{"id":5561,"date":"2024-06-13T19:48:25","date_gmt":"2024-06-13T19:48:25","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/porosite-des-frontieres-sociales-et-politiques-dans-les-lisieres-dolivier-adam\/"},"modified":"2024-09-04T17:31:33","modified_gmt":"2024-09-04T17:31:33","slug":"porosite-des-frontieres-sociales-et-politiques-dans-les-lisieres-dolivier-adam","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5561","title":{"rendered":"Porosit\u00e9 des fronti\u00e8res sociales et politiques dans \u00ab Les lisi\u00e8res \u00bb d\u2019Olivier Adam"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6889\">Dossier \u00ab Corps et nation: fronti\u00e8res, mutation, transfert \u00bb, n\u00b020<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>La route d\u00e9filait au son des Midlake, j\u2019aurais pu la faire les yeux ferm\u00e9s, je la connaissais par c\u0153ur, je le faisais \u00e0 l\u2019envers mais au fond c\u2019\u00e9tait le trajet de ma vie. Des banlieues vers les finist\u00e8res. D\u2019une bordure \u00e0 une autre (Adam, 2012, 35).<br \/>Olivier Adam, <em>Les lisi\u00e8res.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019histoire r\u00e9cente de la France est marqu\u00e9e par de fortes tensions sociales, politiques et raciales. L\u2019augmentation de la pr\u00e9carit\u00e9 sociale, les d\u00e9localisations d\u2019entreprises et la hausse de l\u2019immigration<a id=\"footnoteref1_t0f2e2j\" class=\"see-footnote\" title=\"Les tensions raciales que vit la France actuellement sont bien entendu dues \u00e0 une augmentation de l\u2019immigration hors Europe, mais le n\u0153ud de ce probl\u00e8me ne provient pas de l\u2019immigration r\u00e9cente maghr\u00e9bine. Cette vague massive d\u2019immigration, post guerre d\u2019Alg\u00e9rie, s\u2019est faite dans les ann\u00e9es 1970-1980. L\u2019int\u00e9gration de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e sans trop de heurts, malgr\u00e9 le fait que ces immigrant.es aient \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9s (par la cr\u00e9ation des Cit\u00e9s, par exemple). Les tensions que soul\u00e8ve Adam proviennent davantage de la r\u00e9action de la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, laquelle s\u2019oppose vivent aux conditions de vie qui lui sont impos\u00e9es. \" href=\"#footnote1_t0f2e2j\">[1]<\/a>\u00a0ont cr\u00e9\u00e9 un cocktail explosif ayant men\u00e9, entre autres, aux \u00e9meutes dans les banlieues de Paris en 2005, aux gr\u00e8ves contre les contrats de premi\u00e8re embauche (CPE) et \u00e0 la mont\u00e9e du Front National, un parti d\u2019extr\u00eame droite. Dans le cadre de cet article, j\u2019explorerai, \u00e0 l\u2019aide du roman <em>Les lisi\u00e8res<\/em> d\u2019Olivier Adam, paru en 2012, comment le narrateur per\u00e7oit ces tensions et quels sont les impacts sur la repr\u00e9sentation de la ville contemporaine.<\/p>\n<p>Pour ce faire, un retour dans le pass\u00e9 de la France s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire. En effet, la repr\u00e9sentation des liens entre les conflits sociaux et l\u2019urbanit\u00e9 dans <em>Les lisi\u00e8res<\/em> se veut \u00e0 la fois un \u00e9cho et une contestation de la vision qui avait cours au si\u00e8cle pass\u00e9. Prenons comme exemple la description de la barricade Saint-Antoine qui d\u00e9chire Paris en deux dans <em>Les Mis\u00e9rables<\/em> de Victor Hugo. \u00c0 l\u2019\u00ab aspect lamentable de toutes les constructions de la haine : la Ruine \u00bb, la barricade repr\u00e9sente \u00ab l\u2019immense souffrance agonisante, arriv\u00e9e \u00e0 cette minute extr\u00eame o\u00f9 une d\u00e9tresse veut devenir une catastrophe \u00bb. Figure totalisante et personnifi\u00e9e de la R\u00e9volution, elle s\u00e9pare le peuple en deux, le \u00ab haillon d\u2019un peuple [&#8230;] faisant de sa mis\u00e8re sa barricade \u00bb (1862, 12). Dans ce passage de Hugo, les marqueurs de distinctions id\u00e9ologiques trouvent leur point d\u2019ancrage dans le mat\u00e9riel, dans le concret, et prennent la forme de fronti\u00e8res qui, bien que bancales, sont \u00e9tanches.<\/p>\n<p>Au contraire, dans <em>Les lisi\u00e8res<\/em>, Olivier Adam pr\u00e9sente la disparition des marqueurs physiques de distinction id\u00e9ologique et son influence sur la repr\u00e9sentation du Paris contemporain, sur la repr\u00e9sentation de la France et sur la construction identitaire du narrateur, Paul Steiner. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9 du Paris du XIXe si\u00e8cle, celui que d\u00e9crit Adam est marqu\u00e9 par de profonds changements urbanistiques li\u00e9s \u00e0 une porosit\u00e9 des fronti\u00e8res. Le d\u00e9bordement des limites traditionnelles des villes, les fluctuations id\u00e9ologiques des personnages, la mixit\u00e9 sociale et ethnique causent une remise en question des barri\u00e8res dites traditionnelles. L\u2019\u00e9tude des trois lieux au c\u0153ur du roman \u2013 la banlieue, Paris et la ville de bord de mer \u2013 permet de percevoir une inversion du rapport entre le centre et la p\u00e9riph\u00e9rie (nous y reviendrons), mais surtout l\u2019effet de l\u2019effacement des fronti\u00e8res sur la construction identitaire du personnage.<\/p>\n<p>Le fait que Paul Steiner soit mis en sc\u00e8ne comme un \u00ab \u00eatre-p\u00e9riph\u00e9rique \u00bb tisse un lien fort entre le g\u00e9ographique et l\u2019identitaire. En effet, l\u2019identit\u00e9 de ce personnage, toujours en marge, \u00e0 la lisi\u00e8re de sa propre existence, aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9finie par son origine g\u00e9ographique : la banlieue parisienne. La qu\u00eate de cet \u00e9crivain de gauche, en mal d\u2019absolu, n\u00e9 \u00ab en bordure du monde \u00bb, le m\u00e8ne donc \u00e0 parcourir \u00e0 rebours le chemin de sa vie : il doit quitter la ville o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 heureux, ce finist\u00e8re<a id=\"footnoteref2_n6fo3qo\" class=\"see-footnote\" title=\"Le terme finist\u00e8re tel qu\u2019utilis\u00e9 dans le roman ne renvoie pas seulement au d\u00e9partement situ\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 ouest de la Bretagne, bord\u00e9 par la Manche et par l\u2019oc\u00e9an Atlantique. En effet, dans Les lisi\u00e8res, ce terme devient un nom commun utilis\u00e9 au pluriel \u2013 les \u00ab finist\u00e8res \u00bb \u2013, qui met \u00e0 l\u2019avant-plan les petites villes littorales situ\u00e9es au bout de la France (lire au bout du monde) plut\u00f4t que la division politique.\" href=\"#footnote2_n6fo3qo\">[2]<\/a>\u00a0ouvert sur la mer qui lui a servi de refuge, et retourner dans son anonyme banlieue originelle. Ce personnage liminaire que l\u2019on pourrait dire fond\u00e9 par une ville d\u00e9sertique jette un regard sur un pays o\u00f9 les marges et les bordures tissent une vision du monde particuli\u00e8re et dissonante. L\u2019objectif de cette \u00e9tude sera donc de mettre en lumi\u00e8re la lecture nouvelle de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise et de ses probl\u00e9matiques contemporaines telles qu\u2019abord\u00e9es dans cette \u0153uvre.<\/p>\n<h2>Opposition entre la banlieue et Paris<\/h2>\n<p>La banlieue, dans le roman d\u2019Olivier Adam, prend l\u2019apparence d\u2019une antith\u00e8se de Paris, o\u00f9 r\u00e8gne une absence quasi totale de marqueurs de diff\u00e9renciation, de fronti\u00e8res. Ainsi, le lieu de naissance du narrateur participe \u00e0 cet effet de flottement. La p\u00e9riph\u00e9rie de la Ville-Lumi\u00e8re, o\u00f9 \u00ab vu du ciel tout se fond en une masse indistincte \u00bb (Adam, 2012, 42), trouve son homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 dans la longue suite de banlieues identiques<a id=\"footnoteref3_aywlcmc\" class=\"see-footnote\" title=\" Adam, dans sa repr\u00e9sentation des banlieues, gomme leur diversit\u00e9. En effet, bien que la plupart des banlieues soient d\u00e9favoris\u00e9es, il existe en marge de Paris des banlieues tr\u00e8s ais\u00e9es, telles que Neuilly-sur-Seine, proche du XVIe arrondissement. Versailles ou Saint-Germain-en-Lay en sont d\u2019autres exemples.\" href=\"#footnote3_aywlcmc\">[3]<\/a>\u00a0: pr\u00e9carit\u00e9, in\u00e9galit\u00e9s sociales, discours racistes et peur des immigrants s\u2019y r\u00e9p\u00e8tent. Il s\u2019agit de villes qui n\u2019ont \u00ab que tr\u00e8s peu de contours, jouxtant d\u2019autres villes qui semblaient elles aussi mang\u00e9es par leurs abords, r\u00e9duites \u00e0 des zones d\u2019approche qui n\u2019en finissaient pas de tendre vers un c\u0153ur inexistant \u00bb (41).<\/p>\n<p>Chez Adam, la banlieue, d\u00e9nud\u00e9e d\u2019historicit\u00e9, se caract\u00e9rise par son absence de centre et de centre-ville : seuls le travail et la consommation y font office de ciment social. Ainsi se succ\u00e8dent les usines, l\u2019h\u00f4pital, la casse automobile, les zones industrielles, les supermarch\u00e9s, les stationnements, les voies ferr\u00e9es : voil\u00e0 le seul paysage que voient les habitants en se rendant \u00e0 leur bureau, leur atelier, leur boutique, leur \u00e9cole ou leur cabinet. <em>Les lisi\u00e8res<\/em> reprend \u00e0 ce titre les codes d\u00e9crits par Jean-No\u00ebl Blanc : la banlieue est per\u00e7ue comme un lieu triste et terne, d\u00e9pourvu d\u2019urbanit\u00e9, o\u00f9 les in\u00e9galit\u00e9s sociales sont la cause premi\u00e8re de son embrasement (Blanc, 1991, 193).<\/p>\n<p>Paul Steiner semble de prime abord jeter un regard sociologique sur les banlieues en mettant en lumi\u00e8re leur mixit\u00e9 sociale<a id=\"footnoteref4_nqy95cb\" class=\"see-footnote\" title=\"Les repr\u00e9sentations sociales dans le roman sont largement inspir\u00e9es des concepts de trajectoire, de distinction et de reproduction du sociologue Pierre Bourdieu. Par exemple, la trajectoire prend un sens nouveau; elle est amalgam\u00e9e \u00e0 celle de trajet, tissant par le fait m\u00eame un lien tr\u00e8s fort entre l\u2019individuel, le social et le g\u00e9ographique. Le cheminement personnel et le cheminement g\u00e9ographique s\u2019y trouvent alors d\u00e9termin\u00e9s par le champ social et expos\u00e9s par un mouvement \u00e0 l\u2019horizontale. Quant \u00e0 la distinction, elle est utilis\u00e9e par l\u2019\u00e9crivain \u00e0 la fois pour signifier la cat\u00e9gorisation et la s\u00e9paration. M\u00e9taphoris\u00e9e par la fronti\u00e8re herm\u00e9tique, le mur, le monde clos, elle incarne l\u2019identitaire, le fixe, et fragmente le r\u00e9el. C\u2019est ainsi qu\u2019elle se place en opposition \u00e0 l\u2019\u00e9criture, au litt\u00e9raire, symbole de totalit\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9e par la lisi\u00e8re, la bordure, la mer, le d\u00e9bordement et le mouvement.\u00a0Olivier Adam confirme lui-m\u00eame cette intention dans l\u2019article \u00ab Pourquoi les romanciers fran\u00e7ais devraient lire Bourdieu \u00bb : \u00ab Comment pr\u00e9tendre d\u00e9voiler une v\u00e9rit\u00e9 quelconque, individuelle ou collective, en ignorant un pan majeur de ce qui nous gouverne, nous d\u00e9termine, nous organise et nous meut? Ces questions demeurent \u00e0 ce jour en suspens. Et l\u2019on s\u2019\u00e9tonne que dix ans apr\u00e8s sa mort, la litt\u00e9rature fran\u00e7aise se soit si peu empar\u00e9e de tout ce que Bourdieu a mis \u00e0 notre disposition pour y r\u00e9pondre. Mais il est encore temps. Bourdieu est mort. Le roman pas encore. \u00bb (2012a, en ligne)\u00a0\" href=\"#footnote4_nqy95cb\">[4]<\/a>. Il raconte l\u2019embourgeoisement qui menace certains quartiers de Paris, les banlieues les plus rapproch\u00e9es et les villes de bord de mer, repoussant les travailleurs pr\u00e9caires de plus en plus loin des centres. Les Cit\u00e9s, quant \u00e0 elles, symbolisent la violence et l\u2019exclusion : leurs r\u00e9sidents \u00ab paraissaient vivre \u00e0 la marge, exclus d\u2019office \u00bb (Adam, 2012, 67). Par ces repr\u00e9sentations, le regard engag\u00e9 du narrateur n\u2019en est pas moins fortement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 : on sent sa difficult\u00e9 \u00e0 se d\u00e9gager du discours commun sur les banlieues (nous y reviendrons).<\/p>\n<p>Les habitants des banlieues parisiennes, ancien ch\u00e2teau fort du Parti communiste fran\u00e7ais (PCF), vivent difficilement le vacillement des fronti\u00e8res sociales et raciales : l\u2019arriv\u00e9e d\u2019immigrants et la pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique, n\u00e9olib\u00e9ralisme oblige, en transforment plusieurs en sympathisants du Front national (FN)<a id=\"footnoteref5_olq9lwz\" class=\"see-footnote\" title=\"Pour Tyler Stovall, \u00ab the spatial margins of the French capital thus have come successively to represent marginalities based first on class then on race \u00bb (Stovall, 2001, 9). En effet, il y a eu, dans les banlieues, une forte concentration d\u2019ouvriers communistes ou sympathisants du PCF pendant la grande partie du XXe si\u00e8cle puis elles sont devenues le symbole de l\u2019immigration et des tensions raciales en France (de 1980 \u00e0 aujourd\u2019hui). D\u2019ailleurs, le climat social explosif qui y r\u00e8gne proviendrait de la mont\u00e9e de l\u2019immigration combin\u00e9e \u00e0 la d\u00e9sindustrialisation et \u00e0 la hausse du ch\u00f4mage (Stovall, 2001, 12).\" href=\"#footnote5_olq9lwz\">[5]<\/a>. Dans le roman, Fran\u00e7ois dit \u00e0 son fr\u00e8re Paul : \u00ab Le vieux m\u2019a sorti comme \u00e7a qu\u2019il la trouvait pas mal la fille du Borgne. Papa. Entr\u00e9 aux imprimeries \u00e0 quatorze ans, avec son seul certif en poche. Syndiqu\u00e9 toute sa vie. Devenu chef d\u2019atelier \u00e0 la force du poignet \u00bb (46). Pour Paul, le revirement politique du p\u00e8re et son admiration pour Marine Le Pen pourraient \u00eatre expliqu\u00e9s par le fait que son sentiment de \u00ab on n\u2019est plus chez nous \u00bb est associ\u00e9 \u00e0 une vision pass\u00e9e de la France. La nostalgie \u00e0 l\u2019origine des pr\u00e9jug\u00e9s du p\u00e8re ne reposerait donc pas sur une conception de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise, mais sur l\u2019image des habitants des banlieues avant les ann\u00e9es quatre-vingt. L\u2019id\u00e9e de la ruine, de la destruction de la France, se d\u00e9ploie en deux pens\u00e9es contradictoires. Pour le p\u00e8re de Paul, les Fran\u00e7ais auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur territoire, de leur pays, de leur nation, par des \u00e9trangers (il faut lire ici \u00ab \u00e9tranger \u00bb comme des personnes non occidentales). La repr\u00e9sentation de la France qu\u2019offre le narrateur est tout autre : pour lui, elle \u00ab n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 strictement blanche ni catholique, elle avait toujours \u00e9t\u00e9 m\u00e9tisse, plurielle, complexe, mutante, mixte, bigarr\u00e9e \u00bb (123). Une mise en parall\u00e8le des trois temps de la vie des parents de Paul \u2212 l\u2019immigration, le travail, la retraite \u2212 montre l\u2019\u00e9volution sociale et id\u00e9ologique de ses parents :<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] face \u00e0 la maison de mon p\u00e8re, ouvrier communiste alsacien d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 trois ans \u00e0 Maison-Alfort [\u2026]. Face \u00e0 la maison de mon p\u00e8re syndiqu\u00e9 et de ma m\u00e8re ouvri\u00e8re \u00e0 la cha\u00eene [\u2026]. Face \u00e0 la maison de mon p\u00e8re qui trouvait la fille du Borgne pas mal et de ma m\u00e8re qui s\u2019\u00e9tait fractur\u00e9 le f\u00e9mur et commen\u00e7ait \u00e0 perdre la t\u00eate [\u2026] (47).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Deux discours s\u2019affrontent donc, mais arrivent \u00e0 la m\u00eame conclusion : la France, comme entit\u00e9, se d\u00e9sagr\u00e8ge. L\u2019arriv\u00e9e massive d\u2019immigrants maghr\u00e9bins, la destruction des id\u00e9aux progressistes et bien d\u2019autres bouleversements sociaux contemporains mettent en crise la nation fran\u00e7aise qui se mat\u00e9rialise par l\u2019\u00e9clatement des conflits sociaux, non plus dans la capitale fran\u00e7aise comme au XIXe si\u00e8cle, mais dans les banlieues.<\/p>\n<p>Pourtant, le portrait bross\u00e9 de ces banlieues qui effraient tant la France, la p\u00e9riph\u00e9rie des Cit\u00e9s o\u00f9 logent les Noirs et les Arabes, ceux qui menaceraient l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise, ne donne pas l\u2019impression de<\/p>\n<blockquote>\n<p>travers[er] une zone sauvage, non civilis\u00e9e, o\u00f9 la violence \u00e9tait sinon omnipr\u00e9sente, du moins une possibilit\u00e9 parmi d\u2019autres, comme si cet endroit ressemblait v\u00e9ritablement \u00e0 ce qu\u2019en disait la t\u00e9l\u00e9vision, le soir apr\u00e8s vingt-trois heures, sur M6 ou TF1 (392).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les d\u00e9ambulations du narrateur offrent \u00e0 lire ces zones dites sauvages comme des lieux de passage : abris d\u2019autobus, stations de m\u00e9tro, rames de RER d\u00e9sert\u00e9es par les Blancs, craintifs et apeur\u00e9s. Dans ce contexte, la p\u00e9riph\u00e9rie de Paris telle que d\u00e9peinte par Adam peine \u00e0 \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e dans sa totalit\u00e9 et s\u2019\u00e9loigne difficilement du clich\u00e9. N\u00e9anmoins, cet imaginaire urbain r\u00e9ussit, en soulevant des enjeux identitaires, \u00e0 remettre en cause la nation comme \u00e9l\u00e9ment fondateur de l\u2019identit\u00e9, auquel se suppl\u00e9e la ville.<\/p>\n<h2>Quelques difficult\u00e9s de la repr\u00e9sentation de la p\u00e9riph\u00e9rie<\/h2>\n<p>L\u2019identit\u00e9 de Paul Steiner s\u2019est construite gr\u00e2ce \u00e0 des jeux de miroir. \u00c0 cet \u00e9gard, la banlieue V. se pr\u00e9sente \u00e0 la fois comme un d\u00e9sert social et comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment fondateur de son identit\u00e9. Quant \u00e0 la Ville-Lumi\u00e8re, \u00e0 laquelle il s\u2019identifie autrement, elle s\u2019y oppose par son caract\u00e8re excessif : haut lieu de m\u00e9moire, d\u2019Histoire et de Culture. Toutefois, la splendeur du pass\u00e9 de Paris est trop lourde \u00e0 porter dans le roman et la ville s\u2019\u00e9croule sur elle-m\u00eame. En fait, une forme de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence s\u2019y d\u00e9ploie, car la litt\u00e9rature, l\u2019objet qui fait vibrer le narrateur, se serait \u00e9loign\u00e9e des vis\u00e9es du XIXe si\u00e8cle, soit de r\u00e9f\u00e9rer au peuple, au commun et au majoritaire :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la plupart des romans pr\u00e9tendant parler de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise portaient sur les traders, les patrons, les cadres sup\u00e9rieurs, les gens de la t\u00e9l\u00e9, les mannequins, la jet-set, les artistes sur-cot\u00e9s [\u2026], \u00e9crire sur les classes moyennes et populaires, la province, les zones p\u00e9riurbaines, les lieux communs, le combat ordinaire que menait le plus grand nombre \u00e9tait paradoxalement devenu une particularit\u00e9, un sous-genre. (406-407)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9lite fran\u00e7aise contemporaine tirerait sa fiert\u00e9 dans le fait de r\u00e9sider dans la capitale et semble incapable, dans le roman, de tourner son regard vers l\u2019ext\u00e9rieur, vers la France, vers le monde :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Farouchement de gauche, [les critiques] consid\u00e9raient pourtant unanimement, parfois sans oser le dire, qu\u2019au-del\u00e0 du p\u00e9riph\u00e9rique ne r\u00e9gnaient que chaos, barbarie, inculture crasse et m\u00e9diocrit\u00e9 moyenne et pavillonnaire. Quant \u00e0 la province, qu\u2019ils ne fr\u00e9quentaient que pour les vacances ou lors des tourn\u00e9es en librairies toujours un peu glauques, elle rimait n\u00e9cessairement avec enfermement, scl\u00e9rose, conformisme, plouquitude, conservatisme bourgeois, pesanteur, travail, famille et patrie. (407)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette description grin\u00e7ante que fait Paul de l\u2019attitude de ses alter ego \u00e9crivains ne peut que d\u00e9ranger par son \u00e9tonnante ressemblance avec celle qu\u2019il dresse de sa banlieue natale. En effet, m\u00eame si le narrateur s\u2019inspire des concepts bourdieusiens de distinction et de trajectoire, il \u00e9choue \u00e0 saisir la ville et les trajectoires individuelles des habitants sans reproduire les st\u00e9r\u00e9otypes v\u00e9hicul\u00e9s par le discours social. La notion de trajectoire, amalgam\u00e9e \u00e0 celle de trajet, a pour effet de rendre l\u2019individu d\u00e9termin\u00e9 par son origine sociale et son appartenance g\u00e9ographique, rejetant par le fait m\u00eame le hasard et le libre arbitre.<\/p>\n<p>Inqui\u00e9t\u00e9 par tous les bouleversements de la France actuelle, le narrateur m\u00eale explications faussement bourdieusiennes, g\u00e9opo\u00e9tique et doxa pour exposer la souffrance de ses contemporains, ou plut\u00f4t pour se limiter \u00e0 exprimer la sienne. Bref, la qu\u00eate identitaire de Paul Steiner se r\u00e9sume \u00e0 une aporie, celle de saisir par l\u2019\u00e9criture la totalit\u00e9 de la ville parisienne et des banlieues qui l\u2019entourent. Or, cette ville contemporaine, en \u00e9clatement, se d\u00e9truit et se reconstruit sans cesse, cr\u00e9ant un espace mouvant o\u00f9 la fixation identitaire devient impossible. La capitale fran\u00e7aise est gangren\u00e9e, c\u2019est un d\u00e9sert de ruines, une ville en d\u00e9sagr\u00e9gation, un lieu paradoxal : \u00ab Paris grouillait mais Paris \u00e9tait d\u00e9sert \u00bb, affirme le narrateur (165). L\u2019imaginaire de la fin appara\u00eet sous la forme d\u2019un d\u00e9luge, un tsunami qui d\u00e9vaste la vie parisienne de Paul Steiner : \u00ab engloutie, comme ces villes enti\u00e8res du nord de Honshu au Japon \u00bb (165). Comme celui ayant ravag\u00e9 les c\u00f4tes du Japon en mars 2011, le tsunami repr\u00e9sente un d\u00e9bordement des fronti\u00e8res, un mouvement d\u2019engloutissement. L\u2019aspect d\u00e9sertique et d\u00e9sol\u00e9 de Paris s\u2019oppose aux remous incessants qui l\u2019agitent, au \u00ab flux de passants, [aux] langues m\u00e9lang\u00e9es, [\u00e0 la] foule incompr\u00e9hensible \u00bb (168).<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la ville de Bretagne o\u00f9 les Steiner se sont \u00e9tablis, elle peut, \u00e0 premi\u00e8re vue, avoir plusieurs points communs avec la banlieue. Marqu\u00e9e avant tout par une absence de fronti\u00e8res, les \u00e9l\u00e9ments naturels ne savent pas rester \u00e0 leur place et d\u00e9passent, d\u00e9bordent de leur d\u00e9cor.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le chanteur d\u2019Applause nous confirmait que once again we are rinding to nowhere, et les vagues s\u2019\u00e9crasaient sur les vitres. On aurait cru que le bar entier passait \u00e0 la lessiveuse. Je suis sorti fumer une cigarette et tout valsait, la nuit les \u00e9toiles et les villas accroch\u00e9es \u00e0 la corniche. [\u2026] La mer \u00e9tait noire comme le ciel. On ne savait plus o\u00f9 elle finissait (32).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Aux bordures de la France, la maison du personnage repr\u00e9sente la fin de son exil identitaire, un endroit de naissance o\u00f9 il est en ad\u00e9quation avec son environnement. On croirait m\u00eame y retrouver un mythe de fondation : la mer, l\u2019arriv\u00e9e du voyageur apr\u00e8s nombre de p\u00e9rip\u00e9ties, la rencontre avec l\u2019amour de sa vie, la fondation d\u2019une ville (ou d\u2019une famille) \u2013 mais plac\u00e9 sous le signe de l\u2019identitaire et du personnel.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 comment le rapport entre Paris, la banlieue et les finist\u00e8res s\u2019op\u00e8re. Dans cette d\u00e9marche dialectique, la banlieue est l\u2019antith\u00e8se de Paris. D\u00e8s lors, sa repr\u00e9sentation s\u2019en trouve boulevers\u00e9e. En marge du centre \u2013 on aurait m\u00eame envie de dire en marge du monde \u2013 elle para\u00eet davantage imaginaire que r\u00e9elle, plus fantomatique qu\u2019habit\u00e9e : c\u2019est un lieu du pass\u00e9, de la nostalgie et du regret. Les \u00e9crivains, et m\u00eame Adam, \u00e9chouent souvent \u00e0 repr\u00e9senter de fa\u00e7on non st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e l\u2019absence de coh\u00e9rence de ce lieu de violence, de ces endroits d\u00e9sert\u00e9s qui servent de lieu de passage au parisien, et qui se rapproche davantage du non-lieu (Ridon, 2000, 32-33). Catherine Poisson soul\u00e8ve dans \u00ab Terrain vague : <em>Zones<\/em> de Jean Rolin \u00bb la difficult\u00e9 de la repr\u00e9sentation de la p\u00e9riph\u00e9rie de Paris par son caract\u00e8re \u00ab ni esth\u00e9tique [\u2026] ni sordidement po\u00e9tique \u00bb (2000, 17). Devant ce constat, il serait difficile de nier l\u2019impact de l\u2019effacement des fronti\u00e8res urbaines sur le narrateur, \u00e9cartel\u00e9 par les tensions sociales pr\u00e9sentes dans son lieu d\u2019origine et aux prises avec une identit\u00e9 poreuse, fuyante.<\/p>\n<h2>Gu\u00e9rison de la maladie et retrait vers les bordures<\/h2>\n<p>Au brouhaha des villes contemporaines, ce texte r\u00e9pond par le silence, le manque et le vide, les transformant en lieux d\u00e9sertiques en approfondissant par le fait m\u00eame le lien entre la ville et les troubles identitaires du narrateur. La nuit urbaine, pourtant balay\u00e9e par la lumi\u00e8re des lampadaires, est lourde \u00ab comme en plein hiver, sans sommation, massive et profonde \u00bb (Adam, 2012, 27). Le vide s\u2019attaque m\u00eame au c\u0153ur des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines : les villes modernes. Agissant dans cette entreprise de destruction du monde, la p\u00e9riph\u00e9rie est personnifi\u00e9e :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de penser qu\u2019en d\u00e9pit des mots les choses s\u2019\u00e9taient invers\u00e9es : le centre \u00e9tait devenu la p\u00e9riph\u00e9rie. La p\u00e9riph\u00e9rie \u00e9tait devenue le centre du pays, le c\u0153ur de la soci\u00e9t\u00e9, son lieu commun, sa r\u00e9alit\u00e9 moyenne. Partout s\u2019\u00e9tendaient des zones interm\u00e9diaires, les banlieues n\u2019en finissaient plus de grignoter les champs, au milieu des campagnes surgissaient d\u2019improbables lotissements pavillonnaires. La p\u00e9riph\u00e9rie progressait \u00e0 l\u2019horizontale, s\u2019\u00e9tendait \u00e0 perte de vue, mangerait bient\u00f4t la totalit\u00e9 du territoire. Oui, \u00e7a ne faisait aucun doute, la p\u00e9riph\u00e9rie \u00e9tait devenue le c\u0153ur. Un c\u0153ur muet, invisible, majoritaire mais oubli\u00e9, d\u00e9laiss\u00e9, noy\u00e9 dans sa propre masse, dont j\u2019\u00e9tais issu et que je perdais de vue peu \u00e0 peu (38).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e du narrateur \u00e0 V., devant la maison familiale, d\u00e9clenche une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e9nements apocalyptiques. Les ruines sont partout : \u00e9chec de son mariage, hospitalisation de sa m\u00e8re, vente de la r\u00e9sidence de ses parents, tsunami au Japon, mont\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite. Les morts par milliers au Japon s\u2019ajoutent \u00e0 la d\u00e9vastation du monde, \u00e0 la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence de la vie de ses parents et \u00e0 la d\u00e9gradation du climat social des banlieues. Le point focal n\u2019est plus port\u00e9 sur la seule banlieue parisienne et les liens qu\u2019elle entretient avec la capitale : la France tout enti\u00e8re semble menac\u00e9e, le futur de la plan\u00e8te est compromis par la succession de cataclysmes :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Fukushima, la Libye, la C\u00f4te d\u2019Ivoire, la Gr\u00e8ce. Partout l\u2019apocalypse guettait. Et en France pas moins qu\u2019ailleurs. La crise qui ne cessait de s\u2019\u00e9tendre, la Blonde, les affaires qui se multipliaient, l\u2019obsession musulmane, l\u2019Identit\u00e9 et la Nation, de vieux relents de Travail Famille Patrie. Quelque chose pourrissait peu \u00e0 peu dans ce pays. Une lente d\u00e9composition. [\u2026] Tout le monde semblait \u00e0 bout de nerfs. La d\u00e9pression \u00e9tendait son empire (147).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019origine de la ruine contemporaine est enracin\u00e9e dans le pass\u00e9 du narrateur. Ayant grandi dans un lieu anonyme duquel l\u2019Histoire semble absente, il a \u00e9t\u00e9 contamin\u00e9 par l\u2019endroit :<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019avais grandi sur le sable meuble des zones pavillonnaires, des banlieues sans d\u00e9but ni fin, et mon enfance s\u2019\u00e9tait volatilis\u00e9e quelque part. Comment n\u2019aurais-je pas eu ce sentiment de flotter dans le vide, de vivre suspendu, entre deux eaux, sans attaches solides ni rep\u00e8res? [\u2026] Cette g\u00e9ographie indistincte o\u00f9 j\u2019avais pouss\u00e9 sans m\u2019en souvenir. J\u2019y lisais les fondements de mon go\u00fbt pour les \u00e9chapp\u00e9es, de mon penchant pour la fuite et l\u2019absence, l\u2019effacement (68-69).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Se trouvent alors associ\u00e9es la banlieue et la prison. La m\u00e9taphore est fil\u00e9e : l\u2019action de p\u00e9n\u00e9trer dans la maison de son p\u00e8re est compar\u00e9e \u00e0 celle d\u2019entrer dans \u00ab un caveau \u00bb (83). La maison familiale, et plus largement la banlieue, devient un lieu d\u2019enfermement<a id=\"footnoteref6_pm04iei\" class=\"see-footnote\" title=\"Monde clos, sans possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9vasion, la banlieue suscite chez le r\u00e9sident un d\u00e9sir d\u2019\u00eatre ailleurs, de provenir d\u2019ailleurs (Blanc, 1991,193) que ressentent Paul et son fr\u00e8re. La repr\u00e9sentation de la banlieue de Lisi\u00e8res actualise l\u2019oxymore o\u00f9 \u00ab l\u2019espace de la banlieue [\u2026] se fai[t] aussi espace d\u2019enfermement, espace claustrologique \u00bb (Sirvent, 2000, 93).\" href=\"#footnote6_pm04iei\">[6]<\/a>\u00a0: \u00ab Sit\u00f4t un pied dans la maison j\u2019\u00e9touffais, je cherchais le moindre pr\u00e9texte pour sortir. J\u2019avais l\u2019impression confuse que le pass\u00e9 allait me sauter \u00e0 la gorge, me mettre les menottes et m\u2019enfermer l\u00e0 pour toujours \u00bb (35). Au m\u00eame titre qu\u2019il a jadis tent\u00e9 d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ses racines identitaires, le narrateur essaie aujourd\u2019hui d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019emprise de la maison : \u00ab D\u2019instinct, comme on cherche une \u00e9chappatoire, je me suis dirig\u00e9 vers la fen\u00eatre, sa vue sur les immeubles en quinconce et les petits quartiers pavillonnaires au milieu, le fleuve qui filait vers Paris et traversait des villes toujours plus denses et verticales<a id=\"footnoteref7_auyaijl\" class=\"see-footnote\" title=\"La verticalit\u00e9 des villes, qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019horizontalit\u00e9 de la banlieue, permet un enracinement, une identification, du narrateur et l\u2019emp\u00eache de se noyer dans l\u2019anonymat et l\u2019indiff\u00e9renciation de la banlieue. En m\u00eame temps, la verticalit\u00e9 est probl\u00e9matique, car elle appelle la m\u00e9moire, l\u2019Histoire et le pass\u00e9. Ces \u00e9l\u00e9ments de distinction ne peuvent qu\u2019invoquer la ruine. \u00c0 cet \u00e9gard, le pass\u00e9 de Paul est associ\u00e9 \u00e0 un cataclysme, le tsunami : \u00ab La p\u00e9nombre des volets clos m\u2019\u00e9touffait, j\u2019ai senti m\u2019envahir un puissant sentiment d\u2019enfermement, de tristesse et d\u2019ennui remont\u00e9 de l\u2019enfance. Je suis sorti avant qu\u2019il ne m\u2019engloutisse. \u00bb (LSR, 88)\" href=\"#footnote7_auyaijl\">[7]<\/a>\u00a0\u00bb (60). L\u2019eau \u2013 le fleuve \u2013 devient un point de fuite : coulant, se mouvant, il permet \u00e0 l\u2019esprit de Paul de vagabonder, de se d\u00e9raciner, de se d\u00e9territorialiser.<\/p>\n<p>La mort de son fr\u00e8re jumeau \u00e0 la naissance serait \u00e0 l\u2019origine de son rapport trouble au monde. Lorsqu\u2019il apprend l\u2019existence et le d\u00e9c\u00e8s de ce double, pendant son retour dans la maison familiale, il se sent \u00ab [\u2026] coinc\u00e9, enferm\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de [lui]-m\u00eame, verrouill\u00e9 \u00e0 double tour, inapte \u00e0 en sortir, tout demeurait retenu en travers de [s] a gorge, les mots, les rires, les sentiments, les gestes \u00bb (231). S\u2019ouvre alors un questionnement sur la fronti\u00e8re identitaire : le narrateur est incapable de d\u00e9partager ce qui lui appartient en propre et ce qui a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par la mort de Guillaume, son jumeau.<\/p>\n<p>En effet, l\u2019enfance et l\u2019adolescence de Paul ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par ses probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale \u2013 une sorte de mal de vivre \u2013 lesquels le rattrapent \u00e0 Paris, alors qu\u2019il \u00e9tait convaincu de les avoir sem\u00e9s \u00ab planqu\u00e9 au c\u0153ur de la ville immense \u00bb (167). Sa tentative de suicide, vers ses dix ans, manifeste le mal-\u00eatre qui l\u2019habitait d\u00e9j\u00e0. Ainsi affirme-t-il : \u00ab j\u2019avais dix ans et je ne voulais plus \u00eatre l\u00e0. Je voulais m\u2019absenter pour toujours. \u00bb (24) L\u2019identit\u00e9 m\u00eame du personnage s\u2019en trouve \u00e9branl\u00e9e et il ne se repr\u00e9sente plus que par une suite de blancs, comme si \u00ab \u00e0 chaque page de [s]a vie, [s]es moi anciens avaient disparu pour de bon \u00bb (236). Mais l\u2019immensit\u00e9 de la ville ne lui suffit pas, et seul le bord de mer lui apporte momentan\u00e9ment l\u2019espace n\u00e9cessaire \u00e0 son \u00e9quilibre. La repr\u00e9sentation de ses ann\u00e9es \u00e0 Paris condense plusieurs \u00e9l\u00e9ments contradictoires : la folie, la d\u00e9rive, l\u2019abandon, mais \u00e9galement le bonheur. La combinaison de tout cela cr\u00e9e un tourbillon \u00e9blouissant et nostalgique : \u00ab Que restait-il de nous, de ces ann\u00e9es lumineuses et pauvres, osseuses et \u00e9clatantes, comme une deuxi\u00e8me naissance? Ces deux chiens perdus sans collier, pareils \u00e0 deux h\u00e9ros mondianesques, d\u00e9rivant dans la ville blonde \u00bb (167). Lorsque la maladie l\u2019a rattrap\u00e9 \u00e0 Paris, Paul s\u2019est exil\u00e9 au bord de la mer :<\/p>\n<blockquote>\n<p>chez certains \u00e7a marche, mieux que les m\u00e9dicaments, vous verriez \u00e7a, les bords de mer sont comme des h\u00f4pitaux, on y croise des l\u00e9gions de convalescents, des gens fuyant la douleur c\u2019est fou, j\u2019avais souri \u00e0 l\u2019\u00e9poque mais\u00a0[&#8230;] les villes de bord de mer \u00e9taient des h\u00f4pitaux \u00e0 ciel ouvert (168-169).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La banlieue comme Paris provoque la folie. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9 du sentiment d\u2019enfermement propre \u00e0 l\u2019urbanit\u00e9, aux \u00e9difices \u00e9touffants et \u00e0 la densit\u00e9 de la population, la mer et l\u2019eau coulante offrent un espace salvateur de d\u00e9territorialisation qui permet \u00e0 l\u2019esprit tourment\u00e9 du narrateur de se ressourcer et de gu\u00e9rir. Plonger dans la mer devant sa r\u00e9sidence de Bretagne efface ses souffrances :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Soudain la mer s\u2019est r\u00e9pandue devant mes yeux et j\u2019ai eu la sensation qu\u2019on ouvrait mon cerveau pour le laisser libre de s\u2019\u00e9tendre apr\u00e8s des jours entiers dans un Tupperware. [&#8230;] Je suis ressorti de l\u2019eau gel\u00e9 mais remis \u00e0 neuf : je ne boitais plus, j\u2019avais l\u2019esprit clair et d\u00e9gag\u00e9, en quelques minutes la mer avait tout effac\u00e9, les rues de mon enfance et la maison de mes parents, mes anciens camarades de classe et Sophie (257-258).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Devant l\u2019impossibilit\u00e9 de s\u2019ancrer dans un centre g\u00e9ographique, le narrateur est condamn\u00e9 au mouvement afin de pr\u00e9server sa stabilit\u00e9 mentale. De sa prison banlieusarde \u00e0 l\u2019\u00e9touffant Paris, il a donc migr\u00e9 vers <em>les lisi\u00e8res<\/em> de la France. Le bord de mer fran\u00e7ais n\u2019\u00e9tant pas encore suffisant, c\u2019est dans le calme des temples de Kyoto, \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de la Terre, qu\u2019il tente de retrouver l\u2019\u00e9quilibre tant d\u00e9sir\u00e9 dans un monde en d\u00e9sagr\u00e9gation.<\/p>\n<h2>\u00c9crire pour r\u00e9sister au vide<\/h2>\n<p>Or, \u00e0 cette vision pessimiste du r\u00e9el, l\u2019\u00e9criture apporte une r\u00e9ponse : elle permet de combler les blancs, d\u2019habiter le d\u00e9sert et de le complexifier. Comme Paul Steiner se place en retrait du monde pour survivre, son r\u00f4le d\u2019\u00e9crivain lui permet de l\u2019observer et de tenter de saisir le r\u00e9el :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tu crois que les autres sont faits pour le travail, demandait Paul? Oui, r\u00e9pondait inlassablement Tristan [\u2026]. Oui, beaucoup le sont et pas toi, toi tu es fait pour autre chose, comme moi. Tu es fait pour d\u00e9serter, habiter po\u00e9tiquement le monde et en rendre compte (176).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Alors que son narrateur-\u00e9crivain se d\u00e9bat contre ses propres contradictions \u2013 \u00e9crivain de gauche originaire de la banlieue qu\u2019il d\u00e9teste, avec le d\u00e9faut de cat\u00e9goriser les gens selon leur habitus pour mieux les discriminer \u2013, le v\u00e9ritable auteur, lui, tente de pr\u00e9senter la pluralit\u00e9 de la ville et l\u2019entrechoquement des discours par la trajectoire erratique de son personnage.<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re liminaire de Paul Steiner provient de son appartenance en continu \u00e0 deux univers : le r\u00e9el et le fictif. Reli\u00e9 au monde par l\u2019\u00e9criture, il s\u2019agit de son \u00ab seul moyen de [s]e connecter au monde, de le sentir, d\u2019en \u00e9prouver la texture, de [s]\u2019assurer de son existence, et de la [s]ienne au passage \u00bb (22). En effet, sa \u00ab nature \u201cp\u00e9riph\u00e9rique\u201d \u00bb sert plut\u00f4t d\u2019excuse puisqu\u2019il est \u00ab plus poreux \u00e0 la vie des autres qu\u2019\u00e0 la [s]ienne, [\u2026] plus \u00e9mu par la fiction que par la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (428). Ainsi, Paul fl\u00e2ne dans son existence, se promenant d\u2019une bordure \u00e0 l\u2019autre, explorant les trajectoires d\u2019autrui sans jamais s\u2019arr\u00eater. Susan Buck-Morss soutient que \u00ab si au d\u00e9but le fl\u00e2neur en tant qu\u2019individu r\u00eavait en se projetant dans le monde, \u00e0 la fin la fl\u00e2nerie \u00e9tait devenue une tentative id\u00e9ologique de se r\u00e9approprier l\u2019espace social \u00bb (1986, 366). La fl\u00e2nerie telle que r\u00e9alis\u00e9e par Paul combine efficacement ces deux d\u00e9finitions, car le narrateur-\u00e9crivain tente de combiner sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre dans le monde \u00e0 une critique sociale de l\u2019espace des banlieues. Ce faisant, il s\u2019expose \u00e0 une d\u00e9connexion du r\u00e9el, comme le lui affirme son ami d\u2019enfance, \u00c9ric :<\/p>\n<blockquote>\n<p>tous ces trucs que tu racontes sur l\u2019endroit d\u2019o\u00f9 tu viens, ton c\u00f4t\u00e9 \u00e9crivain social en prise avec la r\u00e9alit\u00e9 du monde, \u00e7a me fait un peu marrer, vraiment \u00e7a me fait marrer. Je me dis putain ce mec il a jamais vraiment boss\u00e9, il a jamais mis les pieds l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a se passe et il serait en prise avec la r\u00e9alit\u00e9 de ce monde (Adam, 2012, 179).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sa fl\u00e2nerie devient par cons\u00e9quent une errance qui le plonge dans la nostalgie (de son enfance) et le contraint au mouvement vers les bordures, jusqu\u2019\u00e0 son exil au Japon. L\u2019errance de Paul Steiner en fait un \u00e9crivain fant\u00f4me, pour qui l\u2019absence et le vide sont des \u00e9l\u00e9ments fondateurs de son identit\u00e9. En plus de constater le vide de sa propre existence, Paul d\u00e9serte les vies sociale et familiale. \u00ab J\u2019avais d\u00e9sert\u00e9 \u00bb (41), r\u00e9p\u00e8te-t-il. Son absence de souvenirs influe m\u00eame sur sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre dans le monde, \u00e0 habiter les moments importants du quotidien, et le transforme, par l\u00e0, en \u00eatre fantomatique.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Vivre avec toi c\u2019est vivre avec un fant\u00f4me [dit Sarah au narrateur]. Tu n\u2019es jamais l\u00e0. Jamais vraiment. Il faut toujours te r\u00e9p\u00e9ter trois fois la m\u00eame chose. [\u2026] Un jour tu es dans tes livres. L\u2019autre tu te perds dans la contemplation des \u00e9tendues. Mais jamais tu n\u2019es l\u00e0, ici, avec nous (23).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En somme, Paul Steiner n\u2019est pas unique : ce personnage en qu\u00eate d\u2019identit\u00e9 soul\u00e8ve plusieurs malaises contemporains. Dans le regard qu\u2019il jette sur le monde se lit une douleur commune marqu\u00e9e par la n\u00e9gativit\u00e9 et une envie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de d\u00e9serter un espace difficilement habitable. <em>Les lisi\u00e8res<\/em> dresse un portrait bouleversant de la France actuelle : le vacillement des fronti\u00e8res et leur porosit\u00e9 fragilisent les rep\u00e8res. Par le fracassement de discours sociaux les uns contre les autres, ce roman r\u00e9ussit \u00e0 d\u00e9montrer l\u2019inconsistance et la fluctuation des \u00ab valeurs \u00bb d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, dans ce cas-ci, la nation fran\u00e7aise. Par cons\u00e9quent, la notion m\u00eame d\u2019identit\u00e9 nationale est mise en doute. D\u2019ailleurs, devant les d\u00e9g\u00e2ts qui d\u00e9vastent sa soci\u00e9t\u00e9, Paul pr\u00e9f\u00e8re le retrait, la fuite, jusqu\u2019aux bordures du monde si n\u00e9cessaire. Et il nous confronte \u00e0 cette question laiss\u00e9e en suspend par le texte : que faire devant la d\u00e9sertification, la d\u00e9sagr\u00e9gation, de notre monde et l\u2019absence de solutions acceptables pour contrer les ruines qui pars\u00e8ment d\u00e9j\u00e0 le quotidien?<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Adam, Olivier. \u00ab Pourquoi les romanciers fran\u00e7ais devraient lire Bourdieu \u00bb, Le Nouvel observateur. Bibliobs, 31 janvier 2012a, [En ligne] &lt; <a href=\"http:\/\/bibliobs.nouvelobs.com\/essais\/20130131.OBS7417\/pourquoi-les-romanciers-francais-devraient-lire-bourdieu.htm\">http:\/\/bibliobs.nouvelobs.com\/essais\/20130131.OBS7417\/pourquoi-les-roman&#8230;<\/a> &gt;<\/p>\n<p>_____. 2012.<em>\u00a0Les lisi\u00e8res<\/em>, Paris, Flammarion, 453 p.<\/p>\n<p>Blanc, Jean-No\u00ebl. 1991. Polarville. Images de la ville dans le roman policier, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 287 p.<\/p>\n<p>Buck-Morss, Susan. 1986. \u00ab Le Fl\u00e2neur, l\u2019Homme-sandwich et la Prostitu\u00e9e : Politique de la fl\u00e2nerie \u00bb, dans Heinz Wismann (dir.), Walter Benjamin et Paris, Paris, \u00c9ditions du Cerf, p. 361-402.<\/p>\n<p>Hugo, Victor. Les Mis\u00e9rables. Partie V. Jean Valjean. Paris, Pangnerre, 1862, dans Biblioth\u00e8que nationale de France, Gallica, [En ligne], &lt; <a href=\"http:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k411301m\/f11.image.r=.langFR\">http:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k411301m\/f11.image.r=.langFR<\/a> &gt;<\/p>\n<p>Poisson, Catherine. 2000. \u00ab Terrain vague : Zones de Jean Rolin \u00bb, Nottingham French Studies, \u00ab Errances Urbaines \u00bb, vol. 39, n\u00ba 1 (printemps 2000), p. 17-24.<\/p>\n<p>Ridon, Jean-Xavier. 2000. \u00ab Un barbare en banlieue \u00bb, Nottingham French Studies, \u00ab Errances Urbaines \u00bb, vol. 39, n\u00ba 1 (printemps 2000), p. 25-38.<\/p>\n<p>Sirvent, Michel. 2000. \u00ab Repr\u00e9sentations de l\u2019espace urbain dans le roman policier aujourd\u2019hui \u00bb, Nottingham French Studies, \u00ab Errances Urbaines \u00bb, vol. 39, n\u00ba 1 (printemps 2000), p. 79-95. Stovall, Tyler. 2001. \u00ab From Red Belt to Black Belt : Race, Class and Urban marginality in Twentieth-Century Paris \u00bb, L\u2019esprit cr\u00e9ateur, vol. XLI, n\u00ba 3, p. 9-23.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_t0f2e2j\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_t0f2e2j\">[1]<\/a> Les tensions raciales que vit la France actuellement sont bien entendu dues \u00e0 une augmentation de l\u2019immigration hors Europe, mais le n\u0153ud de ce probl\u00e8me ne provient pas de l\u2019immigration r\u00e9cente maghr\u00e9bine. Cette vague massive d\u2019immigration, post guerre d\u2019Alg\u00e9rie, s\u2019est faite dans les ann\u00e9es 1970-1980. L\u2019int\u00e9gration de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e sans trop de heurts, malgr\u00e9 le fait que ces immigrant.es aient \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9s (par la cr\u00e9ation des Cit\u00e9s, par exemple). Les tensions que soul\u00e8ve Adam proviennent davantage de la r\u00e9action de la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, laquelle s\u2019oppose vivent aux conditions de vie qui lui sont impos\u00e9es.<\/p>\n<p id=\"footnote2_n6fo3qo\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_n6fo3qo\">[2]<\/a> Le terme finist\u00e8re tel qu\u2019utilis\u00e9 dans le roman ne renvoie pas seulement au d\u00e9partement situ\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 ouest de la Bretagne, bord\u00e9 par la Manche et par l\u2019oc\u00e9an Atlantique. En effet, dans Les lisi\u00e8res, ce terme devient un nom commun utilis\u00e9 au pluriel \u2013 les \u00ab finist\u00e8res \u00bb \u2013, qui met \u00e0 l\u2019avant-plan les petites villes littorales situ\u00e9es au bout de la France (lire au bout du monde) plut\u00f4t que la division politique.<\/p>\n<p id=\"footnote3_aywlcmc\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_aywlcmc\">[3]<\/a> Adam, dans sa repr\u00e9sentation des banlieues, gomme leur diversit\u00e9. En effet, bien que la plupart des banlieues soient d\u00e9favoris\u00e9es, il existe en marge de Paris des banlieues tr\u00e8s ais\u00e9es, telles que Neuilly-sur-Seine, proche du XVIe arrondissement. Versailles ou Saint-Germain-en-Lay en sont d\u2019autres exemples.<\/p>\n<p id=\"footnote4_nqy95cb\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_nqy95cb\">[4]<\/a> Les repr\u00e9sentations sociales dans le roman sont largement inspir\u00e9es des concepts de trajectoire, de distinction et de reproduction du sociologue Pierre Bourdieu. Par exemple, la trajectoire prend un sens nouveau; elle est amalgam\u00e9e \u00e0 celle de trajet, tissant par le fait m\u00eame un lien tr\u00e8s fort entre l\u2019individuel, le social et le g\u00e9ographique. Le cheminement personnel et le cheminement g\u00e9ographique s\u2019y trouvent alors d\u00e9termin\u00e9s par le champ social et expos\u00e9s par un mouvement \u00e0 l\u2019horizontale. Quant \u00e0 la distinction, elle est utilis\u00e9e par l\u2019\u00e9crivain \u00e0 la fois pour signifier la cat\u00e9gorisation et la s\u00e9paration. M\u00e9taphoris\u00e9e par la fronti\u00e8re herm\u00e9tique, le mur, le monde clos, elle incarne l\u2019identitaire, le fixe, et fragmente le r\u00e9el. C\u2019est ainsi qu\u2019elle se place en opposition \u00e0 l\u2019\u00e9criture, au litt\u00e9raire, symbole de totalit\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9e par la lisi\u00e8re, la bordure, la mer, le d\u00e9bordement et le mouvement.\u00a0Olivier Adam confirme lui-m\u00eame cette intention dans l\u2019article \u00ab Pourquoi les romanciers fran\u00e7ais devraient lire Bourdieu \u00bb : \u00ab Comment pr\u00e9tendre d\u00e9voiler une v\u00e9rit\u00e9 quelconque, individuelle ou collective, en ignorant un pan majeur de ce qui nous gouverne, nous d\u00e9termine, nous organise et nous meut? Ces questions demeurent \u00e0 ce jour en suspens. Et l\u2019on s\u2019\u00e9tonne que dix ans apr\u00e8s sa mort, la litt\u00e9rature fran\u00e7aise se soit si peu empar\u00e9e de tout ce que Bourdieu a mis \u00e0 notre disposition pour y r\u00e9pondre. Mais il est encore temps. Bourdieu est mort. Le roman pas encore. \u00bb (2012a, en ligne)\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote5_olq9lwz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_olq9lwz\">[5]<\/a> Pour Tyler Stovall, \u00ab the spatial margins of the French capital thus have come successively to represent marginalities based first on class then on race \u00bb (Stovall, 2001, 9). En effet, il y a eu, dans les banlieues, une forte concentration d\u2019ouvriers communistes ou sympathisants du PCF pendant la grande partie du XXe si\u00e8cle puis elles sont devenues le symbole de l\u2019immigration et des tensions raciales en France (de 1980 \u00e0 aujourd\u2019hui). D\u2019ailleurs, le climat social explosif qui y r\u00e8gne proviendrait de la mont\u00e9e de l\u2019immigration combin\u00e9e \u00e0 la d\u00e9sindustrialisation et \u00e0 la hausse du ch\u00f4mage (Stovall, 2001, 12).<\/p>\n<p id=\"footnote6_pm04iei\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_pm04iei\">[6]<\/a> Monde clos, sans possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9vasion, la banlieue suscite chez le r\u00e9sident un d\u00e9sir d\u2019\u00eatre ailleurs, de provenir d\u2019ailleurs (Blanc, 1991,193) que ressentent Paul et son fr\u00e8re. La repr\u00e9sentation de la banlieue de Lisi\u00e8res actualise l\u2019oxymore o\u00f9 \u00ab l\u2019espace de la banlieue [\u2026] se fai[t] aussi espace d\u2019enfermement, espace claustrologique \u00bb (Sirvent, 2000, 93).<\/p>\n<p id=\"footnote7_auyaijl\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_auyaijl\">[7]<\/a> La verticalit\u00e9 des villes, qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019horizontalit\u00e9 de la banlieue, permet un enracinement, une identification, du narrateur et l\u2019emp\u00eache de se noyer dans l\u2019anonymat et l\u2019indiff\u00e9renciation de la banlieue. En m\u00eame temps, la verticalit\u00e9 est probl\u00e9matique, car elle appelle la m\u00e9moire, l\u2019Histoire et le pass\u00e9. Ces \u00e9l\u00e9ments de distinction ne peuvent qu\u2019invoquer la ruine. \u00c0 cet \u00e9gard, le pass\u00e9 de Paul est associ\u00e9 \u00e0 un cataclysme, le tsunami : \u00ab La p\u00e9nombre des volets clos m\u2019\u00e9touffait, j\u2019ai senti m\u2019envahir un puissant sentiment d\u2019enfermement, de tristesse et d\u2019ennui remont\u00e9 de l\u2019enfance. Je suis sorti avant qu\u2019il ne m\u2019engloutisse. \u00bb (LSR, 88)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Tremblay-Cl\u00e9roux, Marie-\u00c8ve. 2014. \u00ab Porosit\u00e9 des fronti\u00e8res sociales et politiques dans Les lisi\u00e8res d\u2019Olivier Adam \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Corps et nation: fronti\u00e8res, mutation, transfert \u00bb, n\u00b020, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5561 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx ).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tremblay-cleroux-20.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 tremblay-cleroux-20.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-9d46adad-0646-45c0-9f55-8535e00a82cc\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tremblay-cleroux-20.pdf\">tremblay-cleroux-20<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tremblay-cleroux-20.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-9d46adad-0646-45c0-9f55-8535e00a82cc\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Corps et nation: fronti\u00e8res, mutation, transfert \u00bb, n\u00b020 La route d\u00e9filait au son des Midlake, j\u2019aurais pu la faire les yeux ferm\u00e9s, je la connaissais par c\u0153ur, je le faisais \u00e0 l\u2019envers mais au fond c\u2019\u00e9tait le trajet de ma vie. Des banlieues vers les finist\u00e8res. 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