{"id":5609,"date":"2024-06-13T19:48:28","date_gmt":"2024-06-13T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/entre-corps-animal-et-corps-medial-la-communaute-ecoumenale-dans-loeuvre-romanesque-de-david-mitchell\/"},"modified":"2024-09-04T15:18:33","modified_gmt":"2024-09-04T15:18:33","slug":"entre-corps-animal-et-corps-medial-la-communaute-ecoumenale-dans-loeuvre-romanesque-de-david-mitchell","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5609","title":{"rendered":"Entre corps animal et corps m\u00e9dial\u00a0: La communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale dans l\u2019\u0153uvre romanesque de David Mitchell"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6895\">Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026<\/a><\/h5>\n<h2>Corps et individu en science-fiction<\/h2>\n<p>Une ontologie cart\u00e9sienne, qui con\u00e7oit la chose pensante (<em>res cogitans<\/em>) et la chose \u00e9tendue (<em>res extensa<\/em>)\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire le corps et l\u2019environnement naturel) en deux plans d\u2019existence s\u00e9par\u00e9s, sous-tend de nombreuses \u0153uvres de science-fiction contemporaines. Comme le souligne Le Breton (1999), elle figure au c\u0153ur de l\u2019imaginaire technoscientifique depuis l\u2019av\u00e8nement de la cybern\u00e9tique. Le corps y est vu comme une entit\u00e9 obsol\u00e8te \u00e0 d\u00e9passer et l\u2019esprit, comme une somme d\u2019informations transf\u00e9rables sur de nouveaux supports. Nombreuses sont les \u0153uvres de science-fiction, en particulier de cyberpunk, qui rel\u00e8vent d\u2019un tel imaginaire. Elles mettent en sc\u00e8ne l\u2019estompement, l\u2019ablation ou la dissolution du corps au seul profit de l\u2019esprit. Celui-ci migre en des mondes de pure simulation<a id=\"footnoteref1_0n9kmyl\" class=\"see-footnote\" title=\"Comme c\u2019est le cas dans la trilogie cin\u00e9matographique The Matrix, des Wachowski, ou plus r\u00e9cemment dans la bande dessin\u00e9e Arcadia, de Paknadel et Pfeiffer. \" href=\"#footnote1_0n9kmyl\">[1]<\/a> ou se r\u00e9incarne au sein de nouvelles entit\u00e9s mat\u00e9rielles\u00a0: corps organiques, technologiques ou biotechnologiques. Dans d\u2019autres \u0153uvres<a id=\"footnoteref2_kcd660y\" class=\"see-footnote\" title=\"Les films Lucy, de Luc Besson, et Transcendance, de Wally Pfister, par exemple. \" href=\"#footnote2_kcd660y\">[2]<\/a>, l\u2019esprit lib\u00e9r\u00e9 de ses limitations physiques se d\u00e9ploie \u00e0 travers l\u2019\u00e9tendue terrestre et forme un r\u00e9seau. Il peut alors parvenir \u00e0 une pr\u00e9sence quasi ubiquitaire. Dans cet imaginaire technoscientifique, l\u2019individu est assimil\u00e9 uniquement \u00e0 sa part subjective (<em>res cogitans<\/em>), lib\u00e9r\u00e9 de sa part mat\u00e9rielle (<em>res extensa<\/em>). Il quitte alors les limites de son corps \u2013 devenu \u00ab\u00a0surnum\u00e9raire\u00a0\u00bb (Le Breton, 2013) \u2013 et se d\u00e9ploie en suivant des configurations in\u00e9dites. L\u2019individu et son corps disparaissent m\u00eame parfois au profit d\u2019entit\u00e9s supra-individuelles, en accord avec l\u2019id\u00e9e d\u2019un holisme m\u00e9taphysique (Fr\u00fcchtl, 2016) en vertu duquel une conscience collective est cr\u00e9\u00e9e par l\u2019union des subjectivit\u00e9s individuelles<a id=\"footnoteref3_mau35tz\" class=\"see-footnote\" title=\"Par exemple, dans le roman Terre et fondation, d\u2019Isaac Asimov, les habitants de Ga\u00efa forment une entit\u00e9 pensante unique. L\u2019individualit\u00e9 des Ga\u00efens est dissoute au profit d\u2019un \u00eatre supra-individuel \u00e9tendu \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire. C\u2019est \u00e9galement le cas dans le film Avatar, de James Cameron, o\u00f9 les Na\u2019vi, peuple autochtone de la lune de Pandora, sont connect\u00e9s \u00e0 la biosph\u00e8re, formant dans leur union une entit\u00e9 collective, Eywa, d\u00e9esse de la nature. \" href=\"#footnote3_mau35tz\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Au premier regard, les romans de l\u2019\u00e9crivain britannique David Mitchell, peupl\u00e9s d\u2019esprits sans corps et d\u2019\u00eatres r\u00e9incarn\u00e9s, s\u2019inscrivent dans un imaginaire de la dissolution du corps. Ainsi, l\u2019individu, limit\u00e9 \u00e0 sa seule substance pensante, ne concorderait plus avec les limites physiques de ce vaisseau temporaire de l\u2019esprit, simple lieu de transit dans l\u2019attente d\u2019autres supports. Toutefois, ces esprits sans corps qui peuplent l\u2019\u0153uvre mitchellienne ne doivent pas occulter la perspective ontologique qui s\u2019y donne \u00e0 lire, oppos\u00e9e au dualisme cart\u00e9sien. Car en vertu de celle-ci, l\u2019humain est \u00e0 la fois circonscrit dans les limites d\u2019un corps physique (sa part individuelle) et \u00e9tendu dans son environnement par le biais de son corps m\u00e9dial (son milieu, sa part collective). Dans l\u2019articulation des corps physique et m\u00e9dial, il ne saurait \u00eatre question d\u2019une dissolution du corps au profit de l\u2019esprit ni de l\u2019individu au profit d\u2019une entit\u00e9 supra-individuelle qui le subsumerait, mais d\u2019une solidarit\u00e9 unissant l\u2019individu et son corps physique \u00e0 son milieu, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 son \u00ab\u00a0corps m\u00e9dial\u00a0\u00bb (Berque, 2000), soit le fruit des relations techniques et symboliques de l\u2019\u00eatre humain \u00e0 son environnement naturel. Chez Mitchell, ce milieu acquiert une dimension plan\u00e9taire, se d\u00e9ploie dans le temps long de l\u2019histoire et se tisse en une toile compos\u00e9e d\u2019individus interconnect\u00e9s et interd\u00e9pendants o\u00f9 chacun porte en soi les traces physiques et symboliques de l\u2019autre, constituant une \u00ab\u00a0communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale\u00a0\u00bb.\u00a0<\/p>\n<p>Nous nous int\u00e9resserons \u00e0 la corpor\u00e9it\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre de Mitchell et tout particuli\u00e8rement dans le roman <em>Cartographie des nuages<\/em>. Elle sera abord\u00e9e \u00e0 travers la perspective ontologique propos\u00e9e par Watsuji (2011) et Berque (1990, 2000) \u00e0 sa suite. Elle unit, dans une relation solidaire, l\u2019individu et son environnement, mais aussi les parts animale et m\u00e9diale de son corps. Nous verrons que, si l\u2019\u0153uvre de Mitchell a \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e par certains commentateurs de \u00ab\u00a0plan\u00e9taire\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0cosmopolite\u00a0\u00bb, elle peut \u00eatre plus sp\u00e9cifiquement abord\u00e9e en tant qu\u2019\u0153uvre \u00e9coum\u00e9nale. Avant d\u2019\u00e9tayer cette affirmation, les notions d\u2019\u00e9coum\u00e8ne et de trajection seront mobilis\u00e9es, ainsi que la perspective ontologique de Watsuji et Berque. Ensuite, nous montrerons par quels moyens <em>Cartographie des nuages<\/em>, en pensant l\u2019intrication des corps individuel et m\u00e9dial, permet d\u2019envisager une position interm\u00e9diaire entre les conceptions individualiste et holiste de l\u2019\u00eatre humain. Finalement, si les romans de Mitchell mettent en \u00e9vidence une perspective dans laquelle l\u2019individu s\u2019av\u00e8re indissociable de son \u00e9coum\u00e8ne, une conscience de son appartenance \u00e0 une communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale reste \u00e0 \u00e9tablir autrement que par les artifices du discours narratif.<\/p>\n<h2>Pr\u00e9sentation de l\u2019\u0153uvre romanesque de David Mitchell<\/h2>\n<p>Les sept romans de Mitchell<a id=\"footnoteref4_8sprdc5\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00c9crits fant\u00f4mes,\u00a0number9dream,\u00a0Cartographie des nuages,\u00a0Le Fond des for\u00eats,\u00a0Les Mille Automnes de Jacob de Zoet,\u00a0L'\u00c2me des horloges et Slade House. \" href=\"#footnote4_8sprdc5\">[4]<\/a>, parus entre 1999 et 2015, constituent, selon ses propres mots, autant de chapitres d\u2019un m\u00eame \u00ab\u00a0sur-livre\u00a0\u00bb (<em>\u00dcber<\/em><em>-book<\/em>) (Schulz, 2015), en ce sens qu\u2019ils se rapportent tous, par le moyen de la transfiction, \u00e0 un m\u00eame univers di\u00e9g\u00e9tique (Saint-Gelais, 2011) que traversent personnages, objets et \u00e9v\u00e9nements \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire et sur plusieurs mill\u00e9naires, du pass\u00e9 lointain \u00e0 un futur proche, dystopique et post-catastrophique. Si, dans ces romans, certains personnages sont r\u00e9currents, \u00e0 l\u2019instar du docteur Marinus, aucun n\u2019occupe de position centrale dans ce grand r\u00e9cit \u00e9clat\u00e9 et polyphonique. Il y a en jeu, dans cette \u0153uvre, un d\u00e9centrement depuis un r\u00e9cit ax\u00e9 sur le personnage vers ce que Marie-Laure Ryan (2013), \u00e0 la suite de David Herman (2009), qualifie de <em>storyworld<\/em>, un univers di\u00e9g\u00e9tique qui, chez Mitchell, prend une ampleur consid\u00e9rable dans le temps comme dans l\u2019espace. \u00a0<\/p>\n<p>Le monde de Mitchell est le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une lutte transhistorique entre deux forces\u00a0: la sympathie universelle et la pr\u00e9dation (Childs et Green, 2011). La premi\u00e8re assure un mode de vie \u00e9cologiquement soutenable et promeut un \u00eatre-ensemble respectueux d\u2019autrui. La seconde propose un mode de vie \u00e9cologiquement insoutenable et donne lieu \u00e0 l\u2019asservissement et l\u2019exploitation du plus faible au profit du plus fort. Cette lutte transhistorique se trouve au c\u0153ur du troisi\u00e8me roman de Mitchell, <em>Cartographie des nuages<\/em>, compos\u00e9 de six r\u00e9cits livr\u00e9s respectivement sous la forme d\u2019un journal de bord, d\u2019une correspondance, d\u2019un roman policier, de m\u00e9moires, d\u2019un entretien film\u00e9 et d\u2019un t\u00e9moignage oral.<\/p>\n<p>Le premier r\u00e9cit raconte la travers\u00e9e du Pacifique par le notaire Adam Ewing en 1849. Le second se d\u00e9roule en 1931, en Belgique. Robert Frobisher, un jeune compositeur britannique, d\u00e9crit \u00e0 son amant, Rufus Sixsmith, les circonstances qui le conduiront \u00e0 son suicide. Le troisi\u00e8me r\u00e9cit, situ\u00e9 en Californie dans les ann\u00e9es 1970, relate l\u2019enqu\u00eate de la journaliste Luisa Rey r\u00e9v\u00e9lant les failles de s\u00e9curit\u00e9 d\u2019une centrale nucl\u00e9aire susceptible d\u2019engendrer une catastrophe \u00e9cologique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Le quatri\u00e8me a lieu en Angleterre, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Timothy Cavendish, un \u00e9diteur vieillissant, y fait part de son internement forc\u00e9 dans une maison de retraite et de son \u00e9vasion. Dans le cinqui\u00e8me r\u00e9cit, Sonmi-451, un clone g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9 attach\u00e9 au service d\u2019une cha\u00eene de restaurants franchis\u00e9s, relate sa vie \u00e0 un archiviste avant son ex\u00e9cution, cons\u00e9quence de son incitation \u00e0 la r\u00e9bellion contre Nea So Copros, un r\u00e9gime dystopique futuriste r\u00e9gi par les principes d\u2019un capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral exacerb\u00e9. Le dernier r\u00e9cit se situe plusieurs si\u00e8cles apr\u00e8s celui de Sonmi, dans une Hawa\u00ef post-catastrophique. Il s\u2019agit de la retransmission orale de la vie du chevrier Zachry Bailey \u00e0 sa descendance.<\/p>\n<h2>Cartographie des nuages\u00a0: un roman \u00e9coum\u00e9nal<\/h2>\n<p>Nombre de chercheurs (Childs et Green, 2011; Edwards, 2011; Harris, 2015; Schoene, 2009; Shaw, 2015) ont soulign\u00e9 le caract\u00e8re plan\u00e9taire des \u0153uvres de Mitchell sans occulter la place qu\u2019elles r\u00e9servent \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 et \u00e0 un cadre de vie local. Ces \u0153uvres articulent alors en un vaste r\u00e9seau des individus interconnect\u00e9s et interd\u00e9pendants. Berthold Schoene qualifie de romans cosmopolites <em>\u00c9crits fant\u00f4mes <\/em>et <em>Cartographie des nuages <\/em>en ce qu\u2019ils \u00e9tablissent un pont entre les r\u00e9alit\u00e9s disjointes que sont, d\u2019une part, la globalisation \u00e9conomique et les instances politiques mondiales et, d\u2019autre part, les sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles locales, ces \u00ab\u00a0innombrables sous-mondes de vies quotidiennes sans pouvoir et priv\u00e9es de droits\u00a0\u00bb\u00a0(2010, 44). Est d\u00e9peinte, dans les romans de Mitchell, la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9mergence d\u2019une communaut\u00e9 et d\u2019une convivialit\u00e9 plan\u00e9taires. Ils entrem\u00ealent en un tout des r\u00e9alit\u00e9s similaires ou irr\u00e9conciliables, sans jamais donner lieu \u00e0 une totalit\u00e9 harmonieuse. Ce tout articule \u00e9troitement l\u2019individu et le monde sans que le premier ne se dissolve dans le second. Ainsi, les actions pos\u00e9es par les personnages d\u2019<em>\u00c9crits fant\u00f4mes <\/em>influencent l\u2019existence des autres ind\u00e9pendamment de la distance g\u00e9ographique qui les s\u00e9pare. Seul le dispositif narratif se montre en mesure d\u2019exposer l\u2019interconnexion et l\u2019interd\u00e9pendance globales qui les relient hors de la conscience des personnages et au profit du lecteur.<\/p>\n<p>Dans <em>Cartographie des nuages<\/em><em>, <\/em>cette interconnexion plan\u00e9taire prend tout son sens \u00e0 travers l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale\u00a0\u00bb\u00a0: la conception du corps telle quelle se donne \u00e0 lire dans ce roman peut en effet \u00eatre comprise \u00e0 la lumi\u00e8re de la perspective ontologique propos\u00e9e par Augustin Berque de pair avec les notions d\u2019\u00e9coum\u00e8ne et de trajection.\u00a0 \u00a0 \u00a0<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9coum\u00e8ne, la trajection et le corps\u00a0\u00a0<\/h2>\n<p>L\u2019id\u00e9e moderne selon laquelle l\u2019humain se r\u00e9duirait \u00e0 l\u2019individu et qu\u2019il serait born\u00e9 par les limites de son corps physique n\u2019est plus soutenable si, dans la perspective ontologique que Berque (1990, 2000) propose apr\u00e8s Watsuji (2011), l\u2019on consid\u00e8re qu\u2019en lui se \u00ab\u00a0combinent [\u2026] dynamiquement deux \u00ab\u00a0moiti\u00e9s\u00a0\u00bb, l\u2019une individuelle [\u2026] \u00a0et l\u2019autre commune, [\u2026] entrelien qui se tisse entre les personnes et avec les choses, constituant historiquement un certain milieu\u00a0\u00bb (Berque, 2013, 61). Cet entrelien d\u00e9signe l\u2019ext\u00e9riorisation de l\u2019\u00eatre vers les choses et exc\u00e8de les limites du corps physique. L\u2019\u00eatre humain, suivant l\u2019ontologie berquienne-watsujienne, se pr\u00e9sente donc en tant que structure duelle au sein de laquelle il y a couplage dynamique de l\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre en deux \u00ab\u00a0moiti\u00e9s\u00a0\u00bb [\u2026], l&rsquo;une investie dans l&rsquo;environnement par la technique et le symbole [le corps m\u00e9dial<a id=\"footnoteref5_32z2exc\" class=\"see-footnote\" title=\"M\u00e9dial\u00a0: adjectif de \u00ab\u00a0milieu\u00a0\u00bb (Berque, 1990). \" href=\"#footnote5_32z2exc\">[5]<\/a> ], l&rsquo;autre constitu\u00e9e [\u2026] [d\u2019un] corps animal\u00a0\u00bb (Berque, 2000, 128). Le corps animal est interne, physiologiquement individualis\u00e9. Le corps m\u00e9dial, lui, est diffus dans le milieu\u00a0: il \u00e9merge des relations techniques et symboliques que l\u2019\u00eatre humain entretient avec les autres, de m\u00eame qu\u2019avec son environnement naturel. En d\u2019autres termes, il exc\u00e8de les limites de l\u2019\u00eatre individuel; il est existence au sens \u00e9tymologique d\u2019<em>ex-sistere<\/em>, \u00ab\u00a0se tenir hors de soi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;ext\u00e9riorisation du corps animal vers le corps m\u00e9dial par la technique rel\u00e8ve de la projection. Elle \u00ab\u00a0prolonge notre corpor\u00e9it\u00e9 hors de notre corps [animal] jusqu&rsquo;au bout du monde\u00a0\u00bb (129). Alors que le symbole \u00ab\u00a0joue l\u00e0 en sens inverse de la technique [\u2026] [il] est au contraire une int\u00e9riorisation, qui rapatrie le monde au sein de notre corps\u00a0\u00bb (129), donnant lieu \u00e0 une introjection. Le mouvement de va-et-vient entre le corps animal et le monde, form\u00e9 par les dynamiques de projection et d\u2019introjection, constitue une <em>trajection<\/em>. C\u2019est de ce mouvement que nait tout milieu humain. En d\u2019autres termes, le milieu est <em>trajectif <\/em>au sens o\u00f9, d\u00e9passant les dichotomies modernes, il est tout autant naturel que culturel, collectif qu\u2019individuel, subjectif qu\u2019objectif, physique que ph\u00e9nom\u00e9nal, mat\u00e9riel qu\u2019id\u00e9el (Berque, 1986).<\/p>\n<p>Il en ressort que la corpor\u00e9it\u00e9 humaine est \u00e0 la fois circonscrite dans les limites du corps animal (physique, individu\u00e9) et \u00e9tendue dans l\u2019environnement par le biais du corps m\u00e9dial, qui rel\u00e8ve de la technique et du symbolique, mais aussi de l\u2019\u00e9cologique<a id=\"footnoteref6_rkn4nry\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0\u00c9cologique\u00a0\u00bb au sens o\u00f9 il rel\u00e8ve de l\u2019environnement naturel. \" href=\"#footnote6_rkn4nry\">[6]<\/a>. La part m\u00e9diale de l\u2019\u00eatre est collective. Sa part animale, elle, est individuelle. L\u2019une ne pouvant aller sans l\u2019autre, on voit en quoi, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019ontologie berquienne-watsujienne, la corpor\u00e9it\u00e9 ne peut \u00eatre envisag\u00e9e en fonction d\u2019une perspective individualiste ou holiste. Cette part m\u00e9diale de l\u2019\u00eatre s\u2019\u00e9tend, historiquement et spatialement, \u00e0 une vaste \u00e9chelle, en particulier dans le contexte de la mondialisation. L\u2019individu se montre donc indissociable de la collectivit\u00e9 avec laquelle il partage un m\u00eame milieu, mais \u00e9galement de l\u2019environnement naturel d\u2019o\u00f9 il \u00e9merge sans jamais s\u2019y dissoudre. Suivant cela, on ne saurait parler de disparition du corps,\u00a0car celui-ci est partag\u00e9 entre une entit\u00e9 physique, circonscrite, et son milieu \u2013 ou, plus largement, son \u00e9coum\u00e8ne.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9coum\u00e8ne serait donc l&rsquo;ensemble des milieux humains. Il d\u00e9signe \u00ab\u00a0l&rsquo;habiter humain sur Terre\u00a0\u00bb (Berque, 2004, 386), ou encore \u00ab\u00a0l\u2019espace de vie construit et habit\u00e9 par les \u00eatres humains\u00a0\u00bb (Lussault, 2017, 23) \u00e0 l\u2019\u00e9chelle terrestre.<\/p>\n<h2>Cartographie des nuages et la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale<\/h2>\n<p>La perspective ontologique de <em>Cartographie des nuages<\/em> s\u2019\u00e9carte de la perspective moderne en vertu de laquelle l\u2019environnement et le corps \u2013 objectifi\u00e9s \u2013 sont tenus \u00e0 distance du sujet humain, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0alt\u00e9r\u00e9s\u00a0\u00bb <a id=\"footnoteref7_jqmwq8o\" class=\"see-footnote\" title=\"Au sens de \u00ab\u00a0rendre autre (alter) ce qui fai[t] partie de l'\u00eatre\u00a0\u00bb (Berque, 2000, 185). \" href=\"#footnote7_jqmwq8o\">[7]<\/a>. Le d\u00e9centrement du corps du point de vue individuel vers le point de vue plan\u00e9taire, la solidarit\u00e9 interindividuelle ainsi que la proposition de r\u00e9cits dont la di\u00e9g\u00e8se s\u2019\u00e9tend sur plusieurs mill\u00e9naires constituent autant d\u2019indices pointant vers l\u2019indissociabilit\u00e9 des corps animal et m\u00e9dial. Suivant la conjoncture actuelle de la mondialisation (que les romans \u00ab\u00a0plan\u00e9taires\u00a0\u00bb de Mitchell mettent en \u00e9vidence), o\u00f9, pour reprendre les mots du sociologue Roland Robertson, il y a lieu de parler de \u00ab\u00a0compression du monde et d\u2019intensification de la conscience du monde en tant que tout\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Schoene, 2009, 1), le corps m\u00e9dial s\u2019\u00e9tend non plus \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un milieu, mais \u00e0 celle de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne tout entier. C\u2019est pourquoi nous parlerons de \u00ab\u00a0communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer l\u2019\u00eatre-ensemble tel qu\u2019il figure dans l\u2019\u0153uvre de Mitchell.\u00a0 \u00a0<\/p>\n<h2>Consommation symbolique de l\u2019autre\u00a0: les r\u00e9cits de soi<\/h2>\n<p>L\u2019analyse de <em>Cartographie des nuages<\/em> sugg\u00e8re une indissociabilit\u00e9 des corps animal et m\u00e9dial, de l\u2019individu et de la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale. Les protagonistes du roman enrichissent la part symbolique de leur \u00e9coum\u00e8ne par les r\u00e9cits de soi qu\u2019ils l\u00e8guent aux g\u00e9n\u00e9rations futures, assurant de la sorte leur p\u00e9rennit\u00e9 alors que leur part individu\u00e9e p\u00e9rit. Dans un mouvement inverse, il y a introjection des t\u00e9moignages de leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs par la consommation de leur r\u00e9cit de soi. Ainsi, le journal de bord d\u2019Ewing est lu par Frobisher; les lettres de Frobisher sont lues par Luisa Rey; le roman relatant les aventures de Rey est exp\u00e9di\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9diteur Timothy Cavendish; les m\u00e9moires de Cavendish feront l\u2019objet d\u2019une adaptation cin\u00e9matographique que visionnera Sonmi-451, et le t\u00e9moignage de cette derni\u00e8re sera vu et entendu par Zachry \u00e0 l\u2019aide d\u2019un dispositif de projection holographique.<\/p>\n<p>Dernier personnage \u00e0 apparaitre dans le roman, Zachry devient le d\u00e9positaire de la m\u00e9moire de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, pr\u00e9sent\u00e9e comme une s\u00e9rie de r\u00e9cits ench\u00e2ss\u00e9s. Ce faisant, il int\u00e8gre symboliquement \u00e0 son corps animal un ensemble d\u2019exp\u00e9riences individuelles par lesquelles sont d\u00e9multipli\u00e9es ses perspectives sur un \u00e9coum\u00e8ne partag\u00e9 qui se d\u00e9ploie dans la temporalit\u00e9 pluris\u00e9culaire de l\u2019anthropoc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9cits renforcent le sentiment de solidarit\u00e9 des personnages qui ont en commun de subir l\u2019exp\u00e9rience de la pr\u00e9dation et de fouler un m\u00eame monde qui, un abus \u00e0 la fois, court \u00e0 sa perte. En retour, ils proposent un guide \u00e9thique apte \u00e0 penser l\u2019action collective dans le cadre d\u2019un \u00eatre-ensemble plan\u00e9taire. C\u2019est le cas des derni\u00e8res lignes, quelque peu id\u00e9alistes et utopiques du journal de bord d\u2019Adam Ewing, r\u00e9dig\u00e9es en r\u00e9action au colonialisme, \u00e0 l\u2019esclavage et \u00e0 la soif du lucre, dont leur auteur a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin lors de sa travers\u00e9e des \u00eeles du Pacifique. Ainsi, Ewing \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Notre perte serait donc inscrite en notre nature? Si nous avons foi en ce qu\u2019il demeure possible \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 de transcender ses crocs et griffes, si nous avons foi en ce que des hommes de races et de croyances diverses sauront partager la plan\u00e8te et rester en paix [\u2026] si nous avons foi en ce que les dirigeants doivent \u00eatre justes; que la violence doit \u00eatre musel\u00e9e; le pouvoir, responsable; et les ressources de la Terre et de ses oc\u00e9ans, \u00e9quitablement r\u00e9parties, alors ce monde-l\u00e0 verra le jour. (Mitchell, 2007\/2004, 696)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Des id\u00e9es similaires se retrouvent dans un cat\u00e9chisme r\u00e9volutionnaire r\u00e9dig\u00e9 par Sonmi avant son ex\u00e9cution, un manifeste en faveur de la sympathie universelle que suivent religieusement Zachry et sa tribu.\u00a0<\/p>\n<h2>Consommation du corps de l\u2019autre\u00a0: la m\u00e9tensomatose<\/h2>\n<p>La consommation des r\u00e9cits de soi \u2013 part symbolique des milieux humains par laquelle est renforc\u00e9e l\u2019id\u00e9e d\u2019une appartenance des individus \u00e0 un m\u00eame corps m\u00e9dial \u2013 s\u2019accompagne de la consommation du corps animal de l\u2019autre, id\u00e9e conforme \u00e0 une m\u00e9tensomatose, ou r\u00e9incarnation du corps dans un autre corps.<\/p>\n<p>Dans <em>Cartographie des nuages<\/em>, Luisa Rey prend conscience de l\u2019introjection du corps animal de l\u2019autre alors qu\u2019elle retrouve les lettres manquantes que Frobisher avait adress\u00e9es \u00e0 Sixsmith\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Luisa [\u2026] extrait une des enveloppes jaunies; le cachet indique la date du 10\u00a0octobre 1931; Luisa la porte \u00e0 son nez et inhale. Apr\u00e8s quarante-quatre ann\u00e9es d\u2019hibernation dans cette feuille de papier, des mol\u00e9cules du ch\u00e2teau de Zedelghem et de la main de Frobisher tourbillonnent-elles en ce moment dans mes poumons, dans mon sang? (586)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Significativement, Rey conjoint dans l\u2019acte d\u2019introjection \u00e0 la fois le corps de Frobisher et un lieu indissociable de son existence, comme si l\u2019un et l\u2019autre \u00e9taient, par nature, ins\u00e9cables. \u00a0<\/p>\n<p>La forme la plus marquante d\u2019introjection r\u00e9side dans les actes de cannibalisme appuyant le th\u00e8me de la pr\u00e9dation. Le ph\u00e9nom\u00e8ne est racont\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises. Il l\u2019est tout d\u2019abord par l\u2019entremise d\u2019Henry Goose, compagnon de voyage d\u2019Ewing, d\u00e8s la premi\u00e8re page du roman, dont l\u2019incipit parodie la d\u00e9couverte de l\u2019existence de cannibales par Robinson Cruso\u00e9, dans le roman \u00e9ponyme de Defoe. Alors qu\u2019Ewing aborde Goose sur une plage, celui-ci lui apprend qu\u2019\u00ab\u00a0[a]utrefois cette gr\u00e8ve d\u2019Arcadie accueillait des festins cannibales, ripailles durant lesquelles les forts se gorgeaient des faibles\u00a0\u00bb (5).<\/p>\n<p>Le cannibalisme figure \u00e9galement en bonne place dans le r\u00e9cit que M.\u00a0D\u2019Arnoq fait \u00e0 Ewing de la conqu\u00eate maorie des Morioris des \u00eeles Chatham (situ\u00e9es \u00e0 l\u2019est de la Nouvelle-Z\u00e9lande). Ainsi, relate-t-il\u00a0: \u00ab\u00a0Sur la plage de Waitangi, cinquante Moriori furent d\u00e9capit\u00e9s, d\u00e9coup\u00e9s, envelopp\u00e9s dans des feuilles de lin puis plac\u00e9s avec des pommes de terre et des ignames dans un immense four creus\u00e9 dans la terre\u00a0\u00bb (23).<\/p>\n<p>Le cannibalisme est syst\u00e9matis\u00e9 dans la dystopie que d\u00e9peint Sonmi. \u00c0 Nea So Copros, des clones sont \u00e9lev\u00e9s pour leur force de travail. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de dur labeur, leur dit-on, ils se verront r\u00e9compens\u00e9s\u00a0: lib\u00e9r\u00e9s de leur asservissement, ils seront transport\u00e9s \u00e0 Hawa\u00ef o\u00f9 ils deviendront des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re. Or, la r\u00e9alit\u00e9 est toute autre\u00a0: Sonmi d\u00e9couvrira avec horreur que leur destination v\u00e9ritable est un abattoir o\u00f9 leur chair sert \u00e0 la production de nouveaux clones et \u00e0 l\u2019alimentation des clients des \u00ab\u00a0dinariums\u00a0\u00bb, restaurants franchis\u00e9s du futur.<\/p>\n<p>Le cannibalisme, chez Mitchell, renvoie directement \u00e0 la pr\u00e9dation. C\u2019est un comportement transhistorique, pr\u00e9sent aussi bien au XIXe si\u00e8cle des \u00eeles Chatham que dans le monde \u00e0 venir de Sonmi. Dans une perspective \u00e9coum\u00e9nale, cet acte de consommation insoutenable (qui redouble celle de l\u2019environnement, cette autre facette de la pr\u00e9dation), en vertu duquel il y a introjection du faible dans le corps animal du fort, constitue le pendant n\u00e9gatif de la sympathie universelle. S\u2019il r\u00e9v\u00e8le le lien d\u2019interd\u00e9pendance qui unit entre eux les individus dans le cadre de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne \u2013 repr\u00e9sent\u00e9 par la circularit\u00e9 de la cha\u00eene de production et de consommation de la chair dans l\u2019\u00e9conomie de Nea so Copros \u2013, il subvertit dans le m\u00eame souffle la sympathie universelle et la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019assurer la p\u00e9rennit\u00e9 de cet \u00e9coum\u00e8ne. C\u2019est ce dont t\u00e9moigne Ewing, \u00e0 la fin de <em>Cartographie des nuages<\/em>, lorsqu\u2019il \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un individu, l\u2019\u00e9go\u00efsme enlaidit l\u2019\u00e2me; \u00e0 l\u2019\u00e9chelle humaine, l\u2019\u00e9go\u00efsme signifie l\u2019extinction\u00a0\u00bb (696). Si, comme le souligne Popovic (2008), manger l\u2019autre, \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, prenait tout son sens dans l\u2019imaginaire darwiniste de la lutte pour la vie, chez Mitchell, un changement d\u2019\u00e9chelle de l\u2019individuel vers le collectif s\u2019op\u00e8re\u00a0: dans ce mouvement la lutte ne conduit plus \u00e0 la survie, mais \u00e0 l\u2019extinction.\u00a0 \u00a0\u00a0<\/p>\n<h2>La m\u00e9taphore de l\u2019oc\u00e9an\u00a0 \u00a0 \u00a0\u00a0<\/h2>\n<p>Apr\u00e8s la consommation symbolique et physique de l\u2019autre, la relation trajective unissant les personnages du roman \u00e0 un \u00e9coum\u00e8ne partag\u00e9 est appuy\u00e9e par la figure de l\u2019oc\u00e9an, m\u00e9taphore de la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale vue comme une concr\u00e9tion d\u2019actes de r\u00e9sistance locale pos\u00e9s par une multitude contre le ph\u00e9nom\u00e8ne de la pr\u00e9dation. Cette concr\u00e9tion donne ainsi lieu \u00e0 une solidarit\u00e9 dans l\u2019action.<\/p>\n<p><em>Cartographie des nuages <\/em>propose six r\u00e9cits et autant de destin\u00e9es individuelles. Le roman sugg\u00e8re que certains protagonistes sont li\u00e9s entre eux par un m\u00eame cycle de r\u00e9incarnation\u00a0en raison de la pr\u00e9sence d\u2019une tache de naissance en forme de com\u00e8te sur leur \u00e9paule et de r\u00e9miniscences de leurs vies ant\u00e9rieures. Une \u00e2me partag\u00e9e semble donc transmigrer d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Questionn\u00e9 en entrevue \u00e0 ce sujet, Mitchell r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0La r\u00e9incarnation et la r\u00e9surrection litt\u00e9rales ne sont pas des doctrines en lesquelles je crois, donc ce qui demeure apr\u00e8s ma mort, ce sont mes cons\u00e9quences ou les effets que j\u2019ai caus\u00e9s\u00a0\u00bb (Harris, 2015, 15), ou encore, comme il le fait dire au docteur Marinus dans <em>Les mille automnes de Jacob de Zoet\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0L\u2019\u00e2me est un verbe [\u2026] Pas un nom\u00a0\u00bb (186). Ainsi, les personnages de <em>Cartographie des nuages <\/em>se perp\u00e9tuent-ils au sein de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne non seulement dans leurs r\u00e9cits, mais \u00e9galement leurs actes, persistant par-del\u00e0 l\u2019existence de leur corps individu\u00e9 \u00e0 travers leur corps m\u00e9dial.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Cette conception m\u00e9diale et active de l\u2019\u00e2me est renforc\u00e9e par Ewing qui, en guise d\u2019\u00e9pilogue au roman, m\u00e9dite sur l\u2019agentivit\u00e9 de l\u2019individu et la port\u00e9e de ses actes. C\u2019est l\u00e0 que la structure duelle de l\u2019\u00eatre\u00a0\u2013 la relation trajective des corps animal et m\u00e9dial \u2013\u00a0se voit la plus nettement appuy\u00e9e alors que l\u2019esprit et le monde sont mis en \u00e9quivalence. Ewing \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019histoire n\u2019admet aucune r\u00e8gle\u00a0: seuls les r\u00e9sultats importent. Ce qui provoque des r\u00e9sultats? Les agissements [\u2026] Ce qui provoque les agissements? La foi [\u2026] [E]lle si\u00e8ge tant en l\u2019esprit qu\u2019en son miroir\u00a0: le monde\u00a0\u00bb\u00a0(Mitchell\u00a02007\/2004, 694). Puis, dans un dialogue imaginaire, apr\u00e8s avoir annonc\u00e9 qu\u2019il \u00e9pouserait la cause abolitionniste, sa propre part dans la lutte contre la pr\u00e9dation, son beau-p\u00e8re pro-esclavagiste minimise la port\u00e9e de l\u2019acte individuel\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e0 votre dernier souffle, enfin comprendrez-vous que votre vie n\u2019a gu\u00e8re davantage compt\u00e9 qu\u2019une goutte dans l\u2019infini de l\u2019oc\u00e9an!\u00a0\u00bb (697). Ce \u00e0 quoi Ewing r\u00e9pond, faisant de l\u2019individu la constituante d\u2019une multitude articul\u00e9e en un ensemble plus vaste\u00a0: \u00ab\u00a0Cependant qu\u2019est-ce qu\u2019un oc\u00e9an, sinon une multitude de gouttes?\u00a0\u00bb (697).<\/p>\n<p>\u00c0 la pr\u00e9dation s\u2019oppose ainsi la sympathie universelle, cette id\u00e9e des sto\u00efciens selon laquelle \u00ab\u00a0tout, dans l\u2019univers, est li\u00e9 \u00e0 tout, et pourtant tout est individu\u00e9, s\u00e9par\u00e9, union et s\u00e9paration\u00a0\u00bb (Laurand, 2005, 519). Toutefois, pour ces derniers, l\u2019individuel est reli\u00e9 \u00e0 ce tout en vertu du souffle divin. Chez Mitchell, par contre, l\u2019individu est articul\u00e9 \u00e0 un ensemble plus vaste en raison de la r\u00e9ciprocit\u00e9 des actions interindividuelles\u00a0: parce qu\u2019il y a un haut degr\u00e9 d\u2019interd\u00e9pendance et d\u2019interconnexion entre les parties, chaque action influence l\u2019ensemble des individus et leur \u00e9coum\u00e8ne. Ainsi, pour contrer la destruction de ce dernier \u2013 cons\u00e9quence d\u2019une pr\u00e9dation transhistorique \u2013 il convient \u00e0 chacun de prendre part solidairement \u00e0 un mouvement inverse en refusant de consid\u00e9rer autrui et l\u2019environnement comme autant d\u2019instruments au service de ses fins personnelles, en s\u2019adonnant \u00e0 un mode de consommation \u00e9cologiquement soutenable de l\u2019environnement, etc. Toutefois, mettre ce contre-mouvement en marche implique que chacun soit conscient de l\u2019ampleur de sa propre agentivit\u00e9. Et puisque celle-ci ne se r\u00e9v\u00e8le que dans la conjonction des actions individuelles en une action collective, encore faut-il que ses acteurs aient conscience d\u2019\u0153uvrer dans le cadre d\u2019un ensemble plus vaste, ce que nous d\u00e9signons comme une communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale. Les propos d\u2019Ewing t\u00e9moignent de l\u2019existence de cette conscience, mais la persistance de la pr\u00e9dation telle que le futur dysphorique de Sonmi et Zachry la donne \u00e0 voir sugg\u00e8re qu\u2019elle ne s\u2019est pas r\u00e9pandue \u00e0 grande \u00e9chelle.\u00a0\u00a0<\/p>\n<h2>La transmigration des \u00e2mes<\/h2>\n<p>L\u2019univers fictionnel des romans de Mitchell\u00a0est peupl\u00e9 d\u2019esprits transitant de corps en corps \u00e0 travers les \u00e2ges. Dans le roman <em>\u00c9crits fant\u00f4mes<\/em>, le chapitre \u00ab\u00a0Mongolie\u00a0\u00bb d\u00e9crit les p\u00e9r\u00e9grinations d\u2019un \u00ab\u00a0non-corpus\u00a0\u00bb, une entit\u00e9 incorporelle consciente migrant d\u2019un individu \u00e0 l\u2019autre \u00e0 la recherche de son corps d\u2019origine et ayant acc\u00e8s aux pens\u00e9es de ses h\u00f4tes temporaires. Le roman <em>L\u2019\u00c2me des horloges<\/em>, quant \u00e0 lui, met en sc\u00e8ne un ordre compos\u00e9 d\u2019esprits atemporels qui se r\u00e9incarnent dans le corps d\u2019individus au moment de leur mort. \u00c0 premi\u00e8re vue, ces entit\u00e9s proc\u00e8dent d\u2019une ontologie cart\u00e9sienne o\u00f9 le corps existe en un plan s\u00e9par\u00e9 de l\u2019esprit. Toutefois, ces entit\u00e9s constituent moins des esprits incorporels que des instances de narration actualisant les diff\u00e9rentes connexions existant entre les personnages. Elles agissent comme le ciment d\u2019une communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale.<\/p>\n<p>La communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale pr\u00e9sente dans les romans de Mitchell reste encore \u00ab\u00a0\u00e0 imaginer\u00a0\u00bb. Selon Benedict Anderson (1996), une communaut\u00e9 est <em>imagin\u00e9e <\/em>en vertu d\u2019un sentiment commun d\u2019appartenance de ses membres envers elle, \u00e0 l\u2019instar du lectorat s\u2019identifiant \u00e0 un m\u00eame journal quotidien ou de citoyens \u00e0 une m\u00eame nation. Elle n\u2019implique pas forc\u00e9ment la copr\u00e9sence, sans pour autant l\u2019exclure. Dans le cas de la communaut\u00e9 <em>\u00e0 imaginer<\/em>, les membres lui appartiennent en raison d\u2019une toile d\u2019interconnexions partag\u00e9e et de relations d\u2019interd\u00e9pendance, mais sans qu\u2019il n\u2019y ait de prise de conscience de ce qui les lie entre eux. Cette communaut\u00e9 ne s\u2019actualise pas dans la copr\u00e9sence de ses membres, mais lorsqu\u2019une telle conscience \u00e9merge. Suivant cela, la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale des romans de Mitchell forme un territoire dont la carte demeure encore \u00e0 \u00e9tablir par ses habitants.<\/p>\n<p>Dans l\u2019\u0153uvre de Mitchell, les personnages influencent mutuellement leur existence, se croisent, partagent des valeurs communes et sont solidaires lorsqu\u2019ils subissent les effets d\u2019une pr\u00e9dation transhistorique \u2013 colonialisme, esclavage, cannibalisme, consommation \u00e9cologiquement insoutenable de l\u2019environnement, etc. Leur appartenance \u00e0 un m\u00eame milieu plan\u00e9taire \u2013 \u00e0 une m\u00eame communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale \u2013 se r\u00e9v\u00e8le principalement par les dispositifs narratifs des romans et n\u2019est donc accessible qu\u2019au lectorat. Par exemple, dans <em>Cartographie des nuages<\/em>, le personnage principal de chacun des r\u00e9cits est le lecteur du r\u00e9cit pr\u00e9c\u00e9dant, en plus d\u2019\u00eatre, en vertu de la r\u00e9currence de la tache de naissance en forme de com\u00e8te, la possible r\u00e9incarnation du protagoniste qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Cette marque actualise les liens qui unissent les personnages \u00e0 leur \u00e9coum\u00e8ne \u00e0 travers diff\u00e9rentes p\u00e9riodes de l\u2019anthropoc\u00e8ne<a id=\"footnoteref8_lqdias1\" class=\"see-footnote\" title=\"Nom donn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e8re g\u00e9ologique qui d\u00e9bute lors de l\u2019industrialisation et durant laquelle l\u2019activit\u00e9 humaine marquerait significativement l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me terrestre de ses effets. Significativement, le roman d\u00e9bute dans les premiers temps de l\u2019industrialisation, sur laquelle s\u2019ouvre l\u2019\u00e8re de l\u2019anthropoc\u00e8ne, et se termine \u00e0 la suite de la destruction de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne, \u00e9v\u00e9nement appel\u00e9 \u00ab\u00a0la Chute\u00a0\u00bb par les survivants. Harris (2015) qualifie d\u2019ailleurs \u00c9crits fant\u00f4mes, Cartographie des nuages et L\u2019\u00c2me des horloges de \u00ab\u00a0romans de l\u2019anthropoc\u00e8ne\u00a0\u00bb. \u00a0\" href=\"#footnote8_lqdias1\">[8]<\/a> (Crutzen et Stoermer, 2000). Toutefois, les personnages, m\u00eame s\u2019ils se montrent parfois troubl\u00e9s par la co\u00efncidence de cette tache de naissance, ne prennent aucunement conscience qu\u2019elle les lie \u00e0 un m\u00eame cycle de r\u00e9incarnations. Ainsi en est-il de Luisa Rey\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Robert Frobisher fait \u00e9tat d\u2019une tache de naissance entre son omoplate et sa clavicule [\u2026] Je ne crois pas \u00e0 ces conneries [\u2026] Cela arrive tout le temps, les co\u00efncidences. N\u2019emp\u00eache, on dirait bien une com\u00e8te [\u2026] Les taches de naissance ressemblent \u00e0 ce que l\u2019on veut, pas seulement aux com\u00e8tes [\u2026] La journaliste entre dans la douche, mais son esprit d\u00e9ambule dans les couloirs du ch\u00e2teau de Zedelghem. (190-193)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En d\u2019autres termes, les personnages forment, dans leur solidarit\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale, une communaut\u00e9 \u00e0 imaginer.<\/p>\n<p>Au sein des dispositifs susmentionn\u00e9s figurent des entit\u00e9s incorporelles qui \u00e9maillent l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Mitchell et contribuent \u00e0 une entreprise fragmentaire de cartographie de la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale lorsque, \u00e0 leur \u00e9chelle limit\u00e9e, ils r\u00e9unissent par leur narration des personnages \u00e0 priori dispers\u00e9s \u00e0 travers l\u2019\u00e9tendue du globe. Par exemple, les \u00e2mes atemporelles de <em>L\u2019\u00c2me des horloges <\/em>constituent autant d\u2019archives vivantes de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne et agissent \u00e0 titre de m\u00e9diation entre des personnages s\u00e9par\u00e9s dans le temps et l\u2019espace. Ainsi en est-il du docteur Marinus. Ce dernier forme, avec d\u2019autres atemporels, la confr\u00e9rie des Horlogers, aux c\u00f4t\u00e9s de laquelle il lutte contre les Anachor\u00e8tes, un groupe occulte dont les membres connaissent l\u2019immortalit\u00e9 en \u00ab\u00a0d\u00e9cantant\u00a0\u00bb l\u2019\u00e2me de jeunes victimes, en les absorbant. Les deux factions correspondent aux deux faces de la lutte transhistorique du monde transfictionnel des romans\u00a0: la sympathie universelle et la pr\u00e9dation. Les p\u00e9r\u00e9grinations de Marinus, initi\u00e9es lors de sa premi\u00e8re naissance en 640 apr. J.-C., connectent entre eux l\u2019ensemble des personnages de l\u2019\u0153uvre de Mitchell. Elles relient \u00e9galement les diff\u00e9rentes \u00e9poques de l\u2019anthropoc\u00e8ne et ses lieux g\u00e9ographiques\u00a0\u2013 le Japon de 1800, l\u2019Angleterre de 1984, le Toronto de 2025 et l\u2019Irlande de 2043. Ces lieux et \u00e9poques constituent autant de facettes de la pr\u00e9dation dont il est t\u00e9moin et dont la conjonction donne logiquement lieu, dans un futur proche, \u00e0 la dystopie de Sonmi et au monde post-catastrophique de Zachry.\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Des pans de la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale se voient \u00e9galement actualis\u00e9s par le non-corpus d\u2019<em>\u00c9crits fant\u00f4mes.<\/em> Alors que ce dernier migre d\u2019un individu \u00e0 l\u2019autre, il remplit dans l\u2019exercice la fonction de narrateur omniscient non pas extra, mais bien intradi\u00e9g\u00e9tique. Les premi\u00e8res lignes du chapitre, o\u00f9 le non-corpus a pour h\u00f4te Caspar, un voyageur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel il traverse en train les steppes mongoles, en t\u00e9moignent\u00a0: \u00ab\u00a0Le train passait parfois devant un campement de tentes rondes appel\u00e9es \u00ab\u00a0gers\u00a0\u00bb, dans le guide de Caspar\u00a0[\u2026] Des chiens f\u00e9roces aboyaient apr\u00e8s le train, les enfants nous regardaient rouler\u00a0\u00bb (193). Ici, le pronom personnel \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb sugg\u00e8re que le r\u00e9cit est relat\u00e9 par un narrateur intradi\u00e9g\u00e9tique voyageant aux c\u00f4t\u00e9s de Caspar. Mais plus loin, le narrateur adopte un point de vue omniscient, ayant acc\u00e8s aux pens\u00e9es et \u00e9motions du personnage\u00a0: \u00ab\u00a0Ce vaste ciel rem\u00e9morait \u00e0 Caspar l\u2019endroit o\u00f9\u00a0il avait grandi, une r\u00e9gion nomm\u00e9e Zetland. Caspar se sentait seul; il avait le mal du pays\u00a0\u00bb (193). Ce point de vue demeure n\u00e9anmoins intradi\u00e9g\u00e9tique, car le narrateur acc\u00e8de aux pens\u00e9es de Caspar en tant qu\u2019\u00eatre incarn\u00e9 dans le r\u00e9cit, ce dont t\u00e9moigne la phrase suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne percevais pas d\u2019attente particuli\u00e8re \u2013 rien qu\u2019une sensation d\u2019infini\u00a0\u00bb (193). Cette sensation \u00e9prouv\u00e9e par Caspar est per\u00e7ue par un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb autre, le non-corpus, qui cohabite avec son esprit. Cette narration omnisciente intradi\u00e9g\u00e9tique se poursuit tout au long du chapitre, alors que le non-corpus migre d\u2019une personne \u00e0 l\u2019autre. Lorsqu\u2019il relie entre eux ses diff\u00e9rents h\u00f4tes, il redouble les efforts de l\u2019auteur dans l\u2019assemblage de micror\u00e9cits \u00e9clat\u00e9s en un r\u00e9cit \u00e9coum\u00e9nal coh\u00e9rent. Les h\u00f4tes forment une communaut\u00e9 \u00e0 leur insu en tant qu\u2019ils parcourent les m\u00eames milieux et sont, en retour, parcourus par une m\u00eame entit\u00e9 qui, \u00e0 l\u2019instar du docteur Marinus, archive leur m\u00e9moire et l\u2019inscrit dans un r\u00e9cit commun. Comme l\u2019affirment Childs et Green, le non-corpus agit ici \u00e0 titre de \u00ab\u00a0m\u00e9diation\u00a0\u00bb\u00a0: \u00a0\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Son identit\u00e9 r\u00e9side dans un processus potentiellement infini de transits, de transformations et de traductions. Isol\u00e9 dans un monde atomis\u00e9, il se pr\u00e9sente comme un puissant symbole de l\u2019apparition de modes historiquement sans pr\u00e9c\u00e9dent de subjectivit\u00e9 plan\u00e9taire constitu\u00e9e par des m\u00e9diations constantes [\u2026] [Et] [c]omme le narrateur, il habite une gamme de voix, de styles, d\u2019idiomes tout en traversant les seuils de l\u2019Histoire, du langage et de l\u2019ontologie. (2011, 38)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans <em>Cartographie des nuages<\/em>, la r\u00e9incarnation (la transmigration de l\u2019\u00e2me) \u00ab\u00a0peut y \u00eatre vue en tant que communaut\u00e9 de personnages individuels faiblement structur\u00e9e \u00e0 travers l\u2019histoire, mis en r\u00e9seau et en corr\u00e9lation les uns avec les autres sans perdre leur indissoluble individualit\u00e9\u00a0\u00bb (Edwards, 2011, 199).<\/p>\n<p>Les esprits de l\u2019\u0153uvre mitchellienne constituent une m\u00e9diation entre l\u2019individu et un tout, son \u00e9coum\u00e8ne. Celui-ci l\u2019englobe sans jamais qu\u2019il ne s\u2019y dissolve. Cette m\u00e9diation r\u00e9unit trajectivement le corps animal (individu\u00e9) et le corps m\u00e9dial (entit\u00e9 \u00e9cologique, technique et symbolique, mais aussi collective et historique) et souligne l\u2019intime interp\u00e9n\u00e9tration de l\u2019un et de l\u2019autre.\u00a0 \u00a0<\/p>\n<h2>\u00c0 la recherche d\u2019une carte des nuages<\/h2>\n<p>Si le docteur Marinus et les autres entit\u00e9s transmigratrices incarnent, gr\u00e2ce \u00e0 leur m\u00e9moire pluris\u00e9culaire, une conscience de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne, ils ne poss\u00e8dent ni le don de l\u2019omniscience ni celui de l\u2019ubiquit\u00e9, de sorte qu\u2019aucun ne produit une carte exhaustive de la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale.<\/p>\n<p>Tout en favorisant un d\u00e9centrement du corps individu\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain vers son corps m\u00e9dial, ou plus largement son corps \u00e9coum\u00e9nal, l\u2019\u0153uvre de Mitchell s\u2019accompagne d\u2019un aveu d\u2019impuissance. Hors de l\u2019artifice de la fiction (intervention d\u2019\u00e2mes transmigratrices, consciences et m\u00e9diations limit\u00e9es de la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale) et de la narration (mise en relation des subjectivit\u00e9s par la multiplication des r\u00e9cits de soi au sein d\u2019une \u0153uvre transfictionnelle), il manque aux personnages comme au lecteur une carte cognitive (Jameson, 2007) qui actualiserait de mani\u00e8re pleine et enti\u00e8re son appartenance \u00e0 une communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale. Ce constat, la voix de Zachry le porte en \u00e9cho lorsqu\u2019elle m\u00e9taphorise l\u2019humanit\u00e9 non plus \u00e0 l\u2019aide de la figure de l\u2019oc\u00e9an, mais celle des nuages, dont la carte demeure toujours \u00e0 \u00e9tablir. Ainsi le r\u00e9cit de Zachry se termine-t-il sur ces mots\u00a0: \u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Allong\u00e9 sur le fond du kayak, j\u2019ai r\u2019gard\u00e9 les nuages flageoler. Les \u00e2mes traversent les \u00e2ges comme les nuages traversent les ciels, pis leur forme, leur couleur et leur taille ont beau changer, \u00e7a reste des nuages, et c\u2019est pareil pour les \u00e2mes. Qui sait d\u2019o\u00f9 qu\u2019sont souffl\u00e9s les nuages ou bien en qui demain une \u00e2me se r\u00e9incarn\u2019ra? Ceux qui savent, c\u2019est Sonmi, l\u2019est et l\u2019ouest, pis la boussole, pis la carte, ouais, la carte des nuages, c\u2019est la seule \u00e0 l\u2019savoir. (Mitchell, 2007\/2004, 418)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sans cette carte des nuages \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire sans cette entreprise cartographique gr\u00e2ce \u00e0 laquelle la multitude humaine peut se penser tout \u00e0 la fois goutte et ensemble mouvant, \u00e9vanescent \u2013 la communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale se voit condamn\u00e9e \u00e0 demeurer in-imagin\u00e9e, au risque que ses membres se voient ali\u00e9n\u00e9s d\u2019une part essentielle de leur \u00eatre\u00a0: leur corps m\u00e9dial.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>ANDERSON, Benedict. 1996.\u00a0<em>L\u2019imaginaire national\u00a0: r\u00e9flexions sur l\u2019origine et l\u2019essor du Nationalisme.<\/em>\u00a0Paris\u00a0: La D\u00e9couverte, 214 p.<\/p>\n<p>BERQUE, Augustin.\u00a01986.\u00a0<em>Le Sauvage et l\u2019artifice\u00a0: les Japonais devant la nature<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 320 p.<\/p>\n<p>BERQUE, Augustin. 1990.\u00a0<em>M\u00e9diance, de milieux en paysages<\/em>. 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Paris\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Olivier, 700 p.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>MITCHELL, David. 2004\/1999.\u00a0<em>\u00c9crits fant\u00f4mes.<\/em>\u00a0Paris\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Olivier,\u00a0531 p.<\/p>\n<p>MITCHELL, David. 2017\/2014.\u00a0<em>L\u2019\u00c2me des horloges<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Olivier,\u00a0784 p.<\/p>\n<p>MITCHELL, David. 2012\/2010.\u00a0<em>Les mille automnes de Jacob de Zoet<\/em>.\u00a0Paris\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Olivier,\u00a0704 p.<\/p>\n<p>POPOVIC, Pierre. 2008.\u00a0<em>Imaginaire social et folie litt\u00e9raire\u00a0: Le Second Empire de Paulin Gagne<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, 377 p.<\/p>\n<p>RYAN, Marie-Laure. 2013. \u00ab\u00a0Transmedial Storytelling and Transfictionality\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Poetics Today<\/em>, vol.\u00a034, no.\u00a03, p.\u00a0361-388.<\/p>\n<p>SAINT-GELAIS, Richard. 2011.\u00a0<em>Fictions transfuges\u00a0: La transfictionnalit\u00e9 et ses enjeux<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, 608 p.<\/p>\n<p>SCHOENE, Berthold. 2009.\u00a0<em>The Cosmopolitan Novel<\/em>. Edinburgh: Edinburgh University Press, 216 p.<\/p>\n<p>SCHOENE, Berthold. 2010. \u00ab\u00a0Tour du Monde\u00a0: David Mitchell\u2019s\u00a0<em>Ghostwritten\u00a0<\/em>and the Cosmopolitan Imagination\u00a0\u00bb.\u00a0<em>College Literature<\/em>, vol.\u00a037, no.\u00a04, p.\u00a042-60.<\/p>\n<p>SCHULZ, Kathryn. 2014. \u00ab\u00a0Boundaries Are Conventions. And\u00a0<em>The Bone Clocks<\/em>\u00a0Author David Mitchell Transcends Them All\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Vulture<\/em>, <a href=\"http:\/\/bit.ly\/1qbQ4QD\">http:\/\/bit.ly\/1qbQ4QD<\/a>.<\/p>\n<p>SHAW, Kristian. 2015. \u00ab\u00a0Building Cosmopolitan Futures: Global Fragility in the Fiction of David Mitchell\u00a0\u00bb.\u00a0<em>English Academy Review<\/em>, vol.\u00a032, no.\u00a01, p.\u00a0109-123.<\/p>\n<p>WATSUJI, Tetsur\u00f4. 2011. F\u00fbdo : Le milieu humain. Paris : CNRS, 330 p.\u00a0<\/p>\n<p><style type=\"text\/css\">\n<!--\/*-->\/* ><!--*\/\n\np.p1 {margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; font: 12.0px Optima}\n\/*--><!*\/\n<\/style> <style type=\"text\/css\">\n<!--\/*-->\/* ><!--*\/\n\np.p1 {margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; font: 12.0px Optima}\n\/*--><!*\/\n<\/style> <style type=\"text\/css\">\n<!--\/*-->\/* ><!--*\/\n\np.p1 {margin: 0.0px 0.0px 10.0px 0.0px; line-height: 21.0px; font: 18.5px 'Lucida Grande'; color: #000000; -webkit-text-stroke: #000000}\nspan.s1 {font-kerning: none}\n\/*--><!*\/\n<\/style><\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_0n9kmyl\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_0n9kmyl\">[1]<\/a> Comme c\u2019est le cas dans la trilogie cin\u00e9matographique <em>The Matrix<\/em>, des Wachowski, ou plus r\u00e9cemment dans la bande dessin\u00e9e <em>Arcadia<\/em>, de Paknadel et Pfeiffer.<\/p>\n<p id=\"footnote2_kcd660y\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_kcd660y\">[2]<\/a> Les films <em>Lucy<\/em>, de Luc Besson, et <em>Transcendance<\/em>, de Wally Pfister, par exemple.<\/p>\n<p id=\"footnote3_mau35tz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_mau35tz\">[3]<\/a> Par exemple, dans le roman <em>Terre et fondation<\/em>, d\u2019Isaac Asimov, les habitants de Ga\u00efa forment une entit\u00e9 pensante unique. L\u2019individualit\u00e9 des Ga\u00efens est dissoute au profit d\u2019un \u00eatre supra-individuel \u00e9tendu \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire. C\u2019est \u00e9galement le cas dans le film <em>Avatar<\/em>, de James Cameron, o\u00f9 les Na\u2019vi, peuple autochtone de la lune de Pandora, sont connect\u00e9s \u00e0 la biosph\u00e8re, formant dans leur union une entit\u00e9 collective, Eywa, d\u00e9esse de la nature.<\/p>\n<p id=\"footnote4_8sprdc5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_8sprdc5\">[4]<\/a> <em>\u00c9crits fant\u00f4mes<\/em>,\u00a0<em>number9dream<\/em>,\u00a0<em>Cartographie des nuages<\/em>,\u00a0<em>Le Fond des for\u00eats<\/em>,\u00a0<em>Les Mille Automnes de Jacob de Zoet<\/em>,\u00a0<em>L'\u00c2me des horloges<\/em> et <em>Slade House<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote5_32z2exc\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_32z2exc\">[5]<\/a> M\u00e9dial\u00a0: adjectif de \u00ab\u00a0milieu\u00a0\u00bb (Berque, 1990).<\/p>\n<p id=\"footnote6_rkn4nry\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_rkn4nry\">[6]<\/a> \u00ab\u00a0\u00c9cologique\u00a0\u00bb au sens o\u00f9 il rel\u00e8ve de l\u2019environnement naturel.<\/p>\n<p id=\"footnote7_jqmwq8o\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_jqmwq8o\">[7]<\/a> Au sens de \u00ab\u00a0rendre autre <em>(alter) <\/em>ce qui fai[t] partie de l'\u00eatre\u00a0\u00bb (Berque, 2000, 185).<\/p>\n<p id=\"footnote8_lqdias1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_lqdias1\">[8]<\/a> Nom donn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e8re g\u00e9ologique qui d\u00e9bute lors de l\u2019industrialisation et durant laquelle l\u2019activit\u00e9 humaine marquerait significativement l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me terrestre de ses effets. Significativement, le roman d\u00e9bute dans les premiers temps de l\u2019industrialisation, sur laquelle s\u2019ouvre l\u2019\u00e8re de l\u2019anthropoc\u00e8ne, et se termine \u00e0 la suite de la destruction de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne, \u00e9v\u00e9nement appel\u00e9 \u00ab\u00a0la Chute\u00a0\u00bb par les survivants. Harris (2015) qualifie d\u2019ailleurs <em>\u00c9crits fant\u00f4mes<\/em>, <em>Cartographie des nuages <\/em>et <em>L\u2019\u00c2me des horloges <\/em>de \u00ab\u00a0romans de l\u2019anthropoc\u00e8ne\u00a0\u00bb. \u00a0<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Duret, Christophe. 2017. \u00abEntre corps animal et corps m\u00e9dial\u00a0: La communaut\u00e9 \u00e9coum\u00e9nale dans l\u2019\u0153uvre romanesque de David Mitchell\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5609 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/duret_26.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 duret_26.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-19ef0941-6ca9-4dad-bde2-03d508673603\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/duret_26.pdf\">duret_26<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/duret_26.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-19ef0941-6ca9-4dad-bde2-03d508673603\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026 Corps et individu en science-fiction Une ontologie cart\u00e9sienne, qui con\u00e7oit la chose pensante (res cogitans) et la chose \u00e9tendue (res extensa)\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire le corps et l\u2019environnement naturel) en deux plans d\u2019existence s\u00e9par\u00e9s, sous-tend de nombreuses \u0153uvres de science-fiction contemporaines. Comme le souligne [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1278,1279,1275,1274],"tags":[128],"class_list":["post-5609","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dissolutions-conjointes","category-dissolutions-conjointes-individu-et-societe","category-individu-et-societe","category-la-disparition-de-soi-corps","tag-duret-christophe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5609","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5609"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5609\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8815,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5609\/revisions\/8815"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5609"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5609"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5609"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}