{"id":5536,"date":"2024-06-13T19:48:22","date_gmt":"2024-06-13T19:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-dialectique-de-la-deviance-dans-les-carnets-du-sous-sol-de-dostoievski\/"},"modified":"2024-09-06T16:44:16","modified_gmt":"2024-09-06T16:44:16","slug":"la-dialectique-de-la-deviance-dans-les-carnets-du-sous-sol-de-dostoievski","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5536","title":{"rendered":"La dialectique de la d\u00e9viance dans \u00ab Les carnets du sous-sol \u00bb de Dosto\u00efevski"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6887\">Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018<\/a><\/h5>\n<p>Dans la <em>Th\u00e9orie du roman<\/em> de Georg Lukacs, le roman de la seconde moiti\u00e9 du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle appara\u00eet \u00e0 la fois comme d\u00e9viant et mise en forme de la d\u00e9viance\u00a0: d\u00e9viant en ce qu&rsquo;il d\u00e9compose la relation \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sociale que Luckas \u00e9rige en crit\u00e8re de la forme romanesque, mise en forme de la d\u00e9viance en ce que des repr\u00e9sentations de l&rsquo;inad\u00e9quation de l&rsquo;individu au monde y sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Au c\u0153ur de ce type de roman s&rsquo;exprimerait ce que Lukacs appelle \u00ab la situation profond\u00e9ment tragique d&rsquo;un homme qui vit directement, au plus profond de lui-m\u00eame, ce qui est seul essentiel, mais qui ne peut qu&rsquo;\u00e9chouer de la plus pitoyable fa\u00e7on sit\u00f4t qu&rsquo;il se heurte \u00e0 la moindre r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure \u00bb (Lukacs, 1968, p.118). Le roman qui fait de cette situation tragique son objet serait, selon Lukacs, incapable d&rsquo;assurer la structuration formelle de la totalit\u00e9 sociale. Une telle incapacit\u00e9 entra\u00eenerait un d\u00e9p\u00e9rissement de la forme romanesque n&rsquo;existant, pense-t-il, qu&rsquo;en tant que r\u00e9sultat de cette structuration. Je vais ici montrer en quoi <em>Les Carnets du sous-sol<\/em> de Dosto\u00efevski est un exemple particuli\u00e8rement \u00e9clairant de cet \u00e9chec de la subjectivit\u00e9 face au monde, de cette d\u00e9viance devenue forme qui se mue sous la plume de Luckas en d\u00e9viance de la forme. Je vais ensuite tenter, \u00e0 travers la pens\u00e9e de Theodor W. Adorno, une dialectisation du probl\u00e8me au terme de laquelle le d\u00e9p\u00e9rissement de la forme diagnostiqu\u00e9 par Lukacs deviendra critique du d\u00e9p\u00e9rissement de l&rsquo;individualisme dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste.<\/p>\n<h2>Le mur, donc, c&rsquo;est un mur<\/h2>\n<p>Le narrateur des <em>Carnets du sous-sol<\/em> est un d\u00e9viant conscient de sa d\u00e9viance. En fait, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment en vertu de sa conscience qu&rsquo;il peut \u00eatre qualifi\u00e9 de d\u00e9viant. S&rsquo;il se trouve en contradiction avec les normes \u00e9tablies par la soci\u00e9t\u00e9, c&rsquo;est par exc\u00e8s de conscience. Les raisons de son inad\u00e9quation au monde, il les conna\u00eet jusque dans les moindres d\u00e9tails, mais loin de lui permettre de surmonter une telle inad\u00e9quation, cette connaissance est cela m\u00eame qui l&rsquo;y enfonce\u00a0: \u00ab Je vous assure messieurs, avoir une conscience trop d\u00e9velopp\u00e9e, c&rsquo;est une maladie, une maladie dans le plein sens du terme \u00bb (Dostoe\u00efvski, 1992, p.15). Si le narrateur parle de sa conscience comme d&rsquo;une maladie, c&rsquo;est par ce qu&rsquo;elle le contraint \u00e0 l&rsquo;immobilisme; ainsi, la sant\u00e9 selon lui correspond \u00e0 l&rsquo;action\u00a0: \u00ab On aurait largement assez de la conscience qui pousse les soit-disant hommes d&rsquo;exception, ou les hommes d&rsquo;action \u00bb (Dostoe\u00efvski, 1992, p.15). C&rsquo;est donc d&rsquo;une conscience limit\u00e9e, ou en tout cas moins d\u00e9velopp\u00e9e que celle du narrateur, dont ces hommes ont besoin pour agir. L&rsquo;action, pour lui, implique d&rsquo;\u00eatre en paix avec le monde, m\u00eame quand c&rsquo;est contre le monde qu&rsquo;elle est dirig\u00e9e. Le narrateur, afin d&rsquo;illustrer cet \u00e9tat de fait, utilise la figure du mur, le mur comme limite pos\u00e9e par l&rsquo;ordre objectif du monde\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>devant le mur, ce genre de messieurs, je veux dire les hommes spontan\u00e9s et les hommes d&rsquo;action, ils s\u2019aplatissent le plus sinc\u00e8rement du monde. Pour eux, ce mur n&rsquo;est pas un obstacle comme, par exemple, pour nous, les hommes qui pensons, et qui, par cons\u00e9quent, n&rsquo;agissons pas; pas un pr\u00e9texte pour rebrousser chemin&#8230; Non, ils s\u2019aplatissent de tout c\u0153ur. Le mur agit sur eux comme un calmant, une lib\u00e9ration morale (Dosto\u00efevski, 1992, p.19).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La conscience limit\u00e9e des hommes d&rsquo;action, qui en les emp\u00eachant de voir l&rsquo;ordre objectif des choses leur permet d\u2019avancer, est aussi ce qui fait qu&rsquo;ils acceptent, au final, de se soumettre \u00e0 cet ordre. De leur c\u00f4t\u00e9, ceux qui, comme le narrateur, souffrent d&rsquo;un exc\u00e8s de conscience, savent trop bien que l&rsquo;issue du combat est d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;avance\u00a0: ils sont trop conscients du caract\u00e8re infranchissable des limites que l&rsquo;ordre des choses leur impose pour les tester, trop fiers pour aller s&rsquo;\u00e9craser contre le mur. Mais cette fiert\u00e9 est aussi une honte terrible, la honte de celui qui \u00ab se ressent lui-m\u00eame, le plus sinc\u00e8rement du monde, comme une souris, et non plus comme un homme \u00bb (Dostoe\u00efevski, 1992, p.20) :\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>La malheureuse souris, en plus de sa salet\u00e9 originelle, a eu le temps de s&rsquo;entourer du cercle que repr\u00e9sentent les questions et les doutes, et tant d&rsquo;autres salet\u00e9s; \u00e0 une seule question, elle a ajout\u00e9 tant d&rsquo;autres questions sans r\u00e9ponse que c&rsquo;est \u00e0 son corps d\u00e9fendant qu&rsquo;elle a vu s&rsquo;amasser autour d&rsquo;elle une sorte de fange mortif\u00e8re, un genre de boue malodorante que viennent composer ses doutes, ses inqui\u00e9tudes et, pour finir, les crachats que lui envoient les hommes d&rsquo;action spontan\u00e9s qui, l&rsquo;entourant gravement comme ses tyrans ou ses juges, la couvrent, riant \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e, de ridicule (Dosto\u00efevski, 1992, pp.20-21).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le narrateur aimerait \u00eatre semblable aux hommes d&rsquo;action, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 ceux qui se soumettent \u00e0 l&rsquo;ordre objectif du monde, \u00e0 ce mur sur lequel ils peuvent s&rsquo;\u00e9craser et trouver le repos tout en posant une limite \u00e0 leur volont\u00e9. Mais la conscience accrue qu&rsquo;il porte avec lui comme une fatalit\u00e9 ne lui permet rien de tel. Il ne peut se cacher ni la na\u00efvet\u00e9 des hommes d&rsquo;action, ni la fausset\u00e9 de leurs motifs et encore moins la pu\u00e9rilit\u00e9 de leur insoumission ; il les envie et les m\u00e9prise \u00e0 la fois. Il les envie parce qu&rsquo;ils savent vivre et les m\u00e9prise parce que cette vie n&rsquo;est \u00e0 ses yeux qu&rsquo;un mensonge, qu&rsquo;une mis\u00e9rable mise en sc\u00e8ne dans laquelle les hommes d&rsquo;action ne sont que de pauvres pantins se balan\u00e7ant au bout d&rsquo;une corde que remuent les lois de la nature\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>quand on vous d\u00e9montre qu&rsquo;au fond, une seule goutte de votre propre graisse doit vous \u00eatre plus ch\u00e8re qu&rsquo;un bon million de vos semblables et que cet argument r\u00e9sout finalement les pr\u00e9tendues vertus et les devoirs, tous ces d\u00e9lires et autres pr\u00e9jug\u00e9s \u2013 acceptez-le tel quel, qu&rsquo;est-ce que vous y pouvez, c&rsquo;est comme deux fois deux \u2013 math\u00e9matique. R\u00e9pliquez donc, pour voir. Mais enfin, vous criera-t-on, on ne peut pas se r\u00e9volter? C&rsquo;est deux fois deux font quatre! La nature ne vous demande pas votre avis; \u00e7a lui est bien \u00e9gal, ce que vous voulez et que vous soyez d&rsquo;accord ou non avec ses lois. Vous \u00eates forc\u00e9s de la prendre comme elle est \u2013 elle, par cons\u00e9quent, et tous ses r\u00e9sultats. Le mur, donc, c&rsquo;est un mur (Dostoe\u00efvski, 1992, p.22-23).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La nature se confond ici avec un ordre social naturalis\u00e9, avec la fa\u00e7ade p\u00e9trifi\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise se d\u00e9veloppant sur la base des sciences positives modernes. Le mur du narrateur est cette fa\u00e7ade p\u00e9trifi\u00e9e, cette seconde nature dont parle Lukacs pour qualifier la r\u00e9ification des relations humaines dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, et qui comme la premi\u00e8re, chosifi\u00e9e par les sciences naturelles, est une nature morte\u00a0: \u00ab deux et deux font quatre, ce n&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 plus la vie messieurs, mais le d\u00e9but de la mort \u00bb (Dostoe\u00efvski, 1992, p.48). Le mur repr\u00e9sente l&rsquo;ultime limite pos\u00e9e par l&rsquo;id\u00e9ologie bourgeoise, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;int\u00e9r\u00eat individuel \u00e9go\u00efste, et la conscience accrue du narrateur lui fait voir toute la fausset\u00e9, aussi r\u00e9elle soit-elle, de cette limite socialement produite\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un int\u00e9r\u00eat? Et puis, pouvez-vous \u00e0 coup s\u00fbr prendre sur vous de d\u00e9finir ce qui est int\u00e9ressant pour l&rsquo;homme? Et que se passerait-il si cet int\u00e9r\u00eat, certaines fois, non seulement pouvait, mais devait consister, justement, \u00e0 se souhaiter non pas ce qui est profitable, mais ce qui est le pire? Et s&rsquo;il en est ainsi, si ce genre de situation peut se produire, alors, c&rsquo;est toute votre loi qui tombe \u00e0 l&rsquo;eau (Dostoe\u00efvski, 1992, p.32).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le narrateur, pour se r\u00e9volter contre la loi de ses contemporains, doit nier ses int\u00e9r\u00eats, ou plut\u00f4t s&rsquo;accrocher au seul que lui refuse l&rsquo;id\u00e9ologie bourgeoise, celui de faire une grimace au monde des int\u00e9r\u00eats et de s&rsquo;en d\u00e9tourner. Ainsi, il se coupe du monde et de toute action sur lui. Il d\u00e9veloppe, dans son isolement, une riche et profonde vie int\u00e9rieure, une vie pleinement occup\u00e9e par ce qu&rsquo;il appelle le \u00ab beau et le sublime \u00bb. Toutefois, il s&rsquo;agit d&rsquo;une vie o\u00f9 il a renonc\u00e9 \u00e0 toute ext\u00e9riorisation, ou plut\u00f4t, d&rsquo;une existence d\u00e9vor\u00e9e par la conscience de l&rsquo;\u00e9chec assur\u00e9 de son ext\u00e9riorisation, sans pour autant \u00eatre capable d&rsquo;y renoncer compl\u00e8tement :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Bien s\u00fbr, le mieux aurait \u00e9t\u00e9 de rester simplement chez moi. Mais c&rsquo;\u00e9tait cela le plus impossible; quand quelque chose commen\u00e7ait \u00e0 m&rsquo;attirer, \u00e7a m&rsquo;attirait tout entier, des pieds jusqu&rsquo;\u00e0 la t\u00eate. Toute la vie, apr\u00e8s je me serais moqu\u00e9 de moi\u00a0: \u00ab La frousse qu&rsquo;il a eue, la frousse <em>de la r\u00e9alit\u00e9<\/em>, la frousse! \u00bb Non, j&rsquo;avais un d\u00e9sir passionn\u00e9 de d\u00e9montrer \u00e0 cette \u00abracaille\u00bb que je n&rsquo;avais rien d&rsquo;un l\u00e2che, comme je le pensais moi-m\u00eame. Bien plus\u00a0: au paroxysme le plus br\u00fblant de ma fi\u00e8vre de l\u00e2chet\u00e9, je r\u00eavais de tenir le haut du pav\u00e9, de vaincre, de les entra\u00eener tous, de les obliger \u00e0 m&rsquo;aimer (Dostoe\u00efvski, 1992, p.93).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le narrateur, face aux hommes d&rsquo;action, se sent terriblement diminu\u00e9. Il aimerait leur montrer ce dont il est capable, d\u00e9ployer devant eux toute la richesse de sa vie int\u00e9rieure et ainsi, gagner leur estime et leur admiration. Pas un instant il ne cesse de consid\u00e9rer le monde ext\u00e9rieur comme un affreux mensonge, comme \u00e9tant \u00ab pitoyable, <em>pas litt\u00e9raire<\/em>, commun\u00bb (Dostoe\u00efvski, 1992, p.93). L&rsquo;\u00e9cart entre la r\u00e9alit\u00e9 au sein de laquelle le beau et le sublime sont absents et la vie int\u00e9rieure, litt\u00e9raire, du narrateur ne cesse jamais d&rsquo;\u00eatre ressenti par celui-ci. Mais il sait cependant que la litt\u00e9rature n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec ce qu&rsquo;il appelle \u00ab la vie vivante \u00bb et, par cons\u00e9quent, se sent irr\u00e9sistiblement attirer vers cela m\u00eame qu&rsquo;il m\u00e9prise. Incapable d&rsquo;y r\u00e9aliser quoi que ce soit, mais ne pouvant se gu\u00e9rir de l&rsquo;envie de conqu\u00e9rir le monde, il s&rsquo;adonne \u00e0 sa litt\u00e9rarisation. Il sait tr\u00e8s bien que cela n&rsquo;est qu&rsquo;une mani\u00e8re de se replier encore un peu plus sur sa vie int\u00e9rieure. Aussi, la seconde moiti\u00e9 du roman est l&rsquo;accumulation de ses \u00e9checs dans ses tentatives pour r\u00e9duire la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 son int\u00e9riorit\u00e9 d\u00e9bordante. La vie se d\u00e9ploie toujours de mani\u00e8re trop \u00e9troite pour sa conscience d\u00e9mesur\u00e9ment large, toujours trop peu litt\u00e9raire\u00a0: \u00ab Alors, la voil\u00e0 donc, la voil\u00e0 donc, cette confrontation \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9&#8230; Autre chose, hein? Que le Pape qui quitte Rome pour s&rsquo;en aller au Br\u00e9sil\u00a0: autre chose, hein? Que le bal au bord du lac de C\u00f4me \u00bb (Dostoe\u00efvski, 1992, p.107). Tout puissant lorsqu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve int\u00e9rieurement vers le beau et le sublime, le narrateur des <em>Carnets<\/em> n&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur qu&rsquo;un incapable.<\/p>\n<h2>Int\u00e9gration et d\u00e9viance<\/h2>\n<p>Il y a, dans le chapitre de <em>La th\u00e9orie du roman<\/em> o\u00f9 Lukacs critique ce qu&rsquo;il appelle, selon sa typologie du roman, le romantisme de la d\u00e9sillusion, un reproche qu&rsquo;il aurait pu faire aux<em> Carnets<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>dire oui au monde, ce serait justifier une attitude philistine, priv\u00e9e de toute id\u00e9e, la terne possibilit\u00e9 d&rsquo;un accommodement quelconque avec la r\u00e9alit\u00e9; ce serait d\u00e9boucher sur une satire facile et plate. Et dire oui sans \u00e9quivoque \u00e0 l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 romantique, ce serait aboutir de fa\u00e7on n\u00e9cessaire \u00e0 la d\u00e9bauche informe d&rsquo;un lyrisme psychologique qui ne serait que vide reflet et frivole adoration de soi. Mais les deux principes qui pr\u00e9sident \u00e0 la structuration du monde sont trop hostiles l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, trop h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes l&rsquo;un par rapport \u00e0 l&rsquo;autre pour qu&rsquo;il soit possible de les accepter en m\u00eame temps&#8230; et leur dire non \u00e0 tous les deux \u2014 seule voie qui permette la cr\u00e9ation \u2014 ne peut que renouveler et renforcer le p\u00e9ril fondamental qui guette ce type de roman\u00a0: la dissolution de la forme dans un pessimisme inconsolable (Lukacs, 1968, p.117).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette double n\u00e9gation, \u00e0 la fois de soi et des autres, s&rsquo;applique bien au narrateur des <em>Carnets<\/em>, qui sait que son royaume int\u00e9rieur est tout aussi \u00e9tranger \u00e0 la \u00ab vie vivante \u00bb que ne le sont ses contemporains, les hommes d&rsquo;action. \u00c0 la solitude du narrateur des <em>Carnets<\/em>, qui s&rsquo;est coup\u00e9\u00a0de la r\u00e9alit\u00e9 sans toutefois pouvoir masquer sa d\u00e9pendance \u00e0 celle-ci, Lukacs oppose celle v\u00e9cue <em>dans le monde<\/em>, qui est selon lui la substance m\u00eame de tout roman r\u00e9ussi. La d\u00e9viance du narrateur des <em>Carnets<\/em>, dans la mesure o\u00f9 elle brise la dialectique entre l&rsquo;individu et la soci\u00e9t\u00e9 qui structure selon Lukacs la forme romanesque, est donc aussi une d\u00e9viance de la forme.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9mesure de l&rsquo;individu solitaire qui tente sans jamais y parvenir de r\u00e9duire le monde \u00e0 son int\u00e9riorit\u00e9 est aussi pr\u00e9sente dans la pens\u00e9e du philosophe Theodor. W. Adorno, notamment \u00e0 travers son id\u00e9e de l&rsquo;int\u00e9gration de la d\u00e9viance par le capitalisme tardif. En t\u00e9moigne la citation suivante, tir\u00e9e de <em>Minima Moralia<\/em>\u00a0: \u00ab Les distances que l&rsquo;on prend par rapport au rouage du syst\u00e8me repr\u00e9sentent un luxe qui n&rsquo;est possible que comme produit du syst\u00e8me lui-m\u00eame \u00bb (Adorno, 2003, p.27). Pour Adorno, la soci\u00e9t\u00e9 moderne est fond\u00e9e sur le principe de l&rsquo;int\u00e9gration\u00a0: int\u00e9gration de la nature \u00e0 la technique par la rationalit\u00e9 instrumentale des sciences positives, int\u00e9gration de l&rsquo;individu au collectif par l&rsquo;industrie culturelle, mais aussi int\u00e9gration de la d\u00e9viance au processus de reproduction de la totalit\u00e9 sociale par le m\u00e9canisme universel de la concurrence.<\/p>\n<p>Si la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise, comme l&rsquo;ont montr\u00e9 Hegel et Marx, s&rsquo;est constitu\u00e9e sur le mode de la totalit\u00e9, et si elle tend par cons\u00e9quent \u00e0 ramener toutes les diff\u00e9rences sous un principe unique, c&rsquo;est n\u00e9anmoins par la division de ses parties et par leur mise en concurrence qu&rsquo;elle assure sa reproduction. L&rsquo;individualisme est donc, dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, un moment de l&rsquo;universel, moment n\u00e9cessaire au maintien du tout op\u00e9rant par-del\u00e0 les individus. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs parce qu&rsquo;il est conscient de cela que Lukacs fait du roman, dont le d\u00e9veloppement est indissociable de l&rsquo;av\u00e8nement de la bourgeoisie en tant que classe sociale, le genre de la solitude v\u00e9cue <em>dans le monde<\/em>. En d&rsquo;autres mots, le capitalisme montant repose sur la concurrence entre des entrepreneurs qui, comme les hommes d&rsquo;action dont parle le narrateur des <em>Carnets<\/em>, luttent pour la poursuite de leur int\u00e9r\u00eat individuel et reproduisent par cette lutte la soci\u00e9t\u00e9. Toutefois, la concentration toujours plus grande de la richesse qui accompagne le passage du capitalisme concurrentiel au capitalisme monopolistique, provoque un bouleversement de la conscience bourgeoise. L&rsquo;entreprise individuelle, de plus en plus m\u00e9diatis\u00e9e par le pouvoir central, devient vaine et pr\u00e9visible, sans lien r\u00e9el avec le cours des choses, mais se poursuit n\u00e9anmoins, comme l&rsquo;ombre de ce qu&rsquo;elle fut pendant un temps. L\u2019individualisme confiant et optimiste du bourgeois entrepreneur, justifi\u00e9 dans ses actes par l&rsquo;\u00e9conomie politique et les sciences positives, fait place \u00e0 celui, pessimiste et r\u00e9sign\u00e9, du narrateur des <em>Carnets<\/em>.<\/p>\n<p>Toutefois, les liens entre les transformations \u00e9conomiques et cet individualisme demeurent voil\u00e9s aux individus\u00a0: \u00abL\u2019assujettissement de la vie au processus de production rabaisse chacun d&rsquo;entre nous et impose quelque chose de cet isolement et de cette solitude o\u00f9 nous avons la tentation de voir notre choix souverain \u00bb (Adorno, 2003, p.28). Dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 pour l&rsquo;individu moderne de voir les liens entre sa d\u00e9viance et les rouages du syst\u00e8me se trouve, selon Adorno, le secret infernal du m\u00e9canisme de l&rsquo;int\u00e9gration. La perte de toutes les illusions sur le monde ext\u00e9rieur s&rsquo;accompagne d&rsquo;un repli sur soi, d&rsquo;une fuite vers l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 qui radicalise la solitude de l&rsquo;individu et lui fait courir le risque de confondre sa situation avec un choix souverain. C&rsquo;est la conscience de ce risque qui explique la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du jugement de Lukacs sur la litt\u00e9rature moderne.<\/p>\n<h2>La v\u00e9rit\u00e9 n\u00e9gative du litt\u00e9raire<\/h2>\n<p>Bien que partageant les vues de Lukacs sur la nature de l&rsquo;individualisme dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, Adorno refuse la critique de la litt\u00e9rature moderne que Lukacs en d\u00e9duit. Si tous deux s&rsquo;entendent pour dire que la litt\u00e9rature produit une connaissance objective de la r\u00e9alit\u00e9, ils ont une vision diff\u00e9rente de la forme que prend cette connaissance. Alors que Lukacs comprend les jugements sur le monde qu&rsquo;il d\u00e9couvre dans les \u0153uvres litt\u00e9raires comme des repr\u00e9sentations positives d&rsquo;un rapport particulier de la conscience au monde, Adorno, lui, insiste sur le caract\u00e8re irr\u00e9ductible de ces jugements par rapport \u00e0 la connaissance telle qu&rsquo;elle fonctionne dans la r\u00e9alit\u00e9 empirique. L\u2019\u0153uvre d\u2019art, dit Adorno, \u00ab ne prononce pas de jugements ; c\u2019est en tant que totalit\u00e9 qu\u2019elle devient elle-m\u00eame un jugement, et qu&rsquo;ainsi elle apporte un correctif \u00e0 la non-v\u00e9rit\u00e9 que contient tout jugement s\u00e9par\u00e9 \u00bb (Adorno, 1984, p.190). Les \u00e9l\u00e9ments qui dans une \u0153uvre litt\u00e9raire peuvent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s comme des jugements univoques, ne sont vrais que tant qu\u2019ils sont m\u00e9diatis\u00e9s par la loi formelle de l&rsquo;\u0153uvre. C&rsquo;est la correction, par la force de cette m\u00e9diation, de la non-v\u00e9rit\u00e9 de ces jugements en tant que jugements s\u00e9par\u00e9s qui seule fait appara\u00eetre ce qu\u2019il y a de v\u00e9rit\u00e9 dans l&rsquo;\u0153uvre. Cette v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec les diff\u00e9rents \u00e9nonc\u00e9s univoques qui s\u2019y trouvent, mais concerne plut\u00f4t l\u2019harmonie immanente de l&rsquo;\u0153uvre\u00a0: l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration et l\u2019assemblage de ses diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments en une totalit\u00e9. La m\u00e9diation par l&rsquo;\u0153uvre de ses diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments est ce qui la distingue des connaissances produites par la raison subjective, dont les structures \u00ab s&rsquo;en prennent imm\u00e9diatement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (Adorno, 1984, p.190). La non-v\u00e9rit\u00e9 des jugements univoques contenus dans une \u0153uvre litt\u00e9raire est en m\u00eame temps celle du monde empirique r\u00e9gi par les jugements s\u00e9par\u00e9s. L\u2019\u0153uvre en tant que totalit\u00e9, \u00e0 travers la m\u00e9diation de ses \u00e9l\u00e9ments par sa loi formelle, est une critique de la totalit\u00e9 r\u00e9elle dans laquelle les jugements, \u00e0 jamais s\u00e9par\u00e9s entre eux par la m\u00e9diation fausse des relations sociales r\u00e9ifi\u00e9es, demeurent enferm\u00e9s dans l\u2019isolement de leur non-v\u00e9rit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est seulement en vertu de sa s\u00e9paration vis-\u00e0-vis de la r\u00e9alit\u00e9 empirique, qui permet \u00e0 l\u2019art de fa\u00e7onner selon ses besoins le rapport du tout aux parties, que l\u2019\u0153uvre devient \u00catre \u00e0 la puissance deux. Les \u0153uvres d\u2019art sont des copies du vivant empirique pour autant qu\u2019elles procurent \u00e0 celui-ci ce qui lui est refus\u00e9 au dehors et l\u2019affranchissent de ce qu\u2019en fait l\u2019exp\u00e9rience ext\u00e9rieure chosifiante (Adorno, 2011, p.20).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce qui dans l&rsquo;\u0153uvre litt\u00e9raire s&rsquo;oppose au monde empirique constitue une critique de la totalit\u00e9 sociale dans laquelle le tout ne parvient \u00e0 int\u00e9grer les parties qu&rsquo;en les isolant les unes des autres et o\u00f9 la connaissance ne peut s&rsquo;unifier qu&rsquo;en opposant les jugements entre eux. Si l&rsquo;\u0153uvre se constitue en totalit\u00e9, c&rsquo;est dans un geste d&rsquo;imitation de la r\u00e9alit\u00e9. Mais elle s&rsquo;oppose en m\u00eame temps \u00e0 celle-ci, par une organisation du tout et des parties dans laquelle la non-v\u00e9rit\u00e9 de chacune des parties en tant qu&rsquo;\u00e9l\u00e9ment s\u00e9par\u00e9 est d\u00e9pass\u00e9e par la m\u00e9diation de la loi formelle objective. Par ce double mouvement d&rsquo;identification et d&rsquo;opposition au monde, elle parvient \u00e0 donner au langage ce qui lui est \u00ab refus\u00e9 au dehors \u00bb ; elle lui donne la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre davantage qu&rsquo;un sens p\u00e9trifi\u00e9 par son incapacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer sa propre univocit\u00e9. Lib\u00e9rer le langage de l&rsquo;univocit\u00e9, ce serait l&rsquo;affranchir de cette \u00ab\u00a0exp\u00e9rience ext\u00e9rieure chosifiante \u00bb qui fait de lui une pure fonction utilitaire, une enveloppe interchangeable servant \u00e0 transmettre des messages.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la m\u00e9tamorphose du sens op\u00e9r\u00e9e par la loi formelle de l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire que Lukacs passe sous silence, lorsqu&rsquo;il rel\u00e8ve des \u00e9l\u00e9ments de la litt\u00e9rature moderne pour en faire un simple contenu de sens communicable. Parce qu&rsquo;il interpr\u00e8te la disparition du social repr\u00e9sent\u00e9e dans le romantisme de la d\u00e9sillusion comme un reflet de cette disparition telle qu&rsquo;elle est prescrite, dans la r\u00e9alit\u00e9, par l&rsquo;id\u00e9ologie individualiste, il escamote la m\u00e9diation op\u00e9r\u00e9e par la loi formelle des \u0153uvres\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L&rsquo;absence du monde dans l&rsquo;art moderne dont s&rsquo;indigne Lukacs est deux choses \u00e0 la fois\u00a0: v\u00e9rit\u00e9 et para\u00eetre du sujet d\u00e9li\u00e9. V\u00e9rit\u00e9, parce que dans une constitution du monde universellement atomiste l&rsquo;ali\u00e9nation gouverne les hommes. Mais le sujet d\u00e9li\u00e9 est un para\u00eetre, parce qu\u2019objectivement la totalit\u00e9 sociale pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;individu et parce qu&rsquo;elle est achev\u00e9e et reproduite au travers de l&rsquo;ali\u00e9nation, de la contradiction de la soci\u00e9t\u00e9. Les grandes \u0153uvres d&rsquo;art d&rsquo;avant-garde transgressent ce para\u00eetre de la subjectivit\u00e9, en mettant en relief la fragilit\u00e9 de ce qui n&rsquo;est qu&rsquo;individuel, y saisissant en m\u00eame temps ce tout dont l&rsquo;individuel ne peut encore rien savoir (Adorno, 1984, p.182).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette fragilit\u00e9 de l&rsquo;individuel dans ses efforts pour para\u00eetre autosuffisant, que nous avons vu appara\u00eetre dans les <em>Carnets<\/em> et que Lukacs interpr\u00e8te comme un aveu de culpabilit\u00e9 de la part de la litt\u00e9rature moderne, Adorno la voit plut\u00f4t comme une inscription, dans le texte, de la totalit\u00e9 sociale en tant que pr\u00e9sence d&rsquo;une absence. L&rsquo;aveuglement par lequel l&rsquo;individu moderne confond son isolement extr\u00eame avec un choix souverain, une fois m\u00e9diatis\u00e9 par la loi formelle de l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire, devient sa propre conscience critique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>M\u00eame le pr\u00e9tendu solipsisme, qui d&rsquo;apr\u00e8s Lukacs serait une rechute dans l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 illusoire du sujet, ne signifie pas dans l&rsquo;art, comme dans les mauvaise \u00e9pist\u00e9mologies, la n\u00e9gation de l&rsquo;objet, mais il tend dialectiquement \u00e0 la r\u00e9conciliation avec lui. L&rsquo;objet est recueilli en tant qu&rsquo;image dans le sujet, au lieu, comme le lui ordonne le monde ali\u00e9n\u00e9, de se p\u00e9trifier devant lui, comme une chose. C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 la contradiction entre cet objet r\u00e9concili\u00e9 dans l&rsquo;image, c&rsquo;est-\u00e0-dire spontan\u00e9ment recueilli dans le sujet, et l&rsquo;objet concr\u00e8tement irr\u00e9concili\u00e9 qui lui est ext\u00e9rieur que l\u2019\u0153uvre d&rsquo;art est une critique de la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te. Elle en est la connaissance n\u00e9gative (Adorno, 1984, p.181).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;individu qui dans la r\u00e9alit\u00e9 ne conna\u00eet du monde que sa fa\u00e7ade p\u00e9trifi\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire le mur et sa loi implacable : deux et deux font quatre, appara\u00eet dans la litt\u00e9rature moderne comme renfermant en lui-m\u00eame la v\u00e9rit\u00e9 du monde. Ainsi, il d\u00e9voile cette v\u00e9rit\u00e9 comme organisation universelle de la d\u00e9viance. Alors que Lukacs reproche \u00e0 cette litt\u00e9rature d&rsquo;exag\u00e9rer la solitude et de causer ainsi la disparition de la totalit\u00e9, Adorno consid\u00e8re une telle exag\u00e9ration comme la connaissance n\u00e9gative de cette totalit\u00e9, qui ne r\u00e9alise les individus qu&rsquo;\u00e0 travers leur ali\u00e9nation. La d\u00e9viance du narrateur des <em>Carnets<\/em> en d\u00e9voilerait donc plus, dans sa qu\u00eate d\u00e9lirante pour r\u00e9duire le monde \u00e0 sa propre vie int\u00e9rieure, sur la totalit\u00e9 sociale que le grand roman r\u00e9aliste glorifi\u00e9 par Lukacs\u00a0: \u00abL&rsquo;art ne conna\u00eet pas la r\u00e9alit\u00e9 en la reproduisant de mani\u00e8re photographique, mais en exprimant, gr\u00e2ce \u00e0 sa constitution autonome, ce que voile la forme empirique de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (Adorno, 1984, p.184). Ce qui est voil\u00e9 par la forme empirique de la r\u00e9alit\u00e9, ici, est justement la totalit\u00e9 sociale, dont la pr\u00e9sence se manifeste jusque dans la solitude la plus absolue. En appliquant un traitement esth\u00e9tique \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 obstru\u00e9e, la litt\u00e9rature moderne, loin de se contenter de la refl\u00e9ter, op\u00e8re son d\u00e9voilement.<\/p>\n<p>Ainsi la d\u00e9viance dont il s&rsquo;agit dans <em>Les carnets du sous-sol<\/em> en est une qui nous appartient \u00e0 tous et \u00e0 toutes, une d\u00e9viance qui, si elle se pr\u00e9sente comme absolument individuelle, est en fait absolument m\u00e9diatis\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9. L\u00e9gu\u00e9e \u00e0 notre monde contemporain comme la pr\u00e9sence fantomatique d&rsquo;un individualisme d\u00e9chu, il ne revient pas au sujet isol\u00e9, par sa d\u00e9cision souveraine, de la d\u00e9passer. Elle d\u00e9pend bien plus de conditions objectives sur lesquelles les individus isol\u00e9s n&rsquo;ont que tr\u00e8s peu de prise. La litt\u00e9rature, en la repr\u00e9sentant jusque dans ses manifestations les plus extr\u00eames, permet de lever le voile sur ces conditions qui se d\u00e9robent toujours plus, dans la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 la conscience individuelle.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Adorno, Theodor. W. 2011. <em>Th\u00e9orie esth\u00e9tique<\/em>. \u00c9ditions Klincksieck, 514 p.<\/p>\n<p>Adorno, Theodor. W. 1984. \u00ab Une r\u00e9conciliation extorqu\u00e9e \u00bb.<em> Notes sur la litt\u00e9rature<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Flammarion, p. 171-199.<\/p>\n<p>Adorno, Theodor. W. 2003. <em>Minima Moralia<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Payot, 368 p.<\/p>\n<p>Dosto\u00efevski, Fiodor. 1992. <em>Les carnets du sous-sol<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Babel, 192 p.<\/p>\n<p>Lukacs, Georg. 1968. <em>La th\u00e9orie du roman<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Deno\u00ebl, 192 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Leguerrier, Louis-Thomas. 2013. \u00ab La dialectique de la d\u00e9viance dans Les carnets du sous-sol de Dosto\u00efevski \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/leguerrier-18&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leguerrier-18.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 leguerrier-18.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-0c84a054-98bc-4f76-b182-a821fd9ae8d7\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leguerrier-18.pdf\">leguerrier-18<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leguerrier-18.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-0c84a054-98bc-4f76-b182-a821fd9ae8d7\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018 Dans la Th\u00e9orie du roman de Georg Lukacs, le roman de la seconde moiti\u00e9 du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle appara\u00eet \u00e0 la fois comme d\u00e9viant et mise en forme de la d\u00e9viance\u00a0: d\u00e9viant en ce qu&rsquo;il d\u00e9compose la relation \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sociale que Luckas \u00e9rige en crit\u00e8re de la forme romanesque, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1235,1237],"tags":[236],"class_list":["post-5536","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-deviances","category-lindividu-et-la-societe","tag-leguerrier-louis-thomas"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5536","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5536"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5536\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9016,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5536\/revisions\/9016"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5536"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5536"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5536"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}