{"id":5590,"date":"2024-06-13T19:48:26","date_gmt":"2024-06-13T19:48:26","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/les-formes-de-vie-une-nouvelle-facon-dapprehender-lindividu-et-la-societe-dans-loeuvre-litteraire\/"},"modified":"2024-08-22T19:04:50","modified_gmt":"2024-08-22T19:04:50","slug":"les-formes-de-vie-une-nouvelle-facon-dapprehender-lindividu-et-la-societe-dans-loeuvre-litteraire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5590","title":{"rendered":"Les formes de vie : une nouvelle fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9hender l\u2019individu et la soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire"},"content":{"rendered":"\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/savard_24.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 savard_24.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-8b27063e-1e59-44d7-9588-b59862488d32\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/savard_24.pdf\">savard_24<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/savard_24.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-8b27063e-1e59-44d7-9588-b59862488d32\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6893\">Actes du colloque \u00ab R\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9crations, lectures et politique du litt\u00e9raire \u00bb, n\u00b024<\/a><\/h5>\n<p>Le terme formes de vie, d\u2019abord apparu dans les <em>Recherches philosophiques<\/em> de Wittgenstein, a refait surface il y a deux d\u00e9cennies dans les travaux de Giorgio Agamben. Influenc\u00e9 par les th\u00e8ses de Foucault sur la biopolitique et le biopouvoir, la forme-de-vie<a id=\"footnoteref1_1dwqy6t\" class=\"see-footnote\" title=\" Nous utiliserons l\u2019expression \u00ab\u00a0forme-de-vie\u00a0\u00bb, au singulier, pour r\u00e9f\u00e9rer au concept original d\u2019Agamben. Lorsque nous \u00e9voquerons ce concept tel qu\u2019il a int\u00e9gr\u00e9 les \u00e9tudes litt\u00e9raires, nous adopterons plut\u00f4t la formulations \u00ab\u00a0formes de vie\u00a0\u00bb, au pluriel. \" href=\"#footnote1_1dwqy6t\">[1]<\/a> agambenienne modifiait la conception sociologique traditionnelle du d\u00e9terminisme social. Ce concept, \u00e9labor\u00e9 autour de la possibilit\u00e9 d\u2019agencement des mani\u00e8res de vivre et de l\u2019impossible disjonction entre individualit\u00e9 et politique, inscrit d\u00e8s lors l\u2019\u00eatre dans la sph\u00e8re d\u2019une r\u00e9sistance possible. Depuis la parution de <em>Moyens sans fins, <\/em>la notion de formes de vie a int\u00e9gr\u00e9 la critique artistique et litt\u00e9raire, entre autres chez des auteurs tels que Yves Citton, Nicolas Bourriaud et Marielle Mac\u00e9. Adaptant les th\u00e8ses originales d\u2019Agamben, ils proposent une r\u00e9interpr\u00e9tation de la g\u00e9n\u00e9alogie de la modernit\u00e9 (Bourriaud) ainsi que de la th\u00e9orie litt\u00e9raire et du geste herm\u00e9neutique (Citton). \u00c0 partir des ouvrages de ces deux derniers auteurs et de la pens\u00e9e du philosophe Richard Rorty, nous nous proposons de pr\u00e9ciser la port\u00e9e de cette notion dans le cadre des \u00e9tudes litt\u00e9raires, et ce, \u00e0 partir de deux questions principales\u00a0: quelles sont les implications d\u2019un tel concept sur l\u2019\u00e9tude de l\u2019individu et de la soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire? Et comment lire l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire \u00e0 partir de cette nouvelle perspective th\u00e9orique?<\/p>\n<h2>Forme-de-vie et r\u00e9sistance\u00a0: Giorgio Agamben<\/h2>\n<p>Agamben d\u00e9veloppe le concept de forme-de-vie en 1993, dans un court texte \u00e9ponyme publi\u00e9 dans son essai <em>Moyens sans fins.<\/em> Ce texte s\u2019inscrit globalement dans une discussion des th\u00e8ses sur le biopouvoir et la biopolitique \u00e9labor\u00e9es par Michel Foucault dans <em>La Volont\u00e9 de savoir,<\/em> puisque la fa\u00e7on de penser celles-ci commande aussi les mani\u00e8res de r\u00e9fl\u00e9chir aux r\u00e9sistances qu\u2019il pourrait \u00eatre possible de leur opposer<a id=\"footnoteref2_sogo6sn\" class=\"see-footnote\" title=\" Pour une \u00e9tude plus approfondie des diff\u00e9rentes conceptions du biopouvoir chez Foucault et Agamben, voir l\u2019article de Katia Genel, \u00ab\u00a0Le biopouvoir chez Foucault et Agamben\u00a0\u00bb, Methodos, no 4, \u00ab\u00a0Penser le corps\u00a0\u00bb, 2004. En ligne. &lt;http:\/\/methodos.revues.org\/131&gt;. \" href=\"#footnote2_sogo6sn\">[2]<\/a>. Pour reprendre les mots de Foucault, si le biopouvoir \u00ab\u00a0se pr\u00e9sente dans le code du droit et de la souverainet\u00e9\u00a0\u00bb sous la forme des technologies disciplinaires, un second r\u00e9gime, la biopolitique, s\u2019y superpose \u00e0 partir du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Face \u00e0 l\u2019augmentation d\u00e9mographique, entre autres, la biopolitique prend pour objet la population et sa r\u00e9gulation, de sorte qu\u2019il ne s\u2019agit ainsi plus uniquement du pouvoir souverain de faire mourir mais aussi du droit d\u2019intervenir pour perp\u00e9tuer et multiplier la vie. Travaillant en de\u00e7\u00e0 de la discipline, par exemple au niveau des m\u00e9canismes normalisateurs, la biopolitique ne vise pas tant le corps individuel que le corps social. En derni\u00e8re instance, la conception foucaldienne du biopouvoir fait du sujet un \u00eatre dont la vie constitue l\u2019un des enjeux du politique, un corps constitu\u00e9 par les effets du pouvoir.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e d\u2019Agamben \u00e0 ce propos, qu\u2019il d\u00e9veloppe dans <em>Homo Sacer,<\/em> vise pour sa part \u00e0 un retournement de ce rapport du biopouvoir \u00e0 la souverainet\u00e9. \u00ab\u00a0Selon lui, la vie naturelle, qui devient l\u2019enjeu des techniques politiques sp\u00e9cifiques que Foucault met en \u00e9vidence par le bio-pouvoir, est en r\u00e9alit\u00e9 au fondement de la sph\u00e8re politique d\u00e8s son origine sous les esp\u00e8ces de la vie nue\u00a0\u00bb (Genel, 2004, 6). Ces notions de vie naturelle et de vie nue sont \u00e0 comprendre, dans la politique d\u2019Agamben, \u00e0 partir de la pens\u00e9e aristot\u00e9licienne et de la distinction que celle-ci propose entre la simple vie de la sph\u00e8re domestique et l\u2019entr\u00e9e dans la vie politique \u2013 celle-ci impliquant l\u2019exclusion de celle-l\u00e0. Or, pour Agamben, \u00ab\u00a0[l]\u2019op\u00e9ration qui fonde la sph\u00e8re politique n\u2019est [\u2026] pas une simple transformation de la vie naturelle, mais la constitution d\u2019une vie nue \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire une vie qui n\u2019est pas seulement naturelle, mais prise dans un rapport avec le pouvoir et maintenue dans sa puissance\u00a0\u00bb (6). C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur cet aspect que souhaite intervenir le penseur avec le concept de forme-de-vie, dont la d\u00e9finition se retrouve tant chez Citton que chez Bourriaud ou Mac\u00e9.\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Que signifie cette expression? Elle d\u00e9finit une vie \u2013 la vie humaine \u2013 dans laquelle tous les modes, les actes et les processus du vivre ne sont jamais simplement des faits, mais toujours et avant tout des <em>possibilit\u00e9s<\/em> de vie, toujours et avant tout des puissances. Tout comportement et toute forme du vivre humain ne sont jamais prescrits par une vocation biologique sp\u00e9cifique, ni assign\u00e9s par une n\u00e9cessit\u00e9 quelconque, mais, bien qu\u2019habituels, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et socialement obligatoires, ils conservent toujours le caract\u00e8re d\u2019une possibilit\u00e9, autrement dit, ils mettent toujours en jeu le vivre m\u00eame. [\u2026] Cela constitue d\u2019embl\u00e9e la forme-de-vie comme vie politique (Agamben, 1993, 13-14).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il s\u2019agit bien, ici, d\u2019une vie impliquant d\u2019embl\u00e9e les formes de la vie politique, et de laquelle il devient d\u00e8s lors impossible d\u2019isoler une part qui serait r\u00e9duite \u00e0 la sph\u00e8re priv\u00e9e, quelque chose comme une vie nue. L\u2019objectif d\u2019Agamben est ainsi de faire passer \u00e0 <em>une<\/em> forme-de-vie les formes de vie plurielles qui forment et contribuent \u00e0 reconduire le corps politique constitu\u00e9 par et constituant le pouvoir souverain.<\/p>\n<p>Ce passage des formes de vie \u00e0 une forme-de-vie ne peut que se faire par la pens\u00e9e; non pas la pens\u00e9e en tant qu\u2019exercice individuel, mais bien plut\u00f4t en tant qu\u2019exp\u00e9rience, impliquant son processus, sa propre r\u00e9ceptivit\u00e9 (Agamben, 1993, 20) et, par-dessus tout, sa participation au <em>general intellect.<\/em> Ce concept, repris des <em>Grundrisse<\/em> de Marx, est d\u00e9fini par Yves Citton, qui le place au c\u0153ur de son argumentaire, comme \u00ab\u00a0l\u2019ensemble des connaissances d\u00e9velopp\u00e9es par une civilisation\u00a0\u00bb (Citton, 2007, 247). Il s\u2019agit donc \u00ab\u00a0d\u2019une conception transindividuelle de l\u2019intelligence, en tant que chaque individu baigne en elle, se nourrit d\u2019elle (directement ou indirectement), y contribue localement en m\u00eame temps qu\u2019il en profite globalement\u00a0\u00bb (247). Confr\u00e8re \u00e0 la fois d\u2019Agamben et de Citton, Paolo Virno ajoute pour sa part que le <em>general intellect,<\/em> en tant qu\u2019ensemble de \u00ab\u00a0facult\u00e9s linguistico-cognitives communes \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce\u00a0\u00bb, constitue l\u2019unit\u00e9 \u00e0 partir de laquelle diverge le multiple propre au contemporain. Or, l\u2019une des particularit\u00e9s de la multitude serait la recherche \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb de nouvelles formes politiques, la fomentation de \u00ab\u00a0l\u2019effondrement de la repr\u00e9sentation politique\u00a0: non pas comme un geste anarchique, mais comme une recherche calme et r\u00e9aliste de nouvelles formes politiques\u00a0\u00bb (Virno, 2002, 36). Nous voyons d\u00e8s lors se dessiner en quoi la pens\u00e9e de la multitude, des formes de vie plurielles et du <em>general intellect<\/em> est n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019av\u00e8nement d\u2019une philosophie politique de la forme-de-vie (Agamben, 1993, 22), mais aussi de quelle fa\u00e7on les arts et la litt\u00e9rature peuvent \u00eatre convoqu\u00e9s \u00e0 cet effet.<\/p>\n<h2>L\u2019indisciplinarit\u00e9 herm\u00e9neutique\u00a0: Yves Citton<\/h2>\n<p>L\u2019approche des \u00e9tudes litt\u00e9raires propos\u00e9e par Yves Citton dans son ouvrage <em>Lire, interpr\u00e9ter, actualiser. Pourquoi les \u00e9tudes litt\u00e9raires?<\/em> se comprend \u00e0 partir de cette notion de multitude et des possibles auxquels elle ouvre. La fiction litt\u00e9raire y prend ici la forme d\u2019un espace de n\u00e9gociation des croyances et des valeurs (Citton, 2007, 28) qui s\u2019inscrit dans le sillage de la philosophie pragmatiste telle que John Dewey et, plus r\u00e9cemment Richard Rorty, l\u2019ont d\u00e9velopp\u00e9e. La pierre angulaire permettant d\u2019articuler th\u00e9ories de la lecture et formes de vie se trouve, chez Citton, dans la notion de tra\u00e7abilit\u00e9, qu\u2019il emprunte \u00e0 Lorenzo Vinciguerra. \u00c0 mi-chemin de la philosophie spinoziste et de la s\u00e9miologie pragmatiste, Vinciguerra consid\u00e8re que le corps, tout comme l\u2019objet litt\u00e9raire et le monde en g\u00e9n\u00e9ral, devrait \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 sous l\u2019auspice de l\u2019affectabilit\u00e9. Le corps est ainsi d\u00e9fini comme champ de tra\u00e7abilit\u00e9, ou comme le \u00ab\u00a0r\u00e9sultat de ce que toutes les traces (inn\u00e9es et acquises) ont fait de lui <a id=\"footnoteref3_4eu7y2i\" class=\"see-footnote\" title=\" Citation de Lorenzo Vinciguerra, Spinoza et le signe. La gen\u00e8se de l\u2019imagination, Paris, Vrin, 2005, p.\u00a0132. \" href=\"#footnote3_4eu7y2i\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb (Citton, 2007, 95).<\/p>\n<blockquote>\n<p>On aboutit [donc] \u00e0 une conception du corps particuli\u00e8rement apte \u00e0 subvertir notre imaginaire commun de l\u2019individuation, en ce que l\u2019identit\u00e9 n\u2019est plus caract\u00e9ris\u00e9e \u00e0 partir de <em>l\u2019\u00e9tendue,<\/em> mais \u00e0 partir de <em>la capacit\u00e9 \u00e0 tracer et \u00e0 \u00eatre trac\u00e9<\/em> [\u2026] (95; l\u2019auteur souligne).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Or, c\u2019est dans l\u2019interpr\u00e9tation et l\u2019appropriation des textes que ce possible peut advenir. Citton revient souvent, en effet, \u00e0 l\u2019id\u00e9e selon laquelle l\u2019exp\u00e9rience litt\u00e9raire constitue un \u00ab\u00a0ensemble d\u2019impressions auxquelles fait face une impression\u00a0\u00bb (92). Cet ensemble d\u2019impressions, c\u2019est le livre, en tant qu\u2019il est \u00e9crit par un \u00eatre humain model\u00e9 par ses exp\u00e9riences, mais aussi en tant qu\u2019il est modifi\u00e9 pour publication, re\u00e7u par un public de lecteurs, comment\u00e9, \u00e9tudi\u00e9, etc. \u00c0 cet ensemble d\u2019impressions fait face une impression, celle du sujet, \u00ab\u00a0au sens o\u00f9 c\u2019est mon impression de lecteur\u00a0\u00bb, lui-m\u00eame maintes fois trac\u00e9 cependant, \u00ab\u00a0qui <em>configure la face<\/em> [\u2026] que je reconnais dans l\u2019ensemble de traces r\u00e9uni sous mon attention et dans (c\u2019est-\u00e0-dire <em>par<\/em>) ma m\u00e9moire\u00a0\u00bb (92; l\u2019auteur souligne). L\u2019exp\u00e9rience litt\u00e9raire est donc \u00e9rig\u00e9e en lieu d\u2019une double individuation parall\u00e8le du texte et du lecteur.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit, pour Citton dans cet ouvrage, de promouvoir un changement de cadre th\u00e9orique de l\u2019histoire litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019actualisation de la lecture. Ce d\u00e9placement n\u00e9cessite \u00e0 la fois de lire le texte ancien non dans son contexte d\u2019\u00e9criture, mais plut\u00f4t \u00e0 la lumi\u00e8re de ce qu\u2019il peut \u00e9clairer dans notre monde contemporain, et de passer de la posture de l\u2019interpr\u00e9tation du texte en tant qu\u2019unit\u00e9 coh\u00e9rente, que promouvait Umberto Eco, \u00e0 ce que ce dernier nommait l\u2019utilisation du texte. Que ce soit en faisant des agrammaticalit\u00e9s du texte le lieu privil\u00e9gi\u00e9 de l\u2019interpr\u00e9tation ou en reclassant le mat\u00e9riau signifiant selon un principe de valorisation de ses possibilit\u00e9s connotatives, le but est d\u2019op\u00e9rer ce que Citton appelle un \u00ab\u00a0surcodage disruptif\u00a0\u00bb des structures closes et totalisantes du texte (141). D\u2019un m\u00eame mouvement, Citton entend articuler l\u2019activit\u00e9 de lecture \u00e0 la r\u00e9flexion ontologique et \u00e0 l\u2019analyse des formes de vie contemporaines dans le but de constituer un espace de subjectivation politique qui remette en question le partage du sensible.<\/p>\n<p>Dans la conception des formes de vie contemporaines que partagent Citton et les penseurs du postop\u00e9ra\u00efsme italien, les possibilit\u00e9s de subjectivation constituent en fait le moyen \u00e0 la fois de se prot\u00e9ger de la normalisation rampante de nos institutions et d\u2019ouvrir une br\u00e8che dans l\u2019espace des possibles sociaux. Citton appr\u00e9hende cons\u00e9quemment notre soci\u00e9t\u00e9 postfordiste sous les angles du capitalisme cognitif \u2013 phase la plus r\u00e9cente du capitalisme, qui serait \u00ab\u00a0impuls\u00e9e par de nouveaux r\u00e9gimes de production et de circulation des connaissances et des affects\u00a0\u00bb (235) \u2013 et de la noopolitque postmoderne des affects \u2013 concept d\u00e9velopp\u00e9 par Maurizio Lazzarato afin de d\u00e9signer les ph\u00e9nom\u00e8nes sociopolitiques qui se d\u00e9veloppent \u00e0 l\u2019\u00e8re des soci\u00e9t\u00e9s de contr\u00f4le, \u00ab\u00a0dans lesquels la captation et la modulation de l\u2019attention et de la m\u00e9moire des individus jouent un r\u00f4le central\u00a0\u00bb (346). Il s\u2019agit ainsi, pour Citton, de d\u00e9velopper une indisciplinarit\u00e9 interpr\u00e9tative et un d\u00e9cloisonnement des consciences comme mode de r\u00e9sistance au litt\u00e9ralisme politique qui nous entoure.<\/p>\n<h2>L\u2019exemplarit\u00e9 du geste artistique\u00a0: Nicolas Bourriaud<\/h2>\n<p>La d\u00e9marche adopt\u00e9e par Nicolas Bourriaud dans <em>Formes de vie. L\u2019art moderne et l\u2019invention de soi<\/em> s\u2019inscrit en quelque sorte en contrepoint de celle de Citton. Si ce dernier a tendance \u00e0 d\u00e9laisser l\u2019\u0153uvre originale au profit de son appropriation <em>a posteriori <\/em>par le lecteur, Bourriaud, lui, se maintient non seulement dans le moment cr\u00e9atif, mais s\u2019attache en premier lieu au <em>geste, <\/em>ou \u00e0 l\u2019<em>ethos,<\/em> artistique et aux possibles qui peuvent y surgir. L\u2019insistance de Citton \u00e0 propos de la d\u00e9shistoricisation de l\u2019\u0153uvre se voit, chez Bourriaud, \u00e9cart\u00e9e et remplac\u00e9e (ainsi qu\u2019implicitement critiqu\u00e9e) par la pens\u00e9e foucaldienne, selon laquelle<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il ne faut pas m\u00e9sestimer les circonstances au sein desquelles se voient pris les cat\u00e9gories de la pens\u00e9e, les discours et les \u00e9nonc\u00e9s, sous peine de tomber dans un id\u00e9alisme qui aboutit immanquablement \u00e0 reconduire l\u2019ordre existant. [\u2026] si l\u2019art d\u00e9pend des <em>circonstances<\/em> sociales autant que du champ autonome de l\u2019art, il nous est possible de juger du comportement de chaque artiste par rapport \u00e0 celles-ci, car chaque situation historique pr\u00e9sente un champ de possibles qui advient une seule et unique fois, induisant des attitudes plus ou moins pertinentes et justes par rapport aux lignes de force de l\u2019\u00e9poque (Bourriaud, 1999, 25-26).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se que Bourriaud s\u2019attache \u00e0 d\u00e9montrer consiste en ceci\u00a0: l\u2019art moderne reposerait moins sur les nouvelles formes artistiques qu\u2019elle voit appara\u00eetre que sur la fa\u00e7on dont les artistes viennent habiter celles-ci \u00ab\u00a0en les reportant sur le plan de l\u2019existence\u00a0\u00bb (16). Cette hypoth\u00e8se d\u00e9coule bien s\u00fbr d\u2019une pr\u00e9misse englobant \u00e9thique et esth\u00e9tique. En somme, comme le dit Bourriaud, \u00ab\u00a0les formes n\u2019abritent des valeurs que parce qu\u2019elles sont produites, au sens propre, par des comportements\u00a0\u00bb (115). Les nouvelles formes artistiques et valeurs esth\u00e9tiques qui se d\u00e9veloppent \u00e0 la fin du XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle s\u2019inscrivent ainsi en faux contre la pens\u00e9e normative du taylorisme et du fordisme, qui imposent une rationalisation et une standardisation toujours plus importantes de la production, en plus de mettre en lumi\u00e8re la banalit\u00e9 du quotidien et du travail. L\u2019artiste moderne investit donc son \u0153uvre d\u2019un rapport au monde autre, y proposant une vie transform\u00e9e et corrig\u00e9e, et l\u2019offrant au public comme mod\u00e8le de possible \u00e0 s\u2019approprier. C\u2019est ce geste transformateur que Bourriaud rep\u00e8re dans la figure du dandy, qui, malgr\u00e9 une influence somme toute indirecte sur l\u2019art moderne, anticiperait son \u00e9thique de l\u2019autocr\u00e9ation, de l\u2019arbitraire et de l\u2019individualisme. En effet, le dandysme appara\u00eet au Royaume-Uni, foyer de l\u2019industrialisation. \u00ab\u00a0En faisant de son existence une \u0153uvre d\u2019art, le dandy affirme son refus de la voir fonctionner dans quelque rouage que ce soit. Son action d\u00e9risoire est comparable \u00e0 celle d\u2019un grain de sable esth\u00e9tique dans la machine \u00e0 formater les consciences\u00a0\u00bb (60).<\/p>\n<p>C\u2019est donc toute la question de la subjectivit\u00e9 que Bourriaud articule \u00e0 partir du geste artistique, qui donne en partage un rapport au monde particulier, et de la conception de l\u2019\u00e9cosophie de F\u00e9lix Guattari<a id=\"footnoteref4_f7wq4g6\" class=\"see-footnote\" title=\" L\u2019\u00e9cosophie de Guattari est une pratique de r\u00e9sistance face \u00e0 l\u2019\u00e9conomie capitaliste qui consiste \u00e0 r\u00e9introduire de la subjectivit\u00e9 dans une vie quotidienne qui serait \u00e0 construire telle une \u0153uvre exp\u00e9rimentale liant environnement, social et cr\u00e9ativit\u00e9. \" href=\"#footnote4_f7wq4g6\">[4]<\/a>. De m\u00eame, suivant l\u2019injonction de Marx selon laquelle \u00ab\u00a0cr\u00e9er, c\u2019est se cr\u00e9er\u00a0\u00bb, l\u2019art du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle reposerait en grande partie sur \u00ab\u00a0un ensemble de dispositifs formels qui cr\u00e9ent des <em>points de passage<\/em> entre l\u2019art et la vie\u00a0\u00bb, dont le but n\u2019est pas d\u2019abolir la fronti\u00e8re entre les deux, \u00ab\u00a0mais de la suspendre tout en la maintenant intacte\u00a0\u00bb (15). Bourriaud \u00e9voque de cette fa\u00e7on la peinture de Jackson Pollock comme mise en pratique d\u2019un comportement dont la technique fait office de vecteur; technique qui t\u00e9moigne de l\u2019invention d\u2019une position personnelle \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la gestuelle traditionnelle, et r\u00e9f\u00e9rant donc non seulement \u00e0 une solution picturale, mais aussi \u00e0 des choix \u00e9thiques qui s\u2019inscrivent dans un rapport plus g\u00e9n\u00e9ral aux formes de vie (118).<\/p>\n<p>Cette \u00e9thique de la cr\u00e9ation qui int\u00e9resse Bourriaud d\u00e9place la question de l\u2019interpr\u00e9tation des \u0153uvres vers les gestes cr\u00e9ateurs. Il s\u2019agit, de cette fa\u00e7on, de se demander ce que l\u2019artiste <em>fait\u00a0<\/em>: de quoi t\u00e9moigne-t-il, quels possibles \u00e9claire-t-il. Selon lui, les artistes actuels<\/p>\n<blockquote>\n<p>ont enregistr\u00e9 non seulement l\u2019effacement de la sph\u00e8re politique devant l\u2019\u00e9conomique, mais aussi l\u2019importance croissante du quotidien, enjeu majeur d\u2019une lutte politique qui passe par ce que Michel Foucault appelait des \u201cmicro-pouvoirs\u201d\u00a0: le contr\u00f4le du corps humain, la ma\u00eetrise de notre identit\u00e9 sexuelle ou sociale (153).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cette optique, il est significatif que le critique distingue l\u2019art contemporain de l\u2019art moderne \u00e0 partir d\u2019une nouvelle \u00e9conomie du geste, de l\u2019<em>\u00e9v\u00e9nement,<\/em> qui \u00ab\u00a0cherche \u00e0 ins\u00e9rer des signes dans les m\u00e9canismes sociaux\u00a0\u00bb, se d\u00e9marquant ainsi d\u2019une \u00e9conomie de l\u2019\u0153uvre mat\u00e9rielle, dont Beuys disait \u00e0 propos du processus sculptural qu\u2019il \u00ab\u00a0consist[ait] \u00e0 \u201cimprimer un acte dans la mati\u00e8re\u201d\u00a0\u00bb\u00a0(153)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la transformation du monde, selon un sch\u00e9ma r\u00e9volutionnaire; de l\u2019autre, une sorte de jeu de go, le retournement pion par pion des composants de la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019utopie politique contre l\u2019utopie quotidienne, souple et insidieuse. L\u2019art de la \u201cgrande politique\u201d oppos\u00e9 \u00e0 un art du <em>r\u00e9alisme op\u00e9ratoire,<\/em> qui, au lieu de proposer des alternatives id\u00e9ales, surfe \u00e0 la surface du champ social, ouvre des pistes, balise des lieux, fournit des r\u00e8gles de jeu (152-153).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 au <em>geste<\/em> cr\u00e9atif et \u00e0 la <em>cr\u00e9ation de sa propre existence<\/em> am\u00e8ne la performativit\u00e9 de la critique centr\u00e9e sur les formes de vie \u00e0 un autre niveau. Cela implique aussi une autre fa\u00e7on d\u2019approcher les \u0153uvres, ce que Bourriaud nomme une \u00ab\u00a0esth\u00e9tique sans objet\u00a0\u00bb qui consisterait \u00e0 approcher les manifestations artistiques non comme finalit\u00e9s en elles-m\u00eames, mais plut\u00f4t comme formes transitoires.<\/p>\n<h2>La transformation des vocabulaires finaux\u00a0: Richard Rorty<\/h2>\n<p>La position du philosophe Richard Rorty, bien que la plus \u00e9loign\u00e9e de la critique litt\u00e9raire ou artistique \u00e0 proprement parler, est n\u00e9anmoins celle qui r\u00e9pond le plus directement \u00e0 notre questionnement initial, \u00e0 savoir\u00a0: quelles sont les implications du concept de formes de vie sur <em>l\u2019\u00e9tude de l\u2019individu et de la soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire<\/em>? Rorty adopte la position historiciste partag\u00e9e par les tenants du pragmatisme selon laquelle la question \u00e0 se poser, que nous voyons s\u2019inscrire dans la lign\u00e9e des r\u00e9flexions sur les formes de vie vues jusqu\u2019ici, n\u2019est donc plus\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qu\u2019un \u00eatre humain?\u00a0\u00bb mais bien\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que vivre dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique ou riche au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle?\u00a0\u00bb ou encore\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Comment un habitant d\u2019une telle soci\u00e9t\u00e9 peut-il \u00eatre autre chose que l\u2019interpr\u00e8te d\u2019un r\u00f4le dans un sc\u00e9nario d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit?\u00a0\u00bb (Rorty, 1993, 14). Chez Rorty, ce changement implique la transformation de nos vocabulaires finaux, qu\u2019il d\u00e9finit comme l\u2019ensemble des mots utilis\u00e9s pour justifier nos actions, nos croyances et nos vies. Ces vocabulaires, lorsqu\u2019ils sont flexibles, demeurent parfaitement acceptables. Seulement, la partie la plus importante en est g\u00e9n\u00e9ralement compos\u00e9e, selon le philosophe, par des mots rigides tels que \u00ab\u00a0Christ\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Angleterre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0crit\u00e8res professionnels\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la R\u00e9volution\u00a0\u00bb, etc. (111). Ce sont donc ces vocabulaires \u00e0 saveur de v\u00e9rit\u00e9 universelle auxquels doivent \u00eatre substitu\u00e9s de nouveaux vocabulaires.<\/p>\n<p>La posture permettant d\u2019effectuer ce d\u00e9placement de paradigme en vue du plus grand bien commun serait celle de l\u2019ironiste lib\u00e9ral\u00a0: ironiste, en ce sens que ce personnage doute profond\u00e9ment et constamment de tous les vocabulaires finaux employ\u00e9s couramment, y compris le sien, car il est conscient de la contingence de toutes choses et de l\u2019impossibilit\u00e9 de confirmer ou de dissoudre ces doutes (111-112); et lib\u00e9ral selon la d\u00e9finition de Judith Shklar, \u00ab\u00a0pour qui les lib\u00e9raux sont ceux qui pensent que la cruaut\u00e9 est la pire chose que nous puissions faire\u00a0\u00bb (15). L\u2019importance de la r\u00e9flexion de Rorty dans le cadre de cette \u00e9tude vient de ce que l\u2019ironiste acqui\u00e8re la conscience du caract\u00e8re contingent de ses croyances \u00e0 travers les r\u00e9cits, par la force d\u2019impression que peut produire sur lui la confrontation \u00e0 des exp\u00e9riences diff\u00e9rentes des siennes. La fiction prend par cons\u00e9quent le r\u00f4le de vecteurs de vocabulaires finaux par lesquels nous pouvons nous red\u00e9crire l\u2019espace d\u2019un instant, le temps de comparer les r\u00e9sultats de cette redescription \u00e0 ceux que produiraient d\u2019autres vocabulaires finaux possibles. En somme, il s\u2019agit bien de nous ouvrir \u00e0 d\u2019autres formes de vie, comme le dit Citton.<\/p>\n<p>Dans la perspective de Rorty, la critique litt\u00e9raire n\u2019a pas \u00ab\u00a0pour ambition d\u2019expliquer la v\u00e9ritable signification des livres\u00a0\u00bb, mais plut\u00f4t de situer les r\u00e9cits et les figures dans le sillage d\u2019autres discours. Elle rev\u00eat donc <em>de facto<\/em> le costume de l\u2019ironiste, comparant les \u0153uvres entre elles, confrontant les diff\u00e9rents vocabulaires terminaux (120). Le principal probl\u00e8me de la r\u00e9flexion du philosophe am\u00e9ricain \u00e0 ce sujet concerne le caract\u00e8re exclusif du corpus ainsi d\u00e9fini et la classification quelque peu simpliste des \u0153uvres qui y est d\u00e9termin\u00e9e. Les livres (tant les r\u00e9cits que les ouvrages philosophiques) pourraient y \u00eatre scind\u00e9s en deux grandes cat\u00e9gories\u00a0: ceux qui inscrivent \u00ab\u00a0la gamme des fins actuellement \u00e9non\u00e7ables dans quelque vocabulaire final bien connu et largement employ\u00e9\u00a0\u00bb, et ceux qui ont pour \u00ab\u00a0dessein d\u2019\u00e9laborer un <em>nouveau<\/em> vocabulaire final\u00a0\u00bb (197). Cette derni\u00e8re cat\u00e9gorie, qui est celle int\u00e9ressant Rorty, est elle aussi divis\u00e9e. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 se trouveraient les discours ayant pour fin d\u2019\u00e9laborer un nouveau vocabulaire priv\u00e9, corpus constitu\u00e9s d\u2019\u0153uvres visant \u00e0 d\u00e9velopper la plus grande capacit\u00e9 d\u2019autocr\u00e9ation possible et incluant, par exemple, celles de Nietzsche ou de Sade. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, nous retrouverions les livres occup\u00e9s par la solidarit\u00e9 sociale et le bien commun tels que <em>Les damn\u00e9s de la terre<\/em> de Frantz Fanon ou <em>Les Mis\u00e9rables<\/em> de Victor Hugo. N\u00e9anmoins, pour Rorty, les diff\u00e9rentes fins que servent ces deux sortes de livres sont compl\u00e9mentaires.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un genre d\u2019auteur nous fait comprendre que les vertus sociales ne sont pas les seules vertus, que d\u2019aucuns ont bel et bien r\u00e9ussi \u00e0 se recr\u00e9er. Ainsi prenons-nous conscience de notre propre besoin, \u00e0 demi formul\u00e9, de devenir une nouvelle personne, une personne que nous ne saurions d\u00e9crire faute de disposer encore des mots ad\u00e9quats. L\u2019autre genre nous rappelle la faillite de nos institutions et de nos pratiques, lesquelles ne sont pas \u00e0 la hauteur des convictions auxquelles nous sommes d\u00e9j\u00e0 attach\u00e9s par le pouvoir public et partag\u00e9 que nous employons dans la vie quotidienne. L\u2019un nous dit que rien ne nous oblige \u00e0 parler uniquement le langage de la tribu, mais que nous pouvons trouver nos mots \u00e0 nous, que c\u2019est m\u00eame l\u00e0 une responsabilit\u00e9 que nous avons envers nous-m\u00eames. L\u2019autre nous dit que cette responsabilit\u00e9 n\u2019est pas la seule que nous ayons (15).<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>Nouements, d\u00e9nouements et lignes de fuite<\/h2>\n<p>Il appara\u00eet rapidement que la rigidit\u00e9 de la grille de lecture rortyenne tend \u00e0 exclure toute \u0153uvre qui ne traite pas directement de ces sujets. Toutefois, l\u2019approche du philosophe poss\u00e8de cette qualit\u00e9 de relever le cha\u00eenon manquant entre l\u2019approche esth\u00e9tique de Citton et celle, sociale, de Bourriaud. \u00c9tonnamment proche du point de vue de Citton, \u00e0 la fois par sa conception d\u2019une approche critique \u00ab\u00a0sans objet\u00a0\u00bb et performative, la position de Bourriaud prend pourtant compl\u00e8tement \u00e0 revers la hi\u00e9rarchie qu\u2019il \u00e9tablissait entre l\u2019\u0153uvre et la subjectivit\u00e9 de l\u2019artiste. Or, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re \u2013 le premier dans le but de cr\u00e9er un court-circuitage du r\u00e9el et le second pour r\u00e9tablir la continuit\u00e9 du geste artistique et du social \u2013, les deux critiques occultent la repr\u00e9sentation du sujet et de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de l\u2019\u0153uvre. De m\u00eame, se pr\u00e9sente chez ces auteurs une tendance \u00e0 se d\u00e9tourner des \u0153uvres contemporaines \u2013 \u00e0 l\u2019exception de celles qui sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9es dans le canon artistique \u2013 au profit, particuli\u00e8rement chez Citton, d\u2019une distanciation de l\u2019\u0153uvre qui, postinterpr\u00e9tation, devrait nous \u00e9clairer sur notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle ou en faire appara\u00eetre les possibles. Pourtant, nous pouvons nous demander si le contemporain ne constituerait pas un lieu privil\u00e9gi\u00e9 pour rep\u00e9rer la hi\u00e9rarchie de ces formes de vie et la fa\u00e7on dont elles s\u2019organisent, voire la fa\u00e7on dont elles sont organis\u00e9es \u2013 au sens performatif \u2013 ainsi que les br\u00e8ches que certaines \u0153uvres y font transpara\u00eetre.<\/p>\n<p>Il convient par ailleurs de revenir momentan\u00e9ment \u00e0 l\u2019influence premi\u00e8re de ces r\u00e9flexions sur les formes de vie, qui se trouvait dans la th\u00e8se d\u2019Agamben selon laquelle il faille passer des formes de vie \u00e0 une forme-de-vie pour r\u00e9sister \u00e0 ce que Deleuze appelait les soci\u00e9t\u00e9s de contr\u00f4le. La r\u00e9union du public et du priv\u00e9 (ou de la vie nue et de la vie politique), si elle est souhait\u00e9e par Citton, n\u2019appara\u00eet pas chez Bourriaud, et demeure maintenue jusque dans l\u2019utopie lib\u00e9rale de Rorty<a id=\"footnoteref5_elf5o3l\" class=\"see-footnote\" title=\" Pour un point de vue compl\u00e9mentaire sur ce sujet, voir la r\u00e9flexion sur les ouvrages d\u2019Yves Citton et de Marielle Mac\u00e9 effectu\u00e9e par Jean-Fran\u00e7ois Hamel, \u00ab\u00a0\u00c9manciper la lecture. Formes de vie et gestes critiques d\u2019apr\u00e8s Marielle Mac\u00e9 et Yves Citton\u00a0\u00bb, Tangence, no\u00a0107, 2015, p.\u00a089-107. En ligne &lt;http:\/\/id.erudit.org\/iderudit\/1033952ar&gt;. \" href=\"#footnote5_elf5o3l\">[5]<\/a>. Nous voyons bien que les formes de vie demeurent, dans la critique litt\u00e9raire et artistique, plurielle. N\u00e9anmoins, il vaudrait peut-\u00eatre la peine de revoir cette s\u00e9paration \u00e0 l\u2019aune du pragmatisme et de sa conception du plan continu d\u2019existence. En d\u2019autres termes, plut\u00f4t que de maintenir \u00e0 tout prix cette conception dichotomique du priv\u00e9 et du public, ne pourrait-on pas les consid\u00e9rer comme deux moments d\u2019une ligne continue, puisque c\u2019est ce que semblent proposer en creux tant la question du repartage du sensible de Ranci\u00e8re, qui influence Citton, que l\u2019\u00e9volution vers la singularit\u00e9 quelconque d\u2019Agamben? En effet, \u00e0 partir du moment o\u00f9, comme chez la plupart des philosophes convoqu\u00e9s dans les ouvrages de Citton, de Bourriaud et de Rorty, on postule qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019unit\u00e9 premi\u00e8re, et, surtout, que la forme de vie principale de la soci\u00e9t\u00e9 postfordiste dans laquelle nous vivons est celle du multiple, l\u2019individu (le priv\u00e9) semble constituer un passage oblig\u00e9 pour atteindre le public.<\/p>\n<p>En derni\u00e8re instance, il semble qu\u2019il manque une pi\u00e8ce finale \u00e0 ce puzzle de l\u2019interpr\u00e9tation des formes de vie, qui serait \u00e0 ajouter aux fils r\u00e9flexifs tir\u00e9s chez nos trois auteurs. Cette pi\u00e8ce, qui viendrait encore d\u2019une position pragmatiste assum\u00e9e, tendrait aussi \u00e0 s\u2019\u00e9loigner du moment structuraliste de la critique pour s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la recherche de traces des formes de vie m\u00eames dans le texte litt\u00e9raire, des formes de contr\u00f4le qui leur sont impos\u00e9es, des chemins de traverse qu\u2019elles empruntent, de leur \u00e9volution au fil des ans et des nouveaux possibles auxquelles elles ouvrent d\u00e8s lors que nous les faisons dialoguer et interagir avec les diff\u00e9rentes approches visant \u00e0 nouer critique et formes de vie.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>AGAMBEN, Giorgio, \u00ab\u00a0Forme-de-vie\u00a0\u00bb, <em>Moyens sans fins. Notes sur la politique<\/em>, Paris, Payot &amp; Rivages, 2002 [1993], p.\u00a013-23.<\/p>\n<p>BOURRIAUD, Nicolas, <em>Formes de vie. L\u2019art moderne et l\u2019invention de soi<\/em>, Paris, Deno\u00ebl, 2009 [1999], 169\u00a0p.<\/p>\n<p>CITTON, Yves, \u00ab Introduction \u00bb, <em>Lire, interpr\u00e9ter, actualiser<\/em>, Paris, Amsterdam, 2007, 364\u00a0p.<\/p>\n<p>GENEL, Katia, \u00ab\u00a0Le biopouvoir chez Foucault et Agamben\u00a0\u00bb, <em>Methodos,<\/em> no 4, \u00ab\u00a0Penser le corps\u00a0\u00bb, 2004. En ligne. &lt;<a href=\"http:\/\/methodos.revues.org\/131&gt;\">http:\/\/methodos.revues.org\/131&gt;<\/a>.<\/p>\n<p>RORTY, Richard, <em>Contingence, ironie &amp; solidarit\u00e9,<\/em> Paris, Armand Colin, 1993 [1989], 276\u00a0p.<\/p>\n<p>VIRNO, Paolo, <em>Grammaire de la multitude. Pour une analyse des formes de vie contemporaine<\/em>, N\u00eemes, L\u2019\u00e9clat et Montr\u00e9al, Conjonctures, 2007 [2002], 137\u00a0p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_1dwqy6t\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_1dwqy6t\">[1]<\/a> Nous utiliserons l\u2019expression \u00ab\u00a0forme-de-vie\u00a0\u00bb, au singulier, pour r\u00e9f\u00e9rer au concept original d\u2019Agamben. Lorsque nous \u00e9voquerons ce concept tel qu\u2019il a int\u00e9gr\u00e9 les \u00e9tudes litt\u00e9raires, nous adopterons plut\u00f4t la formulations \u00ab\u00a0formes de vie\u00a0\u00bb, au pluriel.<\/p>\n<p id=\"footnote2_sogo6sn\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_sogo6sn\">[2]<\/a> Pour une \u00e9tude plus approfondie des diff\u00e9rentes conceptions du biopouvoir chez Foucault et Agamben, voir l\u2019article de Katia Genel, \u00ab\u00a0Le biopouvoir chez Foucault et Agamben\u00a0\u00bb, <em>Methodos,<\/em> no 4, \u00ab\u00a0Penser le corps\u00a0\u00bb, 2004. En ligne. &lt;<a href=\"http:\/\/methodos.revues.org\/131&gt;\">http:\/\/methodos.revues.org\/131&gt;<\/a>.<\/p>\n<p id=\"footnote3_4eu7y2i\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_4eu7y2i\">[3]<\/a> Citation de Lorenzo Vinciguerra, <em>Spinoza et le signe. La gen\u00e8se de l\u2019imagination,<\/em> Paris, Vrin, 2005, p.\u00a0132.<\/p>\n<p id=\"footnote4_f7wq4g6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_f7wq4g6\">[4]<\/a> L\u2019\u00e9cosophie de Guattari est une pratique de r\u00e9sistance face \u00e0 l\u2019\u00e9conomie capitaliste qui consiste \u00e0 r\u00e9introduire de la subjectivit\u00e9 dans une vie quotidienne qui serait \u00e0 construire telle une \u0153uvre exp\u00e9rimentale liant environnement, social et cr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n<p id=\"footnote5_elf5o3l\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_elf5o3l\">[5]<\/a> Pour un point de vue compl\u00e9mentaire sur ce sujet, voir la r\u00e9flexion sur les ouvrages d\u2019Yves Citton et de Marielle Mac\u00e9 effectu\u00e9e par Jean-Fran\u00e7ois Hamel, \u00ab\u00a0\u00c9manciper la lecture. Formes de vie et gestes critiques d\u2019apr\u00e8s Marielle Mac\u00e9 et Yves Citton\u00a0\u00bb, <em>Tangence<\/em>, no\u00a0107, 2015, p.\u00a089-107. En ligne &lt;<a href=\"http:\/\/id.erudit.org\/iderudit\/1033952ar&gt;\">http:\/\/id.erudit.org\/iderudit\/1033952ar&gt;<\/a>.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Savard, Val\u00e9rie. 2016. \u00abLes formes de vie\u00a0: une nouvelle fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9hender l\u2019individu et la soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00ab R\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9cration, lectures et politique du litt\u00e9raire \u00bb, n\u00b024, En ligne https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5590 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actes du colloque \u00ab R\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9crations, lectures et politique du litt\u00e9raire \u00bb, n\u00b024 Le terme formes de vie, d\u2019abord apparu dans les Recherches philosophiques de Wittgenstein, a refait surface il y a deux d\u00e9cennies dans les travaux de Giorgio Agamben. Influenc\u00e9 par les th\u00e8ses de Foucault sur la biopolitique et le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1262,1267,1268,1261],"tags":[333],"class_list":["post-5590","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-lectures-et-politique-du-litteraire","category-mecanique","category-mecanique-lectures-et-politique-du-litteraire","category-reflechir-les-espaces-critiques-consecration","tag-savard-valerie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5590","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5590"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5590\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8691,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5590\/revisions\/8691"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5590"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5590"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5590"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}