{"id":5600,"date":"2024-06-13T19:48:28","date_gmt":"2024-06-13T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/inventer-le-commun-au-dela-de-lidentite-les-representations-de-la-communaute-carcerale-dans-notre-dame-des-fleurs-de-jean-genet\/"},"modified":"2024-08-29T17:57:47","modified_gmt":"2024-08-29T17:57:47","slug":"inventer-le-commun-au-dela-de-lidentite-les-representations-de-la-communaute-carcerale-dans-notre-dame-des-fleurs-de-jean-genet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5600","title":{"rendered":"Inventer le commun au-del\u00e0 de l\u2019identit\u00e9 : les repr\u00e9sentations de la communaut\u00e9 carc\u00e9rale dans Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6894\">Dossier \u00ab\u202f\u00c9crire avec \u00bb, n\u00b023<\/a><\/h5>\n<p>L\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire de Jean Genet, consid\u00e9r\u00e9e par la critique comme l\u2019une des plus importantes de la litt\u00e9rature du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, se caract\u00e9rise par la mise en sc\u00e8ne d\u2019individus marginaux et de communaut\u00e9s d\u2019opprim\u00e9.e.s \u00e0 travers une prose po\u00e9tique singuli\u00e8re. Pensons notamment aux portraits de travestis, de petits criminels et de condamn\u00e9s \u00e0 mort que donnent \u00e0 voir ses premiers romans, aux personnages de prostitu\u00e9es et aux sc\u00e8nes de bordels dans la pi\u00e8ce <em>Les Paravents<\/em> (1961), ou encore aux groupes de militants radicaux palestiniens d\u00e9crits dans son roman posthume <em>Un captif amoureux<\/em> (1986). Partant de ce constat, la critique Melina Balcaz\u00e0r Moreno propose de concevoir dans l\u2019\u00e9criture genetienne la construction \u00ab\u00a0d\u2019une nouvelle\u00a0m\u00e9moire\u00a0\u00bb qui contribuerait \u00e0 \u00ab\u00a0donn[er] une place dans la communaut\u00e9 des vivants [\u00e0 des]\u00a0morts sans noms\u00a0\u00bb (Balcaz\u00e0r Moreno, 2010, 14). Nous reprendrons ici cette id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0r\u00e9invention des modes de repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb (17) qui permettrait de mettre en r\u00e9cit des exclu.e.s, des oubli\u00e9.e.s de l\u2019Histoire, et essaierons de la r\u00e9investir en proposant l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une certaine \u00ab\u00a0po\u00e9tique du commun\u00a0\u00bb qui se d\u00e9ploierait jusque dans la forme des textes de Genet, plus sp\u00e9cifiquement \u00e0 travers ses figurations de l\u2019univers carc\u00e9ral, et dont nous tenterons ici de r\u00e9fl\u00e9chir les particularit\u00e9s.<\/p>\n<p>Nous nous pencherons plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur les portraits de prisonniers dans <em>Notre-Dame-des-Fleurs <\/em>(1944), premier roman qui fut longtemps consid\u00e9r\u00e9 par la critique comme un texte autobiographique<a id=\"footnoteref1_aegkhka\" class=\"see-footnote\" title=\" Jean Genet ayant fr\u00e9quent\u00e9 la prison \u00e0 plusieurs reprises au cours de son adolescence et au d\u00e9but de l\u2019\u00e2ge adulte, plusieurs ont vu \u00e0 l\u2019\u00e9poque, dans ce roman, des concordances entre le personnage du narrateur et la vie de l\u2019auteur. \" href=\"#footnote1_aegkhka\">[1]<\/a>, et qui marqua l\u2019entr\u00e9e de Genet dans les milieux litt\u00e9raires fran\u00e7ais. Il s\u2019agira d\u2019interroger le caract\u00e8re politique des repr\u00e9sentations de la communaut\u00e9 carc\u00e9rale dans ce texte qui met en sc\u00e8ne un narrateur prisonnier collectionnant, du fond de sa cellule, des photographies de criminels d\u00e9coup\u00e9es dans les quotidiens fran\u00e7ais\u00a0: des inconnus dont il tente, au fil d\u2019une s\u00e9rie de r\u00eaveries fantasmatiques, d\u2019imaginer les histoires. Nous r\u00e9fl\u00e9chirons \u00e0 la tension constante entre \u00ab\u00a0singularit\u00e9 et commun\u00a0\u00bb qui se d\u00e9gage des figurations de ceux que le narrateur d\u00e9crit comme ses \u00ab\u00a0petites gouapes\u00a0\u00bb, et \u00e0 la mani\u00e8re dont cette tension peut se concevoir comme une forme de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019assujettissement et au contr\u00f4le dans le contexte sp\u00e9cifique de l\u2019univers carc\u00e9ral. Nous nous int\u00e9resserons en outre aux descriptions, lyriques et exhaustives, des gestes et des traits physiques des protagonistes, et verront que celles-ci peuvent se lire non seulement comme la marque d\u2019un \u00e9rotisme souvent attribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture de Genet, mais \u00e9galement comme des proc\u00e9d\u00e9s par lesquels son \u00e9criture parvient \u00e0\u00a0\u00ab\u00a0faire communaut\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Comparution des marginaux<\/h2>\n<p>Dans son essai <em>Peuples expos\u00e9s, peuples figurants<\/em> \u2013 qui constitue le quatri\u00e8me et dernier tome de la s\u00e9rie <em>L\u2019\u0152il de l\u2019Histoire<\/em> \u2013, Georges Didi-Huberman s\u2019int\u00e9resse aux figurations contemporaines des peuples et questionne les modalit\u00e9s par lesquelles il est encore possible d\u2019\u00ab\u00a0exposer\u00a0\u00bb les communaut\u00e9s \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 elles sont, plus que jamais, sujettes \u00e0 dispara\u00eetre \u00e0 travers leurs surexpositions m\u00e9diatiques, menac\u00e9es d\u2019\u00eatre r\u00e9duites \u00e0 un statut de masses figurantes. Il se penche, dans cette perspective, sur les \u0153uvres d\u2019un certain nombre d\u2019artistes visuels qui investissent les formes de la s\u00e9rie de portraits et du portrait de groupe<a id=\"footnoteref2_yf2kbn5\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans cet ouvrage, Didi-Huberman appuie ses r\u00e9flexions sur un vaste corpus d\u2019\u0153uvres visuelles de toutes les \u00e9poques (principalement des photographies et des peintures) qui vont des peintures de Rembrandt jusqu\u2019aux s\u00e9ries de portraits r\u00e9alis\u00e9s par le photographe fran\u00e7ais Philippe Bazin. \" href=\"#footnote2_yf2kbn5\">[2]<\/a>, et postule qu\u2019il faudrait \u00ab\u00a0constamment travailler l\u2019<em>esp\u00e8ce<\/em> avec l\u2019<em>aspect<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la r\u00e9p\u00e9tition des traits g\u00e9n\u00e9riques avec la singularit\u00e9 des traits de diff\u00e9rence, tout cela dans le contexte pr\u00e9cis d\u2019un <em>espace<\/em> politique donn\u00e9\u00a0\u00bb (Didi-Huberman, 2012, 86; l\u2019auteur souligne), conjuguer \u00ab\u00a0l\u2019<em>\u00e9thos<\/em> du groupe dans le <em>pathos<\/em> du corps singulier de chaque sujet\u00a0\u00bb (65; l\u2019auteur souligne). Bref, il s\u2019agit, selon Didi-Huberman, de produire des images qui mettent en sc\u00e8ne une certaine forme de commun, mais o\u00f9 les diff\u00e9rents sujets repr\u00e9sent\u00e9s \u00e9chappent \u2013 m\u00eame lorsqu\u2019ils sont nombreux \u2013 au statut de \u00ab\u00a0figurants\u00a0\u00bb. Des images, autrement dit, o\u00f9 les \u00eatres apparaissent pourvus d\u2019une subjectivit\u00e9 propre et non comme les simples objets d\u2019un dispositif; o\u00f9 ils r\u00e9sistent, de ce fait, \u00e0 toute identit\u00e9 \u00e0 laquelle on pourrait tenter de les assimiler.<\/p>\n<p>Il semble que ce soit exactement ce double effet, cette construction \u00e0 la fois de singularit\u00e9s et d\u2019un certain <em>sens du commun<\/em>, qui caract\u00e9rise les repr\u00e9sentations de prisonniers et de criminels propos\u00e9es dans <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>, et qui permette de lire ces repr\u00e9sentations en ce qu\u2019elles s\u2019opposent aux conceptions de la prison en tant que cadre coercitif. Dans <em>Surveiller et punir<\/em>, Michel Foucault d\u00e9crit la prison comme un espace d\u00e9termin\u00e9 par \u00ab\u00a0une certaine politique du corps, une certaine mani\u00e8re de rendre docile et utile l\u2019accumulation des hommes\u00a0\u00bb (Foucault, 1975, 312), sp\u00e9cialis\u00e9 dans \u00ab\u00a0la constitution de \u201ctableaux vivants\u201d qui transforment les multitudes confuses, inutiles ou dangereuses, en multiplicit\u00e9s ordonn\u00e9es\u00a0\u00bb (150). \u00c0 l\u2019inverse, les prisonniers et criminels d\u00e9crits par Genet sont \u00e0 la fois li\u00e9s par un certain nombre de similarit\u00e9s et pr\u00e9sent\u00e9s selon leurs personnalit\u00e9s singuli\u00e8res et souvent m\u00eame excentriques<a id=\"footnoteref3_nzm21cx\" class=\"see-footnote\" title=\" Pensons notamment aux nombreux personnages de travestis (Divine, Mignon, etc.) qui se pavanent avec de \u00ab\u00a0petits bouquets de violettes\u00a0\u00bb (Genet, 1976, 19) et adoptent \u00ab\u00a0le ton des r\u00e9citatifs tragiques\u00a0\u00bb (261).\u00a0 \" href=\"#footnote3_nzm21cx\">[3]<\/a>, unis dans un rapport de ressemblance qui ne s\u2019effectue pas, toutefois, au profit du caract\u00e8re marginal de chacun.<\/p>\n<p>Il est possible de lire une telle tension dans la premi\u00e8re sc\u00e8ne du roman, ce passage c\u00e9l\u00e8bre<a id=\"footnoteref4_nw3hezh\" class=\"see-footnote\" title=\" Ce passage est \u00e9tudi\u00e9 dans la majorit\u00e9 des critiques consacr\u00e9es \u00e0 Notre-Dame-des-Fleurs ou qui abordent l\u2019univers mis en sc\u00e8ne dans les premiers romans de Genet. Dick Hebidge en propose une analyse en ouverture de son essai Subculture\u00a0: The Meaning of Style (1979) qui s\u2019int\u00e9resse aux communaut\u00e9s contre-culturelles de l\u2019apr\u00e8s-guerre britannique (mouvements punks, rock, skinhead, etc.). Hebidge appuie ce choix sp\u00e9cifique d\u2019exemple \u2013 qui semble a priori \u00e9loign\u00e9 de son objet d\u2019\u00e9tude \u2013 en expliquant qu\u2019\u00e0 son sens, Genet est un auteur dont la trajectoire comme la po\u00e9tique t\u00e9moignent d\u2019un sentiment de r\u00e9volte, d\u2019un refus de la soumission, d\u2019une r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019ordre qui s\u2019incarnerait \u00e0 travers une mise en sc\u00e8ne des rituels et symboliques qui sous-tendent l\u2019existence des groupes culturels alternatifs. \" href=\"#footnote4_nw3hezh\">[4]<\/a> o\u00f9 le narrateur d\u00e9crit un collage r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 partir des photographies de criminels d\u00e9coup\u00e9es dans les journaux et les magazines\u00a0: un montage constitu\u00e9 d\u2019une vingtaine d\u2019images qu\u2019il dispose, \u00e0 l\u2019aide de morceaux de mie de pain m\u00e2ch\u00e9e, \u00e0 l\u2019endos du panneau des r\u00e8glements de l\u2019institution carc\u00e9rale accroch\u00e9 dans le fond de sa cellule<a id=\"footnoteref5_kxsl2zw\" class=\"see-footnote\" title=\" Ce d\u00e9tail est d\u2019ailleurs hautement symbolique, car il laisse sous-entendre, d\u00e9j\u00e0, l'id\u00e9e d'une communaut\u00e9 invisible qui se d\u00e9ploierait en marge, \u00e0 l'ext\u00e9rieur des normes pr\u00e9vues par l'institution carc\u00e9rale, malgr\u00e9 ses normes. \" href=\"#footnote5_kxsl2zw\">[5]<\/a>. Il d\u00e9crit longuement cette s\u00e9rie de bandits, qui constitue par ailleurs le point de d\u00e9part du r\u00e9cit<a id=\"footnoteref6_00wxfn8\" class=\"see-footnote\" title=\" Car tout au long du r\u00e9cit, ces personnages \u00ab\u00a0tomb[ent] du mur [\u2026] pour fumer [le] r\u00e9cit\u00a0\u00bb (Genet, 1976, 16), et le narrateur tente d'imaginer l'histoire de ces inconnus \u00e0 qui il attribue des pseudonymes \u00e9vocateurs\u00a0: Divine, Notre-Dame-des-Fleurs, Mignon. Pendant les presque quatre cent pages qui composent Notre-Dame-des-Fleurs, il invente \u00e0 ces bandits des destins crois\u00e9s; des liaisons amoureuses, des complicit\u00e9s criminelles, des fins tragiques. \" href=\"#footnote6_00wxfn8\">[6]<\/a>. Il fait l\u2019\u00e9loge de la beaut\u00e9 et de la virilit\u00e9 de ces visages, ces \u00ab\u00a0belles t\u00eates aux yeux vides\u00a0\u00bb (Genet, 1976, 14) qui font l\u2019objet de ses fantasmes, et mentionne\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Peut-\u00eatre parmi les vingt s\u2019est \u00e9gar\u00e9 quelque gars qui ne fit rien pour m\u00e9riter la prison\u00a0: un champion, un athl\u00e8te. Mais si je l\u2019ai clou\u00e9 \u00e0 mon mur, c\u2019est qu\u2019il avait, selon moi, au coin de la bouche ou \u00e0 l\u2019angle des paupi\u00e8res, le <em>signe sacr\u00e9 des monstres<\/em>. La faille sur leur visage, ou dans leur geste fix\u00e9, m\u2019indique qu\u2019il n\u2019est pas impossible qu\u2019ils m\u2019aiment, car ils ne m\u2019aiment que s\u2019ils sont des monstres \u2013 et l\u2019on peut donc dire que c\u2019est lui-m\u00eame, cet \u00e9gar\u00e9, qui a choisi d\u2019\u00eatre ici (14-15; nous soulignons).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette s\u00e9rie de portraits individuels peut ainsi \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e comme un \u00ab\u00a0portrait de groupe\u00a0\u00bb du fait qu\u2019elle se pr\u00e9sente, pour le dire avec Didi-Huberman, comme constitu\u00e9e \u00ab\u00a0\u00e0 partir d\u2019une r\u00e8gle d\u2019intelligibilit\u00e9 commune\u00a0\u00bb (Didi-Huberman, 2012, 60) et donne ainsi \u00e0 voir un certain \u00ab\u00a0sentiment de communaut\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce \u00ab\u00a0signe sacr\u00e9 des monstres\u00a0\u00bb se r\u00e9v\u00e8le ici comme une marque d\u2019appartenance pour cette s\u00e9rie d\u2019hommes aux \u00e2ges et aux origines culturelles diff\u00e9rentes que l\u2019imaginaire genetien tend \u00e0 rassembler en une communaut\u00e9 en les faisant <em>appara\u00eetre ensemble<\/em>. Car, \u00e0 cette s\u00e9rie de jeunes meurtriers fran\u00e7ais, le narrateur ajoute,<\/p>\n<blockquote>\n<p>[p]our leur servir de cort\u00e8ge et de cour, [des images] cueillies \u00e7\u00e0 et l\u00e0, sur la couverture illustr\u00e9e de quelques romans d\u2019aventures, un jeune m\u00e9tis mexicain, un gaucho, un cavalier caucasien, et, dans les pages de ces romans que l\u2019on se passe de main en main \u00e0 la promenade, les dessins maladroits des profils de macs et d\u2019apache avec un m\u00e9got qui fume (Genet, 1976, 15).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Or, il semble que le caract\u00e8re politique de la prose genetienne r\u00e9side justement dans ce travail de \u00ab\u00a0disposition\u00a0\u00bb des visages et des figures qui juxtapose, d\u00e8s les premi\u00e8res pages de <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>, un criminel fran\u00e7ais et un cavalier m\u00e9di\u00e9val.<\/p>\n<p>\u00a0Le philosophe Jean-Luc Nancy d\u00e9veloppe, dans ses travaux autour de la notion de communaut\u00e9<a id=\"footnoteref7_h23uqem\" class=\"see-footnote\" title=\" La communaut\u00e9 d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e (1983), \u00catre singulier pluriel (1996), La communaut\u00e9 affront\u00e9e (2001), La communaut\u00e9 d\u00e9savou\u00e9e (2014). \" href=\"#footnote7_h23uqem\">[7]<\/a>, le principe de <em>comparution<\/em>, au sens litt\u00e9ral de \u00ab\u00a0para\u00eetre ensemble\u00a0\u00bb (<em>com-parution<\/em>). Il soutient que la principale condition de possibilit\u00e9 de toute communaut\u00e9 r\u00e9side dans l\u2019existence d\u2019un espace-temps commun o\u00f9 un certain nombre d\u2019\u00eatres singuliers se voient expos\u00e9s les uns aux autres selon des rapports qui ne seraient jamais pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s, mais constamment en train de se red\u00e9finir. La mise en relation spatio-temporelle que constitue la comparution permettrait, en ce sens, de r\u00e9fl\u00e9chir les intervalles qui opposent et relient les diff\u00e9rents sujets composant une communaut\u00e9. Ce principe d\u2019exposition d\u00e9coule, chez Nancy, d\u2019une pens\u00e9e de l\u2019<em>avec<\/em> qui con\u00e7oit les \u00eatres singuliers comme d\u00e9finis non pas selon une essence individuelle, mais \u00e0 travers leur mise en rapport constante avec les autres, avec leur environnement, leur <em>dehors<\/em>. L\u2019enjeu de la communaut\u00e9 serait, selon lui, \u00ab\u00a0de s\u2019exposer au partage de l\u2019<em>en<\/em>, \u00e0 ce partage du sens qui tout d\u2019abord <em>retire<\/em> l\u2019\u00eatre au sens et le sens \u00e0 l\u2019\u00eatre \u2013 ou bien qui ne les identifie l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, et chacun comme tel, que par l\u2019<em>en<\/em> du \u201ccommun\u201d, par un <em>avec<\/em> du sens qui le d\u00e9sapproprie proprement\u00a0\u00bb (Nancy, 1986, 231; l\u2019auteur souligne).<\/p>\n<p>Il semble qu\u2019il soit en effet possible de concevoir dans ce collage de portraits mis en sc\u00e8ne dans <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> un refus des identit\u00e9s fixes et absolues, une forme de r\u00e9sistance aux st\u00e9r\u00e9otypes et \u00e0 la stigmatisation impos\u00e9e aux figures de voyous et de meurtriers \u00e0 travers les photographies de signalement. Ces derni\u00e8res tendent en effet \u00e0 assimiler les sujets \u00e0 leur statut institutionnel, \u00e0 les r\u00e9duire \u00e0 leur \u00ab\u00a0identit\u00e9 criminelle\u00a0\u00bb. Or, cette forme de <em>comparution<\/em> mise en sc\u00e8ne dans ce premier passage du roman de Genet travaille, pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 d\u00e9construire une telle \u00ab\u00a0essentialisation\u00a0\u00bb des personnages de criminels. La mise en relation que constitue ce collage de portraits permet de r\u00e9fl\u00e9chir les intervalles qui opposent et relient ces condamn\u00e9s \u00e0 mort, ces prox\u00e9n\u00e8tes, ces voleurs, ces gauchos et ces cavaliers, et de concevoir, ainsi, les diff\u00e9rents personnages du roman au-del\u00e0 des d\u00e9finitions qu\u2019impose le contexte de l\u2019univers carc\u00e9ral. \u00c0 partir de ce portrait de groupe o\u00f9 le fait divers rencontre le romanesque et l\u2019historique, o\u00f9 les figures de guerriers et de prisonniers se c\u00f4toient, il devient possible de voir la communaut\u00e9 genetienne non pas uniquement comme un r\u00e9seau de prisonniers et de bandits, mais comme une communaut\u00e9 dont le lieu du commun serait une r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019ordre, une indocilit\u00e9 irr\u00e9ductible que trahirait ce \u00ab\u00a0signe sacr\u00e9 des monstres\u00a0\u00bb \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment.<\/p>\n<h2>Portraits singuliers<\/h2>\n<p>Si elle donne \u00e0 penser de nouvelles formes de commun, l\u2019\u00e9criture de Genet travaille par ailleurs \u00e0 exposer la singularit\u00e9 de chacun des personnages et \u00e0 les pr\u00e9senter comme des sujets \u00e0 la fois complexes et autonomes; \u00e0 d\u00e9ployer des formes d\u2019individualit\u00e9s qui ne contredisent toutefois pas l\u2019effet de communaut\u00e9 qui se cr\u00e9e au fil de la narration. Une telle tension dialectique se d\u00e9gage notamment de la premi\u00e8re sc\u00e8ne du roman, pour reprendre encore une fois l\u2019exemple \u00e9loquent du collage de portraits. Le narrateur y \u00e9voque la mani\u00e8re dont, \u00ab\u00a0avec ces m\u00eames perles dont les d\u00e9tenus d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 font des couronnes mortuaires\u00a0\u00bb, il \u00ab\u00a0fabrique pour ces criminels des cadres en forme d\u2019\u00e9toile.\u00a0\u00bb (Genet, 1976, 14) En d\u00e9corant et en encadrant ainsi ces visages inconnus, il conf\u00e8re une certaine forme de cons\u00e9cration \u00e0 ces criminels. Il travaille, en quelque sorte, \u00e0 attribuer aux images institutionnelles que constituent ces photographies d\u2019arrestation le statut de <em>portrait<\/em>; le portrait constituant, comme le d\u00e9finit Jean-Luc Nancy dans <em>Le Regard du portrait<\/em>, le seul type de repr\u00e9sentation par lequel le sujet appara\u00eetrait \u00ab\u00a0dans sa v\u00e9rit\u00e9 et son effectivit\u00e9\u00a0\u00bb (Nancy, 2000, 9) et qui pr\u00e9senterait \u00ab\u00a0une personne consid\u00e9r\u00e9e pour elle-m\u00eame\u00a0\u00bb (11). La pratique du portrait permettrait, dans cette perspective, de produire des singularit\u00e9s en exposant le sujet, c\u2019est-\u00e0-dire en le \u00ab\u00a0tirant au dehors\u00a0\u00bb, en fixant sous des formes plastiques donc n\u00e9cessairement ext\u00e9rieures ce qui rel\u00e8ve du \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb et de son int\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n<p>Si Nancy r\u00e9fl\u00e9chit principalement \u00e0 la notion de portrait dans la perspective des \u0153uvres picturales, il est possible de concevoir un tel processus non seulement dans cette premi\u00e8re sc\u00e8ne, mais aussi plus g\u00e9n\u00e9ralement dans la po\u00e9tique et la structure narrative de <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>. La narration travaille, en effet, \u00e0 inventer la singularit\u00e9 de ces personnages de voleurs et de meurtriers en imaginant les \u00e9pisodes d\u2019enfance, les drames amoureux et les fins tragiques de ces criminels inconnus, en se consacrant \u00e0 d\u00e9crire dans une prose lyrique des personnages qui sont pr\u00e9sent\u00e9s, au d\u00e9part, comme des \u00ab\u00a0t\u00eates vides\u00a0\u00bb, des visages sans histoire d\u00e9coup\u00e9s dans les journaux.<\/p>\n<p>Or, le d\u00e9ploiement de telles singularit\u00e9s peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 ici comme un travail de \u00ab\u00a0reconfiguration du sensible\u00a0\u00bb, pour employer la formule de Jacques Ranci\u00e8re<a id=\"footnoteref8_hhau444\" class=\"see-footnote\" title=\" Le principe de \u00ab\u00a0reconfiguration du sensible\u00a0\u00bb est abord\u00e9 pour la premi\u00e8re fois par Ranci\u00e8re dans Le partage du sensible (2000), mais est \u00e9galement convoqu\u00e9 dans plusieurs de ses essais, notamment Malaise dans l\u2019esth\u00e9tique (2004), ou encore Politique de la litt\u00e9rature (2007). \" href=\"#footnote8_hhau444\">[8]<\/a>, du fait qu\u2019une telle singularit\u00e9 est traditionnellement occult\u00e9e dans les repr\u00e9sentations \u2013 souvent st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es \u2013 de ces exclus marginaux. Cette description du personnage d\u2019Alberto est, en ce sens, r\u00e9v\u00e9latrice\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Que ne peut-on attendre d\u2019un mac qui roule ses cigarettes parce que cela donne une certaine \u00e9l\u00e9gance aux doigts, qui porte des chaussures \u00e0 semelle de cr\u00eape afin de surprendre par le silence de ses pas les gens qu\u2019il croise et qui le regarderont avec plus de stupeur, verront sa cravate, envieront ses hanches, ses \u00e9paules, sa nuque, sans le conna\u00eetre lui [\u2026] accorderont une sorte de souverainet\u00e9 discontinue et momentan\u00e9e \u00e0 cet inconnu, de qui tous ces fragments de souverainet\u00e9 feront tout de m\u00eame qu\u2019\u00e0 la fin de ses jours il aura parcouru la vie en souverain? (Genet, 1976, 301-302)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette id\u00e9e d\u2019une souverainet\u00e9 qui s\u2019affirmerait \u00e0 travers les gestes et les attitudes du protagoniste s\u2019oppose en quelque sorte au <em>pathos<\/em> qui caract\u00e9rise g\u00e9n\u00e9ralement les figurations des types de marginaux qui sont mis en sc\u00e8ne dans <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>. De telles descriptions contrastent, par exemple, avec des figurations qui pr\u00e9senteraient les personnages de bandits comme des \u00eatres enti\u00e8rement d\u00e9finis par leur non-correspondance \u00e0 des normes sociales ou culturelles donn\u00e9es, et tendent au contraire \u00e0 faire appara\u00eetre les protagonistes comme des sujets autonomes qui incarnent un <em>\u00e9thos <\/em>et un champ de possibilit\u00e9s propre.<\/p>\n<p>Comme nous l\u2019\u00e9voquions en introduction, la prose de Genet travaille \u00e0 redonner leur place dans la cit\u00e9 \u00e0 des morts sans nom qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 pleur\u00e9s. Or, il semble que la narration de <em>Notre-Dame-des-Fleurs <\/em>cherche pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 rendre \u00e0 chacun des meurtriers condamn\u00e9s \u00e0 mort le statut d\u2019\u00ab\u00a0objet de deuil\u00a0\u00bb qui leur est autrement refus\u00e9. Le temps de la narration de <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> \u00e9tant situ\u00e9 en 1942, le r\u00e9cit a pour arri\u00e8re-plan historique les conflits politiques entourant la Seconde Guerre mondiale, dont le bruit des bombardements parvient par \u00e9chos aux d\u00e9tenus de la Prison de Fresne o\u00f9 est incarc\u00e9r\u00e9 le narrateur. Ce dernier raconte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les journaux arrivent mal jusqu\u2019\u00e0 ma cellule [\u2026]. Ces assassins maintenant morts sont pourtant arriv\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 moi et chaque fois qu\u2019un de ces astres de deuil tombe dans ma cellule, mon c\u0153ur bat fort, mon c\u0153ur bat la chamade, si la chamade est le roulement de tambour qui annonce qu\u2019une ville capitule. Et s\u2019ensuit une ferveur comparable \u00e0 celle qui me tordit, et me laissa quelques minutes grotesquement crisp\u00e9, quand j\u2019entendis au-dessus de la prison l\u2019avion allemand passer et l\u2019\u00e9clatement de la bombe qu\u2019il l\u00e2cha tout pr\u00e8s (10-11).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette comparaison entre la condamnation des meurtriers et les bombardements militaires est significative\u00a0: le narrateur accueille les annonces de la condamnation \u00e0 mort de ces criminels avec un trouble profond, un \u00e9moi similaire \u00e0 celui qui accompagnerait la nouvelle de soldats morts au front ou de civils tu\u00e9s par les bombes des forces ennemies. Ce parall\u00e8le vient renforcer l\u2019id\u00e9e d\u2019une communaut\u00e9 d\u2019oubli\u00e9s, dont les destins se d\u00e9ploieraient n\u00e9cessairement en marge des grands \u00e9v\u00e9nements historiques. Le mur de la cellule de prison dans laquelle est enferm\u00e9 le narrateur de <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>, et le r\u00e9cit auquel ce collage donne lieu, devient ainsi le \u00ab\u00a0tableau d\u2019honneur\u00a0\u00bb de ceux qui sont d\u2019ordinaire rel\u00e9gu\u00e9s \u00e0 la section \u00ab\u00a0Faits divers\u00a0\u00bb des journaux quotidiens, comme la cons\u00e9cration de ces ennemis publics qui se voient conf\u00e9rer, dans l\u2019imaginaire genetien, un caract\u00e8re h\u00e9ro\u00efque.<\/p>\n<h2>Figures de l\u2019impersonnel<\/h2>\n<p>Il se d\u00e9ploie tout au long de <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> ce que nous pourrions d\u00e9signer comme un \u00ab\u00a0effet de mim\u00e9tisme\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire que les diff\u00e9rents personnages, au fil des descriptions, en viennent \u00e0 se ressembler \u00e0 un point o\u00f9 il devient parfois difficile de les distinguer les uns des autres. Cette confusion entre les corps des protagonistes est d\u2019ailleurs \u00e9voqu\u00e9e explicitement par le narrateur qui raconte, au sujet du personnage de Mignon, qu\u2019il \u00ab\u00a0ne su[t] jamais son visage avec exactitude, et [que] ce [lui est] une occasion s\u00e9duisante de faire ici qu\u2019il se confonde dans [son] esprit avec le visage et la stature de Roger.\u00a0\u00bb (45) En plus de ce brouillage manifeste entre les diff\u00e9rents sujets du r\u00e9cit, la narration se caract\u00e9rise par un certain nombre de r\u00e9surgences, par les mentions r\u00e9p\u00e9titives d\u2019une s\u00e9rie d\u2019expressions, de traits corporels et de gestuelles sp\u00e9cifiques. \u00ab\u00a0\u00c9clats de rires \u00e9toil\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0(14), \u00ab\u00a0m\u00e9got [jet\u00e9] avec nonchalance, juste pour le plaisir du geste\u00a0\u00bb (301), \u00ab\u00a0d\u00e9marches assur\u00e9es de gangsters\u00a0\u00bb (114), \u00ab\u00a0gestes vifs du truand\u00a0\u00bb (22), \u00ab\u00a0visages lumineux\u00a0\u00bb (46)\u00a0: tous ces d\u00e9tails constituent autant d\u2019exemples d\u2019une s\u00e9rie d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui se voient r\u00e9it\u00e9r\u00e9s au fil des repr\u00e9sentations des diff\u00e9rents personnages, et ce, \u00e0 travers des formulations similaires, voire identiques.<\/p>\n<p>Dans un texte intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Singulier, pluriel\u00a0\u00bb publi\u00e9 dans un ouvrage collectif consacr\u00e9 aux \u00e9critures du ressassement dans les litt\u00e9ratures de la modernit\u00e9, Dominique Rabat\u00e9 pose l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une d\u00e9construction, d\u2019un effacement des sujets et des individualit\u00e9s s\u2019effectuant \u00e0 travers les figures de r\u00e9p\u00e9tition. Il postule que \u00ab\u00a0dans le ressassement [\u2026] se fraye la force de l\u2019impersonnel\u00a0\u00bb (Rabat\u00e9, 2001, 15), qu\u2019un tel usage de la r\u00e9p\u00e9tition \u00ab\u00a0prend la forme mobile [&#8230;] d\u2019un \u00e9ternel retour du m\u00eame dans sa diff\u00e9rence, retour qui ruine les cat\u00e9gories du M\u00eame et de l\u2019Autre\u00a0\u00bb (16). Nous proposons de consid\u00e9rer ici les diff\u00e9rents motifs de r\u00e9p\u00e9titions qui pars\u00e8ment les descriptions des protagonistes genetiens dans cette perspective d\u2019un effacement des fronti\u00e8res entre les identit\u00e9s singuli\u00e8res. Car il semble effectivement que ces multiples r\u00e9surgences qui pars\u00e8ment <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> participent \u00e0 construire une forme d\u2019<em>impersonnel<\/em>, non pas au sens p\u00e9joratif de ce qui est d\u00e9pourvu de caract\u00e8re, mais de ce qui ne saurait \u00eatre le propre d\u2019un individu. Elles t\u00e9moignent d\u2019une forme de commun qu\u2019incarnent \u00e0 travers leurs traits et leurs postures corporelles l\u2019ensemble des personnages.<\/p>\n<p>Cet effet d\u2019impersonnel est \u00e9galement renforc\u00e9 par la pr\u00e9sence des diff\u00e9rents \u00ab\u00a0textes de signalement\u00a0\u00bb, des pastiches des descriptions cliniques diffus\u00e9es par les autorit\u00e9s afin de retrouver des criminels en fuite qui accompagnent l\u2019introduction dans le r\u00e9cit de nouveaux personnages de meurtriers. Ces quelques courts paragraphes qui pars\u00e8ment le texte se caract\u00e9risent par une similarit\u00e9 frappante, par une r\u00e9p\u00e9tition presque textuelle des m\u00eames termes. Chacun des assassins sont identifi\u00e9s par la description suivante\u00a0: \u00ab\u00a0visage ovale, cheveux blonds, yeux bleus (parfois bleus-verts), teint mat, dents parfaites, nez rectiligne.\u00a0\u00bb (Genet, 1976, 17; 44) Ces descriptions r\u00e9v\u00e8lent ainsi le caract\u00e8re \u00ab\u00a0quelconque\u00a0\u00bb des personnages, au sens o\u00f9 l\u2019entend Agamben, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils se pr\u00e9sentent toujours comme \u00ab\u00a0une singularit\u00e9 parmi les autres, qui peut cependant se substituer \u00e0 chacune d\u2019elles\u00a0\u00bb (Agamben, 1990, 25), sans qu\u2019une telle forme de commun n\u2019apparaisse, toutefois, comme l\u2019\u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb de ces \u00eatres singuliers.<\/p>\n<p>Ces effets d\u2019impersonnalit\u00e9 \u2013 voire d\u2019anonymat \u2013 qui se d\u00e9ploient au fil de la narration de <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> peuvent \u00eatre envisag\u00e9s, dans cette optique, comme des formes de r\u00e9sistance dans le contexte d\u2019un roman de prison. Parce qu\u2019ils sont en quelque sorte interchangeables, sans toutefois se voir assimil\u00e9s \u00e0 des d\u00e9finitions fig\u00e9es, les protagonistes r\u00e9sistent \u00e0 toute forme d\u2019assujettissement, \u00e0 toute tentative d\u2019individuation. Car si l\u2019univers carc\u00e9ral est un espace, pour le dire encore avec Foucault, o\u00f9 chaque individu \u00ab\u00a0[est] ins\u00e9r\u00e9 en une place fixe\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0constamment rep\u00e9r\u00e9, examin\u00e9 et distribu\u00e9s entre les vivants, les malades et les morts\u00a0\u00bb (Foucault, 1975, 199), l\u2019\u00e9criture genetienne dresse le portrait d\u2019une communaut\u00e9 carc\u00e9rale aux identit\u00e9s impossibles \u00e0 circonscrire\u00a0: une communaut\u00e9 qui ne prendrait pas la forme d\u2019un groupe, d\u2019une bande de criminels, mais plut\u00f4t d\u2019un ensemble h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et irr\u00e9ductible d\u2019\u00eatres \u00e0 la fois singuliers et pluriels.<\/p>\n<h2>Survivance des corps et des gestes<\/h2>\n<p>La pr\u00e9sence, dans <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>, des nombreuses r\u00e9p\u00e9titions de traits et d\u2019expressions corporelles que nous mentionnions pr\u00e9c\u00e9demment peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9, en outre, comme les traces d\u2019une m\u00e9moire commune qui s\u2019inscrirait \u00e0 m\u00eame les corps des protagonistes. Il semble que ces motifs r\u00e9currents parviennent \u00e0 articuler, tout au long du roman, ce que Didi-Huberman d\u00e9finit comme un \u00ab\u00a0r\u00e9seau de survivance\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une forme de culture qui ne s\u2019incarne pas \u00e0 travers des institutions ou des syst\u00e8mes de repr\u00e9sentations officiels, mais plut\u00f4t \u00e0 travers des postures corporelles et l\u2019usages d\u2019expressions populaires\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[L]angages du peuple, gestes, visages\u00a0: tout cela dont l\u2019<em>histoire<\/em> ne sait pas rendre compte dans les simples termes de l\u2019\u00e9volution ou de l\u2019obsolescence [\u2026]. Tout cela qui, par contraste, [se dessine] l\u00e0\u00a0m\u00eame o\u00f9 se d\u00e9clarent leur extraterritorialit\u00e9, leur marginalisation, leur r\u00e9sistance, leur vocation \u00e0 la r\u00e9volte (Didi-Huberman, 2009, 60; l\u2019auteur souligne).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9criture de Genet travaille, \u00e0 travers les multiples descriptions des gestuelles et des mimiques, ou encore l\u2019usage d\u2019expressions argotiques telles les \u00ab\u00a0tantes\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0macs\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0filous\u00a0\u00bb, \u00e0 \u00e9clairer des formes de r\u00e9sistance presque invisibles du fait qu\u2019elles rel\u00e8vent du d\u00e9tail, du geste quotidien. Ces <em>survivances <\/em>peuvent se lire comme les manifestations d\u2019une \u00ab\u00a0vocation \u00e0 la r\u00e9volte\u00a0\u00bb, car elles t\u00e9moignent de mani\u00e8res d\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre-au-monde\u00a0\u00bb qui se pr\u00e9sentent en marge du pouvoir de la culture fran\u00e7aise dominante, car elles incarnent une forme de commun qui r\u00e9siste \u00e0 l\u2019isolement et \u00e0 l\u2019assujettissement associ\u00e9s \u00e0 l\u2019univers carc\u00e9ral.<\/p>\n<p>Les corps repr\u00e9sent\u00e9s par Genet apparaissent ainsi comme le lieu o\u00f9 s\u2019affirme la communaut\u00e9. Dans <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>, la description de chaque trait, de chaque geste singulier constitue \u00e9galement l\u2019expression d\u2019un multiple et d\u2019une puissance commune, comme l\u2019illustre par exemple cette description du personnage de Mignon\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mignon ne souffrira jamais, ou saura toujours se tirer d\u2019une mauvaise passe par son aisance \u00e0 endosser sur soi les gestes d\u2019un type admir\u00e9 qui se trouve dans cette m\u00eame situation, [&#8230;] ainsi ses d\u00e9sirs [&#8230;] n\u2019\u00e9taient ni le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre contrebandier, roi, jongleur, explorateur, n\u00e9grier, mais le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre l\u2019un des contrebandiers, l\u2019un des rois, jongleurs, etc., c\u2019est-\u00e0-dire comme&#8230; Dans les plus piteuses postures, Mignon saura se souvenir qu\u2019elle fut aussi celle de quelqu\u2019un de ses dieux [&#8230;], et sa posture \u00e0 lui sera sacr\u00e9e, par cela mieux encore que supportable\u00a0(Genet, 1976, 302-303).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est ainsi possible de lire les gestuelles souvent typ\u00e9es et th\u00e9\u00e2trales des personnages genetiens \u2013 qui sont souvent abord\u00e9s par la critique autour des th\u00e9matiques du fantasme et de l\u2019\u00e9rotisme<a id=\"footnoteref9_9raiftu\" class=\"see-footnote\" title=\" Pour un panorama des diff\u00e9rentes \u00e9tudes critiques consacr\u00e9es \u00e0 Notre-Dame-des-Fleurs, voir la recension effectu\u00e9e par Pierre-Marie H\u00e9ron et publi\u00e9e dans l\u2019ouvrage collectif Jean Genet\u00a0: Lectures en h\u00e9ritages (2011). \" href=\"#footnote9_9raiftu\">[9]<\/a> \u2013 non pas uniquement comme un d\u00e9sir de performer une identit\u00e9 donn\u00e9e mais, plus encore, comme une tentative de \u00ab\u00a0faire communaut\u00e9\u00a0\u00bb. Car si les protagonistes de <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> se pr\u00e9sentent comme des marginaux r\u00e9fractaires \u00e0 l\u2019ordre et aux normes, ils r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019exclusion par ces postures physiques qui incarnent, \u00e0 elles seules, une certaine <em>puissance du commun<\/em>.<\/p>\n<p>Les repr\u00e9sentations de criminels et de prisonniers que pr\u00e9sente ce premier roman de Genet se caract\u00e9risent, en somme, par une perspective double, c\u2019est-\u00e0-dire par une composition formelle, stylistique et narrative qui tend \u00e0 la fois \u00e0 \u00e9clairer la singularit\u00e9 de chacun des personnages et \u00e0 construire un effet de communaut\u00e9. Or, la communaut\u00e9 carc\u00e9rale de <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> r\u00e9siste \u00e0 toute forme d\u2019unit\u00e9 d\u00e9finitive, \u00e0 toutes limites \u2013 temporelles, spatiales ou culturelles \u2013 qui permettraient de la circonscrire, et t\u00e9moigne en ce sens d\u2019un potentiel de r\u00e9sistance aux st\u00e9r\u00e9otypes, aux normes ou aux d\u00e9finitions fig\u00e9es. Nous proposons ici de consid\u00e9rer dans l\u2019\u00e9criture genetienne l\u2019articulation d\u2019une po\u00e9tique du commun qui rend impossible l\u2019assimilation des \u00eatres singuliers \u00e0 une identit\u00e9 collective donn\u00e9e, mais qui travaillent \u00e9galement \u00e0 inventer le commun l\u00e0 o\u00f9 \u00ab\u00a0faire communaut\u00e9\u00a0\u00bb para\u00eet a priori difficile, c\u2019est-\u00e0-dire jusqu\u2019au fond de la cellule de prison, espace dont la fonction institutionnelle implique traditionnellement l\u2019isolement et l\u2019exclusion.<\/p>\n<p>Dans un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le sujet et le pouvoir\u00a0\u00bb, Michel Foucault d\u00e9finit comme s\u2019opposant au pouvoir<\/p>\n<blockquote>\n<p>[l]es luttes qui mettent en question le statut de l\u2019individu\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, elles affirment le droit \u00e0 la diff\u00e9rence et soulignent tout ce qui peut rendre les individus v\u00e9ritablement individuels. De l\u2019autre, elles s\u2019attaquent \u00e0 tout ce qui peut isoler l\u2019individu, le couper des autres, scinder la vie communautaire, contraindre l\u2019individu \u00e0 se replier sur lui-m\u00eame et l\u2019attacher \u00e0 son identit\u00e9 propre (Foucault, 1982, 1045-1046).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous proposons ici de concevoir dans cette derni\u00e8re perspective le caract\u00e8re politique de l\u2019\u00e9criture de Genet\u00a0: dans le principe d\u2019une tension constante entre le singulier et le commun, entre l\u2019impersonnel et le propre qui s\u2019articulerait \u00e0 travers la mise en sc\u00e8ne des personnages. Parce qu\u2019elle rassemble une multiplicit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne d\u2019individus et de figures qui n\u2019ont comme \u00ab\u00a0lieu du commun\u00a0\u00bb que leur posture marginale de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019ordre, <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> donne ainsi \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir le rapport \u2013 souvent con\u00e7u comme paradoxal \u2013 entre marginalit\u00e9 et communaut\u00e9. Or, penser la communaut\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la marge implique, dans le cas de l\u2019univers genetien, de concevoir un \u00ab\u00a0sens du commun\u00a0\u00bb qui serait indiff\u00e9rent aux principes de coh\u00e9sion que sous-tend une relation en pr\u00e9sence, qui se d\u00e9ploierait malgr\u00e9 l\u2019absence de situations de \u00ab\u00a0vivre-ensemble\u00a0\u00bb collectifs qui rassembleraient en un m\u00eame lieu et une m\u00eame p\u00e9riode un certain nombre d\u2019individus. Or, il semble qu\u2019une part du caract\u00e8re politique de l\u2019\u00e9criture romanesque de Genet r\u00e9side, justement, dans l\u2019invention d\u2019un espace-temps o\u00f9 cohabitent et o\u00f9 sont mis en relation les personnages de \u00ab\u00a0tantes\u00a0\u00bb, de meurtriers, de prox\u00e9n\u00e8tes et de voleurs\u00a0: un espace-temps qui permet de \u00ab\u00a0penser ensemble\u00a0\u00bb cette s\u00e9rie de marginaux.<\/p>\n<h2>BIBLIOGRAPHIE<\/h2>\n<p>AGAMBEN, Giorgio. 1990. <em>La Communaut\u00e9 qui vient\u00a0: th\u00e9orie de la singularit\u00e9 quelconque<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>BENJAMIN, Walter. 2013. <em>Sur le concept d\u2019histoire<\/em>, trad. Olivier Mannoni. Paris\u00a0: Payot &amp; Rivages.<\/p>\n<p>BALCAZAR MORENO, Melina. 2010. <em>Travailler pour les morts\u00a0: politiques de la m\u00e9moire dans l\u2019\u0153uvre de Jean Genet<\/em>. Paris\u00a0: Presses de la Sorbonne Nouvelles.<\/p>\n<p>DIDI-HUBERMAN, Georges. 2009. <em>Survivance des lucioles. <\/em>Paris\u00a0: Minuit, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Paradoxe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>______. 2012. <em>Peuples expos\u00e9s, peuples figurants. L\u2019\u0152il de l\u2019histoire, tome\u00a04<\/em>. Paris\u00a0: Minuit, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Paradoxe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>FOUCAULT, Michel. 1975. <em>Surveiller et punir\u00a0: naissance de la prison<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Biblioth\u00e8ques des histoires\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>______. 1994 [1982]. \u00ab\u00a0Le sujet et le pouvoir\u00a0\u00bb, dans <em>Dits et \u00e9crits, tome\u00a0IV<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, p.\u00a01041-1062.<\/p>\n<p>GENET, Jean. 1976 [1944]. <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>HEBIDGE, Dick. 1979. <em>Subculture\u00a0: The Meaning of Style<\/em>. London\u00a0: Routledge.<\/p>\n<p>H\u00c9RON, Pierre-Marie. 2011. \u00ab\u00a0<em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> et la critique universitaire\u00a0\u00bb, dans Alexis Lussier et Eden Viana-Martin (dir.), <em>Jean Genet\u00a0: Lectures en h\u00e9ritage<\/em>. Bandol\u00a0: Vallongues, coll.\u00a0\u00ab\u00a0M\u00e9thode\u00a0\u00bb, p.\u00a012-21.<\/p>\n<p>NANCY, Jean-Luc. 1986. <em>La Communaut\u00e9 d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e<\/em>. Paris\u00a0: Christian Bourgois.<\/p>\n<p>RABATE, Dominique. 2011. \u00ab\u00a0Singulier, pluriel\u00a0\u00bb, <em>\u00c9critures du ressassement<\/em>. Bordeaux\u00a0: Presses Universitaires de Bordeaux, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Modernit\u00e9s\u00a0\u00bb, p.\u00a013-20.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_aegkhka\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_aegkhka\">[1]<\/a> Jean Genet ayant fr\u00e9quent\u00e9 la prison \u00e0 plusieurs reprises au cours de son adolescence et au d\u00e9but de l\u2019\u00e2ge adulte, plusieurs ont vu \u00e0 l\u2019\u00e9poque, dans ce roman, des concordances entre le personnage du narrateur et la vie de l\u2019auteur.<\/p>\n<p id=\"footnote2_yf2kbn5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_yf2kbn5\">[2]<\/a> Dans cet ouvrage, Didi-Huberman appuie ses r\u00e9flexions sur un vaste corpus d\u2019\u0153uvres visuelles de toutes les \u00e9poques (principalement des photographies et des peintures) qui vont des peintures de Rembrandt jusqu\u2019aux s\u00e9ries de portraits r\u00e9alis\u00e9s par le photographe fran\u00e7ais Philippe Bazin.<\/p>\n<p id=\"footnote3_nzm21cx\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_nzm21cx\">[3]<\/a> Pensons notamment aux nombreux personnages de travestis (Divine, Mignon, etc.) qui se pavanent avec de \u00ab\u00a0petits bouquets de violettes\u00a0\u00bb (Genet, 1976, 19) et adoptent \u00ab\u00a0le ton des r\u00e9citatifs tragiques\u00a0\u00bb (261).\u00a0<\/p>\n<p id=\"footnote4_nw3hezh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_nw3hezh\">[4]<\/a> Ce passage est \u00e9tudi\u00e9 dans la majorit\u00e9 des critiques consacr\u00e9es \u00e0 <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em> ou qui abordent l\u2019univers mis en sc\u00e8ne dans les premiers romans de Genet. Dick Hebidge en propose une analyse en ouverture de son essai <em>Subculture\u00a0: The Meaning of Style<\/em> (1979) qui s\u2019int\u00e9resse aux communaut\u00e9s contre-culturelles de l\u2019apr\u00e8s-guerre britannique (mouvements punks, rock, skinhead, etc.). Hebidge appuie ce choix sp\u00e9cifique d\u2019exemple \u2013 qui semble a priori \u00e9loign\u00e9 de son objet d\u2019\u00e9tude \u2013 en expliquant qu\u2019\u00e0 son sens, Genet est un auteur dont la trajectoire comme la po\u00e9tique t\u00e9moignent d\u2019un sentiment de r\u00e9volte, d\u2019un refus de la soumission, d\u2019une r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019ordre qui s\u2019incarnerait \u00e0 travers une mise en sc\u00e8ne des rituels et symboliques qui sous-tendent l\u2019existence des groupes culturels alternatifs.<\/p>\n<p id=\"footnote5_kxsl2zw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_kxsl2zw\">[5]<\/a> Ce d\u00e9tail est d\u2019ailleurs hautement symbolique, car il laisse sous-entendre, d\u00e9j\u00e0, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une communaut\u00e9 invisible qui se d\u00e9ploierait en marge, \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur des normes pr\u00e9vues par l&rsquo;institution carc\u00e9rale, malgr\u00e9 ses normes.<\/p>\n<p id=\"footnote6_00wxfn8\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_00wxfn8\">[6]<\/a> Car tout au long du r\u00e9cit, ces personnages \u00ab\u00a0tomb[ent] du mur [\u2026] pour fumer [le] r\u00e9cit\u00a0\u00bb (Genet, 1976, 16), et le narrateur tente d&rsquo;imaginer l&rsquo;histoire de ces inconnus \u00e0 qui il attribue des pseudonymes \u00e9vocateurs\u00a0: Divine, Notre-Dame-des-Fleurs, Mignon. Pendant les presque quatre cent pages qui composent <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>, il invente \u00e0 ces bandits des destins crois\u00e9s; des liaisons amoureuses, des complicit\u00e9s criminelles, des fins tragiques.<\/p>\n<p id=\"footnote7_h23uqem\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_h23uqem\">[7]<\/a> <em>La communaut\u00e9 d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e<\/em> (1983), <em>\u00catre singulier pluriel<\/em> (1996), <em>La communaut\u00e9 affront\u00e9e<\/em> (2001), <em>La communaut\u00e9 d\u00e9savou\u00e9e<\/em> (2014).<\/p>\n<p id=\"footnote8_hhau444\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_hhau444\">[8]<\/a> Le principe de \u00ab\u00a0reconfiguration du sensible\u00a0\u00bb est abord\u00e9 pour la premi\u00e8re fois par Ranci\u00e8re dans <em>Le partage du sensible<\/em> (2000), mais est \u00e9galement convoqu\u00e9 dans plusieurs de ses essais, notamment <em>Malaise dans l\u2019esth\u00e9tique<\/em> (2004), ou encore <em>Politique de la litt\u00e9rature <\/em>(2007).<\/p>\n<p id=\"footnote9_9raiftu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_9raiftu\">[9]<\/a> Pour un panorama des diff\u00e9rentes \u00e9tudes critiques consacr\u00e9es \u00e0 <em>Notre-Dame-des-Fleurs<\/em>, voir la recension effectu\u00e9e par Pierre-Marie H\u00e9ron et publi\u00e9e dans l\u2019ouvrage collectif <em>Jean Genet\u00a0: Lectures en h\u00e9ritages<\/em> (2011).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Toffoli, Camille. 2016. Inventer le commun au-del\u00e0 de l\u2019identit\u00e9 : les repr\u00e9sentations de la communaut\u00e9 carc\u00e9rale dans Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u202f\u00c9crire avec \u00bb, n\u00b023, En\u202fligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/toffoli-23&gt;<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/toffoli-23_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 toffoli-23_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-436b7c0f-2fb8-4a6c-b80b-ae8d8ffd2a4e\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/toffoli-23_0.pdf\">toffoli-23_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/toffoli-23_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-436b7c0f-2fb8-4a6c-b80b-ae8d8ffd2a4e\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u202f\u00c9crire avec \u00bb, n\u00b023 L\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire de Jean Genet, consid\u00e9r\u00e9e par la critique comme l\u2019une des plus importantes de la litt\u00e9rature du XXe si\u00e8cle, se caract\u00e9rise par la mise en sc\u00e8ne d\u2019individus marginaux et de communaut\u00e9s d\u2019opprim\u00e9.e.s \u00e0 travers une prose po\u00e9tique singuli\u00e8re. Pensons notamment aux portraits de travestis, de petits criminels et de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1269,1271],"tags":[348],"class_list":["post-5600","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-ecrire-avec","category-faire-communaute","tag-toffoli-camille"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5600","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5600"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5600\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8741,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5600\/revisions\/8741"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5600"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5600"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5600"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}