{"id":5537,"date":"2024-06-13T19:48:22","date_gmt":"2024-06-13T19:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-mauvaise-fille-des-white-trash-resistances-sexuelles-et-crimes-denfants-dans-bastard-out-of-carolina-de-dorothy-allison\/"},"modified":"2024-09-06T16:42:44","modified_gmt":"2024-09-06T16:42:44","slug":"la-mauvaise-fille-des-white-trash-resistances-sexuelles-et-crimes-denfants-dans-bastard-out-of-carolina-de-dorothy-allison","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5537","title":{"rendered":"La mauvaise fille des \u00ab\u00a0white trash\u00a0\u00bb\u00a0: r\u00e9sistances sexuelles et crimes d&rsquo;enfants dans \u00ab Bastard out of Carolina \u00bb de Dorothy Allison."},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6887\">Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018<\/a><\/h5>\n<p>L&rsquo;\u00e9crivaine am\u00e9ricaine Dorothy Allison n&rsquo;a jamais cach\u00e9 que son travail litt\u00e9raire trouve son inspiration dans les \u00e9v\u00e9nements traumatiques de sa vie, dans l&rsquo;abus physique, sexuel et psychologique qu&rsquo;elle a subi dans sa jeunesse de la part de son beau-p\u00e8re. Au contraire, les effets de cet abus ainsi que les situations qui lui permettent d&rsquo;exister et le dissimulent constituent le c\u0153ur de tous les textes o\u00f9 l&rsquo;\u00e9crivaine explore les structures sociales qui autorisent certains types de violence tandis que ces syst\u00e8mes en d\u00e9noncent d&rsquo;autres simultan\u00e9ment. Par exemple, dans <em>Bastard out of Carolina<\/em>, son premier roman semi-autobiographique, Allison pr\u00e9sente le r\u00e9cit poignant de Bone, petite fille blanche et pauvre. Personnage construit \u00e0 l&rsquo;image de l&rsquo;auteure, elle ne va pas occuper son enfance \u00e0 des pr\u00e9occupations l\u00e9g\u00e8res et gaies, mais plut\u00f4t tenter d&rsquo;y survivre.<\/p>\n<p>N\u00e9e dans un monde b\u00e2ti sur le d\u00e9sespoir et la honte associ\u00e9s \u00e0 l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 qui l&rsquo;entoure, victime d&rsquo;inceste pendant une grande partie de son enfance, Bone est aussi famili\u00e8re avec la violence que l&rsquo;auteure. Comme Anney, la jeune m\u00e8re de la protagoniste, n&rsquo;est pas mari\u00e9e \u00e0 son p\u00e8re biologique, parti sans assumer sa paternit\u00e9, Bone est d\u2019embl\u00e9e officiellement d\u00e9sign\u00e9e comme enfant \u00ab\u00a0ill\u00e9gitime\u00a0\u00bb, un timbre rouge appos\u00e9 \u00e0 son acte de naissance rappelant les erreurs suppos\u00e9es de sa m\u00e8re. La narration de Bone d\u00e9crit les maints efforts de sa m\u00e8re pour \u00f4ter de leur vie la honte engendr\u00e9e par la naissance de sa fille et par leur pauvret\u00e9 ainsi que sa tentative de faire oublier ce que \u00ab Greenville county wanted to name her\u00a0\u00bb, de ne pas accepter \u00ab\u00a0[the] stamp [..] they&rsquo;d tried to put on her\u00a0\u00bb et d&rsquo;obtenir l&rsquo;approbation sociale qui lui est refus\u00e9e. (Allison, 1992, p. 4)<\/p>\n<p>Incapable de se lib\u00e9rer de cette emprise, Anney finira par se marier avec Glen, un homme id\u00e9aliste qui lui promet une belle vie qu&rsquo;il sera n\u00e9anmoins incapable de lui offrir, victime de la pauvret\u00e9 due \u00e0 son incapacit\u00e9 \u00e0 garder un travail et au rejet de sa famille, issue de la classe moyenne. Quand la narratrice a presque six ans, son beau-p\u00e8re commence \u00e0 r\u00e9guli\u00e8rement la battre et \u00e0 abuser sexuellement d\u2019elle, ce qui durera plusieurs ann\u00e9es et, \u00e0 travers le r\u00e9cit, elle raconte comment elle tente vainement de se d\u00e9faire de cette emprise paternelle.<\/p>\n<p>Certes, Allison insiste sur les cons\u00e9quences n\u00e9fastes que la domination du beau-p\u00e8re peuvent avoir sur l&rsquo;identit\u00e9 de la narratrice, mais le tableau d&rsquo;une violence masculine n&rsquo;est pas le seul qu&rsquo;Allison brosse dans ses ouvrages. La violence sp\u00e9cifique \u00e0 l&rsquo;existence des cat\u00e9gories les plus pauvres ou racialement discrimin\u00e9es est tout aussi pr\u00e9sente dans ses ouvrages, que l&rsquo;auteure situe dans le sud des \u00c9tats-Unis. Les effets de la marginalisation de ce groupe, parfois qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0hors norme\u00a0\u00bb, occupent une place centrale dans ses textes, o\u00f9, comme Allison le pr\u00e9cise d&rsquo;ailleurs elle-m\u00eame dans son livre d&rsquo;essais, <em>Skin<\/em>, elle cherche \u00e0 comprendre \u00ab\u00a0the politics of they,\u00a0\u00bb la place, ou l&rsquo;absence de place faite aux \u00ab\u00a0autres\u00a0\u00bb. (Allison, 1994, p. 35)<\/p>\n<p>Ces id\u00e9es de l\u00e9gitimit\u00e9, de rejet et de marginalisation se r\u00e9p\u00e8tent tout au long du roman. Par exemple, la famille \u00e9largie de la m\u00e8re, les Boatwright, qui forment l&rsquo;entourage de Bone, est constitu\u00e9e de gens dits \u00ab\u00a0dangereux\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sales\u00a0\u00bb qui boivent, fument, volent, ont trop d&rsquo;enfants et jamais assez d&rsquo;argent. Bone est, en fait, issue d&rsquo;une famille de <em>white trash<\/em>, communaut\u00e9 formant une classe sp\u00e9ciale, m\u00e9pris\u00e9e, situ\u00e9e au plus bas niveau de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab\u00a0d\u00e9viante\u00a0\u00bb, anormale, et m\u00e9ritant de ce fait la souffrance et la pauvret\u00e9 qu&rsquo;elle subit.<\/p>\n<p>C&rsquo;est justement ce rapport que la narratrice entretient avec cet h\u00e9ritage social qui nous int\u00e9ressera. En outre, parler de l&rsquo;histoire d&rsquo;une fille blanche et pauvre revient \u00e0 poser les questions du genre et de la race. Je proposerai donc une analyse intersectionelle f\u00e9ministe qui examinera la marginalisation des <em>white trash<\/em>, la d\u00e9signation ostracisante de leur groupe comme d\u00e9viants sociaux et l&rsquo;influence malsaine de cette \u00e9tiquette sur le comportement de la narratrice. Dans un premier temps, j&rsquo;entamerai une br\u00e8ve explication du terme et la place de cette communaut\u00e9 dans le syst\u00e8me de pouvoir raciste qu&rsquo;est la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine. Dans un deuxi\u00e8me temps, afin de faire ressortir le point de vue de la narratrice, cette fille des <em>white trash<\/em>, je m&rsquo;attacherai \u00e0 d\u00e9terminer le rapport entre classe et genre \u00e0 travers le d\u00e9tournement des normes par la narratrice, au moyen de m\u00e9faits criminels comme le vol, ou de sa sexualit\u00e9, comme la masturbation f\u00e9minine, de mani\u00e8re \u00e0 en souligner la port\u00e9e symbolique de r\u00e9sistance face \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9peinte comme omnipotente.<\/p>\n<h2>Les <em>white trash<\/em><\/h2>\n<p>Comme l&rsquo;\u00e9crit Allison, sa famille appartient \u00e0 une cat\u00e9gorie mythique, \u00ab\u00a0the<em> they<\/em> everyone always talks about.\u00a0\u00bb (p. 13) \u00c0 travers l&rsquo;\u00e9criture de <em>Bastard out of Carolina<\/em>, elle a voulu leur redonner une certaine visibilit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire en proposer une repr\u00e9sentation plus juste et plus nuanc\u00e9e que l&rsquo;id\u00e9e que se fait d\u2019eux la partie plus privil\u00e9gi\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine. La critique litt\u00e9raire Sylvie Laurent confirme le manque de consid\u00e9ration que re\u00e7oivent ceux auxquels on ne se r\u00e9f\u00e8re souvent que par l&rsquo;expression \u00ab\u00a0ces gens-l\u00e0\u00a0\u00bb, expliquant que bien que ces termes puissent sembler ne pas faire de distinction pr\u00e9cise, ils sont n\u00e9anmoins provocateurs dans le contexte de la bonne soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, o\u00f9 personne n&rsquo;ignore de qui on parle. (Laurent, 2011, p. 10)<\/p>\n<p>L\u2019appellation \u00ab\u00a0ces gens-l\u00e0\u00a0\u00bb trouve son origine dans la reconnaissance de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s dont la hi\u00e9rarchie fonctionne par la polarisation. Bien qu&rsquo;elle puisse \u00eatre utilis\u00e9e pour d\u00e9signer diff\u00e9rents groupes de personnes selon le contexte, dans le cas d&rsquo;Allison, l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0ces gens l\u00e0\u00a0\u00bb se r\u00e9f\u00e8re clairement aux <em>white trash<\/em>. D\u00e9signant plut\u00f4t un style de vie m\u00e9pris\u00e9 chez ceux qui n&rsquo;ont pas d&rsquo;argent, cette r\u00e9f\u00e9rence se teinte d&rsquo;un jugement de valeur d&rsquo;ordre moral, r\u00e9sultant du constat d&rsquo;une pr\u00e9tendue d\u00e9viance comportementale. Dans la pr\u00e9face de son recueil de nouvelles, justement intitul\u00e9 <em>Trash<\/em>, Allison avoue \u00eatre consciente du regard marginalisant pos\u00e9 sur sa famille\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>There was a myth of the poor in this country, but it did not include us. [\u2026] There was this concept of the \u00ab\u00a0good\u00a0\u00bb poor, and that fantasy had little to do with the everyday lives my family had survived. The good poor were hardworking, ragged but clean, and intrinsically honorable. We were the bad poor. We were the men who drank and couldn&rsquo;t keep a job; women, invariably pregnant before marriage.\u00a0(Allison, 1988, p. 7)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La description que fait Allison de sa famille fait appel \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e des <em>white trash<\/em> dans la repr\u00e9sentation populaire\u00a0: un blanc \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la morale puritaine qui infuse les valeurs dites am\u00e9ricaines, c\u2019est-\u00e0-dire un \u201cmauvais blanc\u201d. Matt Wray et Annalee Newitz confirment cette id\u00e9e lorsqu&rsquo;ils expliquent que l&rsquo;\u00e9tiquette <em>white trash<\/em> est appliqu\u00e9e \u00e0 des individus consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab\u00a0incestuous and sexually promiscuous, violent, alcoholic, lazy, and stupid, \u00bb faisant ainsi de leur condition sociale leur propre responsabilit\u00e9, ou plut\u00f4t le fait de leur irresponsabilit\u00e9 \u00ab\u00a0inn\u00e9e\u00a0\u00bb (Wray, 1997, p. 2).<\/p>\n<p>Cependant, un examen du regroupement des mots<em> white<\/em>, blanc, et <em>trash<\/em>, tas d\u2019ordures, met en \u00e9vidence la hi\u00e9rarchie de classe sociale, qui rev\u00eat aux \u00c9tats-Unis un caract\u00e8re fondamental, d\u00e9voilant l&rsquo;existence d&rsquo;une alt\u00e9risation h\u00e9g\u00e9monique, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un ostracisme dirig\u00e9 vers l&rsquo;autre, et visible au sens profond du terme. C\u2019est ce que Wray et Newitz soulignent en expliquant que : \u00ab\u00a0white trash, since it is racialized (i.e. different from \u201cblack trash\u201d or \u201cIndian\u201d trash) and classed (trash is social waste and detritus), allows us to understand how tightly intertwined racial and class identities actually are in the United States.\u00a0\u00bb (p. 4) D\u00e8s lors, sp\u00e9cifier qu&rsquo;il s&rsquo;agit de <em>blancs<\/em>, dans la pens\u00e9e binaire opposant noirs et blancs, c&rsquo;est consid\u00e9rer, que le type <em>trash<\/em> est originairement noir.<\/p>\n<p>Dans <em>Bastard out of Carolina<\/em>, cette alt\u00e9risation est \u00e9vidente lors d&rsquo;une visite chez la famille du beau-p\u00e8re de Bone, qui appartient \u00e0 la classe moyenne. La narratrice entend les remarques m\u00e9prisantes prof\u00e9r\u00e9es par les fr\u00e8res de Glen \u00e0 propos de sa voiture, marque, selon eux, de la pauvret\u00e9 honteuse de Glen et, partant, du reste de sa famille, c\u2019est-\u00e0-dire Bone, sa m\u00e8re et sa petite s\u0153ur. Pour les fr\u00e8res de Glen, la voiture est le signe ext\u00e9rieur que celui-ci est \u00ab\u00a0[j]ust like any nigger trash, getting something like that.\u00a0\u00bb (p. 102). En faisant remarquer que la famille de Bone est \u00ab\u00a0<em>like<\/em> any nigger trash\u00a0\u00bb et non simplement \u00ab\u00a0<em>nigger trash<\/em>\u00a0\u00bb, ils font entendre que le <em>trash <\/em>est naturellement de couleur et la place dominant dont jouit le blanc.<\/p>\n<p>bell hooks soutient \u00e0 son tour l&rsquo;id\u00e9e que \u00ab\u00a0affluence [..] is always white,\u00a0\u00bb et analyse la croyance que les non-blancs sont associ\u00e9s \u00e0 la pauvret\u00e9. (hooks, 2000, p. 2) L&rsquo;acte de d\u00e9signer les <em>white trash<\/em> comme n&rsquo;\u00e9tant pas des blancs dit \u00ab\u00a0normaux\u00a0\u00bb cr\u00e9e un sous-groupe, une sorte de sous-cat\u00e9gorie des blancs, permettant au groupe des blancs \u00ab\u00a0normaux\u00a0\u00bb d&rsquo;affirmer, par amour propre, leur pr\u00e9tendue sup\u00e9riorit\u00e9, car, comme l&rsquo;\u00e9crit Sylvie Laurent, \u00ab\u00a0un Blanc, parce que pauvre, serait un d\u00e9chet.\u00a0\u00bb (Laurent, 2011, p. 7)<\/p>\n<h2>L&#8217;emprise de la classe moyenne : r\u00e8gle et r\u00e9sistance<\/h2>\n<p>Pour la famille de Glen, qui appartient \u00e0 la classe moyenne, outre son incapacit\u00e9 de garder un travail, au demeurant toujours des emplois non qualifi\u00e9s, contrairement \u00e0 ses fr\u00e8res ou son p\u00e8re qui occupent des postes de gestionnaire ou font de la politique, l&rsquo;affiliation du beau-p\u00e8re avec les <em>white trash<\/em> confirme son r\u00f4le de brebis galeuse. Pourtant, au premier regard, il semble que Glen appr\u00e9cie son statut marginalis\u00e9 \u00ab\u00a0gagn\u00e9\u00a0\u00bb par le mariage et son association avec \u00ab\u00a0the whole Boatwright legend\u00a0\u00bb qui lui offre la possibilit\u00e9 de faire honte \u00e0 son p\u00e8re et ses fr\u00e8res. (Allison, 1992, p. 13) Mais on voit tr\u00e8s vite qu&rsquo;il d\u00e9pense toute son \u00e9nergie \u00e0 courir apr\u00e8s l&rsquo;approbation symbolique de la classe moyenne que seul son p\u00e8re peut lui offrir. Glen voudrait que son p\u00e8re soit fier de lui mais il parvient \u00e0 peine \u00e0 lui parler, b\u00e9gaye d\u00e8s que son p\u00e8re lui adresse la parole et devient de plus en plus fragile au point o\u00f9 le m\u00e9pris de son p\u00e8re \u00ab\u00a0just eats him up.\u00bb (Ibid, p. 207.)\u00a0<\/p>\n<p>D&rsquo;apr\u00e8s Wray et Newitz, \u00ab\u00a0in a country so steeped in the myth of classlessness, the term white trash helps solidify for the middle and upper classes a sense of cultural and intellectual superiority.\u00a0\u00bb (Wray, 1997, p. 1) La famille de Glen en offre un exemple remarquable. Le mode de vie de la classe moyenne devient pour Glen \u00ab\u00a0how people ought to live\u00a0\u00bb et l&rsquo;image de la r\u00e9ussite. Fascin\u00e9 par les \u00ab\u00a0big houses [his brothers] owned, with fenced-in yards and flowering bushes,\u00a0\u00bb il choisit de loger sa famille dans des imitations de maison typique de banlieue en pitoyable \u00e9tat et finit constamment par se retrouver oblig\u00e9 d&rsquo;en d\u00e9m\u00e9nager, car la famille est incapable de payer les traites du loyer. (Allison, 1992, p. 80)<\/p>\n<p>Les liens entre homme, image et argent rev\u00eatent un aspect important dans la valeur accord\u00e9e \u00e0 un individu, notamment vis-\u00e0-vis de son entourage proche, mais la voiture honteuse et les maisons contrefaites ne valent rien dans le monde de ses fr\u00e8res, o\u00f9, au contraire, elles exposent le manque de valeur de Glen, parce que, selon Christine Delphy, \u00ab\u00a0[l]es caract\u00e9ristiques des dominants ne sont pas vues comme des caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques, mais comme la fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre\u00a0\u00bb (Delphy, 2008, p. 31.).<\/p>\n<p>Du fait de ses errements, dont nous avons montr\u00e9 qu&rsquo;ils mettaient en \u00e9vidence l\u2019incapacit\u00e9 de Glen \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al dominant auquel se mesure sa propre famille, celui-ci est en quelque sorte isol\u00e9 de sa g\u00e9n\u00e9alogie et se retrouve finalement du c\u00f4t\u00e9 des <em>trash<\/em>. Allison montre ici clairement l&rsquo;existence de r\u00e8gles sociales et que ceux qui les transgressent se retrouvent de fait du c\u00f4t\u00e9 des mauvais, de ceux qui doivent supporter la honte. C&rsquo;est dans cet esprit que J. Brooks Bouson constate que<\/p>\n<blockquote>\n<p>if American culture is often defined as a competitive and success-oriented, it is also a shame-phobic society in which those who are stigmatized as different or those who fail to meet social standards of success are made to feel inferior, deficient, or both (Bouson, 2001, p. 101).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Face aux autres hommes de sa famille, le succ\u00e8s prend valeur d&rsquo;\u00e9chelle sur laquelle la valeur de Glen est mesur\u00e9e, et son incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre aux attentes de sa famille et de la classe moyenne cr\u00e9e en lui un sentiment d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 et de faiblesse qu&rsquo;il d\u00e9place finalement sur Bone. De fait, l&rsquo;amertume qu&rsquo;il entretient face \u00e0 ses conditions de vie, compar\u00e9es \u00e0 celles de sa famille d&rsquo;origine, appara\u00eet comme la cons\u00e9quence de l&rsquo;oppression classiste qu\u2019il porte en lui. Cela r\u00e9apparait de fa\u00e7on similaire chez Anney, la m\u00e8re de Bone, lors d&rsquo;une conversation avec sa fille \u00e0 propos du vol. S\u2019effor\u00e7ant de diminuer la honte qui accompagne la pauvret\u00e9, Anney d\u00e9nonce le vol comme un acte inacceptable, symbolique du statut des <em>white trash<\/em>. Elle \u00e9duque sa fille dans l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien de pire que de voler, que c&rsquo;est une fa\u00e7on d&rsquo;avouer sa pauvret\u00e9, et s&rsquo;appuie sur l&rsquo;exemple de son neveu qui vole constamment\u00a0: \u00ab\u00a0He&rsquo;s just bad, that&rsquo;s all, just bad.\u00a0\u00bb (Allison, 1992, p. 94)<\/p>\n<p>Comme le beau-p\u00e8re, la m\u00e8re v\u00e9n\u00e8re la norme \u00e9conomique, cette classe moyenne qui lui dicte sa valeur, mais ce n&rsquo;est pas le cas de tous les personnages du roman. Bone \u00e9change souvent avec d&rsquo;autres membres de sa famille \u00e9largie qui admirent plut\u00f4t son cousin, celui qui vole, parce que \u00ab\u00a0he knows how to take care of himself.\u00a0\u00bb (p.94) Dans ce cas de figure, le vol est per\u00e7u comme un moyen de r\u00e9gler des comptes avec la norme, de s&rsquo;affranchir des r\u00e8gles, de rejeter la honte qui p\u00e8se sur soi et d&rsquo;affirmer son autonomie. Avec l&rsquo;exemple du vol, l&rsquo;auteure fait appara\u00eetre une certaine ambigu\u00eft\u00e9 des valeurs qui, selon les aspirations des personnages, fait pencher la balance morale du c\u00f4t\u00e9 du mauvais ou de l&rsquo;admirable, \u00e9largissant la question au-del\u00e0 d&rsquo;un simple probl\u00e8me de droit. Ne pas voler, c&rsquo;est ne pas vouloir \u00eatre <em>white trash<\/em>. Voler, c&rsquo;est poss\u00e9der de fa\u00e7on \u00ab\u00a0ill\u00e9gitime\u00a0\u00bb, de symboliquement confirmer sa propre marginalisation au regard de la classe moyenne. J. Brooks Bouson \u00e9crit que \u00ab\u00a0as Bone comes to identify with her poor white relatives, the Boatwrights, she internalizes their white trash shame.\u00a0\u00bb Toutefois, contrairement \u00e0 eux, elle n&rsquo;accepte pourtant pas ce binarisme mais pr\u00e9f\u00e8re plut\u00f4t, comme nous allons le voir, remettre en question la l\u00e9gitim\u00e9 du regard de la classe dominante (Bouson, 2001, p. 101).<\/p>\n<p>Apr\u00e8s qu&rsquo;elle a entendu les remarques des fr\u00e8res de Glen \u00e0 propos de leur voiture, Bone d\u00e9robe certaines des roses qui poussent dans leur jardin, et les emporte avec elle, en les glissant dans ses sous-v\u00eatements\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>I got up, shook off my skirt, and strolled off for a walk through Madeline&rsquo;s rosebushes. I put my hands out and trailed then lightly along the thorny stalks and plush blossoms, scooping buds off as I passed. I pulled the buds apart, tearing the petals and dropping them down inside my dress. I even pulled up my skirt and tucked some in my panties, walking more slowly then to feel the damp silky flowers moving against my skin. \u201cTrash steals\u201d, I thought, echoing [their] bitter words. \u201cTrash for sure\u201d, I muttered, but I only took the roses. No hunger would make me take anything else of theirs. I could feel the heat behind my eyes that lit up everything I glanced at. It was dangerous, that heat. It wanted to poor out and burn everything up, everything they had that we couldn&rsquo;t have, everything that made them think they were better than us. (Allison, 1992, p. 103)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le symbolisme de son acte criminel d\u00e9montre la faille dans le syst\u00e8me oppressif auquel font face la fillette et les \u00ab\u00a0siens\u00a0\u00bb. Le vol des fleurs est le moyen de r\u00e9cup\u00e9rer sa dignit\u00e9, et elle est capable de reconna\u00eetre que sa col\u00e8re est cr\u00e9\u00e9e par la domination classiste qu&rsquo;elle juge injuste. Par son crime, la fille requalifie les valeurs de bien et de mal et elle entend d\u00e9montrer, par cet acte symbolique, que le vol n&rsquo;est pas seulement le fait de \u00ab\u00a0sales\u00a0\u00bb comportements, mais aussi une r\u00e9action \u00e0 l&rsquo;oppression.<\/p>\n<h2>Sexe, femmes et violence<\/h2>\n<p>Le larcin de Bone pose en fait plusieurs questions sur la structure de classe aux \u00c9tats-Unis et son rapport \u00e0 la honte et la culpabilit\u00e9. La petite fille glisse les p\u00e9tales de fleur dans ses sous-v\u00eatements, ce qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple affaire de domination \u00e9conomique. Apr\u00e8s avoir cach\u00e9 les p\u00e9tales vol\u00e9s, Bone d\u00e9crit la sensation subtile qu&rsquo;offre leur glissement dans ses sous-v\u00eatements. L&rsquo;acte de voler se retrouve ainsi li\u00e9 au d\u00e9veloppement de sa sexualit\u00e9. Il faudra donc revenir au beau-p\u00e8re, la figure masculine qui domine le roman, celui-l\u00e0 m\u00eame qui g\u00e8re sa honte de classe diff\u00e9remment de Bone, puisqu&rsquo;en m\u00eame temps, par l&rsquo;abus sexuel qu&rsquo;il fait subir \u00e0 Bone, il domine aussi la sexualit\u00e9 de la jeune fille. Afin de comprendre l&rsquo;ampleur de cet acte dans sa totalit\u00e9, le vol symbolique des fleurs doit donc \u00eatre lu dans le contexte d&rsquo;une violence classiste, certes, mais le contexte d&rsquo;une violence sexiste ne peut pas non plus se perdre de vue.<\/p>\n<p>La norme patriarcale consid\u00e8re que l\u2019entretien \u00e9conomique d&rsquo;une famille revient aux hommes. Partant de ce point de vue, la pauvret\u00e9 peut devenir difficile \u00e0 supporter pour un homme, notamment dans l&rsquo;expression de sa virilit\u00e9. Au lieu de remettre en question l&rsquo;oppression classis\u00e9e, ou de l&rsquo;internaliser, le beau-p\u00e8re va plut\u00f4t d\u00e9placer la responsabilit\u00e9 de sa pauvret\u00e9 sur les femmes de sa vie, et en particulier sur Bone, celle que son statut d&rsquo;homme lui permet le plus facilement d&rsquo;opprimer. Selon lui, le probl\u00e8me est leur manque de confiance en lui, voire en sa virilit\u00e9. \u00ab\u00a0It seemed our unbelief was what made him fail. Our lack of faith made him the man he was, made him go out to work unable to avoid getting into a fight.\u00a0\u00bb (p. 81) La frustration du beau-p\u00e8re se transf\u00e8re directement sur le corps de la jeune fille. Dans sa volont\u00e9 de \u00ab\u00a0montrer les muscles\u00a0\u00bb, il utilise la violence extr\u00eame et explique la maltraitance par le pr\u00e9tendu mauvais comportement de Bone. Mais un jour, apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre enferm\u00e9 dans la salle de bain avec Bone pour la battre, le beau-p\u00e8re finit par avouer \u00e0 sa femme qu&rsquo;il a perdu son travail le jour m\u00eame. On voit par l\u00e0 que l&rsquo;usage de la violence est pour lui le moyen de se d\u00e9fendre de sa propre oppression.<\/p>\n<p>Ces sc\u00e8nes d\u00e9montrent l&rsquo;existence de ce que Patricia Hill Collins nomme la matrice de domination, ou l&rsquo;intersection des oppressions. Bone, une fille issue d&rsquo;une famille pauvre, subit l&rsquo;oppression de classe. S&rsquo;ajoute \u00e0 cela, \u00e0 cause de sa condition de fille, une oppression genr\u00e9e. L&rsquo;intersection de la violence de classe qui, dans le cas de Bone, est symbolique, et de celle, physique, de genre produit une situation particuli\u00e8re. La m\u00e8re qui entend les cris de son enfant et voit les marques des coups sur son corps ne quittera pourtant jamais son mari. Au lieu de d\u00e9noncer les agissements de son mari, elle en rend sa fille responsable, lui demandant ce qu&rsquo;elle a fait pour \u00e9nerver son beau-p\u00e8re. Elle finit par lui sugg\u00e9rer de redoubler d&rsquo;attention lorsqu&rsquo;elle est autour de son beau-p\u00e8re, rejetant sur sa fille la responsabilit\u00e9 de sa propre s\u00e9curit\u00e9. Pourquoi la m\u00e8re donne-t-elle \u00e0 son enfant un conseil inefficace, au lieu de voir que la culpabilit\u00e9 incombe \u00e0 son mari, et qu&rsquo;il est de sa responsabilit\u00e9 \u00e0 elle d&rsquo;assurer la s\u00e9curit\u00e9 de sa fille ? La r\u00e9ponse \u00e0 cette question trouve sa source en partie dans la pauvret\u00e9 de la famille, mais aussi dans le r\u00f4le des femmes, qui est un des grands th\u00e8mes du livre. Le lien entre assujettissement classiste et sexiste est tr\u00e8s t\u00f4t \u00e9tabli dans le roman. Peu avant le mariage de la m\u00e8re de Bone, une des tantes souligne l&rsquo;importance de ce mariage : \u00ab\u00a0She needs him, needs him like a starving woman needs meat between her teeth.\u00a0\u00bb (p. 41) Le besoin d&rsquo;avoir un mari est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 plus tard de plusieurs mani\u00e8res, mais la chose importante dans cet extrait est qu&rsquo;ici, la m\u00e8re et ses filles sont des femmes affam\u00e9es au sens litt\u00e9ral. La m\u00e8re se voit parfois oblig\u00e9e de nourrir ses filles de ketchup et de craquelins apr\u00e8s que le beau-p\u00e8re a perdu de nouveau son travail pour une histoire d&rsquo;orgueil bless\u00e9. Sans mari, et donc sans ses revenus, la m\u00e8re est incapable de s&rsquo;occuper seule de ses enfants avec son salaire modeste de serveuse. Sans mari, elle n&rsquo;est m\u00eame pas vue comme une femme l\u00e9gitime, comme le souligne le certificat de naissance de sa fille. En plus d&rsquo;\u00eatre une question d&rsquo;argent, dans le roman, le mariage, est aussi vu comme une r\u00e9gulation par les hommes de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine du fait de l\u2019existence de normes h\u00e9t\u00e9rosexistes. Comme Monique Wittig l&rsquo;\u00e9crit dans <em>La Pens\u00e9e Straight<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0ce qui fait une femme, c&rsquo;est une relation sociale particuli\u00e8re \u00e0 un homme.\u00a0\u00bb (Wittig, 2007, p. 52) Dans cette optique, la m\u00e8re ne saurait pas \u00eatre une bonne femme sans un mari. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce qu&rsquo;elle dit \u00e0 sa fille\u00a0: \u00ab\u00a0People don&rsquo;t do the right thing because of fear of God&#8230;ou do the right thing because the world doesn&rsquo;t make sense if you don&rsquo;t.\u00a0\u00bb (Allison, 1994, p. 145)<\/p>\n<p>Dans le monde patriarcal d\u00e9peint dans le roman, il est clair que la pr\u00e9tendue bonne chose \u00e0 faire est, avant tout, de reconna\u00eetre la place assign\u00e9e \u00e0 une femme, ce dont l&rsquo;\u00e9tat de Caroline du Sud informe la m\u00e8re lorsqu&rsquo;il d\u00e9signe \u00e0 l\u2019encre rouge son enfant comme officiellement ill\u00e9gitime. Selon Wittig, \u00ab\u00a0\u00eatre \u201cfemme\u201d, n&rsquo;est pas quelque chose qui va de soi, puisque pour en \u00eatre une, il faut en \u00eatre une \u201cvraie\u201d.\u00a0\u00bb (Wittig, 2007, p. 46) L&rsquo;acceptabilit\u00e9 de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine, et donc de la maternit\u00e9, s&rsquo;inscrit alors dans l&rsquo;id\u00e9e de ce qu&rsquo;une bonne femme, une \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb femme, devrait \u00eatre. Pour Anney, en lui proposant le mariage, Glen lui offre la possibilit\u00e9 de r\u00e9\u00e9crire son histoire de \u00ab\u00a0mauvaise fille\u00a0\u00bb <em>white trash<\/em> pour retrouver ainsi le statut d&rsquo;une \u00ab\u00a0bonne\u00a0\u00bb femme. Bone, au contraire, d\u00e9fie le statut de la mauvaise fille <em>white trash<\/em> qui effraie tellement sa m\u00e8re. Au fur et \u00e0 mesure, la narratrice d\u00e9veloppe des fantasmes sexuels et atteint ses premiers orgasmes par la masturbation. Comme elle est r\u00e9guli\u00e8rement agress\u00e9e sexuellement, sa sexualit\u00e9 se d\u00e9veloppe dans l&rsquo;ombre de la violence de son beau-p\u00e8re. La particularit\u00e9 de son plaisir ne r\u00e9side pas dans le fait qu&rsquo;elle se masturbe mais plut\u00f4t dans ce qui l&rsquo;aide \u00e0 atteindre sa jouissance, c&rsquo;est-\u00e0-dire ses fantasmes. Quand Bone commence \u00e0 avoir des d\u00e9sirs sexuels, elle s\u2019imagine encercl\u00e9e par le feu, ne sachant si c&rsquo;est dans la chaleur de la combustion, soit la d\u00e9sagr\u00e9gation de son corps, ou si c&rsquo;est au moment o\u00f9 elle s&rsquo;en \u00e9chappe qu&rsquo;elle parvient \u00e0 l\u2019orgasme. Son rapport \u00e0 sa propre subjectivit\u00e9 semble flou au d\u00e9part, mais, plus tard dans le roman, ses id\u00e9es de destruction de soi se transforment. Elle commence \u00e0 se masturber selon des fantasmes d\u00e9taill\u00e9s o\u00f9 son beau-p\u00e8re la fouette devant un groupe de personnes qu&rsquo;elle prend \u00e0 parti. R\u00e9alisant la port\u00e9e de ce fantasme, elle s&rsquo;inqui\u00e8te d&rsquo;\u00eatre sale et mauvaise \u2013 retrouvant l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 entre le bon, ici le plaisir, et le mauvais, la culpabilit\u00e9 qui l&rsquo;accompagne, que nous avons d\u00e9j\u00e0 vu avec le vol. Pourtant, et de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;avec le vol, cette fa\u00e7on de faire, de d\u00e9tourner certains d\u00e9tails importants lui permet, de nouveau, de r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;oppression. Allison pr\u00e9cise que, pour Bone, \u00ab\u00a0it was only in [her] fantasies with people watching that [she] was able to defy Daddy Glen. \u00bb (p. 113) :<\/p>\n<blockquote>\n<p>When he beat me, I screamed and kicked and cried like the baby I was. But sometimes, when I was safe and alone, I would imagine the ones who watched. Someone had to watch. [\u2026] They couldn&rsquo;t help or get away. They had to watch. In my imagination I was proud and defiant. I&rsquo;d stare back at him with my teeth set, making no sound at all, no shameful scream, no begging. (Allison, p. 112)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour Bourson, cette sc\u00e8ne repr\u00e9sente les efforts que Bone r\u00e9alise pour obtenir \u00ab\u00a0active mastery over passive suffering.\u00a0\u00bb (Bourson, 2001, p. 122) Bone r\u00e9siste ici \u00e0 la violence en la transformant en plaisir sexuel par la masturbation f\u00e9minine, acte scandaleux qui tranche radicalement avec les id\u00e9es patriarcales de ce que c&rsquo;est une \u00ab\u00a0bonne\u00a0\u00bb femme, ce qui lui donne le sentiment d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0special, triumphant, important,\u00a0\u00bb mais, surtout, dans ces fantasmes \u00ab\u00a0[she] was not ashamed,\u00a0\u00bb c&rsquo;est son oppression de genre et de classe qu&rsquo;elle transforme, ou internalise ainsi\u00a0: en premier lieu la violence d\u00e9clench\u00e9e par l&rsquo;oppression classiste que son beau-p\u00e8re transf\u00e8re sur elle, mais aussi la honte que rev\u00eat la sexualit\u00e9 f\u00e9minine (oppression sexiste) de la m\u00e8re qui a eu une fille ill\u00e9gitime. Outre le d\u00e9fi individuel que sa r\u00e9sistance oppose \u00e0 chaque oppression, il faut remarquer que, dans son fantasme, Bone force les t\u00e9moins \u00e0 dire, \u00e0 mettre en mots la violence \u00e0 laquelle elle est soumise et, ce faisant, \u00e0 t\u00e9moigner aussi sur les hi\u00e9rarchies de classe et de genre. Obliger les gens \u00e0 voir ce qu&rsquo;ils voudraient ignorer est ce qui rend ses actes si forts et, au fond, c&rsquo;est l\u00e0 le grand acte d\u00e9viant de l&rsquo;auteure. Avec l&rsquo;\u00e9criture de <em>Bastard out of Carolina<\/em>, Dorothy Allison r\u00e9alise ce que sa narratrice, l&rsquo;image de l&rsquo;auteure enfant, ne pouvait alors qu&rsquo;imaginer. Le vol des fleurs et le d\u00e9veloppement de son propre \u00e9rotisme sont les seuls outils dont dispose la fille pour montrer son d\u00e9saccord radical avec l&rsquo;assujettissement aux normes sociales.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, devenue femme adulte, Allison parvient \u00e0 redonner vie \u00e0 son imagination d&rsquo;alors, dite \u00ab\u00a0perverse\u00a0\u00bb. Sa prise de parole va \u00e0 l&rsquo;encontre du devoir quotidien de se contenter de sa place assign\u00e9e, celle de la pauvre femme <em>white trash<\/em>, et elle force ses lecteurs \u00e0 tout voir, \u00e0 tout conna\u00eetre, \u00e0 se confronter au fait que sans les \u00ab\u00a0sales\u00a0\u00bb gens, il n&rsquo;y en aurait pas de propre, que sans ceux que l&rsquo;on nomme les autres, l\u2019on ne pourrait pas se pr\u00e9tendre normaux. En d\u00e9montrant toute la complexit\u00e9 de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 sociale, Dorothy Allison d\u00e9voile la partie immerg\u00e9e de l&rsquo;iceberg, les rapports de domination propres \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine et elle y parvient par insubordination, gr\u00e2ce \u00e0 son mauvais comportement de petite fille.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Allison, Dorothy. <em>Skin : talking about sex, class and literature<\/em>. Ithaca, NY : Firebrand Books, 1994.<\/p>\n<p>_______. <em>Bastard out of Carolina<\/em>. New York\u00a0: Plume, 1992 .<\/p>\n<p>_______. <em>Trash\u00a0: stories<\/em>. New York\u00a0: Plume, 1988.<\/p>\n<p>Bartky, Sandra Lee. <em>Femininity and Domination\u00a0: Studies in the Phenomenology of Oppression<\/em>. New York\u00a0: Routledge, 1990.<\/p>\n<p>Bouson, J. Brooks. \u201cYou nothing but trash\u201d : White Trash Shame in Dorothy Allison&rsquo;s Bastard out of Carolina.\u201d published in <em>The Southern Literary Journal<\/em>, Vol. 31, n. 1, (Fall, 2001), pp. 101-123.<\/p>\n<p>Collins, Patricia Hill. <em>Black Feminist Thought<\/em>. New York\u00a0: Routledge, 2009 [2000].<\/p>\n<p>Delphy, Christine. <em>Classer, dominer\u00a0: qui sont les \u00a0\u00bbautres\u00a0\u00bb ?<\/em>, Paris\u00a0: La fabrique des \u00e9ditions, 2008.<\/p>\n<p>hooks, bell. <em>Where We Stand : Class Matters<\/em>. New York : Routledge, 2000.<\/p>\n<p>Laurent, Slyvie. <em>\u00ab\u00a0Poor\u00a0white\u00a0trash\u00a0\u00bb : la pauvret\u00e9 odieuse du Blanc am\u00e9ricain<\/em>. Paris\u00a0: PUPS, 2011.<\/p>\n<p>Wittig, Monique. <em>La pens\u00e9e straight<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Amesterdam, 2007 [2001].<\/p>\n<p>Wray, Matt and Newitz, Annalee.<em> White Trash : Race and Class in America<\/em>. New York : Routledge, 1997.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Hamel-Akr\u00e9, Jessica. 2013. \u00ab La mauvaise fille des \u00ab\u00a0white trash\u00a0\u00bb\u00a0: r\u00e9sistances sexuelles et crimes d&rsquo;enfants dans Bastard out of Carolina de Dorothy Allison. \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018, En ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/hamel-hakre-18&gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-akre-18.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 hamel-akre-18.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-d2877650-1eb1-47fb-993b-285d03593a9a\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-akre-18.pdf\">hamel-akre-18<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-akre-18.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-d2877650-1eb1-47fb-993b-285d03593a9a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab D\u00e9viances \u00bb, n\u00b018 L&rsquo;\u00e9crivaine am\u00e9ricaine Dorothy Allison n&rsquo;a jamais cach\u00e9 que son travail litt\u00e9raire trouve son inspiration dans les \u00e9v\u00e9nements traumatiques de sa vie, dans l&rsquo;abus physique, sexuel et psychologique qu&rsquo;elle a subi dans sa jeunesse de la part de son beau-p\u00e8re. 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