{"id":5526,"date":"2024-06-13T19:48:22","date_gmt":"2024-06-13T19:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lexperience-des-seuils-dans-all-the-pretty-horses-et-cities-of-the-plain-de-cormac-mccarthy-reflexions-sur-le-parcours-initiatique-du-personnage-de-john-grady-co\/"},"modified":"2024-09-06T17:12:35","modified_gmt":"2024-09-06T17:12:35","slug":"lexperience-des-seuils-dans-all-the-pretty-horses-et-cities-of-the-plain-de-cormac-mccarthy-reflexions-sur-le-parcours-initiatique-du-personnage-de-john-grady-co","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5526","title":{"rendered":"L\u2019exp\u00e9rience des seuils dans \u00ab All the Pretty horses \u00bb et \u00ab Cities of the Plain \u00bb de Cormac McCarthy : r\u00e9flexions sur le parcours initiatique du personnage de John Grady Cole"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6888\">Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017<\/a><\/h5>\n<p>La fronti\u00e8re a partie li\u00e9e avec l\u2019id\u00e9e d\u2019avanc\u00e9e, de progression, entre qu\u00eate et conqu\u00eate, comme le signale d\u2019ailleurs son \u00e9tymologie militaire, le front,\u00a0<em>\u00ab\u00a0frons\u00a0\u00bb<\/em>. Dans la mythologie de la fondation de l\u2019Am\u00e9rique, le\u00a0<em>Frontier<\/em>\u00a0d\u00e9signe la zone vierge de toute civilisation, reculant sous les avanc\u00e9es h\u00e9ro\u00efques des pionniers\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Up to our own day American history has been in a large degree the history of the colonization of the Great West. The existence of an area of free land, its continuous recession, and the advance of American settlement westward, explain American development. (Turner, 1893, p.1)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans les pages de Frederick Jackson Turner, l\u2019Ouest se donne comme le lieu de tous les possibles, de toutes les projections utopiques, d\u00e9partageant l\u2019ordre de l\u2019anarchie, la civilisation de la sauvagerie et marquant le triomphe volontariste du progr\u00e8s. Les personnages de Cormac McCarthy, notamment ceux de <em>The Border Trilogy<\/em> arrivent apr\u00e8s la Conqu\u00eate de l\u2019Ouest et vivent dans l\u2019\u00e9criture de son mythe et m\u00eame son \u00e9rosion. En effet, l\u2019intrigue s\u2019\u00e9tend de 1940 \u00e0 1953\u00a0: le <em>Frontier<\/em> n\u2019est plus, officiellement depuis 1890, selon le <em>Bureau du recensement des Etats-Unis<\/em>, consid\u00e9rant le territoire suffisamment connu et ma\u00eetris\u00e9\u00a0; plus de Fronti\u00e8re donc mais des fronti\u00e8res, \u00ab\u00a0boundaries\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0borders\u00a0\u00bb. Les nouveaux possibles terrains de l\u2019aventure et de l\u2019accomplissement de soi se d\u00e9placent n\u00e9cessairement, apparaissant d\u00e9sormais plus au Sud, vers le Mexique et sa fronti\u00e8re,<\/p>\n<blockquote>\n<p>comme si la fronti\u00e8re de Turner, n\u00e9cessairement stopp\u00e9e dans son \u00e9lan vers l\u2019Ouest par la c\u00f4te Pacifique avait tout bonnement chang\u00e9 de cap, et vir\u00e9 au Sud, o\u00f9 elle continue aujourd\u2019hui d\u2019ouvrir, au Mexique, sur le monde fascinant et terrifiant d\u2019une nature sauvage, o\u00f9 l\u2019homme civilis\u00e9 se trouve confront\u00e9 \u00e0 l\u2019anomie sociale.\u00a0 (Grandjeat, 1997, p.134)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019axe Est-Ouest d\u00e9sormais balis\u00e9 se d\u00e9tourne ainsi vers un axe Nord-Sud, o\u00f9 tout semble \u00e0 d\u00e9couvrir. L\u2019espace narratif et fictionnel est donc celui de la fronti\u00e8re am\u00e9ricano-mexicaine que les personnages traversent tour \u00e0 tour, dans une exp\u00e9rience tendant vers le rite initiatique et la douleur d\u2019un apprentissage dont l\u2019aboutissement est l\u2019\u00e9chec et la perte. Les trois romans de <em>The Border Trilogy<\/em> s\u2019organisent autour de deux figures h\u00e9ro\u00efques et tragiques\u00a0: d\u2019abord John Grady Cole dans <em>All The Pretty Horses<\/em> (1992) dont l\u2019intrigue se d\u00e9roule en 1949, puis Billy Parham dans <em>The Crossing<\/em> (1994), \u0153uvre o\u00f9 s\u2019op\u00e8re une remont\u00e9e dans le temps pour se situer en 1940. C\u2019est dans le dernier roman, <em>Cities Of The Plain<\/em> (1998) que sont r\u00e9unis John Grady et Billy, en 1953.<\/p>\n<p>Dans cette \u00e9tude, nous nous proposons d\u2019axer nos r\u00e9flexions sur la figure de John Grady Cole, personnage central de la trilogie, mais aussi de r\u00e9fl\u00e9chir sur la validit\u00e9 et les cons\u00e9quences de son exp\u00e9rience du passage de la fronti\u00e8re. En effet, si nous faisons l\u2019hypoth\u00e8se que la trilogie s\u2019inscrit dans la tradition du roman d\u2019initiation, la fronti\u00e8re am\u00e9ricano-mexicaine serait le seuil qui permettrait cet apprentissage. Pourtant ce seuil est mouvant, en apparence perm\u00e9able\u00a0: on est frapp\u00e9 dans la trilogie par la porosit\u00e9 de cette ligne, les personnages passant tr\u00e8s facilement du Nord au Sud, ce qui laisse entendre que le v\u00e9ritable seuil est peut-\u00eatre ailleurs et ne peut se r\u00e9duire \u00e0 la ligne frontali\u00e8re officielle. Les allers-retours de part et d\u2019autre de la fronti\u00e8re traduisent ainsi l\u2019angoissante mouvance d\u2019une ligne qui se d\u00e9robe constamment. Nous nous interrogerons donc sur cette instabilit\u00e9 qui met en question l\u2019apprentissage du personnage\u00a0: en effet, le seuil semble se transformer en mur lorsqu\u2019il s\u2019agit de rencontrer l\u2019Autre (de s\u2019y confronter), au Sud, dans l\u2019au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re. Le Mexique symboliserait cette alt\u00e9rit\u00e9 qui \u00e9chappe, mettant en question l\u2019identit\u00e9 m\u00eame de celui qui traverse l\u00e0 o\u00f9 plus rien n\u2019est identique \u00e0 soi. Ce pays n\u2019est pas en effet d\u00e9crit chez McCarthy comme un territoire circonscrit, g\u00e9ographique : c\u2019est un espace qui semble \u00e9chapper constamment \u00e0 l\u2019Am\u00e9ricain. Si traverser la fronti\u00e8re s\u2019av\u00e8re une exp\u00e9rience probl\u00e9matique, en quoi celle-ci red\u00e9finirait le statut m\u00eame de h\u00e9ros romanesque\u00a0? Quel h\u00e9ro\u00efsme est d\u2019ailleurs rendu possible par une fronti\u00e8re mouvante\u00a0?<\/p>\n<h2>John Grady Cole, l\u2019homme du seuil probl\u00e9matique.<\/h2>\n<p>Bien que n\u2019apparaissant pas dans <em>The Crossing<\/em>, John Grady Cole est incontestablement le h\u00e9ros de la trilogie, lui, le cowboy d\u2019un western disparu, nostalgique d\u2019un monde qui n\u2019a peut-\u00eatre jamais exist\u00e9. Il r\u00eave de partir \u00e0 la rencontre des chevaux sauvages qui semblent \u00eatre un fantasme de l\u2019homme, du monde sans l\u2019homme, pr\u00e9cis\u00e9ment. En qu\u00eate d\u2019aventure, il part, quitte le territoire familial et national avec son ami Lacey Rawlins pour une d\u00e9territorialisation radicale et absolue\u00a0: le Mexique. Ce pays est la <em>terra incognita<\/em> dont il est impossible d\u2019avoir la cartographie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>It was an oil company road map that Rawlins had picked up at the cafe and he looked at it and he looked south toward the gap in the low hills. There were roads and rivers and towns on the American side of the map as far south as the Rio Grande and beyond that all was white.\u00a0(McCarthy, 1992, p. 10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La carte des deux adolescents est en effet blanche derri\u00e8re la fronti\u00e8re, du c\u00f4t\u00e9 du Mexique. Les deux jeunes gens r\u00eavent d\u2019inscrire leur histoire sur ce Sud fantasm\u00e9. Pourtant, ce trou, cette b\u00e9ance n\u2019appara\u00eet pas tant comme la promesse de l\u2019aventure que pr\u00e9cis\u00e9ment comme sa n\u00e9gation et son impossibilit\u00e9. En effet, les deux adolescents vont se faire embaucher au Mexique comme cowboys, puis, soup\u00e7onn\u00e9s de vol de chevaux, ils vont subir l\u2019exp\u00e9rience douloureuse de la prison mexicaine. De retour aux \u00c9tats-Unis, ils semblent ne rien avoir appris. Ainsi, John Grady donne l\u2019impression de s\u2019\u00eatre d\u00e9pouill\u00e9 de son identit\u00e9 am\u00e9ricaine\u00a0: \u00ab\u00a0Where is your country? He said. I dont know, said John Grady. I dont know where it is. I dont know what happens to country. Rawlins didnt answer. [<em>sic<\/em>]\u00bb (McCarthy,1992, p. 68). Le contenu de l\u2019apprentissage est clairement consid\u00e9r\u00e9 ici sous l\u2019angle de la n\u00e9gativit\u00e9.<\/p>\n<p>Pourtant, nous pouvons consid\u00e9rer que nous sommes bien dans la perspective d\u2019un roman de formation. La fronti\u00e8re serait le lieu temporalis\u00e9 d\u2019un rite initiatique, le pr\u00e9lude et la possibilit\u00e9 de l\u2019accomplissement d\u2019un individu. Il faut cependant d\u00e9finir quelle est la nature de ce rite pour le personnage de John Grady. Dans un ouvrage d\u00e9sormais classique, Arnold Van Gennep a rassembl\u00e9 dans la m\u00eame cat\u00e9gorie l\u2019ensemble des rites concernant les diff\u00e9rents champs de l\u2019existence humaine, intimes et collectifs\u00a0: les \u00ab\u00a0rites de passage\u00a0\u00bb. En effet, selon Gennep, tout rite de passage s\u2019inscrit dans la dynamique d\u2019un changement de lieu, de statut social et d&rsquo;\u00e2ge, dans une chronologie qui est celle de l\u2019initiation\u00a0: il est toujours compos\u00e9 de trois temps, \u00ab\u00a0pr\u00e9liminaire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0liminaire\u00a0\u00bb (ce qui nous int\u00e9resse ici, \u00e0 savoir le seuil), enfin \u00ab\u00a0postliminaire\u00a0\u00bb. Du point de vue de l\u2019initi\u00e9, nous le comprendrons sous les termes de s\u00e9paration (de l\u2019\u00e9tat ant\u00e9rieur), marge (l\u2019entre deux), enfin agr\u00e9gation (\u00e0 un \u00e9tat nouveau).\u00a0Arnold Van Gennep propose cette m\u00e9taphore frappante pour faire comprendre la nature du rite initiatique, ses implications \u00e0 la fois individuelles et sociales\u00a0: \u00ab\u00a0chaque soci\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une sorte de maison divis\u00e9e en chambres et couloirs\u00a0\u00bb\u00a0(Van Gennep, 1909, p. 41). \u00a0Et de fait, d\u00e8s les premi\u00e8res pages de <em>All The Pretty Horses<\/em>, John Grady est d\u00e9crit comme l\u2019homme du seuil, qui ne cesse en effet de faire des entr\u00e9es et des sorties de la maison familiale, comme si sa place en ce monde n\u2019\u00e9tait pas fix\u00e9e, \u00ab\u00a0like a man come to the end of something\u00a0\u00bb (McCarthy, 1992, p.4). Le seuil est bien la marque de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, dont on ne sait s\u2019il sera la possibilit\u00e9 d\u2019une initiation ou la promesse du n\u00e9ant et de la disparition. Le destin romanesque de ce jeune homme de seize ans semble d\u00e9j\u00e0 scell\u00e9, avant m\u00eame que son aventure n\u2019ait d\u00e9but\u00e9\u00a0: quelle est donc la validit\u00e9 de son initiation et de son exp\u00e9rience du seuil et de la marge\u00a0? Comment est-il guid\u00e9 \u00e0 travers cet espace \u00e9tranger\u00a0?<\/p>\n<h2>Une initiation paradoxale et impossible\u00a0: deux figures de guides perverties.<\/h2>\n<p>Dans le roman de chevalerie, le personnage du guide est essentiel dans l\u2019errance et le parcours du h\u00e9ros. Il lui permet de franchir les obstacles, scande et valide les \u00e9tapes d\u2019un cheminement \u00e0 la fois g\u00e9ographique et spirituel. Sur le chemin, le chevalier rencontre souvent un nain, une jeune fille \u00e0 un gu\u00e9, un carrefour (lieux de passage et de travers\u00e9e) qui orientent la qu\u00eate du h\u00e9ros. Dans l\u2019apprentissage de John Grady, nous pouvons consid\u00e9rer que ce dernier rencontre deux personnes qui feraient figures de guides. Il s\u2019agit de la du\u00e8gne Do\u00f1a Alfonsa dans <em>All the Pretty Horses<\/em> et le <em>cuchillero<\/em>, Eduardo dans <em>Cities of the Plain<\/em>. John Grady s\u2019oppose \u00e0 eux dans deux longs dialogues que nous allons mettre en parall\u00e8le. Ils se situent en effet \u00e0 deux moments-clefs de l\u2019apprentissage du personnage\u00a0: le premier dialogue avec Do\u00f1a Alfonsa a lieu au moment o\u00f9 il est rejet\u00e9 d\u00e9finitivement de l\u2019hacienda de la Purisima, le deuxi\u00e8me avec Eduardo le conduit \u00e0 la mort. Ces guides apparaissent donc comme des figures perverties car elles conduisent John non pas <em>\u00e0 travers<\/em> mais <em>en dehors<\/em>, l\u2019expulsent et le condamnent \u00e0 rester dans la marge.<\/p>\n<p>L\u2019apprentissage de John Grady Cole est ainsi douloureux. Il tombe amoureux deux fois\u00a0: l\u2019une dans <em>All The Pretty Horses<\/em>, la seconde dans <em>Cities Of The Plain<\/em>. Dans le premier roman, le cowboy se prend de passion pour Alejandra, fille du propri\u00e9taire de l\u2019hacienda qui l\u2019embauche, amour impossible et tragique. Dans <em>Cities Of The Plain<\/em>, l\u2019objet de son amour est Magdalena, prostitu\u00e9e qu\u2019il rencontre dans une maison close d\u2019une ville-fronti\u00e8re mexicaine. Il meurt de vouloir l\u2019\u00e9pouser car Eduardo lui signifie \u00e0 plusieurs reprises qu\u2019une prostitu\u00e9e est une marchandise, la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un autre.<\/p>\n<p>La du\u00e8gne et Eduardo, deux versants de la soci\u00e9t\u00e9 mexicaine, se pr\u00e9sentent comme deux symboles de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 radicale \u00e0 laquelle se heurte John Grady. Le dialogue qu\u2019il engage avec ces derniers prend ainsi la forme d\u2019une confrontation entre le Nord et le Sud. De la sorte, la du\u00e8gne signifie au jeune homme son expulsion de l\u2019hacienda de la Purisima avec l\u2019interdiction de revoir Alejandra. Eduardo, quant \u00e0 lui, le tue car John Grady n\u2019a pas respect\u00e9 une r\u00e8gle simple\u00a0: ne pas convoiter ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme le bien d\u2019autrui. Ces confrontations\/rencontres se r\u00e9v\u00e8lent pour le jeune homme paradoxales et insatisfaisantes. En fin de compte, il ne s\u2019agit pas pour la du\u00e8gne et Eduardo de lui r\u00e9v\u00e9ler ou lui donner les codes d\u2019un pays mais bien au contraire de lui signifier combien ce code est herm\u00e9tique, ind\u00e9chiffrable. D&rsquo;ailleurs, la langue n\u2019est pas seulement \u00e0 appr\u00e9hender du point de vue strict du lexique ou de la grammaire, elle est aussi l\u2019expression m\u00eame du surgissement de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, radicalement autre et que John Grady ne pourra jamais ramener \u00e0 lui-m\u00eame et \u00e0 son identit\u00e9. D\u00e9j\u00e0, dans la prison de <em>All The Pretty Horses<\/em>, John Grady est averti\u00a0par Emilio Perez\u00a0: \u00ab\u00a0Even in a place like this where we are concerned with fundamental things the mind of the anglo is closed in this rare way.\u00a0\u00bb (McCarthy, <em>All the Pretty Horses<\/em>, p.43) John Grady est renvoy\u00e9 \u00e0 son statut d\u2019<em>anglo<\/em> qui ne peut p\u00e9n\u00e9trer et comprendre le Mexique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>You dont speak the language.<\/p>\n<p>He speaks it, said Rawlins.<\/p>\n<p>Perez shook his head. No, he said. You dont speak it.\u00a0(McCarthy, 1992, p. 43)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on, la du\u00e8gne Do\u00f1a Alfonsa m\u00eale parfois \u00e0 son discours en anglais des expressions mexicaines qu\u2019elle d\u00e9finit comme intraduisibles\u00a0: \u00ab\u00a0Teniamos compadrazgo con su familia. You understand? There is no translation\u00a0\u00bb (McCarthy, 1992, p.53). Le Mexique semble imp\u00e9n\u00e9trable et pour l\u2019Am\u00e9ricain appara\u00eet constamment sous l\u2019angle de la n\u00e9gativit\u00e9 et de l\u2019impossibilit\u00e9 de la connaissance.<\/p>\n<p>Si le Mexique est une langue, il est aussi un pass\u00e9. Le Mexique est donc moins spatialis\u00e9 que temporalis\u00e9. Dans le long passage o\u00f9 Do\u00f1a Alfonsa raconte sa jeunesse, elle d\u00e9voile en m\u00eame temps l\u2019histoire terrible et sanglante de la R\u00e9volution. Par son r\u00e9cit, les fronti\u00e8res g\u00e9ographiques deviennent non seulement infranchissables mais finalement impossibles \u00e0 comprendre car le Mexique n\u2019est pas un espace mais une temporalit\u00e9 construite par une histoire complexe. La travers\u00e9e de John Grady n\u2019aura donc jamais lieu, les guides pervertis qu\u2019incarnent Eduardo et la du\u00e8gne \u0153uvrant bien plus \u00e0 son expulsion qu\u2019\u00e0 son int\u00e9gration.<\/p>\n<p>L\u2019erreur, sans doute, de John Grady est de se tromper sur les termes de l\u2019\u00e9change. Au Mexique, il y a \u00e9change sans communication, sans m\u00e9lange des cultures. Il est uniquement commercial et mon\u00e9taire alors que John Grady le voudrait humain et symbolique. En effet, l\u2019\u00e9change qui pourrait signifier la perm\u00e9abilit\u00e9 de la fronti\u00e8re, r\u00e9v\u00e8le en fait la diff\u00e9rence fondamentale et irr\u00e9ductible entre le Nord et le Sud. Dans <em>All the Pretty Horses<\/em>, on ne cesse de demander \u00e0 John Grady les papiers administratifs, <em>\u00ab\u00a0los documentos\u00a0\u00bb<\/em>, de son cheval, en somme l\u2019acte de propri\u00e9t\u00e9. Jimmy Blevins (jeune homme myst\u00e9rieux qui traverse la fronti\u00e8re avec Rawlins et Cole) est arr\u00eat\u00e9, suspect\u00e9 d\u2019\u00eatre un voleur de chevaux car on suppose au Mexique qu\u2019il n\u2019est pas possible qu\u2019un jeune homme poss\u00e8de un aussi bon cheval. Cependant une fois les papiers fournis, il n\u2019y a pas plus de garantie. De la m\u00eame fa\u00e7on, sa sortie de prison est monnay\u00e9e par la du\u00e8gne selon les termes d\u2019un march\u00e9 \u00ab\u00a0bargain\u00a0\u00bb qui lui \u00e9chappe\u00a0: Alejandra s\u2019engage \u00e0 ne plus voir son amant. Dans <em>Cities Of The Plain<\/em>, Eduardo tue Grady, car il lui reproche d\u2019avoir voulu s\u2019approprier une de ses prostitu\u00e9es et\u00a0 ainsi oubli\u00e9 qu\u2019elle n&rsquo;est qu&rsquo;une valeur marchande : \u00ab\u00a0They cannot seem to see that the most elementary fact concerning whores [\u2026] Is that they are whores, said Eduardo.\u00a0\u00bb (McCarthy, 1998, p. 81). Quand John Grady \u00e9voque l\u2019id\u00e9e de mariage et d\u2019amour, le maquereau ne parle pas la m\u00eame langue et, tout en le marquant un peu \u00e0 chaque fois de son couteau, il ne cesse de r\u00e9p\u00e9ter presque incr\u00e9dule, <em>\u00ab\u00a0for a whore\u00a0\u00bb<\/em>, gravant d\u2019inanit\u00e9 et d\u2019insignifiance le combat et la mort de John Grady. En s\u2019appropriant Magdalena sans vouloir payer, notre h\u00e9ros a transgress\u00e9 une valeur simple de l\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p>Les deux guides\u00a0 en viennent ainsi \u00e0 l&rsquo;exclure et la deuxi\u00e8me exclusion est d\u00e9finitive et mortelle. L\u2019exil du personnage est donc double\u00a0: il quitte l\u2019Am\u00e9rique pour le Mexique, le Nord pour le Sud. L\u00e0 est le premier exil, dans le mouvement de s\u00e9paration des siens et de sa terre natale. Mais le Mexique n\u2019offre rien et le rejette.\u00a0 Alors a lieu le second exil\u00a0: n\u2019appartenant plus au Nord, il est maintenant rejet\u00e9 par le Sud, condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019errance. Si le voyage est une odyss\u00e9e, le retour est impossible, John Grady est all\u00e9 trop loin, perdu dans les franges et les marges de l\u2019humanit\u00e9. Par l\u2019impossibilit\u00e9 de se marier, on lui refuse la possibilit\u00e9 de fonder un foyer, de s\u2019ancrer dans une appartenance individuelle et familiale, en somme de s\u2019<em>agr\u00e9ger<\/em>.<\/p>\n<h2>Entre progression et circularit\u00e9\u00a0: le motif de la r\u00e9p\u00e9tition.<\/h2>\n<p>La trajectoire de John Grady semble se retourner sur elle-m\u00eame\u00a0: le lecteur est en effet frapp\u00e9 par la r\u00e9p\u00e9tition tragique et fatale de son histoire, l\u2019intrigue de <em>Cities Of The Plain<\/em> \u00e9tant la version d\u00e9grad\u00e9e de l\u2019histoire de <em>All The Pretty Horses<\/em>. La premi\u00e8re idylle est pastorale, lyrique, a pour cadre l\u2019hacienda de la Purisima, la Tr\u00e8s Pure. La deuxi\u00e8me se situe dans les bas-fonds, la boue des villes-fronti\u00e8res, John Grady finissant sa triste existence la rue de la Noche Triste.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9p\u00e9tition met en question l\u2019h\u00e9ro\u00efsme possible du personnage. La r\u00e9p\u00e9tition est d\u2019ailleurs d\u2019abord de nature th\u00e9\u00e2trale: en effet, Eduardo semble orchestrer la rencontre et le combat avec John Grady. Il est le ma\u00eetre de la situation : \u00ab\u00a0His shadow on the wall of the warehouse looked like some dark conductor raising his baton to commence.\u00a0\u00bb ou bien plus loin, \u00ab\u00a0He looked like an actor pacing a stage. At times he hardly seemed to notice the boy\u00a0\u00bb. Eduardo semble parler seul ou \u00e0 des spectateurs invisibles \u00ab\u00a0some unseen witness\u00a0\u00bb (McCarthy, 1998, p.81) et concentre \u00e0 lui-seul les membres d\u2019un spectacle th\u00e9\u00e2tral : il est le metteur en sc\u00e8ne, dirigeant les mouvements de John Grady <em>(<\/em>\u00ab\u00a0they circled\u00a0\u00bb est une phrase redondante dans le texte), il est acteur et se fait r\u00e9citant. Plus \u00e9tonnant encore, il \u00e9voque John Grady \u00e0 la troisi\u00e8me personne, commentant l\u2019action, comme si le jeune homme n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9sent, ou comme s\u2019il \u00e9tait en dehors de cette action, lui-m\u00eame spectateur : \u00ab\u00a0He calls me names\u00a0\u00bb ou bien plus frappant encore \u00ab\u00a0The suitor speaks\u00a0\u00bb (McCarthy, 1998, p.81), renvoyant John Grady au r\u00f4le convenu de pr\u00e9tendant et de jeune premier. Le libre-arbitre a peu de place ici, comme si tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9. La r\u00e9p\u00e9tition se donne en premier lieu en vue d\u2019un spectacle \u00e0 venir dont Eduardo serait \u00e0 la fois l\u2019auteur et le metteur en sc\u00e8ne. Cela renforce la dimension tragique du personnage puisqu\u2019il joue un r\u00f4le pr\u00e9d\u00e9fini dans une pi\u00e8ce dont il ne peut modifier le cours. Ce motif de la r\u00e9p\u00e9tition est pr\u00e9sent dans les paroles de la du\u00e8gne. Lorsque John Grady se d\u00e9fend de sa culpabilit\u00e9, niant son identit\u00e9 de voleur de chevaux, Do\u00f1a Alfonsa lui fait cette r\u00e9ponse implacable :<\/p>\n<blockquote>\n<p>The affair of the stolen horse was known here even before you arrived. The thieves were known to be Americans. When he questioned you about this you denied everything. Some months later your friend returned to the town of Encantada and committed murder. The victim an officer of the state. No one can dispute these facts. (McCarthy, 1992, p. 52)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 repose ici sur la proposition subordonn\u00e9e <em>\u00ab\u00a0before you arrived\u00a0\u00bb<\/em> comme si la pi\u00e8ce \u00e0 venir attendait son acteur principal, comme si l\u2019acte pouvait pr\u00e9exister \u00e0 la personne \u00e0 qui on peut l\u2019imputer. Cette phrase r\u00e9v\u00e8le aussi que le crime premier de John Grady r\u00e9side dans sa nationalit\u00e9 am\u00e9ricaine. Il \u00e9tait donc pr\u00e9destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre rejet\u00e9 par le Mexique.<\/p>\n<p>Si, dans une perspective th\u00e9\u00e2trale, la r\u00e9p\u00e9tition est celle d\u2019un spectacle \u00e0 venir, elle peut \u00eatre aussi celle d\u2019un fait pass\u00e9, la duplication d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui a d\u00e9j\u00e0 eu lieu. La r\u00e9p\u00e9tition poss\u00e8de une ambigu\u00eft\u00e9 profonde, ambigu\u00eft\u00e9 qui frappe la destin\u00e9e et l\u2019histoire m\u00eames des hommes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>If there is a pattern there it will not shape itself to anything these eyes can recognize. Because the question for me was always whether that shape we see in our lives was there from the beginning or whether these random events are only called a pattern after the fact. Because otherwise we are nothing.(McCarthy, 1992, p. 52)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est l\u00e0 toute la question du destin de John Grady\u00a0: son existence romanesque n\u2019est-elle pas en fin de compte un motif, un <em>pattern<\/em>, non pas initiateur et fondateur, mais au contraire tristement dupliqu\u00e9 et d\u00e9grad\u00e9. Dans les deux dialogues, l\u2019Autre renvoie le personnage au m\u00eame et \u00e0 l\u2019identique. Dans les paroles d\u2019Eduardo, l\u2019histoire de celui qu\u2019il appelle le \u201cfarmboy\u201d est banale et r\u00e9p\u00e9titive. Il conna\u00eet l\u2019issue de la sc\u00e8ne :<em> \u00ab<\/em>You think we have not seen your kind before? I have seen your kind before. Many and many. You think I dont know America? I know America.\u00bb (McCarthy, 1998, p. 82)<\/p>\n<p>Eduardo conna\u00eet donc le genre, le type, <em>the kind<\/em> de John Grady et lui refuse l\u2019exclusivit\u00e9 h\u00e9ro\u00efque d\u2019un destin : l\u2019individualit\u00e9 se fond dans une communaut\u00e9 anonyme, mise en \u00e9chec par le Mexique, pays factice qui ne permet pas de faire co\u00efncider le r\u00eave et la r\u00e9alit\u00e9. Le mythe de la Fronti\u00e8re s\u2019est donc bien d\u00e9plac\u00e9 vers le Sud puisque l\u2019Ouest n\u2019est qu\u2019un \u00ab\u00a0leprous paradise\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>They drift down out of your leprous paradise seeking a thing now extinct among them. A thing for which perhaps they no longer even have a name. Being farmboys of course the first place they think to look is in a whorehouse. (McCarthy, 1998, p. 82)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>John Grady perd peu \u00e0 peu son identit\u00e9, son individualit\u00e9 se confond dans la multitude anonyme des <em>suitors<\/em>, des <em>farmboys<\/em>. Eduardo le tue doublement : il l\u2019\u00e9ventre, et lui refuse sa singularit\u00e9. Dans l\u2019\u00e9change qu&rsquo;il a avec ce dernier, John Grady non seulement parle peu mais dans le r\u00e9cit, il perd son nom et son statut d\u2019homme : \u00ab<u>The boy<\/u> lunged and grabbed for his arm. He spun away and passed the blade twice more across <u>the boy&rsquo;s<\/u> belly. <u>The boy<\/u> made a lunge\u2026\u00bb (McCarthy, 1998, p. 82) L\u2019homme redevient enfant dans un rite de passage invers\u00e9, renvoyant John Grady \u00e0 la duplication et \u00e0 l\u2019anonymat. D\u2019ailleurs, le jeune homme \u00e9ventr\u00e9 et seul dans la rue se fait aider d\u2019un gar\u00e7on \u00e0 qui il raconte une histoire, la sienne, se faisant le conteur de sa propre existence\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>He told him that he was a great filero and\u00a0 that he had\u00a0 just killed an evil man and\u00a0 that he needed\u00a0 the boy&rsquo;s help. He said\u00a0 that\u00a0 the police would be\u00a0 looking\u00a0 for him and\u00a0 that he needed to hide from them. He spoke for a long time. He told the boy of his exploits as a knifefighter and he reached with great difficulty to his hip pocket and got his billfold and gave it to the boy.\u00a0 (McCarthy, 1998, p.83)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de lui-m\u00eame, il tente de ressaisir son \u00eatre dans une histoire h\u00e9ro\u00efque. Sans doute doit-on y voir ici le fait que le Mexique ne peut fournir l\u2019aventure et l\u2019\u00e9pop\u00e9e\u00a0: il ne s\u2019agirait que d\u2019un clich\u00e9, un lieu proprement commun sur lequel les jeunes am\u00e9ricains et leur <em>\u00ab<\/em>\u00a0hunger for mysteries<em>\u00a0\u00bb<\/em> (McCarthy, 1998, p. 82) plaquent leurs fantasmes, comme sur une toile \u00e0 peindre. Le Mexique se r\u00e9duit ici \u00e0 un d\u00e9cor de carton-p\u00e2te, sans perspective\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Your kind cannot bear that the world be ordinary. That it contain nothing save what stands before one. But the Mexican world is a world of adornment only and underneath it is very plain indeed. While your world he passed the blade back and forth like a shuttle through a loom your world totters upon an unspoken labyrinth of questions. And we will devour you, my friend. You and all your pale empire. (McCarthy, 1998, p. 82)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le Mexique n\u2019est qu\u2019un d\u00e9cor labyrinthique, un d\u00e9dale sans profondeur ni centre\u00a0: le labyrinthe, espace initiatique fondamental ne permet pas l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la connaissance. La rue de la Noche Triste est l\u2019endroit o\u00f9 se c\u00f4toient les pauvres <em>farmboys<\/em> et leur qu\u00eate vaine d\u2019aventure ainsi que les touristes, sans doute nord-am\u00e9ricains, \u00e0 la rencontre non pas du Mexique mais d\u2019une carte postale. L\u2019Aventure se mue en circuit.<\/p>\n<h2>L\u2019exp\u00e9rience de la travers\u00e9e.<\/h2>\n<p>Le va-et-vient du couteau du <em>cuchillero<\/em>, celui de la douleur <em>(<\/em>\u00ab\u00a0Holding himself close that he not escape from himself for he felt it over and over\u00a0\u00bb (McCarthy, 1998, p.83)) sont \u00e0 penser en parall\u00e8le des allers et venues de part et d\u2019autre de la fronti\u00e8re, \u00e9voquant l\u2019id\u00e9e d\u2019une int\u00e9riorisation de la fronti\u00e8re, de la c\u00e9sure.<\/p>\n<p>Le couteau, arme avec laquelle John Grady tue, se fait couper la joue puis tuer, symbolise cette scission int\u00e9rieure. Il est l\u2019homme de la travers\u00e9e, de la transgression. Parti avec son ami Rawlins, ce dernier \u00e9tant \u00e0 la recherche d\u2019un clich\u00e9, il parcourt avant tout un espace int\u00e9rieur, celui d\u2019un trajet initiatique qui le conduira aux franges et aux marges. John Grady op\u00e8re sa v\u00e9ritable transformation lorsqu\u2019il est seul, s\u00e9par\u00e9 de son ami, dans cette prison mexicaine, dont les r\u00e8gles semblent \u00e0 la fois herm\u00e9tiques et arbitraires. C\u2019est en prison qu\u2019il tue, acte autant d\u00e9finitif que s\u00e9paratif\u00a0: la cicatrice qu\u2019il arbore \u00e0 partir de ce moment-l\u00e0 et qu\u2019il observe dans un miroir, rendu \u00e0 sa propre \u00e9tranget\u00e9, est le signe d\u2019une double scission\u00a0: scission du monde des hommes et scission, coupure de lui-m\u00eame et de son identit\u00e9. Il tente de r\u00e9tablir une fausse sym\u00e9trie alors m\u00eame qu\u2019il fait l\u2019exp\u00e9rience de la souffrance et de la division\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>He studied his face in a clouded glass. His jaw was bruised and swollen. If he moved his head in the mirror to a certain place he could restore some symmetry to the two sides of his face and the pain was tolerable if he kept his mouth shut. (McCarthy, 1992, p. 58)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il conna\u00eet aussi la douloureuse s\u00e9paration de celle qu\u2019il aime, pens\u00e9e comme un point de non-retour. D\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de lui-m\u00eame, r\u00e9duit au silence par la douleur (\u00abif he kept his mouth shut\u00bb), il est comme poss\u00e9d\u00e9 par un autre qui p\u00e9n\u00e8tre en lui, la souffrance se personnifiant en une entit\u00e9 mauvaise (le Diable est bien le Diviseur\u2026). La douleur suppose une alt\u00e9ration d\u00e9finitive, dans cette confrontation \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 ; l\u2019imperm\u00e9abilit\u00e9 de cette fronti\u00e8re a pour cons\u00e9quence tragique de r\u00e9v\u00e9ler la porosit\u00e9 de l\u2019\u00e2me elle-m\u00eame :<\/p>\n<blockquote>\n<p>He saw very clearly how all his life led only to this moment and all after led nowhere at all. He felt something cold and soulless enter him like another being and he imagined that it smiled malignly and he had no reason to believe that it would ever leave. (McCarthy,1992<em>,<\/em> p. 57)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La deuxi\u00e8me confrontation am\u00e8ne la mort, tragique. Il meurt seul, tenant ses tripes \u00e0 pleines mains, confront\u00e9 \u00e0 l\u2019insoutenable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de son \u00eatre, pour reprendre la formule frappante de Milan Kundera:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[&#8230;] that lightness that he took for his soul and which stood so tentatively at the door of his corporeal self. Like some light footed animal that stood testing the air at the open door of a cage. He heard the distant toll of bells from the cathedral in the city and he heard his own breath soft and uncertain in the cold and the dark of the child&rsquo;s playhouse in that alien land where he lay in his blood. (McCarthy, 1998, p. 83)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La douleur morale le transperce, la douleur physique, apr\u00e8s la p\u00e9n\u00e9tration du couteau dans la chair, fait de la mort une sortie de soi, concr\u00e8te et sordide, dans l\u2019image des intestins retenus par une main ensanglant\u00e9e et dans lesquels il n\u2019y a rien \u00e0 lire, si ce n\u2019est la fin. Cette c\u00e9r\u00e9monie sacrificielle ne r\u00e9pond pas aux questions, comme le laissent entendre les paroles d\u2019Eduardo\u00a0: \u00ab\u00a0Perhaps he will see the truth at last in his own intestines. As do the old brujos of the campo\u00a0\u00bb (McCarthy, 1998, p. 82) John Grady est donc bien l\u2019homme du seuil\u00a0: <em>\u00ab<\/em>he took for his soul and which stood so tentatively <strong>at the door of his corporeal self<\/strong>.\u00bb, comme s\u2019il avait int\u00e9rioris\u00e9 la fronti\u00e8re, comme si c\u2019\u00e9tait elle qui traversait l\u2019individu et le scindait irr\u00e9m\u00e9diablement. La cicatrice sur la joue \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la marque de la s\u00e9paration int\u00e9rieure, et ce couteau qui entaille John Grady, une d\u00e9possession derni\u00e8re. Il s\u2019\u00e9chappe de lui-m\u00eame et en a la conscience douloureuse\u00a0: le \u00ab\u00a0tissu de l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb pour paraphraser Leibniz se d\u00e9fait et se d\u00e9plie, en une ext\u00e9riorit\u00e9 qui le rend \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Il va mourir sur une terre \u00e9trang\u00e8re absolument, \u00ab\u00a0in that alien land\u00a0\u00bb. Doit-on rappeler ici que le terme anglais \u00ab\u00a0alien\u00a0\u00bb vient du latin \u00ab\u00a0alienus\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019autre qui ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 soi, l\u2019alien qui ne peut se comprendre comme un \u00ab\u00a0alter\u00a0\u00bb, qui se pense par rapport \u00e0 soi, peut apporter une alt\u00e9ration\u00a0? C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment au moment de mourir que John Grady prend conscience que le Mexique n\u2019est pas sa terre, alors m\u00eame que le retour au Nord est d\u00e9sormais impossible. Le Mexique appara\u00eet donc comme le lieu paradoxal de l\u2019initiation solitaire car la mort ne r\u00e9v\u00e8le pas tant l\u2019appartenance \u00e0 la patrie perdue (l\u2019Am\u00e9rique) que l\u2019exil et l\u2019exclusion. La travers\u00e9e est int\u00e9rioris\u00e9e car elle est avant tout passage, mimant dans son perp\u00e9tuel mouvement la mort elle-m\u00eame, le grand passage.<\/p>\n<p>Ainsi, on ne traverse pas indemne la fronti\u00e8re. L\u2019instabilit\u00e9 apparente du seuil se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un mur, celui de la confrontation \u00e0 une alt\u00e9rit\u00e9 irr\u00e9ductible. Si le rite de passage est triple mouvement de s\u00e9paration, de marge et d\u2019agr\u00e9gation, on peut y voir l\u2019\u00e9chec de John Grady qui a su se s\u00e9parer, errer dans la marge pour ne jamais s\u2019agr\u00e9ger \u00e0 un monde nouveau. En effet, les deux figures de la du\u00e8gne et du <em>cuchillero<\/em>, figures d\u2019autorit\u00e9, ne l\u2019ont pr\u00e9cis\u00e9ment pas <em>autoris\u00e9<\/em> \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans leur monde. En lieu et place d\u2019une agr\u00e9gation, c\u2019est la d\u00e9sagr\u00e9gation du corps et de l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9chec de John Grady tient sans doute \u00e0 la nature de la fronti\u00e8re qu\u2019il tente de traverser\u00a0: inaccessible, elle ne se donne ni comme point de d\u00e9part ni comme point d\u2019arriv\u00e9e car elle ne peut se r\u00e9duire \u00e0 la cartographie d\u2019un pays. Tel est donc le statut de cette aventure, et celui du h\u00e9ros dans la trilogie de Cormac McCarthy\u00a0: \u00ab\u00a0C&rsquo;est en se confrontant \u00e0 un espace que chaque h\u00e9ros fait l\u2019exp\u00e9rience de la d\u00e9possession de soi dans un premier temps, du renouvellement de soi dans un deuxi\u00e8me temps.\u00a0\u00bb (Le Blanc, 1998). Si John Grady fait bien l\u2019\u00e9preuve de la d\u00e9possession de soi, celle-ci semble \u00eatre bien trop radicale pour aboutir au renouvellement de l\u2019\u00eatre\u00a0: c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience absolue de la perte dans l\u2019espace hostile de la fronti\u00e8re, qui ne permet plus la conqu\u00eate.<\/p>\n<p>Ainsi, le seuil est le deuil de l\u2019\u00eatre. Et la trilogie de McCarthy n\u2019est pas un western. En effet, nous ne sommes plus dans le roman et le mythe de la Fronti\u00e8re. Cormac McCarthy travaille la mati\u00e8re d\u2019un roman paradoxal qui serait un <em>apr\u00e8s <\/em>o\u00f9 dispara\u00eet la possibilit\u00e9 de l\u2019Aventure.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Archibald, Samuel, Bertrand Gervais, Anne-Martine Parent, 2002, <em>L\u2019Imaginaire du labyrinthe. Fondements et analyses,<\/em> D\u00e9partement d&rsquo;\u00e9tudes litt\u00e9raires, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, <em>Figura<\/em>, Centre de recherche sur le texte et l&rsquo;imaginaire, coll. \u00abFigura\u00bb, Volume 06, Montr\u00e9al, 150 p.<\/p>\n<p>Arnold, E.T., D.C. Luce, 1999, <em>Perspectives on Cormac McCarthy<\/em>, University Press of Mississippi, 264 p.<\/p>\n<p>Barth\u00e9l\u00e9my, Lambert, 2012, <em>Fictions contemporaines de l\u2019errance: Peter Handke, Cormac McCarthy, Claude Simon, <\/em>\u00c9ditions Classiques Garnier, 710 p.\u00a0<\/p>\n<p>Bouvet, Rachel, Guy H\u00e9l\u00e8ne et Wadell \u00c9ric (dir), 2008, La carte, Point de vue sur le monde, M\u00e9moires d\u2019encrier, 312 p.<\/p>\n<p>Costigan, Nancy, 2002, \u00ab\u00a0La travers\u00e9e d\u2019un paysage. Analyse spatiale de <em>All the Pretty Horses<\/em> de Cormac McCarthy\u00a0\u00bb, dans Rachel Bouvet et Fran\u00e7ois Foley (dir), <em>Pratiques de l\u2019espace en litt\u00e9rature<\/em>, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, <em>Figura<\/em>, Centre de recherche sur le texte et l\u2019imaginaire, coll. \u00ab Figura \u00bb, n\u00ba 7, p.85-103.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9, Jean-Fran\u00e7ois, Tremblay, Emmanuelle, 2005, <em>Le nouveau r\u00e9cit des fronti\u00e8res dans les Am\u00e9riques<\/em>, Presses Universit\u00e9 de Laval, 232 p.<\/p>\n<p>Ducos, Jo\u00eblle, 2004, <em>Fronti\u00e8res et seuils<\/em>, Eid\u00f4lon, 340 p.<\/p>\n<p>Grandjeat, Yves-Charles, 2008, \u00ab L\u2019inhumaine travers\u00e9e de l\u2019aventure dans <em>The Crossing<\/em> de Cormac McCarthy \u00bb dans Herv\u00e9 Fourtina, Nathalie Ja\u00ebck, Jo\u00ebl Richard (dir),<em> Aventure(s)<\/em>, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, pp 167-181.<\/p>\n<p><em>_______<\/em> 1997, \u00ab\u00a0Le mythe mexicain de Cormac McCarthy\u00a0dans <em>Blood Meridian, <\/em>,<em>All the Pretty Horses <\/em>et <em>The Crossing\u00a0\u00bb<\/em>, dans Serge Ricard (dir.), <em>Mexique\/\u00c9tats-Unis, fascinations et r\u00e9pulsions r\u00e9ciproques,<\/em> Paris, L\u2019Harmattan, p.131-151.<\/p>\n<p>Le BLANC, Guillaume, 1998, \u00ab\u00a0 Le Grand Passage, de Cormac McCarthy : un roman cosmique \u00bb, <em>Esprit<\/em>, n\u00b0 819, ao\u00fbt-septembre, p. 133-152.<\/p>\n<p>McCarthy, Cormac, 1992, <em>All the Pretty Horses<\/em>, Alfred A. Knopf, 301 p.<\/p>\n<p><em>_______<\/em>, 1994, <em>The Crossing<\/em>, Alfred A. Knopf, 432 p.<\/p>\n<p><em>_______<\/em>, 1998, <em>Cities of the Plain<\/em>, Alfred A. Knopf, 304 p.<\/p>\n<p>Olivier, Isabelle, 2005, \u00ab L\u2019espace de l\u2019errance dans les romans arthuriens (\u00ab XIIe-XIIIe si\u00e8cles) \u00bb, dans Myra Latendresse-Drapeau et Rachel Bouvet (dir.)\u00a0 <em>Errances<\/em>, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, <em>Figura<\/em>, Centre de recherche sur le texte et l\u2019imaginaire, coll. \u00ab Figura \u00bb, n\u00ba 13, p. 61-75, 141 p.<\/p>\n<p>Soudi\u00e8re de la, Martin, 2000, \u00ab\u00a0<em>Le paradigme du passage\u00a0\u00bb, Communications<\/em>, n\u00b0 70, pp. 5-31.<\/p>\n<p>Turner, Frederick Jackson, 1893, <em>The Significance of the Frontier in American History,<\/em> En ligne &lt;<a href=\"http:\/\/www.gutenberg.org\/files\/22994\/22994-h\/22994-h.htm\">http:\/\/www.gutenberg.org\/files\/22994\/22994-h\/22994-h.htm<\/a>&gt;. Consult\u00e9 le 21 janvier 2013.<\/p>\n<p>Van Gennep, Arnold, 1909, <em>Les rites de passage: \u00e9tude syst\u00e9matique des rites de la porte et du seuil, de l\u2019hospitalit\u00e9, de l\u2019adoption, de la grossesse et de l\u2019accouchement, de la naissance, de l\u2019enfance, de la pubert\u00e9, de l\u2019initiation, de l\u2019ordination, du couronnement des fian\u00e7ailles et du mariage, des fun\u00e9railles, des saisons, etc.<\/em>, Paris, Picard, 88 p.<\/p>\n<p>Wallach, R., 2000, <em>Myth, Legend, Dust: Critical Responses to Cormac McCarthy<\/em>, Manchester University Press, 2000, 401 p.<\/p>\n<p>Zumthor, Paul, 1993, <em>La mesure du monde: repr\u00e9sentation de l\u2019espace au Moyen \u00c2ge. <\/em>\u00c9d. du Seuil, 438 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Dragon, Genevi\u00e8ve. 2013. \u00ab L\u2019exp\u00e9rience des seuils dans All the Pretty horses et Cities of the Plain de Cormac McCarthy : r\u00e9flexions sur le parcours initiatique du personnage de John Grady Cole \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/dragon-17&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dragon-17.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 dragon-17.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-99abbad5-052d-4d5d-a59e-6770faf9f52f\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dragon-17.pdf\">dragon-17<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dragon-17.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-99abbad5-052d-4d5d-a59e-6770faf9f52f\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017 La fronti\u00e8re a partie li\u00e9e avec l\u2019id\u00e9e d\u2019avanc\u00e9e, de progression, entre qu\u00eate et conqu\u00eate, comme le signale d\u2019ailleurs son \u00e9tymologie militaire, le front,\u00a0\u00ab\u00a0frons\u00a0\u00bb. Dans la mythologie de la fondation de l\u2019Am\u00e9rique, le\u00a0Frontier\u00a0d\u00e9signe la zone vierge de toute civilisation, reculant sous les avanc\u00e9es h\u00e9ro\u00efques des pionniers\u00a0: Up to our own day [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1233,1232,1229],"tags":[112],"class_list":["post-5526","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-frontiere-fictive","category-frontiere-reelle","category-nord-sud","tag-dragon-genevieve"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5526","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5526"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5526\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9028,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5526\/revisions\/9028"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5526"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5526"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5526"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}