{"id":5533,"date":"2024-06-13T19:48:22","date_gmt":"2024-06-13T19:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-corps-colonise-les-effets-de-lexcision-dans-possesing-the-secret-of-joy-dalice-walker\/"},"modified":"2024-09-06T16:47:47","modified_gmt":"2024-09-06T16:47:47","slug":"le-corps-colonise-les-effets-de-lexcision-dans-possesing-the-secret-of-joy-dalice-walker","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5533","title":{"rendered":"Le corps colonis\u00e9\u00a0: les effets de l\u2019excision dans \u00ab Possesing the Secret of Joy \u00bb d\u2019Alice Walker"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6887\">Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018<\/a><\/h5>\n<p>C\u2019est en 1992 qu\u2019Alice Walker, la premi\u00e8re femme noire \u00e0 avoir re\u00e7u le prix Pulitzer, publie le roman <em>Possessing the Secret of Joy<\/em>. Celui-ci met en sc\u00e8ne les effets n\u00e9fastes des mutilations g\u00e9nitales sur le personnage de Tashi, qui appara\u00eet bri\u00e8vement dix ans plus t\u00f4t dans l\u2019\u0153uvre la plus c\u00e9l\u00e8bre de la romanci\u00e8re, <em>The Color Purple<\/em>. Tashi est une jeune femme \u00e0 l\u2019esprit vif et \u00e0 l\u2019imagination fertile. Elle passe le plus clair de son temps avec sa meilleure amie Olivia et son fr\u00e8re Adam qui sont les enfants du missionnaire am\u00e9ricain, venu au village pour transmettre sa foi. \u00c0 l\u2019adolescence, Adam devient l\u2019amant de Tashi, et leur sexualit\u00e9 rompt avec certains des grands tabous de la soci\u00e9t\u00e9 traditionnelle dans laquelle vit Tashi. Dans cette soci\u00e9t\u00e9, celle des Olinkas, l\u2019excision est consid\u00e9r\u00e9e \u00eatre le rite de passage entre l\u2019enfance et l\u2019\u00e2ge adulte. Tashi choisira volontairement de se soumettre \u00e0 ce rituel, ignorant les conseils de sa m\u00e8re, d\u2019Olivia et d\u2019Adam, pensant ainsi prouver son appartenance \u00e0 sa culture ancestrale. Cependant, l\u2019excision provoquera plut\u00f4t un traumatisme qui la maintiendra dans un \u00e9tat passif jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019Adam la retrouve et l\u2019emm\u00e8ne avec lui aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 il l\u2019\u00e9pousera. C\u2019est dans cette terre \u00e9trang\u00e8re qu\u2019elle entame une psychoth\u00e9rapie pour tenter de se sortir de son \u00e9tat d\u00e9pressif. Au terme de cette d\u00e9marche, Tashi d\u00e9couvre la v\u00e9rit\u00e9 sur la mort de sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, morte en raison de saignements trop abondant durant l\u2019excision. Pour Tashi, cette mort rel\u00e8ve du meurtre et elle d\u00e9cide de retourner en Afrique afin d\u2019exercer sa vengeance.<\/p>\n<p>Alice Walker, en plus d\u2019\u00eatre romanci\u00e8re et po\u00e8te, est \u00e9galement essayiste et activiste. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant qu\u2019elle ait appuy\u00e9 son roman sur des recherches et des faits. Il y a environ cent millions de femmes, principalement situ\u00e9es au Nord de l\u2019Afrique et dans le monde musulman, qui sont victimes de mutilation g\u00e9nitale. Dans la plupart des cultures o\u00f9 elle est pratiqu\u00e9e, l\u2019excision prend la forme d\u2019un rituel qui a pour but de pr\u00e9parer la jeune fille pour le mariage. Ce rituel y est vu comme un passage n\u00e9cessaire et les femmes non excis\u00e9es y sont consid\u00e9r\u00e9es comme impossibles \u00e0 marier, ce qui explique la pression qui p\u00e8se sur les m\u00e8res qui se rendent complices de cet acte. M\u00eame s\u2019il existe des variations parmi celles-ci, il est possible de regrouper les mutilations g\u00e9nitales selon trois grands types (Lightfoot-Klein, 1989, p. 34). La premi\u00e8re cat\u00e9gorie est ce qu\u2019on appelle clitoridectomie et consiste en une ablation du clitoris. Le deuxi\u00e8me type est appel\u00e9 <em>Sunna<\/em> au Soudan et consiste \u00e0 amputer la femme de son clitoris et du deux-tiers de ses l\u00e8vres ext\u00e9rieures (Lightfoot-Klein, 1989, p. 35). La troisi\u00e8me, qu\u2019on appelle circoncision<a id=\"footnoteref1_2f9urjl\" class=\"see-footnote\" title=\"Dans cet article, nous \u00e9viterons le terme circoncision, qui, bien largement utilis\u00e9, est selon nous un euph\u00e9misme et un sympt\u00f4me du mutisme qui entoure le sort de ces jeunes filles. Nous parlerons plut\u00f4t d\u2019infibulation, de mutilation g\u00e9nitale ou d\u2019excision que nous utiliserons, tous trois, comme synonymes.\" href=\"#footnote1_2f9urjl\">[1]<\/a> pharaonique ou infibulation, consiste \u00e0 retirer tout organe sexuel ext\u00e9rieur chez la femme et \u00e0 recoudre la peau restante afin de laisser une ouverture qui laisse \u00e0 peine passer l\u2019urine et le sang menstruel. Bien que cette forme de mutilation soit moins connue dans le monde occidental, elle est fr\u00e9quente dans les soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les mutilations g\u00e9nitales sont pratiqu\u00e9es. L\u2019exemple du Soudan met en lumi\u00e8re l\u2019ampleur que prend le ph\u00e9nom\u00e8ne. Si quatre-vingt-dix-huit pour cent de la population f\u00e9minine a subi une mutilation g\u00e9nitale \u00ab\u00a0over eighty-five percent of these are mutilated in the radical Pharaonic manner\u00a0\u00bb (Schiander Gray, 1998, p. 431).<\/p>\n<p>Dans le roman de Walker, il est d\u2019ailleurs question de ce troisi\u00e8me type de mutilation g\u00e9nitale, soit l\u2019infibulation. Suite \u00e0 cet assaut fait \u00e0 son corps, la relation de Tashi avec le monde ext\u00e9rieur se trouve grandement modifi\u00e9e. Il sera donc question, dans cette analyse du parcours de la jeune femme, plus pr\u00e9cis\u00e9ment de la fragmentation de la psych\u00e9 et du corps de celle-ci et de la r\u00e9cup\u00e9ration de la puissance d\u2019agir contre l\u2019oppression coloniale et patriarcale.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la forte amiti\u00e9 qui lie la jeune fille aux enfants du missionnaire, ceux-ci sont n\u00e9s aux \u00c9tats-Unis et repr\u00e9sentent la puissance coloniale. M\u00eame s\u2019ils tentent tous deux de convaincre Tashi de ne pas subir la proc\u00e9dure, elle voit son excision comme un moyen de r\u00e9sistance, une fa\u00e7on de faire valoir sa culture ancestrale contre la colonisation. Cette tradition ancestrale, qui est de moins en moins ex\u00e9cut\u00e9e depuis l\u2019arriv\u00e9e des Europ\u00e9ens et des Am\u00e9ricains, Tashi la per\u00e7oit comme un retour aux sources. Le rituel et la symbolique li\u00e9s \u00e0 l\u2019excision s\u2019\u00e9tendent en effet au-del\u00e0 de la proc\u00e9dure seule. D\u2019abord, un voyage est n\u00e9cessaire, semblable \u00e0 un p\u00e8lerinage. La clitoridectomie est perform\u00e9e dans un campement de r\u00e9volutionnaires, isol\u00e9 du village qui est le lieu d\u2019\u00e9change avec l\u2019Occident. Pour Tashi, choisir l\u2019excision c\u2019est prendre le camp de ceux qui refusent la modernisation et le contr\u00f4le occidental. Quand Olivia, qu\u2019elle appelle sa s\u0153ur de c\u0153ur, lui demande\u00a0 \u00ab\u00a0Don\u2019t do it to us [Adam and I]\u00a0\u00bb (Walker, 1992, p. 21), Tashi lui rappelle qu\u2019elle est une \u00e9trang\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0All I care about now is the struggle for our people.\u2026 You want to change us\u2026 so we are like you\u00a0\u00bb (Walker, 1992, p. 22-23). Ce rituel et la symbolique qui l\u2019entoure sont garants des valeurs ancestrales que les femmes ont le devoir de perp\u00e9trer de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Les seins nus et v\u00eatue d\u2019un pagne traditionnel, Tashi fera le chemin jusqu\u2019au campement de brousse, renouant ici avec des coutumes traditionnelles qui ont \u00e9t\u00e9 mises en danger par l\u2019arriv\u00e9e du colonisateur. Samuel Dibieamaka Nwajei et Andrew Iwesim Otiono regroupent plusieurs raisons qui sont souvent invoqu\u00e9es pour justifier l&rsquo;excision\u00a0: \u00ab\u00a0to prevent immorality \/ to prepare the female for marriage\/ [\u2026] to prevent labial hypertrophy\/ to improve fertility\/ to give more pleasure to the husband\/ for religious rights\u00a0\u00bb (Nwajei et Otiono, 2003, p. 575). De tous ces arguments, aucun n\u2019a de valeur th\u00e9rapeutique ou m\u00e9dicale. L\u2019excision n\u2019est donc pas une pratique qui vise le mieux-\u00eatre de la femme qui la subit, mais plut\u00f4t une forme de contr\u00f4le social. M\u00eame si ce contr\u00f4le est garant d\u2019un pouvoir masculin qui s\u2019exerce sur la femme, celle-ci participe \u00e0 la perp\u00e9tuation de cette tradition. En effet, parmi les \u00e9tudiantes d\u2019une universit\u00e9 Nig\u00e9rienne excis\u00e9es et interrog\u00e9es sur le sujet par Nwajei et Otiono, 33% d\u2019entre elles pr\u00e9tendent que l\u2019excision vient d\u2019un choix personnel, comme dans le cas de Tashi, et 43% affirment qu\u2019elles souhaitent que leurs filles perp\u00e9tuent la tradition (Nwajei et Otiono, 2003, p. 576). M\u00eame si elle est le fait de l\u2019application d\u2019un pourvoir patriarcal, celles qui subissent l\u2019excision sont convaincues que la proc\u00e9dure est n\u00e9cessaire au d\u00e9veloppement normal d\u2019une femme dans leur soci\u00e9t\u00e9 et c\u2019est pour cette raison qu\u2019elles y participent\u00a0: \u00ab\u00a0As the norm, the mutilated part of a women is viewed as aesthetically more pleasing than normal genitals and FGM [Female Genital Mutilation] is also considered more hygienic and clean\u00a0\u00bb (Schiander Gray, 1998, p. 436). Lorsqu\u2019elle est pratiqu\u00e9e par un m\u00e9decin, une amputation vise \u00e0 priver le corps d\u2019une partie malade ou bless\u00e9e dans le but de permettre la survie du patient. L\u2019excision, au contraire, est bas\u00e9e sur un autre ordre de fonctionnement. Il s\u2019agit d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne global, dans les soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 elle est pratiqu\u00e9e, qui vise \u00e0 donner \u00e0 la femme un corps culturellement et socialement accept\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de son infibulation, il est n\u00e9anmoins apparent que Tashi est traumatis\u00e9e, m\u00eame si elle a choisi de participer \u00e0 ce rituel de sa propre volont\u00e9. Avec les mutilations g\u00e9nitales, les femmes esp\u00e8rent atteindre le sch\u00e9ma corporel normatif. Elles ne sont toutefois pas pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 vivre la douleur de la proc\u00e9dure qui est souvent accomplie \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une pierre tranchante ou une vieille lame de rasoir. De plus, on regroupe g\u00e9n\u00e9ralement un groupe de jeunes filles dans une hutte et on utilise le m\u00eame outil sur chacune d\u2019entre elles. Incapable de sortir de la case apr\u00e8s l&rsquo;acte, encore moins du village dans lequel elle s\u2019est isol\u00e9e, Tashi doit se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence que l\u2019excision a eu l\u2019effet contraire de celui auquel elle s\u2019attendait. Adam la trouve \u00e9tendue par terre, l\u00e9thargique et \u00e0 quelques pouces du trou contenant ses excr\u00e9ments. L\u2019\u00e9tat cathartique qui \u00e9tait le sien en Afrique se poursuit aux \u00c9tats-Unis comme le d\u00e9crit son amie Olivia\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>It was heartbreaking to see, on their return, how passive Tashi had become. No longer cheerful, or impish. Her movements, which had always been graceful and quick with the liveliness of her personality, now became merely graceful. Slow. Studied. This was true even of her smile; which she never seemed to offer you without considering it first. That her soul had been dealt a mortal blow was plain to anyone who dared look into her eyes (Walker, 1992, p. 65).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Embarrass\u00e9e par les odeurs et les crampes lors de ses menstruations, Tashi passe deux semaines par mois \u00e0 la maison, coup\u00e9e de tout contact humain. M\u00eame si son hygi\u00e8ne s\u2019am\u00e9liore grandement quelques temps apr\u00e8s son arriv\u00e9e en Am\u00e9rique, Tashi continue \u00e0 s\u2019isoler du reste du monde. Plut\u00f4t que de se sentir comme une partie int\u00e9grante et vivante de sa communaut\u00e9 ancestrale, Tashi ressort de cette op\u00e9ration diminu\u00e9e et traumatis\u00e9e. Celle qui d\u00e9clarait la guerre \u00e0 l\u2019Occident et voyait l\u2019excision comme un bapt\u00eame africain, est exil\u00e9e en Am\u00e9rique. De plus, par le mariage elle obtient, passivement, la citoyennet\u00e9 \u00e9tats-unienne et devient membre de cette soci\u00e9t\u00e9 \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle.<\/p>\n<p>Dans son article <em>On Traumatic Knowledge and Literary Studies<\/em>, Geoffrey H. Hartman d\u00e9crit le savoir traumatique comme ayant deux composantes contradictoires\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>One is the traumatic event, registered rather than experienced. It seems to have bypassed perception and consciousness, and falls directly into the psyche. The other is a kind of memory of the event, in the form of a perpetual troping of it by the bypassed or severely split (dissociated) psyche (Hartman, 1995, p. 537).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est donc dire que l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique tombe litt\u00e9ralement dans la psych\u00e9 sans passer par le processus normal de l\u2019exp\u00e9rience individuelle et cr\u00e9e ainsi une scission dans celle-ci, puisque l\u2019\u00e9v\u00e9nement est enregistr\u00e9 comme une image r\u00e9currente au lieu d&rsquo;une exp\u00e9rience v\u00e9cue. Le savoir traumatique est donc seulement partiellement accessible \u00e0 l\u2019individu. Il est possible d\u2019analyser le parcours de Tashi dans la perspective de Hartman, dans la mesure o\u00f9 Tashi prend beaucoup de temps avant de pouvoir penser aux mutilations g\u00e9nitales qu\u2019elle a subies. D\u00e9sireuse d\u2019am\u00e9liorer son sort, Tashi fait volontairement plusieurs s\u00e9jours dans un institut psychiatrique et entreprend des d\u00e9marches infructueuses avec plusieurs analystes. En plus de porter le traumatisme de sa propre infibulation, Tashi porte la mort de sa s\u0153ur Dura. D\u00fb au r\u00e8gne d\u2019une culture du silence impos\u00e9e par le patriarcat et le colonialisme, les connaissances de Tashi tant sur la mort de sa s\u0153ur et sur ce qu\u2019elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 vivre sont insuffisantes pour comprendre la situation. Sa m\u00e8re lui a simplement dit que Dura s\u2019\u00e9tait coup\u00e9e et qu\u2019elle \u00e9tait morte au bout de son sang. Toutefois, le lecteur ou la lectrice comprend qu\u2019elle est morte aux mains de l\u2019exciseuse, ou la \u00abtsunga\u00bb. Tashi, ayant appris tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 ne pas parler de sa s\u0153ur, elle ne questionne pas l\u2019explication de sa m\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>They [the women of the village] were always saying you musn\u2019t cry[\u2026] Time now to put on a good face and make the foreigners welcome. [\u2026] It was a nightmare. Suddenly it was not acceptable to speak of my sister. Or to cry for her (Walker, 1992, p. 15).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette pression sociale se m\u00e9lange avec le devoir de faire bonne figure devant le pasteur am\u00e9ricain, repr\u00e9sentant \u00e0 la fois le pouvoir patriarcal et le pouvoir colonial contre quoi Tashi pensait se battre en choisissant l\u2019excision. Par contre, les dynamiques sociales camouflent les jeux de pouvoir qui modifient les relations entre les individus. Le traumatisme de Tashi li\u00e9 \u00e0 l\u2019excision est donc double et doublement refoul\u00e9. De plus, elle entrave son propre traitement parce qu\u2019elle refuse de parler de ses r\u00eaves r\u00e9currents, \u00e0 cause du tabou li\u00e9 \u00e0 l\u2019expression de la subjectivit\u00e9 et de l\u2019intimit\u00e9 f\u00e9minine qu\u2019elle semble avoir int\u00e9rioris\u00e9es. Selon Hartman, la repr\u00e9sentation du trauma est obligatoirement figurative et appartient au registre d\u2019une fantasmagorie mythique. C\u2019est donc par cette expression figurative, notamment le r\u00eave, que les tropes du trauma refont surface (Hartman. 1995, p. 537). Dans les cauchemars de Tashi, la repr\u00e9sentation du trauma s\u2019appuie sur deux figures r\u00e9currentes soit un coq et une grande tour sombre qui fait office de prison. Ces symboles, sympt\u00f4mes du trauma, Tashi et ses proches ne parviendront \u00e0 en tirer un sens qu\u2019\u00e0 la toute fin du roman.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tat de Tashi semble correspondre \u00e0 l\u2019\u00e9tat que Julia Kristeva d\u00e9signe par m\u00e9lancolico-depressif. Ralentie, Tashi passe de longues heures immobile, muette, le regard vague, m\u00eame en compagnie de son mari et leur fils. Elle sort tr\u00e8s peu et s\u2019enferme chez elle pour des semaines enti\u00e8res. Pour Kristeva, le traumatisme, dont elle parle en termes de perte de l\u2019objet, m\u00e8ne souvent \u00e0 la d\u00e9pression. La tristesse devient visible chez ces femmes par le \u00ab\u00a0ralentissement moteur, affectif et id\u00e9ique caract\u00e9ristiques de l\u2019ensemble m\u00e9lancolico-depressif\u00a0\u00bb (Kristeva, 1989, p. 47). Cependant, il arrive que des \u00e9pisodes n\u00e9vrotiques ou psychotiques viennent briser cette lenteur, comme nous le voyons avec Tashi. Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 toute une nuit \u00e0 peindre fr\u00e9n\u00e9tiquement, elle d\u00e9chire ses peintures et ses dessins. Elle se montre \u00e9galement tr\u00e8s agressive envers les autres, particuli\u00e8rement avec le deuxi\u00e8me fils de son mari, n\u00e9 d\u2019une autre femme, qu\u2019elle prendra tout de m\u00eame sous son toit. Quand Tashi aper\u00e7oit le jeune homme sortant d\u2019un taxi devant chez-elle, elle commence \u00e0 lancer des pierres en sa direction. La protagoniste semble souffrir de ce que I. Utz-Billing et H. Keintenich consid\u00e8rent \u00eatre les cons\u00e9quences psychiques de la mutilation g\u00e9nitale, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0feelings of incompleteness, fear, inferiority and suppression\u00a0\u00bb (Krause et al, 2011, p. 1421).<\/p>\n<p>S\u2019il ne fait aucun doute que l\u2019\u00e9tat affectif de Tashi est grandement affect\u00e9 par les mutilations g\u00e9nitales, le rapport qu\u2019elle entretient avec son corps l\u2019est tout autant. Une dissociation se produit dans son esprit apr\u00e8s l\u2019infibulation et elle se coupe peu \u00e0 peu de son corps jusqu\u2019\u00e0 le d\u00e9signer par \u00ab\u00a0the body I long ago left\u00a0\u00bb (Walker, 1992, p. 109). Alyson R. Buckman \u00e9crit, dans un article consacr\u00e9 au roman de Walker, que le corps de Tashi devient un site de colonisation apr\u00e8s l\u2019excision. Elle refuse son corps parce que celui-ci, \u00e0 l\u2019image d\u2019un pays transform\u00e9 par la colonisation, lui a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9 symboliquement. Ce qu\u2019elle concevait comme un effort de r\u00e9sistance l\u2019a plut\u00f4t forc\u00e9 dans une position passive. Le corps de Tashi devient double\u00a0: celui qui est le sien et le corps colonis\u00e9, celui, qu\u2019en ses propres mots <em>elle a quitt\u00e9<\/em>. Elle ne d\u00e9signe, en effet, avec l\u2019appellation \u00ab\u00a0my\u00a0\u00bb, que le corps non-excis\u00e9. Ce refus du corps d\u00e9passe le discours et se refl\u00e8te dans ses actions. Tashi se rebelle contre ce corps qui n\u2019est plus le sien en pratiquant l\u2019automutilation. En d\u00e9coupant des bandes de peau autour de ses chevilles, elle refuse de plus en plus d\u2019\u00eatre associ\u00e9e \u00e0 ce corps qu\u2019elle ne reconna\u00eet plus. L\u2019excision appara\u00eet alors comme ce qu\u2019elle est vraiment, c&rsquo;est-\u00e0-dire une attaque contre le corps qui l\u2019ins\u00e8re dans un continuum de violence. Sa relation aux autres est \u00e9galement min\u00e9e par le constat de cette dissociation. Tashi tol\u00e8re mal le contact physique, m\u00eame avec son fils Benny, comme celui-ci en t\u00e9moigne :<\/p>\n<blockquote>\n<p>My mother bathed constantly, as if to rid herself of any scent whatsoever; to her an agreeable odor of palmolive soap, Pond\u2019s cold cream or Nivea lotion. To smell herself seemed beyond her ability to accept. Even now, in the middle age, I like to snuggle her, though contorting my lanky body into shape that fits cuddly under her neck is something of a feat. She barely tolerates it, though, and immediately moves away (Walker, 1992, p. 194).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet extrait souligne la relation de Tashi avec son corps ; par l\u2019hygi\u00e8ne excessive, Tashi semble vouloir effacer toute trace de corps impur qu\u2019est le corps f\u00e9minin, handicap\u00e9 de surcro\u00eet.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, la modification qu\u2019a subit le corps modifie l&rsquo;intimit\u00e9 de Tashi et son mari. Les rapports sexuels, bien qu\u2019extr\u00eamement difficiles ne sont pas impossibles apr\u00e8s l\u2019infibulation Toutefois, certains couples n\u2019arrivent jamais \u00e0 achever la p\u00e9n\u00e9tration, alors que d\u2019autres n\u2019y arrivent qu\u2019apr\u00e8s des mois d\u2019efforts. Comme l&rsquo;acte est douloureux pour les deux partenaires, Tashi et Adam d\u00e9cident, apr\u00e8s plusieurs tentatives, de ne plus avoir de rapports sexuels. Tashi est d\u2019ailleurs \u00e9tonn\u00e9e d\u2019apprendre qu\u2019elle est enceinte puisqu\u2019elle consid\u00e9rait que la p\u00e9n\u00e9tration avait \u00e9chou\u00e9. Questionn\u00e9e \u00e0 ce sujet par un de ses th\u00e9rapeute, Tashi pr\u00e9tend n\u2019avoir jamais exp\u00e9riment\u00e9 de plaisir sexuel apr\u00e8s l\u2019excision. Par contre, elle avouera plus tard\u00a0: \u00ab\u00a0I did have pleasure once or twice after my bath<a id=\"footnoteref2_8yr14of\" class=\"see-footnote\" title=\"La m\u00e9taphore du bain est utilis\u00e9e comme un euph\u00e9misme pour parler des mutilations g\u00e9nitales. Celle-ci rappelle l\u2019apport purificateur ou hygi\u00e9nique qui est faussement associ\u00e9 \u00e0 l\u2019excision.\" href=\"#footnote2_8yr14of\">[2]<\/a>. But my pleasure shamed me. My pleasure angered me. It made me hate my husband. I felt I had been made into something other than myself\u00a0\u00bb (Walker, 1992, p. 240). Le clitoris ayant \u00e9t\u00e9 l\u2019organe principal du plaisir de Tashi, elle sent ce plaisir apr\u00e8s l\u2019infibulation comme une sensation qui ne concorde pas avec le corps qu\u2019elle a. Avant de subir l\u2019excision, Adam et elle s\u2019\u00e9changeaient fellation et cunnilingus. Ce plaisir, coup\u00e9 de son corps, devient donc une sensation fant\u00f4me, difficile \u00e0 tol\u00e9rer pour Tashi puisqu\u2019il lui rappelle sa perte.<\/p>\n<p>Samuel Dibieamaka Nwajei et Andrew Iwesim Otiono notent une diff\u00e9rence importante entre les zones \u00e9rog\u00e8nes apr\u00e8s l\u2019infibulation, ils proposent que la sensibilit\u00e9 serait plut\u00f4t d\u00e9plac\u00e9e vers le vagin (21%), ou encore vers des parties du corps dont l\u2019utilisation est moins exclusive \u00e0 la sexualit\u00e9 comme la langue (17%) (Nwajei et Otiono, 2003, p. 577). Le corps, apr\u00e8s l\u2019excision, effectue donc une reprogrammation qui, dans la plupart des cas, diminue les chances de la femme \u00e0 ressentir un plaisir sexuel. Dans le roman, il est sous-entendu que les quelques fois o\u00f9 elle aurait ressenti un plaisir, celui-ci lui aurait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 par sodomie. Mais au village traditionnel de Tashi, le cunnilingus, la masturbation, le lesbianisme, voire toutes ces formes de sexualit\u00e9 qui ne m\u00e8nent pas \u00e0 la reproduction, sont d\u2019importants tabous. Ces manifestations de l\u2019\u00e9ros sont mena\u00e7antes pour les hommes puisque trop proactives, trop masculines en d\u2019autres termes. Le vagin d\u2019une femme non-excis\u00e9e devient terrifiant pour les hommes du village parce qu\u2019il est synonyme de puissance et de r\u00e9sistance f\u00e9minine. On y raconte alors que les l\u00e8vres de la vulve d\u2019une femme non-excis\u00e9e ne cesseront de pousser jusqu\u2019\u00e0 atteindre le sol. En for\u00e7ant la circulation de tels contes mettant en sc\u00e8ne des vagins monstrueux, la femme non-circoncise devient un objet abject. Selon Kristeva, la r\u00e9action face \u00e0 un objet abject est double\u00a0: d\u2019abord l\u2019individu est repouss\u00e9, puis commence la fascination. Dans <em>Pouvoir de l\u2019horreur<\/em>, elle traite du corps f\u00e9minin comme une abjection qu\u2019on peut comprendre avec la figure primitive du vagina dentata, le vagin dent\u00e9. En d\u00e9peignant la femme comme un monstre, l\u2019homme met en sc\u00e8ne sa propre peur de la castration. Si dans la soci\u00e9t\u00e9 des Olinkas, celle de Tashi, on ne repr\u00e9sente pas le vagin comme muni de dents, on s\u2019assure cependant de contr\u00f4ler la femme et son vagin avec l\u2019infibulation.<\/p>\n<p>Quand Tashi d\u00e9couvre enfin ce que la tour noire qui hante ses cauchemars signifie, il est possible de voir, qu\u2019inconsciemment du moins, elle percevait cette pression qui d\u00e9coule de la peur des sexualit\u00e9s f\u00e9minines qui ne m\u00e8nent pas \u00e0 la reproduction. Tashi r\u00e9alise \u00e0 la fin du roman que la tour dans laquelle elle est enferm\u00e9e dans ses cauchemars est en fait une termiti\u00e8re. La femme Olinka serait donc \u00e0 l\u2019image de la reine des termites, prise dans l\u2019obscurit\u00e9 \u00e0 pondre sans cesse pour remplir le r\u00f4le que lui dicte sa soci\u00e9t\u00e9. Puisqu\u2019on sait que les termites souffrent de c\u00e9cit\u00e9, il s\u2019agit donc d\u2019une mise en abyme de la reproduction aveugle qu\u2019on force sur les femmes de la tribu. La psychologue de Tashi lui dira d\u2019ailleurs\u00a0: \u00ab\u00a0We think it was told you in code somehow, [although] not told to you directly that you, as a women were expected to reproduce as helplessly and inertly as a white ant\u00a0\u00bb (Walker, 1992, p. 227). L\u2019infibulation force la femme \u00e0 avoir des rapports sexuels menant uniquement \u00e0 la procr\u00e9ation, m\u00eame si l\u2019accouchement est rendu extr\u00eamement plus difficile suite \u00e0 la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>Si l\u2019image de la tour noire d\u00e9nonce le r\u00f4le reproductif dans lequel est forc\u00e9e la femme, le deuxi\u00e8me trope du traumatisme semble charg\u00e9 d\u2019encore plus de violence. Apr\u00e8s une s\u00e9ance avec un psychanalyste, Tashi se met \u00e0 peindre fr\u00e9n\u00e9tiquement sans boire, ni manger, ni dormir. Chacune de ces toiles donne \u00e0 voir un coq ou un poulet. Interrog\u00e9e sur ces \u0153uvres, Tashi r\u00e9pondra simplement qu\u2019il s\u2019agit de \u00ab\u00a0the beast\u00a0\u00bb, mais elle ne peut pas expliquer ce qu\u2019il repr\u00e9sente. Ce n\u2019est qu\u2019en parlant avec M\u2019lissa, celle qui l\u2019a excis\u00e9e, qu\u2019elle comprend ce que l\u2019image repr\u00e9sente. Elle se souvient peu \u00e0 peu que tout de suite apr\u00e8s l\u2019excision, la \u00ab\u00a0tsunga\u00a0\u00bb a jet\u00e9 un petit morceau de viande \u00e0 manger \u00e0 une poule. Elle r\u00e9alise alors que ce morceau de viande \u00e9tait son clitoris. Par l\u2019image du poulet qui hante Tashi, l\u2019excision devient le sympt\u00f4me d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 cannibale. Il y a une ambigu\u00eft\u00e9 sur le sexe du poulet qui terrifie Tashi, dans les peintures, elle sp\u00e9cifie que c\u2019est un coq, donc un m\u00e2le. Par contre, quand il s\u2019agit de d\u00e9crire le poulet qui a d\u00e9vor\u00e9 un morceau d\u2019elle, elle l&rsquo;identifie d\u00e9finitivement comme une poule. De la sorte, Alice Walker d\u00e9montre que le bl\u00e2me ne peut incomber seulement aux hommes ou aux femmes, mais que le pouvoir derri\u00e8re ces traditions barbares sous-entend des intrications beaucoup plus compliqu\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce morc\u00e8lement du corps se reproduit \u00e0 m\u00eame la position \u00e9nonciatrice de Tashi. <em>Possessing the Secret of Joy<\/em> est construit de fa\u00e7on \u00e0 ce que chaque personnage puisse s\u2019exprimer avec sa propre voix. Le nom du personnage pr\u00e9c\u00e8de toujours un chapitre pour annoncer qui en est le narrateur. Tashi ne semble pas pouvoir s\u2019exprimer avec unit\u00e9. Apr\u00e8s avoir subi son infibulation, m\u00eame la voix et la position \u00e9nonciatrice de Tashi sont fractur\u00e9es et fractionn\u00e9es. Tour \u00e0 tour, Tashi, Evelyn (le pr\u00e9nom qu\u2019elle prend une fois aux \u00c9tats-Unis) et Mrs Johnson (son nom de femme mari\u00e9e) prennent la parole pour exprimer le traumatisme v\u00e9cu par Tashi. Parfois, une seule des personas ne semble pas suffire et Tashi et Evelyn se c\u00f4toient dans un m\u00eame chapitre. Avant de subir les mutilations g\u00e9nitales, Tashi n\u2019utilise jamais de nom de famille. L\u2019excision d\u2019une part et le mariage par la suite marquent son int\u00e9gration dans l\u2019ordre patriarcal qui lui impose un r\u00f4le auquel elle avait jusqu\u2019alors \u00e9chapp\u00e9. Ce r\u00f4le code son identit\u00e9 de femme, et participe \u00e0 sa fragmentation.<\/p>\n<p>En questionnant la mort de sa s\u0153ur, Tashi comprend que celle-ci est morte aux mains de M\u2019lissa, la tsunga. Elle identifie donc cette derni\u00e8re comme la meurtri\u00e8re de sa s\u0153ur et la responsable de son traumatisme \u00e0 elle. Lorsque que cette femme appara\u00eet dans un article de journal \u00e9tats-unien dans lequel on l\u2019\u00e9l\u00e8ve en tant que monument national, elle devient pour Tashi une cible parfaite, mais surtout compl\u00e8te. Elle devient ainsi le symbole de tout ce contre quoi Tashi d\u00e9sire se venger puisqu\u2019elle repr\u00e9sente \u00e0 pr\u00e9sent toute la soci\u00e9t\u00e9 des Olinkas, qui par leur silence, ont condamn\u00e9 Tashi et sa s\u0153ur. Le meurtre de M\u2019lissa permet \u00e0 Tashi de r\u00e9affirmer son agentivit\u00e9 et de reprendre le contr\u00f4le de sa vie dans toutes les sph\u00e8res dans lesquelles elle s\u2019\u00e9tait sentie amput\u00e9e. D\u00e8s lors, c\u2019est une toute autre Tashi qui nous est donn\u00e9e \u00e0 voir. Durant le proc\u00e8s, elle raconte son histoire \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un conte, se r\u00e9appropriant, pour la premi\u00e8re fois, cet imaginaire qui \u00e9tait le sien avant l\u2019excision. Elle brise, par la m\u00eame occasion, le silence sur un des plus grands tabous de sa soci\u00e9t\u00e9. Walker souligne \u00e9galement la restauration de sa psych\u00e9 par une observation d\u2019Olivia\u00a0: \u00ab\u00a0In one of my dreams, I recovered what was at one time a favourite expression of hers : But what is that. She would say in a voice so filled with wonder it made us laugh: but what is that\u00a0\u00bb (Walker, 1992, p. 267). Une fois en prison, Tashi reprend cette expression et la voix qui \u00e9tait la sienne.<\/p>\n<p>Au terme du proc\u00e8s, Tashi est condamn\u00e9e \u00e0 mort pour le meurtre de M\u2019lissa. Tout au long du roman, elle exprime l\u2019id\u00e9e de la mort comme quelque chose qui serait de l\u2019ordre du pass\u00e9, du d\u00e9j\u00e0 advenu. La jeune femme qui est entr\u00e9e dans la tente de M\u2019lissa pour \u00eatre <em>purifi\u00e9e<\/em> n\u2019en est jamais ressortie. Il n\u2019est donc pas faux d\u2019avancer, qu\u2019\u00e0 l\u2019image de sa s\u0153ur, Tashi est \u00e9galement morte des suites de son infibulation. La condamnation qu\u2019elle re\u00e7oit alors \u00e0 la fin du roman n\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019aucune anxi\u00e9t\u00e9, mais correspond plut\u00f4t \u00e0 la derni\u00e8re \u00e9tape de la restauration de sa psych\u00e9. La derni\u00e8re phrase du roman concorde avec l\u2019ex\u00e9cution de Tashi : \u00ab\u00a0There is a roar as if the world cracked open and I flew inside. I am no more. And satisfied\u00a0\u00bb (Walker, 1992, p. 278). Cet \u00e9pisode final est d\u2019ailleurs narr\u00e9 par \u00ab\u00a0<em>Tashi Evelyn Johnson Soul<\/em>\u00a0\u00bb, preuve qu\u2019elle a retrouv\u00e9 sa parole et son sens du soi (Walker, 1992, p. 279). De plus, cette mort, Tashi refuse de la vivre partiellement comme elle a v\u00e9cu sa vie et elle \u00e9vite une derni\u00e8re amputation. Devant les tireurs qui l\u2019ex\u00e9cuteront, elle refuse de se faire bander les yeux. Par son attitude lors de sa mort, elle reprend enfin le contr\u00f4le de sa vie et laisse derri\u00e8re elle le r\u00f4le aveugle de la reine termite.<\/p>\n<p>Alice Walker dresse, dans son roman, un portrait fort des cons\u00e9quences n\u00e9fastes que peuvent entra\u00eener les mutilations g\u00e9nitales sur celles qui en sont victimes. La d\u00e9pression, la perte du plaisir sexuel et le sentiment d\u2019incompl\u00e9tude sont, en effet, certaines des multiples r\u00e9percussions des mutilations g\u00e9nitales. En mettant un personnage qui est d\u2019abord submerg\u00e9 par son traumatisme, et qui r\u00e9ussit ensuite \u00e0 reprendre le contr\u00f4le de sa vie, Walker tente s\u00fbrement de conscientiser son lectorat et les pousser \u00e0 agir contre cette menace. Nous l\u2019avons vu avec l\u2019exemple de Tashi, entre le d\u00e9sir de perp\u00e9tuer une tradition ancestrale afin de r\u00e9sister aux changements apport\u00e9s par les \u00e9trangers et la culture du silence \u00e0 laquelle les femmes sont soumises dans la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale, la ligne entre le libre arbitre et le contr\u00f4le social est difficile \u00e0 discerner. Quoiqu\u2019il en soit, c\u2019est toujours aux frais des femmes que semblent s\u2019exercer l\u2019ob\u00e9issance aveugle \u00e0 des r\u00e8gles tacites. Qu\u2019il s\u2019agisse de colonisation ou d\u2019autorit\u00e9 patriarcale, c\u2019est sur le corps que s\u2019inscrit le pouvoir. Le corps de la femme racis\u00e9e subit le joug de ces deux pouvoirs simultan\u00e9ment et s\u2019en trouve alors doublement marqu\u00e9.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p><strong>Corpus \u00e9tudi\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Walker, Alice, <em>Possessing the Secret of Joy<\/em>, New York, Harcourt Brace\u00a0&amp; Compagny, 1992, 286 p.<\/p>\n<p><strong>Corpus th\u00e9orique<\/strong><\/p>\n<p>Abu-Sahlieh, Sami A. Aldeeb, <em>Circoncision masculine\u00a0: circoncision f\u00e9minine<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, coll. \u00ab Sexualit\u00e9 humaine \u00bb, 2001, 537 p.<\/p>\n<p>Buckman, Alyson R., \u00abThe Body as a Site of Colonization: Alice Walker&rsquo;s Possessing the Secret of Joy \u00bb, <em>Journal of American Culture<\/em>, vol. 18, no 2, \u00e9t\u00e9 1995, p. 89-94.<\/p>\n<p>Elke Krause, MD, Sonja Brandner, MD, Michael D. Mueller, Professor, and Annette Kuhn, MD, \u00abOut of Eastern Africa: Defibulation and Sexual Function in Woman with Female Genital Mutilation\u00bb, <em>Journal of Sexual Medicine<\/em>, vol. 14, no 8, 2011, p. 1420-1425.<\/p>\n<p>Hartman, Geoffrey H., \u00abOn Traumatic Knowledge and Literary Studies\u00bb, <em>New Literary History<\/em>, 1995, vol.26, no 3, p. 537-563 p.<\/p>\n<p>Kristeva, Julia,<em> Pouvoirs de l\u2019horreur\u00a0: essai sur l\u2019abjection<\/em>, Paris, Seuil, coll. \u00ab Tel quel\u00bb, 1980, 247 p.<\/p>\n<p>____, Julia, <em>Soleil noir\u00a0: D\u00e9pression et m\u00e9lancolie<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab Folio essais\u00bb, 1989, 264 p.<\/p>\n<p>Lightfoot-Klein, Hanny, <em>Prisoners of Ritual\u00a0: An Oddyssey into Female Genitla Circumscision in Africa<\/em>, New York, The Haworth Press, 1989, 306 p.<\/p>\n<p>Nwajei, Samuel Dibieamaka et Otiono, Andrew Iwesim, \u00abReport Female Genital Mutilation: Implications for Female Sexuality\u00bb, <em>Women\u2019s Studies international Forum<\/em>, vol. 26, no 6, 2003, p. 575-580.<\/p>\n<p>Schiander Gray, Charlotte, \u00abA case history based assessment of female genital mutilation in Sudan \u00bb,<em> Evaluation and programming Planning<\/em>, vol. 21, 1998, p. 429-436.<\/p>\n<p>Utz-Billing, I. et Kentenich, H., \u00abFemale genital mutilation: an injury, physical and mental harm\u00bb, <em>Journal of Psychosomatic Obstetrics &amp; Gynecology<\/em>, vol. 29, no 42008, p. 225-229<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_2f9urjl\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_2f9urjl\">[1]<\/a> Dans cet article, nous \u00e9viterons le terme circoncision, qui, bien largement utilis\u00e9, est selon nous un euph\u00e9misme et un sympt\u00f4me du mutisme qui entoure le sort de ces jeunes filles. Nous parlerons plut\u00f4t d\u2019infibulation, de mutilation g\u00e9nitale ou d\u2019excision que nous utiliserons, tous trois, comme synonymes.<\/p>\n<p id=\"footnote2_8yr14of\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_8yr14of\">[2]<\/a> La m\u00e9taphore du bain est utilis\u00e9e comme un euph\u00e9misme pour parler des mutilations g\u00e9nitales. Celle-ci rappelle l\u2019apport purificateur ou hygi\u00e9nique qui est faussement associ\u00e9 \u00e0 l\u2019excision.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Lafleur, Maude. 2013. \u00ab Le corps colonis\u00e9\u00a0: les effets de l\u2019excision dans Possesing the Secret of Joy d\u2019Alice Walker \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/lafleur-18&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lafleur-18.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 lafleur-18.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-d467ab55-0df4-4712-ab0a-35b2f5dc6e42\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lafleur-18.pdf\">lafleur-18<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lafleur-18.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-d467ab55-0df4-4712-ab0a-35b2f5dc6e42\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018 C\u2019est en 1992 qu\u2019Alice Walker, la premi\u00e8re femme noire \u00e0 avoir re\u00e7u le prix Pulitzer, publie le roman Possessing the Secret of Joy. Celui-ci met en sc\u00e8ne les effets n\u00e9fastes des mutilations g\u00e9nitales sur le personnage de Tashi, qui appara\u00eet bri\u00e8vement dix ans plus t\u00f4t dans l\u2019\u0153uvre la plus c\u00e9l\u00e8bre [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1235,1236],"tags":[203],"class_list":["post-5533","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-deviances","category-hors-dossier-deviances","tag-lafleur-maude"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5533","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5533"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5533\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9019,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5533\/revisions\/9019"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5533"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5533"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5533"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}