{"id":5528,"date":"2024-06-13T19:48:22","date_gmt":"2024-06-13T19:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-reunion-des-polarites-nord-sud-ou-comment-sharmoniser-au-dao-dans-le-chapitre-douverture-du-zhuangzi\/"},"modified":"2024-09-06T17:22:27","modified_gmt":"2024-09-06T17:22:27","slug":"la-reunion-des-polarites-nord-sud-ou-comment-sharmoniser-au-dao-dans-le-chapitre-douverture-du-zhuangzi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5528","title":{"rendered":"La r\u00e9union des polarit\u00e9s nord-sud ou comment s\u2019harmoniser au \u00ab Dao \u00bb dans le chapitre d\u2019ouverture du \u00ab Zhuangzi \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6888\">Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017<\/a><\/h5>\n<p>La pr\u00e9sence des polarit\u00e9s nord-sud tisse le fil directeur du chapitre d\u2019ouverture du <em>Zhuangzi<\/em> intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Flottaison sans bornes\u00a0\u00bb. Le <em>Zhuangzi<\/em> constitue une \u0153uvre tao\u00efste et chinoise qui, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019<em>Iliade<\/em> et l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>, demeure myst\u00e9rieux quant \u00e0 son ou ses auteurs v\u00e9ritables. Les sp\u00e9cialistes s\u2019accordent toutefois pour la dater du III\u00e8me ou IV\u00e8me si\u00e8cle avant notre \u00e8re. Si les polarit\u00e9s nord-sud bordent le sentier de son chapitre d\u2019ouverture \u2012 elles le structurent, m\u00eame, l\u2019encadrent du tout au tout \u2012, c\u2019est parce que celui-ci s\u2019ouvre au nord, dans de profonds abysses o\u00f9 vit le poisson <em>Kun<\/em> (<span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u9be4<\/span>), et se d\u00e9ploie vers le sud, dans le bleu du ciel o\u00f9 file l\u2019oiseau <em>Peng<\/em> (<span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u9d6c<\/span>). Or, cette pr\u00e9sence d\u00e9voile, dans une perspective tao\u00efste, une m\u00e9taphore de taille. Car le nord, qui se situe au c\u0153ur des flots, est \u00e0 connecter \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9ment eau qui lui-m\u00eame d\u00e9coule du souffle <em>yin<\/em> (<span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u9670<\/span>). Quant au sud, en ce qu\u2019il s\u2019atteint par le ciel, est \u00e0 relier au souffle <em>yang<\/em> (<span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u967d<\/span>). En ce sens, nous pourrions dire que si le poisson m\u00e9taphorise l\u2019extr\u00eame du <em>yin<\/em>, l\u2019oiseau m\u00e9taphorise l\u2019extr\u00eame du <em>yang<\/em>. Par ailleurs, et dans l\u2019optique de clarifier l\u2019origine des souffles <em>yin<\/em> et <em>yang<\/em>, il s\u2019agit de pr\u00e9ciser que tous deux sont n\u00e9s du <em>Dao<\/em> (<span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u9053<\/span>), le souffle unique et primordial. Ce caract\u00e8re demeure quasiment impossible \u00e0 traduire. D\u2019aucuns l\u2019ont toutefois tent\u00e9, et la plupart de ces derniers se sont entendus sur les acceptions \u00ab\u00a0Voie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0route\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0chemin\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9 ultime\u00a0\u00bb. Pourtant, le <em>Dao<\/em> est sans nom. Ce qu\u2019il d\u00e9signe, c\u2019est le vide. Le vide qui, de l\u2019int\u00e9rieur, engendre, unifie et m\u00e9tamorphose le monde. En cela, nous pourrions le d\u00e9crire comme un principe immanent \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9rateur, unificateur et transformateur du monde. Le <em>Dao<\/em> constitue en ce sens le <em>qi <\/em>(<span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u6c23<\/span>) qui catalyse, dynamise et met en branle la totalit\u00e9 des choses. Et ce <em>qi<\/em>, justement, signifie le \u00ab\u00a0souffle\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir le dynamisme interne du monde, dont la diversit\u00e9 r\u00e9v\u00e8le deux aspects\u00a0: le <em>yin<\/em> et le<em> yang<\/em>, qui alternent selon un rythme de mouvement et de repos. Il est ainsi \u00e0 la fois la source de toutes choses et ce qui rend possible leur interconnexion. Nous en arrivons ainsi \u00e0 deux pr\u00e9misses essentielles de la philosophie du <em>Zhuangzi<\/em>\u00a0: le vide comme principe moteur d\u2019un monde spontan\u00e9 et l\u2019origine essentiellement unique de tous les \u00eatres. En d\u2019autres termes, le <em>Dao<\/em> n\u2019est pas ce qui cause, mais le vide qui permet la spontan\u00e9it\u00e9 des choses. Il constitue, d\u00e8s lors, la condition de possibilit\u00e9 du dynamisme chaotique du cosmos. Comme l\u2019\u00e9crit en effet Isabelle Robinet dans Comprendre le Tao, toutes choses convergent en lui sans qu\u2019il s\u2019en fasse le ma\u00eetre. \u00ab\u00a0Plus qu&rsquo;une entit\u00e9 m\u00e9taphysique, soutient-elle, le Tao est une pr\u00e9sence mystique.\u00a0\u00bb (Robinet, 2002, p. 31) Le <em>Dao<\/em>, en ce sens, est bel et bien \u00e0 l\u2019origine des souffles <em>yin<\/em> et <em>yang<\/em>. Ce que nous allons, d\u00e8s lors, t\u00e2cher de d\u00e9montrer, se situe dans la compr\u00e9hension de l\u2019usage des polarit\u00e9s nord-sud dans le chapitre d\u2019ouverture du <em>Zhuangzi<\/em>\u00a0: en quoi ces derni\u00e8res \u00e9rigent-elles un pont reliant le multiple \u00e0 l\u2019unique, qu\u2019il s\u2019agit de franchir jusqu\u2019au bout, jusqu\u2019au c\u0153ur du chaos primitif et indiff\u00e9renci\u00e9\u202f? Nous tenterons ainsi de comprendre en quoi les polarit\u00e9s nord-sud m\u00e9taphorisent la voie \u00e0 investir pour s\u2019harmoniser au<em> Dao<\/em>, soit au principe immanent \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9rateur, unificateur et transformateur du monde.<\/p>\n<p>Dans un premier temps, nous analyserons ces polarit\u00e9s au travers de la m\u00e9taphore du poisson-oiseau, puis le <em>Dao<\/em> qui les gouverne. Nous nous questionnerons ensuite sur le comment et le pourquoi de l\u2019exp\u00e9rience du <em>Dao<\/em>.<\/p>\n<h2>Analyse des polarit\u00e9s nord-sud \u00e0 travers la m\u00e9taphore du poisson-oiseau<\/h2>\n<p>Voici les premi\u00e8res lignes du chapitre d\u2019ouverture du <em>Zhuangzi<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il existait, au fin fond des abysses du nord, un poisson du nom de Kun. Sa taille, gigantesque, s\u2019allongeait sur un nombre incalculable de lieues. Le poisson Kun se m\u00e9tamorphosa en un oiseau du nom de Peng. Le dos de Peng \u00e9tait immense\u00a0: il s\u2019\u00e9talait sur des milliers et des milliers de lieues. Peng fusait, tel un \u00e9clat de foudre, d\u00e9ployant des ailes comparables aux nuages suspendus \u00e0 l\u2019azur. Parce que la mer \u00e9clatait en rouleaux, il vira \u00e0 toute allure vers les abysses du sud\u00a0: l\u2019\u00e9tang du ciel<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une fois ces quelques lignes parcourues, il devient indubitable que le <em>Zhuangzi<\/em> associe le nord au poisson, le sud \u00e0 l\u2019oiseau, le nord \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 et le sud au ciel, et puis le nord comme le sud \u00e0 l\u2019eau. Nous allons mettre en lumi\u00e8re les relations entre ces associations et les souffles du <em>yin<\/em> et du <em>yang<\/em>.<\/p>\n<h3><strong>Du nord au yin et du sud au yang, via l\u2019image du poisson dans les abysses et de l\u2019oiseau dans le ciel<\/strong><\/h3>\n<p>Si les axes nord-sud constituent la double polarit\u00e9 de l\u2019espace, les souffles du <em>yin<\/em> et du <em>yang<\/em> constituent quant \u00e0 eux la double polarit\u00e9 du <em>Dao<\/em>. Ils forment tous deux un binarisme qui, bien loin de s\u2019\u00e9difier en seule antith\u00e8se, rev\u00eat une profonde compl\u00e9tude. Le <em>yin<\/em> manifeste \u2013 entre autres \u2013 le f\u00e9minin, l\u2019obscurit\u00e9, l\u2019accueil, la terre et la mort ; le <em>yang<\/em>, le masculin, la lumi\u00e8re, le don, le ciel et la vie. Or, comme le soutiennent Claude Larre et Elisabeth Rochat de la Vall\u00e9e dans <em>Zhuangzi<\/em> \u2013 <em>la conduite de la vie, Le Vol inutile<\/em>, l\u2019axe nord m\u00e9taphorise l\u2019origine, l\u00e0 o\u00f9 s\u2019ancre toute vie. Ce faisant, il est, ind\u00e9niablement, \u00e0 connecter au <em>yin<\/em>. En quel sens, pr\u00e9cis\u00e9ment\u202f? Tout bonnement parce qu\u2019il y a un entrem\u00ealement inextricable entre la f\u00e9minit\u00e9 propre au yin et l\u2019origine propre au nord. Toutes deux ont en effet en partage un champ bien pr\u00e9cis\u00a0: celui de la maternit\u00e9. En effet, l\u2019\u00eatre, avant de venir au monde, avant d\u2019exister <em>pour de bon<\/em>, cro\u00eet \u00e0 son rythme dans la poche ut\u00e9rine obscure et emplie de liquide amniotique \u2013 ce qui, en outre, fait \u00e9cho \u00e0 la fosse obscure et pleine d\u2019eau dans laquelle se meut le poisson. Le caract\u00e8re<em> Kun<\/em> (<span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u9be4<\/span>), le nom du poisson, est \u00e9galement \u00e0 relier \u00e0 la maternit\u00e9, et donc, au <em>yin<\/em>, en ce qu\u2019il signifie l\u2019origine, la ponte des \u0153ufs et l\u2019engendrement ; et puis, \u00e9galement, le chaos primitif et indiff\u00e9renci\u00e9. Ainsi, le tout d\u00e9but du chapitre semble nous orienter vers une m\u00e9taphore du <em>yin<\/em>, le nom du poisson comme le nord \u2013 or le poisson surgit justement du nord \u2013 mettant en sc\u00e8ne sa danse, et par elle, celle de l\u2019origine de la vie. Le nom de l\u2019oiseau, <em>Peng<\/em> (<span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u9d6c<\/span>), est, de mani\u00e8re analogue, \u00e0 relier au <em>yang<\/em> en ce qu\u2019il d\u00e9signe le ph\u00e9nix \u00ab\u00a0m\u00e2le\u00a0\u00bb, et, par extension, le d\u00e9ploiement de la vie et la renaissance sans fin \u2013 le ph\u00e9nix renaissant de ses cendres. Or, il y a une parent\u00e9 certaine entre la masculinit\u00e9 du <em>yang<\/em> et celle du ph\u00e9nix, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019entre la vie propre au premier et le principe de renaissance propre au second. Et puis, enfin, l\u2019oiseau vole dans le ciel, ciel que le <em>yang <\/em>manifeste. Et le ciel, dans ce chapitre, m\u00e8ne droit au sud\u00a0: au plein \u00e9panouissement de la vie dans toutes ses m\u00e9tamorphoses.<\/p>\n<h3><strong>De la condition de possibilit\u00e9 du yin et du yang\u00a0: le <em>Dao<\/em> ou ce qui engendre le cosmos<\/strong><\/h3>\n<p>Mais qu\u2019est-ce qui gouverne ces deux souffles antith\u00e9tiques ? C\u2019est, comme nous l\u2019avons pr\u00e9cis\u00e9 d\u00e8s l\u2019introduction, le <em>Dao<\/em> ou ce que nous avons choisi de traduire par le principe immanent d\u2019engendrement, d\u2019unification et de transformation du cosmos. Le <em>Dao<\/em> ne constitue pas une substance, mais un vide\u00a0permettant la ronde des transformations. Jean Levi, dans <em>Le petit monde du Tchouang-tseu<\/em>, confirme cette vacuit\u00e9 du <em>Dao<\/em> :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le Tao n\u2019est cause agissante qu\u2019en \u00e9tant un n\u00e9gatif \u2012 ou plut\u00f4t le n\u00e9gatif. Il est le n\u00e9gatif en ce sens que, d\u00e9pourvu de tout attribut, m\u00eame celui d\u2019\u00eatre, d\u2019exister, il est pur inconditionn\u00e9, pure \u00e9vanescence et se trouve de ce fait l\u2019inverse de tout existant. Le Tao ne peut \u00eatre matrice de tout que s\u2019il n\u2019est rien.\u00a0 (Levi, 2010, p. 70)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous adh\u00e9rons \u00e0 la description que fait Levi du <em>Dao<\/em> en ce que pour le <em>Zhuangzi<\/em>, seul le vide, ou ce qui n\u2019est pas conditionn\u00e9, l\u2019inconditionn\u00e9, donc, peut cr\u00e9er de l\u2019\u00eatre. Seul le vide peut se faire moteur de l\u2019action et ainsi principe de toute existence. Autrement dit, ne peut \u00eatre f\u00e9conde que l\u2019absolue n\u00e9gativit\u00e9. Le <em>Dao<\/em>, ou le point fixe autour duquel tourne la ronde des m\u00e9tamorphoses, est la seule constance dans un monde o\u00f9 r\u00e8gne le changement. Il est ce qui relie, ce qui met les choses en relations. En ce sens, m\u00eame s\u2019il ne se situe pas hors du monde, mais en son sein, il n\u2019appartient pas au divers des choses. C\u2019est, bien plut\u00f4t, la m\u00e8re du cosmos. Dans le chapitre d\u2019ouverture, c\u2019est l\u2019eau, via les abysses du nord et l\u2019\u00e9tang du ciel, qui m\u00e9taphorise ce vide omnipr\u00e9sent. Car l\u2019eau est \u00e0 la fois la condition de possibilit\u00e9 de vie et ce qui fait communiquer entre elles toutes les parties du tout. Elle est, comme le <em>Dao<\/em>, le principe immanent d\u2019engendrement des choses \u2015 hommes compris \u2015 et ce qui les relie entre elles. L\u2019eau permet ainsi d\u2019exprimer la fonction \u2015 si l\u2019on peut dire \u2015 premi\u00e8re et maternelle du<em> Dao<\/em> : celle d\u2019engendrer, de donner la vie. En effet, comme la m\u00e8re, l\u2019eau est la subsistance premi\u00e8re de tous les vivants. Cette m\u00e9taphorisation du don de vie est confirm\u00e9e par Gaston Bachelard dans son \u00e9tude sur l\u2019imaginaire de l\u2019eau, <em>L\u2019eau et les r\u00eaves<\/em>, o\u00f9 il affirme que l\u2019eau constitue un \u00e9l\u00e9ment plus f\u00e9minin que le feu, que dans cette optique elle ouvre sur l\u2019imaginaire de l\u2019abondance, sur ce qui donne \u00e0 la vie un essor in\u00e9puisable, et donc sur le principe de renaissance. Lorsqu\u2019elle court, l\u2019eau se fait aussi communication. Car si la m\u00e8re porte l\u2019embryon en son sein, tout en le portant elle ne cesse de communiquer avec lui. Et c\u2019est de cette communication, qui est d\u2019abord tactile, et sensorielle par extension, que l\u2019image de l\u2019eau jaillit pour m\u00e9taphoriser la m\u00e8re paysage. Bachelard affirme en effet que l\u2019amour maternel \u2012 nous pr\u00e9f\u00e8rerons parler ici d\u2019<em>affect<\/em> maternel \u2012 constitue le premier principe actif de projection des images. En d\u2019autres termes, cet affect engendre une force imaginative in\u00e9puisable qui ne cesse de r\u00e9ancrer l\u2019imaginant dans une perspective maternelle. Comme le souligne d\u2019ailleurs Bachelard\u00a0: \u00ab\u00a0\u00a0C\u2019est dans la chair, dans les organes que prennent naissance les images mat\u00e9rielles premi\u00e8res qui sont dynamiques, actives et li\u00e9es \u00e0 des volont\u00e9s simples.\u00a0\u00bb (Bachelard, 2009, p. 16) Dans cette optique, l\u2019image de l\u2019eau ne fait que figurer la m\u00e8re, encore et encore et sous toutes ses formes ; elle illustre un retour aux origines qui \u00e9quivaut \u00e0 un saut dans la simplicit\u00e9 du toucher.<\/p>\n<h3><strong>Le <em>Dao<\/em> ou ce qui m\u00e9tamorphose le cosmos<\/strong><\/h3>\n<p>Mais cette incessante mobilit\u00e9 de l\u2019eau, en plus de m\u00e9taphoriser le principe de vie, m\u00e9taphorise encore et surtout le principe de m\u00e9tamorphose \u2012 et d\u2019ailleurs, l\u2019engendrement de la vie est en soi une forme de m\u00e9tamorphose. C\u2019est ce que nous pourrions d\u00e9signer tout bonnement sous le terme de transformation\u202f:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Le poisson et l\u2019oiseau] marquent, aux deux extr\u00e9mit\u00e9s de la cha\u00eene des \u00eatres anim\u00e9s, la transformation universelle. Elle parcourt tous les \u00eatres et les fait venir les uns des autres, passer les uns dans les autres\u00a0(\u2026) L\u2019ab\u00eeme du Sud fait \u00e9cho \u00e0 l\u2019ab\u00eeme du Nord ; il lui r\u00e9pond comme un p\u00f4le oppos\u00e9 et compl\u00e9mentaire ; entre eux deux se jouent tous les mouvements de la vie, du yin\/yang, du repos au renouveau, par transformations \u00bb. (Larre et Rochat de la Vall\u00e9e, 1994, p. 18-20)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tout ce qui na\u00eet p\u00e9n\u00e8tre le cycle des m\u00e9tamorphoses, et d\u2019ailleurs, m\u00eame la mort en fait partie int\u00e9grante. Le poisson se transforme ainsi en oiseau et se transformera encore, dans un mouvement \u00e0 l\u2019infini. Car l\u2019eau, et au travers d\u2019elle le <em>Dao<\/em>, est la condition de possibilit\u00e9 de transformation des choses \u2012 de leur paysage ext\u00e9rieur ou int\u00e9rieur. De plus, l\u2019eau, dans cette m\u00e9taphorisation du principe de m\u00e9tamorphose, demeure toujours dans le champ de la maternit\u00e9, car si l\u2019homme r\u00e9side dans le tout en m\u00e9tamorphoses, c\u2019est bel et bien la femme, par sa maternit\u00e9, qui engendre ces m\u00e9tamorphoses. De cette fa\u00e7on, l\u2019image de l\u2019eau ne cesse plus de repr\u00e9senter la m\u00e8re, la m\u00e8re et son pouvoir de donner la vie, mais encore et surtout la mobilit\u00e9 transformationnelle de ce qu\u2019elle cr\u00e9e. Le <em>Zhuangzi<\/em>, pour exprimer ce second pouvoir, qui ne fait d\u2019ailleurs que compl\u00e9ter le premier, invoque l\u2019image du ballet des transformations. L\u2019eau serait d\u00e8s lors comme un pas de danse nourricier et en constant renouvellement. Le poisson m\u00e9taphorise ainsi ce qui transforme, l\u2019oiseau ce qui est transform\u00e9, et tous deux s\u2019harmonisent au <em>Dao<\/em> via une connexion aux fonctions d\u2019engendrement d\u2019une part et de transformation des choses d\u2019autre part. En d\u2019autres termes, si le poisson-oiseau, les axes nord-sud, m\u00e9taphorisent le couple <em>yin-yang<\/em>, ils incarnent la totalit\u00e9 des choses en m\u00e9tamorphose. Ce principe de m\u00e9tamorphose s\u2019applique notamment sur le moi, et c\u2019est en cela que selon le <em>Zhuangzi<\/em>, le moi un et unique n\u2019est pas atteignable, mais r\u00e9side dans une fiction construite par le langage rationnel. Il n\u2019y a en fait pas de moi, car la personne humaine se d\u00e9compose en une pluralit\u00e9 de forces en m\u00e9tamorphoses. Le seul agent en moi, ou tout du moins dans mon corps, c\u2019est le <em>Dao<\/em>. Le corps n\u2019est alors, comme l\u2019\u00e9crit Romain Graziani, que l\u2019habitacle charnel, le <em>logis du jour<\/em> d\u2019une force de vie qui \u00e9chappe tout autant \u00e0 la causalit\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019identit\u00e9 qui sont toutes deux des inventions de la raison. Dans cette optique, l\u2019on ne peut retrouver la M\u00e8re-<em>Dao<\/em> qu\u2019en passant par la mise \u00e0 bas du moi fictif et en s\u2019\u00e9lan\u00e7ant hors de soi, dans une m\u00e9tamorphose dont l\u2019extension \u00e9pouse les dimensions de l\u2019univers tout entier. N\u00e9anmoins, pour que cette m\u00e9tamorphose n\u2019aboutisse pas \u00e0 l\u2019\u00e9chec de l\u2019angoisse de perdre son moi, elle exige la brisure enti\u00e8re des carcans du langage et de ses fantasmes \u2012 et en particulier du fantasme d\u2019une identit\u00e9 qui demeure \u00e0 travers le changement.<\/p>\n<h2>L\u2019exp\u00e9rience du <em>Dao<\/em>\u00a0: du comment au pourquoi de cette qu\u00eate<\/h2>\n<p>Nous aboutissons au d\u00e9cryptage de la m\u00e9taphore du poisson-oiseau comme l\u2019expression du terrassement du sujet. Car ni le poisson, qui engendre le monde sans avoir lui-m\u00eame de forme d\u00e9finie, ni l\u2019oiseau, qui n\u2019a pas de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb mais incarne le chaos des m\u00e9tamorphoses par la libre n\u00e9cessit\u00e9 de son mouvement, ne sont dot\u00e9s d\u2019individualit\u00e9s. C\u2019est, bien au contraire, parce qu\u2019ils en sont d\u00e9pouill\u00e9s, qu\u2019ils sont capables de s\u2019harmoniser au divers du cosmos. Mais comment, d\u00e8s lors, parvenir, comme le poisson-oiseau, \u00e0 faire cette exp\u00e9rience de mise \u00e0 bas de l\u2019ego et de mise \u00e0 l\u2019unisson entre soi et le <em>Dao<\/em>\u202f\u00a0?<\/p>\n<h3><strong>Une exp\u00e9rience purement int\u00e9rieure<\/strong><\/h3>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience en question s\u2019av\u00e8re essentiellement int\u00e9rieure. Elle proc\u00e8de en effet par une remont\u00e9e \u00e0 contre-courant en soi, du multiple \u00e0 l\u2019unique, et ce jusqu\u2019au plongeon dans le chaos primitif et indiff\u00e9renci\u00e9. Ce chaos incarne l\u2019unit\u00e9 et la spontan\u00e9it\u00e9 parfaites. Si cette exp\u00e9rience est int\u00e9rieure, donc, c\u2019est parce le <em>Dao<\/em> est immanent \u00e0 toute chose et que m\u00eame s\u2019il conditionne les mouvements ext\u00e9rieurs, nous ne pouvons le trouver qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nous-m\u00eames. C\u2019est notre nature inn\u00e9e, ce qui nous meut, nous fait vivre et mourir. C\u2019est ainsi de l\u2019int\u00e9rieur que survient, non pas l\u2019explication puisqu\u2019il n\u2019y a pas de cause, mais la compr\u00e9hension que toutes les parties du monde sont interconnect\u00e9es par ce principe immanent d\u2019engendrement, d\u2019unification et de transformation. Cette compr\u00e9hension ne peut \u00eatre atteinte que par une exp\u00e9rience directe et int\u00e9rieure du <em>Dao<\/em>, le pivot (<em>chou<\/em>) central de force autour duquel tout bouge et virevolte dans une danse endiabl\u00e9e. Ce pivot est \u00e9galement vide de toutes d\u00e9terminations propres, mais il gouverne au dynamisme universel du cosmos. L\u2019exp\u00e9rience int\u00e9rieure de retrouvailles avec le <em>Dao<\/em> ouvre ainsi sur une exp\u00e9rience de l\u2019universel. Il y a en fait prise de conscience de la similarit\u00e9 entre l\u2019incessante m\u00e9tamorphose de la conscience et la tout aussi incessante transformation de la mobilit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale. Le cosmos, d\u00e8s lors, est, au-dedans comme au-dehors, une ronde de ph\u00e9nom\u00e8nes impermanents. \u00c0 ce titre, d\u2019ailleurs, nous pourrions noter l\u2019extr\u00eame proximit\u00e9 entre la philosophie tao\u00efste et la philosophie bouddhiste, et en particulier avec la m\u00e9ditation <em>Vipassan\u0101<\/em> \u2012 ce qui signifie, en p\u0101li, voir les choses telles qu\u2019elles sont r\u00e9ellement \u2012, qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte par Bouddha. Cette m\u00e9ditation consiste \u00e0 observer les sensations du corps de fa\u00e7on objective et dans une totale \u00e9quanimit\u00e9 afin de mettre \u00e0 jour leur impermanence (<em>anicca<\/em>). Cette m\u00e9thode de pure observation de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 finit par terrasser l\u2019ego et avec lui une grande part des souffrances inh\u00e9rentes \u00e0 l\u2019existence (<em>dukkha<\/em>).<\/p>\n<h3><strong>La n\u00e9cessit\u00e9 du changement de r\u00e9gime d\u2019activit\u00e9<\/strong><\/h3>\n<p>Cette exp\u00e9rience int\u00e9rieure, en outre, implique ce que Jean-Fran\u00e7ois Billeter appelle un changement de r\u00e9gime d\u2019activit\u00e9. En effet, parce que la subjectivit\u00e9 doit se taire et qu\u2019il y a d\u00e8s lors une v\u00e9ritable abolition de l\u2019opposition entre sujet et objet, l\u2019on rompt de fa\u00e7on brutale avec la repr\u00e9sentation du sujet qui domine dans la tradition occidentale, soit une instance autonome et active et dont l\u2019activit\u00e9 peut parfois se retourner en passivit\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9poque moderne, elle devient le sujet face \u00e0 l\u2019objet. Cette vision a \u00e9t\u00e9 v\u00e9hicul\u00e9e par la pens\u00e9e de Descartes, notamment, mais \u00e9galement par celles de Kant et de Hegel. Et m\u00eame si l\u2019\u00e9poque contemporaine tente de repr\u00e9senter le caract\u00e8re \u00e9clat\u00e9 du sujet, nous ne sortons pas pour autant de cette distinction entre le sujet et l\u2019objet. Or, dans le <em>Zhuangzi<\/em>, nous avons affaire \u00e0 une conception tout autre. Il n\u2019y a pas de sujet en tant que tel, et d\u2019ailleurs, c\u2019est ce que ne cesse de signifier la m\u00e9taphore du poisson-oiseau. Tout ce qu\u2019il y a, c\u2019est un va et vient entre le vide et les choses, entre les divers sensations qui ne font que passer, sans jamais durer, dans une constellation de mouvements chaotiques. Pour parvenir \u00e0 d\u00e9truire la fiction de l\u2019ego et \u00e0 cerner, ou plut\u00f4t comprendre, cette substitution du chaos \u00e0 l\u2019ego, il s\u2019agit de changer, via l\u2019exp\u00e9rience int\u00e9rieure, de r\u00e9gime d\u2019activit\u00e9. Celui qui vit son ego comme une fiction et qui per\u00e7oit les fluctuations du courant de sensations passe du r\u00e9gime de l\u2019homme (<em>ren<\/em>, <span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u4eba<\/span>) \u00e0 celui du ciel (<em>tian<\/em>, <span style=\"font-family: Arial Unicode MS;\">\u5929<\/span>), autrement dit de celui de la raison et de l\u2019intentionnel \u00e0 celui du spontan\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019activit\u00e9 intentionnelle et consciente, sp\u00e9cifiquement humaine, est source d\u2019erreur, d\u2019\u00e9chec, d\u2019\u00e9puisement et de mort. L\u2019activit\u00e9 enti\u00e8re, n\u00e9cessaire et spontan\u00e9e, dite c\u00e9leste, qu\u2019elle soit le fait d\u2019un animal ou d\u2019un homme sup\u00e9rieurement exerc\u00e9, est au contraire source d\u2019efficacit\u00e9, de vie et de renouvellement.\u00a0 (Billeter, 2002, p. 52)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une fois lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019intentionnel, la conscience peut \u00e9voluer librement et se permettre d\u2019assister en spectatrice \u00e0 l\u2019activit\u00e9 du corps, que ce dernier soit ou non en repos. L\u2019on se rapproche alors toujours davantage de la vision bouddhiste d\u2019observation des sensations du corps sans \u00e9mettre le moindre jugement ni la moindre r\u00e9action. Voil\u00e0 pourquoi ce r\u00e9gime d\u2019activit\u00e9 est caract\u00e9ris\u00e9, en chinois, par le caract\u00e8re <em>yeou<\/em>, qui signifie\u00a0: attitude d\u00e9gag\u00e9e de la conscience spectatrice. Mais qu\u2019est-ce que le corps, pour un tao\u00efste ? Et s\u2019agit-il de le dissoudre du tout au tout ? Le corps, pour le <em>Zhuangzi<\/em>, constitue un monde sans limites o\u00f9 la conscience tant\u00f4t dispara\u00eet, tant\u00f4t r\u00e9appara\u00eet ; c\u2019est une plateforme de conscience et de sensations o\u00f9 rien ne perdure, mais o\u00f9 tout fluctue, o\u00f9 tout se transforme contin\u00fbment. Si le corps est trop plein de raison, de morale ou d\u2019ego, il s\u2019agit de s\u2019en d\u00e9v\u00eatir jusqu\u2019\u00e0 la pleine nudit\u00e9. Car pour accueillir, ou plut\u00f4t parvenir \u00e0 faire l\u2019exp\u00e9rience du<em> Dao<\/em> en soi, le corps doit se faire vall\u00e9e \u2012 une vall\u00e9e vide, car emplie du <em>Dao<\/em>, qui est le vide par excellence, ce qui permet \u00e0 la ronde des transformations de tourner. Et le corps, de la m\u00eame mani\u00e8re, devient le pivot cosmique, le vide absolu qui rend possible la ronde des sensations et de la conscience.<\/p>\n<h3><strong>L\u2019\u00e9panouissement d\u2019une double libert\u00e9 <\/strong><\/h3>\n<p>\u00c0 ce stade, nous pourrions nous questionner sur le pourquoi de cette qu\u00eate de r\u00e9union avec le <em>Dao<\/em>. Que cela apporte-t-il de d\u00e9construire l\u2019ego et de faire le vide en soi ? Ce qui s\u2019av\u00e8re majeur, dans cette harmonisation avec le souffle cosmique, est l\u2019atteinte d\u2019une double libert\u00e9. Avant toute chose, il s\u2019agit de pr\u00e9ciser qu\u2019\u00e0 l\u2019instar de Spinoza, le <em>Zhuangzi<\/em> consid\u00e8re que n\u2019est libre que celui qui comprend la place qu\u2019il occupe dans la cha\u00eene quasi-infinie du cosmos. N\u2019est libre, d\u00e8s lors, que celui qui s\u2019adapte au cours des choses, que celui qui parvient \u00e0 chevaucher le <em>Dao<\/em>. Le poisson-oiseau illustre ce chevauchement en \u00e9pousant la double polarit\u00e9 du <em>Dao<\/em>. Le poisson chevauche le <em>yin<\/em>, l\u2019oiseau le <em>yang<\/em>, et c\u2019est l\u2019harmonie la plus compl\u00e8te que cette double figure m\u00e9taphorise. En ce sens, tout acte libre se situe dans le r\u00e9gime, non pas de l\u2019homme, mais du ciel, car il englobe la totalit\u00e9 des choses. En revanche, l\u00e0 o\u00f9 le <em>Zhuangzi<\/em> se distingue de Spinoza, c\u2019est que le cosmos n\u2019a pas de cause, ce qui implique la non d\u00e9termination de l\u2019homme. Ce dernier int\u00e8gre toutefois la totalit\u00e9 et y participe, non pas de fa\u00e7on contrainte, mais spontan\u00e9ment, et ce qu\u2019il en ait ou non conscience. La libert\u00e9 de celui que le <em>Zhuangzi<\/em> nomme l\u2019homme authentique, et qui est celui qui a su se d\u00e9barrasser et de son ego et de son intentionnalit\u00e9, s\u2019\u00e9panouit dans deux voies distinctes. La premi\u00e8re est celle de l\u2019exp\u00e9rience mystique, autrement dit de la dissolution de l\u2019ego dans l\u2019harmonisation avec ce qui unifie le tout, soit au <em>Dao<\/em>. Ce faisant, l\u2019homme authentique se connecte \u00e0 la totalit\u00e9 des choses et devient capable d\u2019\u00eatre chaque partie du tout, ou toutes en m\u00eame temps. Il acquiert un pouvoir de taille, qui est de se baigner dans le cours du <em>Dao<\/em> et d\u2019en avoir conscience, donc de pouvoir surfer sur ses vagues au lieu de les ignorer et de se faire submerger. La seconde voie est politique. Cette derni\u00e8re a \u00e9t\u00e9 supput\u00e9e par Russel D. Legge dans son article \u201cChuang Tzu and the Free Man\u201d. Ce qu\u2019il remet en question, c\u2019est l\u2019indiff\u00e9rence politique du <em>Zhuangzi<\/em>. Car pour Russel, la voie de la mystique ne se r\u00e9aliserait pas forc\u00e9ment au d\u00e9triment de celle de la politique. L\u2019auteur du <em>Zhuangzi<\/em> serait encore et surtout un th\u00e9oricien politicien qui d\u00e9velopperait une vision de la vie pouvant mener \u00e0 la libert\u00e9 et au bonheur universel. Il semble en effet tout \u00e0 fait logique de consid\u00e9rer que l\u2019harmonie entre l\u2019homme et le vivant implique aussi l\u2019harmonie entre l\u2019homme et l\u2019homme. Cette vision, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, r\u00e9v\u00e9lerait de fortes affinit\u00e9s avec l\u2019anarchisme, soit un ensemble de th\u00e9ories et de pratiques fond\u00e9es sur la n\u00e9gation de toute autorit\u00e9 et de toute contrainte dans l\u2019organisation sociale au sein de laquelle les individus coop\u00e8rent librement, et <em>spontan\u00e9ment<\/em>, dans une dynamique d\u2019autogestion.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, les axes nord-sud d\u00e9livrent une interconnexion avec les souffles antith\u00e9tiques du <em>yin<\/em> et du <em>yang<\/em>, qui eux-m\u00eames expriment la double polarit\u00e9 du <em>Dao<\/em>, le principe immanent du cosmos qui \u00e0 la fois l\u2019engendre, l\u2019unifie et le transforme. Il s\u2019agit, d\u00e8s lors, de remonter du multiple, soit ce qui danse au rythme du <em>yin<\/em> et du <em>yang<\/em>, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019Un, soit au <em>Dao<\/em> ou au centre vide, par le biais d\u2019une exp\u00e9rience int\u00e9rieure qui op\u00e8re un processus de d\u00e9nudement pour mettre \u00e0 bas tout superflu et qui va de pair avec une libert\u00e9 croissante selon la d\u00e9finition qu\u2019en fait Spinoza\u00a0: \u00ab\u00a0Est dite libre la chose qui existe par la seule n\u00e9cessit\u00e9 de sa nature et se d\u00e9termine par elle-m\u00eame \u00e0 agir.\u00a0\u00bb (<em>Ethique I<\/em>) Nous pouvons ainsi conclure que l\u2019usage des polarit\u00e9s nord-sud permet au <em>Zhuangzi<\/em> de d\u00e9signer la voie \u00e0 investir pour exp\u00e9rimenter le champ de la mystique, soit une exp\u00e9rience de dissolution de l\u2019ego et d\u2019une extr\u00eame libert\u00e9. La m\u00e9taphore de r\u00e9union du nord et du sud nous guide sur le sentier qui m\u00e8ne, du multiple \u00e0 l\u2019unique, jusqu\u2019\u00e0 la totale immersion dans le <em>Dao<\/em>, et par lui, \u00e0 l\u2019origine du cosmos qu\u2019on a ici d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de chaos primitif et indiff\u00e9renci\u00e9. Ce chaos, en outre, ne se situe pas seulement dans l\u2019origine cosmique, mais encore et surtout dans le flux du cosmos lui-m\u00eame. C\u2019est ce qui forme sa dynamique interne, et c\u2019est le <em>Dao<\/em>, par le vide qu\u2019il incarne, qui lui sert de v\u00e9hicule. Trouver le<em> Dao<\/em> en soi et s\u2019y unir revient de ce fait \u00e0 prendre conscience et \u00e0 faire l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019interconnexion des \u00eatres int\u00e9gr\u00e9s au cosmos. C\u2019est, en ce sens, une exp\u00e9rience tout autant cathartique qu\u2019extatique, une \u00e9puration int\u00e9rieure qui ouvre sur une harmonisation du soi lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019ego avec tout ce qui existe. Pour d\u00e9crire une telle exp\u00e9rience, nul besoin d\u2019avoir recours au vocabulaire de la m\u00e9taphysique, car dans le <em>Zhuangzi<\/em>, le <em>Dao<\/em> ne se situe pas au-del\u00e0 du monde, mais bel et bien en son sein. Foule de po\u00e8tes, dont Henri Michaux, ont tent\u00e9, par les mots, de d\u00e9crire cette exp\u00e9rience\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Domaine du calme. J\u2019y \u00e9tais alors. \/ Vraiment. \/ Non pas en passant, mais comme si \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une partie d\u2019assemblage, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 enclench\u00e9 dedans. \/ Accru, nouveau, total. \/ Calme du fondamental. \/ Retour \u00e0 la base. \/ L\u2019Inutile enfin dissip\u00e9. (\u2026) Comment ressusciter cet \u00e9tat, comment et sans adjuvant retrouver creus\u00e9e la tranch\u00e9e extraordinaire ? \/ Combien l\u2019ont d\u00e9sir\u00e9, recherch\u00e9. \/ Mais la volont\u00e9 m\u00eame qui s\u2019y exerce barrera souvent le chemin de cela qui, lib\u00e9r\u00e9 une fois par une substance sp\u00e9ciale, arriva si puissamment, si soudainement, comme une gr\u00e2ce\u2026dans une merveilleuse sustentation vibratoire. (Michaux, 1991, p.117-119)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Allan, Sarah. 1997. <em>The Way of Water and Sprouts of Virtue<\/em>. Albany\u202f: University of New-York.<\/p>\n<p>Bachelard, Gaston. 1969. <em>La po\u00e9tique de l\u2019espace<\/em>. Vend\u00f4me\u00a0: Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>Bachelard, Gaston. 2009. <em>L\u2019eau et les r\u00eaves, Essai sur l\u2019imagination de la mati\u00e8re<\/em>. Espagne\u00a0: Librairie Jos\u00e9 Conti.<\/p>\n<p>Billeter, Jean-Fran\u00e7ois. 2002. <em>Le\u00e7ons sur Tchouang-tseu<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions allia.<\/p>\n<p>Girardot, N.J. 1978. \u201cChaotic \u201corder\u201d (hun-tun) and benevolent \u201cdisorder\u201d (luan)\u201d. <em>Philosophy East and West<\/em>, v. 28, n\u00b0 3, p. 299-321.<\/p>\n<p>Graziani, Romain. 2006.<em> Fictions philosophiques du Tchouang-tseu<\/em>. Mayenne\u202f: Gallimard.<\/p>\n<p>Karyn, Lynne Lai.2006. \u201cPhilosophy and Philosophical Reasoning in the Zhuangzi\u00a0: dealing with Plurality\u201d, <em>Journal of Chinese Philosophy<\/em>, v. 33, n\u00b0 3, p. 365-374.<\/p>\n<p>Kia-hway, Lou (trad.). 1969. <em>Tchouang-tseu &#8211; \u0152uvre compl\u00e8te<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Larocque, Nathalie. 1993. <em>Transformation int\u00e9rieure chez Zhuangzi\u00a0: esquisse pour une d\u00e9finition de l\u2019homme parfait comme agent complice de la nature<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Larre, Claude et Elisabeth Rochat de la Vall\u00e9e. 1994. <em>Zhuangzi \u2013 la conduite de la vie\u00a0: le Vol inutile<\/em>. Paris\u00a0: Descl\u00e9e de Brouwer.<\/p>\n<p>Levi, Jean (trad.). 2010. <em>Les \u0153uvres de ma\u00eetre Tchouang<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de l&rsquo;Encyclop\u00e9die des nuisances.<\/p>\n<p>Levi, Jean. 2010. <em>Le petit monde du Tchouang-tseu<\/em>. Espagne\u00a0: \u00c9ditions Philippe Picquier.<\/p>\n<p>Michaux, Henri. 1991.<em> Face \u00e0 ce qui se d\u00e9robe<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Robinet, Isabelle. 2002. <em>Comprendre le Tao<\/em>. Paris\u00a0: Albin Michel.<\/p>\n<p>Russel D. Legge, 1979. \u201cChuang Tzu and the Free Man\u201d. <em>Philosophy East and West<\/em>, v. 29, n\u00b0 1, p. 11-20.<\/p>\n<p>Texte original du Zhuangzi\u00a0:\u00a0<a href=\"http:\/\/ctext.org\/zhuangzi\/inner-chapters\">http:\/\/ctext.org\/zhuangzi\/inner-chapters<\/a><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Avargu\u00e8s, Marion. 2013. \u00ab La r\u00e9union des polarit\u00e9s nord-sud ou comment s\u2019harmoniser au Dao dans le chapitre d\u2019ouverture du Zhuangzi \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/lavargues-17&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/avargues-17.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 avargues-17.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-cb9e35ed-8d6f-42fd-bc48-5857602e915b\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/avargues-17.pdf\">avargues-17<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/avargues-17.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-cb9e35ed-8d6f-42fd-bc48-5857602e915b\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Nord\/Sud \u00bb, n\u00b017 La pr\u00e9sence des polarit\u00e9s nord-sud tisse le fil directeur du chapitre d\u2019ouverture du Zhuangzi intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Flottaison sans bornes\u00a0\u00bb. Le Zhuangzi constitue une \u0153uvre tao\u00efste et chinoise qui, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019Iliade et l\u2019Odyss\u00e9e, demeure myst\u00e9rieux quant \u00e0 son ou ses auteurs v\u00e9ritables. 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