{"id":5562,"date":"2024-06-13T19:48:25","date_gmt":"2024-06-13T19:48:25","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/transmutations-et-metamorphoses-des-lieux-et-des-corps-topologie-de-lidee-de-nation-dans-la-science-fiction-du-cycle-des-princes-dambre-de-roger-zelazny\/"},"modified":"2024-09-04T17:33:32","modified_gmt":"2024-09-04T17:33:32","slug":"transmutations-et-metamorphoses-des-lieux-et-des-corps-topologie-de-lidee-de-nation-dans-la-science-fiction-du-cycle-des-princes-dambre-de-roger-zelazny","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5562","title":{"rendered":"Transmutations et m\u00e9tamorphoses des lieux et des corps : Topologie de l\u2019id\u00e9e de nation dans la science-fiction du cycle des \u00ab Princes d\u2019Ambre \u00bb de Roger Zelazny"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6889\">Dossier \u00ab Corps et nation: fronti\u00e8res, mutation, transfert \u00bb, n\u00b020<\/a><\/h5>\n<p>Les mondes imaginaires d\u00e9ploy\u00e9s dans la science-fiction sont des lieux int\u00e9ressants pour explorer des notions, concepts et paradoxes qui fondent nos soci\u00e9t\u00e9s. Le cycle des <em>Princes d\u2019Ambre<\/em> de l\u2019auteur am\u00e9ricain Roger Zelazny s\u2019av\u00e8re pertinent pour interroger la question du corps et de la nation : leurs fronti\u00e8res, mutations ou transferts. Publi\u00e9e des ann\u00e9es 70 \u00e0 90, cette saga en dix tomes<a id=\"footnoteref1_rrqrc2y\" class=\"see-footnote\" title=\" Voir bibliographie.\" href=\"#footnote1_rrqrc2y\">[1]<\/a> \u00a0\u00a0raconte les guerres de pouvoir auxquelles se livrent les neuf princes d\u2019Ambre pour s\u2019emparer du tr\u00f4ne du royaume d\u2019Ambre laiss\u00e9 vacant depuis plusieurs ann\u00e9es par leur p\u00e8re, le roi, volatilis\u00e9. La constitution physique et la topographie des territoires de l\u2019univers romanesque de Zelazny m\u00e9taphorise la notion abstraite de m\u00e9taphysique. Ambre est le monde originel dont tous les mondes parall\u00e8les, les Ombres, ne sont que de multiples reflets. Ambre est elle-m\u00eame la transposition mat\u00e9rielle d\u2019une Marelle, sorte de matrice, dessin\u00e9e par le grand-p\u00e8re des princes, cr\u00e9ateur de ce monde. Le trac\u00e9 de la Marelle endommag\u00e9 par le sang d\u2019un des h\u00e9ritiers a fait appara\u00eetre une myst\u00e9rieuse route noire qui traverse toutes les Ombres depuis les Cours du Chaos jusqu\u2019\u00e0 Ambre; une route transportant des cr\u00e9atures et des forces inconnues qui menacent de tout an\u00e9antir et cr\u00e9er un monde nouveau \u00e0 partir du n\u00e9ant et du chaos.<\/p>\n<p>Le cycle est divis\u00e9 en deux pentalogies. Le narrateur des cinq premiers tomes est Corwin, un des neuf princes d\u2019Ambre. Au d\u00e9but du r\u00e9cit, il se r\u00e9veille compl\u00e8tement amn\u00e9sique. Le lecteur d\u00e9couvre en m\u00eame temps que lui au fil de l\u2019intrigue comment est constitu\u00e9 et fonctionne cet univers. Il s\u2019agira ici de faire une lecture all\u00e9gorique de la topographie de cet univers, donc une topologie : une topologie au sens \u00e9tymologique du terme, c\u2019est-\u00e0-dire une \u00e9tude des lieux \u2015 <em>topos<\/em> : lieu, et <em>logos<\/em> : \u00e9tude et discours. Nous verrons comment l\u2019imaginaire de la fin, ici repr\u00e9sent\u00e9 par l\u2019immanence de la route noire mena\u00e7ant la transcendance m\u00e9taphysique de ce monde, cr\u00e9e une tension au fondement du fantasme de nation, et comment sont reli\u00e9s et articul\u00e9s la nation, le territoire, le corps, l\u2019imaginaire et les origines : en l\u2019occurrence, ils sont consubstantiels. C\u2019est-\u00e0-dire que, tel le ruban de M\u00f6bius constitu\u00e9 d\u2019une seule et unique face \u2015 bien qu\u2019en apparence, il semble en avoir deux \u2014, le corps, dot\u00e9 d\u2019une imagination, d\u2019une pens\u00e9e, et la nation, incluant le territoire, ne font qu\u2019un. De plus, \u00e0 l\u2019image de l\u2019anneau de M\u00f6bius qui est une boucle sans fin ni commencement, l\u2019origine de ce monde s\u2019av\u00e8re insituable dans l\u2019espace comme dans le temps, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre un point fixe, elle est un parcours. Cet objet singulier condense ainsi plusieurs caract\u00e9ristiques propres aux liens unissant corps et nation qui ressortent de la topologie propos\u00e9e dans le cadre de cet article<a id=\"footnoteref2_bwjchrq\" class=\"see-footnote\" title=\" Il est int\u00e9ressant de noter que le ruban de M\u00f6bius fait partie des objets d\u2019\u00e9tude de la topologie, qui est aussi une branche des math\u00e9matiques qui s\u2019int\u00e9resse aux transformations continues des d\u00e9formations spatiales.\" href=\"#footnote2_bwjchrq\">[2]<\/a>.<\/p>\n<h2>De la m\u00e9taphysique d\u2019une nation<\/h2>\n<p>Ambre, royaume monarchique, n\u2019est pas une nation au sens moderne du terme qui implique une organisation d\u00e9mocratique. Il s\u2019agit n\u00e9anmoins d\u2019une nation dans son acception plus g\u00e9n\u00e9rale qui d\u00e9signe une soci\u00e9t\u00e9, un regroupement d\u2019individus r\u00e9unis autour d\u2019un projet collectif et d\u2019un \u00ab destin commun \u00bb comme le propose le Dictionnaire de sociologie de Larousse et Borduas :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le regroupement op\u00e9r\u00e9 par la nation se fonde sur des passions, des int\u00e9r\u00eats et des repr\u00e9sentations communs, qui impr\u00e8gnent les nationaux de la conviction d\u2019avoir <em>un destin commun<\/em> diff\u00e9rent de celui des autres nations. Ce destin est enracin\u00e9 dans un pass\u00e9 commun, fait d\u2019\u00e9preuves surmont\u00e9es en commun. C\u2019est pourquoi la nation <em>commence toujours par une historiographie qui confine au mythe, parce qu\u2019elle pr\u00e9sente la formation de la nation comme une succession d\u2019\u00e9tapes orient\u00e9es dans un sens d\u00e9fini et conduites par des h\u00e9ros fondateurs<\/em><a id=\"footnoteref3_i3lmly4\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0Nous soulignons. &lt;Nation&gt;, J. B. 1997. Dictionnaire de sociologie. Paris : Larousse-Bordas\" href=\"#footnote3_i3lmly4\">[3]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chaque nation repose alors sur un syst\u00e8me de \u00ab repr\u00e9sentations communes \u00bb et sur un mythe fondateur, lequel tient lieu de tentative d\u2019explication de la causalit\u00e9 et de l\u2019origine du monde \u2015 ce qui est le cas de la Marelle dans Ambre. Avec le temps, s\u2019il l\u2019a rend r\u00e9fractaire \u00e0 toute nouveaut\u00e9 ou \u00e9tranget\u00e9 qui pourrait \u00e9branler ou contredire son sch\u00e9ma originel, le mythe, qui \u00e9tait n\u00e9cessaire au d\u00e9part pour cr\u00e9er une coh\u00e9sion et donner un sens, une direction et un ordre \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9, peut finir par entraver son \u00e9volution, voire la rendre totalitaire. Bien que la nation ait ainsi tendance \u00e0 se cristalliser, elle n\u2019y parvient jamais. Dans les <em>Princes d\u2019Ambre<\/em>, les tensions entre la tradition et la nouveaut\u00e9, le conservatisme et le r\u00e9formisme, le connu et l\u2019inconnu, le familier et l\u2019\u00e9tranger, l\u2019ordre et le d\u00e9sordre, les lois et l\u2019anarchie, ou entre la contrainte et la libert\u00e9, sont m\u00e9taphoris\u00e9es \u00e0 m\u00eame la topographie de l\u2019univers d\u2019Ambre, \u00e0 m\u00eame son territoire dont la structure est m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>Pour illustrer la m\u00e9taphysique et sa th\u00e9orie des Id\u00e9es, Platon \u00e9labore pour sa part l\u2019all\u00e9gorie de la caverne, dans laquelle notre r\u00e9alit\u00e9 n\u2019est qu\u2019une illusion, qu\u2019une ombre de la v\u00e9rit\u00e9<a id=\"footnoteref4_no50gaa\" class=\"see-footnote\" title=\" La R\u00e9publique, Livre VII.\" href=\"#footnote4_no50gaa\">[4]<\/a>. Mais il convoque \u00e9galement la m\u00e9taphore des trois lits<a id=\"footnoteref5_627nin6\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00a0La R\u00e9publique, Livre X. Paris : Gallimard, coll. \u00ab Folio \u00bb, p. 495.\" href=\"#footnote5_627nin6\">[5]<\/a>. Il existe d\u2019abord l\u2019Id\u00e9e pure et absolue de lit qui pr\u00e9existe \u00e0 l\u2019homme. Il y a ensuite le lit que fabrique l\u2019artisan, qui se trouve \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019une transposition empirique et concr\u00e8te du concept de lit, donc qu\u2019une copie d\u00e9grad\u00e9e de l\u2019Id\u00e9e. Et, en troisi\u00e8me lieu, on trouve la repr\u00e9sentation du lit. Qu\u2019elle soit picturale ou langagi\u00e8re, elle ne serait qu\u2019une copie d\u2019une copie, et donc encore plus \u00e9loign\u00e9e de l\u2019Id\u00e9e pure, car \u00e0 chaque nouvelle copie, la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Id\u00e9e se d\u00e9t\u00e9riore. C\u2019est \u00e0 partir de ce geste fondateur de Platon que la pens\u00e9e occidentale sera longtemps impr\u00e9gn\u00e9e de la dichotomie et de la hi\u00e9rarchie entre la raison et le monde sensible, entre l\u2019esprit et le corps. Notre r\u00e9alit\u00e9 sensible et mat\u00e9rielle ne serait ainsi qu\u2019une p\u00e2le copie galvaud\u00e9e des vraies Id\u00e9es. Pour cette raison, Platon d\u00e9cr\u00e8te que les grandes Id\u00e9es de v\u00e9rit\u00e9, de justesse et de sagesse ne se trouvent pas dans la r\u00e9alit\u00e9 sensible et ne sont accessibles que par l\u2019exercice de la raison \u00e0 travers le dialogue philosophique; il postule que la mim\u00e9sis et les arts repr\u00e9sentatifs comme la po\u00e9sie, le mythe et la peinture ne peuvent pas donner acc\u00e8s aux Id\u00e9es, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Les po\u00e8tes sont par ailleurs rejet\u00e9s de sa Cit\u00e9 id\u00e9ale. Alors, selon Platon, le mythe fondateur d\u2019une nation ne serait qu\u2019illusion<a id=\"footnoteref6_lfsm23o\" class=\"see-footnote\" title=\"Remarquons que, paradoxalement, Platon a n\u00e9anmoins besoin de recourir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sensible, un lit, pour expliquer sa notion d\u2019Id\u00e9e pure et abstraite.\u00a0\" href=\"#footnote6_lfsm23o\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>Ambre est le monde originel situ\u00e9 au centre d\u2019autres mondes, les Ombres, qui en constituent les reflets<a id=\"footnoteref7_9k7gdht\" class=\"see-footnote\" title=\" Ces ombres rappellent d\u2019ailleurs l\u2019all\u00e9gorie de la caverne de Platon.\" href=\"#footnote7_9k7gdht\">[7]<\/a> : \u00ab Ombre \u00e9tant le terme g\u00e9n\u00e9rique de l\u2019ensemble infini de variations de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (Zelazny, 1988, VII, 229)<a id=\"footnoteref8_p6n5kh4\" class=\"see-footnote\" title=\" Par la suite, seul le num\u00e9ro du tome sera indiqu\u00e9 avec le folio.\" href=\"#footnote8_p6n5kh4\">[8]<\/a> . Ainsi en est-il de notre monde, l\u2019Ombre-terre. Si l\u2019on recourt \u00e0 la m\u00e9taphore des trois lits, Ambre serait le lit fabriqu\u00e9 par l\u2019artisan et les Ombres ses diff\u00e9rentes repr\u00e9sentations. Ambre ne correspond pas \u00e0 l\u2019Id\u00e9e pure, car elle est elle-m\u00eame le reflet de la Marelle, qui est son trac\u00e9 originel, son canevas bidimensionnel, situ\u00e9 dans un endroit o\u00f9 le ciel et la mer ne font qu\u2019un. Cet endroit pourrait sembler correspondre au \u00ab Ciel des Id\u00e9es \u00bb de Platon, mais nous verrons plus loin que la transcendance platonicienne est d\u00e9voy\u00e9e et que tout n\u2019est que repr\u00e9sentation, m\u00eame les Id\u00e9es.<\/p>\n<p>La Marelle a une double fonction : d\u2019une part elle est le trac\u00e9 fondateur du monde d\u2019Ambre, qui n\u2019en serait qu\u2019une copie et dont les Ombres ne seraient que des copies de cette copie; d\u2019autre part, <em>marelle<\/em> signifie parcours, et en l\u2019occurrence, il s\u2019agit d\u2019un parcours initiatique. \u00c0 l\u2019issue de ce circuit long et difficile \u00e0 travers \u00ab un entrelacs complexe et chatoyant de lignes courbes qui s\u2019\u00e9tend sur une longueur de cent cinquante m\u00e8tres \u00bb (II, 324), on acquiert certains pouvoirs, dont celui de se d\u00e9placer \u00e0 travers les Ombres :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il faut partir de la p\u00e9riph\u00e9rie et marcher jusqu\u2019au centre sans s\u2019arr\u00eater. On rencontre une r\u00e9sistance consid\u00e9rable, et c\u2019est tr\u00e8s dur. Si on s\u2019arr\u00eate, si on essaie de quitter la Marelle sans avoir \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019au bout, elle vous d\u00e9truit. Mais si on va jusqu\u2019au bout, on d\u00e9tient alors un pouvoir sur Ombre qui ob\u00e9it \u00e0 un contr\u00f4le conscient (173-174).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lors de la travers\u00e9e, une r\u00e9sistance \u00e9lectrique qui s\u2019intensifie au fur et \u00e0 mesure de la progression rend l\u2019avancement difficile. Le dernier pas \u00e9quivaut \u00e0 \u00ab traverser un mur de b\u00e9ton \u00bb : \u00ab Les \u00e9tincelles me montaient jusqu\u2019\u00e0 la taille. J\u2019abordai la Grande Courbe et la suivis en bataillant. J\u2019\u00e9tais sans cesse d\u00e9truit et je renaissais \u00e0 chaque pas du parcours, r\u00f4ti par les feux de la cr\u00e9ation, glac\u00e9 par le froid du bout de l\u2019entropie \u00bb (III, 64). \u00c0 chaque pas \u00ab le corps est dissoci\u00e9 puis r\u00e9assembl\u00e9 en fonction de principes cosmiques insondables \u00bb (VII, 228), il est autrement dit format\u00e9. Une fois cette \u00e9preuve travers\u00e9e, on porte en soi la Marelle, qui est le signe de l\u2019ordre. Il s\u2019agit en fait d\u2019une \u00e9preuve de volont\u00e9 pour vaincre les forces du chaos et du d\u00e9sordre, c\u2019est pourquoi il est difficile d\u2019y progresser et que chaque pas demande un effort de volont\u00e9, nous y reviendrons. C\u2019est ici que la notion de corps s\u2019articule avec celle de nation. Cette Marelle, correspondant au mythe fondateur de la nation, en d\u00e9termine le territoire concret ainsi que la trajectoire et la constitution physique des princes.<\/p>\n<p>Seul un prince ayant accompli le parcours initiatique de la Marelle est capable de passer d\u2019une Ombre \u00e0 l\u2019autre, Ombres qui sont des reflets distincts dont les habitants ne peuvent sortir \u00e0 moins d\u2019accompagner un prince initi\u00e9 ou de le suivre \u00e0 son insu. Pour se rendre d\u2019une Ombre \u00e0 l\u2019autre, soit \u00e0 pied, \u00e0 cheval, ou en voiture, il ne s\u2019agit pas de suivre un chemin, mais de visualiser l\u2019endroit \u00e0 atteindre : \u00ab on peut franchir les ombres en changeant \u00e0 son gr\u00e9 son environnement au fur et \u00e0 mesure qu\u2019on avance, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019on atteigne la forme d\u00e9sir\u00e9e. On s\u2019arr\u00eate alors. Le monde d\u2019Ombre vous appartient \u00bb (I, 132). Cependant, comme \u00ab marcher en Ombre constitue un exercice de l\u2019image de la Marelle grav\u00e9 en nous \u00bb (III, 131), atteindre Ambre est beaucoup plus complexe. Il faut imaginer une copie conforme de celle-ci en ajoutant graduellement au monde environnant ce dont on se souvient et en enlevant ce qui ne convient pas. En fait, \u00ab Ambre se situe dans toutes les directions [\u2026] ou dans celle qu\u2019il vous plaira de choisir \u00bb (II, 166), car on est arriv\u00e9 lorsque tout co\u00efncide parfaitement. Il est donc beaucoup plus difficile d\u2019atteindre Ambre qu\u2019une Ombre quelconque, dans laquelle peuvent toujours subsister des d\u00e9fauts de reflet, des imperfections. On voit bien \u00e0 quel point Ambre est immuable. Plus, on s\u2019approche d\u2019Ambre, plus les Ombres y sont conformes; et plus on s\u2019\u00e9loigne de ce centre, plus les ombres sont des copies imparfaites dont la mall\u00e9abilit\u00e9 augmente \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019approche de l\u2019autre p\u00f4le, o\u00f9 se trouvent le n\u00e9ant et les Cours du Chaos. Le transport et le d\u00e9placement, qui relient le corps et le territoire, constituent l\u2019action principale de ce r\u00e9cit. La m\u00e9taphore du parcours et du chemin de vie est d\u2019ailleurs probablement aussi vieille que le monde, le chemin parcouru n\u2019\u00e9tant pas seulement spatial, mais aussi personnel. Le r\u00e9cit comporte bien s\u00fbr des combats, affrontements et discussions, mais la plupart du temps le narrateur est en d\u00e9placement \u2015 travers\u00e9e des Ombres, de la Marelle ou de labyrinthes \u2015 et doit progresser d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre. La Marelle est souvent parcourue par les princes initi\u00e9s, car, lorsque l\u2019on arrive en son centre \u00e0 la fin du trajet, elle offre la possibilit\u00e9 de se t\u00e9l\u00e9porter \u00e0 l\u2019endroit de son choix en le visualisant<a id=\"footnoteref9_qh5m911\" class=\"see-footnote\" title=\" Les princes d\u00e9tiennent une autre fa\u00e7on inusit\u00e9e de se d\u00e9placer gr\u00e2ce \u00e0 des jeux de cartes. Il s\u2019agit de jeux d\u2019atouts, dessin\u00e9s par Dworkin, leur grand-p\u00e8re, o\u00f9 sont repr\u00e9sent\u00e9s tous les membres de la famille. Ils peuvent communiquer entre eux par le biais de ces cartes ou se d\u00e9placer instantan\u00e9ment \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 se trouve la personne contact\u00e9e si elle veut bien tendre la main pour permettre le passage.\" href=\"#footnote9_qh5m911\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Nous avons vu que, une fois l\u2019\u00e9preuve de la Marelle r\u00e9ussie \u2015 au cours de laquelle il faut avancer sans arr\u00eat sans regarder en arri\u00e8re ni s\u2019\u00e9carter du chemin sans quoi la Marelle vous d\u00e9truit \u2015, les princes d\u2019Ambre obtiennent le pouvoir de modifier les Ombres, qui ne sont cependant que des repr\u00e9sentations, des copies d\u00e9grad\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9. La Marelle \u00e9tant l\u2019\u00e9quivalent du mythe de la nation, cela implique m\u00e9taphoriquement qu\u2019il faut s\u2019en tenir au parcours et au cadre de vie pr\u00e9vu par l\u2019\u00c9tat-nation, et qu\u2019il est impossible de s\u2019inventer un nouveau chemin si on esp\u00e8re survivre et obtenir le pouvoir de changer les choses, et ce, seulement sur les Ombres de la r\u00e9alit\u00e9 \u2015 autant dire un pouvoir illusoire. C\u2019est en laissant les princes jouer avec les repr\u00e9sentations, faisant passer ce jeu pour un pouvoir sur la r\u00e9alit\u00e9, que l\u2019\u00c9tat-nation d\u00e9termine les corps et leurs parcours, autant physique que psychique, qui sont, eux, pourtant bien r\u00e9els. Ainsi, les Ambriens ne sont libres de jouer qu\u2019avec des illusions et des repr\u00e9sentations. Ils n\u2019ont aucun pouvoir sur la Marelle et sa transposition empirique, car celles-ci sont immuables. Dans la bataille pour le tr\u00f4ne, un des princes d\u2019Ambre, Brand, veut pour cette raison d\u00e9truire la Marelle et en dessiner une nouvelle pour construire un nouveau monde \u00e0 son image, \u00e0 son go\u00fbt. Les autres princes, dont le narrateur, se disputent la place de roi, mais d\u00e9sirent n\u00e9anmoins conserver le monde tel qu\u2019il est.<\/p>\n<h2>De la transcendance m\u00e9taphysique \u00e0 l\u2019immanence du chaos<\/h2>\n<p>Il existe plusieurs Marelles qui sont des copies de la Marelle originelle. Leur travers\u00e9e permet d\u2019\u00eatre initi\u00e9 ou de se t\u00e9l\u00e9porter \u00e0 l\u2019endroit de son choix. On en trouve une copie dans les entrailles du palais d\u2019Ambre et une copie de cette copie dans le royaume sous-marin de Erbma, qui est un reflet d\u2019Ambre invers\u00e9 sous la mer<a id=\"footnoteref10_heusje6\" class=\"see-footnote\" title=\" Erbma est l\u2019inverse du nom Ambre.\" href=\"#footnote10_heusje6\">[10]<\/a>. Une autre copie de cette copie, moins connue, est situ\u00e9e dans le Tir-na Nog\u2019th, un espace onirique qui n\u2019est accessible que lors d\u2019une nuit sans nuages, en gravissant des marches dans le ciel. C\u2019est le clair de lune qui permet la mat\u00e9rialisation d\u2019une image d\u2019Ambre flottant au milieu des airs. La plupart des personnages n\u2019ont en fait travers\u00e9 que ces copies de la vraie Marelle. Celle-ci est situ\u00e9e dans un ciel-oc\u00e9an presque impossible \u00e0 atteindre, et rares sont ceux qui la connaissent, qui l\u2019ont vue ou parcourue.<\/p>\n<p>Brand, le prince rebelle, d\u00e9couvre une fa\u00e7on astucieuse de modifier partiellement la Marelle originelle, une fa\u00e7on qui implique le corps. Il poignarde un de ses neveux sur la Marelle, le sang qui coule alors cr\u00e9e une tache qui en modifie le trac\u00e9 \u2015 cela ne fonctionne \u00e9videmment qu\u2019avec du sang de la lign\u00e9e d\u2019Ambre. Cette tache se r\u00e9percute dans le monde mat\u00e9riel et sensible, transpos\u00e9e sous la forme d\u2019une route noire qui traverse toutes les Ombres depuis les Cours du Chaos ouvrant le passage \u00e0 de violentes cr\u00e9atures issues du chaos qui prennent Ambre d\u2019assaut. Pour la premi\u00e8re fois, celle-ci n\u2019est plus immuable. Ne connaissant pas les man\u0153uvres de Brand, les fr\u00e8res qui se bataillent entre eux finissent par faire une alliance temporaire le temps de vaincre ces cr\u00e9atures dont ils ne connaissent pas l\u2019origine.<\/p>\n<p>Une nuit o\u00f9 le narrateur se trouve \u00e0 Tir-na Nog\u2019th, l\u2019Ambre onirique mat\u00e9rialis\u00e9e par le clair de lune dans le ciel nocturne, il aper\u00e7oit l\u2019ensemble du monde sous lui et d\u00e9couvre que la route noire s\u2019\u00e9tend \u00e0 l\u2019infini. Il comprend alors que ses fr\u00e8res et lui ont tous continuellement v\u00e9cu une illusion de \u00ab solipsisme \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils n\u2019ont per\u00e7u jusque-l\u00e0 le monde qu\u2019en fonction d\u2019eux-m\u00eames. Ils ont toujours cru que le monde s\u2019arr\u00eatait l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eatait leur imagination, autrement dit que la limite d\u2019Ombre correspondait \u00e0 celle de soi-m\u00eame. Corwin d\u00e9couvre que les princes d\u2019Ambre ne sont pas seuls \u00e0 cr\u00e9er des Ombres, qu\u2019elles ne sont pas r\u00e9ellement leurs \u00ab jouets \u00bb comme ils l\u2019ont toujours cru, et qu\u2019elles s\u2019\u00e9tendent bien au-del\u00e0 du monde connu :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les choses qui l\u2019utilisaient [la route noire] pour voyager venaient de quelque part, mais ce n\u2019\u00e9taient pas mes choses. [\u2026] Elles appartenaient \u00e0 elles-m\u00eames, ou \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre \u2015 cela ne comptait plus gu\u00e8re \u2015 et elles per\u00e7aient leurs tunnels dans la petite m\u00e9taphysique que nous nous \u00e9tions tiss\u00e9e au cours des \u00e2ges. Elles avaient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 sur notre territoire, elles n\u2019en faisaient pas partie, elles le mena\u00e7aient, elles nous mena\u00e7aient (III, 191).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Peu de temps apr\u00e8s, Corwin d\u00e9couvre l\u2019existence de la Marelle originelle, qui de surcro\u00eet est nouvellement tach\u00e9e de sang. Il apprend par la suite que son grand-p\u00e8re, Dworkin, l\u2019a lui-m\u00eame dessin\u00e9e autrefois avec son sang, afin qu\u2019elle se mat\u00e9rialise en royaume d\u2019Ambre, donnant ainsi forme au chaos et instaurant un ordre. Dworkin dira :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je suis la Marelle, au vrai sens du terme. En traversant mon esprit pour parvenir \u00e0 sa configuration actuelle, c\u2019est-\u00e0-dire le fondement d\u2019Ambre, elle m\u2019a marqu\u00e9 aussi s\u00fbrement que je l\u2019ai marqu\u00e9e. Un jour, j\u2019ai compris que j\u2019\u00e9tais \u00e0 la fois la Marelle et moi-m\u00eame, et qu\u2019en devenant la Marelle, elle a d\u00fb devenir Dworkin. Des modifications mutuelles ont affect\u00e9 la cr\u00e9ation de ce lieu et cette \u00e9poque; l\u00e0 r\u00e9side notre faiblesse et notre force. Car je me suis rendu compte que tout dommage inflig\u00e9 \u00e0 La Marelle me serait inflig\u00e9 de m\u00eame, et que tout mal inflig\u00e9 \u00e0 ma personne affecterait la Marelle de fa\u00e7on identique (IV, 77-78).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il pensait en effet pouvoir \u00eatre le seul \u00e0 modifier le trac\u00e9 de la Marelle, mais lorsque le sang de sa descendance a \u00e9t\u00e9 vers\u00e9 sur elle, occasionnant la tache noire et sa mat\u00e9rialisation en route noire, cela a aussi affect\u00e9 son \u00e9tat mental et cr\u00e9\u00e9 un trou dans son esprit. Il sombre souvent dans la folie et ne sait plus son identit\u00e9 et, \u00e0 ce moment-l\u00e0, son corps se m\u00e9tamorphose en toutes sortes de cr\u00e9atures. C\u2019est d\u2019ailleurs la raison pour laquelle il pense qu\u2019il serait pr\u00e9f\u00e9rable de tout d\u00e9truire et recommencer que de r\u00e9parer ce qui a \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9. \u00c0 propos du trou dans son esprit, il dira : \u00ab Je ne peux plus penser \u00e0 cet endroit, seulement autour. Je ne sais plus ce qu\u2019il faut faire pour r\u00e9parer quelque chose qui me manque d\u00e9sormais \u00bb (83). Cependant, il ne souhaite pas le retour du chaos, il pense qu\u2019il serait pr\u00e9f\u00e9rable de refaire une nouvelle Marelle, une nouvelle matrice, un canevas qui cr\u00e9e de l\u2019ordre dans le chaos. Dans cet univers, territoire, nation, corps et imaginaire sont consubstantiels : il n\u2019y a pas de fronti\u00e8res entre eux, ils ne font qu\u2019un. Tout se passe comme si l\u2019apparente transcendance du monde \u00e9tait doubl\u00e9e d\u2019une immanence \u2015 la Marelle trac\u00e9e avec du sang \u00e9tant de fait issue de la r\u00e9alit\u00e9 sensible \u2015, comme si elles s\u2019annulaient et se neutralisent l\u2019une l\u2019autre pour ne faire qu\u2019un.<\/p>\n<h2>Une \u00ab machine \u00e0 faire le vide id\u00e9ologique \u00bb ?<\/h2>\n<p>Au fil du r\u00e9cit, \u00e0 chaque nouvelle d\u00e9couverte, on s\u2019aper\u00e7oit en m\u00eame temps que le narrateur que ce qu\u2019on croyait \u00eatre l\u2019origine du monde a une origine encore plus primitive et ainsi de suite jusqu\u2019au chaos, au n\u00e9ant fondateur, qui peut seul r\u00e9ellement pr\u00e9tendre au titre d\u2019origine. De fait, la Marelle primitive dessin\u00e9e par Dworkin dans le ciel-oc\u00e9an lui a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e d\u2019une \u00ab Marelle fondamentale \u00bb se trouvant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une pierre pr\u00e9cieuse, plus pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019un \u00ab joyau qui renferme l\u2019essence de l\u2019ordre \u00bb (79). Cette Marelle est tridimensionnelle, voire multidimensionnelle. Avant de pouvoir tracer sa Marelle \u00e0 lui, Dworkin a d\u00fb en parcourir en esprit, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du joyau, le dessin constitu\u00e9 de \u00ab courbes extradimensionnelles \u00bb, de \u00ab spirales \u00bb et de \u00ab dentelles serr\u00e9es \u00bb (V, 212). Ne se faisant seulement qu\u2019avec l\u2019esprit, le parcours initiatique est cette fois celui d\u2019une \u00ab conscience d\u00e9sincarn\u00e9e \u00bb \u00e0 \u00ab l\u2019int\u00e9rieur lumineux d\u2019un \u00e9norme coquillage aux circonvolutions complexes \u00bb (idem.). C\u2019est donc au niveau de cette Marelle inscrite dans le joyau que se dissocie le corps et l\u2019esprit. Elle pr\u00e9existe par ailleurs au cr\u00e9ateur de la Marelle d\u2019Ambre. On pourrait ainsi penser que ce lieu co\u00efncide avec ce que Platon nomme le \u00ab Ciel des Id\u00e9es \u00bb, o\u00f9 se trouvent la version originelle des Id\u00e9es, les concepts purs qui pr\u00e9existent \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sensible; cependant, le r\u00e9cit ne pr\u00e9cise pas l\u2019origine de ce joyau contenant la vraie Marelle et plusieurs indices indiquent que ce n\u2019est pas encore l\u00e0 la vraie origine<a id=\"footnoteref11_b7k0hhg\" class=\"see-footnote\" title=\" De plus, l\u2019auteur est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 peu de temps apr\u00e8s la parution du dixi\u00e8me tome laissant derri\u00e8re lui des manuscrits inachev\u00e9s quant \u00e0 la suite de cette saga.\" href=\"#footnote11_b7k0hhg\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>Tout se complexifie en effet dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du cycle. Le narrateur de la deuxi\u00e8me pentalogie est Merlin, le fils m\u00e9tis de Corwin, le narrateur du premier cycle, et de Dara, issue de la lign\u00e9e des Cours du Chaos. Il porte donc en lui deux matrices, car le Chaos \u00e0 \u00e9galement un \u00e9quivalent de Marelle, le Logrus, mais celui-ci ne fonctionne pas du tout de la m\u00eame mani\u00e8re. La Marelle est le signe de l\u2019ordre; le Logrus, le signe du d\u00e9sordre. Dans les Cours du Chaos, les d\u00e9placements se font subitement et les lieux ne sont pas lin\u00e9aires comme \u00e0 Ambre. On bascule d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre par des passages qui aspirent et t\u00e9l\u00e9portent instantan\u00e9ment les personnages comme s\u2019il n\u2019y avait pas de distance. De plus, tous ceux dont l\u2019origine touche au Chaos sont capables de se m\u00e9tamorphoser \u00e0 volont\u00e9. Par ailleurs, on finit par d\u00e9couvrir que tous les personnages ont du sang chaotique. On apprend \u00e9galement que la Marelle et le Logrus sont dou\u00e9s de conscience et d\u2019intelligence et se livrent une bataille en manipulant les personnages et leur destin depuis le d\u00e9but. Ce sont deux forces antagonistes dont l\u2019\u00e9quilibre se modifie au cours du r\u00e9cit. Merlin \u00e9tant issu des deux lign\u00e9es, d\u2019Ambre et du Chaos, et destin\u00e9 \u00e0 son insu \u00e0 faire r\u00e9gner le chaos, d\u00e9cide de ne pas prendre parti et de conserver un \u00e9quilibre plut\u00f4t que de favoriser une force au d\u00e9triment de l\u2019autre. L\u2019une \u00e9tant trop rigide et contraignante \u2015 telle la nation \u2015, l\u2019autre \u00e9tant trop d\u00e9sordonn\u00e9e, instable et impr\u00e9visible \u2015 telle l\u2019anarchie absolue \u2015, il s\u2019agirait alors d\u2019\u00e9quilibrer le tout, car elles ne peuvent pas exister s\u00e9par\u00e9ment. La r\u00e9elle origine de cet univers est ces deux forces ou \u00e9nergies oppos\u00e9es : une qui cherche \u00e0 prendre forme et \u00e0 cr\u00e9er des formes, de l\u2019ordre; l\u2019autre \u00e0 d\u00e9sassembler les formes, \u00e0 les m\u00e9tamorphoser constamment et \u00e0 cr\u00e9er du d\u00e9sordre.<\/p>\n<p>La travers\u00e9e de cet univers s\u2019inscrit dans la tradition du r\u00e9cit de parcours initiatique o\u00f9 le h\u00e9ros est \u00e0 la recherche de son identit\u00e9, tel que dans la travers\u00e9e en for\u00eat du conte<a id=\"footnoteref12_lo22keu\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c0 cet \u00e9gard, voir les riches travaux d\u2019Yvonne Verdier : notamment, Coutume et destin. Thomas Hardy et autres essais. Paris : Gallimard, coll. \u00ab NRF \u00bb, 1995.\" href=\"#footnote12_lo22keu\">[12]<\/a> ou celle du ch\u00e2teau gothique du roman noir. En ce sens, nous avons affaire, pour reprendre l\u2019expression d\u2019Annie Le Brun \u00e0 propos du ch\u00e2teau du roman noir, \u00e0 \u00ab une machine \u00e0 faire le vide id\u00e9ologique<a id=\"footnoteref13_umocuio\" class=\"see-footnote\" title=\" Brun, Annie. 2010 [1982]. Les Ch\u00e2teaux de la subversion. Paris : Gallimard, coll. \u00ab Tel \u00bb.\" href=\"#footnote13_umocuio\">[13]<\/a>\u00bb. La qu\u00eate de l\u2019origine conduisant au n\u00e9ant qui nous fonde, toutes les questions nationales, identitaires, g\u00e9n\u00e9alogiques et autres paraissent alors caduques et inappropri\u00e9es ainsi que la scission corps\/esprit instaur\u00e9e par Platon; il en va d\u00e8s lors de m\u00eame avec la vieille bataille entre le mat\u00e9rialisme et l\u2019id\u00e9alisme, entre l\u2019immanence et la transcendance. La consubstantialit\u00e9 du corps avec l\u2019esprit et l\u2019imaginaire ainsi qu\u2019avec la nation et le territoire ressortant de cette analyse montre bien les limites des raisonnements fond\u00e9s sur des dichotomies, ainsi que les fronti\u00e8res qui en d\u00e9coulent. Par exemple, la dichotomie entre soi et l\u2019autre propre aux nationalismes appara\u00eet bien illusoire \u00e0 la lumi\u00e8re de cette analyse; il y a toujours en effet de l\u2019autre en soi. Bien qu\u2019elle tende naturellement \u00e0 se figer, la nation n\u2019est jamais immuable, il y a une constante circularit\u00e9 qui s\u2019op\u00e8re entre elle, le territoire, l\u2019imaginaire et le corps, aussi bien le corps social que le corps humain. Pour reprendre l\u2019image du ruban de M\u00f6bius annonc\u00e9e en introduction, ces \u00e9l\u00e9ments constituent la seule et unique face du ruban, dont on ne peut d\u2019ailleurs d\u00e9terminer le d\u00e9but ou la fin : il n\u2019y a qu\u2019une constante circularit\u00e9 du parcours le long du ruban. L\u2019univers d\u2019Ambre illustre \u00e0 quel point la question des origines est loin d\u2019\u00eatre simple et que la modestie s\u2019impose lorsqu\u2019il en est question. Il ressort \u00e9galement de ce r\u00e9cit que la m\u00e9taphysique de Platon ainsi que la dichotomie corps\/esprit et la hi\u00e9rarchie qu\u2019il a instaur\u00e9e entre la raison et le monde sensible ne tiennent pas compte de cette consubstantialit\u00e9 du corps et de l\u2019esprit, du corps et de l\u2019imaginaire. Platon aurait sans doute lui-m\u00eame instaur\u00e9 sa propre Marelle, son mythe fondateur, en essayant de donner forme au chaos de sa propre imagination, de son propre n\u00e9ant originel.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Boudon, R., Besnard, P., Cherkaoui, M. et L\u00e9cuyer, B.-P. (dir.). 1997. <em>Dictionnaire de sociologie<\/em>. Paris : Larousse-Bordas, 270 p.<\/p>\n<p>Le Brun, Annie. 2010 [1982]. <em>Les Ch\u00e2teaux de la subversion.<\/em> Paris : Gallimard, coll. \u00ab Tel \u00bb, 634 p.<\/p>\n<p>Platon. 2005. <em>La R\u00e9publique.<\/em> Paris : Gallimard, coll. \u00ab Folio \u00bb, 551 p.<\/p>\n<p>Zelazny, Roger. 1975 [1970]. <em>Les neuf princes d\u2019Ambre (tome I)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 201 p.<\/p>\n<p>_____. 1976 [1972]. <em>Les fusils d\u2019Avalon (tome II)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 327 p.<\/p>\n<p>_____. 1978 [1975]. <em>Le signe de la licorne (tome III)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 221 p.<\/p>\n<p>_____. 1979 [1976]. <em>La main d\u2019Ob\u00e9ron (tome IV)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 224 p.<\/p>\n<p>_____. 1980 [1978]. <em>Les Cours du Chaos (tome V)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 224 p.<\/p>\n<p>_____. 1986 [1985]. <em>Les atouts de la vengeance (tome VI)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 220 p.<\/p>\n<p>_____. 1988 [1986]. <em>Le sang d\u2019Ambre (tome VII)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 254 p.<\/p>\n<p>_____. 1989 [1987]. <em>Le signe du chaos (tome VIII)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 276 p.<\/p>\n<p>_____. 1991 [1989]. <em>Chevalier des Ombres (tome IX)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 329 p.<\/p>\n<p>_____. 1993 [1991]. <em>Princes du chaos (tome X)<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 281 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_rrqrc2y\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_rrqrc2y\">[1]<\/a> Voir bibliographie.<\/p>\n<p id=\"footnote2_bwjchrq\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_bwjchrq\">[2]<\/a> Il est int\u00e9ressant de noter que le ruban de M\u00f6bius fait partie des objets d\u2019\u00e9tude de la topologie, qui est aussi une branche des math\u00e9matiques qui s\u2019int\u00e9resse aux transformations continues des d\u00e9formations spatiales.<\/p>\n<p id=\"footnote3_i3lmly4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_i3lmly4\">[3]<\/a> \u00a0Nous soulignons. , J. B. 1997. Dictionnaire de sociologie. Paris : Larousse-Bordas<\/p>\n<p id=\"footnote4_no50gaa\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_no50gaa\">[4]<\/a> <em>La R\u00e9publique, Livre VII<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote5_627nin6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_627nin6\">[5]<\/a> \u00a0<em>La R\u00e9publique, Livre X.<\/em> Paris : Gallimard, coll. \u00ab Folio \u00bb, p. 495.<\/p>\n<p id=\"footnote6_lfsm23o\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_lfsm23o\">[6]<\/a> Remarquons que, paradoxalement, Platon a n\u00e9anmoins besoin de recourir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sensible, un lit, pour expliquer sa notion d\u2019Id\u00e9e pure et abstraite.\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote7_9k7gdht\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_9k7gdht\">[7]<\/a> Ces ombres rappellent d\u2019ailleurs l\u2019all\u00e9gorie de la caverne de Platon.<\/p>\n<p id=\"footnote8_p6n5kh4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_p6n5kh4\">[8]<\/a> Par la suite, seul le num\u00e9ro du tome sera indiqu\u00e9 avec le folio.<\/p>\n<p id=\"footnote9_qh5m911\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_qh5m911\">[9]<\/a> Les princes d\u00e9tiennent une autre fa\u00e7on inusit\u00e9e de se d\u00e9placer gr\u00e2ce \u00e0 des jeux de cartes. Il s\u2019agit de jeux d\u2019atouts, dessin\u00e9s par Dworkin, leur grand-p\u00e8re, o\u00f9 sont repr\u00e9sent\u00e9s tous les membres de la famille. Ils peuvent communiquer entre eux par le biais de ces cartes ou se d\u00e9placer instantan\u00e9ment \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 se trouve la personne contact\u00e9e si elle veut bien tendre la main pour permettre le passage.<\/p>\n<p id=\"footnote10_heusje6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_heusje6\">[10]<\/a> Erbma est l\u2019inverse du nom Ambre.<\/p>\n<p id=\"footnote11_b7k0hhg\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_b7k0hhg\">[11]<\/a> De plus, l\u2019auteur est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 peu de temps apr\u00e8s la parution du dixi\u00e8me tome laissant derri\u00e8re lui des manuscrits inachev\u00e9s quant \u00e0 la suite de cette saga.<\/p>\n<p id=\"footnote12_lo22keu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref12_lo22keu\">[12]<\/a> \u00c0 cet \u00e9gard, voir les riches travaux d\u2019Yvonne Verdier : notamment, Coutume et destin. Thomas Hardy et autres essais. Paris : Gallimard, coll. \u00ab NRF \u00bb, 1995.<\/p>\n<p id=\"footnote13_umocuio\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref13_umocuio\">[13]<\/a> Brun, Annie. 2010 [1982]. Les Ch\u00e2teaux de la subversion. Paris : Gallimard, coll. \u00ab Tel \u00bb.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Richard, Marie-\u00c8ve. 2014. \u00ab Transmutation et m\u00e9tamorphose des lieux et des corps: topologie de l&rsquo;id\u00e9e de nation dans la science fiction du cycle des Princes d&rsquo;ambres de Roger Zelazny \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Corps et nation: fronti\u00e8res, mutation, transfert \u00bb, n\u00b020, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5562 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx ).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/richard-20.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 richard-20.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-e703baae-8b24-4938-a186-bc6c91d3f9c2\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/richard-20.pdf\">richard-20<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/richard-20.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-e703baae-8b24-4938-a186-bc6c91d3f9c2\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Corps et nation: fronti\u00e8res, mutation, transfert \u00bb, n\u00b020 Les mondes imaginaires d\u00e9ploy\u00e9s dans la science-fiction sont des lieux int\u00e9ressants pour explorer des notions, concepts et paradoxes qui fondent nos soci\u00e9t\u00e9s. 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