer la douleur et la col\u00e8re qui l\u2019affligent, remettant sa vie enti\u00e8re en question. Elle craque, son agitation l\u2019emporte, elle s\u2019abandonne aux larmes et aux tremblements\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Sitting there alone in the forsaken dining-room, unconsciously pressing the hands lying in her lap, tightly together, she was seized by a convulsion of shivering [\u2026]\u00a0Surely, she was going mad with fear and suspicion. She must not work herself up. She must not! Where were all the self-control, the common sense, that she was so proud of? Now, if ever, was the time for it (Larsen, 2004, p. 84).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On peut \u00e9videmment questionner de telles r\u00e9actions, se demander pourquoi Irene devient si \u00e9motive pour ce qui n\u2019est au fond qu\u2019une intuition. Quoi qu\u2019il en soit, le d\u00e9sir de vengeance est l\u00e0, Irene souhaitant en quelque sorte la mort de Clare\u00a0: \u00ab\u00a0She wanted to be free of her, and of her furtive comings and goings. If something would happen\u2026 Anything. She didn\u2019t care what. Not even if it were that Clare\u2019s Margery<a id=\"footnoteref3_pr7m7ll\" class=\"see-footnote\" title=\" Margery est la fille de Clare. Elle n\u2019est jamais pr\u00e9sente dans l\u2019action. Le \u00ab\u00a0r\u00e9sultat\u00a0\u00bb du m\u00e9tissage entre Clare et Bellew est hors texte, lui-m\u00eame tabou. \" href=\"#footnote3_pr7m7ll\">[3]<\/a> were ill, or dying. Not even if Bellew should discover \u2013 \u00bb (Larsen, 2004, p. 78). Le texte lui-m\u00eame subit cette agitation, les phrases devenant de plus en plus syncop\u00e9es, les \u00e9v\u00e9nements d\u00e9boulant \u00e0 une vitesse folle, comme le tic-tac fr\u00e9n\u00e9tique de l\u2019horloge\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0The clock chimed. One. Two. Three. Four. Five. Six\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 75).\u00a0<\/p>\n<p>La mort de Clare, tout ambigu\u00eb qu\u2019elle soit, est int\u00e9ressante puisqu\u2019elle fait surgir une derni\u00e8re fois le spectaculaire : \u00ab\u00a0What happened next, Irene Redfield never afterwards allowed herself to remember. Never clearly. One moment Clare had been there, a vital glowing thing, like a flame of red and gold. The next she was gone\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 91). Mourir d\u00e9fenestr\u00e9e, voil\u00e0 qui n\u2019est pas banal, qui rel\u00e8ve \u00e0 la fois de l\u2019\u00e9trange et du tragique. Clare dispara\u00eet, litt\u00e9ralement\u00a0: il ne reste plus rien d\u2019elle, pas m\u00eame de corps \u00e0 ramasser comme les morceaux de la tasse de th\u00e9 fracass\u00e9e. Et pourtant, tout en aboutissant \u00e0 un non-dit, \u00e0 un vide textuel qui oblige \u00e0 la supposition, <em>Passing<\/em> se termine comme il a commenc\u00e9, sur une travers\u00e9e du priv\u00e9 au public, sur une volont\u00e9 d\u2019exposition et d\u2019exhibition, et sur une <em>chute<\/em> r\u00e9elle et symbolique. Le corps de Clare, sans \u00eatre d\u00e9crit une fois au sol \u2013 c\u2019est comme s\u2019il s\u2019\u00e9tait volatilis\u00e9 \u2013, a \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 vers l\u2019ext\u00e9rieur, a fait irruption dans le domaine public. Tout en \u00e9touffant une fois pour toutes la tension qui a fait \u00e9voluer l\u2019intrigue du roman, il d\u00e9voile officiellement l\u2019identit\u00e9 cach\u00e9e de la jeune femme. Il symbolise ainsi la fin du <em>passage<\/em>, comme s\u2019il rendait Clare \u00e0 sa v\u00e9ritable race. Surtout, il expose ce qui avait \u00e9t\u00e9 jusque-l\u00e0 profond\u00e9ment refoul\u00e9, il met au jour l\u2019immense violence contenue et accumul\u00e9e au fil des pages. Il s\u2019impose comme une ultime explosion.<\/p>\n<p>Ce qui devait donc \u00eatre r\u00e9p\u00e9tition et rigidit\u00e9 devient nervosit\u00e9 et perte de contr\u00f4le. Au-del\u00e0 des \u00e9v\u00e9nements isol\u00e9s, des \u00e9clats et des corps surgis, diff\u00e9rentes pr\u00e9occupations esth\u00e9tiques et textuelles mettent la col\u00e8re en sc\u00e8ne\u00a0: la structure de <em>Passing<\/em> se d\u00e9r\u00e8gle, les sc\u00e8nes deviennent plus courtes, l\u2019ordre des \u00e9v\u00e9nements est d\u00e9rang\u00e9, la temp\u00e9rature change<a id=\"footnoteref4_0yhi65i\" class=\"see-footnote\" title=\" La chaleur \u00e9touffante qui avait marqu\u00e9 les premi\u00e8res parties du roman c\u00e8de le pas \u00e0 la f\u00e9brilit\u00e9 des F\u00eates et de l\u2019hiver\u00a0: \u00ab\u00a0Christmas, with its unreality, its haectic rush, its false gaiety, came and went\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 77), jusqu\u2019\u00e0 cette temp\u00eate de neige qui fait virevolter les flocons de neige durant la sc\u00e8ne finale. La chaleur, on le sait, constitue pourtant un symbole admis de la col\u00e8re et de la passion en g\u00e9n\u00e9ral.\" href=\"#footnote4_0yhi65i\">[4]<\/a>. En fait, la col\u00e8re impose un double niveau de jeu, elle <em>superpose<\/em> deux mises en sc\u00e8ne\u00a0: le jeu convenu qui r\u00e9glait froidement l\u2019existence d\u2019Irene est boulevers\u00e9 par l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle pi\u00e8ce, par l\u2019irruption d\u2019un nouveau sc\u00e9nario et d\u2019une nouvelle performance \u00e0 livrer. Irene devient une caricature d\u2019elle-m\u00eame, sa col\u00e8re exacerbe le ridicule de la premi\u00e8re mise en sc\u00e8ne, de son existence convenue. Le drame bourgeois se mue en trag\u00e9die.\u00a0<\/p>\n<p>Il n\u2019y aurait \u00e9videmment pas de double mise en sc\u00e8ne, pas de <em>duplicit\u00e9<\/em>, sans la relation ambigu\u00eb qui lie Irene \u00e0 Clare. C\u2019est Clare qui fait \u00e9merger la col\u00e8re d\u2019Irene, qui d\u00e9r\u00e8gle tout son univers. D\u00e8s la premi\u00e8re page du roman, Clare impose une menace, et Irene le sent tr\u00e8s bien qui refuse d\u2019ouvrir la lettre qu\u2019elle vient de recevoir de son amie\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0She was wholly unable to comprehend such an attitude towards danger as she was sure the letter\u2019s contents would reveal; and she disliked the idea of opening and reading it\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 1). Il y a tout lieu de croire que Clare renvoie \u00e0 Irene l\u2019image de sa propre captivit\u00e9. Sous les tasses de th\u00e9 et les parties de bridge, n\u2019y a-t-il pas, au fond, qu\u2019un vide? Prise dans le jeu des apparences, Irene n\u2019en demeure pas moins une femme noire dont l\u2019identit\u00e9, je l\u2019ai soulign\u00e9 plus haut, se r\u00e9sume \u00e0 un mode de vie pr\u00e9cis et circonscrit. Difficile de savoir qui elle est vraiment, quelles sont ses aspirations. Elle incarne un personnage fig\u00e9 et r\u00e9duit \u00e0 incarner des conventions sociales. Dans le m\u00e9tissage, la mobilit\u00e9 sociale qu\u2019elle sugg\u00e8re, Clare, quant \u00e0 elle, trouble le statu quo. Son <em>passage <\/em>d\u00e9stabilise la s\u00e9curit\u00e9 et le confort d\u2019Irene, suscitant du coup un danger. Clare renvoie, comme un miroir, l\u2019id\u00e9e selon laquelle Irene r\u00e9prime toute passion, toute \u00e9motion, toute force de vie. En <em>passant<\/em>, en \u00e9tant tout \u00e0 la fois noire et blanche, Clare met au point un jeu de transgression et de subversion qui n\u2019est pas sans contraster avec l\u2019immobilisme, la vacuit\u00e9 identitaire d\u2019Irene. Cette derni\u00e8re est coinc\u00e9e dans un jeu \u00e0 jouer \u00e0 la perfection\u00a0: boire du th\u00e9, organiser des bals de bienfaisance, porter de belles robes. Il y a chez elle un conflit de nature \u00ab\u00a0historique\u00a0\u00bb (Butler, 2009, p. 183), la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre loyale \u00e0 sa \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb, \u00e0 son mariage et \u00e0 ses enfants tout en aspirant, sans doute, <em>\u00e0 autre chose<\/em>. Clare renvoie \u00e0 Irene l\u2019inconfort de son statut de femme noire, statut qui paraissait de prime abord parfaitement assum\u00e9. Peut-on voir l\u00e0 la source de la col\u00e8re? Serait-ce l\u2019apparente libert\u00e9 raciale de Clare qui provoquerait la col\u00e8re d\u2019Irene, col\u00e8re qui serait alors masqu\u00e9e derri\u00e8re un d\u00e9sir de s\u00e9curit\u00e9 toujours plus fort, mais aussi derri\u00e8re une irrationalit\u00e9 grandissante? Serait-ce \u00e0 tout le moins dans cette hybridit\u00e9 raciale que na\u00eetraient les sentiments ambigus d\u2019Irene, jusqu\u2019\u00e0 faire surgir la violence? La n\u00e9cessit\u00e9 de prot\u00e9ger Clare contre son mari raciste \u00e9branle la protagoniste de <em>Passing\u00a0<\/em>et l\u2019oblige \u00e0 faire face \u00e0 l\u2019oppression dont elle est, malgr\u00e9 elle, victime\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Sitting alone in the quiet living-room in the pleasant fire-light, Irene Redfield wished, for the first time in her life, that she had not been born a Negro. For the first time she suffered and rebelled because she was unable to disregard the burden of race. It was, she cried silently, enough to suffer as a woman, an individual, on one\u2019s own account, without having to suffer for the race as well. It was a brutality, and undeserved. Surely, no other people so cursed as Ham\u2019s dark children [sic]\u00a0(Larsen, 2004, p. 78).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En paraissant blanche, en paraissant libre, Clare exige d\u2019Irene qu\u2019elle pose un regard sur sa propre identit\u00e9. Elle d\u00e9voile une marque d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 qu\u2019Irene voudrait sans doute taire. Au fond, dit Clare, l\u2019h\u00e9ritage racial, m\u00eame dissimul\u00e9 derri\u00e8re une peau p\u00e2le et d\u2019importants moyens financiers, constitue une tare, une souffrance.\u00a0<\/p>\n<p>On assiste, dans <em>Passing<\/em>, \u00e0 la repr\u00e9sentation d\u2019une col\u00e8re feutr\u00e9e, dissimul\u00e9e derri\u00e8re un univers faste et riche que peu d\u2019auteurs noirs, avant Nella Larsen, avaient mis en sc\u00e8ne (Tate, 2007). Cette bourgeoisie \u00e9mergente, malgr\u00e9 les moyens dont elle dispose, ne peut se soustraire au racisme. \u00ab\u00a0Dad, why is it that they only lynch coloured people?\u00a0\u00bb (Larsen, 2007, p. 82) demande Ted, le fils d\u2019Irene. Malgr\u00e9 les belles robes, le confort mat\u00e9riel et la classe sociale, l\u2019oppression raciale est toujours bien pr\u00e9sente\u00a0: c\u2019est Clare, pr\u00e9cis\u00e9ment, qui permet de l\u2019exposer au grand jour. \u00catre Noire, en somme, pose probl\u00e8me\u00a0: qu\u2019on fasse semblant d\u2019accepter sa n\u00e9gritude ou qu\u2019on joue vainement \u00e0 \u00eatre Blanche, on demeure l\u2019objet d\u2019une haine historique. Et on est, m\u00eame si on tente de le cacher, en col\u00e8re. Dans un roman o\u00f9 pr\u00e9dominent \u00ab\u00a0l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du signe, la multiplicit\u00e9 du sens, la polys\u00e9mie de l\u2019interpr\u00e9tation\u00a0\u00bb (Murat, 2010, p. 8), la col\u00e8re et la violence sont \u00e0 leur tour porteuses d\u2019une dualit\u00e9 et \u00e9mergent de mani\u00e8re oblique\u00a0: si elles ne sont pas bonnes \u00e0 dire, elles envahissent le texte de Larsen avec une force peu commune. \u00c0 la mani\u00e8re des races qui s\u2019entrechoquent et s\u2019entrecroisent, elles constituent un passage, une fronti\u00e8re, elles sugg\u00e8rent une hybridit\u00e9 m\u00e9taphorique entre deux mondes qu\u2019on croyait jusque-l\u00e0 irr\u00e9conciliables.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Butler, Judith. 2009. \u00ab\u00a0\u201cPassing\u201d, \u201cQueering\u201d\u00a0: le d\u00e9fi psychanalytique de Nella Larsen\u00a0\u00bb, dans <em>Ces corps qui comptent. De la mat\u00e9rialit\u00e9 et des limites discursives du sexe<\/em>, traduit de l\u2019anglais par Charlotte Nordmann, Paris\u00a0: \u00c9ditions Amsterdam, p. 171-193.<\/p>\n<p>Davis, Angela. 1983. <em>Femmes, race et classe<\/em>, traduit de l\u2019anglais par Dominique Taffin, Paris\u00a0: Des femmes, 341 p.\u00a0<\/p>\n<p>Gallego Duran, Maria del Mar. 2003. <em>Passing Novels in the Harlem Renaissance\u00a0: Identity Politics and Textual Strategies<\/em>, M\u00fcnster\u00a0: Lit Verlag, coll. \u00ab\u00a0Forecast\u00a0\u00bb, 214 p.<\/p>\n<p>Hutchinson, Georges (dir.). 2007. <em>The Cambridge Companion to the Harlem Renaissance<\/em>, New York\u00a0: Cambridge University Press, 272 p.<\/p>\n<p>Larsen, Nella. 2004 (1929). <em>Passing<\/em>, New York\u00a0: Dover Publications, 94 p.<\/p>\n<p>Locke, Alain. 2010 (1925). \u00ab\u00a0Enter the New Negro\u00a0\u00bb, <em>National Humanities Center <\/em>[en ligne], <a href=\"http:\/\/nationalhumanitiescenter.org\/pds\/maai3\/migrations\/text8\/lockenewnegro.pdf\">http:\/\/nationalhumanitiescenter.org\/pds\/maai3\/migrations\/text8\/lockenewn&#8230;<\/a>.<\/p>\n<p>Miller, Ericka. 2000. <em>The Other Reconstruction\u00a0: Where Violence and Womanhood Meet in the Writings of Wells-Barnet, Grimk\u00e9, and Larsen<\/em>, New York\u00a0: Garland Pub, 153 p.<\/p>\n<p>Murat, Laure. 2010. \u00ab\u00a0Pr\u00e9face\u00a0\u00bb, dans Nella Larsen, <em>Clair-obscur<\/em>, traduit de l\u2019anglais par Guillaume Villeneuve, Paris\u00a0: Flammarion, p. 7-29.<\/p>\n<p>Tate, Claudia. 2007. \u00ab\u00a0Nella Larsen\u2019s <em>Passing <\/em>: A Problem of Interpretation\u00a0\u00bb, dans Nella Larsen, <em>Passing<\/em> (\u00e9dition critique sous la direction de Carla Kaplan), New York, W.W. Norton &amp; Company, p. 342-350.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_xdp7mp7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_xdp7mp7\">[1]<\/a> Difficile de trouver un \u00e9quivalent fran\u00e7ais au terme \u00ab\u00a0passing\u00a0\u00bb, cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tant sp\u00e9cifiquement \u00e9tats-unienne. En fran\u00e7ais, le roman Passing est devenu Clair-obscur, ce qui exprime assez bien la difficult\u00e9 de traduction. J\u2019utiliserai la traduction litt\u00e9rale du mot \u00ab\u00a0passing\u00a0\u00bb, passer, tout en reconnaissant que cette formule trouve peu d\u2019\u00e9chos chez un lectorat francophone.<\/p>\n<p id=\"footnote2_an8pby7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_an8pby7\">[2]<\/a> Une pr\u00e9cision s\u2019impose d\u2019embl\u00e9e\u00a0: d\u00e8s qu\u2019il a un arri\u00e8re-grand-parent noir (ce qui constitue donc 1\/8 de son bagage g\u00e9n\u00e9tique), un individu \u00e9tats-unien est lui-m\u00eame consid\u00e9r\u00e9 comme noir d\u2019un point de vue l\u00e9gal. Le certificat de naissance annonce alors une \u00ab\u00a0personne de couleur\u00a0\u00bb. Voir Davis 1983.<\/p>\n<p id=\"footnote3_pr7m7ll\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_pr7m7ll\">[3]<\/a> Margery est la fille de Clare. Elle n\u2019est jamais pr\u00e9sente dans l\u2019action. Le \u00ab\u00a0r\u00e9sultat\u00a0\u00bb du m\u00e9tissage entre Clare et Bellew est hors texte, lui-m\u00eame tabou.<\/p>\n<p id=\"footnote4_0yhi65i\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_0yhi65i\">[4]<\/a> La chaleur \u00e9touffante qui avait marqu\u00e9 les premi\u00e8res parties du roman c\u00e8de le pas \u00e0 la f\u00e9brilit\u00e9 des F\u00eates et de l\u2019hiver\u00a0: \u00ab\u00a0Christmas, with its unreality, its haectic rush, its false gaiety, came and went\u00a0\u00bb (Larsen, 2004, p. 77), jusqu\u2019\u00e0 cette temp\u00eate de neige qui fait virevolter les flocons de neige durant la sc\u00e8ne finale. La chaleur, on le sait, constitue pourtant un symbole admis de la col\u00e8re et de la passion en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Gibeau, Ariane. 2013. \u00ab La col\u00e8re et son double. Violence et m\u00e9tissages dans Passing de Nella Larsen \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/gibeau-17&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gibeau-17.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 gibeau-17.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-46311246-0c02-4295-815f-00fc8fe6cf2d\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gibeau-17.pdf\">gibeau-17<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gibeau-17.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-46311246-0c02-4295-815f-00fc8fe6cf2d\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017 Les ann\u00e9es 1920 et 1930 voient l\u2019\u00e9mergence du premier mouvement \u00ab\u00a0d\u2019\u00e9mancipation spirituelle\u00a0\u00bb (Locke, 2010) des Africains-Am\u00e9ricains. Qu\u00eate d\u2019affirmation, refus de soumission \u00e0 la supr\u00e9matie blanche et importante revendication de progr\u00e8s social\u00a0: la Renaissance de Harlem, ainsi qu\u2019on la nomme aujourd\u2019hui, sugg\u00e8re un important renouvellement de l\u2019identit\u00e9 noire. L\u2019effervescence n\u2019est pas, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1233,1232,1229],"tags":[159],"class_list":["post-5524","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-frontiere-fictive","category-frontiere-reelle","category-nord-sud","tag-gibeau-ariane"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5524","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5524"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5524\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9030,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5524\/revisions\/9030"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5524"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5524"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5524"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}