{"id":5604,"date":"2024-06-13T19:48:28","date_gmt":"2024-06-13T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/ecrire-contre-les-murs-le-paradoxe-de-la-communaute-decriture-de-julien-gracq\/"},"modified":"2024-08-29T17:48:50","modified_gmt":"2024-08-29T17:48:50","slug":"ecrire-contre-les-murs-le-paradoxe-de-la-communaute-decriture-de-julien-gracq","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5604","title":{"rendered":"\u00c9crire \u00ab contre \u00bb les murs : le paradoxe de la communaut\u00e9 d\u2019\u00e9criture de Julien Gracq"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6894\">Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire avec\u00a0\u00bb, n\u00b023<\/a><\/h5>\n<p>Les \u00ab\u00a0pr\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment la fa\u00e7on singuli\u00e8re qu\u2019on a de les pr\u00e9senter, pourraient-elles \u00eatre attribuables \u00e0 une exp\u00e9rience sp\u00e9cifique? Serait-il possible de cibler un \u00e9v\u00e9nement fort, un traumatisme ayant eu une influence d\u00e9cisive sur les rejets ou sur les louanges cat\u00e9goriques d\u2019un individu en mati\u00e8re de go\u00fbts artistiques? Autour de cet \u00e9v\u00e9nement marquant, de quelle mani\u00e8re un auteur, faisant \u00e9tat de ses pratiques de lecture et d\u2019\u00e9criture (\u00ab\u00a0en lisant en \u00e9crivant\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019heureuse formule de Julien Gracq), mettrait-il en sc\u00e8ne tout le r\u00e9seau \u2013 toute la communaut\u00e9 d\u2019\u00e9crivains \u2013 dans lequel il s\u2019ins\u00e8re? Ce sont, \u00e0 la lecture de quelques articles critiques r\u00e9dig\u00e9s par Julien Gracq, quelques-unes des questions que je me suis pos\u00e9es. \u00c0 quelle exp\u00e9rience sp\u00e9cifique v\u00e9cue par Gracq fais-je r\u00e9f\u00e9rence? \u00c0 celle de l\u2019internat. L\u2019\u00e9crivain, entr\u00e9 en 1921 au lyc\u00e9e Clemenceau \u00e0 Nantes, a v\u00e9cu le r\u00e9gime de l\u2019internat jusqu\u2019en 1935 (apr\u00e8s Clemenceau \u00e0 Henri-IV, puis \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure et \u00e0 Saint-Maixent)\u00a0: celui-ci marque, de son propre aveu, l\u2019une des principales cassures de sa vie (Gracq, 1989, LXIII). Faisant suite \u00e0 une analyse de l\u2019\u0153uvre narrative de l\u2019\u00e9crivain o\u00f9 je relevais les traces de ce que j\u2019ai qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0po\u00e9tique de l\u2019internat\u00a0\u00bb (Bordeleau-Pitre, 2016), je souhaite \u00e0 pr\u00e9sent montrer combien certaines des d\u00e9couvertes par rapport \u00e0 la fiction peuvent ais\u00e9ment \u00eatre transposables \u00e0 des textes gracquiens d\u2019une autre nature, la critique litt\u00e9raire, et nous amener \u00e0 les relire sous une toute autre lumi\u00e8re. Dans le cadre de cet article, je chercherai \u00e0 montrer que, tout comme dans ses romans et ses nouvelles, Julien Gracq \u00e9rige, dans la pr\u00e9sentation de ses go\u00fbts litt\u00e9raires, des murs, explicites ou tacites, face auxquels les artistes qu\u2019il convoque se positionnent \u2013 et c\u2019est \u00e0 l\u2019aune de cette mise en sc\u00e8ne particuli\u00e8re que l\u2019auteur du <em>Rivage des Syrtes<\/em> embrasse ou rejette certaines \u0153uvres litt\u00e9raires et cr\u00e9e sa communaut\u00e9 d\u2019\u00e9crivains.<\/p>\n<p>La r\u00e9flexion qui suit est le prolongement de celle qui a sous-tendu la r\u00e9daction d\u2019un m\u00e9moire\u00a0: dans un premier temps, j\u2019exposerai donc les pr\u00e9misses, les textes et les conclusions qui m\u2019ont amen\u00e9 \u00e0 penser la po\u00e9tique de l\u2019internat propre \u00e0 l\u2019\u0153uvre narrative de Julien Gracq (et au <em>Rivage des Syrtes <\/em>tout particuli\u00e8rement). Ensuite, mettant en lumi\u00e8re une structure se d\u00e9ployant au c\u0153ur d\u2019un texte publi\u00e9 en 1961, \u00ab\u00a0Pourquoi la litt\u00e9rature respire mal\u00a0\u00bb, je tenterai de montrer que les murs de l\u2019internat, explicites ou m\u00e9taphoriques, ne sont pas totalement absents d\u2019une certaine mani\u00e8re de concevoir les tenants et aboutissants du fait litt\u00e9raire, de m\u00eame que la communaut\u00e9 d\u2019\u00e9crivains dans laquelle on dit s\u2019inscrire.<\/p>\n<h2>\u00c9crire <em>contre <\/em>les murs\u00a0: une po\u00e9tique de l\u2019internat dans <em>Le Rivage des Syrtes<\/em><\/h2>\n<p>Les critiques et lecteurs de Julien Gracq, ce \u00ab\u00a0dernier [des] classiques [fran\u00e7ais]\u00a0\u00bb (Hue, 2007, 3) d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 22 d\u00e9cembre 2007 \u00e0 Angers, ont bien souvent relev\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9current dans sa fiction. Si cette derni\u00e8re est loin d\u2019\u00e9vacuer l\u2019intrigue (\u00e0 la mani\u00e8re dont l\u2019a par exemple fait le Nouveau Roman, dont Gracq a vivement pourfendu la technicit\u00e9), il faut remarquer combien celle-ci s\u2019inscrit malgr\u00e9 tout sur un point bien particulier de la chronologie narrative. En effet, la fiction gracquienne semble syst\u00e9matiquement s\u2019arr\u00eater au seuil des \u00e9v\u00e9nements qu\u2019elle s\u2019est pourtant \u00e9vertu\u00e9e \u00e0 appeler de mani\u00e8re obsessive. La recension exhaustive des finales de ses fictions suffirait \u00e0 \u00e9tayer cette conclusion. La mise en \u00e9chec du double dans <em>Au Ch\u00e2teau d\u2019Argol<\/em>; le suicide d\u2019Allan dans <em>Un Beau T\u00e9n\u00e9breux<\/em>; la reprise de la guerre entre Orsenna et le Farghestan dans <em>Le Rivage des Syrtes<\/em>; l\u2019offensive des Allemands dans <em>Un Balcon en for\u00eat<\/em>; l\u2019envahissement du Royaume par les barbares dans <em>Les Terres du Couchant<\/em> (roman publi\u00e9 en 2014 \u00e0 titre posthume)\u00a0: ces \u00e9v\u00e9nements dans la narration, attendus dans l\u2019angoisse ou d\u00e9sir\u00e9s ardemment (ou <em>vice versa<\/em> pour Gracq, attendus ardemment ou d\u00e9sir\u00e9s dans l\u2019angoisse), restent pourtant tous ext\u00e9rieurs au cadre de la fiction gracquienne. En tant que lecteurs, nous les pressentons, on nous invite m\u00eame \u00e0 les appr\u00e9hender, mais leur arriv\u00e9e signe \u00e0 tout coup chez l\u2019\u00e9crivain la cl\u00f4ture des r\u00e9cits. Michel Murat a montr\u00e9 combien la pr\u00e9sence d\u2019indices sur l\u2019in\u00e9vitable fin peut bien se faire sentir sans que chez Gracq cela n\u2019emp\u00eache la narration d\u2019\u00eatre amput\u00e9e d\u2019une conclusion, d\u2019une r\u00e9solution au sens vrai du terme\u00a0: \u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ainsi le livre \u00ab\u00a0tourne \u00e0 la rature de l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u00a0\u00bb\u00a0: c\u2019est un mot de Gracq que l\u2019on cite souvent. Mais on en retient l\u2019aveu d\u2019une d\u00e9ception et d\u2019un manque, sans voir comment l\u2019\u00e9crivain fait n\u00e9cessit\u00e9 de vertu. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est \u00e0 la fois vertige et spectacle. Impossible \u00e0 raconter, il s\u2019immobilise dans des instantan\u00e9s qui le repr\u00e9sentent de mani\u00e8re indirecte, diffract\u00e9e (Murat, 2004, p.\u00a087-88).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En ce sens, la litt\u00e9rature de Gracq correspondrait \u00e0 une \u00ab\u00a0liturgie du d\u00e9sir\u00a0\u00bb (Le Guillou, 1991, 76). Ce serait, en d\u2019autres mots, une \u00ab\u00a0litt\u00e9rature de l\u2019attente\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0une litt\u00e9rature du dilatoire comme l\u2019est un texte pornographique\u00a0\u00bb (Michon, 2007, 35). En tant que telle, sa litt\u00e9rature en serait une d\u2019avant les \u00e9bats, en serait une des \u00ab\u00a0pr\u00e9liminaires\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0[c]ette attente, dont le r\u00e9cit nous force \u00e0 partager l\u2019exaltation, ressemble beaucoup \u00e0 des pr\u00e9ludes amoureux\u00a0: or, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce qui intellectualise vertigineusement le rituel \u00e9rotique, ce n\u2019est pas l\u2019acte, c\u2019est le pr\u00e9liminaire\u00a0\u00bb (35). Si l\u2019on devait faire un parall\u00e8le avec le th\u00e9\u00e2tre, il faudrait que les fictions de Gracq se d\u00e9roulent avant m\u00eame la lev\u00e9e du rideau. Elles seraient consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00ab\u00a0pr\u00e9-fictions\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire comme des introductions \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements qui n\u2019auraient lieu qu\u2019une fois le rideau lev\u00e9 dans une fiction dite normale\u00a0: \u00ab\u00a0[i]l semble que le th\u00e9\u00e2tre pour Gracq se confonde avec l\u2019attente du lever du rideau [\u2026] Jamais le rideau ne se l\u00e8ve, jamais on ne part\u00a0\u00bb (Chambers, 1968, 106). On parvient donc souvent \u00e0 la conclusion, quand on analyse la litt\u00e9rature de Gracq, qu\u2019elle est, en quelque sorte, une \u00ab\u00a0litt\u00e9rature de pr\u00e9lude\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0[l]e r\u00e9cit forme un pr\u00e9lude \u00e0 une repr\u00e9sentation qui n\u2019aura pas lieu, qui ne pourra pas m\u00eame avoir lieu apr\u00e8s, pour la raison que le r\u00e9cit est cette repr\u00e9sentation du pr\u00e9lude\u00a0\u00bb (Vouilloux, 1989, 323).<\/p>\n<p>Dans un entretien avec Jean Roudaut, Julien Gracq donne raison \u00e0 ces lectures. Alors qu\u2019il explique la mani\u00e8re dont ses livres s\u2019\u00e9crivent, il en vient \u00e0 la conclusion que sa litt\u00e9rature commence, se construit lorsqu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 et que c\u2019est seulement alors que peuvent d\u00e9buter les recherches, la fiction se posant comme le canevas de cette qu\u00eate particuli\u00e8re \u2013 et non pas comme le canevas de la d\u00e9couverte elle-m\u00eame\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un livre na\u00eet d\u2019une insatisfaction, d\u2019un vide dont les contours ne se r\u00e9v\u00e9leront pr\u00e9cis qu\u2019au cours du travail, et qui demande \u00e0 \u00eatre combl\u00e9 par l\u2019\u00e9criture. [\u2026] Dans la conception d\u2019un livre, on trouve d\u2019abord, et on cherche apr\u00e8s (Gracq, 2002, 49).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, il est int\u00e9ressant de se pencher sur le cas sp\u00e9cifique de la fin du <em>Rivage des Syrtes<\/em> \u2013 mais surtout sur ce que son auteur en dit. Si l\u2019on en croit Julien Gracq, ce roman, \u00ab\u00a0jusqu\u2019au dernier chapitre, marchait au canon vers une bataille navale qui ne fut jamais livr\u00e9e\u00a0\u00bb (Gracq, 1995, 152). Non seulement la fin du <em>Rivage des Syrtes<\/em> n\u2019est pas celle-l\u00e0\u00a0: sa conclusion v\u00e9ritable est fondamentalement diff\u00e9rente, voire oppos\u00e9e, en ce sens qu\u2019elle ne laisse entrevoir qu\u2019un \u00ab\u00a0pr\u00e9lude\u00a0\u00bb \u00e0 la guerre\u00a0qui avait au d\u00e9but de la r\u00e9daction \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9e comme appartenant au r\u00e9cit. Est-ce vraiment, pour suivre le raisonnement de Gracq d\u2019alors, parce que le projet a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0jalonn\u00e9 d\u2019impasses inattendues, tout gauchi par l\u2019influx de champs magn\u00e9tiques \u00e0 mesure d\u00e9charg\u00e9s\u00a0\u00bb, d\u2019\u00ab\u00a0<em>incidents de route<\/em>\u00a0\u00bb (152)<a id=\"footnoteref1_fja5ss5\" class=\"see-footnote\" title=\" L\u2019utilisation des italiques \u00e9tant tr\u00e8s courante chez l\u2019\u00e9crivain Julien Gracq, je ne m\u2019en servirai pas pour souligner au sein des citations, afin d\u2019\u00e9viter toute confusion. Tous les italiques, lorsqu\u2019ils se pr\u00e9sentent entre guillemets, sont donc attribuables aux auteurs des citations concern\u00e9es. \" href=\"#footnote1_fja5ss5\">[1]<\/a>? L\u2019\u00e9crivain confessera pourtant quelques ann\u00e9es plus tard qu\u2019il ne s\u2019agissait pas tout \u00e0 fait d\u2019une bifurcation au sens strict du terme. Lorsqu\u2019il revient sur ce \u00ab\u00a0changement de direction\u00a0\u00bb, il utilise explicitement le mot d\u2019\u00ab\u00a0amputation\u00a0\u00bb (Gracq, 2002, 199). Le choix d\u2019une autre fin pour <em>Le Rivage des Syrtes<\/em> \u2013 qui elle, termine le r\u00e9cit sur le seuil de la guerre, l\u2019anticipant plut\u00f4t que la montrant \u2013 est donc d\u00e9lib\u00e9r\u00e9; et ce choix a \u00e9t\u00e9 fait, aux dires de Gracq lorsqu\u2019il cite Val\u00e9ry, parce que cette fin r\u00e9ussissait \u00e0 \u00ab\u00a0dire <em>mieux<\/em>\u00a0\u00bb que l\u2019autre pr\u00e9c\u00e9demment envisag\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le sentiment de <em>trouver<\/em>, quand on \u00e9crit, se montre assez fort pour rejeter le \u00ab\u00a0non-choisi\u00a0\u00bb, un moment envisag\u00e9, au n\u00e9ant. Et je rappellerai ici encore une fois le mot juste de Val\u00e9ry\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019art commence quand on sacrifie la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9\u00a0\u00bb. Bien \u00e9crire n\u2019est pas dire exactement ce qu\u2019on voulait dire, c\u2019est dire <em>mieux <\/em>que ce qu\u2019on voulait dire, en utilisant la langue comme un tremplin (Gracq, 1995, 326).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En quoi pour Julien Gracq, pourrions-nous nous demander, le seuil de la guerre pouvait-il devenir pr\u00e9f\u00e9rable comme fin que la bataille navale pressentie au d\u00e9part \u2013 consid\u00e9rant que cette bataille navale aurait repr\u00e9sent\u00e9, elle, une rencontre v\u00e9ritable avec l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, une rencontre avec cette alt\u00e9rit\u00e9 du Farghestan que toute la narration du <em>Rivage des Syrtes <\/em>s\u2019\u00e9vertue \u00e0 appeler, \u00e0 d\u00e9sirer \u00e0 travers des suggestions omnipr\u00e9sentes? En quoi cette \u00ab\u00a0non-fin\u00a0\u00bb (au sens o\u00f9 elle s\u2019arr\u00eate \u2013 explicitement, pourrions-nous affirmer avec la derni\u00e8re phrase d\u2019Aldo \u2013 avant la lev\u00e9e du rideau, avant que le \u00ab\u00a0d\u00e9cor\u00a0\u00bb ne soit \u00ab\u00a0plant\u00e9\u00a0\u00bb) repr\u00e9sentait-elle le choix \u00ab\u00a0efficace\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0dire <em>mieux<\/em>\u00a0\u00bb de ce roman qui au final, se trouve \u00ab\u00a0amput\u00e9\u00a0\u00bb de la conclusion initialement imagin\u00e9e par Gracq? Ce sont les interrogations qui, \u00e0 l\u2019origine, ont \u2013 un peu candidement sans doute \u2013 motiv\u00e9 mes recherches. Car si les critiques ont mis en lumi\u00e8re une certaine structure, une certaine m\u00e9canique narrative, rarement \u00e0 ma connaissance se sont-ils risqu\u00e9s \u00e0 des hypoth\u00e8ses qui parviendraient \u00e0 les expliquer de mani\u00e8re satisfaisante. Y aurait-il un moteur sous-tendant l\u2019absence d\u2019apex \u2013 et de r\u00e9solution subs\u00e9quente \u2013 dans les \u00e9crits narratifs de Julien Gracq? Pourquoi ses fictions nous laissent-elles toujours avec cette impression \u2013 qu\u2019elle soit per\u00e7ue comme une d\u00e9ception ou un manque n\u2019a pas ici r\u00e9ellement d\u2019importance \u2013 qu\u2019elles repr\u00e9sentent des introductions \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements qui ne seront pas repr\u00e9sent\u00e9s, des pr\u00e9ludes \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements entraper\u00e7us, mais des pr\u00e9ludes \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements qui restent et resteront un angle mort de la narration? D\u2019affirmer que la litt\u00e9rature de Julien Gracq est une litt\u00e9rature de d\u00e9sir, une litt\u00e9rature d\u2019attente, une litt\u00e9rature du dilatoire a tellement \u00e9t\u00e9 ressass\u00e9 que c\u2019est sans aucun doute devenu le plus grand des clich\u00e9s gracquiens, s\u2019il en est\u00a0: je cherchais humblement, avec mon m\u00e9moire, \u00e0 proposer une r\u00e9flexion qui irait un peu plus loin que l\u2019exposition plate de ce que, de toute fa\u00e7on, tout le monde sait d\u00e9j\u00e0 \u2013 mais qu\u2019on s\u2019\u00e9vertue pourtant \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter comme s\u2019il s\u2019agissait du s\u00e9same par excellence de l\u2019\u0153uvre, de son incontournable \u00ab\u00a0cl\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour tenter d\u2019expliquer cette non-fin dans <em>Le Rivage des Syrtes<\/em>, il est important de souligner ici combien le roman place la transgression au c\u0153ur de son intrigue. C\u2019est effectivement en traversant une fronti\u00e8re interdite, cette \u00ab\u00a0ligne continue d\u2019un rouge vif\u00a0\u00bb, cette \u00ab\u00a0fronti\u00e8re d\u2019alarme\u00a0\u00bb, qu\u2019Aldo, le personnage narrateur, r\u00e9active la guerre. Autour de cette transgression s\u2019inscrira, en filigrane, tout le paradoxe de l\u2019\u00e9criture gracquienne. Car si l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du r\u00e9cit pointe vers la violation de l\u2019interdit, si elle l\u2019appelle de toutes ses forces \u2013 l\u2019obsession du Farghestan est explicitement qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0vice\u00a0\u00bb d\u2019Aldo, elle est sa \u00ab\u00a0lubie\u00a0\u00bb \u2013, si elle repr\u00e9sente en v\u00e9rit\u00e9 le point focal du <em>Rivage des Syrtes<\/em>, il ne faut pas oublier que c\u2019est cette m\u00eame transgression qui signe la fin de l\u2019histoire\u00a0: jamais nous n\u2019aurons acc\u00e8s en tant que lecteurs au spectacle de la reprise des hostilit\u00e9s entre Orsenna et le Farghestan; le Farghestan, du d\u00e9but \u00e0 la fin de la narration, restera aux marges de ce qui sera racont\u00e9. La transgression semble ici co\u00efncider avec l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9solution\u00a0: une fois la limite travers\u00e9e, il faut en effet croire qu\u2019il n\u2019est point de salut possible chez Julien Gracq. Le d\u00e9sir de transgresser peut bien \u00eatre le moteur du r\u00e9cit, il peut bien repr\u00e9senter ce qui l\u2019anime et lui permet m\u00eame d\u2019exister, cela n\u2019emp\u00eache pas la transgression de constituer, tout \u00e0 la fois, l\u2019impossibilit\u00e9 m\u00eame de continuer \u00e0 raconter. Une fois effectu\u00e9e la d\u00e9sob\u00e9issance, l\u2019inobservation aux r\u00e8gles dans <em>Le Rivage des Syrtes<\/em>, il n\u2019y a plus de r\u00e9cit possible; il n\u2019existe donc jamais, dans les textes narratifs de l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais, d\u2019apr\u00e8s transgression. C\u2019est un peu comme si, une fois son d\u00e9sir satisfait, la narration chez Gracq finissait par <em>tourner \u00e0 vide<\/em>. Et c\u2019est de ce c\u00f4t\u00e9, m\u2019a-t-il sembl\u00e9, qu\u2019il fallait chercher la raison pour laquelle ses fictions se construisaient comme des pr\u00e9ludes \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements annonc\u00e9s qui n\u2019existent pas dans le cadre de ce qui est racont\u00e9.<\/p>\n<p>\u00a0Or, que cette m\u00e9canique de non-d\u00e9voilement, de non-r\u00e9solution, fonctionne syst\u00e9matiquement sur la dialectique d\u2019une transgression \u00e0 la fois motrice et frein de la fiction n\u2019est pas un fait anodin lorsqu\u2019on se penche sur deux textes \u2013 l\u2019un critique et l\u2019autre \u00ab\u00a0autobiographique\u00a0\u00bb (chez cet \u00e9crivain toujours d\u2019une grande pudeur, cette expression exige qu\u2019on l\u2019emploie avec pr\u00e9caution) \u2013 que l\u2019auteur a \u00e9crits, \u00ab\u00a0Lautr\u00e9amont toujours\u00a0\u00bb (1961) et <em>La Forme d\u2019une ville <\/em>(1985). Ceux-ci, \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience du passage par une \u00e9ducation particuli\u00e8re, celle de l\u2019internat, d\u00e9ploient en effet une certaine fa\u00e7on de concevoir la transgression. Dans \u00ab\u00a0Lautr\u00e9amont toujours\u00a0\u00bb, premi\u00e8rement, Julien Gracq soul\u00e8ve l\u2019existence d\u2019une dynamique singuli\u00e8re, de marques sp\u00e9cifiques, de traces qu\u2019aurait laiss\u00e9 le passage par l\u2019internat sur toute une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019\u00e9crivains. Effectivement, pour le romancier, tant l\u2019essor des romans de l\u2019enfance ou de l\u2019adolescence que l\u2019\u00e9mergence d\u2019esprits de r\u00e9volte \u00e0 une certaine p\u00e9riode donn\u00e9e ne peuvent pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme le fruit du hasard. Rimbaud, Lautr\u00e9amont et Jarry, notamment, ne constitueraient en effet rien de moins que les produits d\u2019une \u00e9ducation militaris\u00e9e dispens\u00e9e par les internats au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Sous la forme d\u2019un paradis dont on s\u2019emploie \u00e0 nous souligner qu\u2019il est de toute fa\u00e7on perdu, [le \u00ab\u00a0roman de l\u2019enfance\u00a0\u00bb ou de l\u2019adolescence] est l\u2019antidote d\u00e9risoire, mais dont le besoin se fait cruellement sentir, d\u2019une \u00e9ducation rationnelle qui tend \u00e0 faire de l\u2019individu un \u00eatre \u00e0 jamais d\u00e9chir\u00e9, irr\u00e9concili\u00e9, priv\u00e9 de <em>porte de sortie<\/em>, honteux pour toujours de l\u2019esprit devant la raison. On se prend \u00e0 consid\u00e9rer sous cet angle l\u2019\u00e9closion \u00e9tonnamment acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de certains esprits de r\u00e9volte parmi les plus intr\u00e9pides (Rimbaud, Lautr\u00e9amont, Jarry). Cette pr\u00e9cocit\u00e9 qui leur est commune \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 l\u2019on quitte \u00e0 peine les bancs du lyc\u00e9e n\u2019est pas un pur effet du hasard\u00a0: la soci\u00e9t\u00e9 fixe elle-m\u00eame \u00e0 vingt ans, par ses m\u00e9thodes de claustration absurdes, le moment de parler pour ceux qui ont surv\u00e9cu au dressage \u2013 de porter t\u00e9moignage dans un cri avant qu\u2019il ne soit trop tard (Gracq, 1989, 895).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le \u00ab\u00a0dressage\u00a0\u00bb de l\u2019internat, cette exp\u00e9rience traumatisante \u00e0 laquelle on \u00ab\u00a0survit\u00a0\u00bb, d\u00e9terminerait donc selon Gracq certaines th\u00e9matiques, certains genres propres. Mais pas seulement cela. Si l\u2019on suit son raisonnement, le passage par la claustration et la duret\u00e9 de l\u2019\u00e9cole des internes pourrait \u00e9galement se trouver \u00e0 l\u2019origine d\u2019une <em>voix <\/em>singuli\u00e8re\u00a0: chez Lautr\u00e9amont par exemple, c\u2019est son exp\u00e9rience de l\u2019internat qui expliquerait \u00ab\u00a0l\u2019humour cong\u00e9nital\u00a0\u00bb, ou encore \u00ab\u00a0la mani\u00e8re ambigu\u00eb qu\u2019il a de <em>disloquer<\/em> comme aucun autre le lecteur, d\u2019une fa\u00e7on angoissante, entre un rire nerveux des plus g\u00eanants et une certaine forme de terreur\u00a0\u00bb (897).<\/p>\n<p>Ce que Julien Gracq ne mentionne pas dans \u00ab\u00a0Lautr\u00e9amont toujours\u00a0\u00bb, et qui a \u00e9t\u00e9 fondamental pour mon analyse, c\u2019est que lui-m\u00eame est pass\u00e9 par l\u2019\u00e9ducation militaris\u00e9e de l\u2019internat \u2013 et ce, m\u00eame si son exp\u00e9rience \u00e0 lui ne date pas du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle. Il est important de rappeler ici combien, de l\u2019inauguration de l\u2019internat jusqu\u2019\u00e0 son fonctionnement dans la premi\u00e8re partie du vingti\u00e8me si\u00e8cle \u2013 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Julien Gracq le fr\u00e9quente \u00e0 son tour \u2013, la comparaison entre ce type d\u2019institution et la caserne tient toujours (Mayeur, 2004, 536); entre l\u2019internat des Rimbaud, Lautr\u00e9amont et Jarry et celui de Julien Gracq, la ressemblance est donc grande. Cette ressemblance est m\u00eame \u00e0 l\u2019origine d\u2019un anachronisme de l\u2019internat que rel\u00e8ve Gracq dans un deuxi\u00e8me texte autobiographique, <em>La Forme d\u2019une ville\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Avec le recul d\u2019un demi-si\u00e8cle, je suis \u00e9tonn\u00e9 de tout ce que l\u2019institution [\u2026] avait conserv\u00e9 de napol\u00e9onien, de tout ce qu\u2019elle pr\u00e9sentait d\u2019agressivement, de diam\u00e9tralement oppos\u00e9 au r\u00eave de la <em>soci\u00e9t\u00e9 conviviale<\/em> qui ensorcelle notre temps. Ordre, uniformit\u00e9, hi\u00e9rarchie, discipline, restaient les ma\u00eetres mots. [\u2026] J\u2019ai parl\u00e9, dans d\u2019autres pages, \u00e0 propos de Lautr\u00e9amont, des pulsions anarchiques, brisantes, que cette contrainte engendrait par saccades. Mais l\u2019administration ne se laissait pas gagner \u00e0 la main\u00a0: je me souviens qu\u2019\u00e0 la suite de <em>chahuts<\/em> qui passaient la mesure, une trentaine d\u2019\u00e9l\u00e8ves furent rendus d\u2019un coup \u00e0 leurs familles, aussi d\u00e9sinvoltement que des diplomates sovi\u00e9tiques (Gracq, 1995, 773).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Quand l\u2019\u00e9crivain traitait des particularit\u00e9s de l\u2019\u00e9criture, des particularit\u00e9s de la <em>voix <\/em>de certains \u00e9crivains de pr\u00e9dilection, n\u2019\u00e9tait-il pas un peu aussi en train de parler des siennes propres? Je rappelle ici combien, de son propre aveu, l\u2019internat marque, pour Gracq, l\u2019une des principales cassures de sa vie\u00a0: \u00ab\u00a0[t]out lui p\u00e8se, lui semble odieux\u00a0: l\u2019\u00e9loignement de la maison familiale, l\u2019anonymat gris\u00e2tre des lieux, la promiscuit\u00e9 continue, la nourriture m\u00e9diocre, la claustration, le caporalisme disciplinaire, la compl\u00e8te monotonie r\u00e9p\u00e9titive des journ\u00e9es\u00a0\u00bb (Gracq, 1989, LXIII). Ces dol\u00e9ances sont extr\u00eamement similaires aux t\u00e9moignages d\u2019internes et aux observations des plus fervents critiques de l\u2019internat, qui se sont d\u00e9ploy\u00e9s sur toute la p\u00e9riode de leur fonctionnement pendant plus d\u2019un si\u00e8cle \u2013 t\u00e9moignages et observations qui exposent la singuli\u00e8re proximit\u00e9\u00a0existant entre ce type de scolarit\u00e9 et un militarisme certain (notamment la rudesse de la vie de pensionnaire, la \u00ab\u00a0promiscuit\u00e9 impos\u00e9e\u00a0\u00bb [Mayeur, 2004, 537], \u00ab\u00a0l\u2019inconfort, l\u2019exigu\u00eft\u00e9 des locaux et leur relatif surpeuplement\u00a0\u00bb [538], la \u00ab\u00a0mortification\u00a0\u00bb propre \u00e0 la vie monastique imposant au corps, \u00e0 tout moment, une discipline particuli\u00e8rement contraignante [539]). Le pensionnaire Maxime Du Camp, face \u00e0 ce rigoureux r\u00e9gime de vie, explique avoir eu \u00e0 se forger pendant ses ann\u00e9es d\u2019internat ce qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0une \u00e2me d\u2019insurg\u00e9\u00a0\u00bb (537) \u2013 et cette op\u00e9ration n\u2019est pas non plus sans rappeler les termes qu\u2019utilise Julien Gracq, jeune interne, pour exprimer l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il a v\u00e9cue \u00e0 la lecture du roman <em>Le Rouge et le Noir<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Chaque soir, en rouvrant la couverture verte, je m\u2019\u00e9tablissais dans une paisible, une tranquille insurrection intellectuelle et affective contre tout ce qui s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 \u00e0 moi pour recommand\u00e9, et que je n\u2019avais fait nulle difficult\u00e9 d\u2019accepter comme tel. Je le lisais contre tout ce qui m\u2019entourait, contre tout ce qu\u2019on m\u2019inculquait, tout comme Julien Sorel avait lu le <em>M\u00e9morial<\/em> contre la soci\u00e9t\u00e9 et contre le credo de Verri\u00e8res (Gracq, 1995, 326).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La lecture comme forme d\u2019\u00ab\u00a0insurrection\u00a0\u00bb, donc. Qu\u2019en est-il \u00e0 pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9criture\u00a0? Dans <em>La Forme d\u2019une ville<\/em>, un commentaire sur la fonction de l\u2019imagination est associ\u00e9 de mani\u00e8re explicite au processus de mise en fiction. Enfant, coinc\u00e9 derri\u00e8re les murs du lyc\u00e9e, c\u2019est v\u00e9ritablement gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019imagination que le jeune interne Gracq (re)cr\u00e9e la ville de Nantes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le r\u00e9gime de l\u2019internat, dans les ann\u00e9es vingt de ce si\u00e8cle, \u00e9tait strict. Aucune sortie, en dehors des vacances, que celles du dimanche; encore fallait-il qu\u2019un <em>correspondant <\/em>v\u00eent prendre livraison de nous en personne au parloir, et, en principe, nous y ramener le soir. Je ne sortais qu\u2019une fois par quinzaine; le reste du temps, je n\u2019apercevais de la ville que la cime des magnolias du Jardin des plantes, par-dessus le mur de la cour, et la br\u00e8ve \u00e9chapp\u00e9e sur la fa\u00e7ade du mus\u00e9e que nous d\u00e9voilait le portail des externes, quand on l\u2019ouvrait pour leur entr\u00e9e, \u00e0 huit heures moins cinq et \u00e0 deux heures moins cinq. Mais cette r\u00e9clusion si stricte \u00e9tait \u00e0 sens unique. Deux fois par jour, comme la mar\u00e9e, avec le flot des externes, la rumeur de Nantes parvenait jusqu\u2019\u00e0 nous, tant\u00f4t filtr\u00e9e, tant\u00f4t orchestr\u00e9e. Je vivais au c\u0153ur d\u2019une ville presque davantage imagin\u00e9e que connue, o\u00f9 je poss\u00e9dais quelques rep\u00e8res solides, o\u00f9 certains itin\u00e9raires m\u2019\u00e9taient familiers, mais dont la substance, l\u2019odeur m\u00eame, gardait quelque chose d\u2019exotique\u00a0: une ville o\u00f9 toutes les perspectives donnaient d\u2019elles-m\u00eames sur des lointains mal d\u00e9finis, non explor\u00e9s, un canevas sans rigidit\u00e9, perm\u00e9able plus qu\u2019un autre \u00e0 la fiction. Chacun des rhumbs qui \u00e9toilaient cette rose des vents fleurissait naturellement, ind\u00e9finiment, pour l\u2019imagination (Gracq, 1995, 772-773).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si Julien Gracq se croit en mesure de noter l\u2019influence de ce qu\u2019il appelait la \u00ab\u00a0vie prisonni\u00e8re et secr\u00e8te\u00a0\u00bb des internes, \u00ab\u00a0cette franc-ma\u00e7onnerie coll\u00e9giale de l\u2019enfance et de l\u2019adolescence\u00a0\u00bb (Gracq, 1989, 896), il est possible de remarquer qu\u2019il n\u2019est pas rest\u00e9 compl\u00e8tement silencieux \u00e0 propos du poids de cette exp\u00e9rience sur sa propre \u00e9criture. Non seulement c\u2019est la r\u00e9clusion de l\u2019internat qui devient dans <em>La Forme d\u2019une ville<\/em> l\u2019une des pr\u00e9misses \u00e0 un r\u00e9cit autobiographique o\u00f9 Gracq raconte la ville de Nantes, qui pour lui reste cette \u00ab\u00a0ville presque davantage imagin\u00e9e que connue\u00a0\u00bb, c\u2019est la claustration elle-m\u00eame qui permet la construction d\u2019un \u00ab\u00a0canevas sans rigidit\u00e9, perm\u00e9able plus qu\u2019un autre \u00e0\u00a0la fiction\u00a0\u00bb. \u00catre enferm\u00e9, nous dit Gracq, ne pas pouvoir voir de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des murs, nous oblige \u00e0 imaginer ce qui se cache derri\u00e8re, nous force, ultimement, \u00e0 (se) raconter des histoires \u2013 et c\u2019est l\u00e0 la seule transgression envisageable.<\/p>\n<p>Mais la transgression \u00e0 travers la fiction manifeste une contradiction inh\u00e9rente et ind\u00e9passable\u00a0: apr\u00e8s tout, malgr\u00e9 tout le d\u00e9sir de s\u00e9dition, voire de r\u00e9volte qui anime certaines des fictions de Julien Gracq, l\u2019imagination, la mise en r\u00e9cit, l\u2019\u00e9criture d\u00e9pendent au final des murs contre lesquels elles s\u2019\u00e9rigent. C\u2019est de cette id\u00e9e, en fait, qu\u2019est venue le titre de mon m\u00e9moire (et de cet article)\u00a0: <em>\u00c9crire <\/em>contre <em>les murs<\/em>. L\u2019expression est \u00e0 double sens. <em>Contre <\/em>peut ici exprimer une opposition, d\u00e9noter une relation d\u2019hostilit\u00e9, une relation de lutte dirig\u00e9 envers les murs\u00a0: ce qui est bel et bien le cas dans <em>Le Rivage des Syrtes<\/em>, avec cette obsession omnipr\u00e9sente de la transgression qui caract\u00e9rise le roman. Mais <em>contre<\/em>, dans <em>\u00c9crire <\/em>contre <em>les murs<\/em>, peut carr\u00e9ment signifier autre chose \u2013 l\u2019expression peut en effet faire r\u00e9f\u00e9rence au support, \u00e0 la surface n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9criture.\u00a0Dans ces deux fa\u00e7ons de l\u2019entendre, m\u00eame si elles devraient normalement \u00eatre comp\u00e9titives, la fiction gracquienne s\u2019\u00e9crit <em>contre <\/em>les murs.<\/p>\n<p>Dans le cadre de mon m\u00e9moire, je me suis pench\u00e9 sur trois aspects participant \u00e0 la cr\u00e9ation de la po\u00e9tique de l\u2019internat\u00a0: la visibilit\u00e9, la litt\u00e9ratie et l\u2019initiation du jeune homme (Bordeleau-Pitre, 2016). Entre ordre et d\u00e9sordre, entre discipline et transgression, entre d\u00e9sir individuel et normes collectives\u00a0: ces aspects qui viennent \u00e9tayer mon hypoth\u00e8se jouent tous sur deux plans contradictoires. Ils convergent tous vers cette conclusion que, chez Gracq, la s\u00e9dition et la r\u00e9volte peuvent bien \u00eatre la raison d\u2019\u00eatre d\u2019un r\u00e9cit, son obsession et son moteur, et qu\u2019il n\u2019existe pas pour l\u2019\u00e9crivain de murs qui soient franchissables. Toutes les tentatives de transgression finissent par avorter. Ce qui sort victorieux dans <em>Le Rivage des Syrtes<\/em>, comme dans toute l\u2019\u0153uvre narrative, c\u2019est le conservatisme initial que la narration aura tent\u00e9, par des moyens vari\u00e9s, d\u2019abattre.<\/p>\n<h2>La po\u00e9tique de l\u2019internat au c\u0153ur de la communaut\u00e9 d\u2019\u00e9criture<\/h2>\n<p>Une multitude de textes n\u2019ont cependant pas \u00e9t\u00e9 abord\u00e9s dans mon m\u00e9moire pour exposer le d\u00e9ploiement de la po\u00e9tique de l\u2019internat chez Julien Gracq\u00a0: les \u00e9crits critiques, qui repr\u00e9sentent une grande partie de l\u2019\u0153uvre de l\u2019\u00e9crivain. En m\u2019y penchant plus avant, j\u2019ai pourtant constat\u00e9 que ceux-ci pouvaient \u00e9galement \u00eatre \u00e9tudi\u00e9s \u00e0 cet aune.<\/p>\n<p>Andr\u00e9 Breton; Stendhal; Lautr\u00e9amont; Chateaubriand; Edgar Allan Poe; Balzac; Kleist; Novalis; Ernst J\u00fcnger; Barbey d\u2019Aurevilly\u00a0: la liste des hommes \u2013 mentionnons que les femmes sont quasi absentes de sa critique (un \u00e9cho aux communaut\u00e9s d\u2019hommes \u2013 comme \u00e0 l\u2019internat, cette usine \u00e0 fabriquer des \u00ab\u00a0vrais hommes\u00a0\u00bb \u2013 qui peuplent les fictions?) \u2013 dont Julien Gracq a comment\u00e9 les \u0153uvres parall\u00e8lement \u00e0 la r\u00e9daction de ses \u00e9crits narratifs, si elle n\u2019\u00e9tonne pas par sa longueur, le fait au moins par son h\u00e9t\u00e9roclisme consid\u00e9rable. Les liens qui existent entre ces \u0153uvres de pr\u00e9dilection, entre ces pr\u00e9f\u00e9rences, n\u2019apparaissent effectivement pas tous des plus naturels au premier coup d\u2019\u0153il. De Racine aux surr\u00e9alistes, des <em>Chants de Maldoror<\/em> de Lautr\u00e9amont \u00e0 la <em>B\u00e9atrix<\/em> de Balzac, du <em>Livre du Graal<\/em> \u00e0 <em>La Chute de la maison Usher<\/em> d\u2019Edgar Allan Poe, les \u00e9carts \u2013 temporels, stylistiques, narratifs notamment \u2013 sont importants\u00a0: serait-il m\u00eame possible de trouver, dans tout ce corpus composite d\u2019ouvrages favoris, des analogies et similitudes syst\u00e9matiques qui arriveraient \u00e0 les combler \u2013 un point commun sous lequel se rangerait la totalit\u00e9 de ces choix bigarr\u00e9s? Ici aussi, selon moi, la po\u00e9tique de l\u2019internat telle qu\u2019expos\u00e9e dans mon m\u00e9moire peut nous aider \u00e0 mettre en lumi\u00e8re des similitudes qui autrement nous resteraient cach\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans un texte tir\u00e9 d\u2019une conf\u00e9rence prononc\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure de la rue d\u2019Ulm, \u00ab\u00a0Pourquoi la litt\u00e9rature respire mal\u00a0\u00bb, Julien Gracq d\u00e9veloppe l\u2019id\u00e9e qu\u2019une certaine fa\u00e7on de faire la litt\u00e9rature arriverait \u00e0 \u00e9riger ses propres s\u00e9parations d\u2019avec tout ce qui l\u2019entoure \u2013 \u00e9rigerait ses propres murs infranchissables, pour dire autrement \u2013 et serait ainsi \u00e0 l\u2019origine de sa propre d\u00e9sunion d\u2019avec un monde qui de toute fa\u00e7on ne semble pas int\u00e9resser ceux qui en sont \u00e0 l\u2019origine. Ce sont les ouvrages qui pour l\u2019\u00e9crivain sont mus par \u00ab\u00a0le sentiment du non\u00a0\u00bb \u2013 et dont le repr\u00e9sentant type serait Jean-Paul Sartre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>Non<\/em> oppos\u00e9 au monde mat\u00e9riel, \u00e0 la nature \u2013 obsc\u00e8ne, prolif\u00e9rant comme un cancer, \u00ab\u00a0d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de trop\u00a0\u00bb, vomie\u00a0: c\u2019est le th\u00e8me central de <em>La Naus\u00e9e<\/em>. <em>Non<\/em> aux autres, \u00e0 la conscience et au regard d\u2019autrui\u00a0: c\u2019est l\u2019enfer de <em>Huis clos<\/em>. <em>Non<\/em> \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 existante\u00a0: c\u2019est le sens de toute son action de journaliste \u2013 et <em>non<\/em>, je crois bien, \u00e0 toute soci\u00e9t\u00e9 possible\u00a0: Sartre est r\u00e9volt\u00e9 encore plus que r\u00e9volutionnaire\u00a0: il est l\u2019exclu d\u00e9sign\u00e9 d\u2019avance de tous les groupements politiques de gauche, y compris de ceux qu\u2019il a essay\u00e9 de fonder. <em>Non<\/em> \u00e0 la procr\u00e9ation, et <em>non<\/em>, \u00e0 la sexualit\u00e9\u00a0: visqueuse, tra\u00eetresse, \u00e9c\u0153urante. <em>Non<\/em>, m\u00eame, \u00e0 la gloire litt\u00e9raire, le dernier refuge de l\u2019\u00e9crivain r\u00e9volt\u00e9\u00a0: et <em>non<\/em> au malentendu qui fait qu\u2019un livre survit \u00e0 son auteur\u00a0: tout livre se doit de mourir d\u00e8s que s\u2019\u00e9puise la virulence du refus qu\u2019il exprime (Gracq, 1989, 873).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Contre cette litt\u00e9rature qui donne de l\u2019homme \u00ab\u00a0une image mutil\u00e9e, par une op\u00e9ration chirurgicale violente\u00a0\u00bb (875) se construirait une autre mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire, une \u00e9criture mue par un \u00ab\u00a0sentiment du oui\u00a0\u00bb. Repr\u00e9sent\u00e9e par Claudel chez Julien Gracq, la litt\u00e9rature du oui serait au contraire pleine, compl\u00e8te, totale \u2013 n\u2019effectuant pas la moindre s\u00e9paration d\u2019avec le monde\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un oui global, sans r\u00e9ticence, un <em>oui<\/em> presque vorace \u00e0 la cr\u00e9ation prise dans sa totalit\u00e9\u00a0: Claudel n\u2019a jamais eu tr\u00e8s profond\u00e9ment le sentiment de la <em>vall\u00e9e de larmes<\/em>. Un oui absolu, euphorique, \u00e0 tout ce qui doit venir\u00a0: aucune place chez lui, m\u00eame dans l\u2019extr\u00eame vieillesse, pour le retour en arri\u00e8re, le regret, le souvenir, la nostalgie r\u00e9trospective, la part de ce qu\u2019il appelle ironiquement \u00ab\u00a0le voyageur de la banquette arri\u00e8re\u00a0\u00bb. Ce qui l\u2019a men\u00e9 toute sa vie, ce qui a aliment\u00e9 la chaudi\u00e8re congestive de cette puissante locomotive au cou de taureau, c\u2019est un app\u00e9tit formidable d\u2019acquiescement, qui a des c\u00f4t\u00e9s grandioses et des c\u00f4t\u00e9s qui le sont moins, mais o\u00f9 il n\u2019est pas question de choisir\u00a0: acquiescement \u00e0 Dieu, \u00e0 la cr\u00e9ation, au pape, \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 la France, \u00e0 P\u00e9tain, \u00e0 De Gaulle, \u00e0 l\u2019argent, \u00e0 la carri\u00e8re bien rent\u00e9e, \u00e0 la prog\u00e9niture de patriarche, \u00e0 la forte maison, comme il dit, qu\u2019il a \u00e9pous\u00e9e par-devant notaire (872).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Malgr\u00e9 les r\u00e9ticences qui existent dans la derni\u00e8re phrase, il ne fait aucun doute que l\u2019\u0153uvre de Claudel entre beaucoup plus dans les gr\u00e2ces de Julien Gracq que ne le fait celle de Sartre\u00a0: apr\u00e8s tout, Claudel reste dans d\u2019autres \u00e9crits de Gracq \u00ab\u00a0la terre ferme qui argumente contre le mal de mer\u00a0\u00bb (Gracq, 1995, 161); avec Goethe, \u00ab\u00a0ils ont for\u00e9 d\u2019une main s\u00fbre aux bons endroits, leurs eaux profondes se sont taries au b\u00e9n\u00e9fice des jardins qu\u2019ils ont fait fleurir\u00a0\u00bb (320). La r\u00e9volte sartrienne est vue par Gracq comme un mur dans ce qu\u2019elle suppose de refus du monde alors que le conservatisme de Claudel, quant \u00e0 lui, n\u2019att\u00e9nue qu\u2019\u00e0 peine sa valorisation.<\/p>\n<p>La r\u00e9volte sartrienne comme \u00e9rigeant des murs et l\u2019embrassement de la fiction de Claudel comme refus de l\u2019existence de ces m\u00eames murs\u00a0: la position est coh\u00e9rente avec la po\u00e9tique de l\u2019internat telle qu\u2019elle se d\u00e9ploie dans\u00a0l\u2019\u0153uvre narrative. La \u00ab\u00a0r\u00e9volte\u00a0\u00bb qui serait celle de Julien Gracq passe effectivement par un d\u00e9sir de transgression et non pas par un refus cat\u00e9gorique du monde qu\u2019il voit chez Sartre. Au contraire, le saut de la fronti\u00e8re que permettrait l\u2019imagination (pour le Gracq enfant qui fantasme la ville de Nantes) ou la fiction (le narrateur du<em> Rivage des Syrtes<\/em> obs\u00e9d\u00e9 par la nation ennemie mais inconnue du Farghestan) cherche \u00e0 r\u00e9unir, \u00e0 allier \u2013 voire \u00e0 se fondre avec le monde, comme Gracq le lit dans Claudel.<\/p>\n<p>Cependant, remarquons combien le <em>oui<\/em> radical et sans \u00e9quivoque de Claudel ne satisfait pas non plus compl\u00e8tement Julien Gracq\u00a0: \u00ab\u00a0Il ne s\u2019agit pas d\u2019abandonner\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0le refus et la r\u00e9volte qui sont dans l\u2019homme aussi essentiels que sa conscience m\u00eame \u2013 il ne s\u2019agit pas de donner, \u00e0 ce qui est, l\u2019acquiescement pharisa\u00efque qui a \u00e9t\u00e9 souvent celui d\u2019un Claudel\u00a0\u00bb (Gracq, 1989, 880). Pour quelle raison? C\u2019est dans l\u2019absence compl\u00e8te de murs, de ceux m\u00eames qui \u00e9taient la cible des attaques quand il \u00e9tait question de Sartre, que nous pouvons trouver l\u2019explication. Po\u00e9tique paradoxale, rappelons-le, que celle de Julien Gracq\u00a0: les murs, les fronti\u00e8res et les interdits repr\u00e9sentent \u00e0 la fois le moteur et l\u2019impossibilit\u00e9 de la fiction; si leur transgression constitue le d\u00e9sir du texte, sa direction ultime, ce qu\u2019il y a derri\u00e8re n\u2019en reste pas moins un point mort de la repr\u00e9sentation. Pour Gracq critique, \u00e0 l\u2019image de ce qui se produit dans sa fiction, une litt\u00e9rature id\u00e9ale en serait donc une de synth\u00e8se, une litt\u00e9rature qui ferait le pont entre la r\u00e9volte sartrienne et l\u2019embrassement du monde de Claudel, entre la s\u00e9paration indispensable \u00e0 la fiction et l\u2019union comme impossible qu\u00eate, entre le <em>sentiment du non <\/em>et le <em>sentiment du oui<\/em>\u2026 Et c\u2019est ce qu\u2019il trouvera dans un mouvement auquel il a consacr\u00e9 un bon nombre de textes, dont son essai <em>Andr\u00e9 Breton. Quelques aspects de l\u2019\u00e9crivain<\/em>\u00a0: le surr\u00e9alisme. Julien Gracq voit dans ce mouvement\u00a0une r\u00e9volte permanente qui en serait non seulement l\u2019objectif, mais le moteur \u2013 rendant, de ce fait, impossible l\u2019abattement des murs. Une r\u00e9volte permanente est une r\u00e9volte qui, n\u00e9cessairement, n\u2019abat pas les murs contre lesquels elle s\u2019\u00e9rige. L\u2019\u00e9crivain semble lire le surr\u00e9alisme avec le m\u00eame paradoxe qui se joue dans la po\u00e9tique de l\u2019internat, le mouvement est \u00ab\u00a0refus et acceptation m\u00eal\u00e9e (sic)\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 travers mille contradictions, qui apr\u00e8s tout n\u2019\u00e9taient que celles de la vie, [le surr\u00e9alisme] a eu cette vertu essentielle de revendiquer \u00e0 tout instant\u00a0l\u2019expression de la <em>totalit\u00e9 <\/em>de l\u2019homme, qui est refus et acceptation m\u00eal\u00e9e (sic), s\u00e9paration constante et aussi constante r\u00e9int\u00e9gration \u2013 et il a su se maintenir au c\u0153ur de cette contradiction non pas, comme l\u2019a tent\u00e9 Camus, par les voies conciliatrices et un peu molles d\u2019une sagesse mod\u00e9r\u00e9e, mais plut\u00f4t en maintenant \u00e0 leur point extr\u00eame de tension les deux attitudes simultan\u00e9es que ne cesse d\u2019appeler ce monde fascinant et invivable o\u00f9 nous sommes\u00a0: l\u2019\u00e9blouissement et la fureur (881).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9 donc, une litt\u00e9rature anim\u00e9e par un <em>sentiment du non<\/em>, \u00e9rigeant ses propres murs d\u2019indiff\u00e9rence et de d\u00e9go\u00fbt face \u00e0 un monde qui ne l\u2019int\u00e9resse pas; de l\u2019autre, une litt\u00e9rature anim\u00e9e par un <em>sentiment du oui<\/em>, caract\u00e9ris\u00e9e par sa tendance \u00e0 vouloir ne faire qu\u2019un avec un monde qu\u2019il n\u2019a de cesse d\u2019exulter. Entre les deux, selon Julien Gracq, cette litt\u00e9rature de synth\u00e8se \u2013 litt\u00e9rature id\u00e9ale, qui en serait une de r\u00e9volte n\u00e9cessaire mais impossible, paradoxale en ce qu\u2019elle serait \u00ab\u00a0s\u00e9paration constante et aussi constante r\u00e9int\u00e9gration\u00a0\u00bb. Cette litt\u00e9rature de synth\u00e8se fait \u00e9trangement \u00e9cho, dans la critique litt\u00e9raire, aux traces de la po\u00e9tique de l\u2019internat telle que je la d\u00e9crivais dans mes recherches sur <em>Le Rivage des Syrtes <\/em>et l\u2019\u0153uvre narrative \u2013 et dont la transgression constituait \u00e0 la fois le moteur et le frein, la possibilit\u00e9 et l\u2019impossibilit\u00e9 de l\u2019acte de raconter. Ainsi, dans la critique, on voit combien les murs \u2013 qu\u2019on \u00e9rige, qu\u2019on abat ou contre lesquels on appuie sa r\u00e9volte impuissante \u2013 cr\u00e9ent, pour Gracq, les communaut\u00e9s d\u2019\u00e9criture dans lesquelles on s\u2019inscrit et auxquelles on s\u2019oppose.<\/p>\n<p>Les murs de l\u2019internat, s\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 l\u2019objet d\u2019une angoisse, d\u2019une haine et d\u2019un malheur certains pour l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais, ont gard\u00e9 sur lui une prise bien \u00e9trange. Ils sont devenus non seulement la m\u00e9diation n\u00e9cessaire et insurmontable propre \u00e0 la mise en fiction de son \u0153uvre narrative\u00a0: nous voyons ici combien, avec \u00ab\u00a0Pourquoi la litt\u00e9rature respire mal\u00a0\u00bb, la po\u00e9tique de l\u2019internat contamine \u00e9galement la mani\u00e8re dont Gracq con\u00e7oit la litt\u00e9rature et ses fins \u2013 sa <em>respiration<\/em>, pour reprendre son expression. Les \u0153uvres de pr\u00e9dilection, de Racine \u00e0 Lautr\u00e9amont, poss\u00e8dent peut-\u00eatre \u00ab\u00a0objectivement\u00a0\u00bb bien peu en commun. Cependant, tout comme c\u2019est le cas dans <em>Le Rivage des Syrtes<\/em> et dans les autres \u00e9crits narratifs, elles semblent porter en elle, d\u2019une mani\u00e8re tr\u00e8s singuli\u00e8re, le lourd h\u00e9ritage des \u00ab\u00a0m\u00e9thodes de claustration absurdes\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0dressage\u00a0\u00bb de l\u2019internat (897). Cette fa\u00e7on de concevoir le fait litt\u00e9raire constitue sans doute une mani\u00e8re personnelle de dire, de raconter, de \u00ab\u00a0porter t\u00e9moignage dans un cri avant qu\u2019il ne soit trop tard\u00a0\u00bb (897). Mais une mani\u00e8re qui, bien paradoxalement, crie \u2013 tant dans la fiction que dans la critique \u2013 toute l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9volte aux murs de l\u2019internat, qu\u2019ils soient r\u00e9els ou m\u00e9taphoriques.<\/p>\n<h2>BIBLIOGRAPHIE<\/h2>\n<p>BORDELEAU-PITRE, \u00c9mile. 2016. \u00ab\u00a0\u00c9crire <em>contre<\/em> les murs. Po\u00e9tique de l\u2019internat dans <em>Le Rivage des Syrtes<\/em> de Julien Gracq\u00a0\u00bb, m\u00e9moire de ma\u00eetrise. Montr\u00e9al\u00a0: UQAM, 113 f.<\/p>\n<p>CHAMBER, Ross. 1968. \u00ab\u00a0La perspective du balcon\u00a0: Julien Gracq et l\u2019exp\u00e9rience du th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb. <em>Australian Journal of French Studies<\/em>, Melbourne, vol. V, p.\u00a0104-120.\u00a0<\/p>\n<p>GRACQ, Julien. 2002. <em>Entretiens<\/em>. Paris\u00a0: Jos\u00e9 Corti, 313 p.<\/p>\n<p>_____. 1989. <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>. 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Paris\u00a0: Perrin, coll. \u00ab\u00a0Tempus\u00a0\u00bb, 777 p.<\/p>\n<p>MICHON, Pierre. 2007. \u00ab\u00a0Une litt\u00e9rature de l\u2019attente\u00a0\u00bb, propos recueillis par Pierre-Marc de Biasi. <em>Le Magazine litt\u00e9raire<\/em>, no\u00a0465, Paris, p.\u00a034-38.<\/p>\n<p>MURAT, Michel. 2004. <em>L\u2019enchanteur r\u00e9ticent. Essai sur Julien Gracq<\/em>. Paris\u00a0: Jos\u00e9 Corti, coll. \u00ab\u00a0Les Essais\u00a0\u00bb, 2004, 352 p.<\/p>\n<p>VOUILLOUX, Bernard. 1989. <em>De la peinture au texte. L\u2019image dans l\u2019\u0153uvre de Julien Gracq<\/em>. Gen\u00e8ve\u00a0: Droz, 1989, 349 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_fja5ss5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_fja5ss5\">[1]<\/a> L\u2019utilisation des italiques \u00e9tant tr\u00e8s courante chez l\u2019\u00e9crivain Julien Gracq, je ne m\u2019en servirai pas pour souligner au sein des citations, afin d\u2019\u00e9viter toute confusion. Tous les italiques, lorsqu\u2019ils se pr\u00e9sentent entre guillemets, sont donc attribuables aux auteurs des citations concern\u00e9es.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bordeleau-Pitre, \u00c9mile. 2016. \u00ab\u00a0\u00c9crire contre les murs\u00a0: le paradoxe de la communaut\u00e9 d\u2019\u00e9criture de Julien Gracq\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire avec\u00a0\u00bb, n\u00b023, En\u00a0ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/bordeleau-23&gt;<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordeleau-pitre_23.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bordeleau-pitre_23.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-7d8dc861-6c93-4dbc-bcdb-2ab9cb63ecb6\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordeleau-pitre_23.pdf\">bordeleau-pitre_23<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordeleau-pitre_23.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-7d8dc861-6c93-4dbc-bcdb-2ab9cb63ecb6\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire avec\u00a0\u00bb, n\u00b023 Les \u00ab\u00a0pr\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment la fa\u00e7on singuli\u00e8re qu\u2019on a de les pr\u00e9senter, pourraient-elles \u00eatre attribuables \u00e0 une exp\u00e9rience sp\u00e9cifique? 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