{"id":5615,"date":"2024-06-13T19:48:28","date_gmt":"2024-06-13T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-disparition-pour-contrer-lepuisement-etude-de-lusage-de-la-photo-dannie-ernaux-et-de-marc-marie\/"},"modified":"2024-09-04T15:17:03","modified_gmt":"2024-09-04T15:17:03","slug":"la-disparition-pour-contrer-lepuisement-etude-de-lusage-de-la-photo-dannie-ernaux-et-de-marc-marie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5615","title":{"rendered":"La disparition pour contrer l\u2019\u00e9puisement : \u00e9tude de \u00ab L\u2019usage de la photo \u00bb d\u2019Annie Ernaux et de Marc Marie"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6895\">Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026<\/a><\/h5>\n<p>En avril 2015, je me suis retrouv\u00e9e au Mus\u00e9e du sexe \u00e0 Amsterdam. Des amis et moi \u00e9tions cens\u00e9s nous rendre au mus\u00e9e Van Gogh, mais la horde de touristes qui attendait en file pour y entrer et la pluie diluvienne qui ne cessait de tomber ont eu raison de notre courage et de notre patience. Nous avons donc err\u00e9 de boutique de gouda en boutique de souvenirs, avant de d\u00e9cider d\u2019aller passer le temps dans le seul mus\u00e9e de la ville o\u00f9 la file d\u2019attente se situait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur \u2013 le <em>sexemuseum<\/em>. L\u00e0\u00a0: des objets divers, des photos et un peu d\u2019histoire. Une s\u00e9rie de photographies ont attir\u00e9 mon attention; elles avaient \u00e9t\u00e9 prises \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et repr\u00e9sentaient un couple nu qui prenait la pose, enlac\u00e9. Ces photos tenaient lieu des premi\u00e8res tentatives de repr\u00e9sentation de l\u2019\u00e9rotisme en photographie. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, une telle activit\u00e9 \u00e9tait ill\u00e9gale. Les clich\u00e9s sont probablement rest\u00e9s priv\u00e9s des ann\u00e9es durant. Pourtant, j\u2019\u00e9tais l\u00e0, plus d\u2019un si\u00e8cle plus tard, \u00e0 regarder ces corps nus \u00e9ternellement fig\u00e9s dans des poses suggestives. Je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de trouver la moustache de l\u2019homme amusante. La femme, quant \u00e0 elle, r\u00e9p\u00e9tait la m\u00eame expression \u00e9tonn\u00e9e de clich\u00e9 en clich\u00e9. Comme quoi le temps alt\u00e8re notre perception de ce qui est \u00e9rotique et de ce qui ne l\u2019est pas.<\/p>\n<p>Lorsque nous nous imaginons une s\u00e9rie de photos \u00e9rotiques, nous pensons tr\u00e8s probablement \u00e0 la vue de corps nus ou partiellement d\u00e9v\u00eatus, sous diff\u00e9rents angles et dans diff\u00e9rentes poses. Or, il arrive que nos attentes soient contrecarr\u00e9es\u00a0: <em>L\u2019usage<\/em><em> de la photo<\/em>, court ouvrage co\u00e9crit par Annie Ernaux et Marc Marie, pr\u00e9sente une suite de photographies prises apr\u00e8s l\u2019amour, dans lesquelles on ne voit aucun corps. Publi\u00e9 en 2005 chez Gallimard, le livre met de l\u2019avant, en alternance, des clich\u00e9s qui montrent les traces laiss\u00e9es derri\u00e8re les deux amants apr\u00e8s leurs \u00e9bats \u2013 soit les v\u00eatements, les chaussures ou les restes du d\u00eener \u2013 et de courts textes qui font ressurgir leurs souvenirs des \u00e9v\u00e9nements. La charge \u00e9rotique de ces photos ne provient pas de l\u2019image en elle-m\u00eame, mais de la conscience confront\u00e9e \u00e0 ces paysages d\u00e9vast\u00e9s. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de voir ce projet comme une r\u00e9action \u00e0 l\u2019abondance des corps qui sont expos\u00e9s \u00e0 notre vue, partout. \u00c0 la t\u00e9l\u00e9, au cin\u00e9ma, dans les publicit\u00e9s ou sur Internet, il ne passe pas une journ\u00e9e sans que d\u2019innombrables images de corps nous parviennent. <em>L\u2019usage de la photo <\/em>permet de d\u00e9placer le point focal de l\u2019\u00e9rotisme depuis le corps vers l\u2019absence du corps.<\/p>\n<p>Au tout d\u00e9but du r\u00e9cit, Ernaux<a id=\"footnoteref1_hyfe84b\" class=\"see-footnote\" title=\"La posture narrative d\u2019Annie Ernaux est complexe et singuli\u00e8re; par souci de clart\u00e9 et pour \u00e9viter les r\u00e9p\u00e9titions trop lourdes, je ne ferai pas de distinction entre \u00ab\u00a0Ernaux\u00a0\u00bb la \u00ab\u00a0narratrice\u00a0\u00bb, l\u2019 \u00ab\u00a0amante\u00a0\u00bb, l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9crivaine\u00a0\u00bb ou la \u00ab\u00a0romanci\u00e8re\u00a0\u00bb. Chacun de ces termes r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 l\u2019instance qui \u00ab\u00a0parle\u00a0\u00bb dans le r\u00e9cit dont il est question dans ce texte. Notez aussi que L\u2019usage de la photo est compos\u00e9 de photographies comment\u00e9es tour \u00e0 tour par Ernaux et Marie. \" href=\"#footnote1_hyfe84b\">[1]<\/a> explique comment <em>L\u2019usage de la photo<\/em> est influenc\u00e9 par \u00ab\u00a0la mise en images effr\u00e9n\u00e9e de l\u2019existence qui, de plus en plus, caract\u00e9rise l\u2019\u00e9poque\u00a0\u00bb (2005, 13). Pourtant, lorsque je lis cet ouvrage, je comprends clairement qu\u2019il ne s\u2019agit pas que d\u2019un sympt\u00f4me d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019image. Ce projet est motiv\u00e9 par de plus grandes ambitions que la simple repr\u00e9sentation de soi\u00a0: \u00ab\u00a0il s\u2019est agi de conf\u00e9rer davantage de r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 des moments de jouissance irrepr\u00e9sentables et fugitifs\u00a0\u00bb\u00a0(13). <em>L\u2019usage de la photo<\/em> utilise un mode de repr\u00e9sentation bien de son \u00e9poque \u2013 la photographie \u00ab\u00a0domestique\u00a0\u00bb \u2013 afin de r\u00e9aliser un objet hybride, entre archive et journal intime, entre photo et texte, entre m\u00e9moire et oubli. Des oublis, il y en a forc\u00e9ment dans un tel projet\u00a0: les amants ne se rappellent plus \u00e0 quel moment de la journ\u00e9e telle photo a \u00e9t\u00e9 prise, qui en \u00e9tait le photographe ou de quel moment de l\u2019ann\u00e9e il s\u2019agissait. Ces blancs dans le r\u00e9cit ne contreviennent pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e \u00e0 la base de leur entreprise\u00a0: celle de garder des traces. Conserver, archiver, t\u00e9moigner, collectionner\u00a0: ce ne sont que quelques caract\u00e9ristiques qui fa\u00e7onnent une grande partie de la litt\u00e9rature moderne. Cette volont\u00e9 de t\u00e9moigner n\u2019est pas propre \u00e0 Ernaux et \u00e0 Marie\u00a0: elle inscrit leur projet dans un ensemble d\u2019\u0153uvres modernes qui utilisent l\u2019archivage jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement.<\/p>\n<h2>La litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement de Barth \u00e0 Rabat\u00e9<\/h2>\n<p>L\u2019usage de la notion d\u2019\u00e9puisement pour qualifier la litt\u00e9rature remonte au moins \u00e0 John Barth et \u00e0 son essai \u00ab\u00a0The Literature of Exhaustion\u00a0\u00bb. Barth d\u00e9finit ainsi le concept qu\u2019il se propose d\u2019expliciter au courant de son analyse\u00a0: \u00ab\u00a0By \u00ab\u00a0exhaustion\u00a0\u00bb I don\u2019t mean anything so tired as the subject of physical, moral or intellectual decadence, only used-upness of certain forms or the felt exhaustion of certain possibilities\u00a0\u00bb (1984, 64). Barth met le doigt sur un probl\u00e8me plus large qu\u2019il ne le croit, et son essai devient en quelque sorte un des textes fondateurs de la postmodernit\u00e9. Apr\u00e8s la modernit\u00e9, qui permet une exploration sans pr\u00e9c\u00e9dent des formes et des techniques en art comme en litt\u00e9rature, Barth sent une lassitude g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qui entrave la cr\u00e9ation de nouvelles \u0153uvres. Cinquante ans apr\u00e8s la publication de cet article, il me semble que nous ne sommes pas encore tout \u00e0 fait sortis de cette lassitude, comme si le poids des \u0153uvres qui nous pr\u00e9c\u00e8dent pesait si lourd que nous n\u2019arrivions plus \u00e0 imaginer librement.<\/p>\n<p>En 2004, Dominique Rabat\u00e9 publie <em>Vers une litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement<\/em>, un essai dans lequel il multiplie les exemples d\u2019\u0153uvres litt\u00e9raires qui peuvent \u00eatre rattach\u00e9es au concept \u00ab\u00a0d\u2019\u00e9puisement\u00a0\u00bb. Son usage de l\u2019expression se diff\u00e9rencie de celui de Barth<a id=\"footnoteref2_rib5rt6\" class=\"see-footnote\" title=\"Rabat\u00e9 avoue qu\u2019il ignorait reprendre l\u2019expression de John Barth lorsqu\u2019il a commenc\u00e9 \u00e0 utiliser le terme de litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement (2004, 190). \" href=\"#footnote2_rib5rt6\">[2]<\/a>\u00a0: selon Rabat\u00e9, la litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement prend racine au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle dans un corpus fran\u00e7ais \u2013 il cite notamment Flaubert, Proust et Beckett. Ce dernier incarnerait l\u2019essence m\u00eame de la litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement\u00a0: il prend conscience que tout a \u00e9t\u00e9 dit avant lui et, pire encore, que tout a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 dit <em>mieux<\/em> que lui ne pourrait le faire. Beckett, comme n\u2019importe quel auteur que nous associons \u00e0 la litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement, se trouve dans une impasse. Que reste-il \u00e0 faire? Quelle nouvelle direction prendre pour pouvoir encore <em>dire<\/em> quelque chose? La \u00ab\u00a0solution\u00a0\u00bb \u00e0 ce probl\u00e8me est, selon Rabat\u00e9 (2004, 17), de transformer les modes narratifs classiques afin d\u2019explorer davantage les possibilit\u00e9s offertes par la voix narrative.<\/p>\n<p>Rabat\u00e9 emprunte \u00e0 Maurice Blanchot l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0r\u00e9cit\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un texte qui d\u00e9roge aux techniques traditionnelles de narration et qui proc\u00e8de \u00e0 \u00ab\u00a0un singulier ph\u00e9nom\u00e8ne de monstration de [sa] voix narrative\u00a0\u00bb\u00a0(7). Ici, la voix \u00e9nonciatrice ne se cache plus derri\u00e8re ce qu\u2019elle narre; au contraire, elle devient elle-m\u00eame l\u2019objet de la narration. En outre, explique Rabat\u00e9, \u00ab\u00a0l\u2019\u0153uvre d\u2019art moderne exhibe ses proc\u00e9d\u00e9s de fabrication\u00a0\u00bb\u00a0(28). Dans la litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement, le processus narratif est montr\u00e9, expliqu\u00e9, justifi\u00e9, et ce, \u00e0 m\u00eame le texte.<\/p>\n<h2><em>L\u2019usage de la photo<\/em> et la litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement<\/h2>\n<p>Nous pouvons voir un exemple de cette caract\u00e9ristique de la litt\u00e9rature moderne dans <em>L\u2019usage de la photo<\/em>, o\u00f9 Ernaux et Marie expliquent tour \u00e0 tour que le projet est n\u00e9, dans un premier temps, du d\u00e9sir de photographier les traces laiss\u00e9es derri\u00e8re les deux amants apr\u00e8s l\u2019amour, puis que, dans un deuxi\u00e8me temps, l\u2019envie d\u2019\u00e9crire \u00e0 partir de ces photos s\u2019est manifest\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pendant plusieurs mois, nous nous sommes content\u00e9s de prendre des photos, de les regarder et les accumuler. L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire \u00e0 partir d\u2019elles a surgi un soir en d\u00eenant. Je ne me rappelle pas qui l\u2019a eue en premier mais nous avons su aussit\u00f4t que nous avions le m\u00eame d\u00e9sir de lui donner forme. Comme si ce que nous avions pens\u00e9 jusque-l\u00e0 \u00eatre suffisant pour garder la trace de nos moments amoureux, les photos, ne l\u2019\u00e9tait pas, qu\u2019il faille encore quelque chose de plus, de l\u2019\u00e9criture. (Ernaux, 2005, 12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cet extrait, le processus cr\u00e9atif des \u00e9crivains est volontairement expos\u00e9 \u00e0 la vue de tous. L\u2019autor\u00e9flexivit\u00e9 entraine ici une modification de la posture \u00e9nonciatrice \u2013 la voix qui parle se montre ainsi consciente d\u2019elle-m\u00eame et de sa propre finitude\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Trajet ouvert d\u2019une parole qui aspire \u00e0 s\u2019autod\u00e9limiter, le r\u00e9cit se fait chemin faisant parce qu\u2019il cherche \u00e0 d\u00e9crire son acte de naissance. La solution, la d\u00e9cision de devenir \u00e9crivain sont ainsi li\u00e9es \u00e0 un mouvement de disparition auquel je donne le nom d\u2019\u00e9puisement. (Rabat\u00e9, 2004, 10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans les textes de la litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement, nous pouvons voir des traces qui t\u00e9moignent du geste d\u2019\u00e9crire. Ces traces pointent bien souvent vers un n\u0153ud, une sorte de conflit, que l\u2019\u00e9criture ne vise pas n\u00e9cessairement \u00e0 r\u00e9soudre. J\u2019avancerais m\u00eame que l\u2019instance \u00ab\u00a0qui parle\u00a0\u00bb dans le r\u00e9cit chercherait davantage \u00e0 mettre en mots ce conflit plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 le r\u00e9soudre. L\u2019ouvrage qui en r\u00e9sulte est donc vou\u00e9 \u00e0 ne pas \u00eatre une \u0153uvre compl\u00e8te. L\u2019\u00e9criture tente de mettre le doigt sur quelque chose qu\u2019elle ne connait pas encore \u2013 et il se peut fort bien qu\u2019elle n\u2019y arrive jamais vraiment. C\u2019est ce que Rabat\u00e9 d\u00e9signe par l\u2019expression d\u2019\u00ab\u00a0inach\u00e8vement romanesque\u00a0\u00bb\u00a0(24). Un r\u00e9cit fini et achev\u00e9 semble d\u00e9sormais impossible \u2013 il n\u2019y a pas d\u2019\u0153uvre compl\u00e8te ou totale qui puisse exister, mais nous pouvons essayer de tendre vers elle.<\/p>\n<p>La notion de litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement d\u00e9signe divers proc\u00e9d\u00e9s qui inscrivent une voix \u00e9nonciatrice singuli\u00e8re, dans laquelle le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb est pr\u00e9dominant. Pour Rabat\u00e9, l\u2019accent mis sur cette voix \u00e9nonciatrice s\u2019explique par une peur de la disparition (10). Celle-ci est \u00e0 comprendre \u00e0 la fois sur le plan du contenu et de la forme. La parole d\u2019un \u00e9crivain s\u2019inscrit dans l\u2019espace textuel afin de contrer l\u2019\u00e9vanouissement d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 ou d\u2019un sentiment\u00a0: la voix essaie de dire ce qui pourrait dispara\u00eetre afin de pr\u00e9venir la dissolution. De plus, la fa\u00e7on dont cette voix se d\u00e9ploie m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9puisement \u2013 la forme que prend le discours cr\u00e9e un sentiment de lassitude et la voix s\u2019\u00e9puise devant l\u2019immensit\u00e9 du d\u00e9sir de se dire.<\/p>\n<p>C\u2019est ici que le projet d\u2019Ernaux et de Marie prend son sens. Dans <em>L\u2019usage de la photo<\/em>, une impression d\u2019exhaustivit\u00e9 transpara\u00eet par la mise en r\u00e9cit de sc\u00e8nes quotidiennes et par le nombre de d\u00e9tails donn\u00e9s sur celles-ci. Ce proc\u00e9d\u00e9 cr\u00e9e chez le lecteur un sentiment d\u2019authenticit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire que les fragments \u00e9crits par Ernaux et Marie lui paraissent repr\u00e9senter la r\u00e9alit\u00e9 <em>telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9<\/em>. L\u2019auteure dit elle-m\u00eame avoir \u00ab\u00a0cherch\u00e9 une forme litt\u00e9raire qui contiendrait toute [sa] vie\u00a0\u00bb mais qui \u00ab\u00a0n\u2019exist[e] pas encore\u00a0\u00bb (Ernaux, 2005, 20). Vraisemblablement, cette forme n\u2019existera jamais\u00a0: il est irr\u00e9aliste de penser \u00e0 une forme litt\u00e9raire qui rendrait compte de toute une vie. Toutefois, <em>L\u2019usage de la photo<\/em> laisse esp\u00e9rer une forme qui se rapprocherait de cet id\u00e9al par l\u2019utilisation de plusieurs m\u00e9diums qui t\u00e9moignent de la pr\u00e9sence des deux \u00e9crivains. Ici, la superposition de textes et d\u2019images vise \u00e0 former une repr\u00e9sentation plus tangible et plus compl\u00e8te de la r\u00e9alit\u00e9. L\u2019exhaustivit\u00e9 s\u2019inscrit au c\u0153ur m\u00eame de la d\u00e9marche des deux amants. Ernaux d\u00e9bute quasi syst\u00e9matiquement chacun de ses textes par une description tr\u00e8s pr\u00e9cise de la photo que nous avons sous les yeux\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Des v\u00eatements et des chaussures sont \u00e9parpill\u00e9s sur toute la longueur du couloir d\u2019entr\u00e9e en grandes dalles claires. Au premier plan, \u00e0 droite, un pull rouge \u2013 ou une chemise \u2013 et un d\u00e9bardeur noir qui paraissent avoir \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s et retourn\u00e9s en m\u00eame temps. On dirait un buste en d\u00e9collet\u00e9, amput\u00e9 de ses bras. Sur le d\u00e9bardeur, tr\u00e8s visible, une \u00e9tiquette blanche. Plus loin un jean bleu recroquevill\u00e9, avec sa ceinture noire. \u00c0 gauche du jean, la doublure rouge d\u2019une veste rouge \u00e9tal\u00e9e comme une serpill\u00e8re. Pos\u00e9 dessus, un cale\u00e7on bleu \u00e0 carreaux et un soutien-gorge blanc dont la bride s\u2019allonge vers le jean. (23)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En tant que lectrice, mon aper\u00e7u de la sc\u00e8ne se construit selon une vision double\u00a0: dans un premier temps, je vois la photographie qui est reproduite au d\u00e9but du chapitre; dans un deuxi\u00e8me temps, je lis la description d\u2019Ernaux qui reconstruit la m\u00eame image en mots. Mon regard et mes pens\u00e9es sont pouss\u00e9s vers le m\u00eame but\u00a0: celui d\u2019\u00eatre t\u00e9moins des traces laiss\u00e9es-l\u00e0 par d\u2019autres \u00eatres humains. Pour justifier la redondance entre le texte et l\u2019image, Ernaux explique qu\u2019elle \u00ab\u00a0essaie de d\u00e9crire la photo avec un double regard, l\u2019un pass\u00e9, l\u2019autre actuel\u00a0\u00bb\u00a0(24). La photographie est la preuve irr\u00e9m\u00e9diable de ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mais, en revoyant les photos, l\u2019\u00e9crivaine est confront\u00e9e \u00e0 sa m\u00e9moire d\u00e9faillante. Une fois sortie de son contexte, la sc\u00e8ne devient comme \u00e9trang\u00e8re, diff\u00e9rente. Bien que la photographie soit, en th\u00e9orie, objective, elle ne constitue pas en elle-m\u00eame un t\u00e9moignage assez puissant pour \u00e9voquer le souvenir, puisqu\u2019elle ne donne pas acc\u00e8s au contexte.<\/p>\n<p>Les passages narratifs contenus dans <em>L\u2019usage de la photo<\/em> permettent de redonner de ce contexte aux images, afin de pallier pour les manques et les silences de la photographie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ma premi\u00e8re r\u00e9action est de chercher \u00e0 d\u00e9couvrir dans les formes des objets, des \u00eatres, comme devant un test de Rorschach o\u00f9 les taches seraient remplac\u00e9es par des pi\u00e8ces de lingerie. Je ne suis plus dans la r\u00e9alit\u00e9 qui a suscit\u00e9 mon \u00e9motion puis la prise de vue ce matin-l\u00e0. C\u2019est mon imaginaire qui d\u00e9chiffre la photo, non ma m\u00e9moire. (24)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il n\u2019est pas anodin qu\u2019Ernaux compare les photographies au test de Rorschach<a id=\"footnoteref3_3ebrkzd\" class=\"see-footnote\" title=\"Le test de Rorschach auquel Ernaux r\u00e9f\u00e8re dans cet extrait est un test de type projectif, utilis\u00e9 en psychologie afin de diagnostiquer diff\u00e9rents troubles mentaux. Le test est compos\u00e9 de dix planches sur lesquelles sont imprim\u00e9es des formes abstraites, semblables \u00e0 des taches d\u2019encre. Le test consiste \u00e0 montrer les planches aux sujets qui y sont soumis, et \u00e0 recueillir leurs r\u00e9ponses, c\u2019est-\u00e0-dire les images qu\u2019ils voient \u00e0 partir des planches. \" href=\"#footnote3_3ebrkzd\">[3]<\/a>\u00a0: c\u2019est en fait le m\u00eame proc\u00e9d\u00e9 qu\u2019elle reprend. En effet, toutes les photographies, quoique diff\u00e9rentes, sont essentiellement compos\u00e9es de la m\u00eame fa\u00e7on\u00a0: les v\u00eatements dispers\u00e9s et les objets sont arrang\u00e9s de telle sorte que l\u2019on distingue des formes diverses, qui peuvent \u00e9voquer plusieurs choses. Devant ces photographies, les \u00e9crivains, tout comme les lecteurs, sont confront\u00e9s \u00e0 des traces qui sont d\u00e9sormais difficilement d\u00e9chiffrables vu le temps qui s\u2019est \u00e9coul\u00e9 entre la prise de vue et le d\u00e9voilement des clich\u00e9s. Si, parfois, les auteurs pr\u00e9cisent le contexte qui entoure une photo, le plus souvent, ils proposent un r\u00e9cit bien plus riche, fait de projections et de souvenirs qui \u00e9mergent des images, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un test de Rorschach. Ces projections permettent d\u2019appr\u00e9hender les clich\u00e9s avec l\u2019imaginaire et non avec la m\u00e9moire.<\/p>\n<h2>R\u00e9ception et r\u00e9alit\u00e9<\/h2>\n<p>Ce processus de r\u00e9ception n\u2019est d\u2019ailleurs pas r\u00e9serv\u00e9 qu\u2019aux amants. Pour l\u2019\u00e9crivaine, les diff\u00e9rents m\u00e9diums qui forment le r\u00e9cit permettent de conserver de fa\u00e7on plus fid\u00e8le des instants \u00e9ph\u00e9m\u00e8res\u00a0: \u00ab\u00a0Photo, \u00e9criture, \u00e0 chaque fois il s\u2019est agi pour nous de conf\u00e9rer davantage de r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 des moments de jouissance irrepr\u00e9sentables et fugitifs.\u00a0\u00bb\u00a0(13) L\u2019\u00e9criture vient se lier aux photos afin d\u2019ajouter une \u00e9paisseur s\u00e9mantique et donner <em>davantage de r\u00e9alit\u00e9<\/em> \u00e0 des instants bient\u00f4t termin\u00e9s. Ernaux ajoute que \u00ab\u00a0le plus haut degr\u00e9 de r\u00e9alit\u00e9, pourtant, ne sera atteint que si ces photos \u00e9crites se changent en d\u2019autres sc\u00e8nes dans la m\u00e9moire ou l\u2019imagination des lecteurs\u00a0\u00bb\u00a0(13). La r\u00e9alit\u00e9 se comprend ainsi comme un processus de r\u00e9ception. Le texte en lui seul ne suffit pas pour d\u00e9noter cette r\u00e9alit\u00e9, il n\u00e9cessite l\u2019aide d\u2019un lecteur ou d\u2019une lectrice qui saura le d\u00e9chiffrer et le faire vivre de ses propres exp\u00e9riences et de ses propres \u00e9motions \u2013 nous y reviendrons.<\/p>\n<h2>Photos sans corps\u00a0et imaginaire de la disparition<\/h2>\n<p>La structure du r\u00e9cit s\u00e9pare textes et images, traces et voix. Or, si j\u2019entends les voix, je ne vois jamais les corps. Les photos ne repr\u00e9sentent que des v\u00eatements \u00e9tal\u00e9s par terre, des objets, des meubles, etc. La seule photo dont le sujet est une partie du corps \u2013 le sexe de M. \u2013 ne nous est pas montr\u00e9e, mais est \u00e9voqu\u00e9e par le biais de la voix narrative\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai pris cette photo le 11 f\u00e9vrier, apr\u00e8s un d\u00e9jeuner rapide. Je me souviens du grand soleil dans la pi\u00e8ce, de son sexe dans la lumi\u00e8re. Je devais prendre le RER pour aller \u00e0 Paris, nous n\u2019avions pas eu le temps de faire l\u2019amour. La photo, c\u2019\u00e9tait quelque chose \u00e0 la place. Je peux la d\u00e9crire, je ne pourrais pas l\u2019exposer aux regards. (15)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce passage est le premier de la suite de fragments qui composent le r\u00e9cit. Il s\u2019agit de la seule photo qui d\u00e9voile le corps, et de la seule photo qui n\u2019est pas montr\u00e9e. Tous les autres clich\u00e9s exposent les traces laiss\u00e9es apr\u00e8s la sc\u00e8ne amoureuse; celui-ci, par contre, t\u00e9moigne du d\u00e9sir et de l\u2019attente\u00a0: il n\u2019y a pas eu de vestiges laiss\u00e9s derri\u00e8re, car il n\u2019y a pas eu de rencontre \u2013 les amants ont d\u00fb se quitter, faute de temps. Ernaux avance que cette photo \u00ab\u00a0est, d\u2019une certaine fa\u00e7on, le pendant du tableau de Courbet, <em>L\u2019origine du monde<\/em>\u00a0\u00bb (15). \u00c0 la toute fin du r\u00e9cit, cette m\u00eame id\u00e9e de commencement est reprise avec une autre image que nous ne voyons pas et qui, cette fois, n\u2019a pas constitu\u00e9 de photo\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais accroupie sur M., sa t\u00eate entre mes cuisses, comme s\u2019il sortait de mon ventre. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019il aurait fallu une photo. J\u2019avais le titre, <em>Naissance<\/em>\u00a0\u00bb (151). Ce sont les derniers mots du r\u00e9cit, qui se cl\u00f4t comme il s\u2019est ouvert\u00a0: sous le th\u00e8me du commencement. Le retour continu du commencement contribue \u00e0 donner un caract\u00e8re ind\u00e9fini, incomplet, au r\u00e9cit d&rsquo;Ernaux, l&rsquo;inscrivant ainsi une fois de plus du c\u00f4t\u00e9 de la litt\u00e9rature de l&rsquo;\u00e9puisement. Celle-ci, selon Rabat\u00e9 \u2013 qui cite Borges \u2013, est en effet marqu\u00e9e par \u00ab\u00a0l\u2019imminence d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation qui ne se produit pas\u00a0\u00bb\u00a0(2004, 11). Rabat\u00e9 poursuit\u00a0: \u00ab\u00a0On l\u2019aura remarqu\u00e9 d\u00e8s le titre de ce livre (<em>Vers<\/em>)\u00a0: l\u2019\u00e9puisement n\u2019est pas un donn\u00e9, il est qu\u00eate, un chemin. On va vers lui; on tend dans sa direction\u00a0\u00bb (11).<\/p>\n<p><em>L\u2019usage de la photo<\/em> fonctionne de la m\u00eame fa\u00e7on\u00a0: le r\u00e9cit est en r\u00e9alit\u00e9 un ensemble de traces mat\u00e9rielles et de traces psychiques qui tendent, sans y parvenir, vers la compl\u00e9tude d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 pass\u00e9e. Rappelons-nous du passage dans lequel Ernaux d\u00e9sire trouver une forme litt\u00e9raire <em>qui aurait contenu toute sa vie<\/em>\u00a0: on peut dire que ce r\u00e9cit est une tentative vers la forme compl\u00e8te qui saurait <em>tout<\/em> montrer. Or, cette \u0153uvre, qui se lit comme un texte qui cherche \u00e0 d\u00e9voiler et qui s\u2019efforce \u00e0 tendre vers la compl\u00e9tude, laisse en suspens un grand pan de cette exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: celle du corps. Le r\u00e9cit d\u00e9bute avec cette id\u00e9e de l\u2019origine du monde et se termine avec la naissance (deux imaginaires ancr\u00e9s dans la corporalit\u00e9) \u2013 et entre les deux, le temps se d\u00e9voile et s\u00e9pare chaque p\u00f4le, retarde la r\u00e9v\u00e9lation qui ne se produit pas et ne l\u00e8ve pas le voile sur les corps qui restent absents.<\/p>\n<p>On peut m\u00eame dire que le r\u00e9cit ne cesse d\u2019\u00e9voquer ce qu\u2019il semble combattre\u00a0: l\u2019absence et la disparition sont indiqu\u00e9es partout, et ce, m\u00eame si le r\u00e9cit existe pour les \u00e9viter. Consid\u00e9rons d\u2019abord les photographies qui pars\u00e8ment le texte\u00a0: leurs sujets sont des objets, des lieux, et non des corps. Toutefois, la pr\u00e9sence corporelle nous est montr\u00e9e par les v\u00eatements laiss\u00e9s l\u00e0, ou par le d\u00e9sordre d\u2019une pi\u00e8ce. Partout, des signes t\u00e9moignent de la vie qui est pass\u00e9e par l\u00e0, mais cette vie, cette chair, se d\u00e9robe \u00e0 notre regard. Il est important ici de souligner, comme le fait Ernaux, <em>l\u2019autre sc\u00e8ne<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Quand nous avions commenc\u00e9 ces prises de vue, j\u2019\u00e9tais en traitement pour un cancer du sein. En \u00e9crivant, tr\u00e8s vite s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 moi la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9voquer \u00ab\u00a0l\u2019autre sc\u00e8ne\u00a0\u00bb, celle o\u00f9 se jouait dans mon corps, absents des clich\u00e9s, le combat flou, stup\u00e9fiant [\u2026] entre la vie et la mort. (2005, 12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La maladie modifie l\u2019impact de cette absence \u2013 la disparition des corps nous rappelle l\u2019imminence de la mort. Apr\u00e8s le diagnostic, Ernaux voit sa vision du monde et d\u2019elle-m\u00eame transform\u00e9e. Tout semble lui rappeler la proximit\u00e9 de la fin\u00a0: \u00ab\u00a0Ma r\u00e9pugnance vis-\u00e0-vis du m\u00e9nage est devenue radicale. L\u2019ordre et la conservation des choses me semblaient encore plus absurdes qu\u2019avant. Je n\u2019allais pas ajouter de la mort \u00e0 la mort.\u00a0\u00bb (24) Dans les photos, ce d\u00e9sordre est apparent\u00a0: il s\u2019agit de la premi\u00e8re chose qui nous saute aux yeux. Les v\u00eatements \u00e9tal\u00e9s par terre sont le signe de la vie \u2013 ils tiennent lieu d\u2019une pr\u00e9sence fantomatique que l\u2019on ressent, mais qu\u2019on ne voit pas. En ce sens, les clich\u00e9s prouvent qu\u2019il y a <em>eu<\/em> pr\u00e9sence mais, par l\u2019absence de corps, nous sommes aussi confront\u00e9s \u00e0 la disparition. Ce que l\u2019on d\u00e9cide d\u2019y voir oscille dans cette tension entre pr\u00e9sence et absence\u00a0: il s\u2019agit de traces.<\/p>\n<h2>La disparition comme moteur de la prose<\/h2>\n<p>Ici, la disparition n\u2019est pas qu\u2019un th\u00e8me\u00a0: elle se lit aussi comme un moteur de la prose \u2013 c\u2019est \u00ab\u00a0la production par l\u2019effacement\u00a0\u00bb\u00a0(Rabat\u00e9, 2004, 115). En effet, pour Rabat\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9puisement permet de contrer \u00ab\u00a0la disparition du sujet\u00a0\u00bb\u00a0(115). Cette disparition se manifeste par un<\/p>\n<blockquote>\n<p>d\u00e9bordement ou resserrement du moi; je dis \u00ab\u00a0ou\u00a0\u00bb mais tout le paradoxe et la force de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 vient de ce que c\u2019est un \u00ab\u00a0et\u00a0\u00bb oxymorique qu\u2019il faut lire; la coordination tient ensemble, en un mouvement unique, dispersion et concentration, que l\u2019\u00e9criture permet peut-\u00eatre seule de concilier lors de sa r\u00e9alisation. (115)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>L\u2019usage de la photo<\/em> oscille entre dispersion et concentration, absence et pr\u00e9sence, disparition et apparition. L\u2019\u00e9criture permet d\u2019inscrire le sujet en tant que sujet, mais elle permet aussi de le rendre intangible, de faire en sorte que sa pr\u00e9sence nous semble fantomatique. En l\u2019absence des corps, ce qui s\u2019offre \u00e0 nous est une partie de la conscience des amants qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve comme une voix d\u00e9sincarn\u00e9e, racontant, en voix-off, le contexte de tel ou tel clich\u00e9. Pour Michel Chion, la notion de \u00ab\u00a0voix-off\u00a0\u00bb sert \u00e0 \u00ab\u00a0d\u00e9signer toutes les voix acousmatiques, les voix sans corps qui dans les films racontent, commentent et suscitent l\u2019\u00e9vocation du pass\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(1970, 47). Il est int\u00e9ressant d\u2019appliquer le concept d\u2019acousm\u00eatre<a id=\"footnoteref4_k9za9o3\" class=\"see-footnote\" title=\"Le concept d\u2019acousm\u00eatre, tel que d\u00e9velopp\u00e9 par Michel Chion dans son ouvrage La voix au cin\u00e9ma, r\u00e9f\u00e8re \u00e0 toute voix qui se d\u00e9tache de son corps ou dont le corps n\u2019est pas visible, comme dans le cas d\u2019une voix-off. \" href=\"#footnote4_k9za9o3\">[4]<\/a> \u00e0 <em>L\u2019usage de la photo<\/em>. La voix \u00e9nonciatrice (d\u2019Ernaux), dans le r\u00e9cit, se comprend par cette distance temporelle face aux clich\u00e9s (elle les commente toujours plus tard dans le temps); de plus, sa propre voix est distante par rapport \u00e0 son corps qui, dans la maladie, ne lui appartient plus et qui est de plus invisible aux lecteurs. Il s\u2019agit d\u2019un moment o\u00f9 \u00ab\u00a0la voix du narrateur se d\u00e9tache de son corps, et revient en acousm\u00eatre hanter les images du pass\u00e9 que ses paroles suscitent\u00a0\u00bb\u00a0(47). La voix acousmatique est cette voix qui est s\u00e9par\u00e9e de son corps, qui se fait entendre sans montrer son visage, sans que nous puissions voir d\u2019<em>o\u00f9<\/em> elle provient. Dans <em>L\u2019usage de la photo<\/em>, c\u2019est une telle voix \u00e9nonciatrice qui est mise en sc\u00e8ne. Elle parle \u00e0 partir d\u2019un point central, \u00e0 partir d\u2019un corps qui nous est d\u00e9rob\u00e9 et que nous savons mourant.<\/p>\n<p>Chion tisse une relation particuli\u00e8re entre voix et image. Il explique que \u00ab\u00a0depuis la nuit des temps, ce sont les voix qui montrent les images et donnent au monde un ordre des choses, et qui les font vivre et le nomment\u00a0\u00bb\u00a0(47). La voix a ce pouvoir de faire apparaitre ce qui n\u2019existait pas, de surgir au sein du silence pour se faire entendre. L\u2019image montre directement ce qui \u00e9tait l\u00e0, mais elle ne dit rien, elle est silencieuse. Elle est preuve de la trace. La voix \u00e9nonciatrice, elle, permet de faire surgir un imaginaire autour de ces traces et de les remplir de sens. Pour Louis Marin, l\u2019image tient lieu d\u2019une \u00ab\u00a0pr\u00e9sence seconde\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au bout du compte, \u00e0 la question de l\u2019\u00eatre et de l\u2019image, il est r\u00e9pondu en renvoyant l\u2019image \u00e0 l\u2019\u00e9tant, \u00e0 la chose m\u00eame, en faisant de l\u2019image une re-pr\u00e9sentation, une pr\u00e9sence seconde \u2013 secondaire \u2013, en d\u00e9pla\u00e7ant la question de l\u2019\u00eatre\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que l\u2019image?\u00a0\u00bb dans celle-ci\u00a0: \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce que l\u2019image nous fait conna\u00eetre (ou nous emp\u00eache de conna\u00eetre) de l\u2019\u00eatre\u00a0\u2013 par ressemblance et appara\u00eetre?\u00a0\u00bb. (1993, 10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans <em>L\u2019usage de la photo<\/em>, l\u2019image nous emp\u00eache de conna\u00eetre l\u2019aspect corporel qu\u2019elle sugg\u00e8re. Par cette absence, c\u2019est comme si les images nous invitaient nous aussi, lecteurs, \u00e0 projeter notre imaginaire sur les clich\u00e9s. Nous effectuons le m\u00eame travail que les \u00e9crivains face aux photos; nous recr\u00e9ons, \u00e0 chaque lecture, le m\u00eame degr\u00e9 de r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de porter attention au vocabulaire qui sert \u00e0 d\u00e9crire les photos puisque celui-ci conditionne le regard port\u00e9 sur les images. Un paradigme de la mort est tr\u00e8s pr\u00e9sent. Les clich\u00e9s sont assimil\u00e9s \u00e0 des traces de lutte, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un crime\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai \u00e9prouv\u00e9, comme elle, le besoin imp\u00e9rieux de fixer sur pellicule l\u2019exacte disposition de nos v\u00eatements, le t\u00e9moignage tangible de ce que nous venions de vivre. En ne touchant ni ne d\u00e9pla\u00e7ant rien. Comme des flics l\u2019auraient fait apr\u00e8s un meurtre. (Marie, 2005, 30)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ernaux, elle, compare ici les traces prises en photos \u00e0 des corps sans vie\u00a0: \u00ab\u00a0Elles \u00e9taient les d\u00e9pouilles d\u2019une f\u00eate d\u00e9j\u00e0 lointaine.\u00a0\u00bb\u00a0(10) Essentiellement, les photos \u00e9voquent la mort par le fait qu\u2019elles d\u00e9signent une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9e. Les sc\u00e8nes \u00e9rotiques sont repr\u00e9sent\u00e9es a posteriori\u00a0: le sujet des photos n\u2019est jamais la sc\u00e8ne d\u2019amour, mais toujours les traces. Le lecteur est confront\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne <em>de l\u2019apr\u00e8s<\/em>, il n\u2019est jamais t\u00e9moin de la vie qui a cr\u00e9\u00e9 le d\u00e9sordre \u2013 ce qui provoque l\u2019impression d\u2019\u00eatre devant une sc\u00e8ne de crime, puisque la vie a d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 le lieu.<\/p>\n<p>L\u2019influence de la peinture est \u00e9galement souvent \u00e9voqu\u00e9e pour d\u00e9crire les photos. Ernaux parle de \u00ab\u00a0cet <em>arrangement<\/em> n\u00e9 du d\u00e9sir et du hasard, vou\u00e9 \u00e0 la disparition\u00a0\u00bb\u00a0(9) ou de \u00ab\u00a0la <em>composition<\/em> toujours nouvelle et impr\u00e9visible\u00a0\u00bb\u00a0(10). Cet usage de \u00ab\u00a0la composition\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0l\u2019arrangement\u00a0\u00bb explicite le caract\u00e8re visuellement recherch\u00e9 des photos, comme si la disposition des v\u00eatements \u00e9tal\u00e9s par terre n\u2019\u00e9tait pas le fruit du hasard, mais d\u00e9coulait d\u2019une recherche esth\u00e9tique. Dans un autre passage, elle compare les clich\u00e9s \u00e0 un tableau\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019\u00e9tait plus la sc\u00e8ne que nous avions vue, que nous avions voulu sauver, bient\u00f4t perdue, mais un tableau \u00e9trange, aux couleurs souvent somptueuses, avec des formes \u00e9nigmatiques\u00a0\u00bb\u00a0(11). Ici, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la peinture est claire et accentue l\u2019id\u00e9e selon laquelle les traces laiss\u00e9es derri\u00e8re les deux amants seraient en fait une \u0153uvre d\u2019art. Les clich\u00e9s, comme une \u0153uvre d\u2019art, accomplissent ce travail d\u2019un \u00ab\u00a0id\u00e9al de fixit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 perdu, le gage d\u2019une immobilisation bienheureuse, dans l\u2019accord rendu avec le monde retrouv\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(Rabat\u00e9, 2004, 37). Plus encore, l\u2019image constitue un \u00ab\u00a0chemin vers la fascination, [une] promesse de la disparition du sujet pass\u00e9 dans le tableau qu\u2019il fait na\u00eetre\u00a0\u00bb\u00a0(37). <em>L\u2019usage de la photo<\/em> se construit dans une telle dialectique entre construction de l\u2019\u0153uvre et disparition des sujets\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mais toujours, \u00e0 l\u2019instant de r\u00e9cup\u00e9rer mes affaires et de d\u00e9truire cette forme d\u2019harmonie, j\u2019ai eu le c\u0153ur serr\u00e9, comme si \u00e0 chaque fois je profanais les vestiges d\u2019un lieu saint. \u00c0 nos yeux c\u2019\u00e9tait aussi beau qu\u2019une \u0153uvre d\u2019art, tant remarquable dans le jeu de ses couleurs que dans l\u2019interaction des \u00e9toffes; comme si, immobiles pour l\u2019instant, elles s\u2019appr\u00eataient \u00e0 ramper les unes vers les autres pour perp\u00e9tuer nos gestes\u2026 Le crime ne r\u00e9sidait pas dans ce que nous venions de faire, mais dans l\u2019action de le d\u00e9faire. (Marie, 2005, 31)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au centre de toutes ces analogies, une r\u00e9flexion sur le pouvoir de l\u2019image se d\u00e9veloppe. Dans <em>L\u2019usage de la photo<\/em>, une alliance entre mort et art permet de cr\u00e9er une \u0153uvre qui, par la parole, permet de vaincre la disparition. Ernaux disait atteindre le plus haut degr\u00e9 de r\u00e9alit\u00e9 seulement par la r\u00e9ception du r\u00e9cit par des lecteurs<a id=\"footnoteref5_t463qa8\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0Le plus haut degr\u00e9 de r\u00e9alit\u00e9, pourtant, ne sera atteint que si ces photos \u00e9crites se changent en d\u2019autres sc\u00e8nes dans la m\u00e9moire ou l\u2019imagination des lecteurs.\u00a0\u00bb (Ernaux, 2005, 13) \" href=\"#footnote5_t463qa8\">[5]<\/a>. Si, comme semble l\u2019avancer Ernaux, la r\u00e9alit\u00e9 se joue dans la perception, l\u2019\u0153uvre devient r\u00e9elle lorsqu\u2019elle p\u00e9n\u00e8tre la conscience des lecteurs. Au final, l\u2019\u00e9criture n\u2019arrive pas \u00e0 emp\u00eacher la disparition; la lecture, la r\u00e9actualisation des mots \u00e9crits dans la conscience de lecteurs, c\u2019est cet acte qui r\u00e9sout la mort.<\/p>\n<p><em>L\u2019usage de la photo<\/em> se lit \u00e0 la fois comme un album-photo et comme un testament. La mort parcourt le r\u00e9cit de bout en bout; nous sommes, \u00e0 chaque nouvelle photo et \u00e0 chaque nouveau fragment, confront\u00e9s \u00e0 la disparition et \u00e0 l\u2019absence. Disparition d\u2019Ernaux qui se sait atteinte d\u2019un cancer, mais aussi disparition de la relation amoureuse, qui finit par advenir \u00e0 la fin du r\u00e9cit. Le texte permet de figer dans le temps les instants de jouissance qui ont ponctu\u00e9 la relation des amants, et de r\u00e9aliser dans leur conservation une trace de cette jouissance, de cette compl\u00e9tude du corps qui se sent revivre par ses manifestations \u00e9rotiques bien qu\u2019il se sache mourir.<\/p>\n<p>Je repense aux photographies \u00e9rotiques que j\u2019ai vues au Mus\u00e9e du sexe d\u2019Amsterdam, et je me dis que le m\u00eame sort attend tous ces sujets qui ont photographi\u00e9 leurs \u00e9bats. Des centaines de personnes passent entre les murs du mus\u00e9e quotidiennement pour voir les m\u00eames \u0153uvres. Les tableaux, les photos, les objets d\u2019art restent toujours les m\u00eames \u2013 impassibles. Le public, lui, change constamment et bouge sans cesse; \u00e0 chaque jour les objets expos\u00e9s sont per\u00e7us par diff\u00e9rentes consciences. Quand je relisais <em>L\u2019usage de la photo<\/em> pour cet article, je ne voyais plus le texte de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019il y a quatre ans, quand je l\u2019avais lu pour la premi\u00e8re fois. Mes exp\u00e9riences personnelles et le temps entre les deux lectures font en sorte que l\u2019\u0153uvre r\u00e9it\u00e8re sa r\u00e9alit\u00e9 dans chaque nouvelle lecture\u00a0: les traces ne sont jamais effac\u00e9es tant que quelqu\u2019un sera l\u00e0 pour les voir et pour les entendre. <em>L\u2019usage de la photo<\/em> reste un document qui t\u00e9moigne de la quasi-disparation\u00a0: d\u2019une pr\u00e9sence qui se croit mourir et qui s\u2019\u00e9crit pour ne pas s\u2019oublier.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BARTH, John. 1984. \u00ab\u00a0The literature of exhaustion\u00a0\u00bb dans <em>The Friday Book\u00a0: Essays and Other Non-Fiction<\/em>. Londres\u00a0: The John Hopkins University Press, p. 62-76.<\/p>\n<p>CHION, Michel. 1970. <em>La voix au cin\u00e9ma.<\/em> Paris\u00a0: Seuil, 141 p.<\/p>\n<p>ERNAUX, Annie et Marc Marie. 2005. <em>L\u2019usage de la photo.<\/em> Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0NRF\u00a0\u00bb, 151 p.<\/p>\n<p>MARIN, Louis. 1993. <em>Des pouvoirs de l\u2019image.<\/em> Paris\u00a0: Seuil, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Gloses\u00a0\u00bb, 266 p.<\/p>\n<p>RABAT\u00c9, Dominique. 2004. <em>Vers une litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement. <\/em>Paris\u00a0: Jos\u00e9 Corti, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Les essais\u00a0\u00bb, 216 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_hyfe84b\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_hyfe84b\">[1]<\/a> La posture narrative d\u2019Annie Ernaux est complexe et singuli\u00e8re; par souci de clart\u00e9 et pour \u00e9viter les r\u00e9p\u00e9titions trop lourdes, je ne ferai pas de distinction entre \u00ab\u00a0Ernaux\u00a0\u00bb la \u00ab\u00a0narratrice\u00a0\u00bb, l\u2019 \u00ab\u00a0amante\u00a0\u00bb, l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9crivaine\u00a0\u00bb ou la \u00ab\u00a0romanci\u00e8re\u00a0\u00bb. Chacun de ces termes r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 l\u2019instance qui \u00ab\u00a0parle\u00a0\u00bb dans le r\u00e9cit dont il est question dans ce texte. Notez aussi que <em>L\u2019usage de la photo<\/em> est compos\u00e9 de photographies comment\u00e9es tour \u00e0 tour par Ernaux et Marie.<\/p>\n<p id=\"footnote2_rib5rt6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_rib5rt6\">[2]<\/a> Rabat\u00e9 avoue qu\u2019il ignorait reprendre l\u2019expression de John Barth lorsqu\u2019il a commenc\u00e9 \u00e0 utiliser le terme de litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement (2004, 190).<\/p>\n<p id=\"footnote3_3ebrkzd\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_3ebrkzd\">[3]<\/a> Le test de Rorschach auquel Ernaux r\u00e9f\u00e8re dans cet extrait est un test de type projectif, utilis\u00e9 en psychologie afin de diagnostiquer diff\u00e9rents troubles mentaux. Le test est compos\u00e9 de dix planches sur lesquelles sont imprim\u00e9es des formes abstraites, semblables \u00e0 des taches d\u2019encre. Le test consiste \u00e0 montrer les planches aux sujets qui y sont soumis, et \u00e0 recueillir leurs r\u00e9ponses, c\u2019est-\u00e0-dire les images qu\u2019ils voient \u00e0 partir des planches.<\/p>\n<p id=\"footnote4_k9za9o3\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_k9za9o3\">[4]<\/a> Le concept d\u2019acousm\u00eatre, tel que d\u00e9velopp\u00e9 par Michel Chion dans son ouvrage <em>La voix au cin\u00e9ma<\/em>, r\u00e9f\u00e8re \u00e0 toute voix qui se d\u00e9tache de son corps ou dont le corps n\u2019est pas visible, comme dans le cas d\u2019une voix-off.<\/p>\n<p id=\"footnote5_t463qa8\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_t463qa8\">[5]<\/a> \u00ab\u00a0Le plus haut degr\u00e9 de r\u00e9alit\u00e9, pourtant, ne sera atteint que si ces photos \u00e9crites se changent en d\u2019autres sc\u00e8nes dans la m\u00e9moire ou l\u2019imagination des lecteurs.\u00a0\u00bb (Ernaux, 2005, 13)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Lessard-Bri\u00e8re, Virginie. 2017. \u00abLa disparition pour contrer l&rsquo;\u00e9puisement : \u00e9tude de L&rsquo;usage de la photo d&rsquo;Annie Ernaux et de Marc Marie\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5615 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lessard_26.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 lessard_26.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-b13713b2-e217-4167-959c-5bcc79f70c08\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lessard_26.pdf\">lessard_26<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lessard_26.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-b13713b2-e217-4167-959c-5bcc79f70c08\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026 En avril 2015, je me suis retrouv\u00e9e au Mus\u00e9e du sexe \u00e0 Amsterdam. Des amis et moi \u00e9tions cens\u00e9s nous rendre au mus\u00e9e Van Gogh, mais la horde de touristes qui attendait en file pour y entrer et la pluie diluvienne qui [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1278,1279,1275,1274],"tags":[244],"class_list":["post-5615","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dissolutions-conjointes","category-dissolutions-conjointes-individu-et-societe","category-individu-et-societe","category-la-disparition-de-soi-corps","tag-lessard-briere-virginie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5615","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5615"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5615\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8813,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5615\/revisions\/8813"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5615"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5615"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5615"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}