{"id":5608,"date":"2024-06-13T19:48:28","date_gmt":"2024-06-13T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/fernando-pessoa-les-heteronymes-comme-traitement-du-corps\/"},"modified":"2024-09-04T15:16:25","modified_gmt":"2024-09-04T15:16:25","slug":"fernando-pessoa-les-heteronymes-comme-traitement-du-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5608","title":{"rendered":"Fernando Pessoa : les h\u00e9t\u00e9ronymes comme traitement du corps"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6895\">Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026<\/a><\/h5>\n<p>Le po\u00e8te portugais Fernando Pessoa (1888-1935) reste c\u00e9l\u00e8bre aujourd\u2019hui autant pour la magnifique \u0153uvre po\u00e9tique qu\u2019il a livr\u00e9e au monde que pour l\u2019invention du dispositif de cr\u00e9ation extraordinaire qu\u2019il a produit\u00a0: les h\u00e9t\u00e9ronymes. N\u00e9ologisme de son cru, le terme \u00ab\u00a0h\u00e9t\u00e9ronyme\u00a0\u00bb d\u00e9signe bien plus que de simples pseudonymes. V\u00e9ritables po\u00e8tes \u00e0 part enti\u00e8re, ses avatars litt\u00e9raires poss\u00e8dent un style litt\u00e9raire, une philosophie, une allure qui leur sont propres. Ils ont une biographie, un nom et peuvent discuter entre eux. Ils sont comme des personnages qui se mettraient eux-m\u00eames \u00e0 \u00e9crire et qui, par le texte, prennent corps\u00a0: \u00ab\u00a0Ce sont des cr\u00e9atures cr\u00e9atrices, ce sont des po\u00e8tes\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire des cr\u00e9atures de fiction qui, \u00e0 leur tour, produisent la fiction de la litt\u00e9rature.\u00a0\u00bb (Tabucchi, 1998, 29) Du vivant du po\u00e8te, quatre principaux h\u00e9t\u00e9ronymes seront connus\u00a0: Alberto Cairo, Ricardo Reis, Alvaro de Campos et, un peu \u00e0 part, Bernardo Soares, qualifi\u00e9 par Pessoa lui-m\u00eame de semi-h\u00e9t\u00e9ronyme. Il consid\u00e9rait en effet ce dernier comme \u00e9tant plus proche de sa propre personnalit\u00e9, et soulignait que Bernardo Soares, c\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0[lui], moins le raisonnement et l\u2019affectivit\u00e9\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Blanco, 1986, 305). Cependant, apr\u00e8s la mort du po\u00e8te, ce sont des centaines d\u2019h\u00e9t\u00e9ronymes qui seront d\u00e9couverts, peuplant par de multiples feuillets po\u00e9tiques une malle devenue mythique. Cette \u00ab\u00a0malle pleine de gens\u00a0\u00bb (Tabbucchi, 1990) r\u00e9v\u00e9la au monde litt\u00e9raire l\u2019ampleur inattendue de ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui semblait traverser le po\u00e8te bien au-del\u00e0 de ce qui serait une simple volont\u00e9 cr\u00e9atrice. Comme il l\u2019\u00e9crit dans sa c\u00e9l\u00e8bre lettre \u00e0 Aldolpho Casais Monteiro, les h\u00e9t\u00e9ronymes s\u2019imposaient \u00e0 lui\u00a0: \u00ab\u00a0[J]e veux dire qu\u2019ils ne se manifestent pas dans ma vie pratique, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur et en contact avec d\u2019autres,\u00a0ils explosent en moi et je les vis en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec moi-m\u00eame.\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Blanco, 1986, 300) Le semi-h\u00e9t\u00e9ronyme Soares \u00e9crira quant \u00e0 lui\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis la sc\u00e8ne vivante o\u00f9 passent divers acteurs, jouant diverses pi\u00e8ces.\u00a0\u00bb (Pessoa, 1999, 302) De fait, le ph\u00e9nom\u00e8ne h\u00e9t\u00e9ronymique n\u2019est pas un simple artifice litt\u00e9raire. Les h\u00e9t\u00e9ronymes se \u00ab\u00a0manifestent\u00a0\u00bb \u00e0 Pessoa au-del\u00e0 d\u2019une volont\u00e9 cr\u00e9ative, ils explosent en lui, au point que Pessoa n\u2019est plus qu\u2019une sc\u00e8ne o\u00f9 les h\u00e9t\u00e9ronymes passent. Cependant, s\u2019ils s\u2019imposent \u00e0 lui, ils lui sont aussi n\u00e9cessaires\u00a0pour \u00e9crire, voire pour vivre<a id=\"footnoteref1_t1abepu\" class=\"see-footnote\" title=\"Dans la lettre pr\u00e9c\u00e9demment cit\u00e9e, Pessoa d\u00e9crit ainsi le jour o\u00f9 est \u00ab\u00a0apparu\u00a0\u00bb dans sa vie son premier h\u00e9t\u00e9ronyme\u00a0: \u00ab\u00a0Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en conna\u00eetre d\u2019autres comme celui-l\u00e0. \u00bb (cit\u00e9 dans Blanco, 1986, 302) Apr\u00e8s ce jour, Pessoa n\u2019\u00e9crira plus que sous la forme h\u00e9t\u00e9ronymique. Lorsqu\u2019il \u00e9crit \u00e0 titre de Pessoa lui-m\u00eame, il se d\u00e9finit d\u00e8s lors comme \u00ab\u00a0orthonyme\u00a0\u00bb, en tant que le po\u00e8te Pessoa n\u2019existe plus qu\u2019aux c\u00f4t\u00e9s des h\u00e9t\u00e9ronymes. \" href=\"#footnote1_t1abepu\">[1]<\/a>. Nous proposons d\u2019explorer en quoi cette invention extraordinaire, support de la cr\u00e9ation, peut \u00e9galement s\u2019envisager comme un traitement du corps par l\u2019artiste. En effet, comment ne pas remarquer que ce qui manque \u00e0 ces h\u00e9t\u00e9ronymes pour exister, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment un corps de chair? Un corps de chair remplac\u00e9 par un corps de textes, pourrions-nous dire, bien que ce premier soit sans cesse interrog\u00e9 \u00e0 travers les th\u00e9matiques des po\u00e8mes. En effet, tout au long de l\u2019\u0153uvre se d\u00e9ploie un questionnement du corps dans sa dimension \u00e9nigmatique, myst\u00e9rieuse, voire radicalement \u00e9trang\u00e8re. Les h\u00e9t\u00e9ronymes, \u00eatres hors-corps, peuvent alors \u00eatre envisag\u00e9s comme une mani\u00e8re de traiter de ce \u00ab\u00a0trop de corps\u00a0\u00bb qui se dessine au sein de l\u2019\u0153uvre. Une dialectique entre l\u2019absence et l\u2019omnipr\u00e9sence du corps \u00e9mane alors de ce travail. C\u2019est par l\u2019\u00e9criture m\u00eame qu\u2019une existence hors-corps se constitue et se fait traitement du corps dans sa dimension organique, p\u00e9rissable.<\/p>\n<h2>Sous le voile de la beaut\u00e9, l\u2019horreur d\u2019un corps de chair<\/h2>\n<p>\u00c0 lire les diff\u00e9rents h\u00e9t\u00e9ronymes de Pessoa ou Pessoa lui-m\u00eame, une question s\u2019impose\u00a0: le corps-po\u00e8me ne vient-il pas traiter le corps de chair, que l\u2019on devine probl\u00e9matique? Car la th\u00e9matique du corps, dans sa dimension organique, s\u2019infiltre partout dans le texte sous forme d\u2019interrogations constantes, d\u00e9multipli\u00e9es dans diff\u00e9rents styles mais laissant toujours entrevoir un \u00ab\u00a0en trop\u00a0\u00bb de la dimension charnelle, qui r\u00e9v\u00e8le alors l\u2019insuffisance de la beaut\u00e9 \u00e0 couvrir l\u2019\u00e9nigme du corps, laissant place \u00e0 l\u2019horreur de la chair. Dans la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre <em>Faust<\/em>, le personnage principal s\u2019effraie\u00a0: \u00ab\u00a0Un corps humain! \/ Moi, parfois, contemplant mon propre corps, \/ Je tremblais de terreur en le voyant \/ Si charnel dans sa r\u00e9alit\u00e9. \/ Incarnation du myst\u00e8re, si proche.\u00a0\u00bb (Pessoa, 1990, 180) La contemplation du corps suscite la terreur d\u2019un myst\u00e8re permanent du fait de cette r\u00e9alit\u00e9 charnelle. Le reflet laisse place \u00e0 une \u00e9nigme douloureuse\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019inventeur du miroir a empoisonn\u00e9 l\u2019\u00e2me humaine\u00a0\u00bb (Pessoa, 1999, 441), \u00e9crit Soares. Et le myst\u00e8re appara\u00eet plus grand encore, voire plus inqui\u00e9tant, lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019amour. La volupt\u00e9 se fait d\u00e9vorante et le corps \u00e9rotique est tout entier raval\u00e9 par sa dimension p\u00e9rissable\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nous autres, nous ne pouvons aimer, mon petit. L\u2019amour est la plus charnelle des illusions. \u00c9coute\u00a0: aimer, c\u2019est poss\u00e9der. Et que poss\u00e8de-t-on quand on aime? Un corps? Pour le poss\u00e9der, il faudrait s\u2019approprier sa mati\u00e8re, le manger, l\u2019inclure en nous\u2026 Et cette impossibilit\u00e9 m\u00eame serait temporaire, parce que notre corps passe et se transforme [\u2026] et parce que, une fois poss\u00e9d\u00e9 ce corps que nous aimons, il deviendrait nous-m\u00eames, il cesserait d\u2019\u00eatre un autre, et que l\u2019amour, avec la disparition de l\u2019autre-\u00e9tant, dispara\u00eet \u00e0 son tour [\u2026] La possession la plus f\u00e9roce, la plus dominatrice, que poss\u00e8de-t-elle d\u2019un corps? Ni ce corps, ni son \u00e2me, ni m\u00eame sa beaut\u00e9. La possession d\u2019un corps gracieux ne peut \u00e9treindre la beaut\u00e9, elle n\u2019\u00e9treint qu\u2019une chair cellulaire et grasse; le baiser ne touche pas la beaut\u00e9 d\u2019une bouche mais la chair humide de l\u00e8vres aux muqueuses p\u00e9rissables. (Pessoa, 1999, 351-352)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sous le voile de la beaut\u00e9 d\u2019un corps \u00e9rotis\u00e9, Soares d\u00e9nonce ce qui en serait la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: il n\u2019y a de chair que cellulaire, grasse et muqueuse. N\u00e9anmoins, aucune possession n\u2019est possible en dehors de cette chair, et d\u00e8s lors on entend le souhait de Faust face \u00e0 cette Maria aupr\u00e8s de laquelle il tente d\u2019apprendre \u00e0 aimer\u00a0: \u00ab\u00a0Entre ton corps et le d\u00e9sir que j\u2019ai de lui \/ Se trouve l\u2019ab\u00eeme de ta conscience; \/ Si je pouvais t\u2019aimer sans que tu aies \u00e0 exister \/ Et te poss\u00e9der sans que tu aies \u00e0 \u00eatre l\u00e0.\u00a0\u00bb (Pessoa, 1990,181) Faust r\u00eave d\u2019un amour qui se dispense de la pr\u00e9sence d\u2019un corps. Un amour qui ne se soumet pas \u00e0 cette chair p\u00e9rissable, \u00e0 cette terreur sous le reflet. Le po\u00e8te vient finalement interroger les rapports de la beaut\u00e9 \u00e0 l\u2019horreur\u00a0: sous le voile de l\u2019image \u00e9rotis\u00e9e, il n\u2019y a qu\u2019un corps de chair qui g\u00eet. Dans une d\u00e9clinaison po\u00e9tique, ne vient-il pas asseoir la proposition du psychanalyste Jacques Lacan\u00a0: \u00ab\u00a0La fonction de la beaut\u00e9\u00a0: barri\u00e8re extr\u00eame \u00e0 interdire l\u2019horreur fondamentale\u00a0\u00bb (Lacan, 1966, 776)? La beaut\u00e9 serait donc la derni\u00e8re barri\u00e8re avant l\u2019horreur, et lorsqu\u2019elle c\u00e8de dans sa prose ou dans ses vers, la terreur \u00e9clate. Cette th\u00e8se lacanienne, \u00e9labor\u00e9e en plusieurs moments de son enseignement, souligne que la fonction du beau est de voiler la \u00ab\u00a0Chose\u00a0\u00bb (Lacan, 1966, 401), horreur fondamentale en tant qu\u2019elle vient notamment nommer l\u2019irrepr\u00e9sentable de la mort<a id=\"footnoteref2_r65w0z1\" class=\"see-footnote\" title=\"Lacan pr\u00e9l\u00e8ve le terme \u00ab\u00a0Das Ding\u00a0\u00bb dans deux textes de Freud pour le red\u00e9finir, notamment dans son s\u00e9minaire L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse. La Chose est \u00e0 la fois le plus intime et le plus \u00e9tranger en chaque sujet. C\u2019est ce qui est irrepr\u00e9sentable, qui exc\u00e8de le symbolique, mais qui est \u00e9lev\u00e9 par le sujet au rang de \u00ab\u00a0souverain Bien\u00a0\u00bb. Le sujet vise \u00e0 ne faire qu\u2019un avec la Chose alors m\u00eame que cela l\u2019an\u00e9antirait. La mort est ainsi une des modalit\u00e9s de la Chose, telle que Lacan la d\u00e9finit. Cf. Jacques Lacan. 1986. Le s\u00e9minaire, livre VII : L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse. Paris : Seuil, p. 55-86. \" href=\"#footnote2_r65w0z1\">[2]<\/a>. Cette horreur de la mort est pr\u00e9sente chez Pessoa en chaque avancement de l\u2019\u00eatre, \u00e0 chaque page, \u00e0 chaque pas. Chez le po\u00e8te, le beau s\u2019\u00e9corne et le po\u00e8me vient faire d\u00e9voilement jusqu\u2019\u00e0 la monstration du corps. Or Lacan connecte justement la fonction du beau \u00e0 la mort et \u00e0 l\u2019\u00eatre p\u00e9rissable. \u00c0 l\u2019occasion d\u2019un commentaire du <em>Banquet<\/em> de Platon \u2013 et notamment du discours de Diotime \u2013, il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tout le discours de Diotime articule proprement cette fonction de la Beaut\u00e9 comme \u00e9tant d\u2019abord \u2013 c\u2019est proprement ainsi qu\u2019elle l\u2019introduit \u2013 une illusion, un mirage fondamental par quoi l\u2019\u00eatre p\u00e9rissable, fragile, est soutenu dans sa qu\u00eate de cette p\u00e9rennit\u00e9 qui est son aspiration essentielle. (Lacan, 2001,120)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La beaut\u00e9 n\u2019est pas un qualificatif, mais elle supporte une fonction\u00a0: celle de mirage. C\u2019est une illusion sans laquelle l\u2019aspiration essentielle \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019\u00eatre chute. Ce mirage du beau rappelle la notion philosophique de \u00ab\u00a0voile de M\u00e2y\u00e2\u00a0\u00bb, voile des illusions qui couvre et d\u00e9couvre la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00eatre, que Lacan connecte tr\u00e8s nettement \u00e0 la pulsion de mort active en chacun\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il faut bien que quelque truc de la vie fasse croire aux sujets, si l\u2019on peut dire, que c\u2019est bien pour leur plaisir qu\u2019ils sont l\u00e0. On en revient \u00e0 la plus grande banalit\u00e9 philosophique, \u00e0 savoir le voile de Ma\u00efa qui nous conserverait en vie gr\u00e2ce au fait qu\u2019il nous leurre. (Lacan,\u00a01998,\u00a0244)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il faut du leurre, mirage du beau ou voile de M\u00e2y\u00e2, pour permettre au sujet de rester en vie en n\u2019\u00e9tant pas sans cesse confront\u00e9 \u00e0 sa propre mort. Or chez Pessoa, ce mirage du beau ne semble pas op\u00e9rant, le laissant sous l\u2019emprise d\u2019une lucidit\u00e9 sur la corruption constante des corps. Proses et po\u00e8mes se font porteurs d\u2019une douleur fondamentale, celle d\u2019un \u00eatre qui se sait destin\u00e9 \u00e0 la mort et voit en toute chose le p\u00e9rissable. Il y a chez lui une douleur d\u2019exister qui \u00ab\u00a0nourrit l\u2019\u0153uvre enti\u00e8re\u00a0\u00bb, voire qui en est \u00ab\u00a0l\u2019Exp\u00e9rience premi\u00e8re\u00a0\u00bb (Soler, 2001, 137). Chez le po\u00e8te, en effet, la qu\u00eate d\u2019une p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019\u00eatre se voit tout enti\u00e8re aspir\u00e9e par cette mort pr\u00e9sente au c\u0153ur de toute chose, en tout \u00eatre \u2013 \u00ab\u00a0cadavre ajourn\u00e9 qui procr\u00e9e\u00a0\u00bb (Pessoa, 1994, 128) \u2013, et vient se lier \u00e0 une d\u00e9r\u00e9liction<a id=\"footnoteref3_dcxykwj\" class=\"see-footnote\" title=\"En religion, le terme \u00ab\u00a0d\u00e9r\u00e9liction\u00a0\u00bb renvoie \u00e0 une situation o\u00f9 une cr\u00e9ature est abandonn\u00e9e par Dieu. Chez Heidegger, le terme \u00ab\u00a0geworfenheit\u00a0\u00bb est souvent traduit en fran\u00e7ais par \u00ab\u00a0d\u00e9r\u00e9liction\u00a0\u00bb. Selon certains auteurs, il serait plus juste de le traduire par \u00ab\u00a0\u00eatre-jet\u00e9\u00a0\u00bb. Florence Nicolas explicite ainsi cette notion : \u00ab\u00a0Dans \u00catre et temps, Heidegger montre que le Dasein comme \u00eatre-au-monde est toujours d\u00e9j\u00e0 jet\u00e9 en son l\u00e0, que lui d\u00e9couvre la disposition affective; livr\u00e9 \u00e0 sa propre responsabilit\u00e9 qu\u2019il peut ou non assumer, il a \u00e0 \u00eatre.\u00a0\u00bb (2013, 452) Le Dasein est toujours d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, en avant de lui-m\u00eame, livr\u00e9 \u00e0 sa propre responsabilit\u00e9 : en cela, il est \u00ab\u00a0abandonn\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 lui-m\u00eame. Cet \u00eatre-jet\u00e9 au monde ouvre \u00e0 la dimension du possible, jusqu\u2019\u00e0 la dispersion si l\u2019\u00eatre-jet\u00e9 fuit la dimension de sa finitude : \u00ab\u00a0Sans cesse aux prises avec les possibilit\u00e9s de son \u00eatre au risque de mal les saisir et de s\u2019y disperser, le Dasein, lorsqu\u2019il c\u00e8de par exemple \u00e0 l\u2019instabilit\u00e9 typique de la curiosit\u00e9, s\u2019\u00e9gare dans un fouillis de possibilit\u00e9s enchev\u00eatr\u00e9es au hasard et se trouve entra\u00een\u00e9 dans un tourbillon montrant l\u2019agitation caract\u00e9ristique de l\u2019\u00eatre-jet\u00e9 lorsqu\u2019il d\u00e9vale la pente et cherche \u00e0 fuir sa finitude en cultivant l\u2019illusion de pouvoir tout atteindre.\u00a0\u00bb (452) Chez Pessoa, il y a une conscience aig\u00fce de la finitude de toute chose, mais paradoxalement l\u2019ouverture \u00e0 tous les possibles n\u2019en reste pas moins sans cesse projet\u00e9e. \" href=\"#footnote3_dcxykwj\">[3]<\/a> fondamentale dans l\u2019\u0153uvre. Chaque chose est per\u00e7ue comme \u00e9tant abandonn\u00e9e de toute causalit\u00e9, jet\u00e9e dans le monde sans raison, pouvant toujours \u00eatre autre \u00e0 elle-m\u00eame, et cela se trouve \u00e9lev\u00e9 au rang d\u2019un cri sans r\u00e9solution\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi y a-t-il? Pourquoi y a-t-il ce qu\u2019il y a? \/ Pourquoi y a-t-il un monde et pourquoi est-il ce qu\u2019il est? \/ Pourquoi y a-t-il, ici, douleur, diff\u00e9rence et conscience?\u00a0\u00bb (Pessoa, 1990, 162) C\u2019est la douleur d\u2019un \u00eatre se sachant aller vers la mort qui se pr\u00e9sente; \u00ab\u00a0Je gis ma vie\u00a0\u00bb, \u00e9crit Soares en \u00e9pigraphe du <em>Livre de l\u2019intranquillit\u00e9<\/em>. Ajoutons alors que Lacan, poursuivant le commentaire du <em>Banquet<\/em>, met en connexion ce \u00ab\u00a0mirage du beau\u00a0\u00bb, cette corruption qu\u2019op\u00e8re le temps sur le corps et, enfin, ce qui serait une reconnaissance de soi-m\u00eame. Cela offre une articulation possible entre l\u2019horreur d\u2019un corps p\u00e9rissable et l\u2019invention h\u00e9t\u00e9ronymique chez Pessoa\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Diotime] introduit comme \u00e9tant du m\u00eame ordre cette constance o\u00f9 le sujet se reconna\u00eet, dans sa vie, dans sa courte vie d\u2019individu, toujours le m\u00eame, malgr\u00e9 \u2013 elle en souligne la remarque \u2013 le fait qu\u2019il n\u2019y ait pas un point ni un d\u00e9tail de sa r\u00e9alit\u00e9 charnelle, de ses cheveux jusqu\u2019\u00e0 ses os, qui ne soit le lieu d\u2019un perp\u00e9tuel mouvement. \u00ab\u00a0Rien n\u2019est jamais le m\u00eame, tout s\u2019\u00e9coule, tout se change\u00a0\u00bb \u2013 le discours d\u2019H\u00e9raclite n\u2019est pas loin \u2013 \u00ab\u00a0rien n\u2019est jamais le m\u00eame\u00a0\u00bb et pourtant quelque chose se reconna\u00eet, s\u2019affirme, se dit \u00eatre toujours soi-m\u00eame. (Lacan, 2001,120)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le mirage de la beaut\u00e9 est du m\u00eame ordre que cette constance par laquelle le sujet se reconna\u00eet comme toujours lui-m\u00eame, malgr\u00e9 le changement perp\u00e9tuel que le temps impose au corps. Or, le processus cr\u00e9ateur h\u00e9t\u00e9ronymique ne vient-il pas se loger dans les voies d\u2019une sensation dont l\u2019appartenance n\u2019est pas reconnue? Il y a une non-inscription d\u2019une sensation qui ne se poss\u00e8de jamais suffisamment pour s\u2019attribuer, et que l\u2019h\u00e9t\u00e9ronyme viendrait traiter\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne poss\u00e8de pas mon propre corps\u00a0: comment gr\u00e2ce \u00e0 lui pourrais-je poss\u00e9der? je ne poss\u00e8de pas mon \u00e2me\u00a0: comment pourrais-je poss\u00e9der gr\u00e2ce \u00e0 elle? je ne comprends pas mon propre esprit\u00a0: comment pourrais-je gr\u00e2ce \u00e0 lui comprendre?<\/p>\n<p>Nos sensations passent\u00a0: nous ne pouvons donc pas les poss\u00e9der. Et moins encore ce qu\u2019elles nous d\u00e9signent. Peut-on poss\u00e9der le fleuve qui coule, et \u00e0 qui donc appartient le vent qui passe?<\/p>\n<p>Nous ne poss\u00e9dons ni un corps, ni une v\u00e9rit\u00e9 \u2013 pas m\u00eame une illusion. Nous sommes des fant\u00f4mes de mensonges, des ombres d\u2019illusions, et ma vie est aussi vaine au dehors qu\u2019au dedans.<\/p>\n<p>Qui donc conna\u00eet les fronti\u00e8res de son \u00e2me au point de pouvoir dire\u00a0: je suis moi-m\u00eame?<\/p>\n<p>Mais je sais que ce que j\u2019\u00e9prouve c\u2019est moi qui l\u2019\u00e9prouve.<\/p>\n<p>Quand un autre poss\u00e8de ce corps, poss\u00e8de-t-il dans ce corps la m\u00eame chose que moi? Non. Il en poss\u00e8de une sensation autre. (Pessoa, 1999, 353)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cet extrait, Pessoa vient poser en antinomie corps et possession. Les sensations qui traversent le corps passent mais ne restent pas, comment alors pourrait-on les poss\u00e9der? Ici, le corps est lieu de la sensation qui ne s\u2019inscrit pas et, d\u00e8s lors, il devient fantomatique. Un point de bascule op\u00e8re sans cesse entre ce qui alourdit le corps de sa dimension organique et ce qui s\u2019absente sans arr\u00eat de la sc\u00e8ne du corps. Il est \u00e0 noter cependant que de cette sensation qui ne s\u2019attribue pas, ne s\u2019inscrit pas, Pessoa a fait tout un art, puisqu\u2019il l\u2019a mise au centre d\u2019un mouvement litt\u00e9raire qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9\u00a0: le sensationnisme<a id=\"footnoteref4_c7iy8to\" class=\"see-footnote\" title=\"En portugais\u00a0:\u00a0sensacionismo. Pessoa fonde le sensationnisme, en tant qu\u2019\u00e9cole litt\u00e9raire, avec la complicit\u00e9 de son ami S\u00e1-Carneiro. Paula Cristina Costa, professeure-adjointe agr\u00e9g\u00e9e en \u00e9tudes portugaises \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Nova de Lisboa, d\u00e9crit ainsi le sensacionismo\u00a0: \u00ab\u00a0Le sensationnisme a \u00e9t\u00e9 le dernier -ismo cr\u00e9\u00e9 par Pessoa, avec la complicit\u00e9, une fois de plus, de son compagnon de route [en fran\u00e7ais dans le texte] S\u00e1-Carneiro, dans la m\u00eame logique que ce qu\u2019il avait fait ant\u00e9rieurement avec d\u2019autres -isme tels que le paulisme et l\u2019intersectionnisme. Pessoa \u00e9tait tr\u00e8s enthousiaste par sa th\u00e9orisation et sa pratique, car il lui semblait qu\u2019elle \u00e9tait une heureuse hypoth\u00e8se de conciliation des contraires, l\u2019aidant \u00e0 construire un courant litt\u00e9raire \u00e0 la fois nationaliste, cosmopolite et n\u00e9o-symboliste, et pouvant accueillir l\u2019ensemble des courants en -isme de l\u2019avant-garde.\u00a0\u00bb (Costa, 2013, 786\u00a0; nous traduisons) Si le terme \u00ab\u00a0sensationnisme\u00a0\u00bb existe d\u00e9j\u00e0, notamment dans le domaine de la philosophie, Pessoa se dit cr\u00e9ateur du sensationnisme en tant que mouvement litt\u00e9raire. Il lui donne, en tant que tel, une d\u00e9finition propre et entend le faire valoir ainsi dans la soci\u00e9t\u00e9 portugaise. \" href=\"#footnote4_c7iy8to\">[4]<\/a>.<\/p>\n<h2>Le sensationnisme\u00a0: faire passer le vivant \u00e0 l\u2019\u00e9crit<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Rien ne me retient, \u00e0 rien je ne m\u2019attache, \u00e0 rien je n\u2019appartiens. \/ Toutes les sensations me saisissent et aucune ne reste.\u00a0\u00bb (Pessoa, 2001,102) Pessoa fonde le sensationnisme \u2013 non sans une certaine ironie par rapport \u00e0 tous les mouvements en <em>-isme<\/em> naissants \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2013 dans la vis\u00e9e d\u2019\u00e9lever la sensation au rang d\u2019origine de tout rapport au monde, de toute cr\u00e9ation. Il le d\u00e9crit dans une lettre inachev\u00e9e, rest\u00e9e sans destinataire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>1. Dans la vie, la seule r\u00e9alit\u00e9 est la sensation. Dans l\u2019art, la seule r\u00e9alit\u00e9 est la conscience de ces sensations.<\/p>\n<p>2. [\u2026] D\u00e8s que cette sensation dispara\u00eet, tout cela n\u2019est plus pour lui, en tant qu\u2019artiste, que le corps que l\u2019\u00e2me des sensations rend visible \u00e0 cet il int\u00e9rieur, \u00e0 travers lequel il d\u00e9crit ses sensations.\u00a0<\/p>\n<p>3. L\u2019art, en somme, est l\u2019expression harmonieuse de la conscience que nous avons de nos sensations, autrement dit nos sensations doivent \u00eatre exprim\u00e9es de telle sorte qu\u2019elles cr\u00e9ent un objet qui deviendra pour les autres une sensation. (cit\u00e9 dans Blanco, 1986, 189)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le sensationnisme est d\u00e9peint ici comme une tentative de faire passer la sensation dans le texte et de faire du po\u00e8me un objet de transmission. Mais cela d\u00e9passe la simple expression des sensations par l\u2019art pour d\u00e9signer une v\u00e9ritable tentative, sans cesse renouvel\u00e9e, de mettre dans l\u2019\u00e9crit une part de vivant, d\u2019en faire un objet charnel, corporel, comme Pessoa le d\u00e9crit tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette m\u00eame lettre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il m\u2019arrive de soutenir qu\u2019un po\u00e8me \u2013 je dirais aussi bien un tableau ou une statue, mais je ne consid\u00e8re pas la peinture et la sculpture comme des arts, seulement comme des travaux artisanaux de qualit\u00e9 \u2013 est une personne, un \u00eatre humain vivant, qu\u2019il appartient, avec une pr\u00e9sence corporelle et une existence charnelle, \u00e0 un autre monde, o\u00f9 notre imagination le projette. (190)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pessoa vise \u00e0 faire du po\u00e8me un \u00eatre vivant, \u00e0 lui donner une existence charnelle. Et il est remarquable que, dans cet effort de faire du po\u00e8me un objet corporel, un d\u00e9passement du p\u00e9rissable s\u2019op\u00e8re. La sensation, en passant \u00e0 l\u2019\u00e9crit, s\u2019inscrit au-del\u00e0 de la mort dans une corpor\u00e9it\u00e9 qui lui est propre\u00a0: \u00ab\u00a0Demain tous ces mots en lesquels je t\u2019aime \/ Seront vivants, toi morte. \/ Corps, tu \u00e9tais en vie pour ne plus l\u2019\u00eatre \/ Si belle! Seuls demeurent ces vers.\u00a0\u00bb (Pessoa, 1989, 277) Le po\u00e8me est donc projet\u00e9 dans le monde comme mati\u00e8re vivante, et c\u2019est cela que Pessoa tente de formaliser par le sensationnisme, dont il esp\u00e8re faire un mouvement litt\u00e9raire qui impr\u00e8gne la soci\u00e9t\u00e9 portugaise. C\u2019est dans cet esprit que na\u00eet en 1915 <em>Orpheu<\/em>, revue litt\u00e9raire dont il sera le codirecteur avec son ami Mario de S\u00e1-Carneiro. En deux num\u00e9ros parus (et un troisi\u00e8me plus incertain<a id=\"footnoteref5_0ljsbju\" class=\"see-footnote\" title=\"En 2015, Ypsilon \u00e9diteur a r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en fran\u00e7ais les trois num\u00e9ros d\u2019Orpheu, dans un ouvrage en appendice duquel Patrick Quillier explique l\u2019histoire difficile du troisi\u00e8me num\u00e9ro de la revue dont la publication semblait sans cesse repouss\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Apr\u00e8s bien des tribulations, ce n\u2019est qu\u2019en 1984 que les \u00e9ditions Nova Renascen\u00e7a publient, sous la direction d\u2019Arnaldo Saraiva, un fac-simil\u00e9 des carnets d\u2019Alberto de Serpa, donnant ainsi \u00e0 conna\u00eetre un incomplet, et seulement probable, troisi\u00e8me num\u00e9ro d\u2019Orpheu.\u00a0\u00bb (Quiller, 2015, 269) \" href=\"#footnote5_0ljsbju\">[5]<\/a>), <em>Orpheu<\/em> bouscule le monde litt\u00e9raire portugais. Publiant des po\u00e8mes appartenant au symbolisme, mais \u00e9galement profond\u00e9ment orient\u00e9 vers le modernisme<a id=\"footnoteref6_f1fyw0j\" class=\"see-footnote\" title=\"Dans le m\u00eame appendice, Patrick Quillier propose une br\u00e8ve histoire de la revue qui reprend ces \u00e9l\u00e9ments. Il \u00e9crit : \u00ab\u00a0[L]e r\u00e9sultat en est que l\u2019ensemble des deux num\u00e9ros d\u2019Orpheu pr\u00e9sente des textes \u00e9crits par des sensibilit\u00e9s litt\u00e9raires tr\u00e8s distinctes, dont l\u2019autonomie et la singularit\u00e9 s\u2019expriment sans entraves, les unes plus proches d\u2019une continuation et th\u00e9matique et stylistique des derni\u00e8res manifestations du symbolisme et du post-symbolisme, les autres tr\u00e8s nettement orient\u00e9es vers un modernisme innovant apte \u00e0 d\u00e9passer, en les renouvelant de fond en comble, les th\u00e8mes et les tics d\u2019une \u00e9criture trop nettement marqu\u00e9e par l\u2019esprit symboliste.\u00a0\u00bb (265) \" href=\"#footnote6_f1fyw0j\">[6]<\/a>, <em>Orpheu<\/em> ne fait pas l\u2019unanimit\u00e9 aupr\u00e8s de la critique, pour le plus grand plaisir de Pessoa qui voit dans cette r\u00e9ception le triomphe du sensationnisme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Notre milieu journalistique et \u00ab\u00a0litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, habitu\u00e9 soit \u00e0 \u00eatre b\u00eatement \u00e9tranger, soit \u00e0 \u00eatre national au niveau le plus bas, a fait \u00e0 <em>Orpheu<\/em> le seul honneur que de telles \u00e2mes \u00e9taient en mesure de faire \u2013 leur aversion mollement spontan\u00e9e et \u00e9tonnamment sinc\u00e8re. C\u2019est ainsi que s\u2019est lanc\u00e9 le Sensationnisme, en tant que fait public [\u2026] D\u2019\u00e2me en \u00e2me, celles qui en \u00e9taient capables, le Sensationnisme s\u2019est transmis. Il est venu, on l\u2019a vu, il a vaincu. (2013, 228)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Transmettre le sensationnisme, tel est le v\u0153u pessoen, en tant qu\u2019il faut que la chose vivante vienne s\u2019incarner dans le texte et se re\u00e7oive comme telle par le lecteur. Pessoa a pu \u00e9crire qu\u2019il r\u00e9pugnait \u00e0 se faire publier (1999, 227) et il a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00eatre profond\u00e9ment seul, rejetant toutes conventions sociales car ne pouvant s\u2019y inscrire. Pourtant, avec le sensationnisme, il a eu le souci de faire passer dans le social cette part de vivant qu\u2019il tentait d\u2019introduire dans l\u2019\u0153uvre. Une part organique, charnelle, qu\u2019il voulait interne au po\u00e8me et qui, selon lui, \u00e9tait la seule raison d\u2019\u00eatre d\u2019une \u0153uvre, sa seule unicit\u00e9 possible. En effet, dans la critique d\u2019un ouvrage de Cabral do Nascimento, il \u00e9crit ceci\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Que M.\u00a0Cabral do Nascimento s\u2019efforce d\u2019avoir toujours pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019esprit sans m\u00eame y penser \u2013 qu\u2019une \u0153uvre d\u2019art, si \u00e9parse qu\u2019elle se pr\u00e9sente dans ses d\u00e9tails, doit toujours \u00eatre une chose une et organique [\u2026] Qu\u2019il comprenne cela jusqu\u2019\u00e0 l\u2019inconscience. Qu\u2019il le sente jusqu\u2019\u00e0 ne plus le sentir. Et lorsqu\u2019il aura senti et compris cela dans son corps m\u00eame, qu\u2019il n\u00e9glige tout le reste. (231-232)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sentir l\u2019\u0153uvre comme chose une et organique jusque dans son propre corps, tel est le \u00ab\u00a0conseil\u00a0\u00bb sensationniste donn\u00e9 par Pessoa \u00e0 Cabral do Nascimento. Quelle que soit la logique ou la non-logique de l\u2019\u0153uvre, quel que soit son \u00e9parpillement, l\u2019auteur peut tout se permettre s\u2019il sent son \u0153uvre comme une chose \u00ab\u00a0une et organique\u00a0\u00bb. Dans cet extrait, Pessoa explique bien que l\u2019unicit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre vient du corps et que, toute multiple que puisse \u00eatre une \u0153uvre, si elle est \u00ab\u00a0sentie\u00a0\u00bb organiquement, elle est \u00ab\u00a0une\u00a0\u00bb. De quoi \u00e9tonner, tant cette unicit\u00e9 ne va pas de soi chez celui qu\u2019on appellerait volontiers Pessoa-le-Multiple. Celui qui, par la voix d\u2019Alvaro de Campos, d\u00e9clame le v\u0153u de \u00ab\u00a0sentir tout de toutes les mani\u00e8res\u00a0\u00bb (Pessoa, 2001, 91), celui qui s\u2019est multipli\u00e9 pour cr\u00e9er vient ici faire de la part charnelle introduite dans l\u2019\u00e9criture la raison de l\u2019unicit\u00e9 de son \u0153uvre.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Sentir tout de toutes les mani\u00e8res, \/ Vivre tout de tous les c\u00f4t\u00e9s, \/ \u00catre la m\u00eame chose de toutes les fa\u00e7ons possibles en m\u00eame temps, \/ R\u00e9aliser en soi toute l\u2019humanit\u00e9 de tous les moments \/ En un seul moment diffus, profus, total et lointain [\u2026] \/\/ Je me suis multipli\u00e9 pour me sentir, \/ Pour me sentir, j\u2019ai eu besoin de tout sentir, \/ J\u2019ai d\u00e9bord\u00e9 je n\u2019ai fait que me r\u00e9pandre, \/ Je me suis d\u00e9nud\u00e9, je me suis donn\u00e9, \/ Et il y a dans chaque recoin de mon \u00e2me un autel \u00e0 un dieu diff\u00e9rent. (91-92)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La sensation ici assaillit le po\u00e8te jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9clatement, la d\u00e9multiplication \u00e0 l\u2019infini de son \u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb. Si le po\u00e8me doit \u00eatre charnel, si le vivant doit se transmettre \u00e0 l\u2019\u00e9crit, nous pouvons en d\u00e9duire que cela soutient une fonction subjective\u00a0: localiser par l\u2019\u00e9crit ce qui de son propre corps d\u00e9borde. Il semble en effet y avoir chez Pessoa un v\u00e9cu d\u2019\u00e9tranget\u00e9 radicale face aux sensations qui l\u2019assaillent, v\u00e9cu dont il fait une cr\u00e9ation extraordinaire. Si la sensation n\u2019est pas attribu\u00e9e d\u2019embl\u00e9e \u00e0 son propre corps, elle l\u2019est ensuite par l\u2019\u00e9criture, jusqu\u2019\u00e0 devenir un point de support \u00e0 la cr\u00e9ation\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je convertis automatiquement ce que je sens en une expression \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ce que j\u2019ai senti, en construisant dans l\u2019\u00e9motion une personne inexistante qui la sentirait vraiment et qui sentirait, d\u00e9riv\u00e9es de moi, d\u2019autres \u00e9motions que moi, celui qui n\u2019est que moi, j\u2019ai oubli\u00e9 de sentir. (cit\u00e9 dans Blanco, 1986, 279)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette sensation qui passe sur son corps comme si elle ne lui appartenait pas est attribu\u00e9e ici \u00e0 un autre qui, bien qu\u2019inexistant, peut pourtant supporter la sensation et la rendre consistante par l\u2019\u00e9criture. Pessoa cr\u00e9e ici un mode de cr\u00e9ation extraordinaire constituant des \u00eatres hors-corps par lesquels les sensations trouvent \u00e0 se loger et \u00e0 s\u2019inscrire dans et par l\u2019\u00e9crit.<\/p>\n<h2>L\u2019h\u00e9t\u00e9ronyme, modalit\u00e9 de disparition du corps<\/h2>\n<p>Nous percevons d\u00e8s lors qu\u2019une dialectique puisse \u00eatre envisag\u00e9e entre la tentative d\u2019un passage du vivant dans l\u2019\u00e9crit et l\u2019impossibilit\u00e9 de s\u2019inscrire dans le lien social du fait d\u2019une \u00ab\u00a0conscience aigu\u00eb\u00a0\u00bb du p\u00e9rissable en toute chose. Car Pessoa dit en effet ne pas pouvoir adh\u00e9rer \u00e0 cette\u00a0\u00ab\u00a0salade collective de l\u2019existence\u00a0\u00bb (1999, 42). Par ailleurs, puisque le \u00ab\u00a0sans cause\u00a0\u00bb est pr\u00e9sent en toute chose, tout lien social se r\u00e9v\u00e8le factice. Pessoa celui-ci comme le fait de \u00ab\u00a0fant\u00f4mes de mensonges\u00a0\u00bb, d\u2019\u00ab\u00a0ombres d\u2019illusions\u00a0\u00bb (353). Ce quelque chose auquel il n\u2019adh\u00e8re pas dans le lien social se trouve d\u2019ailleurs peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment dans la mise en pr\u00e9sence des corps que celui-ci impose\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je suis tout \u00e0 fait capable, en t\u00eate \u00e0 t\u00eate avec moi-m\u00eame, d\u2019imaginer d\u2019innombrables traits d\u2019esprit, de promptes r\u00e9parties \u00e0 des phrases que personne n\u2019a prononc\u00e9es, fulgurations d\u2019une sociabilit\u00e9 intelligente sans personne \u00e0 la ronde; mais tout cela s\u2019\u00e9vanouit d\u00e8s que je me trouve en pr\u00e9sence d\u2019une personne physique; je perds toute intelligence, je ne peux plus dire un mot, et en moins d\u2019une petite heure je tombe de sommeil. (78)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pessoa \u00e9crit ne plus pouvoir user de son intelligence, ne plus pouvoir jouer des mots lorsqu\u2019il est en pr\u00e9sence de personnes physiques. Il perd toute vivacit\u00e9, toute possibilit\u00e9 de pr\u00e9sence. Le po\u00e8te ne cessera de voir en toute chose sociale une pure facticit\u00e9 le plongeant dans la douleur d\u2019une non-croyance qui s\u2019impose \u00e0 lui. Trop lucide sur le jeu de semblant qu\u2019implique le lien social, il ne peut s\u2019y inscrire. Comme le commente Eduardo Louren\u00e7o,<\/p>\n<blockquote>\n<p>[c]hacun de nous, \u00e0 certains moments, ceux dont on dit qu\u2019ils sont des moments de v\u00e9rit\u00e9, a le pressentiment que la vraie r\u00e9alit\u00e9, celle du monde, celle des autres, surtout la n\u00f4tre, n\u2019est que pure fiction. Ce qui est pour le commun des mortels vertige passager, fut pour Pessoa un vertige de tous les instants dont ni Dieu, ni les hommes, ni m\u00eame les mots qu\u2019il cr\u00e9a comme des anges, ne pouvaient le d\u00e9livrer. (2011, 88)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce vertige de tous les instants et ce sentiment de fiction pr\u00e9sent en tout fait humain pr\u00e9sideront \u00e0 la r\u00e9ponse cr\u00e9atrice qu\u2019est le processus h\u00e9t\u00e9ronymique. Pessoa trouvera finalement la seule sinc\u00e9rit\u00e9 en ces \u00eatres hors-corps qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9s. Il pose fermement que ses h\u00e9t\u00e9ronymes ont autant de consistance, voire plus, que le fait social humain\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est toute une litt\u00e9rature que j\u2019ai cr\u00e9\u00e9e et v\u00e9cue, qui est sinc\u00e8re parce que sentie [\u2026] Ce que j\u2019appelle litt\u00e9rature insinc\u00e8re, ce n\u2019est pas celle d\u2019Alberto Cairo, de Ricardo Reis ou d\u2019Alvaro de Campos [\u2026] celle-ci est ressentie en la personne d\u2019un autre; elle est \u00e9crite dramatiquement, mais elle est sinc\u00e8re (et je donne \u00e0 ce mot un sens tr\u00e8s grave), comme est sinc\u00e8re ce que dit le Roi Lear, qui n\u2019est pas Shakespeare mais sa cr\u00e9ation. Je qualifie d\u2019insinc\u00e8res les choses faites pour \u00e9tonner, et aussi \u2013 notez bien ceci, c\u2019est important \u2013 qui ne reposent pas sur une id\u00e9e m\u00e9taphysique fondamentale, c\u2019est-\u00e0-dire celles o\u00f9 ne passe pas, ne serait-ce que comme un souffle, une notion de la gravit\u00e9 et du myst\u00e8re de la Vie. (cit\u00e9 par Blanco, 1986, 145)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La litt\u00e9rature sinc\u00e8re est celle qui est sentie, celle qui interroge le lecteur sur le myst\u00e8re de la vie, mais elle est aussi celle qui aura, tout entier, absorb\u00e9 Pessoa jusqu\u2019\u00e0 ce que se brouillent les limites entre lui et ses h\u00e9t\u00e9ronymes. La gravit\u00e9 que chacune de ces cr\u00e9atures-po\u00e8tes met au c\u0153ur de son \u00e9criture et les sensations par lesquelles celles-ci vivent finiront par perdre le po\u00e8te, en tant que le \u00ab\u00a0soi-m\u00eame\u00a0\u00bb se dissout sans cesse en une vie d\u2019\u00e9critures autres \u00e0 lui-m\u00eame. D\u00e8s lors, il est <em>litt\u00e9ralement <\/em>ce qu\u2019il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je suis en grande partie la prose m\u00eame que j\u2019\u00e9cris [\u2026] Je suis devenu un personnage de roman, une vie lue. Ce que je ressens est seulement ressenti (bien malgr\u00e9 moi) pour qu\u2019il soit \u00e9crit que cela a \u00e9t\u00e9 ressenti [\u2026] \u00c0 force de me recomposer, je me suis d\u00e9truit. \u00c0 force de me penser, je suis devenu mes propres pens\u00e9es, mais je ne suis plus moi [\u2026] Je me raconte tellement que je n\u2019existe plus, et j\u2019utilise comme encre mon \u00e2me elle-m\u00eame, qui n\u2019est bonne, d\u2019ailleurs, \u00e0 rien d\u2019autre. (Pessoa, 1999, 210-211)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En effet, si nous soutenons ici notre propos \u00e0 partir des quatre principaux h\u00e9t\u00e9ronymes de Pessoa, n\u2019oublions pas que c\u2019est toute une \u00ab\u00a0coterie\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Blanco, 1986, 303), comme il se pla\u00eet \u00e0 l\u2019appeler, que Pessoa a cr\u00e9\u00e9e. Une explosion toujours plus importante de l\u2019h\u00e9t\u00e9ronymie se fait jour en v\u00e9ritable r\u00e9fraction identitaire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019infini\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le fait h\u00e9t\u00e9ronymique finit par devenir une galaxie o\u00f9 l\u2019on perd le nord \u2013 et dont on perd peut-\u00eatre m\u00eame le sens. \u00c0 ce moment-l\u00e0, on ne peut plus douter, Pessoa est l\u2019h\u00e9t\u00e9ronymie\u00a0: parler simplement d\u2019artifice litt\u00e9raire serait un signe de suffisance et de pr\u00e9somption. (Tabucchi, 1992, 45)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>Pessoa <\/em><em>est<\/em><em> l\u2019h\u00e9t\u00e9ronymie<\/em>, souligne ici Tabucchi\u00a0: le ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019impose \u00e0 lui et le constitue en m\u00eame temps. Plus qu\u2019un artifice litt\u00e9raire, l\u2019h\u00e9t\u00e9ronymie est alors une modalit\u00e9 cr\u00e9atrice singuli\u00e8re qui vient traiter de mani\u00e8re singuli\u00e8re ce qui du corps de chair p\u00e9rissable se pr\u00e9sente sans cesse au po\u00e8te, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horreur. L\u2019h\u00e9t\u00e9ronymie, en constituant des \u00eatres hors-corps, vient en effet mettre en jeu le hiatus qu\u2019il y a entre le fait d\u2019avoir un corps et celui d\u2019\u00eatre\u00a0un corps. Car \u00ab\u00a0avoir rapport \u00e0 son propre corps comme \u00e9tranger est certes une possibilit\u00e9, qu\u2019exprime le fait de l\u2019usage du verbe avoir. Son corps, on l\u2019a, on ne l\u2019est \u00e0 aucun degr\u00e9\u00a0\u00bb (Lacan, 2005, 150). Avoir un corps n\u2019assure aucune consistance de l\u2019\u00eatre, qui reste \u00e9nigmatique en son fond. Le ph\u00e9nom\u00e8ne h\u00e9t\u00e9ronymique pourrait ainsi se lire comme le traitement d\u2019un avoir probl\u00e9matique par la mise en acte-cr\u00e9ateur d\u2019un \u00eatre d\u00e9multipli\u00e9.<\/p>\n<p>Le processus h\u00e9t\u00e9ronymique s\u2019envisage alors comme une modalit\u00e9 de la disparition du corps. Cette disparition s\u2019appr\u00e9hende comme un mode de traitement de ce qui, du corps, est v\u00e9cu comme pure chair p\u00e9rissable et, par l\u00e0, comme \u00e9nigme fondamentale. Cette modalit\u00e9 d\u2019absence du corps incarne une r\u00e9ponse cr\u00e9atrice face \u00e0 une \u00ab\u00a0conscience aigu\u00eb d\u2019avoir un corps\u00a0\u00bb (Cioran, 1973, 217) qui se manifeste nettement, autant sur le plan du myst\u00e8re que sur celui du d\u00e9go\u00fbt, dans toute l\u2019\u0153uvre pessoenne. Cependant, dans le processus cr\u00e9ateur, l\u2019h\u00e9t\u00e9ronyme n\u2019est, \u00e0 son tour, qu\u2019un \u00eatre caduc, comme le soutient Tabucchi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Plus qu\u2019aucune autre cr\u00e9ature, qui conna\u00eet sa fugacit\u00e9 et sa caducit\u00e9, les h\u00e9t\u00e9ronymes sont conscients, m\u00eame quand ils ne le disent pas, de la fragilit\u00e9 de leur existence. Leur vie est une vie de fant\u00f4mes, d\u2019ectoplasmes, leur sang est fait d\u2019encre, leur existence court sur le papier, il suffit d\u2019un point graphique pour leur fermer la bouche, l\u2019ab\u00eeme de la page blanche peut les engloutir \u00e0 chaque instant. (1998, 31-32)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tabucchi d\u00e9clare ici que l\u2019aspect caduc des h\u00e9t\u00e9ronymes tient au fait qu\u2019ils n\u2019ont pas de consistance charnelle\u00a0: leur existence est de papier, leur sang est d\u2019encre, il leur manque cruellement de chair pour consister. Mais il faut tout de m\u00eame ajouter que, justement parce qu\u2019ils sont des \u00eatres d\u2019\u00e9criture, ils ont laiss\u00e9 une trace imp\u00e9rissable dans le monde. L\u2019h\u00e9t\u00e9ronyme, \u00eatre hors-corps, parvient paradoxalement \u00e0 faire marque dans le lien social de mani\u00e8re durable. Ces \u00eatres-po\u00e8tes peuvent alors s\u2019inscrire dans celui-ci alors m\u00eame qu\u2019ils n\u2019ont pas d\u2019existence propre, corporelle.<\/p>\n<p>Avant-gardiste, Pessoa, pour survivre \u00e0 ce qui le traversait, a cr\u00e9\u00e9 de v\u00e9ritables avatars d\u2019\u00e9criture, avatars-po\u00e8tes qui se sont propuls\u00e9s dans le corps social<a id=\"footnoteref7_wz0z3wn\" class=\"see-footnote\" title=\"La notion de corps social est d\u00e9velopp\u00e9e par David Le Breton\u00a0: \u00ab\u00a0Les repr\u00e9sentations du corps et les savoirs qui l\u2019atteignent sont tributaires d\u2019un \u00e9tat social, d\u2019une vision du monde, et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette derni\u00e8re d\u2019une d\u00e9finition de la personne. Le corps est une construction symbolique, non une r\u00e9alit\u00e9 en soi.\u00a0\u00bb (1990, 13) C\u2019est \u00e0 cette construction symbolique que Pessoa ne semble pas avoir acc\u00e8s, le laissant aux prises avec un corps purement organique soumis \u00e0 la corruption du temps \u00e0 chaque instant. Mais de cela il a fait cr\u00e9ation, venant par l\u00e0 m\u00eame r\u00e9interroger la notion de personne. Le Breton poursuit\u00a0: \u00ab\u00a0Le corps semble aller de soi mais rien finalement n\u2019est plus insaisissable. Il n\u2019est jamais une donn\u00e9e indiscutable, mais l\u2019effet d\u2019une construction sociale et culturelle.\u00a0\u00bb (14) Par son invention litt\u00e9raire, Pessoa vient finalement d\u00e9construire les liens corps-individu qui sont la marque d\u2019un \u00ab\u00a0corps social\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote7_wz0z3wn\">[7]<\/a> et ont fait de lui un mythe litt\u00e9raire venant, \u00e0 jamais, nous interroger sur l\u2019\u00e9nigme des rapports entre l\u2019\u00eatre et le corps. Chez Pessoa, seul l\u2019\u00eatre hors-corps peut faire passer la mati\u00e8re vivante de son \u00e9crit dans le social\u00a0: c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 un oxymore \u2013 figure si ch\u00e8re \u00e0 sa po\u00e9sie.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BLANCO, Jos\u00e9. 1986. <em>Pessoa en personne, lettres et documents<\/em>. V\u00e9soul\u00a0: La Diff\u00e9rence, 322 p.<\/p>\n<p>CIORAN, \u00c9mil. 1987. <em>De l\u2019inconv\u00e9nient d\u2019\u00eatre n\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Folio, coll. \u00ab\u00a0Essais\u00a0\u00bb, 256 p.<\/p>\n<p>COSTA, Paula Cristina. 2008. \u00ab\u00a0Sensacionismo\u00a0\u00bb. In Martins, Fernando Cabral. <em>Dictionaro de Fernando Pessoa e do modernismo portugu\u00eas.<\/em> Lisbonne\u00a0: Editorial Caminho, p.\u00a0786-791.<\/p>\n<p>HEIDEGGER, Martin. 1986. <em>\u00catre et temps<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 589 p.<\/p>\n<p>LACAN, Jacques. 2005<em>. <\/em><em>Le s\u00e9minaire, livre\u00a0xxiii. Le sinthome<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 247 p.<\/p>\n<p>LACAN, Jacques. 2001. <em>Le s\u00e9minaire, livre\u00a0xviii. Le transfert<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 480 p.<\/p>\n<p>LACAN, Jacques. 1998. <em>Le s\u00e9minaire, livre v. Les formations de l\u2019inconscient<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 518 p.<\/p>\n<p>LACAN, Jacques. 1986. <em>Le s\u00e9minaire, livre\u00a0vii. L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 376 p.<\/p>\n<p>LACAN, Jacques. 1966. \u00ab\u00a0Kant avec Sade\u00a0\u00bb. <em>\u00c9crits<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, p.\u00a0765-790.<\/p>\n<p>LE BRETON, David. 1990. <em>Anthropologie du corps et modernit\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Presses Universitaires de France, 263 p.<\/p>\n<p>LOUREN\u00c7O, Eduardo. 2011. \u00ab\u00a0Narcisse aveugle\u00a0\u00bb. In Laye, Fran\u00e7oise <em>et al.<\/em> <em>Pessoa l\u2019intranquille<\/em>. Paris\u00a0: Christian Bourgois, p.\u00a079-96.<\/p>\n<p>NICOLAS, Florence. 2013. \u00ab\u00a0\u00catre-jet\u00e9\u00a0\u00bb. In Arjakovsky, Philippe, Fran\u00e7ois F\u00e9dier et Hadrien France-Lanord. <em>Le dictionnaire Martin Heidegger<\/em>. Paris\u00a0: Cerf, p.\u00a0452-455.<\/p>\n<p>PESSOA, Fernando. 2013. <em>Proses I, 1912-1922<\/em>. Paris\u00a0: La Diff\u00e9rence, 382 p.<\/p>\n<p>PESSOA, Fernando. 2001. <em>Po\u00e8mes d\u2019Alvaro de Campos<\/em>. Paris\u00a0: Christian Bourgois, 279 p.<\/p>\n<p>PESSOA, Fernando. 1999. <em>Le livre de l\u2019intranquillit\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Christian Bourgois, 560 p.<\/p>\n<p>PESSOA, Fernando. 1994. <em>Je ne suis personne, une <\/em><em>anthologie<\/em>. Paris\u00a0: Christian Bourgois, 320 p.<\/p>\n<p>PESSOA, Fernando. 1990. <em>Faust<\/em>. Paris\u00a0: Christian Bourgois, 295 p.<\/p>\n<p>PESSOA, Fernando. 1989. <em>Po\u00e8mes pa\u00efens<\/em>. Paris\u00a0: Christian Bourgois, 367\u00a0p.<\/p>\n<p>PESSOA, Fernando et Mario De S\u00e1-Carneiro. 2015. <em>Orpheu\u00a01, 2, 3<\/em>. Paris\u00a0: Ypsilon, 273 p.<\/p>\n<p>SOLER, Collette. 2001. <em>L\u2019aventure litt\u00e9raire, ou la psychose inspir\u00e9e\u00a0: Rousseau, Joyce, Pessoa<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du champ lacanien, 142 p.<\/p>\n<p>TABUCCHI, Antonio. 1998. <em>La nostalgie du possible, sur Pessoa<\/em>. Lonrai\u00a0: Seuil, 122 p.<\/p>\n<p>TABUCCHI, Antonio. 1992. <em>Une malle pleine de gens<\/em>. Paris\u00a0: Christian Bourgois, 173 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_t1abepu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_t1abepu\">[1]<\/a> Dans la lettre pr\u00e9c\u00e9demment cit\u00e9e, Pessoa d\u00e9crit ainsi le jour o\u00f9 est \u00ab\u00a0apparu\u00a0\u00bb dans sa vie son premier h\u00e9t\u00e9ronyme\u00a0: \u00ab\u00a0Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en conna\u00eetre d\u2019autres comme celui-l\u00e0. \u00bb (cit\u00e9 dans Blanco, 1986, 302) Apr\u00e8s ce jour, Pessoa n\u2019\u00e9crira plus que sous la forme h\u00e9t\u00e9ronymique. Lorsqu\u2019il \u00e9crit \u00e0 titre de Pessoa lui-m\u00eame, il se d\u00e9finit d\u00e8s lors comme \u00ab\u00a0orthonyme\u00a0\u00bb, en tant que le po\u00e8te Pessoa n\u2019existe plus qu\u2019aux c\u00f4t\u00e9s des h\u00e9t\u00e9ronymes.<\/p>\n<p id=\"footnote2_r65w0z1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_r65w0z1\">[2]<\/a> Lacan pr\u00e9l\u00e8ve le terme \u00ab\u00a0<em>Das Ding\u00a0<\/em>\u00bb dans deux textes de Freud pour le red\u00e9finir, notamment dans son s\u00e9minaire <em>L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse<\/em>. La Chose est \u00e0 la fois le plus intime et le plus \u00e9tranger en chaque sujet. C\u2019est ce qui est irrepr\u00e9sentable, qui exc\u00e8de le symbolique, mais qui est \u00e9lev\u00e9 par le sujet au rang de \u00ab\u00a0souverain Bien\u00a0\u00bb. Le sujet vise \u00e0 ne faire qu\u2019un avec la Chose alors m\u00eame que cela l\u2019an\u00e9antirait. La mort est ainsi une des modalit\u00e9s de la Chose, telle que Lacan la d\u00e9finit. Cf. Jacques Lacan. 1986. <em>Le s\u00e9minaire, livre VII : L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse<\/em>. Paris : Seuil, p. 55-86.<\/p>\n<p id=\"footnote3_dcxykwj\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_dcxykwj\">[3]<\/a> En religion, le terme \u00ab\u00a0d\u00e9r\u00e9liction\u00a0\u00bb renvoie \u00e0 une situation o\u00f9 une cr\u00e9ature est abandonn\u00e9e par Dieu. Chez Heidegger, le terme \u00ab\u00a0<em>geworfenheit<\/em>\u00a0\u00bb est souvent traduit en fran\u00e7ais par \u00ab\u00a0d\u00e9r\u00e9liction\u00a0\u00bb. Selon certains auteurs, il serait plus juste de le traduire par \u00ab\u00a0\u00eatre-jet\u00e9\u00a0\u00bb. Florence Nicolas explicite ainsi cette notion : \u00ab\u00a0Dans <em>\u00catre et temps<\/em>, Heidegger montre que le <em>Dasein <\/em>comme \u00eatre-au-monde est toujours d\u00e9j\u00e0 jet\u00e9 en son l\u00e0, que lui d\u00e9couvre la disposition affective; livr\u00e9 \u00e0 sa propre responsabilit\u00e9 qu\u2019il peut ou non assumer, il a <em>\u00e0 \u00eatre.<\/em>\u00a0\u00bb (2013, 452) Le <em>Dasein<\/em> est toujours d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, en avant de lui-m\u00eame, livr\u00e9 \u00e0 sa propre responsabilit\u00e9 : en cela, il est \u00ab\u00a0abandonn\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 lui-m\u00eame. Cet \u00eatre-jet\u00e9 au monde ouvre \u00e0 la dimension du possible, jusqu\u2019\u00e0 la dispersion si l\u2019\u00eatre-jet\u00e9 fuit la dimension de sa finitude : \u00ab\u00a0Sans cesse aux prises avec les possibilit\u00e9s de son \u00eatre au risque de mal les saisir et de s\u2019y disperser, le <em>Dasein<\/em>, lorsqu\u2019il c\u00e8de par exemple \u00e0 l\u2019instabilit\u00e9 typique de la curiosit\u00e9, s\u2019\u00e9gare dans un fouillis de possibilit\u00e9s enchev\u00eatr\u00e9es au hasard et se trouve entra\u00een\u00e9 dans un tourbillon montrant l\u2019agitation caract\u00e9ristique de l\u2019\u00eatre-jet\u00e9 lorsqu\u2019il d\u00e9vale la pente et cherche \u00e0 fuir sa finitude en cultivant l\u2019illusion de pouvoir tout atteindre.\u00a0\u00bb (452) Chez Pessoa, il y a une conscience aig\u00fce de la finitude de toute chose, mais paradoxalement l\u2019ouverture \u00e0 tous les possibles n\u2019en reste pas moins sans cesse projet\u00e9e.<\/p>\n<p id=\"footnote4_c7iy8to\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_c7iy8to\">[4]<\/a> En portugais\u00a0:\u00a0<em>sensacionismo<\/em>. Pessoa fonde le sensationnisme, en tant qu\u2019\u00e9cole litt\u00e9raire, avec la complicit\u00e9 de son ami S\u00e1-Carneiro. Paula Cristina Costa, professeure-adjointe agr\u00e9g\u00e9e en \u00e9tudes portugaises \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Nova de Lisboa, d\u00e9crit ainsi le s<em>ensacionismo<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Le sensationnisme a \u00e9t\u00e9 le dernier <em>-ismo<\/em> cr\u00e9\u00e9 par Pessoa, avec la complicit\u00e9, une fois de plus, de <em>son compagnon de route<\/em> [en fran\u00e7ais dans le texte] S\u00e1-Carneiro, dans la m\u00eame logique que ce qu\u2019il avait fait ant\u00e9rieurement avec d\u2019autres <em>-isme<\/em> tels que le paulisme et l\u2019intersectionnisme. Pessoa \u00e9tait tr\u00e8s enthousiaste par sa th\u00e9orisation et sa pratique, car il lui semblait qu\u2019elle \u00e9tait une heureuse hypoth\u00e8se de conciliation des contraires, l\u2019aidant \u00e0 construire un courant litt\u00e9raire \u00e0 la fois nationaliste, cosmopolite et n\u00e9o-symboliste, et pouvant accueillir l\u2019ensemble des courants en <em>-isme<\/em> de l\u2019avant-garde.\u00a0\u00bb (Costa, 2013, 786\u00a0; nous traduisons) Si le terme \u00ab\u00a0sensationnisme\u00a0\u00bb existe d\u00e9j\u00e0, notamment dans le domaine de la philosophie, Pessoa se dit cr\u00e9ateur du sensationnisme en tant que mouvement litt\u00e9raire. Il lui donne, en tant que tel, une d\u00e9finition propre et entend le faire valoir ainsi dans la soci\u00e9t\u00e9 portugaise.<\/p>\n<p id=\"footnote5_0ljsbju\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_0ljsbju\">[5]<\/a> En 2015, Ypsilon \u00e9diteur a r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en fran\u00e7ais les trois num\u00e9ros d\u2019<em>Orpheu<\/em>, dans un ouvrage en appendice duquel Patrick Quillier explique l\u2019histoire difficile du troisi\u00e8me num\u00e9ro de la revue dont la publication semblait sans cesse repouss\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Apr\u00e8s bien des tribulations, ce n\u2019est qu\u2019en 1984 que les \u00e9ditions Nova Renascen\u00e7a publient, sous la direction d\u2019Arnaldo Saraiva, un fac-simil\u00e9 des carnets d\u2019Alberto de Serpa, donnant ainsi \u00e0 conna\u00eetre un incomplet, et seulement probable, troisi\u00e8me num\u00e9ro d\u2019<em>Orpheu<\/em>.\u00a0\u00bb (Quiller, 2015, 269)<\/p>\n<p id=\"footnote6_f1fyw0j\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_f1fyw0j\">[6]<\/a> Dans le m\u00eame appendice, Patrick Quillier propose une br\u00e8ve histoire de la revue qui reprend ces \u00e9l\u00e9ments. Il \u00e9crit : \u00ab\u00a0[L]e r\u00e9sultat en est que l\u2019ensemble des deux num\u00e9ros d\u2019<em>Orpheu<\/em> pr\u00e9sente des textes \u00e9crits par des sensibilit\u00e9s litt\u00e9raires tr\u00e8s distinctes, dont l\u2019autonomie et la singularit\u00e9 s\u2019expriment sans entraves, les unes plus proches d\u2019une continuation et th\u00e9matique et stylistique des derni\u00e8res manifestations du symbolisme et du post-symbolisme, les autres tr\u00e8s nettement orient\u00e9es vers un modernisme innovant apte \u00e0 d\u00e9passer, en les renouvelant de fond en comble, les th\u00e8mes et les tics d\u2019une \u00e9criture trop nettement marqu\u00e9e par l\u2019esprit symboliste.\u00a0\u00bb (265)<\/p>\n<p id=\"footnote7_wz0z3wn\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_wz0z3wn\">[7]<\/a> La notion de corps social est d\u00e9velopp\u00e9e par David Le Breton\u00a0: \u00ab\u00a0Les repr\u00e9sentations du corps et les savoirs qui l\u2019atteignent sont tributaires d\u2019un \u00e9tat social, d\u2019une vision du monde, et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette derni\u00e8re d\u2019une d\u00e9finition de la personne. Le corps est une construction symbolique, non une r\u00e9alit\u00e9 en soi.\u00a0\u00bb (1990, 13) C\u2019est \u00e0 cette construction symbolique que Pessoa ne semble pas avoir acc\u00e8s, le laissant aux prises avec un corps purement organique soumis \u00e0 la corruption du temps \u00e0 chaque instant. Mais de cela il a fait cr\u00e9ation, venant par l\u00e0 m\u00eame r\u00e9interroger la notion de personne. Le Breton poursuit\u00a0: \u00ab\u00a0Le corps semble aller de soi mais rien finalement n\u2019est plus insaisissable. Il n\u2019est jamais une donn\u00e9e indiscutable, mais l\u2019effet d\u2019une construction sociale et culturelle.\u00a0\u00bb (14) Par son invention litt\u00e9raire, Pessoa vient finalement d\u00e9construire les liens corps-individu qui sont la marque d\u2019un \u00ab\u00a0corps social\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>R\u00e9guer, Fanny. 2017. \u00abFernando Pessoa\u00a0: les h\u00e9t\u00e9ronymes comme traitement du corps\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5608 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/reguer_26.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 reguer_26.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-3d495e19-b7bd-401b-a786-fa691ac01536\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/reguer_26.pdf\">reguer_26<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/reguer_26.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-3d495e19-b7bd-401b-a786-fa691ac01536\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026 Le po\u00e8te portugais Fernando Pessoa (1888-1935) reste c\u00e9l\u00e8bre aujourd\u2019hui autant pour la magnifique \u0153uvre po\u00e9tique qu\u2019il a livr\u00e9e au monde que pour l\u2019invention du dispositif de cr\u00e9ation extraordinaire qu\u2019il a produit\u00a0: les h\u00e9t\u00e9ronymes. N\u00e9ologisme de son cru, le terme \u00ab\u00a0h\u00e9t\u00e9ronyme\u00a0\u00bb d\u00e9signe bien [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1276,1277,1134,1275,1274],"tags":[318],"class_list":["post-5608","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-absence-a-soi","category-absence-a-soi-individu-et-societe","category-article","category-individu-et-societe","category-la-disparition-de-soi-corps","tag-reguer-fanny"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5608","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5608"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5608\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8811,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5608\/revisions\/8811"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5608"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5608"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5608"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}