{"id":5603,"date":"2024-06-13T19:48:28","date_gmt":"2024-06-13T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/les-adaptions-comme-interpretations-creatives-le-cas-de-proust-en-b-d\/"},"modified":"2024-08-29T17:51:53","modified_gmt":"2024-08-29T17:51:53","slug":"les-adaptions-comme-interpretations-creatives-le-cas-de-proust-en-b-d","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5603","title":{"rendered":"Les adaptions comme interpr\u00e9tations cr\u00e9atives : le cas de Proust en B.D."},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6894\">Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire avec \u00bb, n\u00b023<\/a><\/h5>\n<p><em>Tout texte est un intertexte<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\"> \u00ab Tout texte est un intertexte ; d&rsquo;autres textes sont pr\u00e9sents en lui, \u00e0 des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture ant\u00e9rieure, ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations r\u00e9volues.\u00bb Roland Barthes, \u00ab TEXTE TH\u00c9ORIE DU \u00bb, <em>Encyclop\u00e6dia Universalis,<\/em> consult\u00e9 le 24 f\u00e9vrier 2016. En ligne : &lt;http:\/\/www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca:2048\/encyclopedie\/theorie-du-texte\/&gt;. <\/span>, disait Roland Barthes. Suivant cette logique, aucun.e artiste ne cr\u00e9e <em>ex nihilo<\/em>, aucune \u0153uvre n\u2019est compl\u00e8tement orpheline ni tout \u00e0 fait originale. Tout au long du processus de cr\u00e9ation, plusieurs influences sont sollicit\u00e9es\u00a0: des propos inspirants ou un style duquel on aimerait se rapprocher, par exemple. Dans le cas des adaptations, la filiation est \u00e9vidente et, dans bien des cas, nomm\u00e9e d\u2019office, puisqu\u2019il y a, dans ce genre de projet, un objectif de r\u00e9plique, de reprise, d\u2019imitation, en plus de la part bien r\u00e9elle de cr\u00e9ation. On pourrait dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un exercice de re-cr\u00e9ation. L\u2019adaptation est bien \u00e9videmment un autre texte que l\u2019original, m\u00eame si elle partage avec lui plusieurs \u00e9l\u00e9ments, comme le titre ou la trame narrative. Les transformations g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l\u2019adaptation peuvent \u00eatre plus ou moins importantes, mais elles le sont g\u00e9n\u00e9ralement plus lorsqu\u2019il y a transposition du r\u00e9cit dans un autre m\u00e9dium. Il s\u2019agira ici, tout d\u2019abord, de proposer une r\u00e9flexion g\u00e9n\u00e9rale sur les adaptations \u2013 r\u00f4les, fonctions et identit\u00e9 \u2013 pour ensuite se pencher sur le cas sp\u00e9cifique de l\u2019adaptation de <em>\u00c0 l<\/em><em>a Recherche du temps perdu <\/em>de Marcel Proust en bandes dessin\u00e9es par St\u00e9phane Heuet. Depuis le premier album, <em>Combray, <\/em>paru en France en 1998, on compte six albums d\u2019adaptation, qui ont \u00e9t\u00e9 traduits dans pr\u00e8s de vingt langues. Sujet de plusieurs d\u00e9bats et controverses notamment au moment de la parution des premiers albums en France, cette adaptation est aujourd\u2019hui un ph\u00e9nom\u00e8ne international, et elle est s\u00fbrement la plus comment\u00e9e des derni\u00e8res ann\u00e9es. Des intervenant.e.s provenant de plusieurs domaines<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\"> Dans le domaine de la bande dessin\u00e9e, Thierry Groensteen a particip\u00e9 de mani\u00e8re particuli\u00e8rement active aux d\u00e9bats. Par ailleurs, plusieurs journalistes ont \u00e9crit sur ce projet d\u2019adaptation dans les grands m\u00e9dias, surtout en France et en Belgique, mais \u00e9galement aux \u00c9tats-Unis et au Qu\u00e9bec. Les chercheures Anne-Marie Chartier et Marie-H\u00e9l\u00e8ne Gobin, la premi\u00e8re philosophe et sp\u00e9cialiste de l\u2019\u00e9ducation et la seconde s\u00e9mioticienne de la litt\u00e9rature, ont notamment produit des analyses rigoureuses des premiers albums de St\u00e9phane Heuet. <\/span> s\u2019y sont int\u00e9ress\u00e9s, des sp\u00e9cialistes de l\u2019\u0153uvre de Proust aux critiques litt\u00e9raires, sans oublier les journalistes. L\u2019examen de cette r\u00e9ception permet de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la place de l\u2019adaptation au sein de la litt\u00e9rature contemporaine et particuli\u00e8rement dans le corpus de la bande dessin\u00e9e. En convoquant des th\u00e9ories de la lecture et de l\u2019interpr\u00e9tation, notamment la notion de \u00ab\u00a0lecture inspir\u00e9e\u00a0\u00bb de Richard Rorty et celle \u00ab\u00a0d\u2019interpr\u00e9tation inventrice\u00a0\u00bb d\u2019Yves Citton, je tenterai de d\u00e9montrer qu\u2019une adaptation peut \u00eatre vue comme le produit d\u2019une lecture particuli\u00e8rement inspirante d\u2019une \u0153uvre, une lecture qui donne au lecteur ou \u00e0 la lectrice l\u2019envie de devenir, \u00e0 son tour, cr\u00e9ateur ou cr\u00e9atrice.<\/p>\n<h2>L\u2019adaptation comme ph\u00e9nom\u00e8ne interpr\u00e9tatif<\/h2>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\">Adaptation into an other medium becomes a means of prolonging the pleasure of the original presentation, and repeating the production of a memory<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\"> \u00abLes adaptations qui transposent le r\u00e9cit dans un autre m\u00e9dium deviennent un pr\u00e9texte au prolongement du plaisir cr\u00e9\u00e9 par l\u2019original et permettent la production d\u2019un nouveau souvenir.\u00bb (traduction libre)\u00a0 <\/span><\/p>\n<p align=\"right\"><em>J<\/em><em>ohn Ellis<\/em>, 1982<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Un grand nombre d\u2019adaptations se cr\u00e9ent et se publient aujourd\u2019hui; la plupart des grands \u00e9diteurs poss\u00e8dent d\u2019ailleurs une collection sp\u00e9cialement con\u00e7ue pour accueillir ce genre de textes. L\u2019attrait commercial peut sembler, de prime abord, le principal int\u00e9r\u00eat de ce genre pour les \u00e9diteurs.<\/p>\n<blockquote>\n<p>En Am\u00e9rique comme en France, [l\u2019adaptation permet de] capitaliser sur la renomm\u00e9e de textes litt\u00e9raires pour en tirer de nouveaux profits. Le patrimoine romanesque, en particulier, appara\u00eet comme un gisement autant in\u00e9puisable qu\u2019ind\u00e9modable susceptible d\u2019apporter une v\u00e9ritable manne commerciale (Tellop, 2014).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0capitaliser\u00a0\u00bb sur une \u0153uvre, de l\u2019utiliser comme tremplin vers la gloire peut attirer les \u00e9diteurs, elle attire \u00e9galement les cr\u00e9ateur.trice.s dont le talent n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 reconnu ou dont l\u2019ambition est surtout \u00e9conomique. Les lecteur.trice.s potentiel.le.s reconnaissent le nom des classiques et peuvent d\u00e9cider de s\u2019y initier, ou de les revisiter, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019adaptation. De plus, les adeptes d\u2019un.e auteur.e sont souvent curieux.euse.s de lire l\u2019adaptation d\u2019un texte qu\u2019ils ont aim\u00e9. Cependant, la conception et la publication d\u2019une adaptation n\u2019est pas un pari sans risque, ce dont il sera question plus loin avec le cas de Proust en BD.<\/p>\n<p>Un autre aspect important des r\u00e9flexions sur l\u2019adaptation concerne l\u2019histoire et l\u2019institution litt\u00e9raire. L\u2019adaptation de classiques utilise et renforce l\u2019id\u00e9e d\u2019un canon litt\u00e9raire. En effet, seul un texte que l\u2019on consid\u00e8re comme \u00e9tant de qualit\u00e9 m\u00e9rite d\u2019\u00eatre traduit, adapt\u00e9, partag\u00e9. Ainsi, l\u2019adaptation est une sorte d\u2019hommage rendu \u00e0 l\u2019\u0153uvre et \u00e0 son cr\u00e9ateur ou sa cr\u00e9atrice. En adaptant un texte, on affirme qu\u2019il est assez porteur de sens pour faire l\u2019objet d\u2019une nouvelle \u0153uvre. L\u2019adaptation permet de faire conna\u00eetre le r\u00e9cit \u00e0 un lectorat plus large, lectorat auquel ne s\u2019adresse pas n\u00e9cessairement l\u2019\u0153uvre originale\u00a0: \u00ab\u00a0[e]n vulgarisant<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\"> Il est important de souligner que \u00ab\u00a0la vulgarisation\u00a0\u00bb n\u2019est pas l\u2019objectif, ni la raison d\u2019\u00eatre de toutes les adaptations. <\/span> les chefs-d\u2019\u0153uvre, [l\u2019adaptation] les fait circuler, les garde vivants, permettant au plus grand nombre d\u2019y \u00eatre, f\u00fbt-ce indirectement, expos\u00e9\u00a0\u00bb (Groensteen, 1998, 21).<\/p>\n<p>Sjef Houppermans, professeur de litt\u00e9rature fran\u00e7aise moderne \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Leiden et sp\u00e9cialiste de l\u2019\u0153uvre de Proust, distingue deux tendances dans la pratique de l\u2019adaptation d\u2019\u0153uvres litt\u00e9raires, soient \u00ab\u00a0l\u2019exploitation\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0serviabilit\u00e9\u00a0\u00bb (Houppermans, 2008). Dans le premier cas, l\u2019artiste choisit un texte parce qu\u2019il se pr\u00eate particuli\u00e8rement bien au genre qu\u2019il exerce. Dans le deuxi\u00e8me, le d\u00e9sir d\u2019adapter une \u0153uvre est motiv\u00e9 par un facteur p\u00e9dagogique ou simplement l\u2019envie de \u00ab\u00a0faciliter l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des \u0153uvres r\u00e9put\u00e9es \u201cdifficiles\u201d\u00a0\u00bb (398). Thierry\u00a0Groensteen\u00a0 et Andr\u00e9\u00a0Gaudreault proposent, quant \u00e0 eux, d\u2019utiliser le terme de \u00ab\u00a0trans\u00e9criture\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer le processus cr\u00e9ateur mis en branle par un projet d\u2019adaptation. Cette locution leur permet d\u2019analyser les adaptations interm\u00e9diatiques plus facilement. M\u00eame si, dans tous les cas, on cherche \u00e0 raconter une histoire, il est pertinent de se demander ce que pourrait apporter ou permettre le m\u00e9dium b\u00e9d\u00e9istique ou cin\u00e9matographique, par exemple, au r\u00e9cit initial qu\u2019on veut transmettre. Dans le cas des traductions interm\u00e9diales, il s\u2019agit non seulement de reconstruire l\u2019intrigue ou de reproduire les moments phares du texte\u00a0: l\u2019objectif de fid\u00e9lit\u00e9 s\u2019articule aussi \u00ab\u00a0par des moyens diff\u00e9rents de ceux de la litt\u00e9rature, [on cherche] \u00e0 susciter des r\u00e9actions analogues\u00a0\u00bb (Tramson, 1989, 54) que celles que peut provoquer l\u2019\u0153uvre originale.<\/p>\n<p>L\u2019origine de la pratique de l\u2019adaptation d\u2019un texte litt\u00e9raire en bande dessin\u00e9e s\u2019inscrit dans la longue tradition des livres illustr\u00e9s, o\u00f9 l\u2019ajout d\u2019illustrations servait \u00e0 rendre le livre plus attrayant, mais \u00e9galement \u00e0 faciliter la compr\u00e9hension de la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9crite. Cependant, lorsqu\u2019un r\u00e9cit litt\u00e9raire est adapt\u00e9 en bande dessin\u00e9e, \u00ab\u00a0l\u2019image se substitue au texte support. Il ne s\u2019agit plus en effet de repr\u00e9senter des fragments \u00e9pars du r\u00e9cit, des sc\u00e8nes isol\u00e9es, mais bien de s\u2019approprier la totalit\u00e9 de celui-ci\u00a0\u00bb, comme l\u2019explique Nicolas Tellop (2014). De cette fa\u00e7on, dans les \u00ab\u00a0interpr\u00e9tations graphiques\u00a0\u00bb (Tramson), l\u2019image est mise au service de la narration et de la coh\u00e9rence de l\u2019intrigue. Pour produire une bonne adaptation, les possibilit\u00e9s du m\u00e9dium, dans notre cas celui de la bande dessin\u00e9e, devraient servir \u00e0 ajouter quelque chose au r\u00e9cit et ne pas simplement se contenter de raconter l\u2019histoire. Si le m\u00e9dium n\u2019est qu\u2019un support, il y a \u00ab\u00a0aseptisation de l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire, nivel\u00e9e vers le bas par un manque d\u2019ambition artistique. Ni la litt\u00e9rature, ni la bande dessin\u00e9e n\u2019y trouvent leur compte.\u00a0\u00bb (Tellop, 2014)<\/p>\n<p>D\u2019entr\u00e9e de jeu, le projet d\u2019\u00e9criture d\u2019une adaptation n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9 comme original<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\"> \u00ab Jadis, le po\u00e8te, le peintre ou le sculpteur \u00e9taient c\u00e9l\u00e9br\u00e9s pour leurs qualit\u00e9s\u00a0 d\u2019\u00a0\u201cimitation\u201d, remarque Groensteen. Nous\u00a0 voyons\u00a0 qu\u2019aujourd\u2019hui,\u00a0 chez\u00a0 qui\u00a0 se\u00a0 m\u00eale\u00a0 de raconter des histoires, c\u2019est plut\u00f4t l\u2019 \u201coriginalit\u00e9\u201d qui passe pour une qualit\u00e9\u00a0\u00bb (Groensteen 1998,17). <\/span>, or, l\u2019entreprise interpr\u00e9tative et cr\u00e9ative qu\u2019il met en branle n\u2019est pas un travail m\u00e9canique, l\u2019originalit\u00e9 peut se manifester dans la forme et la fa\u00e7on de raconter. L\u2019artiste doit \u00eatre imaginatif.ve et inventif.ve pour user des possibilit\u00e9s du m\u00e9dium et \u00ab\u00a0recr\u00e9er\u00a0\u00bb l\u2019\u0153uvre originale, se la r\u00e9approprier. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, bien qu\u2019il soit irr\u00e9futable que le texte litt\u00e9raire adapt\u00e9 a \u00ab\u00a0une nouvelle identit\u00e9\u00a0\u00bb, l\u2019\u00e9diteur tente souvent de dissimuler le nom de l\u2019auteur.e de l\u2019adaptation en mettant sur la couverture du livre le nom du cr\u00e9ateur de l\u2019\u0153uvre originale, nom qui est souvent bien plus vendeur. En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019adaptation a deux auteur.e.s qui travaillent ensemble; les deux \u00ab\u00a0cr\u00e9ent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Une \u0153uvre en traduction est une \u0153uvre <em>entre <\/em>traduction et cr\u00e9ation impliqu\u00e9e dans un rapport d\u2019\u00e9quivalence, face \u00e0 l\u2019\u0153uvre source qui en est le mod\u00e8le et dont le message ne peut \u00eatre transmis que d\u2019une mani\u00e8re subjective, puisque les processus de lecture et d\u2019intentionnalit\u00e9 impliquent par d\u00e9finition, l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019\u0153uvre et de ce fait la cr\u00e9ation. (Gobin, 2006, 35)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par son interpr\u00e9tation et les choix qu\u2019il ou elle fait (s\u00e9lection, choix du style, de la forme, etc.), l\u2019artiste adaptateur engage un \u00ab\u00a0dialogue entre les repr\u00e9sentations du pr\u00e9sent et celles du pass\u00e9\u00a0\u00bb (Tellop, 2014).<\/p>\n<p>Certains textes sont-ils plus susceptibles de g\u00e9n\u00e9rer des adaptations par leur notori\u00e9t\u00e9, l\u2019int\u00e9r\u00eat de leur di\u00e9g\u00e8se, leur style, leur forme? Groensteen propose que oui\u00a0: il nomme \u00ab\u00a0adaptog\u00e9nies\u00a0\u00bb (1998) les \u0153uvres qui suscitent un nombre important d\u2019adaptations et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il avance que certaines \u0153uvres auraient un \u00ab\u00a0caract\u00e8re intrins\u00e8quement r\u00e9fractaire \u00e0 la trans\u00e9criture\u00a0\u00bb (Groensteen, 1998, 19). Comme exemple de texte qui r\u00e9siste \u00e0 l\u2019adaptation, il cite le travail d\u2019Herg\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 et con\u00e7u pour la bande dessin\u00e9e. Proust, quant \u00e0 lui, est souvent consid\u00e9r\u00e9 comme un intouchable, ne serait-ce que pour l\u2019influence de son \u0153uvre et pour son style singulier. D\u2019ailleurs, <em>La Recherche <\/em>n\u2019a inspir\u00e9 qu\u2019un petit nombre d\u2019adaptations\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La r\u00e9v\u00e9rence qu\u2019inspire son nom, l\u2019ampleur de son roman-cath\u00e9drale, le peu de place qu\u2019y tient l\u2019action, la longueur proverbiale de ses phrases, la n\u00e9cessit\u00e9 de recourir \u00e0 une documentation historique pour ressusciter la soci\u00e9t\u00e9 proustienne, non vraiment, les arguments propres \u00e0 dissuader le plus chevronn\u00e9 des dessinateurs ne manquaient pas. (Groensteen, 2010)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, contre toutes attentes, St\u00e9phane Heuet choisit de transposer l\u2019\u0153uvre de Proust en bandes dessin\u00e9es et il d\u00e9fend son choix de m\u00e9dium par une impression de lecture\u00a0: \u00ab\u00a0Proust, c\u2019est incroyablement visuel, dit-il, c\u2019est un peintre rat\u00e9 qui avait le talent incroyable de d\u00e9crire.\u00a0\u00bb (Heuet cit\u00e9 par Charpentier, 2007, 2). En tant que dessinateur, Heuet a choisi l\u2019\u0153uvre de Proust parce qu\u2019elle l\u2019inspirait et lui permettait de cr\u00e9er \u00e0 partir de ce qu\u2019il savait faire.<\/p>\n<h2>Le cas de Proust en B.D. : Une exp\u00e9rience de lecture singuli\u00e8re<\/h2>\n<p>Un lieu commun de la r\u00e9ception et de ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 propos de <em>La Recherche <\/em>de St\u00e9phane Heuet est la description de l\u2019exp\u00e9rience de lecture de l\u2019\u0153uvre de Proust par l\u2019auteur de l\u2019adaptation. Quelle \u00e9tait cette fameuse lecture qui a donn\u00e9 envie \u00e0 Heuet de se lancer dans ce projet un peu fou? <em>Grosso modo<\/em>, elle se serait d\u00e9roul\u00e9e en deux temps. Le premier contact avec l\u2019\u0153uvre se serait fait \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 20 ans, alors que le jeune homme \u00e9tait en cong\u00e9 forc\u00e9. Cette exp\u00e9rience aurait \u00e9t\u00e9 peu concluante : aussi aurait-il referm\u00e9 le livre apr\u00e8s une dizaine de pages, ennuy\u00e9. Il s\u2019y serait remis, quelques ann\u00e9es plus tard, dans le but de prouver \u00e0 un ami que l\u2019\u0153uvre de Proust \u00e9tait sans int\u00e9r\u00eat, mais cette fois son exp\u00e9rience aurait \u00e9t\u00e9 bien plus inspirante :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019humour, le charme et la justesse d\u2019analyse de Proust. J\u2019ai surtout d\u00e9couvert que ce qu\u2019il \u00e9crivait, c\u2019est ce que nous ressentions tous sans jamais pouvoir l\u2019exprimer. Et j\u2019ai d\u00e9couvert avec d\u00e9lice combien ce livre \u00e9tait visuel, \u00e0 quel point la peinture, l\u2019art en g\u00e9n\u00e9ral, y \u00e9taient pr\u00e9sents. Et la dr\u00f4lerie de personnages comme C\u00e9line, Flora, les Verdurin, Cottard et tant d\u2019autres, alli\u00e9e \u00e0 cette pr\u00e9sence de l\u2019image, du graphisme, m\u2019a tr\u00e8s vite donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e de la transposition en bande dessin\u00e9e. (Heuet cit\u00e9 par De Gmeline\u00a02013, 85)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si le r\u00e9cit de cette exp\u00e9rience a contribu\u00e9 \u00e0 transformer l\u2019auteur en un ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9diatique et, de cette fa\u00e7on, \u00e0 donner une plus grande visibilit\u00e9 \u00e0 son \u0153uvre, il ne s\u2019agit pas de son seul int\u00e9r\u00eat. Cette anecdote rend compte de l\u2019acte de lecture, de la \u00ab\u00a0lecture cr\u00e9ative\u00a0\u00bb que St\u00e9phane Heuet a fait de l\u2019\u0153uvre de Proust. Jacques Tramson d\u00e9finit ce genre de lecture comme \u00e9tant \u00ab\u00a0suscit\u00e9e par les grands textes \u00ab\u00a0\u201c&rsquo;po\u00e9tiques\u201d&rsquo; (au sens de la po\u00e9sie, mais aussi de la \u201c&rsquo;po\u00e9tique\u201d&rsquo;, dynamique cr\u00e9atrice de l\u2019\u0153uvre d\u2019art)\u00a0\u00bb (Tramson, 1989, 84). Ainsi, \u00e0 sa deuxi\u00e8me lecture, <em>\u00c0 la recherche du temps perdu <\/em>r\u00e9sonne pour son lecteur; il y d\u00e9couvre des aspects qu\u2019il n\u2019aurait point suspect\u00e9s. <em>La Recherche <\/em>devient alors un grand texte pour lui, un texte qui l\u2019inspire et qui l\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 faire \u00ab\u00a0[n]i une ni deux, \u00e0 trente-cinq ans, [\u2026], sans aucune exp\u00e9rience du m\u00e9dia (il n\u2019a jamais publi\u00e9 une seule page de bande dessin\u00e9e o\u00f9 que ce soit, l\u2019auteur souligne), d\u00e9cide qu\u2019il va mettre Proust en cases.\u00a0\u00bb (Groensteen, 2010) Il est int\u00e9ressant de souligner qu\u2019avant m\u00eame la sortie de son premier album, St\u00e9phane Heuet s\u2019exprime beaucoup dans les m\u00e9dias pour expliquer son entreprise et ses intentions. D\u2019ailleurs, la plupart des critiques du texte s\u2019attardent longuement sur le projet et sur la pr\u00e9sentation d\u2019Heuet comme un passionn\u00e9 pr\u00eat \u00e0 d\u00e9dier sa vie \u00e0 l\u2019adaptation de l\u2019\u0153uvre de Proust et parlent peu du contenu. Ainsi, l\u2019\u0153uvre a peu \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e en soi, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de son rapport \u00e0 Heuet et son exp\u00e9rience de lecture, puisque celui-ci s\u2019est m\u00eal\u00e9 de la r\u00e9ception d\u00e8s le d\u00e9but. Heuet peut alors \u00eatre pris comme <em>lecteur et interpr\u00e8te de l\u2019\u0153uvre de Proust<\/em>, mais \u00e9galement comme <em>interpr\u00e8te de sa propre cr\u00e9ation<\/em>.<\/p>\n<h2>Adaptation pour la transmission\u00a0: un objectif r\u00e9aliste?<\/h2>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\">Who actually reads [Proust\u2019s] immense semiautobiographical novel these days?<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\"> Qui, de nos jours, lit v\u00e9ritablement l&rsquo;immense roman semi-autobiographique de Proust?\u00bb (Traduction libre) <\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 205.55pt;\" align=\"right\">Alan Riding, <em>New York Times\u00a0<\/em>(1998).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>St\u00e9phane Heuet est devenu, gr\u00e2ce \u00e0 sa <em>Recherche<\/em>, un ambassadeur mondial de Proust<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\"> \u00ab\u00a0St\u00e9phane Heuet est devenu un ambassadeur mondial de Proust, r\u00e9conciliant la BD, r\u00e9put\u00e9e jeune et branch\u00e9e, avec la \u00ab qualit\u00e9 fran\u00e7aise \u00bb, hors mode.\u00a0\u00bb (Chartier, 2009, 54) <\/span>. En novembre 2001, il s\u2019est vu d\u00e9cerner la \u00ab\u00a0Madeleine d\u2019or\u00a0\u00bb par le Cercle litt\u00e9raire des proustiens de Calbourg-Balbec. Cet honneur a de quoi surprendre<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\"> Les adaptations plaisent rarement aux \u00ab\u00a0vrai.e.s\u00a0\u00bb amateur.trice.s de l\u2019\u0153uvre originale notamment parce qu\u2019elles s\u2019adressent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 un public diff\u00e9rent. <\/span>, mais ce pourrait \u00eatre un indice que la bande dessin\u00e9e commence \u00e0 \u00eatre l\u00e9gitim\u00e9e m\u00eame dans les milieux litt\u00e9raires les plus puristes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il est assez probable que le m\u00eame milieu litt\u00e9raire, quelques d\u00e9cennies plus t\u00f4t, aurait clou\u00e9 au pilori n\u2019importe quel auteur de bande dessin\u00e9e qui aurait eu l\u2019outrecuidance de s\u2019attaquer \u00e0 une \u0153uvre aussi intouchable. Mais les temps ont chang\u00e9\u00a0: la bande dessin\u00e9e occupe dans notre environnement une place d\u00e9sormais \u00ab\u00a0incontournable\u00a0\u00bb, la culture litt\u00e9raire et humaniste fout le camp [\u2026] il n\u2019y a donc plus beaucoup d\u2019espoir de les int\u00e9resser aux m\u00e9andres du texte proustien; alors l\u2019initiative d\u2019Heuet \u00a0appara\u00eet comme bonne \u00e0 prendre. (Groensteen, 2010)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Doit-on consid\u00e9rer l\u2019adaptation et son succ\u00e8s comme un hommage au g\u00e9nie de Proust ou comme une preuve que l\u2019\u0153uvre originale est ineffective? Certains analystes se sont tourn\u00e9s vers l\u2019argument des chiffres de vente\u00a0: \u00ab\u00a0Today, however, only about 15,000 copies of \u00a0\u00bbSwann&rsquo;s Way\u00a0\u00bb are sold in France each year, and Mr. Heuet&rsquo;s comic strip may well exceed that number in the coming weeks.<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\"> \u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, seulement\u00a015 000 exemplaires de <em>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann<\/em> s&rsquo;\u00e9coulent chaque ann\u00e9e approximativement, chiffre que les ventes d&rsquo;albums de Heuet vont vraisemblablement d\u00e9passer dans les prochaines semaines.\u00a0\u00bb (traduction libre)\u00a0 <\/span>\u00a0\u00bb (Riding, 1998, B9) Si l\u2019\u0153uvre de Proust continue d\u2019\u00eatre l\u2019objet d\u2019analyses pouss\u00e9es et d\u2019admiration, il est moins certain qu\u2019elle soit toujours attrayante pour le lectorat contemporain. Je pr\u00e9senterai ici quelques hypoth\u00e8ses permettant de croire que le recours \u00e0 la bande dessin\u00e9e faciliterait la transmission du classique.<\/p>\n<p>L\u2019ampleur de l\u2019\u0153uvre originale et le temps qu\u2019il faut pour lire <em>La Recherche <\/em>en entier a de quoi d\u00e9courager plusieurs lecteurs ou lectrices. La bande dessin\u00e9e offre un r\u00e9sum\u00e9, digne d\u2019un \u00ab\u00a0parcours en TGV\u00a0\u00bb (Chartier) \u00e0 travers l\u2019\u0153uvre. Prenons l\u2019exemple du roman <em>Un amour de Swann, <\/em>dont l\u2019original fait 200 pages en Pl\u00e9iade; l\u2019adaptation en BD, de son c\u00f4t\u00e9, compte 2 albums de 48 pages chacun. Le temps de lecture pour traverser le r\u00e9cit est donc vraiment plus court dans le cas de l\u2019adaptation. De plus, le style litt\u00e9raire et sa r\u00e9putation d\u2019\u0153uvre difficile pourraient \u00eatre un autre obstacle \u00e0 la lecture de l\u2019original. \u00ab\u00a0Proust rebute. Moi, je voulais que le lecteur le trouve aussi facile \u00e0 lire que Tintin. Et comme beaucoup de gens voulaient savoir ce que c\u2019\u00e9tait cette histoire de madeleine\u2026\u00a0\u00bb, explique St\u00e9phane Heuet (cit\u00e9 par Charpentier, 2007, 2). Ainsi, il montre que l\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u0153uvre est r\u00e9el, que son aura fascine toujours, n\u00e9anmoins le texte n\u2019est pas accessible \u00e0 tous les lecteur.trice.s. L\u2019adaptation, bien qu\u2019elle reprenne des extraits du texte, l\u2019all\u00e8ge consid\u00e9rablement, le rend plus lisible. De ce fait, l\u2019adaptateur cherche \u00e0 d\u00e9mocratiser l\u2019\u0153uvre de Proust\u00a0: \u00ab\u00a0Proust has been kept in a ghetto of snobs as a sort of precious gold and diamond object. For me, any effort to democratize Proust is valid.\u00a0\u00bb (Heuet cit\u00e9 par Riding, 1998, B9) Cependant, Anne-Marie Chartier met en garde contre la tentation de crier victoire trop vite\u00a0: \u00ab\u00a0Car ces romans graphiques, s\u2019ils aident \u00e0 lire, n\u2019aident pas \u00e0 lire la litt\u00e9rature, puisqu\u2019une \u0153uvre litt\u00e9raire est \u201c&rsquo;bien plus que ce qu\u2019elle raconte\u201d&rsquo;. Pas plus que la lecture d\u2019un sc\u00e9nario ne fait conna\u00eetre un film, la vue des planches illustr\u00e9es ne fait \u201c&rsquo;conna\u00eetre une \u0153uvre\u201d&rsquo;.<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\"> \u00ab\u00a0L\u2019\u0153uvre de Proust a \u00e9t\u00e9 gard\u00e9e et r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une \u00e9lite pendant longtemps, comme s\u2019il s&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 agi d\u2019une pierre pr\u00e9cieuse ou d\u2019or. Pour moi, toute initiative qui vise \u00e0 d\u00e9mocratiser Proust est valable.\u00a0\u00bb (traduction libre) <\/span>\u00a0\u00bb (Chartier, 2009, 57) De cette mani\u00e8re, il ne faut pas oublier que le texte source et sa traduction, m\u00eame s\u2019ils portent le m\u00eame titre et le m\u00eame auteur, sont deux \u0153uvres distinctes.<\/p>\n<p>Le principal int\u00e9r\u00eat du m\u00e9dium de la bande dessin\u00e9e pour l\u2019adaptation de l\u2019\u0153uvre de Proust r\u00e9side dans un mode de narration qui repose sur une \u00e9troite collaboration entre le texte et l\u2019image. Ainsi, elle permet de montrer une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on aurait seulement pu d\u00e9crire dans un texte \u00e9crit. L\u2019aspect visuel facilite la compr\u00e9hension et la transmission d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 dans des contextes \u00e9loign\u00e9s, ou pour des lecteur.trice.s qui ne sont pas sp\u00e9cialistes de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de cette \u00e9poque (codes sociaux, arts, litt\u00e9rature, etc.)\u00a0: \u00ab\u00a0Je pensais par ailleurs que l\u2019illustration documentaire permettrait \u00e0 beaucoup [\u2026] de voir \u00e0 quoi pouvaient ressembler les lieux et monuments qui ont inspir\u00e9 Combray, Balbec, Donci\u00e8res, le Paris de Swann, ainsi que la rue La P\u00e9rouse, les \u0153uvres d\u2019art \u00e9voqu\u00e9es ou partiellement invent\u00e9es&#8230;\u00a0\u00bb (Heuet cit\u00e9 par De Gmeline, 2013, 85) L\u2019extrait reproduit ci-dessous \u00e9voque comment l\u2019illustration permet de faire des r\u00e9f\u00e9rences plus efficaces \u00e0 des \u0153uvres d\u2019art.<\/p>\n<figure id=\"attachment_6858\" aria-describedby=\"caption-attachment-6858\" style=\"width: 2278px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6858\" src=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/telechargement-1.jpeg\" alt=\"\" width=\"2278\" height=\"1557\" srcset=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/telechargement-1.jpeg 2278w, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/telechargement-1-300x205.jpeg 300w, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/telechargement-1-1024x700.jpeg 1024w, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/telechargement-1-768x525.jpeg 768w, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/telechargement-1-1536x1050.jpeg 1536w, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/telechargement-1-2048x1400.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 2278px) 100vw, 2278px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-6858\" class=\"wp-caption-text\">Marcel, Proust, \u00c0 la recherche du temps perdu. Un amour de Swann, vol\u00a01. Paris, Delcourt, 2006, p.\u00a028.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Cette s\u00e9quence est l\u2019une des plus marquantes de cette utilisation de l\u2019image documentaire. On observe ici qu\u2019on a ralenti le cours du r\u00e9cit pour illustrer des comparaisons physiologiques entre les personnages et des \u0153uvres d\u2019art. Il est bien \u00e9vident que sans l\u2019image, ces comparaisons n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 aussi efficaces. De cette fa\u00e7on, le dessinateur fabrique les vignettes pour guider et orienter la construction visuelle du lecteur ou de la lectrice\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les vignettes livrent, toutes mont\u00e9es, les images que doit se fabriquer seul celui qui avance dans le livre de descriptions en digressions, et de digressions en souvenirs\u00a0: paysages, monuments, habitations, tout un monde englouti que la BD ressuscite avec un scrupule maniaque. (Chartier, 2009, 54)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u00e8s lors, on peut affirmer que l\u2019illustration facilite l\u2019acte de lecture en fournissant les \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires \u00e0 la compr\u00e9hension de r\u00e9f\u00e9rences plus \u00e9loign\u00e9es de notre contexte de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p>Le style et l\u2019esth\u00e9tique choisis pour l\u2019adaptation contribuent \u00e9galement \u00e0 la lisibilit\u00e9 de celle-ci. Le style de \u00ab\u00a0la ligne claire<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\"> La ligne claire est un style esth\u00e9tique de bande dessin\u00e9e, dont le mod\u00e8le le plus marquant est celui d\u2019Herg\u00e9. L\u2019expression aurait \u00e9t\u00e9 traduite du n\u00e9erlandais et invent\u00e9 par le dessinateur Joost Swarte en 1977. Selon Anne-Marie Chartier, cette quintessence du dessin au trait marque \u00ab l\u2019entr\u00e9e de la BD dans la cour des grands \u00bb (58). Concr\u00e8tement, la ligne claire cherche \u00e0 miner au maximum l\u2019expressivit\u00e9 du trait et recherche\u00a0 la\u00a0 transparence. Elle\u00a0 est\u00a0 motiv\u00e9e\u00a0 par\u00a0 un\u00a0 objectif de\u00a0 lisibilit\u00e9\u00a0 maximale\u00a0 et\u00a0 de simplicit\u00e9. <\/span> \u00bb\u00a0 est une esth\u00e9tique tout en simplicit\u00e9 qui vise une lisibilit\u00e9 universelle\u00a0: \u00ab\u00a0Multilisible, elle s\u2019adresse \u00e0 tous les publics. Son code de r\u00e8gles permet une lecture \u00e0 tous les niveaux, dans tous les sens, \u00e0 rebours, de mani\u00e8re savante ou triviale, en connaisseur ou pas, de 6 \u00e0 99 ans\u00a0\u00bb (Gobin, 2006, 33). En choisissant cette esth\u00e9tique, Heuet ne choisit pas seulement un style, \u00ab\u00a0il adopte le langage BD standard que le monde entier conna\u00eet, \u00e9criture classique au pseudo-r\u00e9alisme sans pr\u00e9tention, sans ombre ni relief, qui exempte l\u2019illustrateur de toute singularit\u00e9 exhibitionniste (mon style, ma vision du monde).\u00a0\u00bb (Chartier,\u00a02009, 57) Chartier propose ici que \u00ab\u00a0la ligne claire\u00a0\u00bb est un style neutre, derri\u00e8re lequel le dessinateur peut se faire oublier pour laisser la primaut\u00e9 au texte. Ce style de dessins conf\u00e8re \u00ab\u00a0une sorte d\u2019irr\u00e9alit\u00e9 aux personnages\u00a0\u00bb (Heuet cit\u00e9 par Lindon,\u00a01998, 12) et permet au lecteur ou \u00e0 la lectrice de se l\u2019approprier et d\u2019utiliser son imagination pour compl\u00e9ter ses traits. Dans le m\u00eame sens, Scott McCloud explique dans L\u2019art invisible (2007) que plus un dessin est simple, plus grandes sont les chances que le lecteur ou la lectrice s\u2019identifie aux personnages et se reconnaisse dans l\u2019histoire. Il propose que \u00ab\u00a0les dessins r\u00e9alistes ont un cours moins tranquille. Leur existence est trop fondamentalement visuelle pour passer facilement dans le monde des concepts.\u00a0\u00bb\u00a0 (McCloud, 2007, 99) Certains sp\u00e9cialistes de la bande dessin\u00e9e ont critiqu\u00e9 le style choisi par Heuet qui leur parait d\u00e9pass\u00e9, \u00e0 des ann\u00e9es-lumi\u00e8re de ce qui se fait sur la sc\u00e8ne contemporaine<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e8c0000000000000000_5603\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002e8c0000000000000000_5603-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\"> Discours rapport\u00e9s par Anne-Marie Chartier dans son article : \u00ab Les b\u00e9d\u00e9philes, r\u00e9sumons leur sentiment: Heuet d\u00e9consid\u00e9rerait le neuvi\u00e8me art, avec sa ligne claire, sage, insipide, aseptis\u00e9e, r\u00e9tro, \u00e0 mille lieues des inventions graphiques d\u2019aujourd\u2019hui. C\u2019est une absurdit\u00e9 d\u2019avoir choisi un graphisme aux contours nets, aux aplats sans ombre, qui se situe aux antipodes de l\u2019\u00e9criture proustienne, au lieu d\u2019avoir cherch\u00e9 une \u00e9quivalence graphique originale. Proust m\u00e9ritait un dessinateur cr\u00e9atif, et non un illustrateur acad\u00e9mique, un tintinophile kitch.\u00a0\u00bb (57) <\/span>. Toutefois, Anne-Marie Chartier explique que ce choix pourrait \u00eatre plus coh\u00e9rent qu\u2019on veut le penser\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Rappelons qu\u2019au lyc\u00e9e Condorcet, Proust a eu pour professeur de sciences naturelles Georges Coulomb, alias Christophe, p\u00e8re du Sapeur Camember (1890) et du Savant Cosinus (1893). Il est contemporain de Little Nemo (le petit gar\u00e7on qui voyage en r\u00eave) et de B\u00e9cassine (la provinciale qui d\u00e9couvre \u00ab\u00a0le monde\u00a0\u00bb chez la marquise de Grand Air), tous deux parus en 1905. Tous rel\u00e8vent de la \u00ab\u00a0ligne claire\u00a0\u00bb (Chartier, 2009, 57).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si l\u2019argument voulant que le style serait en ad\u00e9quation avec l\u2019esth\u00e9tique des illustrations de l\u2019\u00e9poque de Proust est int\u00e9ressant, le choix esth\u00e9tique est coh\u00e9rent avec l\u2019intention de l\u2019adaptation mise de l\u2019avant par l\u2019auteur, soit d\u2019avoir un lectorat large pour permettre le transfert et la circulation de l\u2019\u0153uvre de Proust.<\/p>\n<p>Enfin, un autre \u00e9l\u00e9ment de <em>La Recherche<\/em> de Heuet peut surprendre les grand.e.s lecteur.trice.s de bandes dessin\u00e9es\u00a0: elle contient beaucoup de texte, dont la plupart des extraits proviennent du texte original. La prose de Proust se retrouve de trois mani\u00e8res dans l\u2019adaptation\u00a0: \u00ab\u00a0comme r\u00e9citatif (les citations encadr\u00e9es \u00e0 part); comme dialogue (reprise du texte avec certains raccourcis) et comme transfert en images.\u00a0\u00bb (Houppermans, 2008, 405) Ainsi, par l\u2019utilisation du m\u00e9dium de la bande dessin\u00e9e, l\u2019acte de lecture serait facilit\u00e9 et le r\u00e9cit dynamis\u00e9 et raccourci, mais permettrait tout de m\u00eame de donner un aper\u00e7u du style d\u2019\u00e9criture de Proust\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019inverse du cin\u00e9ma, la bande dessin\u00e9e permet de conserver ce qui est primordial dans l\u2019\u0153uvre de Proust\u00a0: le style \u00e9crit, et donc le style de Proust, avec ses mots, ses m\u00e9taphores qu\u2019il faut lire et non entendre.\u00a0\u00bb (de Saint-Hilaire, 1998, 21) Force est de constater que le pari de Heuet n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas si fou.<\/p>\n<h2>L&rsquo;interpr\u00e9tation cr\u00e9ative\u00a0: gen\u00e8se de Proust en B.D.<\/h2>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se de d\u00e9part \u00e9tait de d\u00e9montrer que la cr\u00e9ation d\u2019une adaptation d\u00e9coule d\u2019un acte de lecture particuli\u00e8rement engageant et d\u2019un processus interpr\u00e9tatif qui pousse le lecteur \u00e0 cr\u00e9er. L\u2019id\u00e9e d\u2019une <em>interpr\u00e9tation cr\u00e9atrice <\/em>est inspir\u00e9e par deux th\u00e9oriciens qui d\u00e9finissent l\u2019interpr\u00e9tation comme \u00e9tant un processus actif \u2013 tant au niveau intellectuel qu\u2019imaginaire \u2013 proche de l\u2019acte de cr\u00e9er. Pour ces th\u00e9oriciens, les meilleures interpr\u00e9tations sont celles o\u00f9 le lecteur ou la lectrice s\u2019implique directement, ne reste pas indiff\u00e9rent. Il s\u2019agit d\u2019Yves Citton, avec le concept d\u2019\u00ab\u00a0interpr\u00e9tation inventrice\u00a0\u00bb, et Richard Rorty, avec l\u2019id\u00e9al d\u2019une \u00ab\u00a0lecture inspir\u00e9e\u00a0\u00bb. Pour Citton, l\u2019interpr\u00e9tation inventrice est au c\u0153ur de la recherche et de l\u2019innovation. C\u2019est un processus actif qui implique une posture critique et cr\u00e9ative. D\u2019apr\u00e8s lui, tous les lecteur.trice.s qui ne se contentent pas de consommer l\u2019information font un travail semblable \u00e0 celui des chercheur.e.s et des artistes\u00a0: \u00ab\u00a0Les soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019information paraissent se contenter de <em>conna\u00eetre <\/em>le monde; ce qui importe pour les cultures de l\u2019interpr\u00e9tation c\u2019est de le <em>transformer.\u00a0\u00bb <\/em>(Citton, 2010, 134) Dans cette optique, l\u2019adaptation que propose St\u00e9phane\u00a0Heuet\u00a0 serait r\u00e9ussie, puisqu\u2019elle est le fruit d\u2019une r\u00e9flexion de la part du lecteur-cr\u00e9ateur, une r\u00e9flexion qui, par sa forme et son originalit\u00e9, permet aux lecteurs et lectrices de ne pas seulement consommer l\u2019\u0153uvre de Proust, mais \u00e9galement de stimuler leur imagination. Ainsi, cette adaptation contribuerait \u00e0 rendre l\u2019\u0153uvre originale plus pertinente et moins fig\u00e9e.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Richard Rorty fait une distinction entre <em>lecture m\u00e9thodique <\/em>et <em>lecture inspir\u00e9e<\/em>. Le premier type de lecture g\u00e9n\u00e9rerait une analyse syst\u00e9matique, faite parfois m\u00eame \u00e0 l\u2019aide d\u2019une grille d\u2019analyse, qui consiste \u00e0 trouver dans l\u2019\u0153uvre ce qu\u2019on y recherche, on pourrait la qualifier de lecture id\u00e9ologique. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019interpr\u00e9tation id\u00e9ale (lecture inspir\u00e9e) serait motiv\u00e9e par les int\u00e9r\u00eats subjectifs du lecteur ou de la lectrice plut\u00f4t que par les intentions de l\u2019auteur\u00a0: \u00ab\u00a0Le respect pour l\u2019auteur ou pour le texte dont elle [l\u2019interpr\u00e9tation] t\u00e9moigne n\u2019a rien \u00e0 voir avec le respect pour une <em>intensio <\/em>ou une structure interne. \u201c&rsquo;Respect\u201d&rsquo;, en effet, n\u2019est pas le mot qui convient, \u201c&rsquo;amour\u201d&rsquo; ou \u201c&rsquo;haine\u201d&rsquo;\u00a0conviendrait beaucoup mieux.\u00a0\u00bb (Rorty, 1996, 98). La lecture inspir\u00e9e laisse une place aux impressions, aux \u00e9motions. Pour le lecteur ou la lectrice y \u00e9tant directement engag\u00e9.e, cette exp\u00e9rience de lecture peut engendrer la \u00ab\u00a0transformation de nos usages, [\u2026] de notre vie\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La critique non m\u00e9thodique du genre de celles que l\u2019on voudrait \u00e0 l\u2019occasion appeler \u00ab\u00a0inspir\u00e9es \u00bb \u00a0est le r\u00e9sultat de la rencontre d\u2019un auteur, d\u2019un personnage, d\u2019une intrigue, d\u2019une strophe, d\u2019un vers ou d\u2019un buste archa\u00efque qui a introduit une diff\u00e9rence dans la conception que le ou la critique a de lui-m\u00eame ou d\u2019elle-m\u00eame, de ce dont elle est capable, de ce qu\u2019elle veut faire d\u2019elle-m\u00eame\u00a0: une rencontre qui a bouscul\u00e9 l\u2019ordre de ces priorit\u00e9s et de ces fins (Rorty, 1996,\u00a098).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est un r\u00e9el bouleversement qu\u2019a d\u00e9clench\u00e9 la lecture de l\u2019\u0153uvre de Proust dans la vie de l\u2019homme de Brest\u00a0: \u00ab\u00a0il s\u2019est r\u00eav\u00e9 dessinateur\u00a0\u00bb (Groensteen, 2010) et, gr\u00e2ce \u00e0 Proust, il l\u2019est devenu. Concr\u00e8tement, St\u00e9phane Heuet a cess\u00e9 toutes autres activit\u00e9s professionnelles pour se lancer dans ce projet d\u2019adaptation, projet qui occupera, au total, plus de trente ann\u00e9es de sa vie. Les choix qu\u2019il a d\u00fb faire tout au long de la r\u00e9alisation de son adaptation lui ont \u00e9t\u00e9 dict\u00e9s d\u2019abord directement par le texte de l\u2019\u0153uvre, mais \u00e9galement par l\u2019influence de ceux qu\u2019il consid\u00e8re comme de bons artistes. Lors d\u2019une entrevue, il explique qu\u2019il a trouv\u00e9 la solution pour mettre la narration en avant-plan dans sa B.D. gr\u00e2ce au visionnement du film <em>Jules et Jim <\/em>de Truffaut (C.f. Charpentier, 2007, 2). Pour ce qui est du style et de l\u2019esth\u00e9tique de la bande dessin\u00e9e, il s\u2019est, bien \u00e9videmment, inspir\u00e9 de nul autre qu\u2019Herg\u00e9. De cette mani\u00e8re, par cette interpr\u00e9tation cr\u00e9ative et cette transposition de <em>La Recherche<\/em>, Heuet transforme le r\u00e9cit de Proust, lui donne une nouvelle forme, \u00ab\u00a0une nouvelle identit\u00e9\u00a0\u00bb. Finalement, il faut souligner que la couverture des albums est trompeuse\u00a0: Marcel Proust, comme on le pr\u00e9sente, n\u2019est pas l\u2019auteur de \u00c0 <em>la Recherche du temps perdu <\/em>en B.D., il n\u2019est que la muse, l\u2019influence. De son c\u00f4t\u00e9, St\u00e9phane Heuet n\u2019est pas seulement l\u2019artiste-adaptateur, il en est l\u2019auteur, car ces albums ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s de toutes pi\u00e8ces gr\u00e2ce \u00e0 son imagination, sa lecture, son travail; bref, ils sont le fruit de son interpr\u00e9tation inventrice. Ainsi, il est possible de conclure que, pour St\u00e9phane Heuet, le sens profond de <em>La Recherche <\/em>de Proust, r\u00e9side dans un \u00ab\u00a0[a]ppel au Lecteur \u00e0 cr\u00e9er\u00a0\u00bb (Gobin,\u00a02006).<\/p>\n<h2>BIBLIOGRAPHIE<\/h2>\n<p align=\"left\"><strong>Corpus \u00e9tudi\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Proust, Marcel. 1998-2013. <em>\u00c0 la recherche du temps perdu<\/em>. Adaptations et dessins de St\u00e9phane Heuet, Paris\u00a0: \u00c9ditions Delcourt, 6 volumes, p. 48-72.<\/p>\n<p align=\"left\"><strong>Corpus secondaire\u00a0: r\u00e9ception critique<\/strong><\/p>\n<p>CARRIER, David. 2012. \u00ab\u00a0Proust\u2019s In Search of Lost Time :The Comics Version\u00bb dans Aaron Meskin and Roy T. Cook. (dir. publ.), <em>The Art of Comics\u00a0: A Philosophical Approach<\/em>, Oxford : Blackwell Publishing Ltd., p. 188-202.<\/p>\n<p>CHARPENTIER, Thierry. 2007. \u00ab\u00a0Proust en BD. Le pari r\u00e9ussi d\u2019un Brestois\u00a0\u00bb, <em>Le T\u00e9l\u00e9gramme<\/em>, mercredi 18 avril, p.\u00a02-3.<\/p>\n<p>CHARTIER, Anne-Marie. 2009. \u00ab\u00a0Proust en bande dessin\u00e9e\u00a0\u00bb, <em>Herm\u00e8s<\/em>, La Revue, vol.2, n\u00b0\u00a054, p.53 \u00e0 58.<\/p>\n<p>COUTY, Daniel. 2000. \u00ab\u00a0Proust en images\u00a0\u00bb, <em>Le Monde<\/em>, \u00ab\u00a0Le monde des livres\u00a0\u00bb, 24 mars, p.\u00a02-3.<\/p>\n<p>De GMELINE, Vladimir. 2013. \u00ab\u00a0Proust pour tous\u00a0\u00bb, <em>Le Nouveau Marianne<\/em>, section \u00ab\u00a0Culture\u00a0\u00bb, no. 860, 12 octobre, p.\u00a084-87.<\/p>\n<p>De Saint-Hilaire, Herv\u00e9. 1998. \u00ab\u00a0C\u2019est Proust qu\u2019on assassine!\u00a0\u00bb, <em>Le Figaro<\/em>, section \u00ab\u00a0Lettres\u00a0\u00bb, no. 16\u00a0798, 17 ao\u00fbt, p.\u00a021.<\/p>\n<p>GHARDASHPOUR, Massoud et Rouhollah HOSSEINI. 2006. \u00ab\u00a0Proust en bande dessin\u00e9e. Entretien avec St\u00e9phane Heuet\u00a0\u00bb, <em>La revue de T\u00e9h\u00e9ran<\/em>\u00a0: Mensuel culturel iranien en langue fran\u00e7aise, no. 7. En ligne\u00a0: &lt;http:\/\/www.teheran.ir\/spip.php?article562&gt;, consult\u00e9 le 1 juin 2015.<\/p>\n<p>GOBIN, Marie-H\u00e9l\u00e8ne. 2006. <em>\u00ab\u00a0Proust en B.D.\u00a0\u00bb? Que dirait Baudelaire?<\/em>, Paris\u00a0: \u00e9ditions Connaissances et Savoirs, 186 p.<\/p>\n<p>GROENSTEEN, Thierry. 2010. \u00ab\u00a0l\u2019affaire Heuet (1)\u00a0: de l\u2019inconscience personnelle \u00e0 l\u2019aveuglement collectif\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l\u2019affaire Heuet (2)\u00a0: h\u00e9las!\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019affaire Heuet (3) Pour en finir avec la bd pr\u00e9texte\u00a0\u00bb, <em>Neuvi\u00e8me art\u00a02.0.<\/em> En ligne\u00a0: &lt;http:\/\/neuviemeart.citebd.org\/spip.php?mot57&gt;, consult\u00e9 le 10 juin.<\/p>\n<p>HOUPPERMANS, Sjef. 2008. \u00ab\u00a0\u00c0 la recherche des images perdues\u00a0: Proust et Heuet\u00a0\u00bb, <em>Revue Relief<\/em>, 2 (3), p.\u00a0398- 423.<\/p>\n<p>LEPAGE, Aleksi K. 1999. \u00ab\u00a0Proust en cases\u00a0\u00bb, <em>La Presse<\/em>, section \u00ab\u00a0Livres\u00a0\u00bb, dimanche 14 f\u00e9vrier, p.\u00a0B5.<\/p>\n<p>LINDON, Mathieu. 1998. \u00ab\u00a0Longtemps j\u2019ai bull\u00e9 de bonheur\u00a0\u00bb, <em>Lib\u00e9ration<\/em>, section \u00ab\u00a0Livres\u00a0\u00bb, 3 septembre, p.\u00a012.<\/p>\n<p>RIDING, Alan. 1998. \u00ab A Debut to Remember in the Comics \u00bb,<em> New York Times<\/em>, 3 octobre, p.\u00a0B9.<\/p>\n<p>TROADEC, Michel. 2008. \u00ab\u00a0Il a os\u00e9 adapter Marcel Proust en bande dessin\u00e9e\u00a0\u00bb, <em>France ouest<\/em>, 7 d\u00e9cembre, p.\u00a016.<\/p>\n<p><em>Ouest-France<\/em>. 2006. \u00ab\u00a0Deauville\u00a0: St\u00e9phane Heuet \u00e0 livres ouverts\u00a0\u00bb, 18 f\u00e9vrier, p.\u00a015.<\/p>\n<p align=\"left\"><strong>Corps critique<\/strong><\/p>\n<p>BARTHES, Roland. \u00ab\u00a0TEXTE TH\u00c9ORIE DU\u00a0\u00bb, Encyclop\u00e6dia Universalis [en ligne], consult\u00e9 le 24 f\u00e9vrier 2016. En ligne &lt;http:\/\/www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca:2048\/ encyclopedie\/theorie-du-texte\/&gt;.<\/p>\n<p>BERTAGNA, Chantal. 2009. \u00ab\u00a0Faire dialoguer culture moderne ou contemporaine et culture patrimoniale exemples et d\u00e9marches\u00a0\u00bb, <em>Le fran\u00e7ais aujourd\u2019hui<\/em>, vol.\u00a04, n\u00b0\u00a0167, p.\u00a069-77.<\/p>\n<p>CITTON, Yves. 2010. <em>L\u2019avenir des humanit\u00e9s. \u00c9conomie de la connaissance ou culture de l\u2019interpr\u00e9tation?<\/em> Paris\u00a0: La d\u00e9couverte, 203 p.<\/p>\n<p>DETAIN, Carole. 2009.\u00a0 \u00ab\u00a0Interview avec Harry\u00a0Morgan\u00a0\u00bb, <em>Savoirs CDI<\/em>. En ligne\u00a0: &lt;http:\/\/www.cndp.fr\/savoirscdi\/societe-de-linformation\/le-monde-du-livre-et-de-la-presse\/auteurs-et illustrateurs\/ladaptation-litteraire-en-bd\/harry-morgan.html&gt;, consult\u00e9 le 5 juin.<\/p>\n<p>FISH, Stanley. 2007 [1980]. <em>Quand lire c\u2019est faire. L\u2019autorit\u00e9 des communaut\u00e9s interpr\u00e9tatives<\/em>. trad. \u00c9tienne\u00a0Dobenesque, Paris\u00a0: Les prairies ordinaires, coll. \u00ab\u00a0Penser\/croiser\u00a0\u00bb, 137 p.<\/p>\n<p>GROENSTEEN, Thierry et Andr\u00e9 GAUDREAULT (dir.). 1998. <em>La trans\u00c9criture pour une th\u00e9orie de l\u2019adaptation<\/em>. Acte du colloque de Cerisy, Qu\u00e9bec\u00a0: Nota Bene, Angoul\u00eame\u00a0: Centre national de la bande dessin\u00e9e et de l\u2019image, 280 p.<\/p>\n<p>GROENSTEEN, Thierry. 2007. <em>La bande dessin\u00e9e mode d\u2019emploi<\/em>. Li\u00e8ge\u00a0: Les impressions nouvelles, coll. \u00ab\u00a0R\u00e9flexions faites\u00a0\u00bb, 223 p.<\/p>\n<p>MCCLOUD, Scott. 2007 [1992]. <em>L\u2019art invisible<\/em>. Paris\u00a0: Delcourt, 222 p.<\/p>\n<p>MERCIER, Andr\u00e9e et Esther PELLETIER (dir.). 1999. <em>L\u2019adaptation dans tous ses \u00e9tats<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: \u00c9ditions Nota Bene, coll. \u00ab\u00a0Les Cahiers du CRELIQ\u00a0\u00bb, 259 p.<\/p>\n<p>RORTY, Richard. 1996 [1992]. \u00ab\u00a0Le parcours du pragmatiste\u00a0\u00bb dans Eco, Umberto (dir. publ.) <em>Interpr\u00e9tation et surinterpr\u00e9tation<\/em>, Paris\u00a0: PUF, coll. \u00ab\u00a0Formes s\u00e9miotiques\u00a0\u00bb, 144 p.<\/p>\n<p>SANDERS, Julie. 2009. <em>Adaptation and Appropriation<\/em>. New York, Routledge : Taylor and Francis Group, coll \u00ab The New Critical Idiom \u00bb, 184 p.<\/p>\n<p>TELLOP, Nicolas. 2014. \u00ab\u00a0Adaptations\u00a0\u00a0\u00a0 litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, <em>Neuvi\u00e8me art\u00a02.0.<\/em> En ligne &lt;http:\/\/neuviemeart.citebd.org\/spip.php?article767&gt;, consult\u00e9 le 7 juin.<\/p>\n<p>TRAMSON, Jacques. 1989. \u00ab\u00a0Les adaptations de textes litt\u00e9raires en bandes dessin\u00e9es\u00a0\u00bb,<em>Europe<\/em>, no.720, avril, p.\u00a080-87.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bourget-Lapointe, Sandrine. 2016. \u00ab\u00a0Les adaptions comme interpr\u00e9tations cr\u00e9atives\u00a0: le cas de Proust en B.D.\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire avec \u00bb, n\u00b023, En\u00a0ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/bourget-23&gt;<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bourget-23_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bourget-23_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-5397a936-403e-4370-9cd9-08112585877f\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bourget-23_0.pdf\">bourget-23_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bourget-23_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-5397a936-403e-4370-9cd9-08112585877f\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div> \u00ab Tout texte est un intertexte ; d&rsquo;autres textes sont pr\u00e9sents en lui, \u00e0 des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture ant\u00e9rieure, ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations r\u00e9volues.\u00bb Roland Barthes, \u00ab TEXTE TH\u00c9ORIE DU \u00bb, <em>Encyclop\u00e6dia Universalis,<\/em> consult\u00e9 le 24 f\u00e9vrier 2016. En ligne : &lt;http:\/\/www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca:2048\/encyclopedie\/theorie-du-texte\/&gt;. <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div> Dans le domaine de la bande dessin\u00e9e, Thierry Groensteen a particip\u00e9 de mani\u00e8re particuli\u00e8rement active aux d\u00e9bats. Par ailleurs, plusieurs journalistes ont \u00e9crit sur ce projet d\u2019adaptation dans les grands m\u00e9dias, surtout en France et en Belgique, mais \u00e9galement aux \u00c9tats-Unis et au Qu\u00e9bec. Les chercheures Anne-Marie Chartier et Marie-H\u00e9l\u00e8ne Gobin, la premi\u00e8re philosophe et sp\u00e9cialiste de l\u2019\u00e9ducation et la seconde s\u00e9mioticienne de la litt\u00e9rature, ont notamment produit des analyses rigoureuses des premiers albums de St\u00e9phane Heuet. <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div> \u00abLes adaptations qui transposent le r\u00e9cit dans un autre m\u00e9dium deviennent un pr\u00e9texte au prolongement du plaisir cr\u00e9\u00e9 par l\u2019original et permettent la production d\u2019un nouveau souvenir.\u00bb (traduction libre)\u00a0 <\/div><\/li><li><span>4<\/span><div> Il est important de souligner que \u00ab\u00a0la vulgarisation\u00a0\u00bb n\u2019est pas l\u2019objectif, ni la raison d\u2019\u00eatre de toutes les adaptations. <\/div><\/li><li><span>5<\/span><div> \u00ab Jadis, le po\u00e8te, le peintre ou le sculpteur \u00e9taient c\u00e9l\u00e9br\u00e9s pour leurs qualit\u00e9s\u00a0 d\u2019\u00a0\u201cimitation\u201d, remarque Groensteen. Nous\u00a0 voyons\u00a0 qu\u2019aujourd\u2019hui,\u00a0 chez\u00a0 qui\u00a0 se\u00a0 m\u00eale\u00a0 de raconter des histoires, c\u2019est plut\u00f4t l\u2019 \u201coriginalit\u00e9\u201d qui passe pour une qualit\u00e9\u00a0\u00bb (Groensteen 1998,17). <\/div><\/li><li><span>6<\/span><div> Qui, de nos jours, lit v\u00e9ritablement l&rsquo;immense roman semi-autobiographique de Proust?\u00bb (Traduction libre) <\/div><\/li><li><span>7<\/span><div> \u00ab\u00a0St\u00e9phane Heuet est devenu un ambassadeur mondial de Proust, r\u00e9conciliant la BD, r\u00e9put\u00e9e jeune et branch\u00e9e, avec la \u00ab qualit\u00e9 fran\u00e7aise \u00bb, hors mode.\u00a0\u00bb (Chartier, 2009, 54) <\/div><\/li><li><span>8<\/span><div> Les adaptations plaisent rarement aux \u00ab\u00a0vrai.e.s\u00a0\u00bb amateur.trice.s de l\u2019\u0153uvre originale notamment parce qu\u2019elles s\u2019adressent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 un public diff\u00e9rent. <\/div><\/li><li><span>9<\/span><div> \u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, seulement\u00a015 000 exemplaires de <em>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann<\/em> s&rsquo;\u00e9coulent chaque ann\u00e9e approximativement, chiffre que les ventes d&rsquo;albums de Heuet vont vraisemblablement d\u00e9passer dans les prochaines semaines.\u00a0\u00bb (traduction libre)\u00a0 <\/div><\/li><li><span>10<\/span><div> \u00ab\u00a0L\u2019\u0153uvre de Proust a \u00e9t\u00e9 gard\u00e9e et r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une \u00e9lite pendant longtemps, comme s\u2019il s&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 agi d\u2019une pierre pr\u00e9cieuse ou d\u2019or. Pour moi, toute initiative qui vise \u00e0 d\u00e9mocratiser Proust est valable.\u00a0\u00bb (traduction libre) <\/div><\/li><li><span>11<\/span><div> La ligne claire est un style esth\u00e9tique de bande dessin\u00e9e, dont le mod\u00e8le le plus marquant est celui d\u2019Herg\u00e9. L\u2019expression aurait \u00e9t\u00e9 traduite du n\u00e9erlandais et invent\u00e9 par le dessinateur Joost Swarte en 1977. Selon Anne-Marie Chartier, cette quintessence du dessin au trait marque \u00ab l\u2019entr\u00e9e de la BD dans la cour des grands \u00bb (58). Concr\u00e8tement, la ligne claire cherche \u00e0 miner au maximum l\u2019expressivit\u00e9 du trait et recherche\u00a0 la\u00a0 transparence. Elle\u00a0 est\u00a0 motiv\u00e9e\u00a0 par\u00a0 un\u00a0 objectif de\u00a0 lisibilit\u00e9\u00a0 maximale\u00a0 et\u00a0 de simplicit\u00e9. <\/div><\/li><li><span>12<\/span><div> Discours rapport\u00e9s par Anne-Marie Chartier dans son article : \u00ab Les b\u00e9d\u00e9philes, r\u00e9sumons leur sentiment: Heuet d\u00e9consid\u00e9rerait le neuvi\u00e8me art, avec sa ligne claire, sage, insipide, aseptis\u00e9e, r\u00e9tro, \u00e0 mille lieues des inventions graphiques d\u2019aujourd\u2019hui. C\u2019est une absurdit\u00e9 d\u2019avoir choisi un graphisme aux contours nets, aux aplats sans ombre, qui se situe aux antipodes de l\u2019\u00e9criture proustienne, au lieu d\u2019avoir cherch\u00e9 une \u00e9quivalence graphique originale. Proust m\u00e9ritait un dessinateur cr\u00e9atif, et non un illustrateur acad\u00e9mique, un tintinophile kitch.\u00a0\u00bb (57) <\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire avec \u00bb, n\u00b023 Tout texte est un intertexte, disait Roland Barthes. Suivant cette logique, aucun.e artiste ne cr\u00e9e ex nihilo, aucune \u0153uvre n\u2019est compl\u00e8tement orpheline ni tout \u00e0 fait originale. 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