{"id":5595,"date":"2024-06-13T19:48:26","date_gmt":"2024-06-13T19:48:26","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/voix-basse-et-ruminations-une-pensee-de-lessai\/"},"modified":"2024-08-22T18:59:12","modified_gmt":"2024-08-22T18:59:12","slug":"voix-basse-et-ruminations-une-pensee-de-lessai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5595","title":{"rendered":"Voix basse et ruminations \u2013 une pens\u00e9e de l\u2019essai"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6893\">Actes du colloque \u00ab R\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9crations, lectures et politique du litt\u00e9raire \u00bb, n\u00b024<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>[L]\u2019essai lutte aujourd\u2019hui contre un faux jumeau avec lequel on le confond syst\u00e9matiquement et que je nommerais l\u2019\u00e9tude litt\u00e9raire. L\u2019essai a lutt\u00e9 pendant des si\u00e8cles, depuis sa renaissance moderne chez Montaigne, contre la forme du trait\u00e9, mais il est aujourd\u2019hui domin\u00e9, \u00e9cras\u00e9 par l\u2019\u00e9tude universitaire. En parlant d\u2019essai, je ne d\u00e9signe donc pas des \u00e9tudes ou des analyses litt\u00e9raires, qui poussent comme des champignons sur la vieille souche de la litt\u00e9rature, mais bien l\u2019essai litt\u00e9raire, l\u2019un de ses rameaux les plus luxuriants, qui va de S\u00e9n\u00e8que jusqu\u2019\u00e0 Albert Camus en [passant] par Montaigne (\u00c9tienne Beaulieu<em>,<\/em>\u00a0<em>L<\/em><em>\u2019\u00e2<\/em><em>me litt<\/em><em>\u00e9raire<\/em>,\u00a022).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si l\u2019essai est parfois mal entendu en milieu universitaire, est-ce parce qu\u2019il repr\u00e9sente le fruit d\u2019un travail de rumination tel que le sugg\u00e8re \u00c9tienne Beaulieu \u00e0 partir de l\u2019\u0153uvre de Jean-Pierre Issenhuth\u00a0: \u00ab Ruminations, divagations silencieuses pour soi seul, l\u2019essai ressemble \u00e0 ces grognements de ruminants qu\u2019affectionne Issenhuth, ruminants des landes ou du Qu\u00e9bec avec lesquels il a d\u2019ailleurs partag\u00e9 une bonne partie de sa vie \u00bb (25) ? Ruminante, la parole de l\u2019essai tend vers une pens\u00e9e des formes et des tonalit\u00e9s qu\u2019elle adopte, comme des inventions structurelles et m\u00e9thodologiques autant que des id\u00e9es en soi. Or dans l\u2019essai, ces marques d\u2019originalit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture sont bien souvent li\u00e9es \u00e0 la mise en r\u00e9cit de la d\u00e9marche de celui qui \u00e9crit, et donc \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience du doute, de l\u2019h\u00e9sitation, de la contemplation, du d\u00e9sir ou des humeurs qui t\u00e9moignent de la pr\u00e9sence du corps de l\u2019essayiste. Et si l\u2019essai est, comme l\u2019\u00e9crit \u00c9tienne Beaulieu, \u00ab\u00a0une mani\u00e8re de faire co\u00efncider la litt\u00e9rature et la conscience m\u00eame d\u2019un \u00eatre qui \u00e9crit et qui s\u2019\u00e9crit \u00bb (26), c\u2019est dire que l\u2019essayiste convoque dans son travail l\u2019exp\u00e9rience de la fragilit\u00e9 de l\u2019\u00eatre, et qu\u2019il le fait en consid\u00e9rant que toute pens\u00e9e r\u00e9ellement int\u00e9ressante prend racine \u00e0 m\u00eame cette fragilit\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e9finir l\u2019essai pose plusieurs probl\u00e8mes. Son acception la plus courante fait effectivement r\u00e9f\u00e9rence au domaine de la pens\u00e9e argumentative le plus souvent associ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude universitaire. La rigueur et la pr\u00e9cision de ce type d\u2019essais repose, nous le savons, sur les outils de la m\u00e9thode scientifique, c\u2019est-\u00e0-dire des syst\u00e8mes de r\u00e9f\u00e9rences, d\u2019articulation d\u2019id\u00e9es convaincantes et r\u00e9futables. Tandis que l\u2019autre essai, celui que nous nommons essai litt\u00e9raire, ou parfois essai d\u2019\u00e9crivain, est celui qui combine et entrem\u00eale affects, r\u00e9cits, t\u00e9moignages, r\u00e9flexions, dans une \u00e9criture s\u2019approchant soit de la po\u00e9sie, soit du genre romanesque. Pour cette raison, l\u2019essai litt\u00e9raire est souvent consid\u00e9r\u00e9 par le milieu universitaire comme du travail mal fait, b\u00e2cl\u00e9, abandonn\u00e9 \u00e0 une r\u00eaverie stylistique sans rigueur et sans m\u00e9thode.\u00a0 C\u2019est alors que nous ne concevons m\u00eame plus que ce que nous nommons le style au sein du travail d\u2019un essayiste est fondamentalement indissociable de l\u2019id\u00e9e parce qu\u2019il repr\u00e9sente ce qui dans l\u2019articulation de la phrase permet d\u2019entendre un rythme, un souffle, la pr\u00e9sence d\u2019un corps qui participe \u00e0 la construction de la pens\u00e9e de l\u2019auteur. Or, il y a tout lieu de constater que notre contexte contemporain de sp\u00e9cialisation des savoirs \u0153uvre d\u2019ailleurs \u00e0 creuser ces \u00e9carts, produisant des malentendus et rel\u00e9guant l\u2019essai litt\u00e9raire \u00e0 une forme mineure, ainsi que le remarque \u00c9tienne Beaulieu\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La \u201cmarqueterie mal ajoint\u00e9e\u201d que voyait Montaigne dans ses essais se retourne contre l\u2019essayiste contemporain, accus\u00e9 d\u2019amateurisme par la sp\u00e9cialisation des savoirs. Il est donc parfaitement cons\u00e9quent qu\u2019aujourd\u2019hui les essayistes aient pratiquement tous \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s de l\u2019universit\u00e9 ou qu\u2019ils aient pris leur retraite sans \u00eatre remplac\u00e9s (23).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comment penser cet essai qui n\u2019est pas une \u00e9tude, ni une histoire, mais un outil de convocation du temps r\u00e9el de la pens\u00e9e, ou d\u2019une pens\u00e9e en action dans le r\u00e9el, dans chacun des gestes du corps, et qui articule des id\u00e9es complexes tout en suscitant l\u2019\u00e9vocation des sentiments, des \u00e9mois, de la texture et de la fragilit\u00e9 du corps comme de ce qui constitue son pr\u00e9sent\u00a0? \u00c9tienne Beaulieu d\u00e9finit la forme en tournant et en retournant son objet, s\u2019arr\u00eatant d\u2019abord \u00e0 une d\u00e9finition, avant d\u2019en sugg\u00e9rer une autre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[La] d\u00e9finition de Jean Marcel reste probablement la meilleure\u00a0: l\u2019essai serait l\u2019espace de prose dans lequel s\u2019exprime un <em>je<\/em> non m\u00e9taphorique discutant d\u2019objets culturels (<em>Pens<\/em><em>\u00e9es, proses et passions<\/em>). D\u00e9finition large, mais juste. Je lui pr\u00e9f\u00e8re cependant cette image de Vadebonc\u0153ur\u00a0: \u201cLes impressionnistes sortaient parfois leurs toiles de l\u2019atelier et les posaient en pleine nature pour voir si elles \u201ctenaient le coup\u201d. Ce proc\u00e9d\u00e9 pourrait valoir pour nos id\u00e9es\u201d. L\u2019essayiste serait celui qui fait sortir les id\u00e9es du cabinet de lecture pour en voir la couleur p\u00e2lir au soleil (26).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Refusant donc de s\u00e9parer l\u2019exp\u00e9rience des sens et du r\u00e9el de celle de la pens\u00e9e, l\u2019essayiste met ses id\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la temp\u00e9rature, des lieux habit\u00e9s, des \u00eatres c\u00f4toy\u00e9s et de son propre corps, mais aussi de leur histoire intime, de leur source, des \u00e9tapes sensorielles de leur d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre dans l\u2019ambition de montrer que les objets, les lieux qui agissent sur les \u00eatres et accompagnent les id\u00e9es participent autant \u00e0 la construction qu\u2019\u00e0 l\u2019expression de la pens\u00e9e, l\u2019essayiste construit ou met en sc\u00e8ne par son \u00e9criture un \u00e9tat de pr\u00e9sence \u2013 l\u2019expression est commune quand il est question du travail d\u2019artistes performeurs, musiciens, com\u00e9diens \u2013 \u00e0 l\u2019\u00e9coute de tout ce qui peut se produire dans le corps et changer le cours d\u2019une performance. Est-ce cet \u00e9tat de pr\u00e9sence n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9criture de l\u2019essai litt\u00e9raire qui m\u00e8ne \u00c9tienne Beaulieu \u00e0 penser que l\u2019essai est \u00ab l\u2019\u00e2me m\u00eame de la litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, et encore que \u00ab\u00a0l\u2019essai est la forme m\u00eame de l\u2019\u00e2me \u00bb, ou que \u00ab\u00a0[seul] l\u2019essai peut produire cette ouverture maintenue de la vie de l\u2019\u00e2me \u00bb (28) ? Que repr\u00e9sente le mot \u00ab \u00e2me \u00bb aujourd\u2019hui\u00a0? Sommes-nous habit\u00e9s d\u2019une vie, d\u2019une singularit\u00e9 pensante, moins de soi-m\u00eame que d\u2019une force inconnue en soi ? Est-ce bien cela que l\u2019essai litt\u00e9raire voudrait encore rappeler aujourd\u2019hui\u00a0: qu\u2019il existe une \u00e2me dans l\u2019\u00e9criture, dans la litt\u00e9rature\u00a0? Faisons-nous confiance \u00e0 ce que porte l\u2019essai, \u00e0 ce que permet l\u2019essai ou en sommes-nous devenus m\u00e9fiants ? Face \u00e0 la d\u00e9valorisation soutenue des marques de subjectivit\u00e9, il est possible que petit \u00e0 petit nous ayons transform\u00e9 le regard que nous portions sur l\u2019essai, engendrant la mise en danger, voire la perte de cette \u00e2me ou de sa conception m\u00eame. \u00c9tienne Beaulieu le demande : \u00ab\u00a0O\u00f9 se trouve l\u2019\u00e2me de la culture contemporaine, sous quelles formes et sous quels nouveaux noms se cache-t-elle, est-ce encore bien elle ou tout autre chose\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0(31).\u00a0 Il n\u2019est pas impossible que le salut de cette \u00e2me se trouve justement dans la reconnaissance de ce qu\u2019est un essai litt\u00e9raire, \u00e0 commencer par cette facult\u00e9 qu\u2019il poss\u00e8de d\u2019aller et de venir du sp\u00e9cifique au multiple, du pr\u00e9cis \u00e0 l\u2019\u00e9quivoque, du m\u00e9thodique \u00e0 l\u2019al\u00e9atoire pour conserver \u00e0 la fois le d\u00e9sordre et la pr\u00e9cision que l\u2019on peut consid\u00e9rer comme son essence. En effet, l\u2019essai semble se tisser entre les p\u00f4les, les cat\u00e9gorisations qui servent mieux les fins des \u00e9tudes et du classement s\u00e9parant parfois des liens essentiels entre de multiples \u00e9l\u00e9ments du vivant.<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>Ces id\u00e9es qui s\u2019exercent \u00e0 toucher la sensibilit\u00e9 autant qu\u2019\u00e0 susciter l\u2019intelligence ne peuvent pas \u00eatre contredites \u00e0 la mani\u00e8re de th\u00e8ses parce que la pens\u00e9e qu\u2019elles convoquent, aussi imparfaite soit-elle, est une chair unique qui d\u00e9coule d\u2019avantage d\u2019un \u00eatre au monde, d\u2019un corps et d\u2019une voix faisant \u0153uvre artistique que de la forme argumentative et fondamentalement r\u00e9futable d\u2019une \u00e9tude scientifique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il n\u2019est pas possible de contredire un essayiste, cela n\u2019est tout simplement pas pertinent, alors que l\u2019on peut \u00e0 loisir mesurer la valeur (historique, sociale, bibliographique, etc.) d\u2019une \u00e9tude. George Lukacs avance m\u00eame qu\u2019il \u201cn\u2019est pas possible que deux essais se contredisent, car chacun cr\u00e9e un monde diff\u00e9rent\u201d. C\u2019est que l\u2019essai est une sorte d\u2019\u0153uvre d\u2019art un peu particuli\u00e8re qui fait de la pens\u00e9e une exp\u00e9rience v\u00e9cue et exprim\u00e9e dans une forme de prose (27).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi l\u2019essayiste parle-t-il \u00e0 voix basse parce qu\u2019il est seul, cherchant une v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il revendique enti\u00e8rement mais \u00e0 laquelle il ne peut \u00e0 l\u2019inverse accorder de valeur absolue, sachant pertinemment que cette v\u00e9rit\u00e9 de circonstance est celle d\u2019une voix, d\u2019un contexte, d\u2019une \u0153uvre. Cela dit, il s\u2019exerce \u00e0 trouver un ton, une voix qui pourront \u00eatre entendus par d\u2019autres vies, d\u2019autres voix, d\u2019autres intimit\u00e9s, \u0153uvrant par-l\u00e0 peut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 se d\u00e9tacher de sa propre histoire, de ses propres sens, car il tente de se r\u00e9inventer paradoxalement au sein m\u00eame de la large part d\u2019inconnu qui se pr\u00e9sente en sa propre subjectivit\u00e9. L\u2019essayiste est donc entour\u00e9 et accompagn\u00e9 en m\u00eame temps qu\u2019il est seul, ruminant les id\u00e9es indissociables des vies qui le portent en le multipliant.<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>Dans le contexte contemporain, l\u2019\u00e9criture essayistique appara\u00eet \u00e9galement comme une r\u00e9ponse intellectuelle et sensible au mode de la s\u00e9paration que d\u00e9nonce une critique comme celle de Manuel Cervera-Marzal dans <em>Pour un suicide des intellectuels<\/em>. Ce dernier rappelle que la division des t\u00e2ches, centrale dans le fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, suscite aussi le morc\u00e8lement des \u00eatres, et que de la division des t\u00e2ches d\u00e9coule la division des \u00eatres d\u2019abord entre eux, mais encore en eux-m\u00eames\u00a0: \u00ab\u00a0La s\u00e9paration historique des t\u00e2ches manuelles et intellectuelles, qui prend aujourd\u2019hui la forme de la polarisation entre ex\u00e9cution et r\u00e9flexion, est l\u2019un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus ali\u00e9nants de notre \u00e9poque \u00bb (Manuel Cervera-Marzal, 2015, 38).\u00a0 Ce processus de s\u00e9paration et de division est \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les universit\u00e9s. Notons que la figure de l\u2019expert que d\u00e9nonce Alain Deneault dans <em>La m<\/em><em>\u00e9diocratie<\/em> n\u2019est pas celle du chercheur, mais celle d\u2019un expert de la pens\u00e9e cloisonn\u00e9e<a id=\"footnoteref1_e30jdfc\" class=\"see-footnote\" title=\"Cervera-Marzal \u00e9crit pour sa part \u00e0 ce propos : \u00ab Certains encouragent le morc\u00e8lement disciplinaire en pr\u00e9tendant qu\u2019il permet \u00e0 chaque universitaire d\u2019atteindre une compr\u00e9hension plus fine et plus rigoureuse de son objet d\u2019\u00e9tude. En r\u00e9alit\u00e9, ils ne font qu\u2019ajouter de nouvelles \u0153ill\u00e8res aux anciennes. Il n\u2019y a rien d\u2019anecdotique au fait que les grandes th\u00e9ories critiques des derni\u00e8res d\u00e9cennies aient \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9es par des intellectuels qu\u2019on serait en peine d\u2019assigner \u00e0 une unique discipline. \u00bb (Manuel Cervera-Marzal, 2015, 86). \" href=\"#footnote1_e30jdfc\">[1]<\/a>: \u00ab\u00a0L\u2019\u00a0\u201cexpert\u2019\u2019, auquel se confond aujourd\u2019hui la majorit\u00e9 des universitaires, s\u2019\u00e9rige bien entendu comme la figure centrale de la m\u00e9diocratie. Sa pens\u00e9e n\u2019est jamais tout \u00e0 fait sienne, mais celle d\u2019un ordre de raisonnement qui, bien qu\u2019incarn\u00e9 par lui, est m\u00fb par des int\u00e9r\u00eats particuliers\u00a0\u00bb (Alain Deneault, 2015, 14).\u00a0L\u2019expert est celui que l\u2019on dit appartenir \u00e0 la raison, \u00e0 la pens\u00e9e rigoureuse, efficace, concr\u00e8te, sans esbroufe, mais lorsque sa raison est guid\u00e9e<em> par des int\u00e9<\/em><em>r<\/em><em>\u00eats particuliers<\/em>, elle se situe in\u00e9vitablement sous la contrainte pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e de ces int\u00e9r\u00eats et n\u2019est donc plus raisonnable, ni concr\u00e8te, car elle est fondamentalement d\u00e9tourn\u00e9e de son sens et de ses objets. En d\u2019autres mots, elle ne pense plus de mani\u00e8re claire et fluide parce que cette pens\u00e9e, \u00e9tant dirig\u00e9e et orient\u00e9e, est initialement tronqu\u00e9e. Quelles sont les cons\u00e9quences qu\u2019entra\u00eene cette forme d\u2019ob\u00e9dience de la pens\u00e9e sur la vie int\u00e9rieure des sujets ? Est-il possible d\u2019entendre encore cette \u00e2me de l\u2019essai litt\u00e9raire, voire cette \u00e2me de la litt\u00e9rature, s\u2019il en est une et, si oui, sommes-nous form\u00e9s \u00e0 la reconna\u00eetre, \u00e0 l\u2019\u00e9coute de nos propres sens pareil \u00e0 l\u2019oreille qui se forme \u00e0 l\u2019\u00e9coute musicale ? Dire que l\u2019\u00e9criture essayistique (au sens d\u2019essai litt\u00e9raire) travaille \u00e0 contre-courant est un euph\u00e9misme. \u00c9tienne Beaulieu sonne l\u2019alarme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>N\u2019est-il pas [\u2026] na\u00eff de croire encore aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019universit\u00e9 chang\u00e9e en entreprise, que les professeurs ne sont pas soumis aux lois d\u2019un march\u00e9 intellectuel distinct mais n\u00e9anmoins aussi contraignant que l\u2019autre\u00a0? [\u2026] La t\u00e9nuit\u00e9 de cette voie intellectuelle en forme de fil de rasoir explique l\u2019amenuisement de l\u2019essai \u00e0 notre \u00e9poque, \u00e9conomique entre toutes. Il n\u2019y a litt\u00e9ralement plus de place pour de v\u00e9ritables essais\u00a0: notre espace culturel a perdu le sens de l\u2019essai litt\u00e9raire (\u00c9tienne Beaulieu, 2014, 23).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>L\u2019essai litt\u00e9raire se pr\u00e9sente peut-\u00eatre \u00e9galement dans son ent\u00eatement, son refus de pactiser contre les n\u00e9cessit\u00e9s de ses ruminations, de son propre silence et de ses propres d\u00e9sirs, et ce, en renfor\u00e7ant les premiers \u00e9lans, les premiers balbutiements d\u2019une pens\u00e9e. Il valorise du m\u00eame mouvement ce qui pr\u00e9c\u00e8de \u00e0 la volont\u00e9 afin d\u2019\u00e9couter en nous ce qui voudrait d\u00e9border de l\u2019\u00e9tude et de sa m\u00e9thode. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la joie de l\u2019essai litt\u00e9raire que de s\u2019y rebeller, et de ne pas r\u00e9pondre de la forme de l\u2019\u00e9tude ni, historiquement, de celle du trait\u00e9.<\/p>\n<p>Enrique Vila-Matas note que la conformit\u00e9 est justement ce qui nous prive de la joie : \u00ab\u00a0\u201cl\u2019aptitude \u00e0 la joie s\u2019atrophie quand on veut \u00eatre comme les autres\u201d\u00a0\u00bb (Jean-Pierre Issenhuth, 2012, 128). Or, que veut dire dans ce contexte <em>\u00eatre comme les autres<\/em>, si ce n\u2019est qu\u2019\u00eatre le mirage de l\u2019autre, ou la part re\u00e7ue d\u2019une id\u00e9e \u00e9vid\u00e9e de son myst\u00e8re\u00a0; que veut dire dans ce contexte\u00a0<em>\u00eatre comme les autres<\/em>, si ce n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9, non <em>jouer le jeu des autres<\/em>, mais plut\u00f4t celui d\u2019un mod\u00e8le social \u00e9conomique et politique qui s\u2019ins\u00e8re dans les domaines de la pens\u00e9e et des relations interpersonnelles et que l\u2019on pr\u00e9tendrait naturel. La conformit\u00e9 a toujours l\u2019allure de l\u2019unique possible, ou de ce \u00e0 quoi il faut se plier m\u00eame si nous en souffrons, un jeu qui \u00ab\u00a0passe toujours, entre deux clins d\u2019\u0153il, pour un man\u00e8ge que l\u2019on d\u00e9nonce un peu, mais sous l\u2019autorit\u00e9 duquel on se place tout de m\u00eame \u00bb (Alain Deneault, 2015, 13). Ainsi que le montre Alain Deneault, \u00ab\u00a0[penser] de la sorte les rapports au monde consiste en une d\u00e9mission de l\u2019esprit. Car \u201c\u00a0jouer le jeu\u00a0\u201d signifie trop de choses, souvent contradictoires, pour qu\u2019on puisse \u00e9chapper \u00e0 l\u2019arbitraire du strict rapport de forces et au maquignonnage le plus navrant \u00bb (47). Contre cette mascarade de certitudes et de prescriptions, la r\u00e9sistance du ruminant est une force lente venue de l\u2019exercice de la critique parce que comme l\u2019\u00e9crit \u00c9tienne Beaulieu, l\u2019essai devrait \u00eatre\u00a0: \u00ab\u00a0le lieu d\u2019une parole souveraine, sans concession, sans jargon et sans flagornerie \u00bb (\u00c9tienne Beaulieu, 2014, 29).\u00a0<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>Le ruminant qui m\u2019int\u00e9resse n\u2019est pas celui que l\u2019on d\u00e9crit parfois en psychologie et qui, paralys\u00e9 par un interdit, n\u2019oserait parler \u00e0 voix haute, n\u2019oserait affronter ce qui le tourmente, se verrait contraint de ruminer en silence, de ressasser \u00e9checs, peines et illusions. Le sens figur\u00e9 du verbe ruminer, <em>tourner et retourner une chose dans son esprit<\/em>, n\u2019est par contre pas \u00e9tranger \u00e0 ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019action de celui qui ressasse sans cesse parce que ce ressassement lui est f\u00e9cond, parce que, comme l\u2019\u00e9crit Jean-Pierre Issenhuth \u00e0 propos de Nietzsche,\u00a0 \u00ab\u00a0[il] est quelqu\u2019un qui tourne. Sa fa\u00e7on d\u2019aborder les choses est d\u2019en faire le tour par petites \u00e9tapes, parcourues \u00e0 divers moments, donnant chacune un point de vue \u00bb (Jean-Pierre Issenhuth, 2012, 90). Le ruminant est aussi celui qui en quelque sorte <em>se pr<\/em><em>\u00e9<\/em><em>pare <\/em>\u00e0 entrer dans le monde, \u00e0 s\u2019y pr\u00e9senter\u00a0; il recommence toujours son entr\u00e9e et sa pr\u00e9paration, d\u2019o\u00f9 la forme fragmentaire qu\u2019il emploie.<\/p>\n<p>Au sens le plus concret, le ruminant est un animal dont le syst\u00e8me digestif complexe demande du temps et de l\u2019\u00e9nergie. Une grande quantit\u00e9 de nourriture est en lente circulation dans son corps et ses aller-retours vont de pair avec ses changements de forme<a id=\"footnoteref2_7cz0o92\" class=\"see-footnote\" title=\"Les aliments non encore mastiqu\u00e9s sont ing\u00e9r\u00e9s, puis r\u00e9gurgit\u00e9s dans la bouche et longuement mastiqu\u00e9s avant d\u2019\u00eatre r\u00e9achemin\u00e9s dans un quatri\u00e8me estomac (Lutz Schiering, 2010). \" href=\"#footnote2_7cz0o92\">[2]<\/a>. L\u2019essai litt\u00e9raire ne serait-il pas le fruit d\u2019une \u0153uvre qui pr\u00e9sente les \u00e9tapes de sa propre rumination\u00a0? La m\u00e9taphore de l\u2019essayiste ruminant permettrait-elle d\u2019\u00e9clairer une fa\u00e7on de travailler conduisant son auteur \u00e0 accumuler, \u00e0 comparer, \u00e0 tisser le fil de la pens\u00e9e par le collage d\u2019aspects quelquefois h\u00e9t\u00e9roclites, ou par la juxtaposition des images et des formes esth\u00e9tiques, puis \u00e0 tendre vers la transformation par le ressassement, la boucle ou la r\u00e9p\u00e9tition\u00a0? Comme l\u2019\u00e9crit l\u2019auteur de <em>Vaches, ces adorables ruminants<\/em>, ruminer est une v\u00e9ritable occupation qui demande du temps, que ce soit \u00e0 l\u2019essayiste ou aux vaches, qui passent le plus clair de leur temps \u00e0 se nourrir, \u00e0 ruminer.<\/p>\n<p>Concevoir le fait d\u2019\u00e9crire comme celui de se nourrir, de s\u2019alimenter, de prendre soin de son corps montre la part d\u2019animalit\u00e9 pr\u00e9sente chez l\u2019essayiste, dont le travail n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 celui op\u00e9r\u00e9 physiologiquement par un syst\u00e8me de digestion. C\u2019est dire que l\u2019\u00e9laboration de la pens\u00e9e est li\u00e9e \u00e0 la corporalit\u00e9, aux mouvements, aux transformations, aux processus que met \u00e0 l\u2019\u0153uvre notre corps malgr\u00e9 l\u2019exercice de notre volont\u00e9. Dans l\u2019\u00e9criture essayistique dont il est question, pens\u00e9e et corps \u0153uvrent de fa\u00e7on indissociable en alli\u00e9s contre la fragmentation et la dissociation corps\/esprit. De surcro\u00eet, le fait de comparer la digestion et le travail intellectuel ou cr\u00e9atif, comme Fran\u00e7ois Rabelais ou Antonin Artaud, pour ne nommer que ceux-l\u00e0, l\u2019ont fait dans une tentative de d\u00e9cloisonner la pens\u00e9e, a pour effet de relier le bas et le haut, l\u2019\u00e9rudit au profane, le c\u00e9leste au vulgaire. La rumination fait un v\u00e9ritable vacarme dans la panse de la vache alors qu\u2019en apparence cette derni\u00e8re se repose \u00e0 l\u2019ombre sous un arbre. De la m\u00eame mani\u00e8re, l\u2019essayiste fait \u0153uvre de calme devant ce qui n\u2019a fondamentalement rien de calme, devant ce qui le tiraille, le torture, l\u2019habite, le contraint, etc.<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>Dans le travail de Jean-Pierre Issenhuth, l\u2019\u00e9criture se pr\u00e9sente avec une lenteur incarn\u00e9e sous la forme du fragment. Le rythme de pens\u00e9e dont il est question fait place \u00e0 la rumination, \u00e0 une pens\u00e9e qui saute d\u2019un objet \u00e0 un autre, s\u2019interrompt pour reprendre son fil ailleurs. L\u2019auteur proc\u00e8de ainsi par sauts allant d\u2019une observation \u00e0 une autre sans pour autant les lier \u2013 le lecteur doit lui-m\u00eame constater et interpr\u00e9ter ces brisures de l\u2019horizon d\u2019attente et suivre les transformations que produisent chacun de ces sauts que l\u2019on pourrait qualifier d\u2019\u00e9ternels recommencements et qui s\u2019assimilent \u00e0 la rumination en ce qu\u2019elle est un processus de r\u00e9it\u00e9ration perp\u00e9tuel.<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019essayiste entre dans ce retrait, il \u00ab partage le silence de la for\u00eat, [aime] les semaines pass\u00e9es sans parler \u00bb (Jean-Pierre Issenhuth, 2009, 63). Il se situe sur une autre voie que celle de la rapidit\u00e9\u00a0: son \u00e9criture est trop occup\u00e9e par le ressassement d\u2019images, trop contemplative pour s\u2019empresser, comme les vaches, que \u00ab\u00a0leur rythme d\u2019alimentation [\u2026] ne [\u2026] pr\u00e9dispose pas \u00e0 la course. \u00bb (Lutz Schiering, 2010, 37). Mais l\u2019essayiste porte-t-il \u00e9galement le d\u00e9faut de son silence, de sa lenteur ? Ses assises \u00e9tant toujours en mouvement, peut-\u00eatre lui est-il difficile de parler \u00e0 voix forte de ce qui bouge en lui, se transforme, se d\u00e9place, de ce qu\u2019au fond nous ne saisissons jamais, ce qui se campe mal dans un confort, dans une opinion qui aurait parfois pour effet de figer en lui le mouvement. Telle celle de la vache, la vision de l\u2019essayiste serait particuli\u00e8rement aiguis\u00e9e au cr\u00e9puscule, l\u00e0 o\u00f9 il se retire des lieux publics, des lieux d\u2019\u00e9changes d\u2019id\u00e9es et de paroles avec les autres. Il chercherait la solitude, la qui\u00e9tude des grandes plaines, comme les bovins s\u2019installant en silence derri\u00e8re le petit muret de pierre pour ruminer pendant des heures, tout en sachant que sa lenteur, ou sa mani\u00e8re de se retirer dans le mutisme, loin des foules et de la rumeur, pourrait \u00e9galement d\u00e9cevoir. Bien que le mutisme et le besoin de ruminer l\u2019emportent sur les attentes d\u00e9\u00e7ues des autres, la solitude qui vient du travail a tout de m\u00eame un prix : \u00ab\u00a0[\u2026] le mutisme m\u2019a toujours donn\u00e9 plus d\u2019\u00e9nergie que ne m\u2019en faisait perdre le soup\u00e7on de d\u00e9cevoir ou de peiner quand je me rendais compte qu\u2019on avait attendu de moi, en vain, des paroles \u00bb (Jean-Pierre Issenhuth, 2009, 64).<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre qu\u2019ensuite, \u00e0 l\u2019aube, l\u00e0 o\u00f9 le jour commence, quand les d\u00e9sirs et les silences se peuplent et qu\u2019il suffit de peu pour trouver de la joie et de la nourriture, l\u2019\u00e9coute cherche seulement quelques instants de lumi\u00e8res au cours desquels une voix se d\u00e9voilerait, se r\u00e9v\u00e8lerait, \u00ab\u00a0[q]uelques phrases int\u00e9ressantes [qui suffiraient] \u00e0 [\u2026] faire appr\u00e9cier un livre \u00bb (11). Ces quelques phrases sont des phares, des savoirs \u00e9clairs parce qu\u2019en effet, l\u2019\u00e9merveillement venu d\u2019un livre provient de ce qu\u2019il met en mouvement, de ce qu\u2019il articule, ou des transformations qu\u2019il peut engendrer. Comme Issenhuth l\u2019\u00e9crit : \u00ab\u00a0Du phare \u00e0 la bougie, je citerai tout ce qui m\u2019\u00e9clairera, ne serait-ce qu\u2019une seconde\u00a0\u00bb (11-12).<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>L\u2019essai partage une lueur qui nous vient quand nous sommes absorb\u00e9s, \u00e9mus \u2013 ainsi la voix qu\u2019il porte accompagne l\u2019autre en lui pr\u00e9sentant l\u2019exp\u00e9rience de sa sensibilit\u00e9 et celle de sa pens\u00e9e dans le dessein de convoquer un \u00e9veil des sens comparable chez le lecteur. Il cherche l\u2019autre, l\u2019inconnu, qui est \u00e0 la fois le lecteur potentiel \u00e0 qui s\u2019adressent ses pens\u00e9es et \u00e0 la fois les objets m\u00eame de son \u00e9criture. Issenhuth se positionne \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la Cit\u00e9 et de sa rumeur, comme si c\u2019\u00e9tait exactement la distance dont il avait besoin, non pour s\u2019\u00e9loigner de l\u2019autre, mais pour s\u2019en rapprocher au c\u0153ur m\u00eame de sa rumination. Peut-\u00eatre fuit-il ainsi les r\u00f4les qui auraient pour effet de raffermir les parois identitaires de celui qui tend constamment vers de l\u2019inconnu, vers la br\u00e8che qui le reconduit pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l\u2019autre. Il fuit ainsi, par sa fa\u00e7on de se mettre \u00e0 distance, le culte de la personnalit\u00e9 qui remplace l\u2019accompagnement par de la flagornerie, tel que les c\u00e9l\u00e8brent parfois le milieu litt\u00e9raire, intellectuel et universitaire\u00a0: \u00ab\u00a0matraquage photographique, avalanche d\u2019entrevues sur tous les sujets, signes d\u2019autosatisfaction galopante, distributions de prix comme \u00e0 l\u2019\u00e9cole, etc. Il para\u00eet qu\u2019on disait de moi\u00a0: \u201c Qui est-il ? On ne le voit pas ! \u201d Je me pose la m\u00eame question sur les sangliers \u00bb (37). C\u2019est donc pour \u00e9chapper \u00e0 toute d\u00e9finition, appropriation, possession, d\u00e9possession que l\u2019essayiste s\u2019efforce de prot\u00e9ger son travail du culte de la personnalit\u00e9 autant que de l\u2019orgueil d\u2019une possession des savoirs, qui entra\u00eenerait une d\u00e9possession de soi :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pour rester sain d\u2019esprit, que je n\u2019oublie jamais ceci\u00a0: [\u2026] la diff\u00e9rence entre les gens les plus intelligents et les plus b\u00eates, ou les plus savants et les plus ignorants, n\u2019a pas l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un cheveu. [\u2026] \u201c\u00a0[Citant Paul L\u00e9autaud\u00a0:] On est toujours l\u2019imb\u00e9cile de quelqu\u2019un, comme on est toujours b\u00eate sur un point ou un autre \u201d (Jean-Pierre Issenhuth, 2010, 35).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le travail d\u2019\u00e9criture ne se contente pas de choisir un camp (en adh\u00e9sion ou en opposition), mais d\u00e9gage plut\u00f4t tout ce qui porterait trop rapidement \u00e0 conclure. L\u2019auteur chercherait donc \u00e0 creuser dans les failles des id\u00e9es, c\u2019est-\u00e0-dire dans ce qui au sein des id\u00e9es a parfois tendance \u00e0 exclure des r\u00e9alit\u00e9s. L\u2019essayiste sait que le seul int\u00e9r\u00eat des id\u00e9es est leur ancrage r\u00e9el dans l\u2019existence. Pour Issenhuth, citant Pierre Vadeboncoeur\u00a0: \u00ab tout ce qui ne rel\u00e8ve pas de la proximit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019exp\u00e9rience et de la conscience, est de l\u2019id\u00e9ologie au pire sens du terme \u00bb (Jean-Pierre Issenhuth, 2012, 104). L\u2019essayiste valorise ainsi la contemplation du myst\u00e8re et de l\u2019indompt\u00e9, de l\u2019animal que l\u2019on ne voit plus \u2013 comme les sangliers \u2013 ou encore l\u2019\u00e9tendue d\u2019un barrage : \u00ab Il m\u2019arrive de sortir d\u00e9\u00e7u d\u2019un livre o\u00f9 j\u2019ai trouv\u00e9 trop de phrases affirmatives, trop de r\u00e9ponses, trop peu de questions ; heureusement, pour le myst\u00e8re, j\u2019ai les soixante colverts du barrage \u00bb (18).<\/p>\n<p>C\u2019est une critique de la rationalit\u00e9 scientifique appliqu\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature qu\u2019Issenhuth adresse par sa mani\u00e8re d\u2019exposer sa pens\u00e9e autant que par les id\u00e9es qu\u2019elle d\u00e9ploie. Il critique la pr\u00e9tention et les droits que les intellectuels se donneraient sur les autres, sur ceux qui ne lisent pas de livres mais touchent bien des objets et apprennent des id\u00e9es essentielles par le toucher, au contact de la mati\u00e8re ou des probl\u00e8mes techniques. Issenhuth r\u00e9v\u00e8le le r\u00f4le de frein \u00e0 la spontan\u00e9it\u00e9 qu\u2019op\u00e8re la langue des intellectuels\u00a0qui \u00ab \u201c\u00a0manque de dur\u00e9e. \u00c9vitant m\u00e9thodiquement les reprises, les retours, elle s\u2019accorde tr\u00e8s mal au rythme de la r\u00e9flexion spontan\u00e9e\u201d \u00bb ([Citant Denis De Rougemont], 32), tandis que le travail manuel engendre des \u00ab \u201cid\u00e9es fermes et utilisables. Est-ce que les vraies id\u00e9es viendraient du contact des choses, par les mains\u00a0?\u00a0\u201d \u00bb (Jean-Pierre Issenhuth, 2010, 29). En contrepartie, il montre la tendance qu\u2019ont les lecteurs form\u00e9s par les \u00e9tudes litt\u00e9raires \u00e0 <em>d<\/em><em>\u00e9chiffrer<\/em> ou \u00e0 <em>observer<\/em> le texte en dehors des liens qu\u2019il cr\u00e9e, en dehors de l\u2019accompagnement et de tout ce qu\u2019il touche chez le lecteur. Sur ce point, Issenhuth critique l\u2019effet de cloisonnement qu\u2019entra\u00eenent parfois les \u00e9tudes universitaires\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les \u00e9tudes litt\u00e9raires m\u00e8nent occasionnellement \u00e0 ces propos qu\u2019un personnage adresse \u00e0 son miroir\u00a0: \u201c pour toi, le monde n\u2019est qu\u2019un texte. Tu n\u2019agis pas, <em>tu d<\/em><em>\u00e9chiffres<\/em>. Tu ne t\u2019attaques pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, mais <em>tu d<\/em><em>\u00e9joues les pi\u00e8ges de la repr\u00e9sentation<\/em>.\u201d [Fabrice Pliskin] Les \u00e9tudes scientifiques ont la m\u00eame aptitude \u00e0 monter le bourrichon, mais d\u2019une fa\u00e7on diff\u00e9rente, quand elles font croire qu\u2019elles expliquent tout. Les deux cons\u00e9quences f\u00e2cheuses peuvent se manifester quand on est all\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 sans en revenir, et combien n\u2019en sont jamais revenus ? (Jean-Pierre Issenhuth, 2012, 83)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La rumination est une parole \u00e9chapp\u00e9e, \u00e9vad\u00e9e, peut-\u00eatre une parole d\u2019insomnie qui appelle l\u2019oubli\u00e9 derri\u00e8re la rumeur des jours. La rumination est une clart\u00e9 \u2013 \u00e0 la fois d\u00e9sirable et effrayante \u2013 venue d\u2019un moment \u00e0 soi o\u00f9 l\u2019on peut contempler non l\u2019id\u00e9e de soi, mais un gouffre de soi, un autre, celui qui se surprend \u00e0 marcher sur la rive pour toucher son sol vaseux, \u00e0 se pencher vers la rivi\u00e8re, s\u2019apercevant soudainement qu\u2019il a de l\u2019eau froide dans les mains. Et si la rumination donne l\u2019illusion d\u2019un premier geste ou d\u2019une parole inspir\u00e9e, ce geste provient d\u2019un m\u00e9tier\u00a0: le m\u00e9tier touch\u00e9 avec les mains, comme la machine du tisserand, objet r\u00e9el servant \u00e0 filer. Ainsi l\u2019essayiste cherche-t-il \u00e0 concilier la mat\u00e9rialit\u00e9 du vivant\u00a0aux abstractions de la pens\u00e9e, qu\u2019il voudrait \u00e9manciper de tout mode d\u2019emploi, \u00ab l\u2019essai [\u00e9tant] en un mot la mise en forme de la vie de la conscience et de sa tentative de sortir d\u2019elle-m\u00eame pour toucher du \u201cdur\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire quelque chose qui ne passe pas ou qui n\u2019est pas aussi fuyant que tout ce qui se pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019homme sur Terre \u00bb (\u00c9tienne Beaulieu, 2014, p.\u00a028). L\u2019essayiste s\u2019exerce aussi \u00e0 \u00e9manciper les id\u00e9es des hautes sph\u00e8res de leurs constellations ; il \u0153uvre \u00e0 d\u00e9gager leur mat\u00e9rialit\u00e9 avec patience.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019essayiste ruminant se pr\u00e9sente \u00e0 partir du g\u00e9missement de celui qui a faim, r\u00e9pondant aux conformismes, aux assertions, aux normes et aux injonctions par l\u2019expression d\u2019un d\u00e9sir qui ressemble au grognement d\u2019une b\u00eate. Il se d\u00e9finit ainsi en riposte aux aspects les plus tristes du renoncement incarn\u00e9 par la figure de l\u2019expert en milieux de pouvoir, dont la \u00ab\u00a0pens\u00e9e n\u2019est jamais tout \u00e0 fait sienne \u00bb (Alain Deneault, 2015, 14), et qui respecte une <em>convenance de neutralit\u00e9<\/em>, pour le dire avec Alain Deneault.<\/p>\n<p>L\u2019essayiste, entre retrait et fragilit\u00e9, oserait-t-il un espoir, oserait-il, dans un tel contexte, prier l\u2019or\u00e9e d\u2019un monde calme et baign\u00e9 de myst\u00e8re, un monde dont il se ferait le t\u00e9moin, qu\u2019il rel\u00e8verait et partagerait sans chercher \u00e0 le saisir ou \u00e0 l\u2019isoler, mais plut\u00f4t en contemplant ses mouvements ; oserait-il la reconnaissance d\u2019une \u00e2me et de son rapport \u00e0 la multitude, dans la simultan\u00e9it\u00e9 du rythme singulier et des rythmes pluriels ? Parviendrait-il de cette fa\u00e7on \u00e0 un degr\u00e9 de discr\u00e9tion qui engendrerait son ouverture et qui susciterait l\u2019\u00e9motion \u00e0 la mani\u00e8re de rythmes polyphoniques, d\u2019improvisations aux apparences chaotiques mais longuement r\u00e9fl\u00e9chies, recommenc\u00e9es, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, r\u00e9ellement <em>jou\u00e9<\/em><em>es<\/em> comme dans le domaine des arts de la sc\u00e8ne ? La qu\u00eate d\u2019Issenhuth est celle d\u2019un espace de calme, devant ce qui fait tout sauf nous rendre calmes : \u00ab\u00a0Par rapport \u00e0 la qu\u00eate g\u00e9n\u00e9rale d\u2019expansion, d\u2019influence, la recherche de la discr\u00e9tion peut passer pour la n\u00e9gativit\u00e9 la plus grande. Divergente, la discr\u00e9tion reste pour ainsi dire dehors, et quiconque la cherche ou la garde comme un tr\u00e9sor se place dans la situation de la musique \u00bb (Jean-Pierre Issenhuth, 2012, 27). Sans m\u00e9taphore, l\u2019essayiste arrive-t-il r\u00e9ellement \u00e0 se placer dans la situation de la musique ? Il s\u2019y exerce certainement\u00a0: \u00e9couter, entendre et reproduire ce qui touche et fait vibrer le corps, l\u2019intensit\u00e9 des rythmes du vivant s\u2019inscrivant \u00e0 m\u00eame sa r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Venu d\u2019un souffle, d\u2019un grognement, d\u2019une petite voix, l\u2019essayiste serait-il une b\u00eate inqui\u00e8te, dont le grognement, comme un appel, montrerait une terre de possibles qui ne s\u2019exerce qu\u2019\u00e0 rendre plus calme l\u2019angoissante \u00e9nigme du r\u00e9el ? Est-ce \u00e0 cela qu\u2019il \u0153uvre quand il \u00e9crit\u00a0: \u00ab De quel c\u00f4t\u00e9 est le faux-semblant, le mirage ? [\u2026] Chaque fois que je lis sur les mirages de l\u2019univers, cette ignorance de la direction vraie me revient, et la lecture m\u2019aide \u00e0 vivre dans la toute petite \u00e9nigme avec plus de calme\u00a0\u00bb (Jean-Pierre Issenhuth, 2010, 19). Pour contempler le myst\u00e8re, encore faut-il supporter les paradoxes qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re\u00a0: perdre pied, ne pas savoir, ne pas comprendre, ne pas conclure, ne pas cesser de chercher.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Beaulieu, \u00c9tienne. 2014.\u00a0<em>L\u2019\u00e2me litt\u00e9raire<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Nota Bene, coll. \u00ab\u00a0La ligne du risque\u00a0\u00bb,\u00a0212 p.<\/p>\n<p>Cervera-Marzal, Manuel. 2015. <em>Pour un suicide des intellectuels<\/em>. Paris\u00a0: Textuel, coll. \u00ab\u00a0Petite encyclop\u00e9die critique \u00bb, 144 p.<\/p>\n<p>Deneault, Alain. 2015. <em>La m<\/em><em>\u00e9diocratie<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Lux \u00e9diteur, 224 p.<\/p>\n<p>Issenhuth, Jean-Pierre. 2010. <em>Chemins de sable. Carnet 2007-2009<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Fides, coll. \u00ab Carnets \u00bb, 378\u00a0p.<\/p>\n<p>_____________________. 2012. <em>La g<\/em><em>\u00e9<\/em><em>om<\/em><em>\u00e9trie des ombres<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al, coll. \u00ab\u00a0Libert\u00e9 grande \u00bb, 184 p.<\/p>\n<p>_____________________. 2009. <em>Le cinqui<\/em><em>\u00e8me monde. Carnet<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Fides, 267\u00a0p.<\/p>\n<p>Shiering, Lutz. 2010. <em>Vaches<\/em><em>\u00a0: ces adorables ruminants<\/em>. Cologne\u00a0: Komet, 144 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_e30jdfc\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_e30jdfc\">[1]<\/a> Cervera-Marzal \u00e9crit pour sa part \u00e0 ce propos : \u00ab Certains encouragent le morc\u00e8lement disciplinaire en pr\u00e9tendant qu\u2019il permet \u00e0 chaque universitaire d\u2019atteindre une compr\u00e9hension plus fine et plus rigoureuse de son objet d\u2019\u00e9tude. En r\u00e9alit\u00e9, ils ne font qu\u2019ajouter de nouvelles \u0153ill\u00e8res aux anciennes. Il n\u2019y a rien d\u2019anecdotique au fait que les grandes th\u00e9ories critiques des derni\u00e8res d\u00e9cennies aient \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9es par des intellectuels qu\u2019on serait en peine d\u2019assigner \u00e0 une unique discipline. \u00bb (Manuel Cervera-Marzal, 2015, 86).<\/p>\n<p id=\"footnote2_7cz0o92\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_7cz0o92\">[2]<\/a> Les aliments non encore mastiqu\u00e9s sont ing\u00e9r\u00e9s, puis r\u00e9gurgit\u00e9s dans la bouche et longuement mastiqu\u00e9s avant d\u2019\u00eatre r\u00e9achemin\u00e9s dans un quatri\u00e8me estomac (Lutz Schiering, 2010).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Giasson-Dulude, Gabrielle. 2016. \u00abVoix basse et ruminations \u2013 une pens\u00e9e de l\u2019essai\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00ab R\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9cration, lectures et politique du litt\u00e9raire \u00bb, n\u00b024, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5595 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/giassiondulude_24.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 giassiondulude_24.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-248d91d2-5f78-49be-828b-ea8c2d74d554\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/giassiondulude_24.pdf\">giassiondulude_24<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/giassiondulude_24.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-248d91d2-5f78-49be-828b-ea8c2d74d554\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actes du colloque \u00ab R\u00e9fl\u00e9chir les espaces critiques : cons\u00e9crations, lectures et politique du litt\u00e9raire \u00bb, n\u00b024 [L]\u2019essai lutte aujourd\u2019hui contre un faux jumeau avec lequel on le confond syst\u00e9matiquement et que je nommerais l\u2019\u00e9tude litt\u00e9raire. L\u2019essai a lutt\u00e9 pendant des si\u00e8cles, depuis sa renaissance moderne chez Montaigne, contre la forme du trait\u00e9, mais il [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1262,1267,1268,1261],"tags":[158],"class_list":["post-5595","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-lectures-et-politique-du-litteraire","category-mecanique","category-mecanique-lectures-et-politique-du-litteraire","category-reflechir-les-espaces-critiques-consecration","tag-giasson-dulude-gabrielle"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5595","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5595"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5595\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8686,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5595\/revisions\/8686"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5595"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5595"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5595"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}