{"id":5583,"date":"2024-06-13T19:48:26","date_gmt":"2024-06-13T19:48:26","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/retour-a-lenfance-la-quete-atavique-dans-lafricain-de-j-m-g-le-clezio\/"},"modified":"2024-09-03T20:18:48","modified_gmt":"2024-09-03T20:18:48","slug":"retour-a-lenfance-la-quete-atavique-dans-lafricain-de-j-m-g-le-clezio","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5583","title":{"rendered":"Retour \u00e0 l\u2019enfance. La qu\u00eate atavique dans \u00ab L\u2019Africain \u00bb de J.M.G Le Cl\u00e9zio"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6892\">Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, n\u00b021<\/a><\/h5>\n<p>Il y a dans l\u2019\u0153uvre de Le Cl\u00e9zio une progression soutenue vers le r\u00e9cit intimiste qui trouve son paroxysme dans l\u2019\u00e9criture fonci\u00e8rement autobiographique de <em>L<\/em><em>\u2019Africain<\/em>, publi\u00e9 en 2004 au Mercure de France. Si <em>Onitsha<\/em>, paru en 1991, pr\u00e9sentait d\u00e9j\u00e0 des traits r\u00e9solument biographiques sur l\u2019enfance de l\u2019auteur, <em>L<\/em><em>\u2019Africain<\/em> en revanche ne participe pas de ce type d\u2019\u00e9criture o\u00f9 les imports biographiques alimentent la fiction, mais se pr\u00e9sente comme un texte proprement biographique, sans tentative de masquer derri\u00e8re quelque proc\u00e9d\u00e9 fictionnalisant l\u2019exp\u00e9rience du v\u00e9cu v\u00e9ritable. Ici encore, c\u2019est le temps de l\u2019enfance que l\u2019auteur se propose de retracer, temps d\u00e9terminant parmi tous quant \u00e0 sa formation d\u2019\u00e9crivain et de globe-trotter \u00e0 la poursuite d\u2019une \u00e9trang\u00e9isation capable de le ramener \u00e0 lui-m\u00eame, \u00e0 cette br\u00e8ve enfance africaine qui l\u2019a tant marqu\u00e9. \u00c0 travers le portrait qu\u2019il dresse de son p\u00e8re, une forme de pr\u00e9destination de son devenir semble s\u2019affirmer. Le p\u00e8re que Le\u00a0Cl\u00e9zio nous pr\u00e9sente est un inconnu ch\u00e9ri, un ennemi aim\u00e9\u00a0; c\u2019est l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 incarn\u00e9e en qui l\u2019auteur se retrouve et par qui il poursuit une qu\u00eate interg\u00e9n\u00e9rationnelle, une qu\u00eate infinie, impossible, motiv\u00e9e par l\u2019utopie, et dont les r\u00e9sultats repr\u00e9sentent moins une fin en soi qu\u2019un moyen. C\u2019est le th\u00e8me de la qu\u00eate atavique que me para\u00eet adresser ce texte et que je me propose de commenter. Le\u00a0Cl\u00e9zio revisite un \u00e9pisode d\u00e9terminant de son enfance \u2014 la d\u00e9couverte du p\u00e8re \u2014 et dresse un portrait de ce dernier. Les destin\u00e9es de l\u2019un et de l\u2019autre en viennent \u00e0 commuter. Les questions de l\u2019h\u00e9ritage paternel et de sa transmission par l\u2019\u00e9criture seront \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<h2>La m\u00e9moire, le p\u00e8re<\/h2>\n<p>Qui est ce p\u00e8re, l\u2019Africain dont Le\u00a0Cl\u00e9zio fils entreprend le r\u00e9cit? Ancien militaire britannique mauricien, il fut chirurgien de campagne, mais aussi un aventurier infatigable cumulant les voyages, toujours \u00e0 la recherche de nouveaux territoires, qui garde de l\u2019Afrique une aura de myst\u00e8re, mais qui, en fin de vie, revenu en Europe, n\u2019est plus qu\u2019un\u00a0\u00ab\u00a0vieil homme d\u00e9pays\u00e9, exil\u00e9 de sa vie et de sa passion, un survivant\u00a0\u00bb (Le\u00a0Cl\u00e9zio, 2004, 57)<a id=\"footnoteref1_llr9uyz\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans la suite, les renvois \u00e0 L\u2019Africain se feront \u00e0 l\u2019aide de l\u2019abr\u00e9viation AF, suivi du num\u00e9ro de la page d\u2019o\u00f9 la citation est tir\u00e9e.\" href=\"#footnote1_llr9uyz\">[1]<\/a>. Ce retour europ\u00e9en est l\u2019occasion d\u2019une seconde rencontre de l\u2019auteur avec son p\u00e8re. Mais c\u2019est la premi\u00e8re rencontre qui fait l\u2019objet de ce r\u00e9cit, celle qui, pour Le\u00a0Cl\u00e9zio changea tout, qui fit de lui le fils de l\u2019Africain et un \u00e9crivain. Car c\u2019est au cours de cette travers\u00e9e en cargo, qui durera plus d\u2019un mois et demi, que celui-ci se met \u00e0 \u00e9crire des \u00ab\u00a0romans\u00a0\u00bb. Ainsi G\u00e9rard de Cortanze, biographe de Le\u00a0Cl\u00e9zio, \u00e9crit-il\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019exp\u00e9rience de ce voyage est double\u00a0: un voyage qui rapproche g\u00e9ographiquement du p\u00e8re, un voyage en soi par le biais de l\u2019\u00e9criture.\u00a0\u00bb (de Cortanze, 1999, 46)<\/p>\n<p>Parti \u00e0 huit ans, en 1948, rejoindre son p\u00e8re sur un continent inconnu, mais dont il avait toujours entendu parler, il a l\u2019impression de s\u2019extraire de l\u2019histoire et de gagner un pass\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Ce que je recevais dans le bateau qui m\u2019entra\u00eenait vers cet autre monde, c\u2019\u00e9tait aussi la m\u00e9moire. Le pr\u00e9sent africain effa\u00e7ait tout ce qui l\u2019avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9.\u00a0\u00bb (AF, 14)<\/p>\n<p>Il y a sans doute quelque chose d\u2019ironique \u00e0 traiter de la figure du p\u00e8re \u00e0 travers la notion de structure (comme s\u2019il fallait que le structuralisme s\u2019impose encore comme une figure d\u2019autorit\u00e9), mais toujours est-il que l\u2019harmonie structurale de <em>L<\/em><em>\u2019Africain<\/em> para\u00eet d\u00e9termin\u00e9e par des motifs dont l\u2019organisation a pour principal effet de mettre en \u00e9vidence l\u2019appropriation de l\u2019h\u00e9ritage paternel \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9terminante pour le jeune Le\u00a0Cl\u00e9zio de cette rencontre avec son p\u00e8re. Par alternance, la focalisation se porte sur l\u2019enfant, puis le p\u00e8re, et sur l\u2019enfant encore, et ainsi de suite. Ces allers-retours cr\u00e9ent une sorte d\u2019effet de balancier qui nous porte d\u2019une figure \u00e0 l\u2019autre et nous force \u00e0 reconna\u00eetre dans l\u2019une l\u2019importance de l\u2019autre. C\u2019est l\u00e0 une sorte de mouvement transductoire qui n\u2019appara\u00eet toutefois pas sym\u00e9triquement r\u00e9ciproque et qui s\u2019apparente aux vagues successives causant le ressac, r\u00e9sidu m\u00e9moriel dont t\u00e9moigne, avec la ferveur d\u2019un enchantement renouvel\u00e9, un Le\u00a0Cl\u00e9zio reconnaissant de l\u2019h\u00e9ritage paternel. Cet h\u00e9ritage, il se manifeste comme l\u2019inscription d\u2019une m\u00e9moire partag\u00e9e dont les origines incertaines se confondent \u00e0 pr\u00e9sent dans une subjectivit\u00e9 renouvel\u00e9e, exemple de retour sur soi-m\u00eame (ou <em>r<\/em><em>\u00e9volution<\/em>) qu\u2019affectionne particuli\u00e8rement l\u2019auteur (cf.\u00a0Le Cl\u00e9zio, 2003).<\/p>\n<h2>L\u2019Afrique, le corps<\/h2>\n<p>Peu apr\u00e8s son obtention du prix Nobel de litt\u00e9rature en 2008, une entrevue reconstitu\u00e9e d\u2019apr\u00e8s des fragments de conversations ant\u00e9rieures entre Le\u00a0Cl\u00e9zio et G\u00e9rard de\u00a0Cortanze a paru dans le <em>Magazine Litt<\/em><em>\u00e9raire<\/em> (de\u00a0Cortanze, 2008). On y trouve entre autres cette vision de l\u2019auteur au sujet de l\u2019enfance. On y voit poindre, dans la n\u00e9cessaire et incessante reconstruction \u00e9voqu\u00e9e, l\u2019importance de l\u2019\u00e9criture autobiographique pour se replonger aux racines de soi. Le Cl\u00e9zio\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je pense qu\u2019on est tr\u00e8s largement conditionn\u00e9 par ce qu\u2019on a v\u00e9cu dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, [\u2026] c\u2019est cela qui vous oriente d\u00e9finitivement. On a beaucoup de mal \u00e0 se d\u00e9faire de tout cela par la suite. En fait, le reste de l\u2019existence consiste peut-\u00eatre \u00e0 reconstruire cette p\u00e9riode-l\u00e0 \u2014 comme le tigre qui doit devenir un tigre. On a beau l\u2019\u00e9lever comme un animal de soci\u00e9t\u00e9, il faut qu\u2019il devienne ce qu\u2019il est. (de\u00a0Cortanze, 1999, 73)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi l\u2019enfance s\u2019\u00e9rige-t-elle en exp\u00e9rience d\u00e9terminante de la vie adulte. Cette vision, Le\u00a0Cl\u00e9zio ne la d\u00e9fend pas de mani\u00e8re anodine \u2014 et il ne parle pas d\u2019animaux sauvages pour rien non plus\u00a0; elle correspond \u00e0 son exp\u00e9rience r\u00e9elle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je suis rest\u00e9 un an en Afrique. Un an de grandes vacances. C\u2019\u00e9tait prodigieux. J\u2019ai toujours l\u2019impression que je n\u2019aurai fait qu\u2019un seul voyage dans ma vie\u00a0: celui-l\u00e0. Les autres, ce ne sont pas des voyages. Prendre un avion et aller quelque part, ce n\u2019est pas un voyage. M\u00eame aller passer six mois dans la for\u00eat&#8230; (de\u00a0Cortanze, 2008)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Avec <em>L<\/em><em>\u2019Africain<\/em>, Le\u00a0Cl\u00e9zio se permet de sonder cette \u00e9poque d\u00e9terminante de sa vie et d\u2019en comprendre les implications d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019il est devenu, cinquante-six ans plus tard. Car plus qu\u2019un simple portrait de cette p\u00e9riode africaine, dans ce texte intimiste, la question de l\u2019<em>habitus <\/em>est pr\u00e9pond\u00e9rante. Sur le caract\u00e8re fonci\u00e8rement initiatique de cet \u00e9pisode, l\u2019auteur est on ne peut plus clair\u00a0: apr\u00e8s avoir compar\u00e9 les conditions qui pr\u00e9existaient \u00e0 son enfance jusque-l\u00e0 (\u00e0 Nice, \u00e0 cinq dans deux pi\u00e8ces mansard\u00e9es), parvenu en terre africaine, le voil\u00e0 qui, \u00e0 son plus grand \u00e9tonnement, se d\u00e9couvre un corps enfin\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019Afrique qui d\u00e9j\u00e0 m\u2019\u00f4tait mon visage me rendait un corps, douloureux, enfi\u00e9vr\u00e9, ce corps que la France m\u2019avait cach\u00e9 dans la douceur an\u00e9miante du foyer de ma grand-m\u00e8re, sans instinct, sans libert\u00e9.\u00a0\u00bb (AF, 14) Par l\u00e0, le passage est clairement marqu\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0D\u00e9sormais, pour moi, il y aurait avant et apr\u00e8s l\u2019Afrique.\u00a0\u00bb (AF, 15) Aux nouvelles fronti\u00e8res corporelles qui sont les siennes correspondent de nouvelles fronti\u00e8res pour l\u2019exp\u00e9rience. Des v\u00e9rit\u00e9s lui avaient \u00e9t\u00e9 cach\u00e9es qu\u2019il d\u00e9couvre alors brutalement\u00a0: la vieillesse, la maladie, la mort. Il s\u2019\u00e9veille aux m\u00eames afflictions qui, dans la l\u00e9gende du Bouddha, m\u00e8nent le prince \u00e0 quitter son palais et ses richesses pour suivre le chemin de la v\u00e9rit\u00e9. Se rem\u00e9morant sa vision de la nudit\u00e9 des corps affect\u00e9s par le temps, Le\u00a0Cl\u00e9zio \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne ressentais non pas de l\u2019horreur ni de la piti\u00e9, mais au contraire de l\u2019amour et de l\u2019int\u00e9r\u00eat, ceux que suscite la vue de la v\u00e9rit\u00e9, de la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue.\u00a0\u00bb (AF, 12) C\u2019est une violence concr\u00e8te et non dissimul\u00e9e (\u00e0 l\u2019inverse de celle qu\u2019on aime \u00e0 masquer en Europe<a id=\"footnoteref2_c4ndo35\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 moderne a voulu \u00e9vacuer la mort, la maladie, la souffrance. Mais elles existent encore, et notre soci\u00e9t\u00e9 est choqu\u00e9e lorsqu\u2019elle se retrouve devant ces r\u00e9alit\u00e9s-l\u00e0, parce qu\u2019elle a le sentiment que le monde est une sorte de segment immobile dans lequel rien ne va changer, alors qu\u2019au fond tout est al\u00e9atoire, et qu\u2019il n\u2019y a rien de s\u00fbr. Le mouvement est une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre en harmonie avec cette ins\u00e9curit\u00e9 continuelle.\u00a0\u00bb Le Cl\u00e9zio en entrevue avec G. de Cortanze (2008).\" href=\"#footnote2_c4ndo35\">[2]<\/a>), \u00ab\u00a0visible dans chaque d\u00e9tail de la vie et de la nature environnante\u00a0\u00bb (AF, 17), \u00e0 laquelle le jeune Le Cl\u00e9zio est confront\u00e9. La nature est d\u00e9peinte comme une force de l\u2019exc\u00e8s \u2014 br\u00fblure du soleil, chaleur suffocante, v\u00e9g\u00e9tation mena\u00e7ante, temp\u00eates meurtri\u00e8res, d\u00e9coupages hostiles des horizons, immensit\u00e9 des \u00e9tendues \u2014 qui entame les fronti\u00e8res corporelles, comme si l\u2019\u00e9nergie des forces vitales environnantes, \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9es de l\u2019int\u00e9rieur par un feu secret\u00a0\u00bb (AF, 72), cherchait \u00e0 traverser les corps, les animant d\u2019une vigueur irr\u00e9pressible qui fonde la communaut\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Parfois, au cours de leur route \u00e0 travers les montagnes, les nuits sont violentes, br\u00fblantes, sexu\u00e9es. Ma m\u00e8re parle des f\u00eates qui \u00e9clatent soudain, dans les villages [\u2026] Sur la place, le th\u00e9\u00e2tre masqu\u00e9 se pr\u00e9pare. Sous un banian, les joueurs de tam-tam se sont assis, ils frappent, et l\u2019appel de la musique se r\u00e9percute au loin. Les femmes ont commenc\u00e9 \u00e0 danser, elles sont compl\u00e8tement nues, sauf une ceinture de perles autour de la taille. Elles avancent l\u2019une derri\u00e8re l\u2019autre, pench\u00e9e en avant, leurs pieds battent la terre au m\u00eame rythme que les tambours. Les hommes sont debout. Certains portent des robes de saphia, d\u2019autres ont les masques des dieux. Le ma\u00eetre des ju-jus dirige la c\u00e9r\u00e9monie. Cela commence au d\u00e9clin du soleil, vers six heures, et dure jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube du lendemain. (AF, 74-76)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019Afrique vit de cette violence, elle l\u2019incarne dans les corps \u2014 c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience liminale que retient l\u2019auteur\u00a0: \u00ab\u00a0violence, ouverte, r\u00e9elle, qui faisait vibrer mon corps\u00a0\u00bb (AF, 17), \u00e9crit-il, violence d\u2019\u00ab\u00a0une Afrique r\u00e9elle, \u00e0 forte densit\u00e9 humaine, ploy\u00e9e sous la maladie et les guerres terribles. Mais forte et exhilarante aussi, avec ses enfants innombrables, ses f\u00eates dans\u00e9es, la bonne humeur et l\u2019humour des bergers rencontr\u00e9s sur les chemins\u00a0\u00bb (AF, 74). La rencontre avec l\u2019Afrique se fait d\u2019abord sous le mode de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: v\u00e9rit\u00e9 des sens, v\u00e9rit\u00e9 des corps\u00a0; elle se fait sous le mode de la nudit\u00e9. Et cette expression de la v\u00e9rit\u00e9 se prolonge dans une conception de la libert\u00e9 jusque-l\u00e0 in\u00e9gal\u00e9e et ind\u00e9passable\u00a0: \u00ab\u00a0Ces journ\u00e9es \u00e0 courir dans les hautes herbes \u00e0 Ogoja, c\u2019\u00e9tait notre premi\u00e8re libert\u00e9 [\u2026] Je crois que je n\u2019ai jamais ressenti un tel \u00e9lan depuis ce temps-l\u00e0.\u00a0\u00bb (AF, 29) Et encore\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est ici, dans ce d\u00e9cor, que j\u2019ai v\u00e9cu les moments de ma vie sauvage, libre, presque dangereuse. Une libert\u00e9 de mouvement, de pens\u00e9e et d\u2019\u00e9motion que je n\u2019ai plus jamais connue ensuite.\u00a0\u00bb (AF, 20)<\/p>\n<p>Cette vision du pass\u00e9, l\u2019auteur la remet en question d\u00e8s apr\u00e8s, proposant qu\u2019elle lui revient sous une forme id\u00e9alis\u00e9e, comme un r\u00eave plut\u00f4t qu\u2019une exp\u00e9rience v\u00e9cue. Le souvenir de l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e \u00e0 Ogoja est d\u2019ailleurs m\u00e9taphoriquement \u00e9voqu\u00e9 comme un temps \u00ab\u00a0pass\u00e9 \u00e0 bord d\u2019un bateau, entre deux mondes\u00a0\u00bb (AF, 20)\u00a0: \u00ab\u00a0un moment, sans aucune explication, sans regret, sans avenir, presque sans m\u00e9moire.\u00a0\u00bb (AF, 29) N\u00e9anmoins, le regard r\u00e9trospectif ne peut que comporter une certaine forme de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la vie adulte. Un primitivisme utopique, sans doute, mais qui ne peut mentir\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019enfant n\u2019est ni nostalgie, ni terreur, ni paradis perdu, ni Toison d\u2019or, mais peut-\u00eatre horizon, point de d\u00e9part, coordonn\u00e9es \u00e0 partir desquelles les axes de ma vie pourront trouver leur sens\u00a0\u00bb, \u00e9crivait Perec dans <em>W ou le souvenir d<\/em><em>\u2019enfance <\/em>(1993 [1975], 25-26). Une position que semble partager Le\u00a0Cl\u00e9zio, car les enfants ont pour lui la qualit\u00e9 essentielle du regard nu, qui n\u2019est pas encore empreint des pr\u00e9jug\u00e9s que l\u2019\u00e2ge et l\u2019exp\u00e9rience lui imposent (Armel, 1998). \u00c0 cette p\u00e9riode d\u00e9terminante, Le\u00a0Cl\u00e9zio voudrait toujours revenir, demeurer, en garder les privil\u00e8ges, sa force instinctive et son imp\u00e9rieuse ind\u00e9pendance par rapport au monde adulte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je sens en moi ce refus de l\u2019insertion dans le monde de l\u2019efficacit\u00e9 qui est le monde adulte. Et d\u2019une certaine fa\u00e7on, vivre comme un \u00e9crivain, c\u2019est un peu vivre comme un adolescent qui ne veut pas vieillir, qui cherche \u00e0 garder le plus longtemps possible ces privil\u00e8ges de l\u2019adolescence que sont le r\u00eave et l\u2019illusion.\u00a0(Maury, 1986, 96)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Quoi qu\u2019il en dise, c\u2019est bien l\u2019enfance <em>r<\/em><em>\u00e9volue<\/em> qui nous est partag\u00e9e dans les pages de <em>L<\/em><em>\u2019Africain<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019arriv\u00e9e en Afrique a \u00e9t\u00e9 pour moi l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019antichambre du monde adulte.\u00a0\u00bb (AF, 47) La r\u00e9volution \u00e0 l\u2019\u0153uvre, c\u2019est celle de l\u2019initiation \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte d\u2019un auteur qui met \u00e0 distance son enfance en s\u2019identifiant au p\u00e8re.<\/p>\n<h2>L\u2019ailleurs, la qu\u00eate<\/h2>\n<p>Plus qu\u2019une qu\u00eate, c\u2019est une utopie qui est en jeu<a id=\"footnoteref3_s8qfmob\" class=\"see-footnote\" title=\" La th\u00e9matique de l\u2019utopie abord\u00e9e dans la suite se justifie largement par la seule \u00e9tude de l\u2019\u0153uvre de Le Cl\u00e9zio, puisqu\u2019elle en est une constituante essentielle et r\u00e9currente. En entrevue, lorsque la question lui est pos\u00e9e \u00e0 savoir s\u2019il reconna\u00eet des utopies dans son \u00e9criture, Le Cl\u00e9zio r\u00e9pond sans ambages\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, je crois que dans la p\u00e9riode Huxley dans La Guerre, les G\u00e9ants, je suis tr\u00e8s sensible, parce que je crois que m\u00eame par moment, ce n\u2019est pas une parodie, mais c\u2019est une reprise de certains passages de Brave New World, c\u2019est \u00e9vident. C\u2019est un livre que j\u2019avais beaucoup lu, je savais des passages par c\u0153ur donc c\u2019est s\u00fbrement ressorti dans cette \u00e9poque\u2026 Et l\u2019autre aspect de l\u2019utopie dont vous parlez qui est l\u2019aspect cr\u00e9atif, comment cr\u00e9er une utopie, cet autre aspect-l\u00e0, je crois que c\u2019est perceptible, mais ce que je voudrais faire, c\u2019est l\u2019\u00e9crire. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, je m\u2019en suis servi seulement pour des travaux critiques et je voudrais \u00e9crire l\u2019utopie maintenant.\u00a0\u00bb (Dutton, 2003, 288-289) Je pars donc de ce principe que non seulement l\u2019\u0153uvre t\u00e9moigne d\u2019un motif utopique, mais que son auteur en est bien inform\u00e9, et qu\u2019en connaissance de cause celui-ci cherche \u00e0 r\u00e9investir cette tendance ou th\u00e9matique qui lui est r\u00e9currente.\" href=\"#footnote3_s8qfmob\">[3]<\/a>. Une qu\u00eate utopique, pour \u00eatre plus exact, qui est aussi un mouvement de profonde r\u00e9conciliation\u00a0: une \u00e9trang\u00e9isation \u00e0 soi-m\u00eame dont l\u2019objectif lointain est de mieux se trouver. L\u2019utopique, dans <em>L<\/em><em>\u2019Africain<\/em>, c\u2019est l\u2019Africain lui-m\u00eame, ou plus exactement le devenir Africain du p\u00e8re Le\u00a0Cl\u00e9zio. Celui-ci nous est d\u00e9crit avant tout comme un aventurier dont la qu\u00eate de l\u2019ailleurs est motiv\u00e9e par l\u2019\u00e9vasion n\u00e9cessaire, la fuite d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 dont il se sent en rade, dont il ne peut accepter l\u2019hypocrisie, le mensonge, les valeurs qu\u2019il con\u00e7oit comme erron\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il avait choisi autre chose. Par orgueil sans doute, pour fuir la m\u00e9diocrit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 anglaise, par go\u00fbt de l\u2019aventure aussi. Et cette autre chose n\u2019\u00e9tait pas gratuite. Cela vous plongeait dans un autre monde, vous emportait vers une autre vie. Cela vous exilait [\u2026], vous rendait, d\u2019une certaine fa\u00e7on, in\u00e9luctablement \u00e9tranger. (AF, 43)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En 1932, le p\u00e8re est mobilis\u00e9 \u00e0 Banso, o\u00f9 il sera \u00ab\u00a0le seul m\u00e9decin, et le seul Europ\u00e9en, ce qui n\u2019est pas pour lui d\u00e9plaire\u00a0\u00bb (AF, 67). Alors il s\u2019abandonne \u00e0 la nature, s\u2019\u00e9merveille de son immensit\u00e9, de sa puissance. Il parcourt le pays et note sur une carte la \u00ab\u00a0raison pour laquelle il l\u2019aime\u00a0: les passages \u00e0 gu\u00e9, les rivi\u00e8res profondes ou tumultueuses, les c\u00f4tes \u00e0 gravir\u00a0\u00bb (AF, 69), etc. On assiste \u00e0 l\u2019idylle de l\u2019homme et de la nature, dont l\u2019effet participe de la po\u00e9tisation des lieux\u00a0: \u00ab\u00a0Sur les cartes qu\u2019il dessine, les noms forment une litanie [\u2026]\u00a0: Kengawmeri, Mbiami, Tanya, Ntim, Wapiri, Ntem, Want\u00e9, Mbam, Mfo, Yang, Ngonkar, Ngom, Nbirka, Ngu.\u00a0\u00bb (AF, 69) Autant de noms de lieux qui ne peuvent que connoter pour le lecteur un ailleurs ind\u00e9fini, mais qui pour le p\u00e8re devait constituer la po\u00e9sie de ses jours, dans toute leur simplicit\u00e9 naturelle.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Bamenda, Banso, c\u2019\u00e9tait au temps du bonheur, dans le sanctuaire du haut pays entour\u00e9 de g\u00e9ants, le mont Bambouta \u00e0 2700 m, le Kodju \u00e0 2000, l\u2019Oku \u00e0 3000. Il avait cru qu\u2019il n\u2019en partirait pas. Il avait r\u00eav\u00e9 d\u2019une vie parfaite, o\u00f9 ses enfants auraient grandi dans cette nature, seraient devenus, comme lui, des habitants de ce pays. (AF, 82)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au c\u0153ur des montagnes, le r\u00eave utopique s\u2019incarne, devient possible, voire \u00e9ternel\u00a0; pour lui, sa femme et ses fils, et leurs enfants \u00e0 eux encore, et ainsi de suite. L\u2019isolement, explique Jacqueline Dutton, joue un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant dans cette possibilit\u00e9 de concevoir l\u2019utopie comme r\u00e9alisable\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La situation g\u00e9ographique de l\u2019utopie exprime le besoin de s\u2019isoler, de prot\u00e9ger du reste du monde la perfection de la soci\u00e9t\u00e9 utopique, telle une plante exotique qui doit \u00eatre cultiv\u00e9e \u00e0 l\u2019abri de l\u2019\u00e9quilibre naturel. Cette enclave id\u00e9ologique [\u2026] est un monde clos, repr\u00e9sentant par sa fermeture l\u2019ach\u00e8vement, la totalit\u00e9, et l\u2019unit\u00e9. (Dutton, 2003, 41-42)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le monde r\u00eav\u00e9 de ce p\u00e8re qui prend tranquillement racine en utopie s\u2019articule dans ce rapport \u00e0 la nature vue comme primaire, en opposition \u00e0 la civilisation corruptrice, dont la complexit\u00e9 \u00e9loigne des origines. Dans un tr\u00e8s beau passage, Le\u00a0Cl\u00e9zio d\u00e9crit une photo prise par son p\u00e8re aux tout d\u00e9buts de ses p\u00e9r\u00e9grinations africaines\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au premier plan, tout pr\u00e8s du rivage, on voit la case blanche dans laquelle mon p\u00e8re a log\u00e9 en arrivant. Ce n\u2019est pas par hasard que mon p\u00e8re, pour d\u00e9signer ces maisons de passage africaines, utilise le mot tr\u00e8s mauricien de \u00ab\u00a0campement\u00a0\u00bb. Si ce paysage le requiert, s\u2019il fait battre mon c\u0153ur aussi, c\u2019est qu\u2019il pourrait \u00eatre \u00e0 Maurice, \u00e0 la baie du Tamarin, par exemple, ou bien au cap Malheureux, o\u00f9 mon p\u00e8re allait parfois en excursion dans son enfance. Peut-\u00eatre y a-t-il cru, au moment o\u00f9 il arrivait, qu\u2019il allait retrouver quelque chose de l\u2019innocence perdue, le souvenir de cette \u00eele que les circonstances avaient arrach\u00e9s \u00e0 son c\u0153ur\u00a0? Comment n\u2019y aurait-il pas pens\u00e9\u00a0? C\u2019\u00e9tait bien la m\u00eame terre rouge, le m\u00eame ciel, le m\u00eame vent constant de la mer, et partout, sur les routes, dans les villages, les m\u00eames visages, les m\u00eames rires d\u2019enfants, la m\u00eame insouciance nonchalante. Une terre originelle, en quelque sorte, o\u00f9 le temps aurait fait marche arri\u00e8re, aurait d\u00e9tricot\u00e9 la trame d\u2019erreurs et de trahisons. (AF, 61)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Un double raccord aux sources primitives \u2014 puret\u00e9 et innocence de l\u2019enfance et de la nature \u2014 est traduit par ce passage. Comme l\u2019\u00e9crit encore Jacqueline Dutton, \u00ab\u00a0les efforts pour simplifier l\u2019existence humaine, dont la complexit\u00e9 augmente sans cesse, am\u00e8nent \u00e0 une revalorisation du primitivisme et de l\u2019enfance comme des points d\u2019ancrage face au progr\u00e8s scientifique et technologique\u00a0\u00bb (Dutton, 2003, 85). Le primitivisme, cette forme d\u2019utopie de l\u2019\u00e9vasion dans l\u2019exotisme d\u2019un monde \u00e9tranger \u00e0 soi, o\u00f9 l\u2019on peut s\u2019oublier, pr\u00e9dique la simplicit\u00e9 \u2014 qui correspond au mode de vie du p\u00e8re<a id=\"footnoteref4_1wc14y6\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0L\u2019Afrique avait mis en lui une marque qui se confondait avec les traces laiss\u00e9es par l\u2019\u00e9ducation spartiate de sa famille \u00e0 Maurice.\u00a0\u00bb (AF, 57)\" href=\"#footnote4_1wc14y6\">[4]<\/a>. Et pourtant, ce que l\u2019on recherche en utopie, ce n\u2019est pas un exc\u00e8s de vertu par la voie de l\u2019asc\u00e9tisme, mais la seule satisfaction des d\u00e9sirs honn\u00eates. L\u2019utopie primitiviste constitue une critique de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise en cela qu\u2019elle s\u2019oppose \u00e0 tout luxe ou superfluit\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019asc\u00e9tisme est ainsi, dans la perspective utopienne, comme l\u2019inverse n\u00e9gatif des faux plaisirs de la richesse ostentatoire et de la gratuit\u00e9 ludique des comportements. La critique de l\u2019asc\u00e9tisme au nom de la raison et de la nature circonscrit, avec celle des faux plaisirs, l\u2019espace m\u00eame de l\u2019id\u00e9ologie bourgeoise. (Marin, 1973, 224)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais si, d\u2019une part, l\u2019\u00e9vasion exotique comporte cette forme d\u2019utopie qui lui est inh\u00e9rente et qui est celle de l\u2019ailleurs, d\u2019un monde autre et id\u00e9alis\u00e9 pour contrebalancer avec la m\u00e9diocrit\u00e9 de celui que l\u2019on quitte<a id=\"footnoteref5_bz1nbim\" class=\"see-footnote\" title=\" Cet \u00ab\u00a0\u00e9quilibre\u00a0\u00bb entre la civilisation et la nature, entre les pays industrialis\u00e9s d\u2019une part et la nature encore immacul\u00e9e, ou con\u00e7ue comme telle d\u2019autre part n\u2019en est pas un. Le civilis\u00e9 s\u2019enfonce dans cette nature, la colonise, la brutalise. L\u2019utopie d\u2019un retour aux sources primitives manifeste un combat int\u00e9rieur \u00e0 l\u2019homme autant qu\u2019un combat entre l\u2019homme et son environnement, entre la civilisation et la nature. En entrevue avec Pierre Lhoste, Le Cl\u00e9zio exprimait un point de vue en ce sens\u00a0: \u00ab\u00a0Cette avanc\u00e9e [\u2026] de ce que l\u2019on appelle la civilisation ne s\u2019effectue pas calmement, doucement, mais d\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s agressive, et cette avanc\u00e9e des villes am\u00e8ne une sorte de lutte, de combat permanent entre les hommes eux-m\u00eames, l\u2019homme et la nature\u2026\u00a0\u00bb (Lhoste, 1971, 63)\" href=\"#footnote5_bz1nbim\">[5]<\/a>, cette m\u00eame \u00e9vasion implique l\u2019isolement, la solitude, voire l\u2019oubli de soi dans l\u2019autre, dans ce bain d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Tzvetan Todorov montre bien d\u2019ailleurs, dans <em>Nous et les autres<\/em>, que l\u2019utopie est une forme d\u2019enchantement, dont l\u2019autre facette, in\u00e9luctable, se r\u00e9v\u00e8le t\u00f4t ou tard dans l\u2019ennui d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 qui se laisse apprivoiser, d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 domestiqu\u00e9e, r\u00e9investie des gestes et du regard quotidiens, banalis\u00e9e dans \u00ab\u00a0la d\u00e9sesp\u00e9rante usure des jours\u00a0\u00bb (AF, 87)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette interpr\u00e9tation id\u00e9alisante de l\u2019autre qui pr\u00e9vaut dans l\u2019utopie [\u2026], l\u2019id\u00e9alisation des peuples exotiques et sauvages renvoie \u00e0 un primitivisme chronologique qui valorise le pass\u00e9, et qui permet de voir l\u2019autre non seulement comme le vestige d\u2019un pass\u00e9 heureux, mais aussi comme l\u2019avenir parfait. Ce geste implique une acceptation de l\u2019autre en tant que projection am\u00e9lior\u00e9e de soi. Mais puisque l\u2019exotisme n\u2019est pas compatible avec la connaissance approfondie de l\u2019autre, il s\u2019agit d\u2019un \u00e9loge prof\u00e9r\u00e9 dans la m\u00e9connaissance. (Todorov, 1989, 298)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et de fait, cette utopie \u00e9clate, ne peut plus tenir. Le p\u00e8re est d\u00e9plac\u00e9 \u00e0 Ogoja, \u00ab\u00a0un gros village dans une cuvette \u00e9touffante au bord de l\u2019Aiya, enserr\u00e9 par la for\u00eat, coup\u00e9 du Cameroun par une cha\u00eene de montagnes infranchissable\u00a0\u00bb (AF, 82)<a id=\"footnoteref6_w7bz1o3\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c0 noter qu\u2019ici l\u2019isolement par les montagnes ne joue pas en faveur de l\u2019utopie parce qu\u2019\u00eatre coup\u00e9 du Cameroun \u00e9quivaut \u00e0 se trouver d\u00e9finitivement en terre nig\u00e9riane o\u00f9 la guerre tribale pr\u00e9vaut\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 Ogoja, tout est diff\u00e9rent. Le pays est troubl\u00e9 par les guerres tribales, les vengeances, les r\u00e8glements de compte entre villages. Les routes, les chemins ne sont pas s\u00fbrs, il faut sortir arm\u00e9.\u00a0\u00bb (AF, 85)\" href=\"#footnote6_w7bz1o3\">[6]<\/a>. Seul, sa femme et ses enfants \u00e9tant en Europe livr\u00e9s aux troubles et aux p\u00e9rils de la guerre qui y s\u00e9vit, le p\u00e8re devient obs\u00e9d\u00e9 par son travail qu\u2019il ne peut plus exercer avec le m\u00eame plaisir qu\u2019auparavant\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le contact avec les malades n\u2019est plus le m\u00eame. Ils sont trop nombreux. [\u2026] Quand il entre dans les chambr\u00e9es, mon p\u00e8re lit la peur dans leurs yeux. Le m\u00e9decin n\u2019est pas cet homme qui apporte le bienfait des m\u00e9dicaments occidentaux, et qui sait partager son savoir avec les anciens du village. Il est un \u00e9tranger dont la r\u00e9putation s\u2019est r\u00e9pandue dans tout le pays, qui coupe bras et jambes quand la gangr\u00e8ne a commenc\u00e9, et dont le seul rem\u00e8de est contenu dans cet instrument \u00e0 la fois effrayant et d\u00e9risoire, une seringue de laiton munie d\u2019une aiguille de six centim\u00e8tres. (AF, 83-84)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au-del\u00e0 du d\u00e9plaisir de l\u2019environnement, d\u2019une promiscuit\u00e9 allant \u00e0 l\u2019encontre de son d\u00e9sir d\u2019isolement, c\u2019est le constat que fait le p\u00e8re d\u2019\u00eatre au service des forces coloniales qui d\u00e9truit plus que toute autre chose l\u2019utopie\u00a0: \u00ab\u00a0le m\u00e9decin n\u2019est qu\u2019un autre acteur de la puissance coloniale, pas diff\u00e9rent du policier, du juge ou du soldat. [\u2026] L\u2019exercice de la m\u00e9decine est aussi un pouvoir sur les gens, et la surveillance m\u00e9dicale est \u00e9galement une surveillance politique.\u00a0\u00bb (AF, 84) Le constat \u00e9tabli, l\u2019utopie se r\u00e9vulse en dystopie\u00a0: \u00ab\u00a0Ce pays d\u2019Afrique o\u00f9 il avait connu le bonheur de partager l\u2019aventure de sa vie avec une femme, \u00e0 Banso, \u00e0 Bamenda, ce m\u00eame pays lui avait vol\u00e9 sa vie de famille et l\u2019amour des siens.\u00a0\u00bb (AF, 92) Quitter l\u2019Afrique ne s\u2019op\u00e8re qu\u2019au co\u00fbt de la perte de son identit\u00e9, qu\u2019il s\u2019\u00e9tait forg\u00e9e africaine\u00a0: \u00ab\u00a0La p\u00e9riode o\u00f9 il est rentr\u00e9 d\u2019Afrique a \u00e9t\u00e9 la plus dure. Aux difficult\u00e9s d\u2019adaptation s\u2019ajoutait l\u2019hostilit\u00e9 qu\u2019il devait ressentir dans son propre foyer. Ses col\u00e8res \u00e9taient disproportionn\u00e9es, excessives, \u00e9puisantes.\u00a0\u00bb (AF, 94) La n\u00e9cessit\u00e9 de fuir, de poursuivre sa qu\u00eate inachev\u00e9e, contrainte, du bonheur et de trouver r\u00e9paration \u00e0 ses souffrances pass\u00e9es para\u00eet absolue chez le p\u00e8re. Vieillard d\u00e9sadapt\u00e9 \u00e0 l\u2019Europe, il continue de faire des plans d\u2019\u00e9vasion jusqu\u2019\u00e0 la fin\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il avait fait le projet de retrouver l\u2019Afrique [\u2026] Puis il avait imagin\u00e9 s\u2019installer aux Bahamas, acheter un lopin \u00e0 Eleuthera et y construire une sorte de campement. Il avait r\u00eav\u00e9 devant les cartes. Il cherchait un autre endroit, non pas ceux qu\u2019il avait connus et o\u00f9 il avait souffert, mais un monde nouveau, o\u00f9 il pourrait recommencer, comme dans une \u00eele.\u00a0(AF, 100)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi se dresse le paradigme d\u2019une qu\u00eate infinie, qui plus est h\u00e9r\u00e9ditaire.<\/p>\n<h2>L\u2019en-soi, l\u2019autre<\/h2>\n<p>Fuir, aller voir ailleurs, \u00e0 la rencontre de l\u2019autre\u00a0; c\u2019est bien cette m\u00eame pulsion qui anime tout le corpus lecl\u00e9zien. Une qu\u00eate qui consiste \u00e0 devenir \u00e9tranger \u00e0 soi et par l\u00e0 m\u00eame se d\u00e9couvrir. Les nombreux voyages litt\u00e9raires de Le\u00a0Cl\u00e9zio portent tous le sceau de l\u2019initiation, qui est le signe d\u2019un retour sur soi. Ainsi Dutton explique-t-elle\u00a0:<\/p>\n<p>L\u2019extension de l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u00e9vasion, ou peut-\u00eatre plut\u00f4t son compl\u00e9ment progressif, est le th\u00e8me de la qu\u00eate. [\u2026] Qu\u2019il s\u2019agisse de la qu\u00eate du d\u00e9sert, de l\u2019harmonie, ou de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, les voyages m\u00e9taphoriques sont aussi vari\u00e9s que les voyages g\u00e9ographiques dans les \u00e9crits de Le\u00a0Cl\u00e9zio, mais l\u2019id\u00e9e de la qu\u00eate initiatique reste commune. (Dutton, 2003, 23-24)<\/p>\n<p>Du <em>Chercheur d<\/em><em>\u2019or<\/em> ou du <em>Voyage <\/em><em>\u00e0 Rodrigues<\/em>, retenons que ces voyages litt\u00e9raires ont en commun une origine familiale, un myst\u00e8re qui est aussi un drame, dont on ne sait rien. Le drame de Moka est mentionn\u00e9 dans <em>L<\/em><em>\u2019Africain<\/em> comme \u00e0 la source de l\u2019\u00e9clatement de la famille Le\u00a0Cl\u00e9zio depuis Maurice (AF, 49-50). Cette plaie vive, taboue au sein de la famille, taraude l\u2019\u00e9crivain qui cherche \u00e0 comprendre le parcours de ses anc\u00eatres et par l\u00e0, peut-\u00eatre, restituer leur m\u00e9moire fragment\u00e9e.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce qu\u2019il cherche dans ces voyages, en marchant sur les traces d\u2019anc\u00eatres inconnus mais dont le souvenir a impr\u00e9gn\u00e9 l\u2019enfance, ce sont des signes qui font \u00ab\u00a0bouger quelque chose d\u2019imperceptible au fond de [lui], \u00e0 la limite de la m\u00e9moire\u00a0\u00bb, une sorte de mouvement interne qui r\u00e9veille des sensations enfouies et le conduit, bien au-del\u00e0, vers le sens secret port\u00e9 par \u00ab\u00a0chaque coin, chaque pan de roche, chaque accident du relief\u00a0\u00bb. Au-del\u00e0 des souvenirs enfouis en chaque individu, c\u2019est une m\u00e9moire collective qui se r\u00e9veille.\u00a0(Armel, 1998)<a id=\"footnoteref7_egwyed5\" class=\"see-footnote\" title=\" Armel cite, Voyage \u00e0 Rodrigues (1986) de Le Cl\u00e9zio, p.\u00a016.\" href=\"#footnote7_egwyed5\">[7]<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Prenant la mer, comme le fit son narrateur dans <em>Le chercheur d<\/em><em>\u2019or<\/em>, enqu\u00eatant sur ces obscures et \u00e9parses racines, Le\u00a0Cl\u00e9zio endosse du p\u00e8re le costume d\u2019aventurier, chapeau et culottes coloniales en moins, pour comprendre les raisons de l\u2019exil. Le voyage, comprend-il peu \u00e0 peu, tient davantage du moyen que de la fin.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Plus tard, longtemps apr\u00e8s, je suis all\u00e9 \u00e0 mon tour au pays des Indiens, sur les fleuves. J\u2019ai connu des enfants semblables. Sans doute le monde a-t-il chang\u00e9 beaucoup, les rivi\u00e8res et les for\u00eats sont moins pures qu\u2019elles n\u2019\u00e9taient au temps de la jeunesse de mon p\u00e8re. Pourtant il m\u2019a sembl\u00e9 comprendre le sentiment d\u2019aventure qu\u2019il avait \u00e9prouv\u00e9 en d\u00e9barquant au port de Georgetown. (AF, 52)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sur les traces de son p\u00e8re, c\u2019est la d\u00e9termination de son caract\u00e8re qu\u2019il parvient finalement \u00e0 comprendre. \u00ab\u00a0L\u2019un des aspects les plus frappants du rituel initiatique est que l\u2019individu est invit\u00e9 \u00e0 revivre l\u2019histoire de son clan en mimant les gestes de ses Anc\u00eatres\u00a0\u00bb, \u00e9crit Bruno Thibault (2004, 138). C\u2019est le drame qu\u2019a constitu\u00e9 la vie de son p\u00e8re que Le\u00a0Cl\u00e9zio saisit, et qu\u2019il peut cons\u00e9quemment nous transmettre par son r\u00e9cit\u00a0: \u00ab\u00a0Tout cela, je ne l\u2019ai compris que beaucoup plus tard, en partant comme lui, pour voyager dans un autre monde.\u00a0\u00bb (AF, 55) Son tour est venu de mener cette qu\u00eate identitaire qui le pousse \u00e0 se confronter \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, au voyage, \u00e0 l\u2019exotisme, \u00e0 l\u2019utopie, et dont le point de chute prend la forme d\u2019une question\u00a0liminaire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Jusqu\u2019au dernier instant je ressens ce vertige, comme si quelqu\u2019un d\u2019autre s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9 en moi. Ainsi, peut-\u00eatre ne suis-je ici que pour cette question, que mon grand-p\u00e8re a d\u00fb se poser, cette question qui est l\u2019origine de toutes les aventures, de tous les voyages : qui suis-je ? ou plut\u00f4t : que suis-je ? (Le\u00a0Cl\u00e9zio, 1986, 134)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>R\u00e9volutions<\/h2>\n<p><em>C<\/em><em>\u2019est tout un par o<\/em><em>\u00f9 je commence, car l<\/em><em>\u00e0 je retourne<\/em>. Cette formule de Parm\u00e9nide est centrale pour Jean Marro, personnage principal de <em>R<\/em><em>\u00e9volutions <\/em>(Le\u00a0Cl\u00e9zio, 2003). Il d\u00e9couvre par elle qu\u2019on revient toujours \u00e0 son point de d\u00e9part\u00a0;\u00a0d\u2019o\u00f9 le sens particulier du mot <em>r<\/em><em>\u00e9volution<\/em> dans ce livre, o\u00f9 un cycle se cl\u00f4t, o\u00f9 un retour aux origines s\u2019ach\u00e8ve (Thibault, 2004, 133). \u00ab\u00a0Je voudrais que \u00e7a s\u2019appelle <em>R<\/em><em>\u00e9<\/em><em>volutions<\/em> parce que je voudrais que ce soit un retour sur soi-m\u00eame\u00a0\u00bb, expliquait Le\u00a0Cl\u00e9zio au sujet de ce projet (Dutton, 2003, 289).<\/p>\n<p>Le voyage permet certes une telle chose par la confrontation \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, qui nous renvoie comme en un miroir notre propre pr\u00e9sence, faite des diff\u00e9rences par lesquelles s\u2019\u00e9rigent les fronti\u00e8res corporelles. Cependant, \u00e9crit Bruno Thibault, \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9criture autobiographique lecl\u00e9zienne [\u2026] d\u00e9crit moins la construction d\u2019une identit\u00e9 que le d\u00e9roulement d\u2019une initiation\u00a0\u00bb (Thibault, 2004, 133). C\u2019est par l\u00e0 que se rejoignent enfance et alt\u00e9rit\u00e9. La premi\u00e8re constitue un autre soi perdu, la seconde un autre soi \u00e0 gagner. Par l\u2019\u00e9criture r\u00e9trospective, Le\u00a0Cl\u00e9zio t\u00e9moigne et devient. En cela se d\u00e9fend-il de parler de nostalgie\u00a0: \u00ab\u00a0Cette peine d\u00e9r\u00e9lictueuse ne m\u2019a jamais caus\u00e9 aucun plaisir. Je parle de substance, de sensations, de la part la plus logique de ma vie.\u00a0\u00bb (AF, 103) Nulle nostalgie, tout au contraire, c\u2019est de corps, encore, dont il est question, c\u2019est de faire revivre par le corps racont\u00e9 l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue inscrite en son sein, exp\u00e9rience d\u00e9terminante et r\u00e9confortante \u00e0 la fois, puisqu\u2019elle se rapporte directement \u00e0 cette p\u00e9riode de l\u2019enfance o\u00f9 Le Cl\u00e9zio est devenu\u00a0\u2014 un enfant, un \u00e9crivain.<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est \u00e0 l\u2019Afrique que je veux revenir sans cesse, \u00e0 ma m\u00e9moire d\u2019enfant. \u00c0 la source de mes sentiments et de mes d\u00e9terminations. Le monde change, c\u2019est vrai, et celui qui est debout l\u00e0-bas au milieu de la plaine d\u2019herbes hautes, dans le souffle chaud qui apporte les odeurs de la savane, le bruit aigu de la for\u00eat, sentant sur les l\u00e8vres l\u2019humidit\u00e9 du ciel et des nuages, celui-l\u00e0 est si loin de moi qu\u2019aucune histoire, aucun voyage ne me permettra de le rejoindre. (AF, 101)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet enfant qu\u2019il n\u2019est plus, m\u00eame s\u2019il lui arrive encore de sentir en lui, dans sa chair, dans sa m\u00e9moire sensitive, ce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9\u00a0; cet enfant demeure captif du pass\u00e9, il appartient aux \u00ab\u00a0mythes du paradis perdu, [\u2026] des origines, et de l\u2019enfance [\u2026] s\u2019inscrivant dans ce mouvement r\u00e9gressif qui est souvent \u00e9tudi\u00e9 chez Le\u00a0Cl\u00e9zio et qui sugg\u00e8re un retour \u00e0 la source, \u00e0 la nature, \u00e0 l\u2019origine\u00a0\u00bb (Dutton, 2003, 289). Ce mouvement r\u00e9gressif mis en \u0153uvre dans l\u2019\u00e9criture lecl\u00e9zienne s\u2019effectue sous le signe de la r\u00e9cursivit\u00e9\u00a0; par l\u00e0, il rapporte \u00e0 lui (et donne \u00e0 lire) non plus que sa seule exp\u00e9rience, mais le sentiment vivant, incarn\u00e9, d\u2019une m\u00e9moire offerte en partage\u00a0: \u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, j\u2019existe, je voyage, j\u2019ai \u00e0 mon tour fond\u00e9 une famille, je me suis enracin\u00e9 dans d\u2019autres lieux [\u2026] C\u2019est en l\u2019\u00e9crivant que je le comprends, maintenant. Cette m\u00e9moire n\u2019est pas seulement la mienne. Elle est aussi la m\u00e9moire qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 ma naissance.\u00a0\u00bb (AF, 104) En Afrique, rappelle l\u2019auteur, il est commun de penser que \u00ab\u00a0les humains ne naissent pas du jour o\u00f9 ils sortent du ventre de leur m\u00e8re, mais du lieu et de l\u2019instant o\u00f9 ils sont con\u00e7us\u00a0\u00bb (AF, 77). C\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00ab\u00a0b\u00e9nie\u00a0\u00bb de Banso et Bamenda, en terre utopique, que Le\u00a0Cl\u00e9zio fut con\u00e7u. Aussi est-il garant de cette terre, protecteur de sa m\u00e9moire, mais encore porteur de la m\u00e9moire, des angoisses et des esp\u00e9rances de son p\u00e8re, qui l\u2019a tant aim\u00e9e. Au final, l\u2019Africain, c\u2019est beaucoup le p\u00e8re, et un peu le fils quand m\u00eame, qui accepte de prolonger le premier, bouclant la boucle d\u2019une r\u00e9volution personnelle que l\u2019\u00e9vocation du souvenir permet de traduire et de renouveler.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Armel, Aliette. 1998. \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9criture comme trace d\u2019enfance\u00a0\u00bb. Dossier Le Cl\u00e9zio\u00a0: Errances et mythologies,\u00a0<em>Le Magazine litt\u00e9raire<\/em>, n\u00b0\u00a0362. Disponible en ligne\u00a0: &lt;<a href=\"http:\/\/www.magazine-litteraire.com\/content\/recherche\/article?id=1484&gt;\">http:\/\/www.magazine-litteraire.com\/content\/recherche\/article?id=1484&gt;<\/a>.<\/p>\n<p>Cavallero, Claude. 2006. \u00ab\u00a0J.-M. G. Le Cl\u00e9zio et le sable des mots\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Tangence<\/em>, n\u00b0\u00a082, p. 121-134.<\/p>\n<p>Cortanze, G\u00e9rard de. 1999.\u00a0<em>J.M.G. Le Cl<\/em><em>\u00e9zio. Le nomade immobile<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du ch\u00eane.<\/p>\n<p>Cortanze, G\u00e9rard de. 2008. \u00ab\u00a0Grand entretien J.M.G. Le Cl\u00e9zio\u00a0: \u201cl\u2019imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019entendre d\u2019autres voix\u201d\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Le Magazine Litt<\/em><em>\u00e9raire<\/em>, n\u00b0\u00a0480. Disponible en\u00a0ligne\u00a0: &lt;<a href=\"http:\/\/www.magazine-litteraire.com\/content\/recherche\/article?id=11893&gt;\">http:\/\/www.magazine-litteraire.com\/content\/recherche\/article?id=11893&gt;<\/a>.<\/p>\n<p>Dutton, Jacqueline. 2003.\u00a0<em>Le chercheur d<\/em><em>\u2019or et d<\/em><em>\u2019ailleurs. L<\/em><em>\u2019Utopie de J.M.G. Le Cl<\/em><em>\u00e9zio<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Le Cl\u00e9zio, Jean-Marie Gustave. 1985.\u00a0<em>Le Chercheur d<\/em><em>\u2019or<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Le Cl\u00e9zio, Jean-Marie Gustave. 1986.\u00a0<em>Voyage\u00a0<\/em><em>\u00e0 Rodrigues<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Le Cl\u00e9zio, Jean-Marie Gustave. 1991.\u00a0<em>Onitsha<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Le Cl\u00e9zio, Jean-Marie Gustave. 1995.\u00a0<em>La Quarantaine<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Le Cl\u00e9zio, Jean-Marie Gustave. 1998. \u00ab\u00a0Le Cl\u00e9zio par lui-m\u00eame\u00a0\u00bb. Dossier Le\u00a0Cl\u00e9zio\u00a0: Errances et mythologies<em>, Le Magazine litt<\/em><em>\u00e9raire<\/em>, n\u00b0\u00a0362. Disponible en ligne\u00a0: &lt;<a href=\"http:\/\/www.magazine\">http:\/\/www.magazine<\/a> litteraire.com\/content\/recherche\/article?id=1531&gt;.<\/p>\n<p>Le Cl\u00e9zio, Jean-Marie Gustave. 2003.\u00a0<em>R<\/em><em>\u00e9volutions<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Le Cl\u00e9zio, Jean-Marie Gustave. 2004.\u00a0<em>L\u2019Africain<\/em>. Paris\u00a0: Mercure de France.<\/p>\n<p>Lhoste, Pierre. 1971.\u00a0<em>Conversations avec J.-M. G. Le Cl<\/em><em>\u00e9zio<\/em>. Paris\u00a0: Mercure de France.<\/p>\n<p>Marin, Louis. 1973.\u00a0<em>Utopiques\u00a0: jeux d\u2019espaces<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>Maury, Pierre (propos recueillis par). 1986. \u00ab\u00a0Le Cl\u00e9zio : retour aux origines \u00bb,\u00a0<em>Le<\/em><em>\u00a0Magazine litt<\/em><em>\u00e9raire,<\/em>\u00a0n\u00b0\u00a0230.<\/p>\n<p>Perec, Georges. 1993\u00a0[1975].\u00a0<em>W<\/em><em>\u00a0ou le souvenir d<\/em><em>\u2019enfance<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Thibault, Bruno. 2004. \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9criture de l\u2019initiation dans\u00a0<em>R\u00e9volutions<\/em>\u00a0de J.-M.G. Le\u00a0Cl\u00e9zio\u00a0\u00bb dans S.\u00a0Jollin-Bertocchi et B.\u00a0Thibault (dir.),\u00a0<em>Lectures d\u2019une \u0153uvre. J.M.G. Le Cl\u00e9zio<\/em>. Nantes\u00a0: \u00c9ditions du Temps, p. 133-140.<\/p>\n<p>Todorov, Tzvetan. 1989.\u00a0<em>Nous et les autres : la r<\/em><em>\u00e9flexion fran<\/em><em>\u00e7aise sur la diversit<\/em><em>\u00e9 humaine<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_llr9uyz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_llr9uyz\">[1]<\/a> Dans la suite, les renvois \u00e0 <em>L<\/em><em>\u2019Africain<\/em> se feront \u00e0 l\u2019aide de l\u2019abr\u00e9viation AF, suivi du num\u00e9ro de la page d\u2019o\u00f9 la citation est tir\u00e9e.<\/p>\n<p id=\"footnote2_c4ndo35\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_c4ndo35\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 moderne a voulu \u00e9vacuer la mort, la maladie, la souffrance. Mais elles existent encore, et notre soci\u00e9t\u00e9 est choqu\u00e9e lorsqu\u2019elle se retrouve devant ces r\u00e9alit\u00e9s-l\u00e0, parce qu\u2019elle a le sentiment que le monde est une sorte de segment immobile dans lequel rien ne va changer, alors qu\u2019au fond tout est al\u00e9atoire, et qu\u2019il n\u2019y a rien de s\u00fbr. Le mouvement est une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre en harmonie avec cette ins\u00e9curit\u00e9 continuelle.\u00a0\u00bb Le Cl\u00e9zio en entrevue avec G. de Cortanze (2008).<\/p>\n<p id=\"footnote3_s8qfmob\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_s8qfmob\">[3]<\/a> La th\u00e9matique de l\u2019utopie abord\u00e9e dans la suite se justifie largement par la seule \u00e9tude de l\u2019\u0153uvre de Le Cl\u00e9zio, puisqu\u2019elle en est une constituante essentielle et r\u00e9currente. En entrevue, lorsque la question lui est pos\u00e9e \u00e0 savoir s\u2019il reconna\u00eet des utopies dans son \u00e9criture, Le Cl\u00e9zio r\u00e9pond sans ambages\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, je crois que dans la p\u00e9riode Huxley dans <em>La Guerre<\/em>, <em>les G<\/em><em>\u00e9ants<\/em>, je suis tr\u00e8s sensible, parce que je crois que m\u00eame par moment, ce n\u2019est pas une parodie, mais c\u2019est une reprise de certains passages de <em>Brave New World<\/em>, c\u2019est \u00e9vident. C\u2019est un livre que j\u2019avais beaucoup lu, je savais des passages par c\u0153ur donc c\u2019est s\u00fbrement ressorti dans cette \u00e9poque\u2026 Et l\u2019autre aspect de l\u2019utopie dont vous parlez qui est l\u2019aspect cr\u00e9atif, comment cr\u00e9er une utopie, cet autre aspect-l\u00e0, je crois que c\u2019est perceptible, mais ce que je voudrais faire, c\u2019est l\u2019\u00e9crire. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, je m\u2019en suis servi seulement pour des travaux critiques et je voudrais \u00e9crire l\u2019utopie maintenant.\u00a0\u00bb (Dutton, 2003, 288-289) Je pars donc de ce principe que non seulement l\u2019\u0153uvre t\u00e9moigne d\u2019un motif utopique, mais que son auteur en est bien inform\u00e9, et qu\u2019en connaissance de cause celui-ci cherche \u00e0 r\u00e9investir cette tendance ou th\u00e9matique qui lui est r\u00e9currente.<\/p>\n<p id=\"footnote4_1wc14y6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_1wc14y6\">[4]<\/a> \u00ab\u00a0L\u2019Afrique avait mis en lui une marque qui se confondait avec les traces laiss\u00e9es par l\u2019\u00e9ducation spartiate de sa famille \u00e0 Maurice.\u00a0\u00bb (AF, 57)<\/p>\n<p id=\"footnote5_bz1nbim\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_bz1nbim\">[5]<\/a> Cet \u00ab\u00a0\u00e9quilibre\u00a0\u00bb entre la civilisation et la nature, entre les pays industrialis\u00e9s d\u2019une part et la nature encore immacul\u00e9e, ou con\u00e7ue comme telle d\u2019autre part n\u2019en est pas un. Le civilis\u00e9 s\u2019enfonce dans cette nature, la colonise, la brutalise. L\u2019utopie d\u2019un retour aux sources primitives manifeste un combat int\u00e9rieur \u00e0 l\u2019homme autant qu\u2019un combat entre l\u2019homme et son environnement, entre la civilisation et la nature. En entrevue avec Pierre Lhoste, Le Cl\u00e9zio exprimait un point de vue en ce sens\u00a0: \u00ab\u00a0Cette avanc\u00e9e [\u2026] de ce que l\u2019on appelle la civilisation ne s\u2019effectue pas calmement, doucement, mais d\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s agressive, et cette avanc\u00e9e des villes am\u00e8ne une sorte de lutte, de combat permanent entre les hommes eux-m\u00eames, l\u2019homme et la nature\u2026\u00a0\u00bb (Lhoste, 1971, 63)<\/p>\n<p id=\"footnote6_w7bz1o3\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_w7bz1o3\">[6]<\/a> \u00c0 noter qu\u2019ici l\u2019isolement par les montagnes ne joue pas en faveur de l\u2019utopie parce qu\u2019\u00eatre coup\u00e9 du Cameroun \u00e9quivaut \u00e0 se trouver d\u00e9finitivement en terre nig\u00e9riane o\u00f9 la guerre tribale pr\u00e9vaut\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 Ogoja, tout est diff\u00e9rent. Le pays est troubl\u00e9 par les guerres tribales, les vengeances, les r\u00e8glements de compte entre villages. Les routes, les chemins ne sont pas s\u00fbrs, il faut sortir arm\u00e9.\u00a0\u00bb (AF, 85)<\/p>\n<p id=\"footnote7_egwyed5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_egwyed5\">[7]<\/a> Armel cite, <em>Voyage <\/em><em>\u00e0 Rodrigues<\/em> (1986) de Le Cl\u00e9zio, p.\u00a016.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>L\u00e9vesque, Simon. 2015. \u00ab Retour \u00e0 l\u2019enfance. La qu\u00eate atavique dans L\u2019Africain de J.M.G Le Cl\u00e9zio \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, n\u00b021, En ligne &lt; http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/levesque-21 &gt; (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx)<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/levesque-21.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 levesque-21.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-9be8189b-27e5-4d82-a6c5-ac90edd48432\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/levesque-21.pdf\">levesque-21<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/levesque-21.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-9be8189b-27e5-4d82-a6c5-ac90edd48432\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab L&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre \u00bb, n\u00b021 Il y a dans l\u2019\u0153uvre de Le Cl\u00e9zio une progression soutenue vers le r\u00e9cit intimiste qui trouve son paroxysme dans l\u2019\u00e9criture fonci\u00e8rement autobiographique de L\u2019Africain, publi\u00e9 en 2004 au Mercure de France. Si Onitsha, paru en 1991, pr\u00e9sentait d\u00e9j\u00e0 des traits r\u00e9solument biographiques sur l\u2019enfance de l\u2019auteur, L\u2019Africain [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1258,1257],"tags":[246],"class_list":["post-5583","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-enfance-et-sujet","category-lenfance-a-loeuvre","tag-levesque-simon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5583","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5583"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5583\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8771,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5583\/revisions\/8771"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5583"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5583"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5583"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}