{"id":5544,"date":"2024-06-13T19:48:23","date_gmt":"2024-06-13T19:48:23","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/violences-muselees-violences-insinuees-le-cas-des-meutes-pirates\/"},"modified":"2024-09-06T16:29:35","modified_gmt":"2024-09-06T16:29:35","slug":"violences-muselees-violences-insinuees-le-cas-des-meutes-pirates","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5544","title":{"rendered":"Violences musel\u00e9es, violences insinu\u00e9es\u00a0: le cas des meutes pirates"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6890\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6890\">Dossier \u00ab\u00a0Violence et culture populaire \u00bb, n\u00b019<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p><em>Quand la meute fait cercle autour de son feu, chacun pourra avoir des voisins \u00e0 droite et \u00e0 gauche, mais le dos est libre; le dos est expos\u00e9 d\u00e9couvert \u00e0 la nature sauvage<\/em>.<br \/>\u2013 Elias Canetti<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>Introduction<\/h2>\n<p>La meute est d\u00e9finie par le Littr\u00e9 comme un groupe de canid\u00e9s dress\u00e9s pour la chasse. Cette d\u00e9finition n\u2019int\u00e8gre cependant pas l\u2019\u00e9tymologie latine <em>motus<\/em>, mouvement, dont fait \u00e9tat \u00c9lias Canetti dans <em>Masse und Macht<\/em>,\u00a0et qui a surtout engendr\u00e9 des sens tels que mutinerie, \u00e9meute, ou s\u00e9dition. Absentes du discours d\u00e9finitoire, ces acceptions du terme de la meute dans la fiction m\u00e9ritent pourtant d\u2019\u00eatre interrog\u00e9es comme m\u00e9canisme de langage et de pens\u00e9e \u00e0 part enti\u00e8re. Cet article propose d\u2019envisager une exploration du motif de la meute par l\u2019interm\u00e9diaire de la figure du pirate, qui appara\u00eet dans l\u2019imaginaire collectif comme un arch\u00e9type li\u00e9 au motif\u00a0de la libert\u00e9, auquel s\u2019adjoignent la r\u00e9volte, la violence, et l\u2019\u00e9quipage. Quel est l\u2019int\u00e9r\u00eat des diff\u00e9rents sens de la meute et quelles sont leurs implications dans le traitement narratif du pirate? Dans son atteinte au commerce des Nations, aux lois et \u00e0 l\u2019ordre, le pirate constitue une figure centrale de l\u2019ennemi. Mis en marge et se nourrissant du syst\u00e8me tout \u00e0 la fois, ce ren\u00e9gat fascinant porte, dans un proc\u00e9d\u00e9 litt\u00e9raire classique de d\u00e9signation des \u00ab\u00a0m\u00e9chants\u00a0\u00bb, les marques physiques de la d\u00e9l\u00e9gitimation et de la chute. Les cadavres de pirates pendus \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des ports ont longtemps servi d\u2019exemple \u00e0 ceux qui, prenant le large, pouvaient \u00ab\u00a0tomber\u00a0\u00bb dans la piraterie. Nous postulons donc que ces cadavres sont toujours l\u00e0, d\u00e9tourn\u00e9s dans la fiction, pour nous d\u00e9livrer de tout d\u00e9sir insurrectionnel. L\u2019objectif du pr\u00e9sent article est de d\u00e9voiler le travail par lequel la fiction semble contrevenir au motif de r\u00e9volte du pirate tout en engageant insidieusement un autre foyer insurrectionnel. Le motif de la meute nous am\u00e8ne \u00e0 situer ces interrogations sous le signe de la chasse\u00a0: un mouvement cyn\u00e9g\u00e9tique litt\u00e9raire permet-il de mettre au jour nos rapports de force? Permet-il \u00e0 un personnage de nous influencer\u00a0en retour de l\u2019influence que nous exer\u00e7ons sur lui via la fiction?<\/p>\n<p>Dans <em>The Light at the Edge of the World<\/em>, une adaptation cin\u00e9matographique tr\u00e8s libre du roman posthume <em>Le Phare du bout du monde<\/em> de Jules Verne, Kevin Billington \u00e9tablit entre les pirates et la meute une analogie physique et sonore \u00e9vidente. Poursuivant l\u2019intuition du romancier fran\u00e7ais qui voyait en ses personnages une \u00ab\u00a0bande d\u2019oiseaux rapaces\u00a0\u00bb (Verne, 1999, p.\u00a0188), la figure du pirate chez Billington \u2014 tant\u00f4t associ\u00e9e au loup, tant\u00f4t au charognard \u2014 se d\u00e9cline tout au long du film par une succession de grognements, de hurlements, de crocs et de griffes. Cependant, l\u2019association du pirate \u00e0 la meute r\u00e9side essentiellement dans son organisation de groupe dont l\u2019activit\u00e9, comme celle de la meute animale, est dirig\u00e9e vers la pr\u00e9dation et la d\u00e9voration d\u2019une proie commune. Chaque membre, vu du dehors, appartiendrait \u00e0 un groupe. La perception des individus comme un ensemble est bas\u00e9e sur le principe d\u2019un regard ext\u00e9rieur et fonde une vision d\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 dont Howard Becker, dans <em>Outsiders<\/em> fait une caract\u00e9ristique essentielle de la d\u00e9viance (Becker, 1985, p.\u00a032). Dans le cas du pirate, cette indiff\u00e9renciation est d\u2019autant plus puissante et d\u00e9shumanisante qu\u2019on lui applique la formule cic\u00e9ronienne devenue c\u00e9l\u00e8bre, \u00ab\u00a0hostis humani generis\u00a0\u00bb<a id=\"footnoteref1_dkzel4g\" class=\"see-footnote\" title=\" Ennemi commun de toute l\u2019humanit\u00e9.\" href=\"#footnote1_dkzel4g\">[1]<\/a>\u00a0: il est un bloc uniforme face \u00e0 la communaut\u00e9 humaine dont il est exclu.<\/p>\n<p>Pr\u00e9dateur des mers, le pirate est per\u00e7u comme un loup pour l\u2019homme, pour reprendre la formule de Plaute. Il s\u2019agit, dans un premier temps, d\u2019interroger les fonctionnements du discours fictionnel de d\u00e9l\u00e9gitimation de cet animal asocial\u00a0: le motif de la menace ne tourne-t-il pas \u00e0 notre avantage dans une distinction animalisation\/bestialisation? Demeurons-nous la proie du pirate, ou faisons-nous du pirate notre proie? En second lieu, le discours litt\u00e9raire qui nous int\u00e9resse engage un discr\u00e9dit en proc\u00e9dant, dans la mise en fiction m\u00eame du personnage, \u00e0 un mouvement d\u2019individualisation au cours duquel la meute se voit progressivement d\u00e9faite, dissoute, \u00e9vacuant la violence possible de sa frappe. Enfin, il convient de souligner que ce travail litt\u00e9raire ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une apparence de normalisation\u00a0: en int\u00e9riorisant le pirate, la litt\u00e9rature permet \u00e0 un nouveau corollaire de s\u2019infiltrer en nous, d\u00e9voyant le r\u00f4le qui lui \u00e9tait d\u00e9volu.<\/p>\n<p>Des \u0153uvres litt\u00e9raires illustrent ce propos\u00a0: dans<em> Le Marin des Sables<\/em> de Michel Ragon, les probl\u00e9matiques de soumission des forbans des mers \u00e0 la puissance \u00e9tatique sont repr\u00e9sent\u00e9es. <em>Les Mutin\u00e9s de l\u2019Elseneur<\/em> de Jack London met particuli\u00e8rement en avant non seulement la capacit\u00e9 d\u2019opposition du pirate, mais \u00e9galement sa bestialisation par le regard de l\u2019autre. Les pirates du cyberespace font quant \u00e0 eux appel \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019un nouveau foyer insurrectionnel saisi par la fiction qu\u2019il s\u2019agira de d\u00e9finir.<\/p>\n<h2>Jeux de regards\u00a0: les cha\u00eenes et les chiens<\/h2>\n<p>Dans <em>L\u2019animal que donc je suis<\/em>, Jacques Derrida insiste sur la g\u00eane que provoque en l\u2019homme le regard de l\u2019animal. Car c\u2019est l\u2019homme qui, dans la <em>Gen\u00e8se <\/em>de la Bible, regarde l\u2019animal et le nomme\u00a0: suivre l\u2019animal, lui succ\u00e9der, c\u2019est poss\u00e9der sur lui un ascendant. Dans la fiction, la meute pr\u00e9datrice des pirates d\u00e9ploie une activit\u00e9 de chasse dirig\u00e9e vers une soci\u00e9t\u00e9 de commerce, induisant un regard sur l\u2019homme chass\u00e9. Ce regard implique \u00e0 son tour un renversement d\u2019ascendance\u00a0: l\u2019homme est mis en position de regard\u00e9, donc de faiblesse. Davantage qu\u2019un trouble, la meute manifeste un soudain danger, une mise en p\u00e9ril. \u00ab\u00a0Un navire qui s\u2019approche, \u00e9crit Michel Ragon dans <em>Le Marin des sables<\/em>, repr\u00e9sente toujours un ennemi potentiel. L\u2019autre signifie danger. Seule l\u2019\u00e9tendue de la mer, dans sa nudit\u00e9, rassure\u00a0\u00bb (Ragon, 1987, p.\u00a018). Car il faut se nommer devant l\u2019autre, se signaler\u00a0en hissant les couleurs; l\u2019autre nous oblige. La nudit\u00e9 de la mer cesse donc d\u2019\u00eatre rassurante lorsque l\u2019autre, regardant lui aussi, intervient, le voir devenant enjeu\u00a0de pouvoir. Dans <em>Pirates Latitudes<\/em>, une femme du nom de Lazue devient la compagne d\u2019aventures du h\u00e9ros gr\u00e2ce \u00e0 sa vue exceptionnelle, qui la rend indispensable \u00e0 l\u2019exp\u00e9dition. En 1911, l\u2019illustration c\u00e9l\u00e8bre du pirate Billy Bones par Newell Convers Wyeth<a id=\"footnoteref2_spcw7s8\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00c9dition de 1911 de Treasure Island, de Robert Louis Stevenson. \" href=\"#footnote2_spcw7s8\">[2]<\/a> repr\u00e9sente la pulsion du voir<a id=\"footnoteref3_io5kfyy\" class=\"see-footnote\" title=\"Sigmund Freud d\u00e9finit la pulsion scopique, ou scopophilie, comme plaisir de regarder, qu\u2019il assimile \u00e0 une pulsion sexuelle.\" href=\"#footnote3_io5kfyy\">[3]<\/a> en exposant un pirate debout au sommet d\u2019un promontoire rocheux, muni d\u2019une longue-vue et faisant face \u00e0 un horizon que le spectateur, lui, ne voit pas. Le pirate devient ici celui qui observe ce que le spectateur de l\u2019image ne peut pas voir. Le spectateur, quant \u00e0 lui, n\u2019observe que le pirate dans son observation. Un renversement se r\u00e9alise\u00a0: pour ne plus \u00eatre la proie guett\u00e9e par le pr\u00e9dateur, le spectateur doit \u00e0 son tour scruter celui qui observe. C\u2019est le sens que prend la di\u00e9g\u00e8se stevensonienne en faisant de Billy Bones un animal traqu\u00e9 par ses anciens compagnons, et le premier des pirates \u00e0 mourir, dans l\u2019auberge de l\u2019<em>Amiral Benbow<\/em>. Ce renversement de la relation proie\/pr\u00e9dateur se fait par une animalisation du pirate\u00a0: ce dernier passe \u00e0 l\u2019\u00e9tat de proie pour un adversaire chassant et domptant, prenant par la fiction le pouvoir sur celui qui \u00e9tait jusque l\u00e0 en position de traqueur.<\/p>\n<p>La d\u00e9finition de la meute par le <em>Littr\u00e9<\/em> induit pr\u00e9cis\u00e9ment une relation de soumission \u00e0 l\u2019homme, un asservissement par le truchement duquel se r\u00e9active la dialectique ma\u00eetre\/animal. On distingue meute de loups et meute de chiens\u00a0: une distinction traditionnelle retrouv\u00e9e dans la s\u00e9paration juridique entre les pirates et les corsaires. L\u2019activit\u00e9 corsaire repose sur une violence musel\u00e9e\u00a0qui maintient ces derniers dans leur activit\u00e9 de pr\u00e9dation, mais sous l\u2019\u00e9gide d\u2019un commandement humain. On a d\u2019ailleurs symptomatiquement appel\u00e9 ces corsaires les <em>chiens des mers<\/em>, comme pour figer dans l\u2019image et dans les lettres un \u00e9tat de soumission. Dans <em>Le Marin des Sables<\/em> de Michel Ragon, l\u2019Olonnais, qui devient un c\u00e9l\u00e8bre corsaire, est d\u2019abord vendu \u00e0 des boucaniers \u00e0 son arriv\u00e9e dans les \u00eeles. Ceux-ci le traitent litt\u00e9ralement comme un chien\u00a0: il dort, mange parmi les b\u00eates et fait partie de la meute de chasse\u00a0: \u00ab\u00a0Quand on ne vaut pas plus cher qu\u2019un chien, lui dit-on, on ferme sa gueule\u00a0\u00bb (Ragon, 1987, p.\u00a040). Plus tard, quand l\u2019Olonnais est devenu corsaire, le gouverneur de l\u2019\u00eele, d\u2019Ogeron, d\u00e9cide sous l\u2019influence de Colbert de ne plus favoriser le pillage de navires et de domestiquer les forbans. Aux flibustiers sauvages et incr\u00e9dules, il s\u2019exclame, hilare\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous donnerai des cha\u00eenes, messieurs! Oui, je vous donnerai des cha\u00eenes!\u00a0\u00bb (Ragon, 1987, p.\u00a0173). Au chapitre suivant, la nature de ces cha\u00eenes est d\u00e9voil\u00e9e aux forbans lorsqu\u2019un navire arrive de La Rochelle\u00a0: ce sont des femmes, \u00e0 travers l\u2019influence desquelles le pouvoir r\u00e9v\u00e8le sa volont\u00e9 de ma\u00eetriser et s\u00e9dentariser les corsaires.<\/p>\n<p>Avec la course notamment, l\u2019\u00c9tat d\u00e9veloppe un pouvoir cyn\u00e9g\u00e9tique qui, selon Gr\u00e9goire Chamayou, demeure essentiellement territorial (Chamayou, 2010, p.\u00a026). C\u2019est un pouvoir s\u00e9dentaire et, surtout, \u00ab\u00a0s\u00e9dentarisateur\u00a0\u00bb ainsi que centralisateur\u00a0: les pr\u00e9dateurs command\u00e9s par l\u2019\u00c9tat y reviennent sans cesse. \u00ab\u00a0Le politique suppose le b\u00e9tail\u00a0\u00bb (Derrida, 2006, p.\u00a0134), \u00e9crit Derrida. C\u2019est dans la dialectique de la meute-b\u00e9tail que se d\u00e9finit l\u2019identit\u00e9 corsaire\u00a0: la meute de chiens est \u00e0 la solde de l\u2019\u00c9tat, seul d\u00e9tenteur du \u00ab\u00a0monopole de la violence l\u00e9gitime\u00a0\u00bb (Weber, 1959, p.\u00a027). Le corsaire manifeste ainsi \u00e0 travers l\u2019image du chien la face domestiqu\u00e9e de la piraterie. <em>Le chien, un loup civilis\u00e9<\/em>, titrent \u00c9velyne Teroni et Jennifer Cattet\u00a0: c\u2019est la domestication qui conf\u00e8re au chien, comme au corsaire, cet apparat de civilisation. De cette mani\u00e8re, le terme <em>meute<\/em>, dans une axiologie positive, prend le sens de \u00ab\u00a0harde de chiens dress\u00e9e pour la chasse\u00a0\u00bb. Par la figure du chien se voit favoris\u00e9e et r\u00e9compens\u00e9e la soumission \u00e0 un ma\u00eetre\u00a0: on peut bien \u00eatre meute, si la meute est \u00e9galement b\u00e9tail.<\/p>\n<h2>Du pirate faire b\u00eate\u00a0: la place de l\u2019insurg\u00e9<\/h2>\n<p>Le pirate, <em>a contrario<\/em>, demeure un loup hors de la civilisation, car usant d\u2019une force que ne justifie pas l\u2019\u00c9tat. La condamnation comme ennemi commun de l\u2019humanit\u00e9 contient toute la charge d\u00e9shumanisante dirig\u00e9e vers le pirate et vers le second sens de <em>meute<\/em>, s\u00e9ditieux, assimil\u00e9 \u00e0 l\u2019insoumission. Si la meute de chiens est accept\u00e9e comme objet de civilisation, le pirate est au contraire saisi comme figure de sauvagerie. Alors que l\u2019assimilation corsaire-animal est prise comme une construction culturelle, l\u2019assimilation pirate-animal est quant \u00e0 elle per\u00e7ue comme un substrat naturel. Le choix d\u2019une existence en mer participe par ailleurs de ce postulat\u00a0: le pirate nomade est celui qui choisit de vivre dans la sauvagerie d\u2019un espace incontr\u00f4l\u00e9, qui privil\u00e9gie le trait et non le point, contrairement au corsaire polaris\u00e9 par un pouvoir-niche. Il s\u2019agit d\u00e8s lors, dans la perspective d\u2019un enjeu de pouvoir, de briser par la fiction l\u2019instinct de meute comme soul\u00e8vement en faisant du mutin un animal au sens le plus p\u00e9joratif de b\u00eate sans dignit\u00e9, primitive. Un principe que rel\u00e8vent Gilles Deleuze\u00a0et F\u00e9lix Guattari, selon lesquels l\u2019originalit\u00e9 du guerrier, du point de vue de l\u2019\u00c9tat, appara\u00eet toujours sous une forme n\u00e9gative (Deleuze et Guattari, 1980, p.\u00a0437).<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9quipage des <em>Mutin\u00e9s de l\u2019Elseneur <\/em>de Jack London est d\u00e9crit comme un groupe \u00ab\u00a0d\u2019abrutis et de fous\u00a0\u00bb (London, 2004, p.\u00a091) et de \u00ab\u00a0vers de terre humains\u00a0\u00bb (London, 2004, p.\u00a0104). Ces pirates en devenir, d\u00e9sireux de se mutiner et qui portent haut les marques n\u00e9gatives de la s\u00e9dition, sont compar\u00e9s aux deux seconds du navire, Pike et Mellaire, qui \u00ab\u00a0\u00e9taient les vrais ma\u00eetres de ces mis\u00e9rables cr\u00e9atures [\u2026]. Oui! En v\u00e9rit\u00e9, ils \u00e9taient bien plus diff\u00e9rents de ces hommes d\u2019un niveau inf\u00e9rieur que ces derniers ne se distinguaient des Hottentots et \u2013 pourquoi pas? \u2013 des singes\u00a0\u00bb (London, 2004, p.\u00a037-38). Le narrateur poursuit, \u00e0 propos d\u2019un membre de l\u2019\u00e9quipage qui voulut se jeter \u00e0 la mer\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il \u00e9tait devenu une v\u00e9ritable b\u00eate, r\u00e9pugnante \u00e0 voir. J\u2019avais eu l\u2019occasion, une fois, de contempler dans un zoo un orang-outang terrifi\u00e9\u00a0: cette face humaine \u00e0 l\u2019expression bestiale, qui grima\u00e7ait et poussait des cris inarticul\u00e9s, me rappela tout \u00e0 fait l\u2019animal en question (London, 2004, p.\u00a039).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est par l\u2019interm\u00e9diaire du personnage de Mulligan Jacobs que se cristallise v\u00e9ritablement le lien entre bestialit\u00e9 et mutinerie. Pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00ab\u00a0un rouge\u00a0\u00bb (entendons un r\u00e9volutionnaire) pour qui l\u2019action directe et le piratage sont les seules voies \u00e0 explorer, le personnage s\u2019exprime sur un\u00a0\u00ab\u00a0ton venimeux\u00a0\u00bb que souligne le h\u00e9ros, Pathurst, qui demeure longtemps \u00e0 le contempler\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ses yeux flamboyants, aux paupi\u00e8res rouges, s\u2019exprimaient sur son visage tortur\u00e9, fl\u00e9tri, tordu par un rictus; la m\u00e9chancet\u00e9 se traduisait jusque dans la crispation de ses mains, avec leurs doigts aux ongles cass\u00e9s semblables \u00e0 des griffes. \u00c0 ce moment de frayeur instinctive et de r\u00e9pulsion, la pens\u00e9e me vint que je pouvais prendre \u00e0 la gorge cette esp\u00e8ce d\u2019avorton estropi\u00e9 \u00e0 la peau parchemin\u00e9e et l\u2019\u00e9trangler en en faisant sortir la vie toute tordue qui se cachait en lui. Mais cette id\u00e9e ne trouva gu\u00e8re d\u2019aliment en moi, pas plus que chez un homme dans une grotte pleine de serpents ou dans une fosse de scolopendres\u00a0: car, avant de pouvoir les \u00e9craser en totalit\u00e9, il sait que ces b\u00eates d\u00e9verseront leur poison en lui (London, 2004, pp.\u00a0119-120).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sous le regard de Pathurst, la bestialisation du personnage d\u2019insurg\u00e9 potentiel tend \u00e0 la d\u00e9monisation. \u00c0 bord de ce navire, entour\u00e9 par des hommes dont il nie l\u2019humanit\u00e9 pour en faire des b\u00eates sans dignit\u00e9, Pathurst r\u00e9alise un \u00ab\u00a0d\u00e9tour par le non-humain\u00a0\u00bb (Granger, 1994), une plong\u00e9e m\u00eame dans un non-humain qui l\u2019\u00e9c\u0153ure et au-dessus duquel il n\u2019aura de cesse de vouloir s\u2019\u00e9lever. Le discr\u00e9dit de la meute-\u00e9meute est ainsi complet.<\/p>\n<h2>Faire-individu, d\u00e9faire la meute<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019analogie entre l\u2019organisme et la colonie, \u00e9crit Dominique Lestel, est d\u2019autant plus frappante qu\u2019aucune fourmi ne commande les autres, et que la notion d\u2019une individualit\u00e9 de chaque insecte est a priori d\u00e9pourvue de sens\u00a0\u00bb (Lestel, 2004, p.\u00a095). Le pirate, seul, est lui aussi d\u00e9pourvu de sens\u00a0: on peut \u00eatre <em>pirates <\/em>au pluriel, mais nullement <em>pirate<\/em> au singulier. L\u2019individualisation du pirate devient, par cons\u00e9quent, un v\u00e9ritable enjeu pour qui souhaite s\u2019en d\u00e9barrasser ou l\u2019int\u00e9grer\u00a0: faire-individu, c\u2019est d\u00e9faire la meute. La mise en fiction du pirate n\u00e9cessite pr\u00e9cis\u00e9ment un travail d\u2019individuation presque incontournable dans la construction romanesque traditionnelle, qui exige de mettre \u00e0 mal l\u2019identit\u00e9 collective afin de se concentrer sur quelques personnages. Le roman \u00e9tablit de cette mani\u00e8re une certaine carte d\u2019identit\u00e9 du personnage qui, chemin faisant, permet l\u2019\u00e9laboration de ce que Vincent Jouve appelle l\u2019effet-personnage. La litt\u00e9rature peut ainsi \u00eatre potentiellement saisie comme une arme du social pour d\u00e9faire la meute et rendre reconnaissable l\u2019individu.<\/p>\n<p>Chez Jack London, Mellaire, le second du navire, illustre ce processus de reconnaissance. Le personnage semble <em>a priori<\/em> ne pas partager l\u2019animalit\u00e9 de l\u2019\u00e9quipage aux yeux du h\u00e9ros Pathurst. Mais une cicatrice prodigieuse sur son cr\u00e2ne d\u00e9couverte par hasard par lui intime le contraire\u00a0: cette derni\u00e8re est finalement, comme une \u00e9tiquette, l\u2019indice permettant de r\u00e9v\u00e9ler sa v\u00e9ritable identit\u00e9 de meurtrier et de futur mutin\u00e9. D\u00e8s que Pathurst le r\u00e9alise, il animalise Mellaire et substitue \u00e0 son discours premier un discours de d\u00e9formation et de crainte\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>pendant le court silence qui suivit \u2013 tandis qu\u2019il se passait la langue sur les l\u00e8vres \u2013, la \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb embusqu\u00e9e au fond de son cr\u00e2ne m\u2019observait \u00e0 travers ses yeux et semblait sur le point de sauter et de me fondre dessus. [\u2026] je pouvais presque voir les dents d\u00e9couvertes et mena\u00e7antes qui pointaient dans la m\u00e2choire de cette \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb que je devinais cach\u00e9e derri\u00e8re son regard (London, 2004, p.\u00a0190-191).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Rendu individu, c\u2019est-\u00e0-dire reconnu, Mellaire devient \u00e0 son tour \u00ab\u00a0chassable\u00a0\u00bb dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019histoire de chacun se constitue \u00ab\u00a0comme une s\u00e9rie d\u2019engagements de plus en plus nombreux et profonds envers les normes et les institutions conventionnelles\u00a0\u00bb (Becker, 1985, p.\u00a050). Je me fais suivre donc je suis, pourrait-on r\u00e9sumer.<\/p>\n<p>Dans le<em> Treasure Island<\/em> de Robert Louis Stevenson, le motif de la jambe manquante permet de r\u00e9aliser l\u2019individuation des pirates, rendant le personnage \u00e0 la fois imaginable et reconnaissable. \u00c0 l\u2019auberge de <em>La Longue-vue<\/em>, Jim Hawkins identifie en un clin d\u2019\u0153il le pirate dont lui avait parl\u00e9 le vieux Billy Bones. Ce penchant litt\u00e9raire \u00e0 rompre la meute se retrouve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la di\u00e9g\u00e8se, chez Stevenson toujours, dans la lutte des pirates entre eux, passant d\u2019un groupe soud\u00e9 \u00e0 des conflits internes\u00a0: l\u2019individuation rend manifestement la meute pirate inop\u00e9rante.<\/p>\n<h2>Rire\u00a0: le d\u00e9saveu de la b\u00eate<\/h2>\n<p>Le processus d\u2019individuation du pirate s\u2019effectue notamment par l\u2019illustration physique du personnage et par la multiplication de ses retranchements, de ses blessures et ses signes distinctifs. Jambe de bois, bandeau sur l\u2019\u0153il, perroquet sur l\u2019\u00e9paule, poignard entre les dents, foulard sur le cr\u00e2ne\u00a0: amput\u00e9 ou affubl\u00e9 de proth\u00e8ses en tous genres, le pirate devient hybride par l\u2019entremise d\u2019un st\u00e9r\u00e9otype litt\u00e9raire. Principe de repr\u00e9sentation collective, le st\u00e9r\u00e9otype engage la mise en place d\u2019une familiarit\u00e9 avec le pirate. Si celui-ci est historiquement un personnage sombre et destructeur, la construction de son clich\u00e9 culturel en fait au contraire une sorte de compagnon agr\u00e9able, trop connu pour repr\u00e9senter un danger v\u00e9ritable. Le perroquet qu\u2019il porte si souvent sur l\u2019\u00e9paule, de Stevenson \u00e0 Mac Orlan, lui conf\u00e8re l\u2019aspect ludique qui facilite son acceptation par son nouveau public\u00a0: les enfants, \u00e0 qui s\u2019adressent en particulier les \u00e9ditions illustr\u00e9es qui fixent dans leur esprit des images de pirates avant tout chamarr\u00e9s. Cette approche se caract\u00e9rise plus encore dans le <em>Peter Pan<\/em> de James Matthew Barrie, qui \u00e9tablit une dualit\u00e9 profonde dans le personnage du pirate. Mena\u00e7ant \u00e0 l\u2019instar de l\u2019illustration qu\u2019en propose le Britannique Francis Donkin Bedford dans la premi\u00e8re \u00e9dition du roman en 1911, le c\u00e9l\u00e8bre capitaine Hook conna\u00eet un autre visage. \u00c0 cet ogre d\u00e9voreur d\u2019enfants r\u00e9pond en effet celui d\u2019un pirate victime et craintif \u00e0 l\u2019exc\u00e8s, se faisant croquer la main par un crocodile gourmand. Le terrible capitaine paie, ce faisant, une sorte de tribut \u00e0 l\u2019animalit\u00e9. D\u00e8s lors, le pirate croqu\u00e9 par l\u2019animal voit sa propre bestialit\u00e9 rendue non seulement ludique, mais comique.<\/p>\n<p>Ce principe est mis au jour par Barrie dans une sc\u00e8ne du roman o\u00f9 Peter imite la voix du capitaine pour faire lib\u00e9rer la princesse indienne. Hook s\u2019en aper\u00e7oit, dialogue avec la voix, et lui demande, intrigu\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0si tu es Crochet, dis-moi qui je suis, moi?\u00a0\u00bb. Ce \u00e0 quoi la voix sentencieuse r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0Un cabillaud. Un simple cabillaud\u00a0\u00bb (Barrie, 1997, p. 123-123). Une affirmation que les cr\u00e9dules compagnons de Hook peinent \u00e0 dig\u00e9rer\u00a0: \u00ab\u00a0Quelle honte\u00a0\u00bb, s\u2019\u00e9crient-ils, m\u00e9dus\u00e9s. La f\u00e9roce cr\u00e9ature des mers est soudain devenue un poisson commun; et le personnage de pirate, s\u2019il est animalis\u00e9, n\u2019est plus pour autant bestialis\u00e9. La production de jeunesse fa\u00e7onne ainsi une infantilisation du personnage, faisant du forban \u2013 notamment dans le passage au dessin anim\u00e9 (le <em>Peter Pan<\/em> de Disney) \u2013 un objet de rire. L\u2019\u00e9dification sociale culturelle, \u00e0 travers un travail de st\u00e9r\u00e9otypisation et d\u2019infantilisation, annihile non pas l\u2019animalit\u00e9 du pirate mais sa bestialit\u00e9, entendons son potentiel d\u2019insurrection\u00a0: l\u2019animal-pirate est alors collectivement domestiqu\u00e9, le rire fonctionnant comme un d\u00e9saveu\u00a0du danger.<\/p>\n<h2>Les colonisations int\u00e9rieures<\/h2>\n<p>Le pirate domestiqu\u00e9, rendu convenable et agr\u00e9able \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, devient vendable dans une transformation marketing \u00e9labor\u00e9e par la popularisation de sa figure au sein du circuit culturel. Sa mise en produit constitue de cette mani\u00e8re une sorte de chasse litt\u00e9raire et culturelle dont l\u2019enjeu n\u2019est pas d\u2019ext\u00e9rioriser la proie, de la chasser <em>hors de<\/em>, mais bien au contraire de l\u2019int\u00e9rioriser, de l\u2019int\u00e9grer \u00e0 un corps plus vaste, et de la dig\u00e9rer. Cette assimilation ne va pas, cependant, sans un juste retour. \u00ab\u00a0Au cours de la chasse, \u00e9crit Dominique Lestel, le chasseur s\u2019animalise. Il acquiert les rythmes de la \u00ab\u00a0proie\u00a0\u00bb. Il ne devient pas l\u2019animal lui-m\u00eame, mais il est m\u00fb par les m\u00eames rythmes, et il vit progressivement dans des espaces temporels et affectifs voisins de ceux de sa proie\u00a0\u00bb (Lestel, 2004, p.\u00a023). Puis, reprenant la terminologie de Michel Butor, il poursuit\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019homme et l\u2019animal se d\u00e9bordent mutuellement\u00a0\u00bb (Lestel, 2004, p.\u00a0131). Ce d\u00e9bordement, toujours selon Dominique Lestel, a la particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre un d\u00e9bordement int\u00e9rieur\u00a0: apr\u00e8s les colonisations ext\u00e9rieures de l\u2019animal que constituaient la chasse et la domestication, nous entrons d\u00e9sormais dans l\u2019\u00e9poque des colonisations int\u00e9rieures de l\u2019animal (Lestel, 2004, p.\u00a0110). La pouss\u00e9e de l\u2019homme dans le personnage-pirate \u2013 pouss\u00e9e identitaire, pouss\u00e9e historique, litt\u00e9raire, imag\u00e9e \u2013 participe de ce mouvement de colonisations int\u00e9rieures, \u00e0 laquelle le pirate r\u00e9pond \u00e9videmment. Car le d\u00e9bordement est bien mutuel et, au lieu de conserver son statut d\u2019apatride, d\u2019ennemi ext\u00e9rieur, le pirate profite de l\u2019int\u00e9riorisation dont il a fait l\u2019objet pour \u00eatre \u00e0 son tour int\u00e9rioris\u00e9 en l\u2019homme.<\/p>\n<p>De quelle mani\u00e8re le mod\u00e8le cyn\u00e9g\u00e9tique permet-il, dans une perspective litt\u00e9raire, \u00e0 un personnage de nous influencer? La meute poss\u00e8de, selon Elias Canetti, deux caract\u00e9ristiques essentielles\u00a0: l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la direction. Int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la masse et donc d\u00e9multipli\u00e9e, elle acquiert deux propri\u00e9t\u00e9s suppl\u00e9mentaires\u00a0: la densit\u00e9 et l\u2019accroissement. Tous pirates? Peut-\u00eatre, suite \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie comme en pr\u00e9sente l\u2019auteur de <em>Masse et Puissance<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Une c\u00e9r\u00e9monie de multiplication d\u2019esp\u00e8ce particuli\u00e8re est le repas en commun. Dans un rite sp\u00e9cial, on remet un morceau de l\u2019animal abattu \u00e0 chacun des participants. On mange ensemble ce que l\u2019on a captur\u00e9 ensemble. La meute tout enti\u00e8re s\u2019incorpore des parts de la m\u00eame b\u00eate. Quelque chose d\u2019un corps unique passe en tous ses membres. Ils prennent, mordent, m\u00e2chent, avalent la m\u00eame chose. Tous ceux qui en ont mang\u00e9 sont d\u00e9sormais li\u00e9s par ce seul animal\u00a0: il est contenu en eux tous \u00e0 la fois. Ce rite de consommation collective est la communion (Canetti, 1966, p.\u00a0119).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le pirate, chasseur chass\u00e9, devient la proie de la masse, et profite de l\u2019occasion qu\u2019offre sa propre d\u00e9voration pour proc\u00e9der \u00e0 sa multiplication. Devenu personnage et produit culturel consommable, le pirate est en somme d\u00e9vor\u00e9 par la masse en un repas litt\u00e9raire par le truchement duquel il s\u2019insinue en tous. Le personnage du pirate, dont la substance est absorb\u00e9e, demeure ext\u00e9rieurement cette envelopp\u00e9e st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e que l\u2019on se permet d\u2019exhiber en troph\u00e9e. Mais le r\u00e9sultat v\u00e9ritable et insidieux de la communion, du repas litt\u00e9raire, est l\u2019int\u00e9riorisation du pirate, le d\u00e9bordement du personnage en nous. Et dans le mouvement qui se joue de la piraterie ext\u00e9rieure \u00e0 la piraterie int\u00e9rieure, se d\u00e9voile le passage symbolique de la piraterie au piratage, qui euph\u00e9mise la violence de la prise de force au profit d\u2019une approche d\u00e9finitoire par le d\u00e9tournement. Piraterie int\u00e9rieure, piraterie depuis l\u2019int\u00e9rieur\u00a0: dans cette menace interne se fait l\u2019\u00e9cho d\u2019une meute plus ancestrale que la domestication s\u00e9mantique que repr\u00e9sente la horde de chasse.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir priv\u00e9 le pirate de la meute comme horde de chasse, une nouvelle appropriation fictionnelle du pirate lui autorise un renouvellement \u00e0 partir du sens de la meute-\u00e9meute. La volont\u00e9 de domestiquer le pirate s\u2019est symptomatiquement doubl\u00e9e d\u2019une domestication du langage\u00a0: le sens d\u2019<em>\u00e9meute<\/em> a \u00e9t\u00e9 b\u00e2illonn\u00e9 au m\u00eame titre que la puissance de soul\u00e8vement qu\u2019elle suppose, tandis que le sens <em>horde de chasse<\/em>, soumise \u00e0 un \u00c9tat-ma\u00eetre, a \u00e9t\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9. Avec l\u2019int\u00e9riorisation litt\u00e9raire du pirate et la formation du piratage, la meute r\u00e9alise un affranchissement du langage, d\u00e9livrant la force de r\u00e9bellion qui sommeillait en elle. La fiction, prise comme une arme du social pour domestiquer le pirate, d\u00e9joue ainsi son propre r\u00f4le. Le nouveau pirate-piratage, qui n\u2019est pas un membre \u00e0 part enti\u00e8re du corps social, mais davantage un virus, un cheval de Troie est alors insinu\u00e9 en nous. L\u2019int\u00e9riorisation devient par ce biais une infiltration virale, avec tout le s\u00e9mantisme de risque et de menace que cela comporte. Le motif du virus manifeste quant \u00e0 lui la r\u00e9surgence animale et r\u00e9prouv\u00e9e du pirate\u00a0: issu du latin <em>poison<\/em>, le virus utilise les constituants d\u2019une cellule h\u00f4te pour se multiplier. La formule \u00e0 succ\u00e8s de Gilles Lapouge selon laquelle \u00ab\u00a0la piraterie appartient \u00e0 l\u2019Histoire comme un parasite \u00e0 sa branche, plus secr\u00e8tement comme le mal concourt au bien, comme Satan accomplit Dieu\u00a0\u00bb (Lapouge, 1987, p.\u00a019), conna\u00eet par ce biais une r\u00e9actualisation br\u00fblante. Le pirate-piratage, d\u00e9sormais mis au c\u0153ur d\u2019une double hybridit\u00e9 (homme-virus mais \u00e9galement homme-machine\u00a0: casque et micro pour les pirates de <em>The Boat That Rocked<\/em>, \u00e9cran, clavier et connexion internet pour les pirates du web, du c\u00e9l\u00e8bre <em>The Matrix<\/em> au <em>Nikolski<\/em> de Nicolas Dickner en passant par les romans cyberpunks de William Gibson), correspond \u00e0 un d\u00e9voiement de la partie domestique de la machine qui, porteuse de virus, ne joue plus son r\u00f4le domestique, mais devient destructrice\u00a0: le pirate d\u00e9voilant la partie animale de la machine.<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>Sans pr\u00e9sumer d\u2019un projet auctorial liant n\u00e9cessairement la figure du pirate au motif de la r\u00e9volte, l\u2019exemple de la meute permet au moins de souligner certains des rapports de violence, r\u00e9volte et soumission, mis au jour par ce personnage de forban. Violence bilat\u00e9rale, puisque la situation du pirate ne se r\u00e9sume pas \u00e0 celle d\u2019un pr\u00e9dateur fondant sur sa proie, ou d\u2019un \u00e9ternel mutin pr\u00eat \u00e0 renverser l\u2019ordre du bord. L\u2019introduction du mod\u00e8le cyn\u00e9g\u00e9tique permet de pr\u00e9ciser le fonctionnement de ce rapport, en faisant de la meute le n\u0153ud des tensions et des hi\u00e9rarchies. Si elle permet de placer le pirate en situation de chasseur, elle devient le point sur lequel la fiction op\u00e8re un travail de sape en d\u00e9construisant cette meute de deux mani\u00e8res\u00a0: d\u2019une part par l\u2019individuation; par la bestialisation d\u2019autre part. Parall\u00e8lement, la fiction s\u2019affirme comme un processus duel\u00a0: si elle d\u00e9savoue l\u2019\u00e9meutier d\u2019un c\u00f4t\u00e9, elle lui donne en m\u00eame temps l\u2019occasion de resurgir en une autre place. La mise en fiction du personnage est l\u2019occasion d\u2019une colonisation int\u00e9rieure, d\u2019une r\u00e9volte inocul\u00e9e qui permettrait \u00e0 la fiction de nous influencer via des personnages dans une perception virale de la consommation culturelle. Une d\u00e9voration litt\u00e9raire, en somme, qui dans sa ritualisation virale fait resurgir l\u2019\u00e9meute en nous.<\/p>\n<p>Jacques Derrida rappelle dans <em>L\u2019animal que donc je suis<\/em> la distinction kantienne entre \u00ab\u00a0la guerre animale, celle qui maintient dans la bestialit\u00e9 sauvage, [et la] guerre humaine, qui, au contraire, ferait sortir de l\u2019\u00e9tat sauvage, ouvrant alors sur la culture et la conscience sociale\u00a0\u00bb (Derrida, 2006, p.\u00a0135). Le piratage est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9nonc\u00e9 pour cette improductivit\u00e9 d\u2019ordre \u00e0 la fois \u00e9conomique et politique. En allant \u00e0 l\u2019encontre de la domestication machinique, le pirate r\u00e9alise une contre-performance qui constitue, comme l\u2019aurait peut-\u00eatre dit Thoreau, une forme de <em>d\u00e9sob\u00e9issance civile<\/em>. Cependant, il importe d\u2019observer que la multiplication du pirate l\u2019a \u00e9galement fait perdre en qualit\u00e9 de direction au sens que pr\u00eate Canetti \u00e0 la meute, c\u2019est-\u00e0-dire de vis\u00e9e collectivement admise. Incidemment, si la vraie f\u00e9rocit\u00e9 demeure chez les pirates qui nous sont toujours ext\u00e9rieurs et qui s\u00e9vissent encore aujourd\u2019hui dans certaines mers du monde, le nouveau pirate en revanche, appel\u00e9 piratage ou piraterie culturelle, entra\u00eene \u00e0 un assagissement du langage\u00a0: le pirate serait pour nous, quotidiennement, la douce insurrection qu\u2019on s\u2019autorise.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Barrie, James Matthew. 1997 [1911]. <em>Peter Pan<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard Jeunesse. 240\u00a0p.<\/p>\n<p>Becker, Howard. 1985 [1963]. <em>Outsiders<\/em>. Paris\u00a0: M\u00e9taili\u00e9. 248\u00a0p.<\/p>\n<p>Canetti, Elias. 1966 [1960]. <em>Masse et puissance<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard. 526\u00a0p.<\/p>\n<p>Chamayou, Gr\u00e9goire. 2010. <em>Les Chasses \u00e0 l\u2019homme<\/em>. Paris\u00a0: La Fabrique. 246\u00a0p.<\/p>\n<p>Deleuze, Gilles et F\u00e9lix Guattari. 1980. <em>Capitalisme et Schizophr\u00e9nie<\/em>. Tome II\u00a0: Mille Plateaux. Paris\u00a0: Minuit. 645\u00a0p.<\/p>\n<p>Derrida, Jacques. 2006.<em> L\u2019Animal que donc je suis<\/em>. Paris\u00a0: Galil\u00e9e. 218\u00a0p.<\/p>\n<p>Granger, Michel. 1994.<em> Le D\u00e9tour par le non-humain<\/em>. Dans\u00a0: Henry David Thoreau. Paris\u00a0: L\u2019Herne, p.\u00a0232-274.<\/p>\n<p>Lapouge, Gilles. 1987 [1969]. <em>Les Pirates<\/em>. Paris\u00a0: Ph\u00e9bus. 235\u00a0p.<\/p>\n<p>Lestel, Dominique. 2004. <em>L\u2019Animal singulier<\/em>. Paris\u00a0: Seuil. 139\u00a0p.<\/p>\n<p>London, Jack. 2004 [1914]. <em>Les Mutin\u00e9s de l\u2019Elseneur<\/em>. Paris\u00a0: Ph\u00e9bus. 431\u00a0p.<\/p>\n<p>Ragon, Michel. 1987. <em>Le Marin des sables<\/em>. Paris\u00a0: Albin Michel. 254\u00a0p.<\/p>\n<p>Stevenson, Robert Louis. 2001 [1883]. <em>L\u2019\u00cele au tr\u00e9sor<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard La Pl\u00e9iade. 1242\u00a0p.<\/p>\n<p>Teroni, Evelyne et Jennifer Cattet. 2004. <em>Le Chien, un loup civilis\u00e9<\/em>. s.l.\u00a0: Le Jour. 325\u00a0p.<\/p>\n<p>Verne, Jules. 1999 [1905, posthume]. <em>Le Phare du bout du monde<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard. 266\u00a0p.<\/p>\n<p>Weber, Max. 1982 [1959]. <em>Le Savant et le politique<\/em>. Paris\u00a0: Plon. 185\u00a0p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_dkzel4g\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_dkzel4g\">[1]<\/a> Ennemi commun de toute l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p id=\"footnote2_spcw7s8\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_spcw7s8\">[2]<\/a> \u00c9dition de 1911 de <em>Treasure Island<\/em>, de Robert Louis Stevenson.<\/p>\n<p id=\"footnote3_io5kfyy\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_io5kfyy\">[3]<\/a> Sigmund Freud d\u00e9finit la pulsion scopique, ou scopophilie, comme plaisir de regarder, qu\u2019il assimile \u00e0 une pulsion sexuelle.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Freyheit, Matthieu. 2014. \u00ab Violences musel\u00e9es, violences insinu\u00e9es : le cas des meutes pirates \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u00a0Violence et culture populaire \u00bb, n\u00b019, En\u00a0ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/freyheit-19&gt;(Consult\u00e9\u00a0le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/freyheit-19.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 freyheit-19.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-f295a813-3b56-4ee4-b12c-ceec9cd46fae\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/freyheit-19.pdf\">freyheit-19<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/freyheit-19.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-f295a813-3b56-4ee4-b12c-ceec9cd46fae\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Violence et culture populaire \u00bb, n\u00b019 Quand la meute fait cercle autour de son feu, chacun pourra avoir des voisins \u00e0 droite et \u00e0 gauche, mais le dos est libre; le dos est expos\u00e9 d\u00e9couvert \u00e0 la nature sauvage.\u2013 Elias Canetti Introduction La meute est d\u00e9finie par le Littr\u00e9 comme un groupe de canid\u00e9s [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1240,1239],"tags":[149],"class_list":["post-5544","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-figuration-et-fictionnalite-de-la-violence","category-violence-et-culture-populaire","tag-freyheit-matthieu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5544","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5544"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5544\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9003,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5544\/revisions\/9003"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5544"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5544"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5544"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}