{"id":5575,"date":"2024-06-13T19:48:25","date_gmt":"2024-06-13T19:48:25","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/tout-est-fini-linvention-de-la-mort-ou-le-suicide-politique\/"},"modified":"2024-09-03T20:24:36","modified_gmt":"2024-09-03T20:24:36","slug":"tout-est-fini-linvention-de-la-mort-ou-le-suicide-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5575","title":{"rendered":"Tout est fini : \u00ab L\u2019invention de la mort \u00bb ou le suicide politique"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6892\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6892\">Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, no 21<\/a><\/h5>\n\n\n<p align=\"right\">\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>On ne rompt pas par \u00e9tapes avec le monde ;<br \/>il faut fuir scandaleusement, tout renier comme le font les bandits<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">(Aquin, 2001, 11) Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre seront d\u00e9sormais donn\u00e9es dans le texte par les num\u00e9ros de page entre parenth\u00e8ses. <\/span>.<\/p>\n<p>Hubert Aquin, <em>L\u2019invention de la mort<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lors de sa parution posthume, en 1991, on a imm\u00e9diatement reconnu dans <em>L\u2019invention de la mort <\/em>la gen\u00e8se du c\u00e9l\u00e8bre roman que l\u2019on avait cru \u00eatre le premier d\u2019Hubert Aquin. Si on y retrouvait unanimement la voix et le style en gestation qui donnent sa couleur \u00e0 <em>Prochain \u00e9pisode<\/em>, le politique semblait cependant en \u00eatre absent \u2013 tant sur le plan th\u00e9matique que celui de l\u2019assemblage formel, certes moins \u00e9toff\u00e9 \u2013 au profit d\u2019une trame psychologique presque exclusive. \u00c0 l\u2019instar de nombreuses \u0153uvres qu\u00e9b\u00e9coises parues dans les ann\u00e9es subs\u00e9quentes \u00e0 son \u00e9criture (qui correspondent \u00e0 la p\u00e9riode de la R\u00e9volution tranquille), <em>L\u2019invention de la mort<\/em> aborde la question de l\u2019inceste, \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l\u2019enfance, et convoque explicitement la th\u00e9orie freudienne \u2013 bien que par une lecture et une application tronqu\u00e9es, sinon douteuses. Comme son titre le laisse entendre, le suicide est omnipr\u00e9sent d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du roman, et en constitue l\u2019aboutissement. Ce drame personnel est en fait le r\u00e9sultat d\u2019un parcours psychologique dont le politique appara\u00eet comme soustrait, mais qui pourrait justement \u00eatre le lieu qui le contient, d\u2019o\u00f9 le politique parle et d\u2019o\u00f9 le politique est parl\u00e9, \u00e0 m\u00eame la relation du sujet \u2013 qui est aussi sujet politique \u2013 avec le r\u00e9el. C\u2019est en regard de la question nationale qu\u00e9b\u00e9coise que nous tenterons de cerner comment ce roman psychologique d\u2019Hubert Aquin est en cela m\u00eame un roman politique. Nous verrons comment le complexe d\u2019\u0152dipe, explicitement nomm\u00e9, et la pulsion de mort cohabitent et s\u2019entrecroisent dans les paroles du narrateur, et renvoient, sur un mode fantasmatique, \u00e0 un d\u00e9sir de la m\u00e8re, qui lui-m\u00eame para\u00eet cacher un autre d\u00e9sir : un d\u00e9sir de retour \u00e0 l\u2019origine, comprise surtout comme matrice, qui se d\u00e9cline en diff\u00e9rents objets. Nous ferons ainsi ressortir certaines cha\u00eenes signifiantes qui traversent le texte, dans lequel nous tenterons \u00e9galement de cerner les apparitions du politique, comme autant d\u2019indices autorisant notre lecture.<\/p>\n<p>D\u2019entr\u00e9e de jeu, nous sommes jet\u00e9s dans un univers particulier \u2013 celui de Ren\u00e9 Lalemant dans les derni\u00e8res heures de sa vie \u2013 dont la narration ne se limite pas aux barri\u00e8res temporelles du pr\u00e9sent. Ainsi, le texte pointe dans trois directions diff\u00e9rentes, qu\u2019on dirait oppos\u00e9es\u00a0: celle du temps pr\u00e9sent, celle du pass\u00e9 et celle du futur (de l\u2019inexistence, de l\u2019apr\u00e8s-mort). Le temps pr\u00e9sent et le temps futur sont pr\u00e9sent\u00e9s de mani\u00e8re chronologique, progressive, alors que le temps pass\u00e9 se scinde en deux, entre pass\u00e9 imm\u00e9diat, constitu\u00e9 de r\u00e9miniscences de sc\u00e8nes v\u00e9cues par le narrateur avec d\u2019autres personnages respectant la chronologie, et pass\u00e9 lointain, que le narrateur revisite jusqu\u2019au ventre de sa m\u00e8re et dans lequel il replonge par une chronologie invers\u00e9e et r\u00e9gressive. Ces trois directions du texte correspondent \u00e0 des trajectoires physiques autant que temporelles. Le temps pr\u00e9sent suit le d\u00e9placement physique du narrateur sur la route le guidant vers le lieu de son suicide, en remontant le fleuve. Le temps pass\u00e9 est davantage statique \u2013 \u00e0 l\u2019exception de voyages en Europe et \u00e0 Qu\u00e9bec (140) qui tiennent lieu d\u2019apart\u00e9s et qui symbolisent en quelque sorte le retour \u00e0 un temps plus ancien. Le temps futur, pour sa part, s\u2019inscrit dans une remont\u00e9e du fleuve.<\/p>\n<h2>Le rapport au maternel<\/h2>\n<p>D\u00e8s l\u2019abord de ce roman, nous notons la r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019image d\u2019un ventre de femme. \u00c0 plusieurs reprises, Ren\u00e9, le narrateur, \u00e9voque des ventres qui le contiendraient. Ainsi, il serait \u00ab\u00a0enferm\u00e9 dans un ventre blanc\u00a0\u00bb\u00a0(39), celui de son amante, Madeleine, dont il aurait \u00ab\u00a0v\u00e9cu coll\u00e9 [aux] parois comme un placenta\u00a0\u00bb (9). D\u00e8s leur premi\u00e8re relation amoureuse, un souvenir d\u2019enfance surgit, celui d\u2019un \u00e9v\u00e8nement o\u00f9 il \u00e9tait rest\u00e9 \u00ab\u00a0hypnotis\u00e9 pendant des heures \u00e0 caresser le ventre d\u2019une petite fille de [sa] rue\u00a0\u00bb (17). D\u00e9j\u00e0, le retour fantasm\u00e9 dans le ventre de sa compagne est inscrit sous le signe du plaisir\u00a0: \u00ab\u00a0Le plaisir, ce fut cette lente noyade dans le ventre de Madeleine, ma glissade \u00e9perdue dans ce firmament liquide\u2026\u00a0\u00bb\u00a0(38)<\/p>\n<p>Le narrateur pointe tr\u00e8s vite le rapport \u00e0 la m\u00e8re comme ayant d\u00e9termin\u00e9 sa vie amoureuse\u00a0: \u00ab\u00a0Que de nuits blanches j\u2019ai pass\u00e9es \u00e0 regretter de ne pas avoir manifest\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re que je l\u2019aimais. De son vivant, je l\u2019aurais envelopp\u00e9e de d\u00e9monstrations insens\u00e9es, de baisers, de caresses, si je n\u2019avais pas redout\u00e9 de perdre son amour \u00e0 force de lui prouver le mien.\u00a0\u00bb (20) Dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, il se met \u00e0 pleurer parce que les \u00ab\u00a0les murs de cette chambre [sont] de la m\u00eame couleur que ceux de la chambre de [ses] parents \u00bb (42). D\u00e8s l\u2019enfance, une rivalit\u00e9 envers son p\u00e8re semblait s\u2019installer, d\u00e9voilant un lien affectif particulier avec la m\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un jour, mon p\u00e8re a quitt\u00e9 la maison, apr\u00e8s une dispute avec ma m\u00e8re. Par la fen\u00eatre de ma chambre, je l\u2019ai vu s\u2019en aller seul sur le trottoir de la rue Christophe-Colomb, et je me suis r\u00e9joui de sa d\u00e9faite qu\u2019il ne pouvait masquer, m\u00eame de dos, en s\u2019\u00e9loignant tristement de sa propre maison. Il marchait comme un homme qu\u2019on vient d\u2019humilier et qui ne sait pas se d\u00e9fendre. (139)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ces citations, nous voyons se dessiner le sentiment probl\u00e9matique du narrateur envers le couple parental, sentiment marqu\u00e9 par son rapport antagonique au p\u00e8re et son rapport ambigu et \u00e9rotis\u00e9 \u00e0 la m\u00e8re.<\/p>\n<p>La d\u00e9mission du p\u00e8re, autorisant une fusion entre la m\u00e8re et son fils, para\u00eet ensuite constitutive du rapport qui lie Madeleine et Ren\u00e9. Le narrateur rattache en effet clairement son amante \u00e0 son enfance, comme si sa vie n\u2019avait suivi que cette seule direction\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] de tout mon corps et du plus loin de mon enfance, j\u2019\u00e9tais tendu vers toi.\u00a0\u00bb (16) Par les termes employ\u00e9s, cette inclination vers Madeleine nous para\u00eet presque pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] ce long baiser humili\u00e9, je le pr\u00e9parais en moi depuis mon enfance.\u00a0\u00bb (46) Il appara\u00eet \u00e0 Ren\u00e9 que le lien qui l\u2019unit \u00e0 Madeleine est en germe depuis sa naissance\u00a0: \u00ab\u00a0Je me sentais \u00e9trangement li\u00e9 \u00e0 elle par une promulgation ant\u00e9rieure \u00e0 notre rencontre et dont les conditions avaient \u00e9t\u00e9 fix\u00e9es d\u00e8s ma naissance.\u00a0\u00bb (18)<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019instar de Madeleine, la neige rappelle \u00e9galement au narrateur son enfance\u00a0: \u00ab\u00a0Rien ne me relie tant \u00e0 mon enfance que la neige. \u00bb (27) Le soir lors duquel s\u2019\u00e9nonce le monologue int\u00e9rieur (qui pr\u00e9c\u00e8de imm\u00e9diatement le suicide du narrateur) ainsi que le jour de son premier rendez-vous avec Madeleine (environ un an plus t\u00f4t) ont vu tomber la premi\u00e8re neige de leur ann\u00e9e respective (28, 56)\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re neige de la saison, celle qui m\u00e9tamorphose la vie des enfants et dans laquelle j\u2019imprimais la trace de mes pas, premi\u00e8res souillures de la nuit. [\u2026] tout paraissait sublim\u00e9 par la neige.\u00a0\u00bb (33) On retrouve \u00e9galement la \u00ab\u00a0neige de [son] enfance\u00a0\u00bb (46) \u00e0 l\u2019h\u00f4tel le Laurentien, o\u00f9 Ren\u00e9 a l\u2019habitude de rencontrer Madeleine, dont chaque chambre est d\u00e9cor\u00e9e d\u2019une m\u00eame toile\u00a0: le <em>Village sous la neige<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">(Cette toile du peintre Clarence Gagnon, reconnu pour ses repr\u00e9sentations de paysages qu\u00e9b\u00e9cois enneig\u00e9s, est sans doute le <em>Village des Laurentides<\/em>, aussi appel\u00e9 le <em>Village laurentien<\/em>, faisant \u00e9cho au nom de l\u2019h\u00f4tel o\u00f9 se sont d\u00e9roul\u00e9es maintes rencontres entre Ren\u00e9 et Madeleine et dont les chambres sont d\u00e9cor\u00e9es par des reproductions. Il sera question plus loin des noms de lieux dans le roman. <\/span> (75). En fantasmant sa mort, Ren\u00e9 se voit le \u00ab\u00a0front mouill\u00e9 par la neige de minuit\u00a0\u00bb (140). \u00c0 cette neige se superposent Madeleine, sa \u00ab\u00a0peau lumineuse\u00a0\u00bb (75) et \u00ab\u00a0la forme blanche de son corps\u00a0\u00bb (85), son \u00ab\u00a0grand corps blanc\u00a0\u00bb (141). Ren\u00e9 cherche \u00ab\u00a0le corps blanc de Madeleine dans les multiples lits o\u00f9 [ils ont] fait escale\u00a0\u00bb (74). Conscient et d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de ce que cette blancheur masque sous la surface du corps, il compare cette peau \u00e0 de la soie, pouvant \u00e9galement rappeler la neige\u00a0: \u00ab\u00a0Son corps est trop pr\u00e9sent sous sa peau blanche qui le dissimule comme une soie us\u00e9e et \u00e0 demi transparente, sous laquelle on imagine un dedans d\u2019os et de ganglions.\u00a0\u00bb (76)<\/p>\n<p>L\u2019association de Madeleine \u00e0 l\u2019enfance est aussi une association \u00e0 la maternit\u00e9, notamment lorsque Ren\u00e9 \u00e9voque une \u00ab\u00a0\u00e9trange nativit\u00e9\u00a0\u00bb (46)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Apr\u00e8s son cri unique, je dormis un peu la t\u00eate au creux de son ventre par o\u00f9 je suis venu au monde. Apr\u00e8s des ann\u00e9es ou des secondes d\u2019amn\u00e9sie, j\u2019ouvris les yeux et me retrouvai enlac\u00e9 par deux cuisses magnifiquement dessin\u00e9es, comme si Madeleine, apr\u00e8s m\u2019avoir \u00e9ject\u00e9 de la nuit de son corps, me retenait encore dans son \u00e9treinte pour me prot\u00e9ger de la lumi\u00e8re. Nous \u00e9tions nus tous deux, li\u00e9s d\u00e9sormais par un malentendu vital. (45-46)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019amour, Madeleine lui para\u00eet en effet \u00ab\u00a0d\u00e9faite comme une femme qui vient de mettre au monde\u00a0\u00bb (85). Elle-m\u00eame adresse \u00e0 Ren\u00e9 les propos d\u2019une m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Si je vivais pr\u00e8s de toi, il faudrait donc que je te berce toujours dans mes bras pour t\u2019emp\u00eacher de sombrer.\u00a0\u00bb (100) Ren\u00e9 se l\u2019imagine inqui\u00e8te en constatant son absence, \u00ab\u00a0comme une m\u00e8re qui cherche son enfant\u00a0\u00bb (88). Il h\u00e9site par ailleurs sur le r\u00f4le \u00e0 jouer aupr\u00e8s d\u2019elle, celui de mari ou de fils, ne sachant lequel occuper : \u00ab\u00a0H\u00e9las, je ne serai jamais son p\u00e8re, ni lui-m\u00eame\u2026\u00a0\u00bb (103) Jaloux du fils a\u00een\u00e9 de Madeleine qui a joui au moment de son accouchement (103), auquel elle reconna\u00eet la plus grande intelligence et que Ren\u00e9 identifie donc comme son pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 (19), c\u2019est surtout envers le mari de son amante qu\u2019il \u00e9prouve la plus grande jalousie, la plus d\u00e9l\u00e9t\u00e8re \u00e9galement, mari dont il fantasme de prendre la place (85) afin d\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9chapper enfin \u00e0 [sa] propre identit\u00e9\u00a0\u00bb (87). \u00c9chapper \u00e0 son identit\u00e9, c\u2019est l\u00e0 une qu\u00eate incessante du narrateur qui joue en quelque sorte deux r\u00f4les\u00a0: \u00e0 la fois celui de l\u2019amant jaloux de son rival l\u00e9gitime, et celui du fils qui fantasme de remplacer le p\u00e8re aupr\u00e8s de la m\u00e8re. La tonalit\u00e9 incestueuse du rapport entre Madeleine et Ren\u00e9 s\u2019\u00e9tablit donc de plus en plus.\u00a0<\/p>\n<p>Nous pouvons d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 relever une cha\u00eene signifiante compos\u00e9e de diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments qui jalonnent le texte, que sont Madeleine, la neige, l\u2019enfance et la m\u00e8re, et qui renvoient les uns aux autres sur un mode circulaire. Sans affirmer que les \u00e9l\u00e9ments convoqu\u00e9s sont identiques, cette cha\u00eene montre bien comment Madeleine, pour Ren\u00e9, est prise dans un r\u00e9seau de sens qui la lie invariablement et inextricablement \u00e0 l\u2019enfance et \u00e0 la m\u00e8re, expression manifeste d\u2019un d\u00e9sir incestueux.<\/p>\n<p>L\u2019eau tient \u00e9galement une place importante dans les fantasmes du narrateur, sous de multiples facettes. Elle est \u00e0 la fois fleuve et rivi\u00e8re, mer ou oc\u00e9an, ventre de m\u00e8re, liquide amniotique, et est donc associ\u00e9e \u00e0 la maternit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019eau th\u00e9ologale, portrait de tous les dieux, \u00e2me v\u00e9ritable de la cr\u00e9ation, sainte m\u00e8re\u00a0\u00bb (122). Au moment o\u00f9 d\u00e9bute l\u2019\u00e9nonciation, Ren\u00e9 d\u00e9crit ainsi la derni\u00e8re chambre qu\u2019il a connu avec Madeleine\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis cinq heures cet apr\u00e8s-midi, nous baignons dans cet aquarium obscur, poissons aveugles qui se fr\u00f4lent dans leur nuit liquide.\u00a0\u00bb (4) Plus tard, autant en traversant le r\u00e9pertoire de ses souvenirs qu\u2019en parcourant la route, il se dirige \u00e0 un endroit pr\u00e9cis\u00a0: \u00ab\u00a0Maintenant que j\u2019ai travers\u00e9 le Saint-Laurent, qui coule sous la neige comme une veine sombre, je vais remonter son cours, \u00e0 quelque distance de sa rive sud, et me rapprocher de sa source d\u00e9j\u00e0 glaciale.\u00a0\u00bb (57) Cette trajectoire physique du narrateur l\u2019am\u00e8ne donc vers une premi\u00e8re source, celle du fleuve, mais aura \u00e9galement pour effet de le ramener sur la voie par laquelle les premiers colons fran\u00e7ais sont venus sur le continent am\u00e9ricain\u00a0: \u00ab\u00a0Quand je serai rendu au point de rencontre du barrage et du fleuve, v\u00e9ritable carrefour des trois routes, l\u2019eau qui s\u2019y trouve maintenant n\u2019y sera d\u00e9j\u00e0 plus et roulera doucement dans son lit glacial vers Montr\u00e9al, Cap Tourmente, Pointe-au-P\u00e8re et l\u2019Atlantique.\u00a0\u00bb (109) \u00c0 ce carrefour de trois routes rappelant le mythe d\u2019\u0152dipe \u2013 plus pr\u00e9cis\u00e9ment, le lieu o\u00f9 \u0152dipe est destin\u00e9 \u00e0 rencontrer son p\u00e8re et \u00e0 le tuer, avant d\u2019aller retrouver sa m\u00e8re et de l\u2019\u00e9pouser \u2013, c\u2019est donc \u00e0 la source m\u00eame d\u2019un pays qu\u2019il retournera, \u00e0 l\u2019origine d\u2019une nation.<\/p>\n<p>L\u2019eau et la mer ont \u00e9galement marqu\u00e9 le pass\u00e9 de Madeleine, qui y a v\u00e9cu ses \u00e9t\u00e9s d\u2019enfance et vu son fr\u00e8re se noyer sous ses yeux (108). Ren\u00e9 imagine ce fr\u00e8re \u00ab\u00a0mort \u00e0 l\u2019aube, apr\u00e8s une nuit d\u2019orage et d\u2019inceste\u00a0\u00bb avec Madeleine (110). S\u2019identifiant \u00e0 lui, il s\u2019invente une relation incestueuse avec celle qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0ma s\u0153ur\u00a0\u00bb (110). \u00c9voquant sa mort imminente, Ren\u00e9 reprend ce terme incestueux pour s\u2019adresser \u00e0 Madeleine\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ma s\u0153ur, mon grand fleuve obscur, je m\u2019appr\u00eate \u00e0 passer ma premi\u00e8re nuit enti\u00e8re dans tes bras. Oui Madeleine, je roulerai dans ton lit comme un poss\u00e9d\u00e9, je me noierai dans ton ventre, car tu es pleine d\u2019eau. Je mourrai en toi, comme mon fils innommable est mort, il y aura bient\u00f4t un an, dans le sang de Nathalie. [\u2026] Je m\u2019\u00e9tends nu sur le lit et toi, <em>ma mer<\/em>, tu t\u2019\u00e9tends \u00e0 mes pieds, tu coules \u00e9ternellement. [\u2026] Nulle effusion du corps ne vaut celle de l\u2019eau, nul \u00e9panchement celui de cette veine myst\u00e9rieuse qui me portera jusqu\u2019au n\u00e9ant, comme le sang menstruel transporte dans son flot autant d\u2019amants ind\u00e9finis.\u00a0(140-141. Nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce seul court extrait de son monologue int\u00e9rieur, Ren\u00e9 explicite les liens d\u00e9j\u00e0 cr\u00e9\u00e9s par le texte entre le fleuve et Madeleine, en tant que sources et origines conjointes, se m\u00ealant du m\u00eame coup au ventre maternel et \u00e0 la m\u00e8re\/mer. Nous reprenons donc la cha\u00eene signifiante \u00e9labor\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment pour la prolonger, sans en att\u00e9nuer la circularit\u00e9, montrant comment Madeleine se trouve captive sans le savoir de signifiants propres \u00e0 Ren\u00e9 et qui la traversent, affectant leur relation : le fleuve, la veine, le sang menstruel, le ventre, la source, la m\u00e8re\/mer.<\/p>\n<p>Si ces \u00e9l\u00e9ments renvoient \u00e0 Madeleine et que la mort de Ren\u00e9 \u00e9quivaut pour lui, au plan fantasmatique, \u00e0 trouver refuge dans le ventre de son amante \u2013 un ventre de m\u00e8re \u2013, un autre fantasme est \u00e9galement dit et expos\u00e9\u00a0: celui du fils mort n\u2019ayant pu souffrir et conna\u00eetre d\u2019autre lieu que la matrice maternelle. Il s\u2019agit en fait d\u2019un enfant jamais n\u00e9, le fils qu\u2019il n\u2019a pas eu de Nathalie, son amante pr\u00e9c\u00e9dente, et dont elle a avort\u00e9 \u00e0 sa demande\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je me suis retrouv\u00e9 seul sur ce rivage, ma t\u00eate appuy\u00e9e contre son ventre apais\u00e9, \u00e0 surveiller les pulsations de mon ancien enfant qui avait v\u00e9cu sous cette enveloppe imp\u00e9n\u00e9trable et que moi, son p\u00e8re, j\u2019avais fait cureter comme un parasite [\u2026]. Je baisais le ventre br\u00fblant de Nathalie, mausol\u00e9e de mon fils mort avant terme. [\u2026] Lui non plus n\u2019aura jamais connu d\u2019autres univers que le labyrinthe sacr\u00e9 d\u2019un ventre. Oh ! je voudrais mourir comme rejeton d\u2019une liaison malheureuse, \u00e9trangl\u00e9 dans un ventre, et y rester enseveli. \/ Ma t\u00eate roulait sur le ventre de Nathalie qui chantonnait des refrains d\u2019enfance [\u2026]. Dans ce lit sombre, o\u00f9 je trahissais Madeleine, j\u2019\u00e9tais venu rencontrer mon fils. C\u2019est lui que je v\u00e9n\u00e9rais dans sa m\u00e8re impure, c\u2019est lui, mon enfant perdu qui m\u2019apprit, ce soir-l\u00e0, que je devais finir comme lui, <em>tout pr\u00e8s de la source<\/em>. \/ Oui, que je meure comme on l\u2019a tu\u00e9\u00a0: avant d\u2019avoir v\u00e9cu, prisonnier de mon s\u00e9pulcre v\u00e9n\u00e9rien, <em>noy\u00e9 dans mon grand fleuve, comme lui dans le sang de sa m\u00e8re<\/em>. \u00d4 mon fils ! mon pauvre ami, tu m\u2019as devanc\u00e9, je te rejoindrai bient\u00f4t dans l\u2019eau noire\u2026 (96-97. Nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>La tentation de l\u2019ind\u00e9finition et de l\u2019indiff\u00e9renciation<\/h2>\n<p>Il appara\u00eet que ce que fuit notamment Ren\u00e9 tout au long de son r\u00e9cit, c\u2019est la douleur, \u00ab\u00a0toute la douleur humaine possible\u00a0\u00bb (140), lui-m\u00eame se consid\u00e9rant \u00ab\u00a0inapte \u00e0 vivre\u00a0\u00bb (138). Son d\u00e9sir de suicide et son d\u00e9sir incestueux se rejoignent dans ce fantasme maintes fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de retour \u00e0 l\u2019origine, \u00e0 un \u00e9tat prot\u00e9g\u00e9 et une condition de pl\u00e9nitude \u00e0 jamais perdue dans lequel les sentiments et les actions d\u2019autrui ne viendraient pas l\u2019atteindre. Il s\u2019agit d\u2019une part de fantasmer le retour au ventre de la m\u00e8re, et, de l\u2019autre, le retour \u00e0 la mer, ou encore, \u00e0 l\u2019ind\u00e9fini, \u00e0 l\u2019existence (ou l\u2019inexistence) comme pur objet et non plus comme sujet, un \u00ab\u00a0baiser froid avec le n\u00e9ant\u00a0\u00bb (113). Ainsi, il rejette la r\u00e9alit\u00e9 et appelle \u00ab\u00a0la mort du r\u00e9el et la destruction de toute signification\u00a0\u00bb (136)\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] d\u2019ailleurs je ne r\u00e9clame plus de compr\u00e9hension, ni de logique. Je meurs.\u00a0\u00bb (136) Ren\u00e9 aspire aussi \u00e0 \u00ab\u00a0tuer le temps\u00a0\u00bb (88), \u00e0 tuer ce qui cause la distance avec l\u2019origine et qui inscrit l\u2019existence dans une trame particuli\u00e8re, tout autant que dans une ou des trajectoires.<\/p>\n<p>Certaines descriptions physiques corroborent cette lente indiff\u00e9renciation et cette ind\u00e9finition dans lesquelles s\u2019est engag\u00e9 le narrateur, et qu\u2019il entend faire culminer par son suicide. D\u00e8s les premi\u00e8res pages, son visage semble se d\u00e9former, se d\u00e9composer, se d\u00e9faire (4-5). Plus loin, son corps entier se p\u00e9trifie\u00a0(48), comme pour \u00e9chapper \u00e0 la douleur rencontr\u00e9e dans le r\u00e9el, pour cesser de l\u2019\u00e9prouver\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La vie s\u2019\u00e9chappe progressivement de mon corps et mon refroidissement futur empi\u00e8te d\u00e9j\u00e0 sur ma temp\u00e9rature organique. [\u2026] \/ Je n\u2019\u00e9prouve plus rien, je sombre lentement dans l\u2019inexistence. Mon corps est souvenir, mon visage le moule impatient d\u2019un masque mortuaire. (50)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette tentation de s\u2019indiff\u00e9rencier \u2013 qui est d\u00e9sir de disparition, de fusion et d\u2019ad\u00e9quation \u2013 reconnue par Freud lors de l\u2019\u00e9laboration de la notion de pulsion de mort<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">(Voir\u00a0: Sigmund Freud, <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>, Paris, Payot &amp; Rivages, coll. \u00ab Petite Biblioth\u00e8que Payot \u00bb, 2010 [1920], 160 p. <\/span>, s\u2019inscrit et s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre le r\u00e9el sur lequel le narrateur bute depuis sa naissance\u00a0: \u00ab\u00a0Je pense encore, mon esprit est actif. Si c\u2019\u00e9tait possible, je supprimerais d\u00e8s maintenant ce commerce avec le r\u00e9el. \u00bb (74) Ren\u00e9 est bien conscient de ce retour d\u00e9sir\u00e9 \u00e0 l\u2019indiff\u00e9renci\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la mati\u00e8re non vivante, voire inorganique, \u00e0 la nature qui le placera en dehors du monde, et il l\u2019appelle de ses v\u0153ux\u00a0: \u00ab\u00a0Rien ne me survivra, je suis un arbre mort.\u00a0Je m\u2019\u00e9vanouirai dans les quatre \u00e9l\u00e9ments de la nature, et nul proc\u00e9d\u00e9 d\u2019ensevelissement ne peut me faire \u00e9chapper \u00e0 son \u00e9treinte finale.\u00a0\u00bb (89) Une \u00ab\u00a0amn\u00e9sie totale, l\u2019\u00e9clatement d\u00e9finitif de tout regret\u00a0\u00bb (65) que Ren\u00e9 cherche \u00e9videmment dans la mort, dont toutes les variantes possibles l\u2019am\u00e8nent au fond du fleuve (118), dans \u00ab\u00a0l\u2019eau qui est le principe de la vie\u00a0\u00bb (122), la source de toute vie sur terre, ce \u00ab\u00a0fleuve plus vivant que [lui]\u00a0\u00bb (113) dans lequel il souhaite \u00ab\u00a0[se] jeter vivant\u00a0\u00bb (113) et \u00ab\u00a0[qu\u2019il enrichira] myst\u00e9rieusement de [sa] participation\u00a0\u00bb (113). M\u00eame avant sa mort, il est d\u00e9j\u00e0 m\u00eal\u00e9 \u00e0 ce fleuve en direction de l\u2019oc\u00e9an\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019avance inexorablement vers le fleuve oc\u00e9an, je cours vers lui.\u00a0\u00bb (98)<\/p>\n<p>Ren\u00e9 refuse que l\u2019on accorde une quelconque importance \u00e0 sa mort (127-128) <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">(Sinon qu\u2019on lui donne \u00ab\u00a0une signification qui est la destruction m\u00eame de toute signification\u00a0\u00bb (127). <\/span>, de tout sens pouvant le prolonger, de toute transmission \u00e9ventuelle. Celui qui est \u00ab\u00a0indiff\u00e9rent, mort \u00e0 [son] pass\u00e9 et \u00e0 toute forme d\u2019avenir\u00a0\u00bb (113) fantasme un retour \u00e0 toutes les origines. D\u2019une part, \u00e0 l\u2019origine maternelle, allant de la relation m\u00e8re-enfant \u00e0 l\u2019incubation dans le ventre d\u2019une m\u00e8re. D\u2019autre part, \u00e0 l\u2019origine purement mat\u00e9rielle et organique, par une fusion avec la nature en tant qu\u2019ind\u00e9finie et indiff\u00e9renci\u00e9e. Finalement, il est \u00e9galement question de l\u2019origine collective nationale et historique, la France, se tenant au bout du fleuve qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019Atlantique, autrefois en sa possession et explor\u00e9 par elle, France dans laquelle se trouve la ville de Rambouillet (11). Cette origine peut cependant \u00eatre plus ant\u00e9rieure encore, des premi\u00e8res formes de vie et de l\u2019\u00e9vocation de la mer Champlain (122) jusqu\u2019\u00e0 la mati\u00e8re m\u00eame dans laquelle toute vie est rendue possible et que rappelle le ventre des m\u00e8res,\u00a0soit l\u2019eau, dont l\u2019eau du fleuve-berceau d\u2019une nation. La \u2013 longue \u2013 citation qui suit permet d\u2019appr\u00e9hender comment diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments soulign\u00e9s dans cette \u00e9tude, plac\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9, sont nou\u00e9s les uns aux autres et fonctionnent conjointement pour former l\u2019imaginaire \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le roman. Ce passage est en effet riche en superpositions et prend ensemble tout un r\u00e9seau de signifiants construit au long du texte \u2013 une cha\u00eene que nous avons d\u00e9j\u00e0 nomm\u00e9e \u2013, qu\u2019il s\u2019agisse notamment de la recherche de la mer (ou de la m\u00e8re et de la relation amoureuse qui la lie au narrateur) ou de l\u2019association entre l\u2019eau et le liquide menstruel :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je coulerai avec ma carrosserie comme un capitaine aux commandes de son navire perdu. Je descendrai subitement dans l\u2019eau du fleuve et l\u00e0, je fr\u00f4lerai les grands poissons pr\u00e9historiques, \u00e9gar\u00e9s dans les eaux douces et cherchant <em>leur mer<\/em>, \u00e0 contre-courant. \/ Le moment approche o\u00f9 je plongerai dans l\u2019eau dissolvante qui me m\u00e9tamorphosera en eau. Que tout se rompe en moi, et que je me liqu\u00e9fie comme tous ces animaux marins qui enrichissent l\u2019eau de leurs corps dissous, depuis des mill\u00e9naires [\u2026] ! Je m\u2019enfoncerai dans ce grouillant cimeti\u00e8re, je m\u00ealerai ma substance \u00e0 ce courant multiple et \u00e9ternel. [\u2026] \/\/ Enfin, mes parois mentales se dilateront et je deviendrai, apr\u00e8s cet \u00e9panouissement supr\u00eame, pur liquide. Je serai envelopp\u00e9 de ma vraie substance, cette eau dans laquelle toute vie a germ\u00e9 et qui dissout tout ce qu\u2019elle porte. L\u2019eau p\u00e9n\u00e8tre tout et se glisse dans tous les interstices du r\u00e9el. [\u2026] L\u2019eau du fleuve m\u2019envahira par la bouche et les narines, puis, sous l\u2019effet de cette impr\u00e9gnation, glissera sous mes paupi\u00e8res comme une larme et m\u2019emplira le cr\u00e2ne, puis elle poss\u00e9dera mon sexe par une infusion excessive qui le rendra m\u00e9connaissable. Sa caresse patiente visitera toutes les fissures de ma peau, coulera entre mes tissus comme une h\u00e9morragie interne, et tout ce qui contient, en moi, contiendra de l\u2019eau. Je serai vase, outre, putain. Poss\u00e9d\u00e9 enfin par le dedans, <em>je m\u2019identifierai \u00e0 mon envahisseur ; je deviendrai semblable \u00e0 lui<\/em>\u00a0: coulant, insaisissable, profond. Toutes les images consistantes que j\u2019ai accumul\u00e9es en vingt-neuf ann\u00e9es de vie r\u00e9elle, \u00e0 la surface des choses, dispara\u00eetront dans mon naufrage. J\u2019enfoncerai avec mes tr\u00e9sors, mes angoisses, mes certitudes et les num\u00e9ros de chambres que nous avons habit\u00e9es pendant quelques heures. La liste de mes amis, mon carnet d\u2019adresses, le cat\u00e9chisme que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 su par c\u0153ur, mes souvenirs d\u2019enfance, les robes soyeuses de Nathalie, tout ce que je poss\u00e8de s\u2019\u00e9panchera comme <em>un liquide menstruel<\/em>. Mes os, encore en place, iront rejoindre les car\u00e8nes des navires coul\u00e9s pendant <em>la guerre de Sept Ans<\/em>. Je dispara\u00eetrai. Je ne serai rien, rien d\u2019autre que l\u2019eau assoiff\u00e9e dans laquelle je me serai r\u00e9pandu. <em>D\u2019aucune fa\u00e7on, je n\u2019existerai par moi-m\u00eame, selon la notion courante d\u2019identit\u00e9<\/em>. \/ Couch\u00e9 au fond de mon lit sans soleil [\u2026] je voguerai lentement le long des deux rives du fleuve\u2026 comme, une fois seulement, j\u2019ai suivi un fleuve de sang qui coulait entre les cloisons endolories d\u2019un ventre, pour me jeter, au terme de <em>cette \u00e9pop\u00e9e amoureuse<\/em>, dans l\u2019affreuse lumi\u00e8re. Depuis, mes yeux ne se sont jamais habitu\u00e9s au soleil. Je le fuis depuis ma naissance. Ce que je veux retrouver, c\u2019est cette course t\u00e9n\u00e9breuse dans l\u2019eau du fleuve, et tout ce que j\u2019ai aim\u00e9 dans l\u2019intervalle entre ma venue au monde et ma mort prochaine. \/ Tous les paysages de ma vie, je les reverrai, peut-\u00eatre, quand je longerai la rive de Verch\u00e8res, ou les falaises de Saint-Ang\u00e8le et quand, au large de l\u2019\u00eele d\u2019Orl\u00e9ans, j\u2019apercevrai au nord les for\u00eats de sapins [\u2026]. [\u2026] \/ Verrai-je aussi, en descendant le Saint-Laurent, les Laurentides sombres derri\u00e8re Pointe-au-Pic et Tadoussac [\u2026] ?\u00a0(119-121. Nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019id\u00e9e de devenir semblable \u00e0 son envahisseur prend un sens second par la convocation de la Guerre de Sept Ans, qui se solda en Am\u00e9rique en une Conqu\u00eate de la Nouvelle-France par l\u2019Angleterre. Devenir semblable \u00e0 son envahisseur colonial, c\u2019est aussi ne plus exister par soi-m\u00eame, perdre son identit\u00e9. Habilement, le texte entrem\u00eale donc deux niveaux de sens, soit un niveau personnel et organique, celui d\u2019un suicide et d\u2019une tentation de s\u2019indiff\u00e9rencier, mais aussi un niveau politique et historique, dans lequel le suicide lui-m\u00eame para\u00eet politique, et l\u2019indiff\u00e9renciation, une assimilation ou un renoncement \u00e0 soi-m\u00eame, au bout d\u2019une qu\u00eate impossible de retour \u00e0 une origine perdue. Cette qu\u00eate est par ailleurs imag\u00e9e dans la descente du fleuve vers l\u2019oc\u00e9an et l\u2019observation des paysages qui composent ses rives, jusqu\u2019\u00e0 la source.<\/p>\n<p>Son malaise d\u2019\u00eatre au monde, Ren\u00e9 le reporte d\u00e8s l\u2019instant de son entr\u00e9e dans ce monde hostile, s\u2019imaginant apr\u00e8s-coup s\u2019\u00eatre senti pris dans quelque chose qui s\u2019imposait \u00e0 lui de l\u2019ext\u00e9rieur et qui lui procurait un intense sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il me semble que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 cri\u00e9 ainsi comme un \u00e9trangl\u00e9, au fond d\u2019un couloir annel\u00e9, quand j\u2019ai aper\u00e7u une fen\u00eatre entrouverte sur le dehors, et que j\u2019ai compris, trop tard, qu\u2019il y avait une fissure dans mon univers ferm\u00e9. [\u2026] J\u2019ai rev\u00e9cu, l\u2019autre nuit, l\u2019instant, brutal et inoubliable, de ma naissance ; \u00e0 travers l\u2019\u00e9cran de vingt-neuf ans d\u2019obscuration, j\u2019ai g\u00e9mi une seconde fois au seul affleurement indistinct de ce souvenir atroce. \/ Je n\u2019aime pas le jour et ma venue au monde m\u2019a traumatis\u00e9 \u00e0 jamais, si bien que, depuis, je ne cesse de d\u00e9p\u00e9rir et de me sentir nu, comme un arbre \u00e0 qui on aurait, d\u2019un seul tour de main, enlev\u00e9 son \u00e9corce. Il doit y avoir des naissances heureuses ou terribles, vite obnubil\u00e9es par l\u2019autod\u00e9fense de l\u2019enfant\u00e9 ; moi je n\u2019ai rien oubli\u00e9, et j\u2019ai grandi dans la terreur de vivre et dans la haine du soleil. [\u2026] Ma nostalgie a commenc\u00e9 d\u00e8s le jour de ma naissance. \/\u00a0Je mourrai sans un cri, car mon regard est d\u00e9j\u00e0 fait \u00e0 la noirceur de l\u2019eau. (123-124)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette naissance traumatisante que se figure le narrateur, cette sortie de la matrice originelle, subite et brutale, ressemble \u00e9galement \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience historique du peuple qu\u00e9b\u00e9cois qui, autrefois prot\u00e9g\u00e9 et couv\u00e9 par une m\u00e8re-patrie qui le poss\u00e9dait, s\u2019est vu pr\u00e9matur\u00e9ment coup\u00e9 de son lien \u00ab\u00a0maternel\u00a0\u00bb et d\u00e9muni par une entr\u00e9e pr\u00e9coce et forc\u00e9e dans un monde qui lui \u00e9tait hostile et \u00e9tranger, sans se poss\u00e9der davantage. La rupture pr\u00e9matur\u00e9e, qui aurait d\u00fb repr\u00e9senter une coupure symbolique d\u2019avec la m\u00e8re-patrie, n\u2019a conduit dans les faits qu\u2019\u00e0 un asservissement et \u00e0 la domination d\u2019un autre ma\u00eetre, causant la nostalgie des origines et l\u2019\u00e9loignement du politique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">(S\u2019il ne faut pas conclure trop rapidement \u00e0 une ad\u00e9quation parfaite entre un psychisme collectif et le psychisme personnel que supposerait ou impliquerait un saut du corps \u00e0 la nation, cette lecture possible de l\u2019identit\u00e9 sociohistorique qu\u00e9b\u00e9coise est n\u00e9anmoins partag\u00e9e par de nombreux auteurs, dont Fran\u00e7ois Ouellet (2002). <\/span>. Ce peuple, retourn\u00e9 \u00e0 la fois vers et contre lui-m\u00eame, est bel et bien habitu\u00e9 \u00e0 cette noirceur qui pourrait \u00eatre celle d\u2019une culture fatigu\u00e9e d\u00e9crite par Hubert Aquin (1995), et qui m\u00e8ne sourdement \u00e0 sa disparition. L\u2019inceste politique appara\u00eet donc comme le premier temps du suicide politique. Ce renfermement sur soi et ce retournement contre soi, cette tentation de s\u2019indiff\u00e9rencier et de ne plus exister comme sujet, cette qu\u00eate incessante de l\u2019origine, comme lieu ou \u00e9tat pr\u00e9c\u00e9dant la douleur de la venue au monde, m\u00e8nent \u00e9galement au d\u00e9sir incestueux et \u00e0 l\u2019acte suicidaire. Ainsi, tonalit\u00e9 incestueuse et suicide sont li\u00e9s, parce que sympt\u00f4mes d\u2019un mal commun, chez le sujet colonis\u00e9, cons\u00e9quences d\u2019un rejet du politique r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qui engage le sujet dans son propre refus du monde et du politique, d\u00e9sormais synonymes de cette souffrance.<\/p>\n<h2>Marquages et inscriptions de la politique<\/h2>\n<p>La douleur de Ren\u00e9 s\u2019explique par une autre cause que la jalousie visc\u00e9rale qu\u2019il \u00e9prouve envers les hommes ayant travers\u00e9 la vie de Madeleine\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je mourrai comme son fr\u00e8re, mais sans poss\u00e9der ma s\u0153ur apocryphe. Je ne tiendrai jamais, entre mes jambes et sous mon regard fraternel, cette jeune baigneuse qui s\u2019\u00e9battait dans l\u2019Atlantique, tandis que, ce m\u00eame \u00e9t\u00e9, ma m\u00e8re, enceinte de sept mois, r\u00eavait que je devienne un grand homme. (111)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce nombre de sept mois, s\u2019il rappelle la cr\u00e9ation du monde dans sa version biblique \u2013 qui eut lieu en six jours et un jour de repos \u2013, rappelle \u00e9galement la Guerre de Sept Ans que mentionne Ren\u00e9 (120). Tout au cours de la vie de Ren\u00e9, cette ambition maternelle sera d\u00e9\u00e7ue, et il souffrira au contact de chaque homme symbolisant pour lui la r\u00e9ussite personnelle et le succ\u00e8s\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Hier, comme par d\u00e9rision, j\u2019ai fait un article sur un homme qui a tout r\u00e9ussi, un d\u00e9nomm\u00e9 Epstein qui dirige une des plus grandes cha\u00eenes de journaux au monde. Depuis mon entr\u00e9e au <em>Canadien<\/em>, il y a cinq ans, chaque jour je rencontre un homme \u00e0 succ\u00e8s. Mes r\u00eaveries d\u2019ambition ont ainsi chang\u00e9, de jour en jour, selon mon interlocuteur\u00a0; j\u2019ai regrett\u00e9 de ne pas \u00eatre banquier, diplomate, politicien nationaliste, armateur, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 aux Nations unies, chef arabe, Ernest Hemingway, courtier en valeurs, roi de Th\u00e8bes\u2026 \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cela, je continue de jouer le plus s\u00e9rieusement possible au journaliste, faute d\u2019avoir r\u00e9ussi ma licence en droit. Depuis que j\u2019ai rat\u00e9 ce stupide examen, me voil\u00e0 condamn\u00e9 \u00e0 parler du succ\u00e8s des autres. On me dit souvent\u00a0: \u00ab\u00a0Vous autres journalistes, vous \u00eates privil\u00e9gi\u00e9s\u00a0: vous vous exprimez.\u00a0\u00bb Allez donc ! L\u2019expression de soi n\u2019est qu\u2019un simulacre de la puissance. Et si, \u00e0 la limite, elle constitue une force r\u00e9elle, ce n\u2019est toujours que dans l\u2019univers de l\u2019\u00e9crit qui entretient avec la r\u00e9alit\u00e9 les m\u00eames rapports que le journaliste avec un chef d\u2019\u00c9tat. C\u2019est le pouvoir qui m\u2019int\u00e9resse, n\u2019importe lequel ! J\u2019ai r\u00eav\u00e9 d\u2019\u00eatre un homme riche ou un criminel impuni, et je remplis deux colonnes par jour d\u2019interviews dans le second quotidien de Montr\u00e9al, <em>Le Canadien<\/em>. (10)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 travers ce personnage typiquement aquinien, hant\u00e9 par le suicide et marqu\u00e9 par l\u2019impuissance, il est difficile de ne pas voir un exemple de la fatigue culturelle conceptualis\u00e9e par l\u2019auteur peu apr\u00e8s la r\u00e9daction de ce roman, et selon laquelle le colonis\u00e9 canadien-fran\u00e7ais se trouve repli\u00e9 et encourag\u00e9 \u00e0 occuper le champ artistique, au sens strict de la production d\u2019objets d\u2019art ou de biens symboliques, mais non \u00e0 s\u2019investir en des domaines octroyant une prise r\u00e9elle et collective sur le monde, comme la politique ou l\u2019\u00e9conomie (Aquin, 1995 ; Bouthillette, 1995). Ainsi, la destin\u00e9e de Ren\u00e9, de qui \u00ab\u00a0[la] vie ant\u00e9rieure [\u2026] n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019un patient \u00e9chec\u00a0\u00bb (127), est aussi symptomatique d\u2019une condition sociale particuli\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne connais de ma vie que les temps morts. Aucun souffle ne m\u2019anime, sinon pendant nos trop rares extases. Rien de continu en moi, mais la mort devenant une habitude, la vie un plaisir vol\u00e9 au hasard. Il m\u2019est douloureux d\u2019imaginer que des hommes sont port\u00e9s par un grand \u00e9lan, soulev\u00e9s par une passion pers\u00e9v\u00e9rante. Je suis en fait creux comme une matrice inf\u00e9condable. (21)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une \u00ab\u00a0matrice inf\u00e9condable\u00a0\u00bb, dont la st\u00e9rilit\u00e9 emp\u00eache autant la r\u00e9alisation de soi que l\u2019\u00e9mancipation collective, enfermant le narrateur dans une structure incestueuse<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">(Cette condition impr\u00e8gne \u00e9galement sa jalousie envers Madeleine\u00a0: \u00ab\u00a0Je l\u2019imaginais voler gaiement loin de moi, \u00e9clater de son rire nerveux et soudain, aupr\u00e8s d\u2019inconnus qui la convoitaient, chercher la compagnie d\u2019hommes brillants, forts, riches et de bonne humeur ; tandis que je me voyais tar\u00e9, vide, vampire tirant mon filet d\u2019existence de tes belles veines, Madeleine ! Le sentiment de ma d\u00e9ch\u00e9ance m\u2019accablait, comme en ce moment celui de mon inutilit\u00e9.\u00a0\u00bb (20) <\/span>.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le geste suicidaire du narrateur ne doit pas \u00eatre compris comme une n\u00e9gation de toute vie, mais comme un refus de poursuivre la sienne en tant que telle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne condamne rien, je d\u00e9serte. Une fois de plus, je fuis, et j\u2019inscris ma fuite dans celle du fleuve\u2026 J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019interrompre un jeu cruel dont je ne vois plus la raison d\u2019\u00eatre et o\u00f9 je n\u2019ai plus rien \u00e0 perdre ou \u00e0 gagner. [\u2026] je me retire d\u2019un combat qui continuera bien sans moi\u2026\u00a0(114)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est contre son existence m\u00eame que se retourne Ren\u00e9 dans sa d\u00e9mission m\u00e9lancolique, plus encore qu\u2019en r\u00e9action aux nombreux d\u00e9boires qu\u2019il a connus (113), mais aussi contre la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle il a jusqu\u2019alors \u00e9volu\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne me r\u00e9volte pas contre la douleur et l\u2019injustice, mais contre le principe qui contient tout cela et l\u2019encourage de son souffle. [\u2026] \/ Si je devais continuer \u00e0 vivre, je demeurerais respectueux des coutumes en vigueur dans la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0Par la mort toutefois, j\u2019\u00e9chappe \u00e0 toute loi, posant ainsi le premier acte de ma vie qui ne soit pas moral. Mon suicide \u00e9chappe \u00e0 tous les codes ; il est absolu et sans appel. (113)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il appara\u00eet clairement, \u00e0 la lecture du roman, qu\u2019\u00e0 maintes reprises le narrateur a tent\u00e9 de prendre part au monde, et qu\u2019\u00e0 autant de reprises, le monde lui a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9, de sorte qu\u2019il n\u2019a pu que le subir, sans avoir de prise sur lui. Ren\u00e9 ne s\u2019est donc senti bien qu\u2019isol\u00e9 des autres, \u00e0 l\u2019abri de la maison maternelle que le p\u00e8re avait quitt\u00e9e, repli\u00e9 sur lui-m\u00eame comme dans l\u2019inceste\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Quel cauchemar que l\u2019enfance, quelle jungle sans piti\u00e9 que l\u2019\u00e9cole o\u00f9 j\u2019ai d\u00e9nombr\u00e9 mes premiers ennemis ! M\u00eame \u00e0 l\u2019annonce des cong\u00e9s, j\u2019avais peur, car je voyais de longues journ\u00e9es disponibles devant moi o\u00f9 j\u2019allais jouer avec les autres, c\u2019est-\u00e0-dire me battre et perdre.\u00a0J\u2019attendais fi\u00e9vreusement la tomb\u00e9e du jour et le couvre-feu de sept heures qui me ramenait au fond de ma maison, prot\u00e9g\u00e9 par les murs de pl\u00e2tres [\u2026]. J\u2019\u00e9tais bien, enferm\u00e9 dans ma chambre, quand je ne voyais rien par ma fen\u00eatre, que l\u2019opacit\u00e9 protectrice de la nuit. J\u2019ai v\u00e9cu en chambre ; le dehors, le reste du monde, les autres, la lumi\u00e8re du jour, tout cela m\u2019a terrifi\u00e9, pour des raisons obscures [\u2026]. (123-124)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Selon Jean-Fran\u00e7ois et Roger Payette, la douleur que ressent le colonis\u00e9 dans ses approches du politique marqu\u00e9es par l\u2019\u00e9chec l\u2019incite \u00e0 y renoncer, \u00e0 craindre de nouvelles tentatives d\u2019accession au monde et de prise sur le r\u00e9el (2013, 43-54). Or, l\u2019enfance de Ren\u00e9 nous est pr\u00e9sent\u00e9e comme douloureuse sur le plan du contact avec les autres, du \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb qui en d\u00e9coule. Ses tentatives d\u2019advenir dans le monde se sont sold\u00e9es par des \u00e9checs constants et des d\u00e9faites le repoussant hors de la communaut\u00e9 et lui faisant trouver refuge dans la cellule familiale<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">(Jean-Fran\u00e7ois Payette et Roger Payette montrent comment la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise, se consid\u00e9rant d\u2019abord comme communaut\u00e9 culturelle plut\u00f4t que politique, agit souvent comme une grande famille ou comme un clan, \u00e9levant le consensus comme id\u00e9al au d\u00e9triment du d\u00e9bat social n\u00e9cessaire \u00e0 la prise de d\u00e9cision politique (ainsi rel\u00e9gu\u00e9e aux autres), par crainte de la \u00ab\u00a0chicane\u00a0\u00bb (2013, 43 et plus largement, 23-67). <\/span>, saisi par sa propre impuissance. Pour Hannah Arendt, une telle privation du monde et du politique \u00e9quivaut \u00e0 une exclusion de l\u2019humanit\u00e9 (2001, 20). Pour Ren\u00e9, cela correspond \u00e0 un pas de plus vers la mort.<\/p>\n<p>Certaines occurrences contribuent \u00e0 activer le politique dans le texte, et agissent comme des traces de la politique dont notre lecture doit tenir compte. Le principal h\u00f4tel nomm\u00e9 par le narrateur, dont chacune des chambres est d\u00e9cor\u00e9e d\u2019un <em>Village sous la neige<\/em>, le Laurentien (3), ne porte pas un nom anodin<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">(En effet, il convoque la Laurentie, un projet politique d\u2019ind\u00e9pendance du Canada fran\u00e7ais port\u00e9 par l\u2019Alliance laurentienne, exactement contemporaine \u00e0 la r\u00e9daction du roman. Plusieurs des partisans de la Laurentie, plus encore que ceux des diff\u00e9rents mouvements ind\u00e9pendantistes qu\u00e9b\u00e9cois qui lui succ\u00e9deront, valorisaient grandement les origines fran\u00e7aises du peuple qu\u00e9b\u00e9cois, et admiraient la vieille France avec une certaine nostalgie. <\/span>. Si c\u2019est dans cet h\u00f4tel que Ren\u00e9 voit Madeleine pour la derni\u00e8re fois, apr\u00e8s un an de visites hebdomadaires (3), il n\u2019est pas non plus sans int\u00e9r\u00eat que leur premi\u00e8re rencontre ait eu lieu \u00e0 l\u2019Alliance fran\u00e7aise (14), ni que le nom du journal o\u00f9 travaille Ren\u00e9 avec peine s\u2019intitule le <em>Canadien<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">(Jean Bouthillette souligne avec justesse l\u2019ambivalence, l\u2019incertitude et l\u2019\u00e9tranget\u00e9 entourant ce gentil\u00e9. En effet, le nom \u00ab Canadien \u00bb \u00e9voque d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le premier nom que les habitants francophones de la vall\u00e9e du Saint-Laurent ont adopt\u00e9, en opposition aux \u00ab Fran\u00e7ais de France \u00bb, sans renier pour autant ses origines n\u00e9o-fran\u00e7aises, mais il porte de l\u2019autre le sceau de la d\u00e9faite, de la perte d\u2019identit\u00e9 propre : non seulement est-il d\u00e9sormais revendiqu\u00e9 par le colonisateur, mais il contient aussi son identit\u00e9, devenant par le fait m\u00eame un symbole de d\u00e9personnalisation (1989, 17-19, 23). Comme le Canadien fran\u00e7ais, Ren\u00e9 est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de son nom propre, premier marqueur de l\u2019identit\u00e9 personnelle. C\u2019est sous le nom de son ami Jean-Paul, accus\u00e9 par le narrateur de contr\u00f4ler sa vie et de nuire \u00e0 ses projets, qu\u2019il fait ses r\u00e9servations de chambre (3, 52). Ren\u00e9 est \u00e9galement d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 physiquement, comme en atteste le jeu des chambres d\u2019h\u00f4tel qui se succ\u00e8dent (17), mais aussi la d\u00e9sertion de son propre appartement (22-23) et l\u2019occupation de celui de Jean-Paul (23-26). <\/span> (10). Ren\u00e9 passe \u00e9galement une nuit au motel Jacques-Cartier (133), dont le nom se rapporte au mythe fondateur de la d\u00e9couverte fran\u00e7aise et de la premi\u00e8re remont\u00e9e du Saint-Laurent, tout comme l\u2019\u00e9vocation de la mer Champlain (122) rappelle indirectement l\u2019acte de fondation de la Nouvelle-France. D\u2019autres noms de lieux, inscrits ici et l\u00e0, rappellent quant \u00e0 eux la fondation coloniale du Canada; notamment la gare Windsor et le Square Dominion (54), une chambre qui donne sur un parc dans lequel s\u2019\u00e9l\u00e8ve une statue de John-A. MacDonald (99), l\u2019h\u00f4tel Queen\u2019s (113) et l\u2019h\u00f4tel Windsor, o\u00f9 il a fait l\u2019amour \u00e0 Madeleine pour la premi\u00e8re fois (23), ainsi que le monument de Laurier (64). Par ailleurs, de l\u2019aveu de Ren\u00e9, les paroles qu\u2019il a tenues \u00e0 Madeleine lors de leur premier rendez-vous \u00ab\u00a0ressemblaient \u00e0 des pr\u00e9ambules constitutionnels\u00a0\u00bb (25). La rencontre de Madeleine avec son mari, auquel Ren\u00e9 voue une terrible jalousie, a eu lieu chez les Trudeau (105), faisant immanquablement penser \u00e0 l\u2019homme politique Pierre Eliott Tudeau<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">(Qui avait en horreur tout sentiment nationaliste, et au texte duquel Hubert Aquin r\u00e9pondra avec sa th\u00e8se de la fatigue culturelle, trois ans apr\u00e8s la r\u00e9daction de <em>L\u2019invention de la mort.<\/em> <\/span>. Bien que son discours ne s\u2019inscrive jamais explicitement sur le plan politique, Ren\u00e9 est n\u00e9anmoins engag\u00e9 comme \u00ab\u00a0[m]embre actif du Syndicat des Journalistes canadiens-fran\u00e7ais\u00a0\u00bb (129). Si le mariage, \u00ab\u00a0chose affreuse\u00a0\u00bb (82) qui subordonne Madeleine et en fait l\u2019\u00ab\u00a0esclave de son mari\u00a0\u00bb (84) \u00ab\u00a0avilie\u00a0\u00bb (82) et \u00ab\u00a0humili\u00e9e\u00a0\u00bb (82) est matrimonial, celui que Ren\u00e9 veut rompre concerne plut\u00f4t la soci\u00e9t\u00e9 et le monde\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Aucun mariage n\u2019est indissoluble et toutes les pr\u00e9cautions canoniques n\u2019emp\u00eacheront jamais le divorce. Je ne fais rien d\u2019autre que divorcer\u00a0: je romps une liaison agonisante. Ou plut\u00f4t, je brise, par ma seule volont\u00e9, un contrat unilat\u00e9ral avec la soci\u00e9t\u00e9 des vivants et la nature tout enti\u00e8re. (73)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Jean Bouthillette consid\u00e8re la culpabilit\u00e9 comme un trait sp\u00e9cifique du Canadien fran\u00e7ais provoqu\u00e9 par l\u2019int\u00e9riorisation d\u2019un sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 issu de la colonisation anglaise (1989, 67-92). Ce malaise existentiel, culpabilit\u00e9 d\u2019agir et d\u2019exister pour soi-m\u00eame, n\u2019est pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 de ce que Ren\u00e9 lui-m\u00eame observe : \u00ab\u00a0[R]ien n\u2019est plus pers\u00e9v\u00e9rant que le malaise et rien ne ressemble autant \u00e0 mon existence que la mauvaise conscience\u00a0\u00bb (72) <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">(Il poursuit\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis le temps que je suis uni \u00e0 la vie par une \u00e9treinte incompl\u00e8te et maladroite, je devrais me m\u00e9fier de tout ce qui ressemble \u00e0 un malaise qui est voisin de l\u2019angoisse, car de l\u2019angoisse \u00e0 l\u2019enracinement, il n\u2019y a qu\u2019une seconde d\u2019inconscience. Je connais par c\u0153ur les ruses de la culpabilit\u00e9 et je sais bien que la honte est un lien aussi durable que le plaisir pur.\u00a0\u00bb (72) <\/span>. Ce que Ren\u00e9 refuse, c\u2019est de se raccrocher \u00e0 la vie comme \u00e0 une survivance, en d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, et non \u00e0 une vie pleine et enti\u00e8re. Devant l\u2019impossibilit\u00e9 de se relever et de r\u00e9aliser son \u00e9mancipation, de devenir le \u00ab\u00a0grand homme\u00a0\u00bb dont sa m\u00e8re r\u00eavait, il dresse un constat sans appel\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 vrai dire, je suis d\u00e9fait, terriblement d\u00e9fait, depuis que je me suis relev\u00e9 d\u2019une certaine bataille d\u2019\u00e9coliers. [\u2026] Chute de bicyclette, ai-je expliqu\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re, apr\u00e8s avoir pleur\u00e9 longtemps, assis sur les bancs d\u00e9serts de l\u2019\u00e9glise Saint-Louis-de-France. [\u2026] J\u2019ai perdu honteusement, puisque j\u2019ai demand\u00e9 pardon, de quoi grandir le triomphe de mon adversaire et me rabaisser le plus possible. [\u2026] \/ J\u2019ai v\u00e9cu mes d\u00e9faites plus profond\u00e9ment que mes victoires. En ai-je seulement eu des victoires, autres que morales ? L\u2019\u00e9cole m\u2019\u00e9tait une ar\u00e8ne o\u00f9 je devais sans cesse me battre, mais dans le r\u00f4le du perdant. Que ma vie me para\u00eet claire, quand je regarde \u00e0 la lumi\u00e8re de tous mes \u00e9checs\u2026 \/ L\u2019autre jour encore, quand je suis sorti du <em>Canadien<\/em>, apr\u00e8s avoir appris la nomination de Pierre Lorion [\u2026]. Je n\u2019ai rien dit \u00e0 Madeleine, je me suis tu comme jadis devant ma m\u00e8re. Ce m\u00eame combat d\u2019enfants s\u2019est d\u00e9roul\u00e9, dans la salle de r\u00e9daction du <em>Canadien<\/em>, entre mon adversaire et moi. Rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 chang\u00e9 au prototype de ma d\u00e9faite. (114-115)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Encore une fois, Madeleine tient la place de la m\u00e8re, tout comme l\u2019\u00e9glise aux \u00ab\u00a0grandes formes f\u00e9minines [qui] tiennent lieu de caresses<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">(Lors d\u2019une sc\u00e8ne o\u00f9 elle pleure, Madeleine a un visage \u00ab\u00a0blanc comme le pl\u00e2tre des statues d\u2019\u00e9glise\u00a0\u00bb (82). <\/span>\u00a0\u00bb (115) et qui, sans doute non par hasard, est nomm\u00e9e Saint-Louis-de-France.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La r\u00e9volte, pour Ren\u00e9 qui est \u00ab\u00a0angoisse, pauvret\u00e9, fatigue, mort\u00a0\u00bb (22), s\u2019av\u00e8re n\u00e9anmoins inutile\u00a0: \u00ab\u00a0La vraie vie est interdite [\u2026].\u00a0\u00bb (35) Le radeau blanc sur lequel il vogue avec Madeleine n\u2019en fait que des \u00ab\u00a0naufrag\u00e9s de la M\u00e9duse\u00a0\u00bb (85), symbole de survie et non de vie pleine\u00a0: \u00ab\u00a0En v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est moi qui ai perdu contact avec le dehors. [\u2026] Je s\u00e9cr\u00e8te pr\u00e9matur\u00e9ment mon propre linceul qui me prot\u00e8ge de tout regret et m\u2019isole de la vie.\u00a0\u00bb (34) Victime d\u2019une d\u00e9faite \u00ab\u00a0sans nom\u00a0\u00bb (42) dans \u00ab\u00a0la qu\u00eate vaine d\u2019une terre promise \u00bb (42), Ren\u00e9 ressemble au personnage Fabrice del Dongo du roman de Stendhal <em>La Chartreuse de Parme<\/em>, qui fait penser au colonis\u00e9 maintenu \u00e0 bonne distance du r\u00e9el et du politique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Oui, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 aimer cette histoire quand Fabrice entre dans sa tour et que lentement il refait le monde \u00e0 travers cette visi\u00e8re magique. J\u2019envie son orgueilleuse prison qui lui permet de diff\u00e9rer ind\u00e9finiment l\u2019instant de sa chute. Ne pas s\u2019\u00e9vader de la tour de Farn\u00e8se, rester plut\u00f4t prisonnier de l\u2019espoir d\u2019en sortir, aimer d\u2019un amour inv\u00e9rifiable une femme trop pure, mourir ainsi\u2026 (16) \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La tour de Fabrice est en quelque sorte la maison d\u2019enfance de Ren\u00e9, de laquelle sa vision ne pouvait s\u2019\u00e9tendre sur le monde ext\u00e9rieur, \u00e9vitant du m\u00eame coup la r\u00e9p\u00e9tition de sa naissance. Ce parall\u00e8le fait prendre un sens particulier \u00e0 un r\u00eave qu\u2019il fait d\u2019un intrus qui se glisse dans sa maison par une fen\u00eatre, et dans lequel la maison peut \u00eatre entendue \u00e0 la fois comme demeure maternelle et comme pays (122-123). Cette tour, c\u2019est \u00e9galement l\u2019Institut Pr\u00e9vost, qui lui a pour un temps servi de refuge lors d\u2019un \u00e9pisode d\u00e9pressif (21).<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de sa vie, Ren\u00e9 s\u2019identifie pour la premi\u00e8re fois \u00e0 son p\u00e8re dont il s\u2019\u00e9tait r\u00e9joui du d\u00e9part\u00a0: \u00ab\u00a0Pauvre p\u00e8re, je ne l\u2019ai pas aim\u00e9 ; en ce moment, et pour quelques instants encore, je l\u2019aime parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 mon p\u00e8re et que tous les jours de sa vie, il s\u2019est lev\u00e9 t\u00f4t le matin pour aller \u00e0 son travail, sans jamais se r\u00e9volter contre sa condition.\u00a0\u00bb\u00a0(139) C\u2019est \u00e0 travers une figure de domin\u00e9 qu\u2019il se reconna\u00eet lui-m\u00eame, et c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 ce p\u00e8re l\u2019avait amen\u00e9 dans son enfance qu\u2019il choisit de se donner la mort (134-135). Ren\u00e9 reconna\u00eet finalement sa filiation paternelle, quoique celle-ci fasse irruption tardivement au cours du roman. Or, l\u2019h\u00e9ritage paternel est repr\u00e9sent\u00e9 sous les traits d\u2019un homme \u00ab humili\u00e9 \u00bb (46) \u2013 ce que sont \u00e9galement Ren\u00e9 aupr\u00e8s de Madeleine et Madeleine aupr\u00e8s de son mari \u2013 et d\u2019un p\u00e8re d\u00e9faillant. Comme pour \u00e9chapper \u00e0 cette lign\u00e9e assujettie et mettre fin \u00e0 sa prolongation, Ren\u00e9 refuse de tenir son r\u00f4le dans l\u2019histoire et s\u2019abstient de toute transmission\u00a0: son fils ne na\u00eetra jamais et sa propre mort n\u2019aura pas de sens.<\/p>\n<p>Cependant, le narrateur, dont le nom (re-n\u00e9) peut \u00eatre lu comme une \u00ab\u00a0nouvelle naissance\u00a0\u00bb, commet de nombreuses comparaisons entre sa personne et celle du Christ, nous menant \u00e0 la phrase ultime du roman, reprise de la derni\u00e8re C\u00e8ne des \u00c9vangiles\u00a0: \u00ab\u00a0Ceci est mon corps, ceci est mon sang.\u00a0\u00bb (142) Par l\u2019effet pr\u00e9cis de ces paroles, cette mort christique a donc lieu sous le signe du partage, et s\u2019adresse par le fait m\u00eame \u00e0 une communaut\u00e9<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">(Nous notons \u00e9galement la contraction paradoxale qu\u2019est l\u2019\u00e9criture d\u2019une confession \u2013 car ce monologue int\u00e9rieur est de type confessionnel \u2013 et la cr\u00e9ation d\u2019un objet symbolique dans lesquels est exprim\u00e9e la volont\u00e9 de soustraire sa mort au sens, d\u2019emp\u00eacher toute post\u00e9rit\u00e9. <\/span>. Une adresse \u00e0 une multitude qui remet en cause toute lecture qui aurait tendance \u00e0 ne lire le parcours de Ren\u00e9 qu\u2019en lui-m\u00eame, sur le strict plan personnel. Le \u00ab\u00a0crime parfait\u00a0\u00bb (55) que cette mort repr\u00e9sente est interpr\u00e9table sur le plan collectif, relativement \u00e0 la mort (politique, mais aussi symbolique, identitaire et culturelle) possible de tout un peuple \u00e9galement en qu\u00eate de ses origines, et ayant, depuis la r\u00e9daction du roman jusqu\u2019\u00e0 la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle, refus\u00e9 \u00e0 deux reprises son entr\u00e9e v\u00e9ritable dans le politique. Tel qu\u2019avanc\u00e9 par Jean-Fran\u00e7ois et Roger Payette, le suicide politique \u2013 qui est renoncement d\u00e9finitif au politique \u2013 et la tentation de s\u2019indiff\u00e9rencier sur le continent nord-am\u00e9ricain ou dans une mondialisation d\u00e9sincarn\u00e9e guettent le peuple qu\u00e9b\u00e9cois (2013, 167-204), alors que les peuples am\u00e9rindiens se butent \u00e9galement \u00e0 de nombreux obstacles dress\u00e9s devant leur \u00e9mancipation collective.<\/p>\n<p>L\u2019opposition des trois directions du texte (pr\u00e9sent, pass\u00e9, futur) se r\u00e9sorbe en un seul point de convergence, soit l\u2019instant pr\u00e9cis de la mort de Ren\u00e9, \u00ab\u00a0v\u00e9ritable carrefour des trois routes\u00a0\u00bb (109), \u00e0 la fois extr\u00e9mit\u00e9 de son pr\u00e9sent, commencement d\u2019un futur qui n\u2019en est pas un, extr\u00e9mit\u00e9 de l\u2019\u00e0-venir, qui vise un retour \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du pass\u00e9, vers l\u2019origine fantasm\u00e9e et toujours \u00e9chapp\u00e9e, trajectoire dans laquelle le pass\u00e9 imm\u00e9diat sert de pont au pass\u00e9 lointain pour qu\u2019il puisse se lier au pr\u00e9sent sur le point d\u2019\u00eatre an\u00e9anti. Si ce roman, dans sa forme de monologue int\u00e9rieur, est semblable au cours d\u2019un fleuve, il pr\u00e9sente un r\u00e9cit circulaire qu\u2019attestent les \u00ab\u00a0cercles autour de la for\u00eat de Rambouillet\u00a0\u00bb (48-49) et autour du corps de Madeleine (117), elle-m\u00eame \u00ab\u00a0cercle sublime\u00a0\u00bb (141), comme un seul cercle incestueux maintes fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9, \u00e0 l\u2019image du colonis\u00e9 qui ne sait pas se sortir de son \u00e9tat et de sa condition, et qui reconduit chaque fois les barreaux et les murs de sa prison, position mortif\u00e8re que le texte d\u00e9crit et d\u00e9crie comme intenable.\u00a0<\/p>\n<p>Prisonnier de l\u2019inceste et d\u2019une position infantile ali\u00e9nante, Ren\u00e9 ne parvient pas \u00e0 atteindre la fusion et la pl\u00e9nitude qu\u2019il recherche comme un \u00e9tat ant\u00e9rieur qu\u2019il s\u2019agirait de retrouver\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] l\u2019image du corps de m\u00e8re sur lequel je m\u2019\u00e9tais jet\u00e9 comme un enfant qui remonte la fuite du temps, vers cette bague noire<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5575\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5575-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">(L\u2019eau du fleuve est \u00e9galement une \u00ab\u00a0eau noire\u00a0\u00bb (97) pour Ren\u00e9.<\/span> d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappe et o\u00f9 retourne tout homme. Chaque \u00e9treinte est un retour, mais le retour est impossible, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019il est impossible \u00e0 la fois de poss\u00e9der et de se perdre. (45)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les \u00e9checs se multiplient, les femmes de sa vie le d\u00e9\u00e7oivent, aucune prise sur le r\u00e9el n\u2019est possible et cette prison qu\u2019est l\u2019inceste le d\u00e9truit peu \u00e0 peu. De toute part la douleur est exacerb\u00e9e par la r\u00e9p\u00e9tition et le pousse \u00e0 fuir le r\u00e9el vers l\u2019ind\u00e9fini, \u00e0 s\u2019indiff\u00e9rencier, comme il l\u2019annonce d\u00e8s le d\u00e9but du roman : \u00ab\u00a0Je suis plong\u00e9 dans une eau ancienne. Mon immersion est un souvenir confus. Les bains sont en forme de ventres, j\u2019aime me glisser entre leurs parois blanch\u00e2tres et m\u2019y replier comme un f\u0153tus sans conscience et, par cons\u00e9quent, sans douleur.\u00a0\u00bb (7) Devant la douleur que repr\u00e9sente une difficile accession au politique par un agir collectif, certains peuples finissent eux aussi par se suicider politiquement, s\u2019enfermant alors dans un horizon culturel restreint et renon\u00e7ant \u00e0 leur potentiel d\u2019universalit\u00e9, \u00e0 leur participation au monde, \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 qui se fait. Entre les trois directions construites par le texte, nous voulions en tracer une quatri\u00e8me. Notre lecture est une tentative de restituer \u00e0 ce roman un sens qui engagerait \u00e0 un futur autre que la fatigue culturelle et le suicide politique, au b\u00e9n\u00e9fice des vivants et des actes \u00e0 venir.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Aquin, Hubert. 1995 [1962]. \u00ab La fatigue culturelle du Canada fran\u00e7ais \u00bb. <em>M\u00e9langes litt\u00e9raires II. Comprendre dangereusemen<\/em>t. Montr\u00e9al\u00a0: Biblioth\u00e8que qu\u00e9b\u00e9coise, p. 65-111.<\/p>\n<p>Aquin, Hubert. 2001 [1991]. <em>L\u2019invention de la mort<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Biblioth\u00e8que qu\u00e9b\u00e9coise, 201 p.<\/p>\n<p>Aquin, Hubert. 1995 [1963]. \u00ab\u00a0Profession\u00a0: \u00e9crivain\u00a0\u00bb. <em>Point de fuite<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Biblioth\u00e8que qu\u00e9b\u00e9coise, p. 45-59.<\/p>\n<p>Arendt, Hannah. 2001 [1993]. <em>Qu\u2019est-ce que la politique?<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, coll. \u00ab\u00a0Points essais\u00a0\u00bb, 195 p.<\/p>\n<p>Bouthillette, Jean. 1995 [1967]. \u00ab\u00a0\u00c9crivain faute d\u2019\u00eatre banquier\u00a0\u00bb. Hubert Aquin. <em>Point de fuite<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Biblioth\u00e8que qu\u00e9b\u00e9coise, p. 9-17.<\/p>\n<p>Bouthillette, Jean. 1989. <em>Le Canadien fran\u00e7ais et son double<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Hexagone, 97 p.<\/p>\n<p>Desroches, Nadia. 2003. \u00ab\u00a0L\u2019invention de l\u2019<em>amor\u00a0<\/em>: une conception aquinienne de l\u2019\u00e9rotisme \u00e0 partir de l\u2019analyse du premier roman de Hubert Aquin\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, D\u00e9partement d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, 118 f.<\/p>\n<p>Freud, Sigmund. 2010 [1920]. <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Payot &amp; Rivages, coll. \u00ab Petite Biblioth\u00e8que Payot \u00bb, 160 p.<\/p>\n<p>Freud, Sigmund. 2010 [1923]. <em>Le moi et le \u00e7a<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Payot &amp; Rivages, coll. \u00ab Petite Biblioth\u00e8que Payot \u00bb,128 p.<\/p>\n<p>Lapierre, Andr\u00e9. 1993. \u00ab Le c\u0153ur de l\u2019\u0153uvre. Introduction \u00e0 la probl\u00e9matique de l\u2019intensit\u00e9 : l\u2019exemple de <em>L\u2019Invention de la mort<\/em> de Hubert Aquin \u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, D\u00e9partement d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, 127 f.<\/p>\n<p>Ouellet, Fran\u00e7ois. 2002. <em>Passer au rang de p\u00e8re. Identit\u00e9 sociohistorique et litt\u00e9raire au Qu\u00e9bec<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: \u00c9ditions Nota Bene, 155 p.<\/p>\n<p>Pairon, S\u00e9bastien. 1996. \u00ab\u00a0Autant en emporte le sang <em>suivi de<\/em> Le monologue int\u00e9rieur dans <em>L\u2019invention de la mort<\/em> d\u2019Hubert Aquin\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, D\u00e9partement d\u2019\u00e9tudes fran\u00e7aises, Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, 139 f.<\/p>\n<p>Payette, Roger et Jean-Fran\u00e7ois Payette. 2013. <em>Ce peuple qui ne fut jamais souverain. La tentation du suicide politique des Qu\u00e9b\u00e9cois<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions Fides, 276 p.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Berthelet, Charles. \u00ab Tout est fini:\u00a0L&rsquo;invention de la mort ou le suicide politique \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, no 21, En ligne &lt; http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/berthelet-21 &gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx)<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/berthelet-21.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 berthelet-21.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-263a1536-1b9f-498a-9173-9c0bc741839b\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/berthelet-21.pdf\">berthelet-21<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/berthelet-21.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-263a1536-1b9f-498a-9173-9c0bc741839b\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>(Aquin, 2001, 11) Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre seront d\u00e9sormais donn\u00e9es dans le texte par les num\u00e9ros de page entre parenth\u00e8ses. <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>(Cette toile du peintre Clarence Gagnon, reconnu pour ses repr\u00e9sentations de paysages qu\u00e9b\u00e9cois enneig\u00e9s, est sans doute le <em>Village des Laurentides<\/em>, aussi appel\u00e9 le <em>Village laurentien<\/em>, faisant \u00e9cho au nom de l\u2019h\u00f4tel o\u00f9 se sont d\u00e9roul\u00e9es maintes rencontres entre Ren\u00e9 et Madeleine et dont les chambres sont d\u00e9cor\u00e9es par des reproductions. Il sera question plus loin des noms de lieux dans le roman. <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>(Voir\u00a0: Sigmund Freud, <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>, Paris, Payot &amp; Rivages, coll. \u00ab Petite Biblioth\u00e8que Payot \u00bb, 2010 [1920], 160 p. <\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>(Sinon qu\u2019on lui donne \u00ab\u00a0une signification qui est la destruction m\u00eame de toute signification\u00a0\u00bb (127). <\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>(S\u2019il ne faut pas conclure trop rapidement \u00e0 une ad\u00e9quation parfaite entre un psychisme collectif et le psychisme personnel que supposerait ou impliquerait un saut du corps \u00e0 la nation, cette lecture possible de l\u2019identit\u00e9 sociohistorique qu\u00e9b\u00e9coise est n\u00e9anmoins partag\u00e9e par de nombreux auteurs, dont Fran\u00e7ois Ouellet (2002). <\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>(Cette condition impr\u00e8gne \u00e9galement sa jalousie envers Madeleine\u00a0: \u00ab\u00a0Je l\u2019imaginais voler gaiement loin de moi, \u00e9clater de son rire nerveux et soudain, aupr\u00e8s d\u2019inconnus qui la convoitaient, chercher la compagnie d\u2019hommes brillants, forts, riches et de bonne humeur ; tandis que je me voyais tar\u00e9, vide, vampire tirant mon filet d\u2019existence de tes belles veines, Madeleine ! Le sentiment de ma d\u00e9ch\u00e9ance m\u2019accablait, comme en ce moment celui de mon inutilit\u00e9.\u00a0\u00bb (20) <\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>(Jean-Fran\u00e7ois Payette et Roger Payette montrent comment la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise, se consid\u00e9rant d\u2019abord comme communaut\u00e9 culturelle plut\u00f4t que politique, agit souvent comme une grande famille ou comme un clan, \u00e9levant le consensus comme id\u00e9al au d\u00e9triment du d\u00e9bat social n\u00e9cessaire \u00e0 la prise de d\u00e9cision politique (ainsi rel\u00e9gu\u00e9e aux autres), par crainte de la \u00ab\u00a0chicane\u00a0\u00bb (2013, 43 et plus largement, 23-67). <\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>(En effet, il convoque la Laurentie, un projet politique d\u2019ind\u00e9pendance du Canada fran\u00e7ais port\u00e9 par l\u2019Alliance laurentienne, exactement contemporaine \u00e0 la r\u00e9daction du roman. Plusieurs des partisans de la Laurentie, plus encore que ceux des diff\u00e9rents mouvements ind\u00e9pendantistes qu\u00e9b\u00e9cois qui lui succ\u00e9deront, valorisaient grandement les origines fran\u00e7aises du peuple qu\u00e9b\u00e9cois, et admiraient la vieille France avec une certaine nostalgie. <\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>(Jean Bouthillette souligne avec justesse l\u2019ambivalence, l\u2019incertitude et l\u2019\u00e9tranget\u00e9 entourant ce gentil\u00e9. En effet, le nom \u00ab Canadien \u00bb \u00e9voque d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le premier nom que les habitants francophones de la vall\u00e9e du Saint-Laurent ont adopt\u00e9, en opposition aux \u00ab Fran\u00e7ais de France \u00bb, sans renier pour autant ses origines n\u00e9o-fran\u00e7aises, mais il porte de l\u2019autre le sceau de la d\u00e9faite, de la perte d\u2019identit\u00e9 propre : non seulement est-il d\u00e9sormais revendiqu\u00e9 par le colonisateur, mais il contient aussi son identit\u00e9, devenant par le fait m\u00eame un symbole de d\u00e9personnalisation (1989, 17-19, 23). Comme le Canadien fran\u00e7ais, Ren\u00e9 est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de son nom propre, premier marqueur de l\u2019identit\u00e9 personnelle. C\u2019est sous le nom de son ami Jean-Paul, accus\u00e9 par le narrateur de contr\u00f4ler sa vie et de nuire \u00e0 ses projets, qu\u2019il fait ses r\u00e9servations de chambre (3, 52). Ren\u00e9 est \u00e9galement d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 physiquement, comme en atteste le jeu des chambres d\u2019h\u00f4tel qui se succ\u00e8dent (17), mais aussi la d\u00e9sertion de son propre appartement (22-23) et l\u2019occupation de celui de Jean-Paul (23-26). <\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>(Qui avait en horreur tout sentiment nationaliste, et au texte duquel Hubert Aquin r\u00e9pondra avec sa th\u00e8se de la fatigue culturelle, trois ans apr\u00e8s la r\u00e9daction de <em>L\u2019invention de la mort.<\/em> <\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>(Il poursuit\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis le temps que je suis uni \u00e0 la vie par une \u00e9treinte incompl\u00e8te et maladroite, je devrais me m\u00e9fier de tout ce qui ressemble \u00e0 un malaise qui est voisin de l\u2019angoisse, car de l\u2019angoisse \u00e0 l\u2019enracinement, il n\u2019y a qu\u2019une seconde d\u2019inconscience. Je connais par c\u0153ur les ruses de la culpabilit\u00e9 et je sais bien que la honte est un lien aussi durable que le plaisir pur.\u00a0\u00bb (72) <\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>(Lors d\u2019une sc\u00e8ne o\u00f9 elle pleure, Madeleine a un visage \u00ab\u00a0blanc comme le pl\u00e2tre des statues d\u2019\u00e9glise\u00a0\u00bb (82). <\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>(Nous notons \u00e9galement la contraction paradoxale qu\u2019est l\u2019\u00e9criture d\u2019une confession \u2013 car ce monologue int\u00e9rieur est de type confessionnel \u2013 et la cr\u00e9ation d\u2019un objet symbolique dans lesquels est exprim\u00e9e la volont\u00e9 de soustraire sa mort au sens, d\u2019emp\u00eacher toute post\u00e9rit\u00e9. <\/div><\/li><li><span>14<\/span><div>(L\u2019eau du fleuve est \u00e9galement une \u00ab\u00a0eau noire\u00a0\u00bb (97) pour Ren\u00e9.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, no 21 \u00a0 On ne rompt pas par \u00e9tapes avec le monde ;il faut fuir scandaleusement, tout renier comme le font les bandits. Hubert Aquin, L\u2019invention de la mort Lors de sa parution posthume, en 1991, on a imm\u00e9diatement reconnu dans L\u2019invention de la mort la gen\u00e8se du c\u00e9l\u00e8bre [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1258,1257],"tags":[35],"class_list":["post-5575","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-enfance-et-sujet","category-lenfance-a-loeuvre","tag-berthelet-charles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5575","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5575"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5575\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8777,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5575\/revisions\/8777"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5575"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5575"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5575"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}