{"id":5577,"date":"2024-06-13T19:48:25","date_gmt":"2024-06-13T19:48:25","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/une-enfance-suspendue-et-diffractee-dans-w-ou-le-souvenir-denfance-de-georges-perec\/"},"modified":"2024-09-03T20:22:35","modified_gmt":"2024-09-03T20:22:35","slug":"une-enfance-suspendue-et-diffractee-dans-w-ou-le-souvenir-denfance-de-georges-perec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5577","title":{"rendered":"Une enfance suspendue et diffract\u00e9e dans \u00ab W ou le souvenir d\u2019enfance \u00bb de Georges Perec"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6892\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6892\">Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, no 21<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p>Tout homme a son lieu naturel; ni l\u2019orgueil ni la valeur\u00a0n\u2019en fixent l\u2019altitude\u00a0: l\u2019enfance d\u00e9cide<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">. Jean-Paul Sartre, <em>Les mots<\/em>, Editions Gallimard, 1964, p. 51.<\/span><\/p>\n<p>Jean-Paul Sartre, <em>Les mots<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Plusieurs romans phares de la litt\u00e9rature\u00a0de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XX<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle se penchent sur\u00a0la question de l\u2019enfance. L\u2019\u00e9criture y devient le mat\u00e9riau f\u00e9d\u00e9rateur d\u2019une recherche de soi qui transite par un retour vers le pass\u00e9 comme lieu d\u2019interrogations et paradis perdu de l\u2019enfance. Georges Perec, dans la continuit\u00e9 de Natalie Sarraute, Marguerite Duras ou encore de Michel Leiris, r\u00e9investi le th\u00e8me de l\u2019enfance et l\u2019ins\u00e8re dans une machine litt\u00e9raire atypique. Dans cette perspective, l\u2019\u00e9crivain souligne que l\u2019enfance repr\u00e9senterait un commencement et un cheminement \u00e0 reconstituer\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019enfance\u00a0n\u2019est\u00a0ni\u00a0nostalgie, ni\u00a0terreur, ni\u00a0paradis\u00a0perdu, ni\u00a0Toison\u00a0d\u2019or,\u00a0mais\u00a0peut \u00eatre horizon, point de d\u00e9part\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 25).<\/p>\n<p>D\u00e8s son premier roman intitul\u00e9\u00a0<em>Les choses<\/em> jusqu\u2019\u00e0 sa derni\u00e8re production litt\u00e9raire, incarn\u00e9e par <em>Un cabinet d\u2019amateur<\/em>, un r\u00e9seau d\u2019\u00e9chos, li\u00e9s \u00e0 la vie personnelle de l\u2019\u00e9crivain, se met progressivement en place. En 1975 est publi\u00e9 <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em>, \u0153uvre hybride dans laquelle Perec tente de rem\u00e9dier aux manques de ses souvenirs par l\u2019\u00e9criture. Ce projet, d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9 par un feuilleton paru dans le magazine <em>La Quinzaine litt\u00e9raire <\/em>quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, prend une forme d\u00e9finitive dans une \u0153uvre qui innove l\u2019\u00e9criture autobiographique<em>.<\/em> En effet, la fiction d\u00e9velopp\u00e9e dans l\u2019hebdomadaire est r\u00e9investie et s\u2019intercale dans le r\u00e9cit d\u2019enfance de l\u2019\u00e9crivain <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\"> Dans <em>Georges Perec ou la contrainte du r\u00e9el<\/em>, Manet van Montfrans pr\u00e9cise\u00a0que \u00ab entre d\u00e9cembre 1973 et novembre 1974, [Perec] r\u00e9dige la version d\u00e9finitive de W ou le souvenir d\u2019enfance. Dans cette version, l\u2019\u00e9laboration du fantasme de 1949 et les souvenirs d\u2019enfance s\u2019enchev\u00eatrent \u00bb (Montfrans, 1999, 148).<\/span>.<\/p>\n<p>Si Georges Perec entreprend de revenir sur son pass\u00e9, c\u2019est parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 fortement marqu\u00e9 par la perte de ses parents<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Son p\u00e8re, Icek Peretz, juif polonais, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1940, mortellement bless\u00e9 alors qu\u2019il s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 comme volontaire au d\u00e9but de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, tandis que sa m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9e \u00e0 Auschwitz en 1943.<\/span>. La disparition de sa famille, et le traumatisme qui en r\u00e9sulte, motivent une \u00e9criture en perp\u00e9tuelle remise en question. Le pass\u00e9 perdu est pour l\u2019\u00e9crivain le moteur d\u2019une \u00e9criture qui convoque davantage la fiction que le r\u00e9el. En effet, face au manque des souvenirs, seule l\u2019\u00e9criture du pr\u00e9sent peut laisser une trace des \u00eatres chers.<\/p>\n<blockquote>\n<p>j\u2019\u00e9cris parce qu\u2019ils ont laiss\u00e9 en moi leur marque ind\u00e9l\u00e9bile et que la trace en est l\u2019\u00e9criture\u00a0: leur souvenir est mort \u00e0 l\u2019\u00e9criture; l\u2019\u00e9criture est le souvenir de leur mort et l\u2019affirmation de ma vie (Perec, 1975, 64).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9criture chez Perec reste \u00e0 la lisi\u00e8re du dicible et pr\u00e9f\u00e8re la critique minutieuse \u00e0 l\u2019affirmation des souvenirs d\u2019enfance<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Dans <em>De l\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, Freud soutien que les souvenirs d\u2019enfance les plus lointains ne sont pas \u00e0 la disposition de la conscience. De ce fait, ils sont compens\u00e9s par des transferts et des r\u00eaves. Ces souvenirs sont alors inscrits dans la m\u00e9moire sous forme de bribes ou de traces inaccessibles. Il pr\u00e9cise que \u00ab les plus intenses et les plus tenaces de ces souvenirs sont ceux laiss\u00e9s par des processus qui ne sont jamais parvenus \u00e0 la conscience.\u00a0\u00bb (Freud, 1920, 30).<\/span>. D\u2019apr\u00e8s Philippe Lejeune, \u00ab\u00a0l\u2019accent principal [de ce r\u00e9cit] se trouve mis sur les recherches qu\u2019effectue le moi pr\u00e9sent autant que sur l\u2019histoire du moi pass\u00e9. C\u2019est un r\u00e9cit dont le but est de dissoudre le souvenir-\u00e9cran, de vaincre son opacit\u00e9\u00a0\u00bb (Lejeune, 1991,76).<\/p>\n<p>Un r\u00e9cit de fiction, r\u00e9dig\u00e9 en italique, et intercal\u00e9 avec le r\u00e9cit personnel, repr\u00e9sente le miroir bris\u00e9 sur lequel l\u2019enfance prend une dimension mythologique, une sorte de souvenir-\u00e9cran qui sert de barri\u00e8re au v\u00e9ritable traumatisme de l\u2019enfance. L\u2019indicible est compens\u00e9 par ce r\u00e9cit, de l\u2019\u00eele de W, un lieu o\u00f9 l\u2019\u00e9criture peut se d\u00e9brider<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Perec pr\u00e9cise dans <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em> qu\u2019il retrouve des dessins qui font partis d\u2019une histoire intitul\u00e9e W. Il aurait dessin\u00e9 et \u00e9crit cette histoire dans l\u2019adolescence.\u00a0 Les dessins repr\u00e9sentent des sportifs d\u00e9sarticul\u00e9s voir d\u00e9membr\u00e9es. Au chapitre II Perec souligne explicitement que\u00a0\u00ab\u00a0 cette histoire s\u2019appelait \u00ab\u00a0W\u00a0\u00bb et qu\u2019elle \u00e9tait, d\u2019une certaine fa\u00e7on, sinon l\u2019histoire, du moins une histoire de mon enfance\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 18).<\/span>.\u00a0<em>W ou le souvenir d\u2019enfance <\/em>est, par cons\u00e9quent, un r\u00e9cit en marge des genres, en raison de son espace entrecrois\u00e9 et bipartite dans lequel \u00e9voluent trois narrateurs diff\u00e9rents<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Le texte (constitu\u00e9 de deux r\u00e9cits en deux parties) est narr\u00e9, dans la premi\u00e8re partie, par Gaspard Winckler, un personnage-narrateur homodi\u00e9g\u00e9tique et par un narrateur autodi\u00e9g\u00e9tique. Dans la seconde, Gaspard W est remplac\u00e9 par un narrateur\u00a0 h\u00e9t\u00e9rodi\u00e9g\u00e9tique \u00e0 point de vue omniscient alors que le narrateur autodi\u00e9g\u00e9tique demeure.<\/span>. En effet, Philippe Lejeune constate la singularit\u00e9 de cette \u0153uvre biface\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em> pr\u00e9sente deux d\u00e9viations, l\u2019une assez originale \u2013 c\u2019est ce que j\u2019appellerai l\u2019autobiographie critique; l\u2019autre rarissime, l\u2019id\u00e9e d\u2019int\u00e9grer dans un m\u00eame livre des composantes de ce que j\u2019ai appel\u00e9 l\u2019\u00ab\u00a0espace autobiographique\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019autobiographie et la fiction (Lejeune, 1991, 74). \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le r\u00e9cit de fiction qui ouvre la premi\u00e8re partie est narr\u00e9 par Gaspard Winckler, un d\u00e9serteur fran\u00e7ais qui habite en Allemagne sous une fausse identit\u00e9. Un jour, un homme nomm\u00e9 Otto Apfelstahl lui annonce que son homonyme, un enfant sourd-muet et autiste, a disparu lors d\u2019un voyage en bateau autour du monde qui devait aider \u00e0 sa gu\u00e9rison, aux alentours de La Terre de Feu. Il lui propose une mission, celle de sauver cet enfant et de se rendre \u00e0 l\u2019endroit de sa disparition. Gaspard Winckler accepte.<\/p>\n<p>Altern\u00e9 \u00e0 ce d\u00e9but de fiction, le second r\u00e9cit commence par un constat singulier\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas de souvenir d\u2019enfance.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 17). C\u2019est justement le manque des souvenirs qui engendre une recherche orient\u00e9e davantage sur le n\u00e9ant \u00e0 reconstituer. Premiers souvenirs de l\u2019\u00e9crivain, construits \u00e0 partir de t\u00e9moignages et de photos jaunies. Les souvenirs ainsi restitu\u00e9s sont continuellement soumis au doute, \u00e0 la r\u00e9futation et aux interpr\u00e9tations multiples, car Perec construit du sens \u00e0 partir de photos jaunies et de t\u00e9moignages \u00e9pars, seuls liens r\u00e9els entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. Tout comme son personnage de la fiction, Gaspard Winckler, le narrateur du r\u00e9cit personnel part \u00e0 la recherche de son homonyme-enfant, non pas dans le pass\u00e9, mais dans l\u2019\u00e9criture, point de d\u00e9part d\u2019une enqu\u00eate introspective.<\/p>\n<p>Ce faisant, l\u2019enfance pour Perec est construite sur le mode de l\u2019entrelacement, de la superposition et de la fracture, mat\u00e9rialis\u00e9e par une \u00e9criture suspendue \u00e0 une activit\u00e9 m\u00e9tar\u00e9flexive qui prime, sans cesse, sur le seul rendu des souvenirs. Lieu \u00e9vanescent et impossible \u00e0 retranscrire par le biais d\u2019une \u00e9criture fluide et lin\u00e9aire, l\u2019enfance tend \u00e0 demeurer une fiction, un r\u00eave et un phantasme qui n\u2019a de sens que d\u2019une mani\u00e8re diffract\u00e9e.<\/p>\n<p>Ainsi, l\u2019\u00e9nonciation semble participer directement, dans <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em>, \u00e0 la suspension des souvenirs. Il s\u2019agira, dans cet article, de retracer les moyens discursifs employ\u00e9s par l\u2019\u00e9crivain pour mettre en relief la diffraction de l\u2019enfance,\u00a0qui ne peut \u00eatre lue que par l\u2019entrelacement. Comme le texte remet en question l\u2019assurance de la m\u00e9moire, lorsqu\u2019il s\u2019agit de se rappeler des \u00e9v\u00e8nements v\u00e9cus dans l\u2019enfance il sera \u00e9galement n\u00e9cessaire de se pencher sur les jeux de miroirs entre les r\u00e9cits.<\/p>\n<h2>Les correspondances \u00e9nonciatives\u00a0: un jeu de miroir d\u00e9routant<\/h2>\n<p>La ressemblance entre les narrateurs de la premi\u00e8re partie de l\u2019\u0153uvre t\u00e9moigne de l\u2019entrelacement entre les volets. Alors que l\u2019incipit de <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em> donne l\u2019impression de lire un r\u00e9cit biographique, la suite contredit rapidement cette hypoth\u00e8se. En effet, le brouillage des pistes \u00e9nonciatives permet au lecteur de saisir l\u2019aspect fictif du texte, puisque les d\u00e9tails de la vie du narrateur homodi\u00e9g\u00e9tique ne correspondent pas \u00e0 la biographie de Perec<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">La fiction, elle-m\u00eame souvenir de l\u2019enfance de Perec retrouv\u00e9, poss\u00e8de \u00e9trangement la structure \u00e9nonciative d\u2019un r\u00e9cit personnel (narrateur homodi\u00e9g\u00e9tique, \u00e9vocation d\u2019un besoin de t\u00e9moignage du pass\u00e9, pr\u00e9sentation de l\u2019identit\u00e9 du personnage). Cependant, la non-correspondance avec la biographie de Perec est rapidement identifi\u00e9e, m\u00eame si certains d\u00e9tails comme le statut d\u2019orphelin du narrateur-personnage rappellent la vie de Perec. Inversement, des \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sents dans le r\u00e9cit d\u2019enfance de Perec \u00e9voque certains d\u00e9tails de la fiction ce qui jette un certain doute sur la validit\u00e9 des souvenirs, d\u00e9j\u00e0 \u00e9corch\u00e9s par le temps et une m\u00e9moire d\u00e9faillante. Une interd\u00e9pendance avec les deux r\u00e9cits se met en place et cr\u00e9e une sorte de mise en abyme puisque les reflets de la fiction sont perceptible dans l\u2019\u00e9criture personnelle et vice-versa.<\/span>. D\u2019ailleurs, chaque souvenir qui y est \u00e9voqu\u00e9 trouve un \u00e9cho effectif dans le second r\u00e9cit (celui narr\u00e9 par Gaspard Winckler). Il peut \u00eatre d\u2019ordre th\u00e9matique, \u00e9nonciatif, alphab\u00e9tique ou encore num\u00e9rique. Le <em>je <\/em>narrant est \u00e9galement l\u2019alter ego de Gaspard et, par cons\u00e9quent, il remet en question la transparence des souvenirs d\u2019enfance qui semblent d\u00e9pendre intiment du texte fictionnel, ant\u00e9rieurement \u00e9crit par l\u2019\u00e9crivain<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Un simple survol des premiers chapitres de fiction suffit \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la pr\u00e9sence abondante du pronom personnel de la premi\u00e8re personne du singulier et de ses avatars toniques, atones ou encore possessifs\u00a0: \u00ab\u00a0cette lettre me fit peur\u00a0 \u00bb, \u00ab\u00a0 ma premi\u00e8re id\u00e9e fut \u00bb, \u00ab je parvins \u00e0 ma\u00eetriser mes craintes \u00bb et \u00ab j\u2019avais \u00e9t\u00e9 un soldat d\u00e9serteur\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 20). Ces exemples rappellent l\u2019omnipr\u00e9sence du d\u00e9ictique subjectif dans le r\u00e9cit d\u2019enfance. <\/span>.<\/p>\n<p>Les deux volets sont interrompus par une page blanche avec, dans son tiers sup\u00e9rieur, trois points de suspension. Cette page partage les r\u00e9cits en deux parties\u00a0: d\u00e8s lors, des modifications affectent, non seulement la structure du texte (l\u2019ordre des deux r\u00e9cits s\u2019en trouve invers\u00e9), mais \u00e9galement celle de la narration. La narration se transforme\u00a0: Gaspard Winckler disparait au profit d\u2019une voix anonyme et omnisciente qui d\u00e9crit l\u2019\u00eele W et insiste progressivement sur son syst\u00e8me social dirig\u00e9 par un sport implacable et inhumain. Le nouveau narrateur omniscient traite pourtant d\u2019un lieu \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, l\u2019\u00eele W, proche de La Terre de Feu, dans laquelle une soci\u00e9t\u00e9 cruelle et r\u00e9gie par le sport est d\u00e9crite au lecteur. Puis, c\u2019est au tour du r\u00e9cit d\u2019enfance de se modifier apr\u00e8s la fission due \u00e0 la page blanche. Il d\u00e9bute par un \u00e9nonc\u00e9 aux antipodes de la phrase liminaire du premier chapitre autobiographique\u00a0: \u00ab\u00a0D\u00e9sormais, les souvenirs existent, fugaces ou tenaces, futiles ou pesants, mais rien ne les rassemble.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 97) L\u2019\u00e9crivain abandonne aussi le syst\u00e8me des notes qui domine les premiers souvenirs et leur pr\u00e9f\u00e8re une \u00e9criture plus fluide, mais dans laquelle s\u2019introduisent, cette fois, directement greff\u00e9s \u00e0 la chair des souvenirs, des \u00e9l\u00e9ments digressifs ancr\u00e9s dans le pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9criture. D\u2019un point de vue temporel, des similitudes singuli\u00e8res s\u2019instaurent \u00e9galement entre la fiction et le r\u00e9cit d\u2019enfance. L\u2019absence de rep\u00e8res chronologiques dans le r\u00e9cit de fiction fait \u00e9cho au manque d\u2019ancrage temporel des premiers souvenirs, suspendus dans un hors temps fant\u00f4me.<\/p>\n<p>Des r\u00e9seaux d\u2019entrecroisements de plus en plus complexes se mettent en place au fur et \u00e0 mesure de l\u2019\u00e9criture. Ainsi, les \u00e9chos que tisse la fiction avec le r\u00e9cit d\u2019enfance et vice-versa finissent par former une sorte de l\u00e9gende du texte dans laquelle l\u2019enfance ne peut se lire que dans les m\u00e9andres de la fiction. Un jeu de miroir se met en place et pose les enjeux de l\u2019\u00e9criture personnelle de Perec. Un autre r\u00e9seau d\u2019entrelacement est perceptible entre la premi\u00e8re et la deuxi\u00e8me partie du r\u00e9cit d\u2019enfance. En effet, le souvenir de la s\u00e9paration avec la m\u00e8re est repris dans la deuxi\u00e8me partie de l\u2019\u0153uvre et semble repr\u00e9senter une sorte de pierre angulaire des enjeux de l\u2019enfance pour Perec. Il est int\u00e9ressant de voir comment ce souvenir \u00e9volue d\u2019une version \u00e0 une autre et comment le <em>je<\/em> narrant le commente.<\/p>\n<p>Le destin des parents de l\u2019\u00e9crivain est influenc\u00e9 par la Seconde Guerre mondiale\u00a0: la guerre emporte d\u2019abord son p\u00e8re lorsqu\u2019il a quatre ans; puis, il quitte sa m\u00e8re \u00e0 la gare de Lyon, lorsqu\u2019elle le confia \u00e0 un convoi de la Croix Rouge pour qu\u2019il \u00e9chappe aux rafles allemandes. Le dernier souvenir de Perec concernant sa m\u00e8re est \u00e9voqu\u00e9 \u00e0 trois reprises, rattach\u00e9 au motif de la suspension et de la cassure\u00a0: \u00ab\u00a0Un triple trait parcourt ce souvenir\u00a0: parachute, bandage herniaire, cela tient de la suspension, du soutien, presque de la proth\u00e8se.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 81). Cependant, l\u2019\u00e9vocation de ce d\u00e9part ne correspond pas vraiment \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, car d\u2019apr\u00e8s le t\u00e9moignage de sa tante, il \u00ab\u00a0n\u2019avai[t] pas le bras en \u00e9charpe [\u2026]. C\u2019est en tant que \u201cfils de tu\u00e9\u201d, \u201corphelin de guerre\u201d, que la Croix-Rouge, tout \u00e0 fait r\u00e9glementaire, [l] e convoyait\u00a0\u00bb (Perec, 1974, 80). Ce souvenir refait surface dans la seconde partie, d\u00e9montrant alors son caract\u00e8re symbolique et fabul\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Comme pour le bras en \u00e9charpe de la gare de Lyon, je vois bien ce que pouvait remplacer ces fractures \u00e9minemment r\u00e9parables qu\u2019une immobilisation temporaire suffisait \u00e0 r\u00e9duire, m\u00eame si la m\u00e9taphore, aujourd\u2019hui, me semble inop\u00e9rante pour d\u00e9crire ce qui pr\u00e9cis\u00e9ment avait \u00e9t\u00e9 cass\u00e9 et qu\u2019il \u00e9tait sans doute vain d\u2019esp\u00e9rer enfermer dans le simulacre d\u2019un membre fant\u00f4me. Plus simplement, ces th\u00e9rapeutiques imaginaires, moins contraignantes que tutoriales, ces points de suspension, d\u00e9signaient des douleurs nommables (Perec, 1975, 114).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le souvenir du d\u00e9part se trouve expliqu\u00e9 \u00e0 post\u00e9riori et rattach\u00e9 \u00e0 des souvenirs dans lesquels il s\u2019est fractur\u00e9 un\u00a0membre. \u00ab\u00a0Membre\u00a0\u00bb est \u00e0 prendre dans un sens polys\u00e9mique et homophonique\u00a0: comme partie du corps et comme membre de la famille. La m\u00e9taphore expose l\u2019impossibilit\u00e9 de r\u00e9parer ni les os cass\u00e9s, ni une famille bris\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019expression \u00ab\u00a0th\u00e9rapeutiques imaginaires\u00a0\u00bb confirme l\u2019aspect fabul\u00e9 du souvenir. L\u2019\u00e9crivain souligne explicitement les d\u00e9faillances de sa m\u00e9moire et les interpr\u00e8te comme des souvenirs-\u00e9crans qui viennent gu\u00e9rir des cicatrices invisibles li\u00e9es \u00e0 la perte de ses parents<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">La fabulation qui entoure les souvenirs douloureux r\u00e9v\u00e8le bien plus que le simple rendu de l\u2019\u00e9v\u00e8nement pass\u00e9. L\u2019adverbe d\u00e9ictique \u00ab\u00a0aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb confirme une volont\u00e9 d\u2019ancrer le pass\u00e9 dans le pr\u00e9sent pour lui donner une forme concr\u00e8te, non pas gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9moire mais \u00e0 l\u2019\u00e9criture, v\u00e9ritable arme cognitive rassurante. <\/span>. En effet, le r\u00e9cit d\u2019enfance semble attacher plus d\u2019importance au processus scriptural qui rapporte les souvenirs qu\u2019\u00e0 la v\u00e9ridicit\u00e9 de ces derniers. D\u2019ailleurs, en niant l\u2019existence m\u00eame de ces souvenirs (voir ci-haut),\u00a0l\u2019\u00e9crivain sugg\u00e8re d\u00e9j\u00e0 une strat\u00e9gie de contournement et de d\u00e9viation qui se manifeste notamment dans une \u00e9nonciation o\u00f9 le <em>je<\/em> narrant supplante le <em>je<\/em> narr\u00e9, dans une sorte de jeu d\u2019embuscade complexe. Ce retrait progressif des souvenirs d\u2019enfance est compens\u00e9 par la mise en avant d\u2019une volont\u00e9 m\u00e9tar\u00e9flexive orient\u00e9e vers le langage et les signes qui, pour l\u2019\u00e9crivain, poss\u00e8dent une place privil\u00e9gi\u00e9e.<\/p>\n<h2>Une enfance retrouv\u00e9e par l\u2019activit\u00e9 m\u00e9tar\u00e9flexive<\/h2>\n<p>Construit sur le mode de l\u2019enchev\u00eatrement, de la superposition et de la modification progressive des souvenirs et de l\u2019\u00e9criture, le retour sur l\u2019enfance se transforme rapidement en une r\u00e9flexion m\u00e9talitt\u00e9raire, voire m\u00e9tam\u00e9morielle, sur les pouvoirs germinatifs du langage. De ce fait, Perec innove le pacte autobiographique tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 explicit\u00e9 par Philippe Lejeune\u00a0et qui le d\u00e9finit comme\u00a0: \u00ab\u00a0un r\u00e9cit r\u00e9trospectif en prose qu\u2019une personne r\u00e9elle fait de sa propre existence, lorsqu\u2019elle met l\u2019accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l\u2019histoire de sa personnalit\u00e9\u00a0\u00bb (Lejeune, 1975, 13).<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9crivain oriente ce pacte sur les activit\u00e9s du <em>je<\/em> narrant plut\u00f4t que sur le je narr\u00e9, ce qui rel\u00e8gue le r\u00e9cit du pass\u00e9 au second plan de l\u2019\u00e9criture. Dans les chapitres du r\u00e9cit d\u2019enfance par exemple, il est facile de constater un d\u00e9s\u00e9quilibre volum\u00e9trique entre les phrases d\u00e9di\u00e9es aux souvenirs propres et celles consacr\u00e9es aux associations<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\"> Perec construit la description des souvenirs \u00e0 partir d\u2019un jeu d\u2019associations atypique. Il s\u2019agit de greffer au r\u00e9cit du souvenir des impressions ou des commentaires sous la forme d\u2019un m\u00e9tadiscours. <\/span> ou aux r\u00e9flexions qu\u2019ils d\u00e9clenchent. Deux souvenirs montrent cette in\u00e9galit\u00e9 par un va-et-vient entre les d\u00e9faillances de la m\u00e9moire et l\u2019assurance de l\u2019\u00e9criture. Le premier \u00e9voque le d\u00e9chiffrement d\u2019un signe ou d\u2019une lettre (cens\u00e9 repr\u00e9senter le premier souvenir de Perec-enfant) et le deuxi\u00e8me celui de la lettre X, souvenir qui a vu le jour suite \u00e0 l\u2019observation d\u2019un chevalet sur lequel un vieil homme sciait du bois au chapitre\u00a0XV.<\/p>\n<p>Le d\u00e9chiffrement d\u2019une lettre qui pourrait \u00eatre h\u00e9bra\u00efque par l\u2019\u00e9crivain au chapitre\u00a0IV repr\u00e9sente la premi\u00e8re pierre qui compose l\u2019\u00e9difice narratif de l\u2019\u0153uvre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le premier souvenir aurait pour cadre l\u2019arri\u00e8re boutique de ma grand-m\u00e8re. J\u2019ai trois ans. Je suis assis au centre de la pi\u00e8ce, au milieu des journaux yiddish \u00e9parpill\u00e9s. Le cercle de la famille m\u2019entoure compl\u00e8tement [\u2026] toute la famille, la totalit\u00e9, l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de la famille est l\u00e0, r\u00e9unie autour de l\u2019enfant qui vient de na\u00eetre (n\u2019ai-je pourtant pas dit il y a un instant que j\u2019avais trois ans?), comme un rempart infranchissable. Tout le monde s\u2019extasie devant le fait que j\u2019ai d\u00e9sign\u00e9 une lettre h\u00e9bra\u00efque en l\u2019identifiant\u00a0: le signe aurait eu la forme d\u2019un carr\u00e9 ouvert \u00e0 son angle inf\u00e9rieur [\u2026] et son nom aurait \u00e9t\u00e9 gammeth ou gammel. La sc\u00e8ne tout enti\u00e8re, par son th\u00e8me, sa douceur, sa lumi\u00e8re, ressemble pour moi \u00e0 un tableau, peut-\u00eatre de Rembrandt ou peut-\u00eatre invent\u00e9, qui se nommerait \u00ab\u00a0J\u00e9sus en face des Docteurs\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 26-27).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cet extrait, la pr\u00e9sence massive du <em>je <\/em>qui est le plus souvent le sujet de verbes conjugu\u00e9s au pr\u00e9sent, se rapporte soit \u00e0 l\u2019activit\u00e9 m\u00e9morielle (\u00ab\u00a0J\u2019ai trois ans. Je suis assis\u00a0\u00bb) soit \u00e0 l\u2019activit\u00e9 narratoriale charg\u00e9e de la retranscription du souvenir (\u00ab\u00a0n\u2019ai-je pourtant pas dit il y a un instant que j\u2019avais trois ans?\u00a0\u00bb). Le <em>moi<\/em> subsistant est bien celui de l\u2019\u00e9crivain adulte, dont l\u2019activit\u00e9 m\u00e9tar\u00e9flexive prime sur le rendu du souvenir<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">En t\u00e9moignent encore les notes en bas de page, ajout\u00e9es \u00e0 la fin du chapitre qui remettent en question l\u2019existence m\u00eame de la lettre d\u00e9chiffr\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est ce surcro\u00eet de pr\u00e9cision qui suffit \u00e0 ruiner le souvenir ou en tout cas le charge d\u2019une lettre qu\u2019il n\u2019avait pas [\u2026]\u00a0\u00bb (Perec, 1975,\u00a0 27). <\/span>. La lettre pr\u00e9tendue h\u00e9bra\u00efque passe \u00e0 l\u2019arri\u00e8re plan de l\u2019\u00e9nonciation par son caract\u00e8re instable et fabul\u00e9. Le jeu d\u2019associations mis en place par l\u2019\u00e9crivain dans le r\u00e9cit du souvenir pr\u00e9vaut sur la lettre qui devient r\u00e9versible.<\/p>\n<p>Un autre passage fait \u00e9cho \u00e0 ce signe, cette fois-ci par une r\u00e9flexion autour de la lettre X, appr\u00e9hend\u00e9e tant dans son signifiant graphique que sonore, puis dans son signifi\u00e9. Perec y adjoint une symbolique personnelle, r\u00e9sultat de diverses d\u00e9viations g\u00e9om\u00e9triques que l\u2019\u00e9crivain fait subir \u00e0 la lettre. Dans l\u2019extrait suivant, il est int\u00e9ressant de voir comment la typographie et le choix des temps verbaux participent \u00e0 la mise en retrait du souvenir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 de la villa, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route, il y avait une ferme \u2013 c\u2019est aujourd\u2019hui une fabrique de bibelots en mati\u00e8re plastique \u2013 occup\u00e9e par un vieil homme aux moustaches grises, porteur de chemises sans col (ces chemises sans col qu\u2019Orson Welles aime faire porter \u00e0 Akim Tamiroff et qui \u00e9voquent toujours pour moi la dignit\u00e9 perdue des apatrides ou l\u2019orgueil humili\u00e9 des grands-ducs devenus frotteurs) et dont je garde un souvenir net\u00a0: il sciait son bois sur un chevalet form\u00e9 de deux croix parall\u00e8les, prenant appui sur l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de leurs deux montants de mani\u00e8re \u00e0 former cette figure en X que l\u2019on appelle \u00ab\u00a0Croix de Saint Andr\u00e9\u00a0\u00bb. (Perec, 1975,109)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce paragraphe, constitu\u00e9 d\u2019une seule phrase en escaliers irr\u00e9guliers (puisqu\u2019interrompus par des commentaires de l\u2019auteur qui livre les libres associations que le souvenir lui inspire) entrelace des strates chronologiques diff\u00e9rentes. En effet, l\u2019imparfait, temps strict du passage c\u00f4toie un pr\u00e9sent contemporain de l\u2019\u00e9nonciation qui s\u2019affiche dans le d\u00e9ictique <em>aujourd\u2019hui. <\/em>La di\u00e9g\u00e8se s\u2019en trouve interrompue, car la narration r\u00e9trospective est frein\u00e9e par la forte contemporan\u00e9it\u00e9 de ces d\u00e9crochages temporels. De plus, le pr\u00e9sent gnomique ou de v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale dans les phrases\u00a0: \u00ab\u00a0dont je garde un souvenir net; cette figure en X que l\u2019on appelle\u00a0\u00bb ainsi que les participes pr\u00e9sents et les infinitifs contribuent \u00e0 dissimuler le temps historique dans une narration atemporelle. Les interf\u00e9rences temporelles, associ\u00e9es \u00e0 une ponctuation qui isole les diff\u00e9rents segments gr\u00e2ce aux tirets cadratin, aux parenth\u00e8ses ou encore aux guillemets, permettent d\u2019unir le pass\u00e9 au pr\u00e9sent. Il semble alors que les souvenirs ne peuvent prendre corps qu\u2019avec les ajouts qui, paradoxalement, les retranchent dans un espace-temps non plus temporel, mais narratif. L\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 \u00e9nonciative atteint son paroxysme, un paragraphe plus loin\u00a0lorsque Perec \u00e9voque les diff\u00e9rentes variations que lui inspire la lettre X\u00a0du chevalet\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] point de d\u00e9part d\u2019une g\u00e9om\u00e9trie fantasmatique dont le V d\u00e9doubl\u00e9 constitue la figure de base dont les enchev\u00eatrements multiples tracent les symboles majeurs de l\u2019histoire de mon enfance\u00a0: deux V accol\u00e9s par leur pointes dessinent un X; en prolongeant les branches du X par des segments \u00e9gaux et perpendiculaires, on obtient une croix gamm\u00e9e elle-m\u00eame facilement d\u00e9composable par une rotation de 90\u00b0 d\u2019un des segments [\u2026]; la superposition de deux V t\u00eate \u2014 B\u00eache aboutit \u00e0 une figure (XX) dont il suffit de r\u00e9unir horizontalement les branches pour obtenir une \u00e9toile juive. (Perec, 1975, 110).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le texte progresse par ajouts et insertions d\u2019\u00e9l\u00e9ments entre parenth\u00e8ses tout comme le r\u00e9cit du premier souvenir. Il contient m\u00eame sa propre l\u00e9gende dont le \u00ab\u00a0V d\u00e9doubl\u00e9\u00a0\u00bb repr\u00e9sente la figure de base. Le pr\u00e9sent contemporain au moment de l\u2019\u00e9nonciation ainsi que les formes verbales dites atemporelles (participe pass\u00e9 et pr\u00e9sent), suspendent la narration du souvenir commenc\u00e9e au paragraphe pr\u00e9c\u00e9dent. Elles ouvrent un espace o\u00f9 les signes font partie d\u2019une g\u00e9ographie personnelle, dans laquelle une croix gamm\u00e9e est capable de se transformer en \u00e9toile de David. De cette superposition scripturale nait, une sorte de revanche des signes sur l\u2019histoire et sur le pass\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">L\u2019enfance de l\u2019\u00e9crivain a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la guerre et par la d\u00e9portation de sa m\u00e8re \u00e0 Auschwitz. La m\u00e9tamorphose de la croix gamm\u00e9e en \u00e9toile juive symbolise une sorte de vengeance\u00a0: Perec souligne la r\u00e9versibilit\u00e9 des signes et montre, par la m\u00eame occasion l\u2019impossibilit\u00e9 de les circonscrire dans un signifi\u00e9 unique et univoque. <\/span>.<\/p>\n<h2>Les ponts s\u00e9mantiques<\/h2>\n<p>Perec diss\u00e9mine, au sein de la fiction, des indices faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 son pass\u00e9 et \u00e0 certains \u00e9v\u00e8nements de son enfance. Les \u00e9chos les plus significatifs s\u2019\u00e9laborent avec la deuxi\u00e8me partie fictive de l\u2019\u0153uvre, mais commencent \u00e0 se mettre en place d\u00e8s les premiers chapitres. Un extrait du r\u00e9cit personnel montre clairement que la fiction sert de pivot central aux souvenirs d\u2019enfance\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ils [les souvenirs] sont comme cette \u00e9criture non li\u00e9e, faites de lettres isol\u00e9es, incapables de se souder entre elles pour former un mot, qui fut la mienne jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-sept ou dix-huit ans, o\u00f9 comme ces dessins dissoci\u00e9s, disloqu\u00e9s [\u2026]\u00a0: personnages que rien ne rattachait au sol qui \u00e9tait cens\u00e9 les supporter, navires dont les voilures ne tenaient pas au m\u00e2ts, ni les m\u00e2ts \u00e0 la coque, machines de guerre, engins de mort [\u2026] les jambes des athl\u00e8tes \u00e9taient s\u00e9par\u00e9es des troncs, les bras s\u00e9par\u00e9s des torses, les mains n\u2019assuraient aucune prise. (Perec, 1975, 97)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9vocation des athl\u00e8tes n\u2019est pas sans rappeler les sportifs d\u00e9crits dans la fiction<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">La violence des activit\u00e9s sportives\u00a0 sur W est pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme et atteint un degr\u00e9 de violence extr\u00eame\u00a0: \u00ab Les lois du sport sont des lois dures et la vie W les aggrave encore \u00bb<em>. <\/em>(Perec, 1975, 147) les athl\u00e8tes s\u2019infligent\u00a0coups et blessures,\u00a0 telles que \u00ab la strangulation, la morsure, l\u2019uppercut, le coup du lapin \u00bb. (Perec, 1975, 170). Le volet fictif semble agir comme une sorte de purgatoire dans lequel l\u2019\u00e9criture subit les souffrances inexprim\u00e9es du r\u00e9cit personnel. <\/span>. Le r\u00e9cit de fiction de la deuxi\u00e8me partie s\u2019inspire des dessins qui constituent une histoire intitul\u00e9e W, que l\u2019\u00e9crivain avait \u00e9labor\u00e9 dans son enfance. Ils sont plac\u00e9s sous le signe de la brisure et de la dislocation. Le narrateur h\u00e9t\u00e9rodi\u00e9g\u00e9tique qui succ\u00e8de \u00e0 Gaspard W. d\u00e9crit d\u2019une \u00eele sauvage sur laquelle une soci\u00e9t\u00e9 aurait fond\u00e9 un syst\u00e8me tyrannique et r\u00e9pressif. Les motifs de la cassure sont r\u00e9investis\u00a0: la soci\u00e9t\u00e9 W brise toute dignit\u00e9 humaine. Sous le pr\u00e9texte du sport, les habitants de W deviennent les prisonniers d\u2019un monde o\u00f9 les r\u00e8gles sont arbitraires, injustes et changeantes. Le r\u00e9cit de l\u2019\u00eele W trouve des correspondances multiples avec le r\u00e9cit d\u2019enfance. Les diverses humiliations subies par les athl\u00e8tes par exemple renvoient \u00e0 certaines situations dans lesquelles le <em>je <\/em>du r\u00e9cit personnel dit avoir ressenti un sentiment d\u2019injustice. Par exemple, l\u2019\u00e9crivain est \u00e9cart\u00e9 d\u2019un jeu de bataille naval<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Au chapitre XVII, le cousin de Perec nomm\u00e9 Robert, \u00e9carte le jeune Perec d\u2019un jeu\u00a0: \u00ab\u00a0ils refus\u00e8rent d\u2019embl\u00e9e de m\u2019associer \u00e0 leur partie, affirmant que j\u2019\u00e9tais trop petit pour en comprendre le m\u00e9canisme, ce qui m\u2019humilia beaucoup\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 122). D\u2019autres punitions injustifi\u00e9es viennent \u00e9galement ponctuer le pass\u00e9 du<em> je<\/em> narr\u00e9. Ainsi, le jeune \u00e9crivain se voit retirer une m\u00e9daille \u00e0 cause d\u2019un incident involontaire o\u00f9 il blesse une petite fille: \u00ab\u00a0Pour tous mes camarades, et surtout pour moi-m\u00eame, cette piq\u00fbre fut la <em>preuve <\/em>que j\u2019avais enferm\u00e9 la petite fille\u00a0: c\u2019\u00e9tait le Bon Dieu qui m\u2019avait puni.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 175) <\/span>, sous pr\u00e9texte de son jeune \u00e2ge par rapport aux autres enfants.<\/p>\n<p>La violence des punitions ou des sanctions est beaucoup plus amplifi\u00e9e dans la fiction. Des sc\u00e8nes de rixes ponctuent les \u00e9preuves sportives\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est ainsi que l\u2019on a d\u2019abord tol\u00e9r\u00e9 le croche-pied, puis, d\u2019une mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, toutes les man\u0153uvres ayant pour but de faire perdre l\u2019\u00e9quilibre \u00e0 un concurrent.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 170). Perec pousse \u00e0 son paroxysme la description des divers s\u00e9vices corporels, plac\u00e9s sous le signe d\u2019une \u00e9criture objective et scientifique, notamment par un emploi r\u00e9current des tournures impersonnelles et des verbes \u00e0 l\u2019infinitif. Le pronom ind\u00e9fini \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb, utilis\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re it\u00e9rative, repr\u00e9sente une sorte de doxa qui valide la description dysphorique d\u2019un syst\u00e8me pourtant inadmissible. La fiction est le lieu d\u2019une sorte de lib\u00e9ration du langage et des mots comme si la douleur et l\u2019affect quasi absent du r\u00e9cit personnel trouvaient une sorte de compensation dans l\u2019\u00e9criture du r\u00e9cit imaginaire qui lui, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9crire la souffrance des sportifs.<\/p>\n<p>La description d\u2019apparence objective du syst\u00e8me tortionnaire se poursuit par l\u2019\u00e9vocation de la destruction des \u00e9l\u00e9ments f\u00e9d\u00e9rateurs de toute soci\u00e9t\u00e9 humaine, \u00e0 savoir la notion de cellule familiale et d\u2019identit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les novices n\u2019ont pas de nom. On les appelle \u00ab\u00a0novice\u00a0\u00bb. On les reconnait \u00e0 ce qu\u2019ils n\u2019ont pas de W sur le dos de leurs surv\u00eatements, mais un large triangle d\u2019\u00e9toffe blanche, cousu la pointe vers le bas.\u00a0\u00a0 (Perec, 1975, 134)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les novices sont reconnaissables par un signe distinctif qui repr\u00e9sente leur statut social. Ils sont par cons\u00e9quent anonymes et n\u2019ont aucune identit\u00e9 individuelle. Sur W, l\u2019effacement identitaire commence d\u00e8s la conception m\u00eame des enfants.<\/p>\n<p>En effet, les habitants de l\u2019\u00eele ont cr\u00e9\u00e9 une \u00e9preuve sportive particuli\u00e8rement violente\u00a0nomm\u00e9e\u00a0: les Atlantiades. Les femmes, d\u2019habitude enferm\u00e9es dans des gyn\u00e9c\u00e9es o\u00f9 elles s\u2019occupent d\u2019enfants, se retrouvent jet\u00e9es dans une sorte d\u2019ar\u00e8ne o\u00f9 elles se font violer par les athl\u00e8tes les plus performants. Cette \u00e9preuve rappelle, selon Montfrans\u00a0: \u00ab\u00a0des efforts nazis pour am\u00e9liorer la race humaine, d\u2019une part par l\u2019\u00e9limination des femmes et des nouveau-n\u00e9s des races inf\u00e9rieures, d\u2019autres part par des op\u00e9rations aberrantes telles que l\u2019organisation <em>Lebensborn<\/em>.\u00a0\u00bb (Montfrans, 1999, 236). L\u2019\u00e9vocation de l\u2019id\u00e9ologie nazie est bien pr\u00e9sente dans la fiction, mais elle la parcourt en filigrane, sans jamais directement y faire allusion. Les enfants engendr\u00e9s de cette mani\u00e8re bestiale et inhumaine sont des orphelins, qui ne connaitront jamais leurs parents et surtout, n\u2019auront jamais d\u2019identit\u00e9 propre. Perec d\u00e9truit les racines m\u00eames de chaque individu naissant sur W.<\/p>\n<p>La violence d\u00e9crite dans les Atlantiades n\u2019est qu\u2019un pr\u00e9lude \u00e0 la description du syst\u00e8me implacable de l\u2019\u00eele W. Ce dernier prend l\u2019allure, \u00e0 la fin de l\u2019\u0153uvre, de v\u00e9ritables camps de morts\u00a0: les athl\u00e8tes y sont d\u00e9shumanis\u00e9s, trait\u00e9s comme des marchandises. Le sport se transforme en torture et l\u2019athl\u00e8te devient un \u00eatre conditionn\u00e9 par des lois qui n\u2019ont plus aucun sens. L\u2019\u00eele devient un camp de concentration\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai oubli\u00e9 les raisons qui, \u00e0 douze ans, m\u2019ont fait choisir la Terre de Feu pour y installer W\u00a0: les fascistes de Pinochet se sont charg\u00e9s de donner \u00e0 mon fantasme une ultime r\u00e9sonnance\u00a0: plusieurs \u00eelots de la Terre de Feu sont aujourd\u2019hui des camps de d\u00e9portation. (Perec, 1975, 222)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce passage final, l\u2019histoire personnelle de l\u2019\u00e9crivain, incarn\u00e9e par l\u2019histoire W, rejoint, dans un mouvement quasi naturel, l\u2019histoire collective de la Seconde Guerre mondiale. Les \u00ab\u00a0camps de d\u00e9portation\u00a0\u00bb jamais explicitement \u00e9voqu\u00e9s dans la fiction sont pourtant pr\u00e9sents obliquement \u00e0 travers le syst\u00e8me concentrationnaire de la soci\u00e9t\u00e9 W. Si la m\u00e9moire de Perec ne pouvait rendre compte de la signification du phantasme olympique, l\u2019histoire s\u2019est appliqu\u00e9e \u00e0 lui en donner les tenants et les aboutissants.<\/p>\n<p>En effet, l\u2019histoire personnelle de Perec reste prisonni\u00e8re des non-dits et des silences de sa famille particuli\u00e8rement \u00e9loquents. Tout comme les enfants de W, Perec demeure fig\u00e9 dans un monde qui le d\u00e9passe et duquel il ne sait presque rien. Cet extrait de la fiction fait \u00e9chos \u00e0 un passage de l\u2019autobiographie critique (que nous citerons plus loin).<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019enfant W ignore presque tout du monde o\u00f9 il va vivre. Pendant les quatorze premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, on l\u2019a pour ainsi dire laiss\u00e9 aller \u00e0 sa guise, sans chercher \u00e0 lui inculquer aucune des valeurs traditionnelles de la soci\u00e9t\u00e9 W\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 187)<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-15\">15<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-15\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\">Cet extrait fait \u00e9cho \u00e0 l\u2019extrait suivant du r\u00e9cit d\u2019enfance\u00a0: \u00ab\u00a0Du monde ext\u00e9rieur je ne savais rien, sinon qu\u2019il y avait la guerre et \u00e0 cause de la guerre, des r\u00e9fugi\u00e9s [\u2026] (Perec, 1975, 122) <\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les quatorze ann\u00e9es \u00e9voqu\u00e9es dans la fiction, pendant lesquelles les enfants de W sont coup\u00e9s du monde, font \u00e9chos au pass\u00e9 du\u00a0 <em>je<\/em> narr\u00e9, p\u00e9riode sans souvenirs pr\u00e9cis et rest\u00e9e en suspension dans un hors temps fictif. \u00ab\u00a0Les valeurs traditionnelles\u00a0\u00bb inexistantes\u00a0se r\u00e9f\u00e8rent, quant \u00e0 elles, au statut particulier de Perec, pour qui la jud\u00e9it\u00e9 devait \u00eatre dissimul\u00e9e pendant la guerre<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-16\">16<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-16\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\">D\u2019ailleurs, cette confusion entre identit\u00e9 juive et chr\u00e9tienne est pr\u00e9sente d\u00e8s les premiers souvenirs\u00a0: \u00ab\u00a0 un de mes jeux consistait \u00e0 d\u00e9chiffrer, avec Fanny, des lettres dans les journaux, non pas yiddish, mais fran\u00e7ais\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 28). Puis, elle continue dans la deuxi\u00e8me partie de l\u2019autobiographie\u00a0:\u00a0\u00ab Je ne sais pas comment se fit mon \u00e9ducation religieuse et j\u2019ai tout oubli\u00e9 du cat\u00e9chisme qu\u2019on m\u2019inculqua, sinon que je m\u2019y appliquais avec une ferveur et une d\u00e9votion exag\u00e9r\u00e9es.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 130) <\/span>.<\/p>\n<h2>L\u2019entrelacement des strates temporelles<\/h2>\n<p>Le r\u00e9cit d\u2019enfance entend restituer les souvenirs du pass\u00e9. Or, comme le souligne Philippe Lejeune\u00a0: \u00ab\u00a0Supposer un pass\u00e9 en soi c\u2019est le couper du pr\u00e9sent et s\u2019exposer \u00e0 ne pouvoir jamais expliquer comment il se fait que nous le percevions comme pass\u00e9\u00a0\u00bb (Lejeune, 1996, 235). Perec semble avoir trouv\u00e9 une mani\u00e8re de concilier ce probl\u00e8me en cr\u00e9ant des interf\u00e9rences entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, au sein m\u00eame du r\u00e9cit des souvenirs d\u2019enfance.<\/p>\n<p>En effet, la narration du r\u00e9cit d\u2019enfance alterne deux moments distincts qui correspondent respectivement au <em>je <\/em>narr\u00e9 et au <em>je<\/em> narrant. Lorsque le narrateur rapporte le r\u00e9cit des souvenirs, il utilise le pass\u00e9 simple et l\u2019imparfait de description. Par contre, quand il y ajoute des commentaires ou des impressions, c\u2019est le pr\u00e9sent contemporain au moment de l\u2019\u00e9nonciation qui prend le relais. Le pass\u00e9 simple place l\u2019action dans un pass\u00e9 r\u00e9volu, sans lien avec le moment de l\u2019\u00e9nonciation. Ce temps est en ad\u00e9quation avec la description des souvenirs, mais l\u2019apparition inopin\u00e9e du pr\u00e9sent, engendre une rupture qui trouble l\u2019agencement entre le temps de la narration et le temps du souvenir racont\u00e9. Les phrases au pr\u00e9sent agissent comme des commentaires\u00a0et rattachent le souvenir \u00e0 son support, \u00e0 savoir la narration. Les pass\u00e9s simples, quant \u00e0 eux, \u00e9loignent les souvenirs du moment de l\u2019\u00e9nonciation et accentuent leur caract\u00e8re \u00e9vanescent. Cet entrelacement des temps est perceptible dans l\u2019extrait suivant\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mon p\u00e8re fut militaire pendant tr\u00e8s peu de temps. Pourtant quand je pense \u00e0 lui c\u2019est toujours \u00e0 un soldat que je pense. Il fut un peu coiffeur, il fut fondeur et mouleur, mais je ne parviens pour ainsi dire jamais \u00e0 me l\u2019imaginer comme un ouvrier\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 46).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les interf\u00e9rences temporelles cr\u00e9ent une sorte d\u2019arr\u00eat sur image des souvenirs qui ne parviennent pas \u00e0 s\u2019ancrer dans une continuit\u00e9 narrative homog\u00e8ne. D\u2019ailleurs, le th\u00e8me du figement, et de la suspension est commun aux deux r\u00e9cits<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-17\">17<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-17\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\">L\u2019enfance de Perec est immobilis\u00e9e dans un espace-temps \u00e9vanescent tandis que les novices de W d\u00e9couvrent qu\u2019ils sont p\u00e9trifi\u00e9s dans un syst\u00e8me auquel nul ne peut \u00e9chapper\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a cela et c\u2019est tout. Il y a les comp\u00e9titions tous les jours, les Victoires ou les d\u00e9faites. Il faut se battre pour vivre. Il n\u2019y a pas d\u2019autre choix. Il n\u2019existe aucune alternative.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 191) Ce motif de la suspension temporelle est \u00e9voqu\u00e9 dans le chapitre XIII\u00a0du r\u00e9cit d\u2019enfance \u00a0quasi-identiquement: \u00ab\u00a0Il n\u2019y avait ni commencement ni fin. Il n\u2019y avait plus de pass\u00e9, et pendant tr\u00e8s longtemps il n\u2019y eu pas non plus d\u2019avenir\u00a0; simplement \u00e7a durait.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 98). <\/span>.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit d\u2019enfance et celui de la fiction se rejoignent, car tous deux gomment les rep\u00e8res temporels au profit d\u2019une description suspendue au fil d\u2019une narration qui peut, \u00e0 tout moment se rompre<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5577\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-18\">18<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5577-18\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\"> D\u2019un point de vue typographique, Perec utilise une ponctuation quasi-identique avec un emploi it\u00e9ratif des virgules, points virgules et deux points. Les diverses hyperbates ralentissent le rythme des phrases qui semblent \u00e9voluer \u00e0 l\u2019infini. <\/span>. En d\u00e9finitive, l\u2019enfance chez Georges Perec n\u2019est pas circonscrite dans le r\u00e9cit personnel; elle n\u2019existe que gr\u00e2ce \u00e0 une interd\u00e9pendance \u00e9nonciative, s\u00e9mantique et temporelle avec la fiction qui repr\u00e9sente en elle-m\u00eame un lieu de l\u2019enfance qui a marqu\u00e9 l\u2019\u00e9crivain bien au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9criture. <em>W ou le souvenir<\/em> d\u2019enfance est une \u0153uvre hybride dans laquelle l\u2019enfance est le pr\u00e9texte \u00e0, non seulement une exploration des limites de la m\u00e9moire lorsqu\u2019il s\u2019agit de revenir sur le pass\u00e9, mais \u00e9galement une r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e9criture, qui s\u2019empare des mots et des signes pour en montrer la r\u00e9versibilit\u00e9 et l\u2019inscription sur l\u2019exp\u00e9rience du sujet.<\/p>\n<p>Lieu fragile d\u2019intersections multiples, l\u2019enfance r\u00e9v\u00e8le dans ce r\u00e9cit les lacunes d\u2019une m\u00e9moire qui refuse un parti-pris subjectif et pr\u00e9f\u00e8re commenter l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame plut\u00f4t que le rendu exact d\u2019un pass\u00e9 fractur\u00e9. En effet, l\u2019ajout des \u00e9l\u00e9ments digressifs est le seul moyen de contrer le manque et de donner corps \u00e0 l\u2019indicible.<\/p>\n<p>Ce dernier recule progressivement derri\u00e8re une \u00e9criture ancr\u00e9e dans le pr\u00e9sent : l\u2019activit\u00e9 m\u00e9morielle, insuffisante, est d\u00e9pass\u00e9e par l\u2019activit\u00e9 m\u00e9tar\u00e9flexive qui laisse libre cours \u00e0 une \u00e9criture, davantage orient\u00e9e vers la fabulation que vers le t\u00e9moignage fid\u00e8le des souvenirs. Il en r\u00e9sulte un chevauchement temporel et \u00e9nonciatif qui place les souvenirs dans un hors temps fantasmagorique, sans doute le seul lieu propre de l\u2019enfance de Perec, mais qui reste invisible. Cette a-chronologie se retrouve dans le r\u00e9cit de fiction, qui repr\u00e9sente une sorte de lieu ind\u00e9termin\u00e9 et fig\u00e9 dans un temps o\u00f9 seuls les s\u00e9vices injustes et les r\u00e8gles cruelles d\u2019un syst\u00e8me tyrannique rythment la vie de ses occupants. S\u2019appuyant sur le reflet sombre du r\u00e9cit fictif, l\u2019enfance r\u00e9v\u00e8le une sorte de jeu de miroir convexe : les blessures li\u00e9es \u00e0 la perte des \u00eatres chers, de Perec-enfant, \u00e9voqu\u00e9es d\u2019une mani\u00e8re \u00e9pur\u00e9e et sans pathos, dans le r\u00e9cit d\u2019enfance, trouvent leur contrepoids subjectif dans la souffrance des novices, livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames dans un monde absurde et inhumain. Ce jeu de miroir contamine l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre et engendre des chemins invisibles sorte de jeux de pistes que le lecteur est \u00e0 m\u00eame de suivre d\u2019un r\u00e9cit \u00e0 un autre.\u00a0<\/p>\n<p>Les sillons de l\u2019\u00e9criture perequienne se confondent avec les incertitudes des souvenirs et r\u00e9v\u00e8lent que l\u2019enfance demeure un lieu insaisissable, sauf si elle est consid\u00e9r\u00e9e comme un espace h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne o\u00f9 s\u2019entrecroisent le r\u00e9el et la fiction dans un mouvement d\u2019union que seule l\u2019\u00e9criture est capable de r\u00e9v\u00e9ler.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Perec, Georges. 1993.\u00a0<em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019imaginaire\u00a0\u00bb, 238 p.<\/p>\n<p>Sartre, Jean-Paul. 1964.\u00a0<em>Les mots<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, 212 p.<\/p>\n<p>Van Montfrans, Manet. 1999.\u00a0<em>Georges Perec ou la contrainte du r\u00e9el,<\/em>\u00a0Rodopi, 418 p.<\/p>\n<p>Lejeune, Philippe. 1991.\u00a0<em>La m\u00e9moire et l\u2019oblique\u00a0; Georges Perec autobiographe,\u00a0<\/em>Paris\u00a0: P.O.L,\u00a0coll. \u00ab\u00a0Essais\u00a0\u00bb. 251 p.<\/p>\n<p>_____. 1996 [1975].\u00a0<em>Le pacte autobiographique<\/em>, Paris\u00a0: Seuils, 381 p.<\/p>\n<p>Freud, Sigmund. 2012 [1900]<em>\u00a0L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, Paris\u00a0: Presses Universitaires de France, 573 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Ben Jalloul, Monia. 2015. \u00ab\u00a0Une enfance suspendue et diffract\u00e9e dans W ou le souvenir d\u2019enfance de Georges Perec \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, no 21, En ligne &lt; http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/ben-jalloul-21 &gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx)<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ben-jalloul-21.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 ben-jalloul-21.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-96f10ac3-e7c8-4cf7-ad97-7287724c3913\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ben-jalloul-21.pdf\">ben-jalloul-21<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ben-jalloul-21.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-96f10ac3-e7c8-4cf7-ad97-7287724c3913\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>. Jean-Paul Sartre, <em>Les mots<\/em>, Editions Gallimard, 1964, p. 51.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div> Dans <em>Georges Perec ou la contrainte du r\u00e9el<\/em>, Manet van Montfrans pr\u00e9cise\u00a0que \u00ab entre d\u00e9cembre 1973 et novembre 1974, [Perec] r\u00e9dige la version d\u00e9finitive de W ou le souvenir d\u2019enfance. Dans cette version, l\u2019\u00e9laboration du fantasme de 1949 et les souvenirs d\u2019enfance s\u2019enchev\u00eatrent \u00bb (Montfrans, 1999, 148).<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>Son p\u00e8re, Icek Peretz, juif polonais, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1940, mortellement bless\u00e9 alors qu\u2019il s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 comme volontaire au d\u00e9but de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, tandis que sa m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9e \u00e0 Auschwitz en 1943.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Dans <em>De l\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, Freud soutien que les souvenirs d\u2019enfance les plus lointains ne sont pas \u00e0 la disposition de la conscience. De ce fait, ils sont compens\u00e9s par des transferts et des r\u00eaves. Ces souvenirs sont alors inscrits dans la m\u00e9moire sous forme de bribes ou de traces inaccessibles. Il pr\u00e9cise que \u00ab les plus intenses et les plus tenaces de ces souvenirs sont ceux laiss\u00e9s par des processus qui ne sont jamais parvenus \u00e0 la conscience.\u00a0\u00bb (Freud, 1920, 30).<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Perec pr\u00e9cise dans <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em> qu\u2019il retrouve des dessins qui font partis d\u2019une histoire intitul\u00e9e W. Il aurait dessin\u00e9 et \u00e9crit cette histoire dans l\u2019adolescence.\u00a0 Les dessins repr\u00e9sentent des sportifs d\u00e9sarticul\u00e9s voir d\u00e9membr\u00e9es. Au chapitre II Perec souligne explicitement que\u00a0\u00ab\u00a0 cette histoire s\u2019appelait \u00ab\u00a0W\u00a0\u00bb et qu\u2019elle \u00e9tait, d\u2019une certaine fa\u00e7on, sinon l\u2019histoire, du moins une histoire de mon enfance\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 18).<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Le texte (constitu\u00e9 de deux r\u00e9cits en deux parties) est narr\u00e9, dans la premi\u00e8re partie, par Gaspard Winckler, un personnage-narrateur homodi\u00e9g\u00e9tique et par un narrateur autodi\u00e9g\u00e9tique. Dans la seconde, Gaspard W est remplac\u00e9 par un narrateur\u00a0 h\u00e9t\u00e9rodi\u00e9g\u00e9tique \u00e0 point de vue omniscient alors que le narrateur autodi\u00e9g\u00e9tique demeure.<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>La fiction, elle-m\u00eame souvenir de l\u2019enfance de Perec retrouv\u00e9, poss\u00e8de \u00e9trangement la structure \u00e9nonciative d\u2019un r\u00e9cit personnel (narrateur homodi\u00e9g\u00e9tique, \u00e9vocation d\u2019un besoin de t\u00e9moignage du pass\u00e9, pr\u00e9sentation de l\u2019identit\u00e9 du personnage). Cependant, la non-correspondance avec la biographie de Perec est rapidement identifi\u00e9e, m\u00eame si certains d\u00e9tails comme le statut d\u2019orphelin du narrateur-personnage rappellent la vie de Perec. Inversement, des \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sents dans le r\u00e9cit d\u2019enfance de Perec \u00e9voque certains d\u00e9tails de la fiction ce qui jette un certain doute sur la validit\u00e9 des souvenirs, d\u00e9j\u00e0 \u00e9corch\u00e9s par le temps et une m\u00e9moire d\u00e9faillante. Une interd\u00e9pendance avec les deux r\u00e9cits se met en place et cr\u00e9e une sorte de mise en abyme puisque les reflets de la fiction sont perceptible dans l\u2019\u00e9criture personnelle et vice-versa.<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>Un simple survol des premiers chapitres de fiction suffit \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la pr\u00e9sence abondante du pronom personnel de la premi\u00e8re personne du singulier et de ses avatars toniques, atones ou encore possessifs\u00a0: \u00ab\u00a0cette lettre me fit peur\u00a0 \u00bb, \u00ab\u00a0 ma premi\u00e8re id\u00e9e fut \u00bb, \u00ab je parvins \u00e0 ma\u00eetriser mes craintes \u00bb et \u00ab j\u2019avais \u00e9t\u00e9 un soldat d\u00e9serteur\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 20). Ces exemples rappellent l\u2019omnipr\u00e9sence du d\u00e9ictique subjectif dans le r\u00e9cit d\u2019enfance. <\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>La fabulation qui entoure les souvenirs douloureux r\u00e9v\u00e8le bien plus que le simple rendu de l\u2019\u00e9v\u00e8nement pass\u00e9. L\u2019adverbe d\u00e9ictique \u00ab\u00a0aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb confirme une volont\u00e9 d\u2019ancrer le pass\u00e9 dans le pr\u00e9sent pour lui donner une forme concr\u00e8te, non pas gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9moire mais \u00e0 l\u2019\u00e9criture, v\u00e9ritable arme cognitive rassurante. <\/div><\/li><li><span>10<\/span><div> Perec construit la description des souvenirs \u00e0 partir d\u2019un jeu d\u2019associations atypique. Il s\u2019agit de greffer au r\u00e9cit du souvenir des impressions ou des commentaires sous la forme d\u2019un m\u00e9tadiscours. <\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>En t\u00e9moignent encore les notes en bas de page, ajout\u00e9es \u00e0 la fin du chapitre qui remettent en question l\u2019existence m\u00eame de la lettre d\u00e9chiffr\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est ce surcro\u00eet de pr\u00e9cision qui suffit \u00e0 ruiner le souvenir ou en tout cas le charge d\u2019une lettre qu\u2019il n\u2019avait pas [\u2026]\u00a0\u00bb (Perec, 1975,\u00a0 27). <\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>L\u2019enfance de l\u2019\u00e9crivain a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la guerre et par la d\u00e9portation de sa m\u00e8re \u00e0 Auschwitz. La m\u00e9tamorphose de la croix gamm\u00e9e en \u00e9toile juive symbolise une sorte de vengeance\u00a0: Perec souligne la r\u00e9versibilit\u00e9 des signes et montre, par la m\u00eame occasion l\u2019impossibilit\u00e9 de les circonscrire dans un signifi\u00e9 unique et univoque. <\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>La violence des activit\u00e9s sportives\u00a0 sur W est pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme et atteint un degr\u00e9 de violence extr\u00eame\u00a0: \u00ab Les lois du sport sont des lois dures et la vie W les aggrave encore \u00bb<em>. <\/em>(Perec, 1975, 147) les athl\u00e8tes s\u2019infligent\u00a0coups et blessures,\u00a0 telles que \u00ab la strangulation, la morsure, l\u2019uppercut, le coup du lapin \u00bb. (Perec, 1975, 170). Le volet fictif semble agir comme une sorte de purgatoire dans lequel l\u2019\u00e9criture subit les souffrances inexprim\u00e9es du r\u00e9cit personnel. <\/div><\/li><li><span>14<\/span><div>Au chapitre XVII, le cousin de Perec nomm\u00e9 Robert, \u00e9carte le jeune Perec d\u2019un jeu\u00a0: \u00ab\u00a0ils refus\u00e8rent d\u2019embl\u00e9e de m\u2019associer \u00e0 leur partie, affirmant que j\u2019\u00e9tais trop petit pour en comprendre le m\u00e9canisme, ce qui m\u2019humilia beaucoup\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 122). D\u2019autres punitions injustifi\u00e9es viennent \u00e9galement ponctuer le pass\u00e9 du<em> je<\/em> narr\u00e9. Ainsi, le jeune \u00e9crivain se voit retirer une m\u00e9daille \u00e0 cause d\u2019un incident involontaire o\u00f9 il blesse une petite fille: \u00ab\u00a0Pour tous mes camarades, et surtout pour moi-m\u00eame, cette piq\u00fbre fut la <em>preuve <\/em>que j\u2019avais enferm\u00e9 la petite fille\u00a0: c\u2019\u00e9tait le Bon Dieu qui m\u2019avait puni.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 175) <\/div><\/li><li><span>15<\/span><div>Cet extrait fait \u00e9cho \u00e0 l\u2019extrait suivant du r\u00e9cit d\u2019enfance\u00a0: \u00ab\u00a0Du monde ext\u00e9rieur je ne savais rien, sinon qu\u2019il y avait la guerre et \u00e0 cause de la guerre, des r\u00e9fugi\u00e9s [\u2026] (Perec, 1975, 122) <\/div><\/li><li><span>16<\/span><div>D\u2019ailleurs, cette confusion entre identit\u00e9 juive et chr\u00e9tienne est pr\u00e9sente d\u00e8s les premiers souvenirs\u00a0: \u00ab\u00a0 un de mes jeux consistait \u00e0 d\u00e9chiffrer, avec Fanny, des lettres dans les journaux, non pas yiddish, mais fran\u00e7ais\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 28). Puis, elle continue dans la deuxi\u00e8me partie de l\u2019autobiographie\u00a0:\u00a0\u00ab Je ne sais pas comment se fit mon \u00e9ducation religieuse et j\u2019ai tout oubli\u00e9 du cat\u00e9chisme qu\u2019on m\u2019inculqua, sinon que je m\u2019y appliquais avec une ferveur et une d\u00e9votion exag\u00e9r\u00e9es.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 130) <\/div><\/li><li><span>17<\/span><div>L\u2019enfance de Perec est immobilis\u00e9e dans un espace-temps \u00e9vanescent tandis que les novices de W d\u00e9couvrent qu\u2019ils sont p\u00e9trifi\u00e9s dans un syst\u00e8me auquel nul ne peut \u00e9chapper\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a cela et c\u2019est tout. Il y a les comp\u00e9titions tous les jours, les Victoires ou les d\u00e9faites. Il faut se battre pour vivre. Il n\u2019y a pas d\u2019autre choix. Il n\u2019existe aucune alternative.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 191) Ce motif de la suspension temporelle est \u00e9voqu\u00e9 dans le chapitre XIII\u00a0du r\u00e9cit d\u2019enfance \u00a0quasi-identiquement: \u00ab\u00a0Il n\u2019y avait ni commencement ni fin. Il n\u2019y avait plus de pass\u00e9, et pendant tr\u00e8s longtemps il n\u2019y eu pas non plus d\u2019avenir\u00a0; simplement \u00e7a durait.\u00a0\u00bb (Perec, 1975, 98). <\/div><\/li><li><span>18<\/span><div> D\u2019un point de vue typographique, Perec utilise une ponctuation quasi-identique avec un emploi it\u00e9ratif des virgules, points virgules et deux points. Les diverses hyperbates ralentissent le rythme des phrases qui semblent \u00e9voluer \u00e0 l\u2019infini. <\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, no 21 Tout homme a son lieu naturel; ni l\u2019orgueil ni la valeur\u00a0n\u2019en fixent l\u2019altitude\u00a0: l\u2019enfance d\u00e9cide Jean-Paul Sartre, Les mots Plusieurs romans phares de la litt\u00e9rature\u00a0de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XXe\u00a0si\u00e8cle se penchent sur\u00a0la question de l\u2019enfance. 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