{"id":5525,"date":"2024-06-13T19:48:22","date_gmt":"2024-06-13T19:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-poetique-de-lespace-et-lexperience-de-lecriture-dans-les-nourritures-terrestres-dandre-gide\/"},"modified":"2024-09-06T17:23:39","modified_gmt":"2024-09-06T17:23:39","slug":"la-poetique-de-lespace-et-lexperience-de-lecriture-dans-les-nourritures-terrestres-dandre-gide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5525","title":{"rendered":"La po\u00e9tique de l\u2019espace et l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9criture dans \u00ab Les Nourritures terrestres \u00bb d\u2019Andr\u00e9 Gide"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6888\">Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017<\/a><\/h5>\n<p>Parler de l\u2019espace en litt\u00e9rature semble \u00e0 premi\u00e8re vue paradoxal\u00a0: dans la mesure o\u00f9 l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire s\u2019accomplit dans la dur\u00e9e et que la lecture m\u00eame de l\u2019\u0153uvre se fait dans le temps. N\u00e9anmoins, la litt\u00e9rature entretient avec l\u2019espace des rapports fermes et solides, car ce dernier constitue une mati\u00e8re constante dans laquelle certains \u00e9crivains et certains po\u00e8tes puisent leurs sujets de cr\u00e9ation litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>Encore faut-il ajouter que la litt\u00e9rature s\u2019exprime en termes d\u2019espace\u00a0: le vocabulaire spatial offre aux \u00e9crivains des proc\u00e9d\u00e9s d\u2019expression tr\u00e8s riches. D\u00e9nu\u00e9 de sa fonction de localisation, il permet de cr\u00e9er un langage m\u00e9taphorique. Comme en t\u00e9moigne Genette, il peut m\u00eame symboliser l\u2019id\u00e9e du temps ou celle de la religion\u00a0: \u00ab\u00a0Dans ces m\u00e9taphores le plus souvent irr\u00e9fl\u00e9chies (la ligne du parti, les perspectives d\u2019avenir, la distance int\u00e9rieure, le plan divin, etc.), on ne parle pas de l\u2019espace\u00a0: on parle d\u2019autre chose en termes d\u2019espace\u00a0\u00bb (Genette, 1966, p. 102).<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, depuis l\u2019exp\u00e9rience de Mallarm\u00e9 qui a ouvert la po\u00e9sie sur l\u2019espace, l\u2019\u00e9criture se spatialise et se visualise sur l\u2019espace de la page. La spatialisation de l\u2019\u00e9criture atteint d\u2019ailleurs l\u2019un de ses plus hauts points d\u2019accomplissement avec le po\u00e8me <em>Un Coup de d\u00e9s n\u2019abolira jamais le hasard<\/em>. D\u00e8s lors, le langage \u00ab\u00a0s\u2019espace afin que l\u2019espace, en lui, devenu langage se parle et s\u2019\u00e9crive\u00a0\u00bb (Genette, 1966, p. 108). D\u2019ores et d\u00e9j\u00e0, l\u2019espace \u00e9rige une place consid\u00e9rable dans la litt\u00e9rature. Il cesse d\u2019\u00eatre un cadre o\u00f9 se d\u00e9roulent les \u00e9v\u00e8nements pour devenir l\u2019un des objets m\u00eames de l\u2019\u00e9criture moderne.<\/p>\n<p><em>Les Nourritures Terrestres<\/em> d\u2019Andr\u00e9 Gide illustre ce changement de perspective \u00e0 propos de l\u2019espace. Ce r\u00e9cit po\u00e9tique retrace en fait l\u2019itin\u00e9raire spatial d\u2019un personnage-voyageur qui se lance dans un interminable mouvement de changement spatial. La mobilit\u00e9 constante du personnage \u00e9mane \u00e0 vrai dire d\u2019une passion vertigineuse qui le porte \u00e0 changer constamment d\u2019espaces \u00e0 la recherche de nouvelles promesses de bonheur. L\u2019espace constitue ainsi l\u2019enjeu m\u00eame de\u00a0l\u2019\u00e9criture dans l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p>Dans le cadre de cet article, nous mettons l\u2019accent sur la pl\u00e9nitude spatiale dans <em>Les Nourritures terrestres<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire sur l\u2019enrichissement que la diversit\u00e9 spatiale acquiert au personnage-voyageur. Nous cherchons \u00e9galement \u00e0 montrer comment la mobilit\u00e9 spatiale du personnage se manifeste sur le plan de l\u2019\u00e9criture. Pour ce faire, nous tentons d\u2019\u00e9tudier le parcours spatial et son \u00e9volution en termes d\u2019intensit\u00e9 pour d\u00e9boucher sur la spatialisation de l\u2019\u00e9criture et sur le principe de d\u00e9passement qui r\u00e9git l\u2019\u00e9criture dans <em>Les Nourritures terrestres<\/em>.<\/p>\n<h2>Rencontres avec l\u2019espace\u00a0: de l\u2019enrichissement au d\u00e9bordement<\/h2>\n<p>Con\u00e7u dans le roman classique comme le cadre du d\u00e9roulement de l\u2019action, l\u2019espace devient, dans <em>Les Nourritures Terrestres<\/em>, son objet m\u00eame. Il fuit les rep\u00e8res de fixit\u00e9 propres au roman classique et se dote d\u2019 \u00ab\u00a0une conception beaucoup plus mobile, faite de d\u00e9placements et de travers\u00e9es\u00a0\u00bb (Pickering, 1997, p. 244). Ce qui signifie que l\u2019espace gidien perd sa dimension habituelle pour rev\u00eatir une nouvelle fonction d\u00e9finie en termes de mouvement et de d\u00e9placement. Il est moins un cadre pr\u00e9\u00e9tabli qu\u2019un espace en construction, puisqu\u2019il se d\u00e9finit au fur et \u00e0 mesure que le personnage-voyageur se d\u00e9place et avance dans le parcours spatial.<\/p>\n<p>Renouveler l\u2019espace, fuir le lieu pr\u00e9sent, c\u2019est l\u2019objectif qui anime l\u2019ensemble du texte. Inconnu et fuyant, l\u2019espace gidien est \u00e0 d\u00e9couvrir. Il fuit toute saisie v\u00e9ritable et se construit \u00e0 travers la dynamique de d\u00e9placement. Selon la logique gidienne de d\u00e9passement, le cadre spatial est perp\u00e9tuellement vou\u00e9 au changement. Il devient un potentiel d\u2019enrichissement, un stimulus de d\u00e9passement condamn\u00e9 \u00e0 la n\u00e9gation du stade atteint\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est une route \u00e0 \u00e9lire dans un pays de toutes parts inconnu o\u00f9 chacun fait sa d\u00e9couverte de sorte que la plus incertaine dans la plus ignor\u00e9e Afrique est moins douteux encore&#8230; Des bocages ombreux nous attirent. \u00bb (Gide, 1936, p. 20)<\/p>\n<p>Anim\u00e9 par un d\u00e9sir perp\u00e9tuel de d\u00e9passement, le personnage-voyageur suit un parcours spatial infiniment inachev\u00e9. Il visite des pays et les quitte sans nostalgie ni regret, dans l\u2019objectif d\u2019explorer d\u2019autres lieux qui lui sont encore inconnus: \u00ab\u00a0je voyageai, je renaquis avec un \u00eatre neuf, sous un ciel neuf au milieu des choses compl\u00e8tement renouvel\u00e9es\u00a0\u00bb (Gide, p. 180).<\/p>\n<p>Cette dynamique de d\u00e9passement, pr\u00e9alable catalyseur de l\u2019action dans <em>Les Nourritures terrestres<\/em>, explique la diversit\u00e9 et l\u2019inach\u00e8vement du parcours spatial qui se veut illimit\u00e9 et ouvert \u00e0 toute possibilit\u00e9 de renouvellement. Le \u00ab\u00a0Livre III\u00a0\u00bb retrace, en l\u2019occurrence, un itin\u00e9raire marqu\u00e9 par la pluralit\u00e9 et la multiplicit\u00e9 des lieux visit\u00e9s. Cette trajectoire spatiale s\u2019ouvre sur les villes du nord (villa Borgia, Adriatique, Florence, Rome, Naples, Montpellier, Syracuse, Malte) pour d\u00e9boucher sur celles de l\u2019Orient (Biskra, Tunis, Blidah). Le personnage-voyageur s\u2019\u00e9lance dans une exp\u00e9rience tr\u00e8s riche \u00e0 la recherche d\u2019un autre paysage susceptible de cr\u00e9er en lui de nouvelles impressions\u00a0: \u00ab\u00a0Colline de Vincigliata. L\u00e0 j\u2019ai vu pour la premi\u00e8re fois les nuages, je m\u2019en \u00e9tonnai beaucoup \u00bb (Gide, p. 50).<\/p>\n<p>Dans les \u00ab\u00a0Livre VII\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Livre VIII\u00a0\u00bb, le personnage-voyageur opte pour un parcours centr\u00e9 essentiellement sur les villes de l\u2019Orient. Il se pla\u00eet \u00e0 \u00e9num\u00e9rer tous les lieux qu\u2019il a visit\u00e9s au cours de son voyage (Biskra, Tunis, Chetma, El-kantara, Kairouan, Sousse, Chegga, M\u2019rayer, Megarine, Temassine, Enfida). Cette \u00e9num\u00e9ration met en \u00e9vidence la mobilit\u00e9 vertigineuse qui l\u2019anime. Elle met \u00e9galement l\u2019accent sur la diversit\u00e9 qui marque son itin\u00e9raire spatial. Aussi pourrait-on dire que ce qui caract\u00e9rise le plus ce parcours g\u00e9ographique est son \u00e9volution du nord vers l\u2019Orient, c\u2019est-\u00e0-dire de la civilisation au d\u00e9sert, du familier \u00e0 l\u2019exotique. Cette progression dans la d\u00e9couverte du cadre spatial va de pair avec le processus d\u2019int\u00e9gration du [moi]\u00a0dans l\u2019espace.<\/p>\n<p>Le [moi] entre en contact avec le monde qui l\u2019entoure de mani\u00e8re progressive. Son initiation \u00e0 l\u2019espace se fait lors de son voyage \u00e0 Villa Borgh\u00e8se et \u00e0 l\u2019Adriatique. Au cours de cette premi\u00e8re exp\u00e9rience spatiale, nous remarquons l\u2019absence de toute implication subjective et de toute imposition pronominale \u00abje, mon\u00bb. C\u2019est en parlant de Rome et de Florence que le [moi] commence \u00e0 s\u2019afficher\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019ai vu, ma joie, je ne voyais pas\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de la description de Naples que nous pourrons parler de l\u2019implication des sens, jusqu\u2019alors il n\u2019est question ni d\u2019osmose avec la nature ni de synesth\u00e9sie. Plus le personnage-voyageur avance dans l\u2019espace, plus le narrateur d\u00e9ploie un langage fortement modalis\u00e9 dont t\u00e9moigne la redondance de l\u2019adverbe \u00ab\u00a0tr\u00e8s\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Extraordinaire ivresse des cr\u00e9puscules d\u2019\u00e9t\u00e9 sur les places, quand il fait encore tr\u00e8s clair. Exaltation tr\u00e8s sp\u00e9ciale\u00a0\u00bb (Gide, p. 53).<\/p>\n<p>La pl\u00e9nitude spatiale se traduit \u00e0 travers cette saisie sensorielle de l\u2019espace, puisque les sens sont impliqu\u00e9s dans le processus de l\u2019int\u00e9gration spatiale. C\u2019est par le biais de ceux-ci (la vue, l\u2019odorat, l\u2019ou\u00efe et le toucher) que le dehors se trouve int\u00e9rioris\u00e9 et que l\u2019ext\u00e9rieur et l\u2019int\u00e9rieur s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent mutuellement\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Et par une attention subite, simultan\u00e9e de tous les sens, arriver \u00e0 faire (c\u2019est difficile \u00e0 dire) du sentiment m\u00eame de sa vie, la sensation concentr\u00e9e de tout l\u2019attouchement du dehors &#8230; (ou r\u00e9ciproquement). &#8211; j\u2019y suis; l\u00e0 j\u2019occupe ce trou, o\u00f9 s\u2019enfoncent :<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 dans mon oreille :<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0ce bruit continu de l\u2019eau\u00a0; grossi, puis apais\u00e9, de ce vent<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0dans ces pins, intermittent, des sauterelles, etc.<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0dans mes yeux\u00a0:<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0l\u2019\u00e9clat de ce soleil le ruisseau, le mouvement de ces<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0pins&#8230;(tiens, un \u00e9cureuil)&#8230; de mon pied, qui fait un trou<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0dans cette mousse, etc.<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 dans ma chair :<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 (la sensation) de cette humidit\u00e9\u00a0; de cette mollesse de<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 mousse\u00a0; (ah\u00a0! quelle branche me pique\u00a0?&#8230;) de mon<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 front, etc.<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0dans mes narines\u00a0:<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u2026 (chut\u00a0! l\u2019\u00e9cureuil s\u2019approche), etc.\u00a0 (Gide, p. 125)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u00e8s lors, le [moi] fait partie de l\u2019exp\u00e9rience spatiale. En cr\u00e9ant une osmose entre le dedans et le dehors, une certaine r\u00e9ciprocit\u00e9 na\u00eet entre lui et l\u2019espace. Cette int\u00e9gration dans l\u2019espace qui d\u00e9bouche sur une symbiose parfaite entre l\u2019ext\u00e9rieur et l\u2019int\u00e9rieur se traduit dans deux mouvements.<\/p>\n<p>Le premier est celui du \u00ab\u00a0mouvement d\u2019ext\u00e9riorisation\u00a0\u00bb : le moi se projette dans l\u2019espace qui devient le reflet ext\u00e9rieur des fantasmes int\u00e9rieurs. Le personnage-voyageur entre en harmonie avec la nature qui l\u2019entoure. Il ext\u00e9riorise ses sentiments et ses pens\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0je s\u00e8me mon amour sur la vague, ma pens\u00e9e sur la st\u00e9rile plaine des flots, mon amour plonge sur les flots\u00a0\u00bb (Gide, p. 59).<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me est celui du \u00ab\u00a0mouvement d\u2019int\u00e9riorisation\u00a0\u00bb. Le personnage-voyageur s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 d\u00e9guster tous les fruits\u00a0sur lesquels se pose son regard: \u00ab\u00a0<em>Fruits! J\u2019ai mang\u00e9 votre pulpe juteuse\u00a0<\/em>\u00bb (Gide, p. 105). Incorporer les nourritures permet d\u2019int\u00e9rioriser l\u2019espace et de l\u2019int\u00e9grer dans le [moi]. Ce mouvement d\u2019int\u00e9riorisation est aussi traduit dans le \u00ab\u00a0Livre VIII\u00a0\u00bb par le biais du verbe \u00ab\u00a0se recueillir\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Ce que l\u2019on appelle\u00a0: se recueillir&#8230; Etre seul en moi, c\u2019est n\u2019est plus personne\u00a0: je suis peupl\u00e9 &#8211; d\u2019ailleurs je ne suis chez moi que partout. \u00bb (Gide, p. 151)<\/p>\n<p>Le d\u00e9bordement de l\u2019exp\u00e9rience atteint ici son plus haut point d\u2019intensit\u00e9. Le personnage para\u00eet n\u2019\u00eatre jamais seul, car il semble toujours construit de fa\u00e7on multiple. Cette multitude spatiale n\u2019est que l\u2019aboutissement de ce principe de disponibilit\u00e9 qui l\u2019anime tout au long de son parcours\u00a0: \u00ab\u00a0chaque nouveaut\u00e9 doit nous trouver toujours tout entiers disponibles\u00a0\u00bb (Gide, p. 65).<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, cette pl\u00e9nitude spatiale trouve sa parfaite illustration dans les phrases \u00e0 \u00ab\u00a0compartiments\u00a0\u00bb, qui ponctuent l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre. L\u2019emploi de ces phrases \u00ab\u00a0pleines\u00a0\u00bb est ce qui fait, d\u2019ailleurs, la singularit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture dans <em>Les Nourritures Terrestres<\/em>, d\u2019apr\u00e8s l\u2019expression de Marie-Th\u00e9r\u00e8se Veyreng\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On touche ici \u00e0 une propri\u00e9t\u00e9 distinctive de la phrase gidienne, phrase trop pleine et comme bond\u00e9e, charg\u00e9e de sens dans chacun de ses compartiments et que l\u2019\u00e9crivain compare lui-m\u00eame dans son journal \u00e0 la valise de voyage qu\u2019il ne r\u00e9signe pas \u00e0 fermer, voulant y faire entrer toujours autre chose. (Veyreng, 1969, p. 312)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces \u00ab\u00a0phrases pleines\u00a0\u00bb corroborent le foisonnement spatial v\u00e9cu par le personnage-voyageur. Elles traduisent la disponibilit\u00e9 de ce personnage qui s\u2019attarde sur tous les d\u00e9tails susceptibles de faire rena\u00eetre en lui des impressions fugitives. Cette volont\u00e9 de capter les variations \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de l\u2019espace donne lieu \u00e0 des \u00ab\u00a0phrases \u00e0 tiroirs\u00a0\u00bb<a id=\"footnoteref1_py1qn50\" class=\"see-footnote\" title=\"Cette expression est cit\u00e9e par Marie-Th\u00e9r\u00e8se Veyreng, op. cit., p. 133. Voir Ch. Bruneau, La phrase d\u2019art dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise du XIX\u00e8me si\u00e8cle et du XX\u00e8me si\u00e8cle, Port Verlay, Stuttgart, 1955, p. 130.\" href=\"#footnote1_py1qn50\">[1]<\/a>, selon l\u2019expression de Ch. Bruneau :<\/p>\n<blockquote>\n<p>La lumi\u00e8re qui s\u2019infiltrait d\u2019en bas, entre les fentes des volets clos et renvoyait au plafond blanc les reflets verts de la pelouse cette clart\u00e9 du soir m\u2019\u00e9tait la seule chose d\u00e9licieuse, pareille \u00e0 la clart\u00e9 qui para\u00eet douce et charmante, venue entre les feuilles et les eaux, et qui tremble, au seuil des grottes, apr\u00e8s qu\u2019on a longtemps senti vous envelopper leurs t\u00e9n\u00e8bres. (Gide, p. 26)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous avons affaire ici \u00e0 \u00ab\u00a0une phrase pleine\u00a0\u00bb, marqu\u00e9e par le recours \u00e0 la comparaison. Ce proc\u00e9d\u00e9 permet d\u2019ancrer l\u2019espace d\u00e9crit dans un espace-temps qui renvoie au courant romantique. La pr\u00e9sence des adjectifs (clos, blanc, verts, d\u00e9licieuse, douce, charmante) participe, aussi, de cette volont\u00e9 de tout dire, afin de rendre compte de l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience. Le principe de l\u2019ench\u00e2ssement des propositions permet la dilatation spatio-temporelle du concept de lumi\u00e8re dans des topo\u00ef oscillant entre la r\u00eaverie intime (espace du dedans\u00a0: volets, plafond, pelouse) et les confins de l\u2019univers (espace du dehors\u00a0: feuilles, eau, seuil des grottes).<\/p>\n<h2>De l\u2019exp\u00e9rience spatiale \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la page<\/h2>\n<p>Afin de mettre l\u2019accent sur la multiplicit\u00e9 de cette exp\u00e9rience spatiale, Gide se tient par-del\u00e0 une \u00e9nonciation g\u00e9n\u00e9rique syst\u00e9matiquement reconduite. <em>Les Nourritures Terrestres<\/em>\u00a0est une \u0153uvre qui se pr\u00e9sente\u00a0\u00ab\u00a0sous\u00a0les apparences les plus d\u00e9concertantes et d\u00e9routantes qui soient<a id=\"footnoteref2_8np9dl6\" class=\"see-footnote\" title=\"Dans une lettre adress\u00e9e par Beaubourg \u00e0 Andr\u00e9 Gide.\" href=\"#footnote2_8np9dl6\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb (Martin, 1897, p. 35). Elle surprend par l\u2019absence de coh\u00e9sion et d\u2019unit\u00e9 formelle. Chacun des huit \u00ab Livres\u00a0\u00bb qu\u2019elle contient est ind\u00e9pendant l\u2019un de l\u2019autre. Aucune trame narrative ne les encha\u00eene et aucun genre ne les unifie. C\u2019est une \u0153uvre qui frappe par sa singularit\u00e9 et sa volont\u00e9 d\u2019\u00e9chapper aux classifications traditionnelles. Martin dit \u00e0 ce propos que <em>Les Nourritures Terrestres<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0 n\u2019est ni un po\u00e8me, ni un roman\u2026il demande \u00e0 \u00eatre jug\u00e9 comme une manifestation d\u2019art isol\u00e9e et unique\u00a0\u00bb<a id=\"footnoteref3_jhx0uey\" class=\"see-footnote\" title=\"Henri Gheon, Ermitage, mai 1897 (cit\u00e9 par Claude Martin, op. cit., p.35)\" href=\"#footnote3_jhx0uey\">[3]<\/a> (Martin, p. 35).<\/p>\n<p>C\u2019est une \u0153uvre hybride et multig\u00e9n\u00e9rique. Nous y trouvons le genre \u00e9pistolaire qui se manifeste dans \u00ab\u00a0la pr\u00e9face\u00a0\u00bb ainsi que dans \u00ab\u00a0l\u2019envoi\u00a0\u00bb et le genre \u00e9pique dont t\u00e9moigne le fragment sur Tync\u00e9us. Le genre lyrique est \u00e9galement pr\u00e9sent \u00e0 travers \u00ab\u00a0le chant de l\u2019ivresse\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0le chant des fruits\u00a0\u00bb. Le genre narratif et le genre didactique y coexistent aussi d\u2019une mani\u00e8re parfaitement agenc\u00e9e. L\u2019espace de la page devient ainsi le lieu d\u2019un assemblage \u00e9trange de strophes, de paragraphes, de vers libres et de maximes. Bref, la diversit\u00e9 des genres, qui se disputent l\u2019espace de la page, n\u2019est que le reflet de cette intensit\u00e9 spatiale v\u00e9cue par le personnage.<\/p>\n<p>En outre, l\u2019auteur met en \u0153uvre \u00ab\u00a0une disposition typographique tr\u00e8s audacieuse projetant les \u00e9lans affectifs et les al\u00e9as de la perception\u00a0\u00bb (Pickering, 1997, p. 246). Il a le souci de mettre l\u2019accent sur l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue. L\u2019emploi excessif de la majuscule est \u00e0 cet \u00e9gard tr\u00e8s significatif. Une emphase mat\u00e9rielle s\u2019ajoute \u00e0 l\u2019emphase s\u00e9mantique dans le but de visualiser la pl\u00e9nitude spatiale sur l\u2019espace de la page\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Chambres quitt\u00e9es\u00a0! Merveille des d\u00e9parts que je n\u2019ai jamais voulu tristes.<br \/>Une exaltation me vint toujours de la possession pr\u00e9sente de CECI.<\/p>\n<p>\u00c0 CETTE fen\u00eatre, penchons-nous encore un instant &#8230;\u00a0\u00bb (Gide, p. 97)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019auteur emploie non seulement la majuscule, mais aussi l\u2019italique : \u00ab\u00a0Afin que dans la volupt\u00e9 tu t\u2019\u00e9veilles &#8211;\u00a0<em>puis me laisses\u00a0<\/em>&#8211; pour une vie palpitante et d\u00e9r\u00e9gl\u00e9e \u00bb (Gide, p. 44). Elle est l\u2019une des techniques de mise en relief d\u00e9ploy\u00e9es par l\u2019auteur, dans le but de souligner l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience spatiale. Le chapitre III du \u00ab\u00a0Livre IV\u00a0\u00bb, o\u00f9 les rondes et les ballades sont enti\u00e8rement \u00e9crites en italique et dont les titres sont en majuscules, est caract\u00e9ris\u00e9 par une disposition typographique extr\u00eamement in\u00e9dite.<\/p>\n<p>La subversion typographique culmine \u00e0 la derni\u00e8re phrase du \u00ab\u00a0Livre VIII\u00a0\u00bb o\u00f9 la minuscule, la majuscule et l\u2019italique alternent d\u2019une mani\u00e8re particuli\u00e8rement remarquable. Ceci corrobore la tendance gidienne \u00e0 d\u00e9ployer une typographie vertigineuse\u00a0 et anticonformiste, o\u00f9 l\u2019on exploite la page avec beaucoup plus de libert\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Que dirai-je\u00a0? <em>Choses v\u00e9ritables<\/em> -AUTRUI- importance de sa vie\u00a0; lui parler\u00a0\u00bb (Gide, p. 158).<\/p>\n<p>Le d\u00e9placement dans l\u2019espace trouve aussi son expression dans la pratique de l\u2019\u00e9criture. \u00c0 la d\u00e9marche libre et \u00ab\u00a0vagabonde\u00a0\u00bb du personnage est associ\u00e9e une \u00e9criture ondulante et \u00ab\u00a0ondoyante\u00a0\u00bb. La sinuosit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture correspond \u00e0 l\u2019\u00e9volution du parcours spatial suivi par le personnage. La phrase gidienne dans<em> Les Nourritures terrestres<\/em> est \u00ab\u00a0une phrase flexueuse serait mieux \u2013 dit \u00ab\u00a0phrase ondoyante et voyageuse\u00a0\u00bb, construite sur un rythme de marche libre \u00bb (Skander, 1997, p. 404) :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Oh\u00a0! s\u2019il est encore des routes vers la plaine, les touffeurs de midi\u00a0; Les breuvages des champs, et pour la nuit le creux des meules ;<\/p>\n<p>S\u2019il est des routes vers l\u2019orient\u00a0: des sillages sur les mers aim\u00e9es\u00a0; des jardins \u00e0 Moussoul\u00a0; des danses \u00e0 Touggourt ; des chants de p\u00e2tre en Helv\u00e9tie.<\/p>\n<p>S\u2019il est des routes vers le nord; des foires de Nigni des tra\u00eeneaux soulevant la neige\u00a0; des lacs gel\u00e9s\u00a0; certes Nathana\u00ebl, ne s\u2019ennuieront pas nos d\u00e9sirs.\u00a0\u00bb (Gide, p. 37)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9talement de cette phrase est repr\u00e9sentatif du type de phrases ondul\u00e9es que l\u2019on retrouve dans <em>Les Nourritures terrestres<\/em>. Celles-ci permettent d\u2019imiter l\u2019itin\u00e9raire spatial, lequel est parcouru par le personnage et vou\u00e9 \u00e0 l\u2019inach\u00e8vement. Le parcours spatial se trouve ainsi visualis\u00e9 par le biais de ces phrases sinueuses et contamin\u00e9es par la mobilit\u00e9 vertigineuse\u00a0 du personnage.<\/p>\n<p>Le recours \u00e0 la ponctuation suspensive met \u00e9galement l\u2019accent sur cette volont\u00e9 de mettre en \u0153uvre le potentiel de la page. L\u2019emploi fortement marqu\u00e9 des points de suspension se manifeste remarquablement \u00e0 la fin du \u00ab\u00a0Livre V\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La derni\u00e8re porte sur la plaine.<br \/>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .\u00a0. . . . . . . . .\u00a0. . . . (Gide, p. 107)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9tendue plate \u00e0 laquelle renvoie le mot \u00ab\u00a0plaine\u00a0\u00bb trouve une extension imm\u00e9diate dans l\u2019\u00e9galit\u00e9 des points, dont le trac\u00e9 ininterrompu et indiff\u00e9renci\u00e9 figure la \u00ab\u00a0platitude\u00a0\u00bb. Les mots deviennent de plus en plus insaisissables et incapables de v\u00e9hiculer l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, c\u2019est pourquoi l\u2019auteur a recourt aux points de suspension qui semblent plus aptes \u00e0 exprimer le sens de l\u2019ouverture de l\u2019exp\u00e9rience spatiale.<\/p>\n<h2>\u00c9criture et d\u00e9passement<\/h2>\n<p>Cette interaction entre l\u2019\u00e9criture et l\u2019exp\u00e9rience spatiale trouve sa parfaite illustration dans le principe de kal\u00e9idoscope qui permet l\u2019expression du d\u00e9passement de l\u2019espace. Dans <em>Si le grain ne meurt<\/em>, Gide d\u00e9finit le kal\u00e9idoscope comme\u00a0: \u00ab\u00a0Une sorte de lorgnette, qui dans l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 oppos\u00e9e presque \u00e0 celle de l\u2019\u0153il, propose au regard une toujours changeante rosace, form\u00e9e de mobiles verres de couleurs emprisonn\u00e9s entre deux vitres translucides. \u00bb (Veyreng, 1976, p. 395)<\/p>\n<p>Le principe d\u2019une repr\u00e9sentation kal\u00e9idoscopique permet de rendre compte de la succession rapide et changeante des lieux dans <em>Les Nourritures Terrestres<\/em>. La description des jardins dans le \u00ab\u00a0Livre III\u00a0\u00bb repose pr\u00e9cis\u00e9ment sur cette technique li\u00e9e au fonctionnement du kal\u00e9idoscope et permettant de rendre sensible le passage rapide d\u2019une ville \u00e0 une autre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nathana\u00ebl, je te raconterai les plus beaux jardins que j\u2019ai vus\u00a0:<br \/>\u00c0 Florence, on vendait des roses\u00a0: certains jours la ville toute enti\u00e8re embaumait\u00a0(\u2026)<br \/>\u00c0 S\u00e9ville, il y a, pr\u00e8s de la Giralda, une ancienne cour de mosqu\u00e9e\u00a0; des orangers y<br \/>poussent par places (\u2026)<br \/>Que dirais-je de l\u2019Alcazar\u00a0? jardin semblant de merveille persane\u00a0;(\u2026)<br \/>A Grenade, les terrasses du Generaliffe, plant\u00e9es de lauriers-roses, n\u2019\u00e9taient pas<br \/>fleuries lorsque je les vis\u00a0;(\u2026)<br \/>\u00c0 Naples, il y a des jardins bas qui suivent la mer (\u2026)<br \/>\u00e0 N\u00eemes, la Fontaine, pleine d\u2019eaux claires canalis\u00e9es\u2026<br \/>\u00e0 Monpellier, le jardin botanique(\u2026)<br \/>\u00c0 Malte, dans les jardins du r\u00e9sident, je vins lire\u00a0;(\u2026)<br \/>Mais \u00e0 Biskra je connais les jardins de Ourdi (\u2026)<br \/>\u00c0 Tunis, il n\u2019y a pas d\u2019autre jardin que le cimeti\u00e8re. \u00c0 Alger, au jardin<br \/>d\u2019Essai\u2026j\u2019ai mang\u00e9 des fruits que je n\u2019avais auparavant jamais vus (\u2026) (Gide, p. 54-57)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette \u00e9num\u00e9ration des lieux illustre le nomadisme du personnage-voyageur qui quitte les villes (S\u00e9ville, Florence, Naples, N\u00eemes, Montpellier) aussit\u00f4t qu\u2019il les visite. \u00c0 peine est-il arriv\u00e9 \u00e0 Maltes qu\u2019il poursuit son voyage vers l\u2019Orient \u00e0 la recherche d\u2019un autre paysage. Il se dirige ainsi vers Biskra, Tunis et Alger pour d\u00e9couvrir le d\u00e9sert et d\u00e9guster les fruits exotiques.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture li\u00e9e \u00e0 la technique du kal\u00e9idoscope est \u00e9galement perceptible dans le \u00ab\u00a0Livre VI\u00a0\u00bb, o\u00f9 le personnage-voyageur est amen\u00e9 \u00e0 quitter les villes aussi rapidement que possible, afin de r\u00e9pondre \u00e0 ce besoin incessant de partir vers les sentiers inconnus\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nathana\u00ebl, je te parlerai des villes\u00a0:<\/p>\n<p>J\u2019ai vu Smyrne dormir comme une petite fille couch\u00e9e\u00a0; Naples, comme une lascive baigneuse, et Zaghouan, comme un berger kabyle, dont l\u2019approche de l\u2019aube a fait rougir les joues. Alger tremble d\u2019amour au soleil, et se p\u00e2me d\u2019amour dans la nuit.<\/p>\n<p>J\u2019ai vu, dans le Nord, des villages endormis au clair de lune\u00a0; les murs des maisons \u00e9taient alternativement bleus et jaunes\u00a0; autour d\u2019eux s\u2019\u00e9tendaient d\u2019\u00e9normes meules de foin.\u00a0(Gide, p.122)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9num\u00e9ration des lieux permet la mise en place de ce principe li\u00e9 au fonctionnement du kal\u00e9idoscope en vertu duquel se concr\u00e9tise la dynamique du d\u00e9passement. La rapidit\u00e9 du changement spatial est rendue sensible par la cadence rythmique des phrases. Le passage du dedans \u00ab\u00a0villages endormis \u00bb au-dehors\u00a0\u00ab\u00a0autour d\u2019eux \u00bb symbolise le mouvement du d\u00e9part, qui anime notre personnage-voyageur tout au long du texte.<\/p>\n<p>Le d\u00e9placement dans l\u2019espace devient un stimulus et un catalyseur de l\u2019\u00e9criture. Il va, certes, de pair avec la n\u00e9cessit\u00e9 de susciter tout le potentiel de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire. Derri\u00e8re l\u2019inach\u00e8vement du parcours spatial s\u2019affirme la volont\u00e9 de renouveler l\u2019exp\u00e9rience litt\u00e9raire. Le d\u00e9placement permet, ainsi, l\u2019acquisition d\u2019une nouvelle exp\u00e9rience scripturale, comme l\u2019enseigne M\u00e9nalque\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Que ta vision soit \u00e0 chaque instant nouvelle<\/em>\u00a0\u00bb (Gide, p. 30).<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature moderne \u2013 dont le principe fondateur est le d\u00e9passement des sentiers battus \u2013 trouve sa parfaite concr\u00e9tisation dans <em>Les Nourritures terrestres<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Et ce que je cherchais sur les routes, ce n\u2019\u00e9tait pas d\u2019abord tant une auberge que ma faim\u00a0\u00bb (Gide, p. 99). Cette citation r\u00e9sume une tendance majeure de la cr\u00e9ation moderne, c\u2019est-\u00e0-dire celle qui est vou\u00e9e perp\u00e9tuellement au d\u00e9passement et \u00e0 l\u2019inach\u00e8vement. Skander trouve \u00e0 cet \u00e9gard que \u00ab\u00a0cette recherche effr\u00e9n\u00e9e d\u2019un espace autre est tout simplement &#8230; une m\u00e9taphore de l\u2019\u00e9criture sujette \u00e0 un perp\u00e9tuel mouvement et condamn\u00e9e \u00e0 l\u2019inach\u00e8vement\u00bb (Skander, 1997, p. 413).<\/p>\n<p>Au demeurant, parler de l\u2019espace dans <em>Les Nourritures terrestres<\/em> nous renvoie \u00e0 l\u2019ouverture de la lecture. Le rapport entre celle-ci et l\u2019espace semble \u00eatre difficile \u00e0 identifier, dans la mesure o\u00f9 la lecture d\u2019une \u0153uvre, \u00e9tant une succession d\u2019instants, s\u2019effectue dans le temps. N\u00e9anmoins, la litt\u00e9rature moderne associe l\u2019activit\u00e9 lectorale \u00e0 un parcours qu\u2019effectue le lecteur averti dans les d\u00e9dales du livre. Dans les mots de Genette, \u00ab\u00a0Proust comparait lui-m\u00eame son \u0153uvre \u00e0 une cath\u00e9drale. Lire&#8230; c\u2019est parcourir sans cesse un livre dans tous ses sens, toutes ses dimensions \u00bb (Genette, 1969, p. 46).<\/p>\n<p>Gide invite le lecteur (Nathana\u00ebl) \u00e0 relancer l\u2019exp\u00e9rience de la lecture\u00a0: \u00ab\u00a0Je voudrais arriver \u00e0 cette heure de nuit o\u00f9 tu auras successivement ouvert puis ferm\u00e9 bien des livres cherchant dans chacun d\u2019eux plus qu\u2019il ne t\u2019avait encore r\u00e9v\u00e9l\u00e9; o\u00f9 tu attends encore \u00bb\u00a0(Gide, p. 22). L\u2019enseignement m\u00eame de M\u00e9nalque illustre la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019aller par-del\u00e0 tout accomplissement, y compris celui de la lecture qui est vou\u00e9e constamment au d\u00e9passement. La lecture est donc con\u00e7ue comme une qu\u00eate effr\u00e9n\u00e9e de la nouveaut\u00e9 et de l\u2019inconnu\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Jette mon livre, dis-toi bien que ce n\u2019est l\u00e0 qu\u2019une des mille postures possibles en face de la vie<\/em>\u00a0\u00bb (Gide, p. 163).<\/p>\n<p>La lecture est un processus infiniment ouvert dont l\u2019un des buts est d\u2019\u00eatre engag\u00e9 sans cesse dans des voies nouvelles. R\u00e9fractaire \u00e0 toute cl\u00f4ture ou \u00e0 tout principe de conclusion, elle cesse d\u2019\u00eatre lin\u00e9aire et se d\u00e9finit dans la diversit\u00e9 des dimensions\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elle ne r\u00e9side pas seulement dans des rapports horizontaux de voisinage et de succession, mais aussi dans des rapports qu\u2019on peut dire verticaux ou transversaux, de ces effets d\u2019attente, de rappel, de r\u00e9ponse, de sym\u00e9trie, de perspective. (Genette, 1969, p. 46)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>Les Nourritures terrestres<\/em> v\u00e9hicule une conception de la lecture qui rompt avec l\u2019horizontalit\u00e9 et la lin\u00e9arit\u00e9 et repose sur la multiplicit\u00e9 des dimensions. L\u2019enseignement de M\u00e9nalque qui cl\u00f4t le livre corrobore cette volont\u00e9 de d\u00e9finir la lecture par le principe de d\u00e9passement du stade atteint\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Nathana\u00ebl, \u00e0 pr\u00e9sent, jette mon livre. \u00c9mancipe-t\u2019 en. Quitte-moi. Quitte-moi<\/em>\u00a0\u00bb (Gide, p. 163). Le lecteur doit, en somme, d\u00e9passer le texte lu afin d\u2019\u00e9viter d\u2019\u00eatre enferm\u00e9 dans une vision tr\u00e8s r\u00e9duite du monde et de la litt\u00e9rature.<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>L\u2019espace dans <em>Les Nourritures Terrestres<\/em> cesse d\u2019\u00eatre un cadre stable et fixe pour acqu\u00e9rir une nouvelle dimension qui se d\u00e9finit dans son rapport avec l\u2019\u00e9criture. Il s\u2019agit d\u2019un espace subversif qui \u00e9pouse les mouvements de la pens\u00e9e du personnage-voyageur et qui appara\u00eet dans la configuration m\u00eame de la page. Celle-ci devient l\u2019espace privil\u00e9gi\u00e9 dans lequel se manifeste aussi bien le parcours spatial du personnage que l\u2019itin\u00e9raire de sa pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Tout inconnu, inachev\u00e9 et insaisissable qu\u2019il soit, l\u2019espace dans <em>Les Nourritures Terrestres<\/em> permet d\u2019exprimer l\u2019instabilit\u00e9 et la mobilit\u00e9 vertigineuse du personnage-voyageur. C\u2019est en d\u00e9ployant une \u00e9criture audacieuse et exploratrice que l\u2019auteur met l\u2019accent sur cette pl\u00e9nitude d\u00e9bordante qui caract\u00e9rise l\u2019exp\u00e9rience spatiale du personnage.<\/p>\n<p>L\u2019une des caract\u00e9ristiques de cet espace est le principe de d\u00e9passement dont l\u2019int\u00e9r\u00eat est d\u2019ouvrir le personnage sur d\u2019autres perspectives. Cet imp\u00e9ratif qui anime le personnage-voyageur va au-del\u00e0 de l\u2019exp\u00e9rience spatiale pour atteindre celle dite scripturale. Aussi, l\u2019auteur relance son exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9criture pour entamer une nouvelle cr\u00e9ation qui donne lieu \u00e0 une autre \u0153uvre intitul\u00e9e <em>Les Nouvelles Nourritures<\/em>. Dans ce texte, o\u00f9 l\u2019espace rev\u00eat une dimension philosophique, le [moi] change de pr\u00e9occupations et adopte une vision beaucoup plus lucide \u00e0 l\u2019\u00e9gard du monde qui l\u2019entoure.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Genette, G\u00e9rard. 1966. <em>Figures I<\/em>. Paris\u00a0: Le Seuil, coll. \u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Genette, G\u00e9rard. 1969.<em> Figures II<\/em>. Paris\u00a0: Le Seuil, coll. \u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Gide, Andr\u00e9. 1936. <em>Les Nourritures Terrestres<\/em>. Paris: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00bb<\/p>\n<p>Martin, Claude. 1897. <em>Andr\u00e9 Gide<\/em>. Paris: Bordas.<\/p>\n<p>Pickering, Robert. 1997. \u00ab\u00a0Les Palais de la pens\u00e9e, r\u00e9cit po\u00e9tique et topographique mentale\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Histoire et la g\u00e9ographie dans le r\u00e9cit po\u00e9tique<\/em>, Clermont-Ferrand: PUBP.<\/p>\n<p>Skander, Kamel. 1997. \u00ab\u00a0La subversion de l\u2019espace dans Aurora\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Histoire et la g\u00e9ographie dans le r\u00e9cit po\u00e9tique<\/em>, Clermont-Ferrand\u00a0: PUBP.<\/p>\n<p>Veyreng, Marie-Th\u00e9r\u00e8se. 1969. <em>Gen\u00e8se d\u2019un style: La phrase d\u2019Andr\u00e9 Gide dans Les Nourritures Terrestres<\/em>. Paris\u00a0: A.G. NIZET. \u00a0<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_py1qn50\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_py1qn50\">[1]<\/a> Cette expression est cit\u00e9e par Marie-Th\u00e9r\u00e8se Veyreng, op. cit., p. 133. Voir Ch. Bruneau, <em>La phrase d\u2019art dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise du XIX\u00e8me si\u00e8cle et du XX\u00e8me si\u00e8cle<\/em>, Port Verlay, Stuttgart, 1955, p. 130.<\/p>\n<p id=\"footnote2_8np9dl6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_8np9dl6\">[2]<\/a> Dans une lettre adress\u00e9e par Beaubourg \u00e0 Andr\u00e9 Gide.<\/p>\n<p id=\"footnote3_jhx0uey\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_jhx0uey\">[3]<\/a> Henri Gheon, <em>Ermitage<\/em>, mai 1897 (cit\u00e9 par Claude Martin, op. cit., p.35)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Yahia Khabou, Saadia. 2013. \u00ab La po\u00e9tique de l\u2019espace et l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9criture dans Les Nourritures terrestres d\u2019Andr\u00e9 Gide \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/yahia-khabou-17&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/yahia-khabou-17.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 yahia-khabou-17.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-f348e90d-417a-4021-99f2-d701ee2ec228\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/yahia-khabou-17.pdf\">yahia-khabou-17<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/yahia-khabou-17.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-f348e90d-417a-4021-99f2-d701ee2ec228\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017 Parler de l\u2019espace en litt\u00e9rature semble \u00e0 premi\u00e8re vue paradoxal\u00a0: dans la mesure o\u00f9 l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire s\u2019accomplit dans la dur\u00e9e et que la lecture m\u00eame de l\u2019\u0153uvre se fait dans le temps. 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