{"id":5587,"date":"2024-06-13T19:48:26","date_gmt":"2024-06-13T19:48:26","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/les-trois-moments-de-la-modernite-critique\/"},"modified":"2024-08-22T18:57:52","modified_gmt":"2024-08-22T18:57:52","slug":"les-trois-moments-de-la-modernite-critique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5587","title":{"rendered":"Les trois moments de la modernit\u00e9 critique"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6893\">Actes du colloque \u00ab R\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9crations, lectures et politique du litt\u00e9raire \u00bb, n\u00b024<\/a><\/h5>\n<h2>Premier moment<\/h2>\n<p>L\u2019id\u00e9e de modernit\u00e9 advient avec l\u2019histoire, quand le monde cesse d\u2019appara\u00eetre comme immuable sous le regard de Dieu et de son repr\u00e9sentant sur terre, le Roi (qui et l\u00e0 de droit divin). Le premier moment de ce sentiment, qui marque d\u00e8s lors un nouveau rapport au temps humain, correspond \u00e0 la d\u00e9couverte du Nouveau Monde. C\u2019est dire combien l\u2019id\u00e9e de modernit\u00e9 est une id\u00e9e occidentale, mais c\u2019est dire aussi qu\u2019elle est indissociable de cette autre id\u00e9e qu\u2019est l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Car la d\u00e9couverte du Nouveau Monde est avant tout la d\u00e9couverte de cette alt\u00e9rit\u00e9 et, par cons\u00e9quent, la d\u00e9couverte de Soi, devant l\u2019Autre.\u00a0Plusieurs \u00e9l\u00e9ments contribuent \u00e0 rendre possible cette premi\u00e8re modernit\u00e9 : d\u2019abord l\u2019institution des langues nationales, qui cr\u00e9ent des ensembles sociaux homog\u00e8nes, r\u00e9unis de haut en bas de l\u2019appareil gouvernemental, l\u00e0 o\u00f9 auparavant les langues vernaculaires \u00e9taient laiss\u00e9es aux usages quotidiens et au bas peuple\u00a0; puis l\u2019imprimerie, qui met ces langues et ces savoirs \u00e0 la disposition d\u2019un nombre toujours croissant de personnes\u00a0; enfin, le d\u00e9veloppement des connaissances scientifiques auxquelles l\u2019imprimerie donne une impulsion saisissante en \u00e9largissant la sph\u00e8re de leur diffusion. Ce moment de rupture a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 par Galil\u00e9e, qui r\u00e9affirme envers et contre tous que la terre est ronde et qu\u2019elle tourne autour du soleil. Il y a l\u00e0 un d\u00e9centrement, au sens propre, d\u00e9centrement de notre monde qui cesse d\u2019\u00eatre le c\u0153ur de l\u2019univers. Nous entrons dans l\u2019\u00e8re des voyages, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 propuls\u00e9s dans celle de l\u2019\u00e9criture. Le voyage d\u00e9couvrait l\u2019ailleurs en m\u00eame temps que le nouveau r\u00e9gime de l\u2019\u00e9criture introduit par l\u2019imprimerie, et parce qu\u2019il porte l\u2019h\u00e9ritage des savoirs pass\u00e9s, permet ce que Krzysztof Pomian appelle le \u00ab\u00a0d\u00e9verrouillage de l\u2019avenir\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le pouvoir d\u2019imaginer une pr\u00e9sence posthume au monde par l\u2019interm\u00e9diaire de ses \u0153uvres.<\/p>\n<p>Sur le plan religieux, les incidences sont fondamentales. D\u2019un Dieu tout-puissant, moteur unique d\u2019une humanit\u00e9 toujours identique \u00e0 elle-m\u00eame, l\u2019id\u00e9e se d\u00e9veloppe d\u2019une humanit\u00e9 relativement autonome, d\u2019un sujet individuel responsable de ses actes, d\u2019une communaut\u00e9 de sujets \u00e9gaux devant Dieu. Parmi les grandes questions qui agitent alors la philosophie, se trouve d\u2019abord celle de la structure politique qui oppose la Loi divine (ou naturelle) \u00e0 la Loi politique. La publication par Hobbes de son <em>L\u00e9viathan<\/em> marque une date en ce que l\u2019auteur \u00e9nonce clairement que l\u2019\u00c9tat est d\u2019abord n\u00e9 d\u2019un <em>contrat<\/em> entre les individus membres d\u2019une m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 qui <em>consentent<\/em> \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer leur pouvoir \u00e0 un groupe de personnes choisies. Il y a l\u00e0 l\u2019inversion de la th\u00e8se soutenue par la Bible, qui fait de Dieu celui qui aurait transmis les Tables de la Loi \u00e0 Mo\u00efse. Autre d\u00e9bat de l\u2019\u00e9poque, celui qui oppose ceux qui croient que la connaissance s\u2019acquiert par le travail, le raisonnement, la recherche et l\u2019entendement (Locke,\u00a0par exemple), et ceux qui croient que la connaissance est d\u00e9j\u00e0 en nous, comme d\u00e9pos\u00e9e, et qu\u2019il suffit de voir au-dedans de Soi pour d\u00e9couvrir les grandes V\u00e9rit\u00e9s de l\u2019existence (Leibniz, par exemple). L\u2019histoire signera la victoire de Hobbes et de Locke\u00a0: le <em>contrat<\/em> et le <em>consentement<\/em> cr\u00e9ent d\u00e9sormais les structures politiques (qui peuvent \u00eatre r\u00e9voqu\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re)\u00a0; la connaissance est <em>construite<\/em> par les id\u00e9es humaines, qui rel\u00e8vent de la perception, de la sensation et de l\u2019intuition.<\/p>\n<p>Sur le plan litt\u00e9raire, cette premi\u00e8re modernit\u00e9 est initi\u00e9e par les po\u00e8tes de la Pl\u00e9iade, mais elle trouve son premier ancrage r\u00e9el au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avec la reconnaissance du statut particulier de l\u2019\u00e9crivain. On relira sur ce point l\u2019essai d\u2019Alain Viala, <em>Naissance de l\u2019\u00e9crivain \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique<\/em>, mais on prendra aussi pour exemple la Querelle des Anciens et des Modernes qui advient au milieu du si\u00e8cle. Dans <em>Les mots et les choses<\/em>, Michel Foucault note pour cette \u00e9poque le passage du commentaire (limit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9rudition et \u00e0 l\u2019ex\u00e9g\u00e8se) \u00e0 la critique, comme celui de l\u2019\u00e9mergence d\u2019un langage second, qui se d\u00e9ploierait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la repr\u00e9sentation, comme un d\u00e9doublement de ce langage, lequel aura la fonction de distinguer le vrai du faux, le beau du laid.<\/p>\n<h2>Deuxi\u00e8me moment<\/h2>\n<p>Les historiens consid\u00e8rent qu\u2019une deuxi\u00e8me modernit\u00e9 advient avec les grandes r\u00e9volutions constitutionnelles. L\u2019Angleterre la verra \u00e0 la chute de Charles II et \u00e0 la prise du pouvoir subs\u00e9quente par George III. L\u2019Allemagne et la France conna\u00eetront de semblables mouvements \u00e0 la fin du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Ces grandes r\u00e9volutions changent la structure du pouvoir. Dieu et le Roi \u2013 le Roi peut-\u00eatre avant Dieu \u2013 y sont mis \u00e0 mal, jet\u00e9s au bas de leur pi\u00e9destal. S\u2019il reste une monarchie apr\u00e8s coup, elle est de nature radicalement diff\u00e9rente puisque, en Angleterre comme en France, elle doit d\u00e9sormais compter non seulement avec un Tiers-\u00c9tat, mais avec un Parlement, une forme d\u2019association participative par d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir. \u00c0 partir de l\u00e0, l\u2019enjeu politique premier sera surtout celui de la repr\u00e9sentation et de l\u2019\u00e9largissement des conditions de participation, des conditions de la citoyennet\u00e9. Aux bourgeois d\u2019abord, puis aux hommes de toutes les classes et, enfin, aux femmes, puis, sous certaines r\u00e9serves, aux enfants, aux criminels, aux handicap\u00e9s mentaux.<\/p>\n<p>Ces grandes r\u00e9volutions politiques ont mis en place un <em>champ normatif<\/em>, selon le terme qu\u2019utilise Michel Freitag, qui recouvre de diverses mani\u00e8res la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. L\u00e0 o\u00f9 le Sujet avait \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 Dieu et \u00e0 Dieu seul, il est d\u00e9sormais soumis aux Lois humaines\u00a0: de Locke jusqu\u2019\u00e0 Montesquieu, on distinguera ainsi la Loi naturelle (norme, coutume, institutions sociales) et les Lois politiques (droit, r\u00e8gles). Le Sujet naturel dispara\u00eet pour \u00eatre remplac\u00e9 par un Sujet juridiquement construit. De m\u00eame que l\u2019enjeu politique avait \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9largissement de la citoyennet\u00e9, de m\u00eame l\u2019enjeu, vu sous cet angle, devient le quadrillage de toutes les activit\u00e9s sociales par un syst\u00e8me de r\u00e8gles et de normes. L\u2019Art, la Litt\u00e9rature, la Science font partie de ce champ normatif en ce qu\u2019elles introduisent des syst\u00e8mes de r\u00e8gles. La Science op\u00e8re ainsi \u00e0 partir d\u2019un syst\u00e8me clair, fond\u00e9 sur la recherche des Lois g\u00e9n\u00e9rales, c\u2019est-\u00e0-dire une formalisation de plus en plus abstraite du monde r\u00e9el. La botanique et les sciences naturelles, qui avaient connu leurs beaux jours dans la premi\u00e8re modernit\u00e9, c\u00e8dent le pas aux math\u00e9matiques, \u00e0 la physique et \u00e0 la chimie. L\u2019Art et la Litt\u00e9rature op\u00e8rent \u00e0 partir de r\u00e8gles int\u00e9rioris\u00e9es, d\u00e9duites le plus souvent de l\u2019observation ou acquises sur les bancs d\u2019\u00e9cole (l\u2019institution transforme ces normes et ces r\u00e8gles en habitus). La critique litt\u00e9raire na\u00eet, disons, avec Sainte-Beuve et elle marque ce moment o\u00f9 l\u2019institution prend conscience d\u2019elle-m\u00eame. Quand elle adopte les r\u00e8gles reconnues comme syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence, elle mesure l\u2019ad\u00e9quation de l\u2019\u0153uvre nouvelle au cadre normatif. Le critique s\u2019imagine le ma\u00eetre de l\u2019\u00e9crivain. Quand il adh\u00e8re aux principes neufs que l\u2019\u0153uvre tente d\u2019imposer et qu\u2019il tente plut\u00f4t de saisir et de mettre en valeur l\u2019intention de l\u2019auteur, le critique se r\u00eave alors le double de l\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n<p>\u00c0 cette seconde modernit\u00e9, correspond aussi le d\u00e9veloppement des th\u00e9ories de l\u2019art pour l\u2019art qui ont eu le grand avantage de d\u00e9gager les artistes et les \u00e9crivains de toute obligation envers le pouvoir. Le syst\u00e8me de privil\u00e8ges et le m\u00e9c\u00e9nat sont remplac\u00e9s par les lois du march\u00e9 et par de nouvelles instances de l\u00e9gitimation, dont la premi\u00e8re est la fonction critique. La premi\u00e8re fracture du champ litt\u00e9raire, qui conduit \u00e0 son autonomie, est l\u00e0, dans ce double syst\u00e8me de reconnaissance. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la l\u00e9gitimation par le march\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire par le public lecteur, l\u00e9gitimation mesurable aux chiffres de ventes\u00a0; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, la l\u00e9gitimation par les pairs, dans ce qu\u2019on appelle le circuit restreint, l\u00e9gitimation \u00e0 la valeur, destin\u00e9e \u00e0 la dur\u00e9e. Ces deux syst\u00e8mes vont se d\u00e9velopper en opposition l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Cependant, il n\u2019est pas si simple de prendre parti pour l\u2019un ou l\u2019autre de ces syst\u00e8mes, dans la mesure o\u00f9 le public t\u00e9moigne d\u2019un succ\u00e8s de nature d\u00e9mocratique alors que la critique renvoie \u00e0 une structure \u00e9litaire h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019Ancien R\u00e9gime\u00a0; dans la mesure o\u00f9 le succ\u00e8s aupr\u00e8s du public renvoie \u00e0 une esth\u00e9tique de l\u2019obsolescence alors que le succ\u00e8s d\u2019estime renvoie souvent \u00e0 une recherche authentique\u00a0; dans la mesure o\u00f9 la fronti\u00e8re entre les deux n\u2019est gu\u00e8re aussi \u00e9tanche qu\u2019elle para\u00eet \u00e0 premi\u00e8re vue.\u00a0<\/p>\n<h2>Troisi\u00e8me moment<\/h2>\n<p>Peut-on parler d\u2019une troisi\u00e8me modernit\u00e9 \u00e0 propos de ce qu\u2019il est convenu de nommer la <em>postmodernit\u00e9<\/em> ou le <em>postmodernisme\u00a0<\/em>? Ce n\u2019est pas le lieu ici de faire une distinction particuli\u00e8re entre les deux, m\u00eame si la litt\u00e9rature pr\u00e9f\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019id\u00e9e de <em>postmodernisme<\/em>, pour marquer le mouvement. Ce qui caract\u00e9rise la postmodernit\u00e9, c\u2019est avant doute l\u2019extension du doute classique, qui avait fond\u00e9 l\u2019id\u00e9e de l\u2019Homme et de l\u2019humanit\u00e9, envers tous les <em>champs normatifs<\/em>, quels qu\u2019ils soient. J\u00fcrgen Habermas a montr\u00e9 comment la sph\u00e8re publique d\u00e9bouchait sur la <em>publicit\u00e9<\/em> dans nos univers contemporains et comment les ann\u00e9es r\u00e9centes se caract\u00e9risaient par la <em>crise de la l\u00e9gitimit\u00e9,<\/em> de <em>toute<\/em> l\u00e9gitimit\u00e9. Cela se mesure de maintes fa\u00e7ons, tant par le peu de cr\u00e9dibilit\u00e9 des hommes politiques, que par la remise en question des diverses instances de l\u00e9gitimit\u00e9 artistique ou litt\u00e9raire (acad\u00e9mies, prix, critique et histoire). Et Michel Freitag montre bien comment les nouvelles structures administratives visent l\u2019efficience plut\u00f4t que la qualit\u00e9 et la valeur, comment l\u2019\u00ab\u00a0organisation\u00a0\u00bb remplace l\u2019\u00ab\u00a0institution\u00a0\u00bb, comment les sciences appliqu\u00e9es et la r\u00e9solution de probl\u00e8mes dominent la recherche fondamentale et comment, en d\u00e9finitive, la technocratie remplace les modes de r\u00e9gulation juridique et institutionnelle. Il consid\u00e8re ce fait non pas comme relevant d\u2019une modernit\u00e9 nouvelle, mais comme le troisi\u00e8me mouvement d\u2019une modernit\u00e9 \u2013 celui de son \u00e9puisement, mais pas encore de son remplacement \u2013, qui a d\u2019abord transform\u00e9 la r\u00e9f\u00e9rence au Sacr\u00e9 en r\u00e9f\u00e9rence transcendantale \u00e0 l\u2019Homme, puis qui a abouti \u00e0 la dissolution m\u00eame de toute id\u00e9e transcendantale. Ne reste d\u00e9sormais que le pluri-, le multi-, l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, le circonstanciel, l\u2019incertain, le pr\u00e9caire voire l\u2019errance, le partout et le n\u2019importe o\u00f9.<\/p>\n<p>La fin des Grands R\u00e9cits, c\u2019est d\u2019abord la fin des grands syst\u00e8mes d\u2019interpr\u00e9tation. \u00c0 travers eux, ce sont aussi les grandes entit\u00e9s qui formaient les sujets de ces r\u00e9cits qui disparaissent \u2013 la Nation ou la Litt\u00e9rature, par exemple. Il en r\u00e9sulte une sous-information narrative, faute de fresque voire d\u2019\u00e9pop\u00e9e, qui emp\u00eache de saisir tout mouvement d\u2019ensemble\u00a0; une histoire \u00ab\u00a0sans sujet\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire que les sujets naissent de son \u00e9criture et non l\u2019inverse\u00a0; la perte du Sens, qui r\u00e9sulte de la dissolution des r\u00e9seaux narratifs ou th\u00e9matiques. Par-dessus tout, peut-\u00eatre, se perd la r\u00e9f\u00e9rence au temps humain, au profit d\u2019un temps d\u00e9coup\u00e9 administrativement en heures, en minutes et en secondes, mais qui ne r\u00e9v\u00e8le gu\u00e8re autre chose que la dur\u00e9e, voire la r\u00e9p\u00e9tition. Autrement dit, les travaux postmodernes visent davantage la d\u00e9construction du sens, \u00e0 travers l\u2019analyse des discours existants plut\u00f4t que dans la construction de discours nouveaux. Cette op\u00e9ration de d\u00e9construction vise avant tout \u00e0 questionner les cat\u00e9gories m\u00eames du savoir et du social. La d\u00e9construction ne propose pas de nouvelles lectures, de nouvelles interpr\u00e9tations, de nouveaux r\u00e9cits. Elle montre comment ces lectures, ces interpr\u00e9tations, ces r\u00e9cits ont \u00e9t\u00e9 construits sur des valeurs particuli\u00e8res (souvent discutables, j\u2019en conviens), par des agents situ\u00e9s dans un temps, un lieu, une classe sociale donn\u00e9e, selon une id\u00e9ologie pr\u00e9con\u00e7ue.<\/p>\n<p>La critique, telle qu\u2019on la concevait au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, perd ainsi sa l\u00e9gitimit\u00e9\u00a0; elle se maintient sur le mode du savoir dans les universit\u00e9s, de l\u2019essai r\u00e9flexif dans la vie litt\u00e9raire\u00a0; elle s\u2019autonomise. Certains voient l\u00e0 le sympt\u00f4me de la fin de la litt\u00e9rature, qui aurait ainsi atteint le moment o\u00f9 elle n\u2019est plus capable de dire autre chose qu\u2019elle-m\u00eame. De plus en plus fr\u00e9quemment est d\u00e9nonc\u00e9e cette logique de la complicit\u00e9 voire de la collusion des milieux cr\u00e9atifs et des milieux critiques, <em>contre <\/em>le lectorat qui en serait la victime, d\u00e9signant le gouffre qui se creuserait entre la critique et le public lecteur. Ainsi sont justifi\u00e9s encore et toujours les assauts p\u00e9riodiques qui visent la liquidation de la critique plut\u00f4t que sa transformation. Il est vrai que la critique a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 se red\u00e9finir dans l\u2019extension contemporaine de la sph\u00e8re publique.<\/p>\n<p>L\u2019histoire de ces d\u00e9bats et discussions montre que la critique est porteuse d\u2019enjeux, aujourd\u2019hui comme autrefois. On peut la consid\u00e9rer comme effront\u00e9ment subjective, \u00e9litiste et, par l\u00e0, parasitaire\u00a0; on peut bien d\u00e9noncer les effets de collusion, voir l\u00e0 une alt\u00e9rit\u00e9 mena\u00e7ante\u00a0; on peut r\u00eaver \u00e0 un rapport non m\u00e9diatis\u00e9 entre l\u2019\u0153uvre et son lectorat. D\u00e9noncer l\u2019institution litt\u00e9raire et ses instances de l\u00e9gitimation est g\u00e9n\u00e9ralement pratiqu\u00e9 par ceux et de celles qui occupent les meilleures places ou qui y aspirent. Car, la globalisation actuelle de la culture et l\u2019effondrement de l\u2019instance critique soul\u00e8vent de nouveaux enjeux\u00a0: ceux des sujets qui sont rest\u00e9s dans l\u2019ombre du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, comme des sujets inachev\u00e9s du discours et de l\u2019histoire (les litt\u00e9ratures postcoloniales, les femmes) ainsi que ceux qui se concentrent dans les marges de l\u2019innovation, de la recherche et de l\u2019exp\u00e9rimental. Les multinationales de l\u2019\u00e9dition et des m\u00e9dias (les anciens comme les nouveaux) n\u2019ont pas pr\u00e9cis\u00e9ment le c\u0153ur tendre ni les valeurs soci\u00e9tales fortes. Comment saisir l\u2019in\u00e9galit\u00e9 structurelle des \u00e9crivains et des lecteurs dispers\u00e9s entre le march\u00e9 local et les march\u00e9s mondiaux, \u00e9cartel\u00e9s entre la petite maison de production et la multinationale toute-puissante\u00a0? Comment poser d\u00e9sormais les nouveaux enjeux, li\u00e9s \u00e0 la production immat\u00e9rielle des donn\u00e9es culturelles diffus\u00e9es sur les plateformes num\u00e9riques\u00a0? Ces donn\u00e9es sont-elles encore des \u0153uvres\u00a0? Et que penser de l\u2019actuelle tendance des plateformes num\u00e9riques \u00e0 instrumentaliser les donn\u00e9es culturelles dans le but de fid\u00e9liser un consommateur qui est lui-m\u00eame devenu une marchandise pour les entreprises de publicit\u00e9 et de sondage\u00a0? Pendant un bref moment, la toile aura donn\u00e9 naissance au r\u00eave d\u2019un acc\u00e8s direct non m\u00e9diatis\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Nous savons maintenant qu\u2019il n\u2019en est rien\u00a0: streaming et flux divers sont des acc\u00e8s aussi m\u00e9diatis\u00e9s que les autres, mais sans le discours, l\u2019argumentation et la justification. Il y a quelque trente ans, j\u2019\u00e9crivais, dans un autre contexte, que la critique n\u2019avait d\u2019avenir que si elle contribuait \u00e0 imaginer la d\u00e9mocratie du futur. Je n\u2019ai pas chang\u00e9 d\u2019avis. Et je crois encore que Michel Freitag a raison d\u2019affirmer que l\u2019avenir n\u2019est pas <em>n\u00e9cessaire<\/em> et encore moins <em>pr\u00e9visible<\/em>, ni le leur, ni le n\u00f4tre, mais que rien n\u2019adviendra sans effort.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>CASANOVA, Pascale. 2008 [1999]. <em>La r\u00e9publique mondiale des lettres<\/em>. Paris : Seuil, coll. \u00ab Points. Essais \u00bb.<\/p>\n<p>FOUCAULT, Michel. 1966. <em>Les mots et les choses. Une arch\u00e9ologie des sciences humaines<\/em>. Paris : Gallimard, coll. \u00ab Biblioth\u00e8que des sciences humaines \u00bb.<\/p>\n<p>FREITAG, Michel. 1999. \u00ab La dissolution postmoderne de la r\u00e9f\u00e9rence transcendantale. Perspectives th\u00e9oriques \u00bb, <em>Cahiers de recherches sociologiques<\/em>. n\u00b033, p. 181-217.<\/p>\n<p>HABERMAS, J\u00fcrgen. 1978 [1962] <em>L\u2019espace public. Arch\u00e9ologie de la publicit\u00e9 comme dimension constitutive de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise<\/em>. Paris : Payot, coll. \u00ab Critique de la politique \u00bb.<\/p>\n<p>MATTELART, Armand, Xavier DELCOURT et Mich\u00e8le MATTELART. 1984. <em>La culture contre la d\u00e9mocratie\u00a0? L\u2019audiovisuel \u00e0 l\u2019heure transnationale<\/em>. Paris : La D\u00e9couverte, coll. \u00ab Cahiers libres \u00bb.<\/p>\n<p>POMIAN, Krzysztof. 1984. <em>L\u2019ordre du temps.<\/em> Paris : Gallimard, coll. \u00ab Biblioth\u00e8que des histoires \u00bb.<\/p>\n<p>ROBERT, Lucie. 1986. \u00ab La critique est un dinosaure \u00bb, <em>Jeu. Cahiers de th\u00e9\u00e2tre<\/em>. n\u00ba 40, p. 55-60.<\/p>\n<p>VIALA, Alain. 1985.\u00a0 <em>Naissance de l\u2019\u00e9crivain.<\/em> Paris\u00a0: Les \u00e9ditions de Minuit, coll. \u00ab\u00a0Le sens commun\u00a0\u00bb, 1985.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Robert, Lucie. 2016. \u00ab Les trois moments de la modernit\u00e9 critique \u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abR\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9cration, lectures et politique du litt\u00e9raire\u00bb, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=57587(Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/robert-24.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 robert-24.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-a5f02025-4e53-480d-8d5d-3fd73e981a79\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/robert-24.pdf\">robert-24<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/robert-24.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-a5f02025-4e53-480d-8d5d-3fd73e981a79\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actes du colloque \u00ab R\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9crations, lectures et politique du litt\u00e9raire \u00bb, n\u00b024 Premier moment L\u2019id\u00e9e de modernit\u00e9 advient avec l\u2019histoire, quand le monde cesse d\u2019appara\u00eetre comme immuable sous le regard de Dieu et de son repr\u00e9sentant sur terre, le Roi (qui et l\u00e0 de droit divin). 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