{"id":5616,"date":"2024-06-13T19:48:28","date_gmt":"2024-06-13T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/violette-leduc-ecrire-le-corps-ecrire-la-honte\/"},"modified":"2024-09-04T15:07:51","modified_gmt":"2024-09-04T15:07:51","slug":"violette-leduc-ecrire-le-corps-ecrire-la-honte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5616","title":{"rendered":"Violette Leduc : \u00e9crire le corps, \u00e9crire la honte"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6895\">Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026<\/a><\/h5>\n<p>Si la honte est un sentiment que l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re garder sous silence, nombreuses sont les auteures qui l\u2019ont pourtant transpos\u00e9e sur papier. Nous pensons notamment \u00e0 Marguerite Duras, qui a affirm\u00e9 que \u00ab\u00a0pour des raisons diverses, la honte recouvre toute [s]a vie\u00a0\u00bb (1987, 26), ou encore \u00e0 Annie Ernaux, pour qui cette \u00e9motion est \u00ab\u00a0devenue un mode de vie\u00a0\u00bb (1997, 131). Violette Leduc fait partie de ces \u00e9crivaines qui se sont mises \u00e0 nu en exposant ce sentiment complexe qui peut toucher toutes les sph\u00e8res de la vie humaine, alors qu\u2019il comporte \u00ab\u00a0de multiples visages [et] de multiples aspects\u00a0\u00bb (Gaulejac, 1996, 73). Or, Leduc en offre une repr\u00e9sentation litt\u00e9raire bien particuli\u00e8re en cela que cet affect est mis en sc\u00e8ne, dans ses textes, sur le mode de l\u2019entrelacement\u00a0: si la narratrice a honte de sa b\u00e2tardise, elle a \u00e9galement honte de son apparence physique, lesquelles sont toutes deux v\u00e9cues comme une ill\u00e9gitimit\u00e9. La narratrice leducienne voit donc cet affect \u00e9merger de deux sources distinctes\u00a0: de son statut social et de son corps, comme si son ill\u00e9gitimit\u00e9 originelle remontait jusqu\u2019aux limites de son enveloppe. La honte des origines sociales et celle du corps sont imbriqu\u00e9es l\u2019une dans l\u2019autre \u00e0 un point tel qu\u2019elles donnent l\u2019impression que la premi\u00e8re, plus fondatrice, se transmue en une seconde, que nous pourrions qualifier \u00ab\u00a0de surface\u00a0\u00bb, sans signifier pour autant qu\u2019elle est d\u2019une importance moindre. Au contraire, nous verrons que ce d\u00e9dain corporel est aussi r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 patriarcale qui stigmatise et contr\u00f4le le corps des femmes. La narratrice est effectivement grug\u00e9e par un d\u00e9sir de disparaitre, puisque son corps ne correspond pas aux crit\u00e8res esth\u00e9tiques qui lui sont dict\u00e9s. Mais c\u2019est surtout une envie de se fondre dans la masse en se soumettant \u00e0 ces lois de la beaut\u00e9 qui envahit son esprit.<\/p>\n<p>Dans <em>La b\u00e2tarde<\/em> (1964), plus que dans tous les autres textes de Leduc, l\u2019\u00e9criture de la honte sociale passe ainsi par l\u2019\u00e9criture d\u2019un corps dont la narratrice est surconsciente et qualifie de laid. Tout en explicitant les facteurs qui nous permettent de rapprocher honte et corpor\u00e9it\u00e9, nous nous int\u00e9resserons \u00e0 cet entrelacement des hontes des origines et de l\u2019apparence physique<em>.<\/em> Nous observerons \u00e9galement le rapport entre corps humain et corps textuel\u00a0: si la honte peut se manifester sur la corpor\u00e9it\u00e9 du sujet ainsi qu\u2019en \u00e9merger, peut-elle aussi impr\u00e9gner le texte litt\u00e9raire? Autrement dit, si la narratrice souhaite cacher son visage, le texte se situe-t-il aussi dans une logique de camouflage ou au contraire, emprunte-t-il une strat\u00e9gie de d\u00e9voilement de soi? Nous serons amen\u00e9s, au final, \u00e0 percevoir la honte comme un sentiment qui repr\u00e9sente un grand potentiel de performativit\u00e9 (Sedgwick, 2003, 38), ainsi qu\u2019une immense source de cr\u00e9ation.<\/p>\n<h2>Le lieu de la honte<\/h2>\n<p>La honte poss\u00e8de un caract\u00e8re intrins\u00e8quement corporel en ce sens que le corps en est le premier lieu de manifestation. Il constitue le v\u00e9ritable r\u00e9servoir de ce sentiment\u00a0: c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui, et sur lui, que la honte laisse son empreinte. Ainsi, bien qu\u2019elle soit rarement verbalis\u00e9e, elle est malgr\u00e9 tout involontairement exprim\u00e9e physiquement par le sujet\u00a0: la honte laisse transparaitre les traces de son passage par le biais des joues qui rougissent, des yeux qui s\u2019abaissent, de la sueur qui traverse les v\u00eatements et de la posture qui s\u2019affaisse. Plus encore, cet affect s\u2019empare du sujet et le renvoie \u00e0 sa propre mat\u00e9rialit\u00e9, qu\u2019il ne parvient pas \u00e0 dissimuler aux yeux des autres. La honte, cette \u00ab\u00a0sensation d\u2019enfermement dans une corpor\u00e9it\u00e9\u00a0\u00bb (Martin, 2006, 18), est donc une question de peau, d\u2019enveloppe corporelle qui est v\u00e9cue par le sujet comme une prison.<\/p>\n<p>Comme le corps, la honte a aussi un rapport tr\u00e8s fort avec la souillure. Il ne s\u2019agit toutefois pas d\u2019une souillure litt\u00e9rale, physique \u2013 des salet\u00e9s, des taches \u2013 tel qu\u2019en produit l\u2019organisme humain par ses manifestations \u00ab\u00a0basses\u00a0\u00bb, mais plut\u00f4t d\u2019une souillure symbolique, celle qui s\u2019oppose \u00e0 la dignit\u00e9 et \u00e0 l\u2019honneur. Des phrases comme \u00ab\u00a0Tu devrais avoir honte\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Tu me fais honte\u00a0\u00bb braquent les projecteurs sur l\u2019impuret\u00e9 d\u2019un individu, de sorte qu\u2019il se per\u00e7oit lui-m\u00eame comme un corps souill\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0le sujet honteux se vit comme un d\u00e9chet \u00ab\u00a0expuls\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Tisseron, 2007, 25), expos\u00e9.<\/p>\n<p>Si la honte se fait ainsi reconnaitre \u00e0 travers diverses r\u00e9actions corporelles, le corps peut lui-m\u00eame en constituer la cause premi\u00e8re. Le corps, surtout celui qui se trouve d\u00e9voil\u00e9, d\u00e9nud\u00e9 \u2013 comme le sugg\u00e8re notamment l\u2019expression d\u00e9signant les \u00ab\u00a0parties honteuses<a id=\"footnoteref1_b00387b\" class=\"see-footnote\" title=\"Renaud Camus le remarque en ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019est pas indiff\u00e9rent que le Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise, en fin d\u2019article vergogne, renvoie, comme apparent\u00e9s, \u00e0 gonze, masculin de gonzesse, dont je n\u2019ai pas grand-chose \u00e0 tirer pour le moment, je le reconnais (encore que l\u2019un et l\u2019autre terme puissent servir \u00e0 rappeler les fortes connotations sexuelles de la honte, et des parties honteuses) [\u2026]\u00a0\u00bb (2004, 159 [l\u2019auteur souligne]) \" href=\"#footnote1_b00387b\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb \u2013 est potentielle source de honte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Although shame is an emotion that is always manifested and experienced through the body, <em>some experiences of shame arise explicitly as a result of the body<\/em>. Body shame, as I will designate it here, is a particularly interesting form of shame. An intensely personal and individual experience, <em>body shame only finds its full articulation in the presence (actual or imagined) of others within a rule and norm governed socio-cultural and political milieu<\/em>. As such, it bridges our personal, individual, and embodied experience with the social and political world which contains us. Hence, understanding body shame can shed light on <em>how the social is embodied<\/em>, that is, how the body \u2014 experienced in its phenomenological primacy \u2014 <em>becomes a social, cultural, and political subject shaped by external forces and demands.<\/em> (Dolezal, 2015, 9 [nous soulignons])<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En insistant sur le caract\u00e8re social, culturel et politique du sentiment de honte corporelle, Dolezal indique ici qu\u2019il n\u00e9cessite la pr\u00e9sence d\u2019un tiers pour s\u2019activer. Sa \u00ab\u00a0gen\u00e8se [\u00e9tant] sociale\u00a0\u00bb (Gaulejac, 1996, 72), le sentiment honteux est cr\u00e9\u00e9 par l\u2019interaction entre plusieurs individus, lesquels devraient agir d\u2019une certaine fa\u00e7on plut\u00f4t que d\u2019une autre, ressembler \u00e0 ceci plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 cela. C\u2019est d\u2019abord et avant tout dans les yeux d\u2019autrui que le sujet honteux croit paraitre diminu\u00e9, et c\u2019est au regard des autres qu\u2019il souhaite se d\u00e9rober.<\/p>\n<p>Honte et corps sont tous deux li\u00e9s au regard. Le corps \u2013 dont les crit\u00e8res esth\u00e9tiques changent \u00e0 travers les \u00e9poques \u2013 est une enveloppe de chair que l\u2019on peut toucher et sentir, mais d\u2019abord voir et scruter du regard\u00a0: il induit les yeux des autres dans sa direction, de fa\u00e7on parfois consciente et volontaire, d\u2019autres fois inconsciente et involontaire. La honte \u2013 surtout celle de l\u2019apparence physique \u2013 est \u00e9galement un affect du regard\u00a0: nombreux(ses) sont les auteur(e)s et th\u00e9oricien(ne)s (Silvan Tomkins, Helen Block Lewis, Benjamin Kilborne, Jean-Paul Sartre, etc.), qui ont d\u00e9fini ce sentiment comme la conscience du sujet d\u2019\u00eatre regard\u00e9 \u2013 pour ne pas dire d\u00e9visag\u00e9 \u2013 par autrui. Il s\u2019agit de l\u2019impression \u2013 r\u00e9elle ou imagin\u00e9e \u2013 d\u2019\u00eatre observ\u00e9 et jug\u00e9. Selon Renaud Camus, pour qui la honte est une \u00ab \u00e9cole du regard \u00bb (2004, 143), cet affect est aussi un \u00ab\u00a0\u00e9tat de <em>conscience<\/em>\u00a0\u00bb (126 [l\u2019auteur souligne])\u00a0: une conscience \u00ab\u00a0qu\u2019il y a de l\u2019autre\u00a0\u00bb (128). Plus encore, \u00ab\u00a0[a]voir honte, c\u2019est sentir sur soi un regard. La conscience est la conscience qu\u2019un \u0153il est l\u00e0\u00a0\u00bb (142), et que cet \u0153il nous juge.<\/p>\n<p>Si c\u2019est par notre corps que nous apparaissons en premier lieu aux yeux d\u2019autrui, c\u2019est \u00e9galement par les regards qui s\u2019y posent que nous sommes conscients, voire surconscients, de notre propre enveloppe, et ultimement de nos plus infimes gestes, comme l\u2019est la narratrice de <em>La b\u00e2tarde<\/em>. En effet, ce roman autobiographique met en sc\u00e8ne un \u00eatre \u00ab\u00a0tortur\u00e9 par ses d\u00e9fauts\u00a0\u00bb (Leduc, 1964, 23); des d\u00e9fauts dont elle est si consciente, d\u00e8s son jeune \u00e2ge, qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8rerait les \u00ab\u00a0noircir\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nous pr\u00e9parions No\u00ebl au coll\u00e8ge\u00a0: je devais tenir le r\u00f4le du roi mage noir et jouer ensuite au piano une <em>Danse hongroise<\/em> de Brahms. Je r\u00e9p\u00e9tai mon r\u00f4le de roi mage. La perspective de noircir mon visage le jour de la f\u00eate, ce visage qui me tourmentait, dont je devenais le souffre-douleur, la perspective de noircir mon gros nez me consolait. Le jour de la f\u00eate, je jouai donc le r\u00f4le du roi mage. Personne ne rit. Je voulais jouer aussi la <em>Danse hongroise<\/em> \u00e0 l\u2019abri sous ma peau noircie. La surveillante ne voulut pas. Je montai de nouveau sur l\u2019estrade dans le hall. On tira les rideaux. Je jouai, de profil. Tout le monde rit. Ma m\u00e8re, les professeurs me voyaient, m\u2019\u00e9coutaient. Ce fut un d\u00e9ferlement de fausses notes. Plus ils riaient, plus je me trompais. Je vins retrouver ma m\u00e8re dans la salle. Elle \u00e9tait froide et semblait d\u00e9sol\u00e9e. Je regrettais la d\u00e9pense pour une robe de serge bleue qu\u2019elle m\u2019avait offerte. Le soir, mon beau-p\u00e8re demanda des nouvelles de la f\u00eate. Je quittai la salle \u00e0 manger, je souffris pour deux. Plus tard j\u2019ai eu l\u2019audace, le cynisme, l\u2019injustice de reprocher \u00e0 ma m\u00e8re d\u2019avoir mis au monde un \u00eatre laid. (68)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le champ s\u00e9mantique de la souffrance qui impr\u00e8gne ce passage d\u00e9finit bien le rapport de la narratrice \u00e0 son corps, lequel est v\u00e9cu sur le mode de la torture. La r\u00e9p\u00e9tition du verbe \u00ab\u00a0noircir\u00a0\u00bb au d\u00e9but de cet extrait est d\u2019autant plus r\u00e9v\u00e9latrice de la honte corporelle qui affecte la fillette\u00a0: cette derni\u00e8re, qui se retrouve seule pour affronter les regards et les rires moqueurs des spectateurs auxquels elle est expos\u00e9e, t\u00e9moigne de cette envie \u00ab\u00a0de disparaitre, de se cacher sous terre pour \u00e9chapper au regard des autres.\u00a0\u00bb (Gaulejac, 1996, 242) Plus encore, c\u2019est son profil d\u00e9voil\u00e9, non noirci \u2013 et isol\u00e9 dans le texte par la virgule \u2013 que la narratrice associe aux rires suscit\u00e9s par sa prestation. \u00c0 l\u2019inverse, la rime entre les termes \u00ab\u00a0abri\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0peau noircie\u00a0\u00bb \u00e9voque l\u2019id\u00e9e de noirceur comme refuge, de disparition de soi comme r\u00e9confort. Ce passage rend compte de la mise en sc\u00e8ne litt\u00e9rale, totale, physique d\u2019un corps, laquelle est synonyme de honte et de danger\u00a0: \u00ab\u00a0Et cette \u00ab\u00a0mise \u00e0 nu\u00a0\u00bb [\u2026] est l\u2019\u00e9quivalent d\u2019une mise \u00e0 mort.\u00a0\u00bb (Tisseron, 2007, 48) La narratrice sur sc\u00e8ne est surconsciente des regards que les spectateurs posent sur son \u00ab\u00a0gros nez\u00a0\u00bb. Ce dont elle a envie, c\u2019est alors de se fondre dans le d\u00e9cor afin de se d\u00e9rober \u00e0 leurs regards. Se mettre volontairement dans l\u2019ombre repr\u00e9sente, pour elle, un acte consolateur\u00a0: la seule issue \u00e0 cette \u00ab\u00a0mise \u00e0 mort\u00a0\u00bb symbolique.<\/p>\n<p>La fin du passage, par la question de la robe, \u00e9voque implicitement cet entrelacement des hontes du corps et de classe sociale. La robe de serge repr\u00e9sente, d\u2019une part, une fa\u00e7on de se conformer aux normes de beaut\u00e9 de l\u2019\u00e9poque, et d\u00e9signe une volont\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0bien mise\u00a0\u00bb devant les spectateurs. D\u2019autre part, le texte la qualifie surtout de d\u00e9pense\u00a0: la robe repr\u00e9sente un cadeau, une offrande de la part de la m\u00e8re, un objet qu\u2019une famille de peu de moyens ne se permet pas normalement. D\u00e9\u00e7ue de sa prestation, la jeune fille se sent ensuite coupable de cette d\u00e9pense qui n\u2019a finalement pas port\u00e9 fruit, ou devant laquelle elle ne se sent pas \u00e0 la hauteur. Les enjeux de la beaut\u00e9 et de l\u2019argent s\u2019inscrivent alors dans cette robe, laissant sugg\u00e9rer, en plus de la honte reli\u00e9e \u00e0 l\u2019apparence physique, une honte de la pauvret\u00e9. Autrement dit, la question de la d\u00e9pense, que la narratrice regrette, sous-tend celle de la beaut\u00e9 comme de la classe sociale. La honte du \u00ab\u00a0profil\u00a0\u00bb, qui est aussit\u00f4t relay\u00e9e par une incapacit\u00e9 \u00e0 performer, \u00e0 ne pas faire de fausses notes, provoque une incapacit\u00e9 \u00e0 faire honneur au co\u00fbt que repr\u00e9sente la robe de serge bleue. La honte du corps que ressent la jeune fille sur sc\u00e8ne vient ainsi r\u00e9veiller sa conscience d\u2019appartenir \u00e0 une famille de classe sociale subalterne.<\/p>\n<h2>Une honte \u00e0 double face<\/h2>\n<p>La question de la b\u00e2tardise dans ce texte \u00e9ponyme est, de fait, plus qu\u2019importante. Elle repr\u00e9sente \u2013 tel que nous l\u2019avons mentionn\u00e9 en d\u00e9but d\u2019article \u2013 une premi\u00e8re \u00ab\u00a0couche\u00a0\u00bb de honte, que la narratrice porte comme un fardeau, un lourd h\u00e9ritage de la part de sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis n\u00e9e porteuse de ton malheur comme on na\u00eet porteuse d\u2019offrandes.\u00a0\u00bb (Leduc, 1964, 24) Berthe Leduc, qui tomba enceinte d\u2019un fils de famille bourgeoise chez qui elle \u00e9tait engag\u00e9e comme m\u00e9nag\u00e8re, voit dans sa fille le reflet de l\u2019homme qui l\u2019a rejet\u00e9e. Elle rappelle donc constamment \u00e0 Violette, par son regard froid<a id=\"footnoteref2_9ajs6xz\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019asphyxie (1946) est probablement le texte de Leduc qui met le plus en \u0153uvre cette relation m\u00e8re-fille complexe. Le regard de la m\u00e8re, \u00ab\u00a0bleu et dur\u00a0\u00bb, y repr\u00e9sente un v\u00e9ritable leitmotiv. \" href=\"#footnote2_9ajs6xz\">[2]<\/a> et ses paroles m\u00e9prisantes, l\u2019humiliation qu\u2019elle-m\u00eame a v\u00e9cue \u00e0 cause de sa grossesse ill\u00e9gitime et la souffrance que sa pr\u00e9sence au monde lui inflige. Tout comme la laideur, la b\u00e2tardise est, une fatalit\u00e9 pour la narratrice qui, d\u00e8s la naissance, lui colle \u00e0 la peau. Si la femme est \u00ab\u00a0intoxiqu\u00e9e\u00a0\u00bb par ses d\u00e9fauts, cette intoxication trouve une source plus profonde encore dans les origines sociales d\u2019une b\u00e2tarde\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis n\u00e9e le 7 avril 1907 \u00e0 5 heures du matin. Vous m\u2019avez d\u00e9clar\u00e9e le 8. Je devrais me r\u00e9jouir d\u2019avoir commenc\u00e9 mes premi\u00e8res vingt-quatre heures hors des registres. Au contraire, mes vingt-quatre heures sans \u00e9tat civil m\u2019ont intoxiqu\u00e9e.\u00a0\u00bb (30) La m\u00e9taphore de l\u2019intoxication, qui \u00e9voque le corps \u2013 un corps empoisonn\u00e9, malade, voire mourant \u2013, est utilis\u00e9e pour qualifier cette b\u00e2tardise, sugg\u00e9rant une imbrication des questions sociale et corporelle\u00a0: l\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9 sociale viendrait affecter \u2013 ou cr\u00e9er \u2013 le corps disgracieux. \u00c0 l\u2019inverse, la richesse et la beaut\u00e9 sont deux entit\u00e9s qui vont de pair, la narratrice d\u00e9clarant\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] ce que je ne serai pas\u00a0: une femme riche, une femme belle, une femme sure d\u2019elle.\u00a0\u00bb (224)<\/p>\n<p>Laideur et b\u00e2tardise sont donc inextricablement li\u00e9es dans le texte\u00a0: elles s\u2019appellent l\u2019une et l\u2019autre, et la (sur)conscience de l\u2019une entraine la (sur)conscience de l\u2019autre. Nombreux sont les passages, dans <em>La b\u00e2tarde<\/em>, qui mettent de l\u2019avant cette correspondance entre l\u2019apparence physique et l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 sociale\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je suis la fille non reconnue d\u2019un fils de famille, je dois rivaliser en soins, en m\u00e9daille et chainette d\u2019or, en robes de broderie, en longues anglaises, en teint clair, en cheveux soyeux avec les enfants riches de la ville lorsque ma grand-m\u00e8re me prom\u00e8ne dans le Jardin public. [\u2026] je dois vaincre les enfants cossus de la ville. (31)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Rivaliser\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0vaincre\u00a0\u00bb connotent les rapports de pouvoir qui r\u00e9gissent les relations sociales tout en exprimant le d\u00e9sir de la narratrice de surmonter son ill\u00e9gitimit\u00e9. L\u2019apparence physique et la parure \u2013 comme la robe de serge bleue \u2013 deviennent des moyens pour obtenir une certaine reconnaissance aupr\u00e8s d\u2019autrui\u00a0: une fa\u00e7on de passer d\u2019une position inf\u00e9rieure \u00e0 sup\u00e9rieure. En \u00e9tant bien habill\u00e9e et coiff\u00e9e, la narratrice croit \u00eatre dot\u00e9e d\u2019une valeur positive dans le regard des autres. C\u2019est, en quelque sorte, en jouant un r\u00f4le, en se \u00ab\u00a0costumant\u00a0\u00bb pour correspondre \u00e0 une f\u00e9minit\u00e9 codifi\u00e9e, que la jeune fille \u2013 comme la femme \u2013 obtiendrait un statut social l\u00e9gitime\u00a0: celui qu\u2019une b\u00e2tarde ne peut se voir attribuer. Elle doit, autrement dit, se \u00ab\u00a0masquer\u00a0\u00bb en public afin de camoufler ses origines sociales honteuses. Cependant, le costume \u2013 qu\u2019il soit port\u00e9 r\u00e9ellement ou qu\u2019il soit imagin\u00e9 \u2013 n\u2019apporte pas toujours la confiance d\u00e9sir\u00e9e par la narratrice. Le passage suivant, dans lequel la femme s\u2019imagine v\u00eatue d\u2019un habit de torero, exprime \u00e0 quel point les sentiments de honte et d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 sont plus forts qu\u2019une simple parure\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un, marcher au milieu du trottoir. Un, me d\u00e9gager des vitrines, des objets. Deux, rejeter les \u00e9paules. Trois, rejeter aussi la t\u00eate, surtout la t\u00eate sinon ils me confondront avec une volaille \u00e0 la chasse aux c\u00e9r\u00e9ales. Avoir des fesses sculpt\u00e9es de torero. Sculpt\u00e9es dans du marbre un peu potel\u00e9. Poss\u00e9der un costume de torero. J\u2019apprendrais les couleurs des broderies dans un soleil mordant. Mes fesses me d\u00e9labrent. J\u2019ai peur, je vais les d\u00e9cevoir. Il y a tant d\u2019inconnus dans mon dos. Ils se disent\u00a0: bien cambr\u00e9e, bien balanc\u00e9e. Mais oui mais oui\u2026 bien cambr\u00e9e, bien balanc\u00e9e. Apr\u00e8s vient mon visage, apr\u00e8s vient la surprise, le choc. (216)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Un [\u2026] Deux [\u2026] Trois [\u2026]\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019id\u00e9e de r\u00e8gles \u00e0 respecter, amplifi\u00e9e par l\u2019utilisation de verbes \u00e0 l\u2019infinitif, est illustr\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but du passage, comme si la narratrice \u00e9num\u00e9rait les codes ou le protocole de la bonne d\u00e9marche f\u00e9minine. Elle semble soudainement confiante, \u00e0 un tel point que l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre v\u00eatue d\u2019un costume de torero lui traverse l\u2019esprit. Cependant, son manque d\u2019assurance prend vite le dessus\u00a0: \u00ab\u00a0Mes fesses me d\u00e9labrent. J\u2019ai peur, je vais les d\u00e9cevoir.\u00a0\u00bb Une d\u00e9gradation caract\u00e9rise alors ce passage, dans lequel la narratrice, marchant d\u2019abord de mani\u00e8re assur\u00e9e, perd graduellement confiance en ses moyens. Le costume de torero s\u2019est rapidement \u00e9clips\u00e9 sous le \u00ab\u00a0choc\u00a0\u00bb du visage disgracieux, \u00ab\u00a0lieu de croisement transitif du voir et d\u2019\u00eatre vu, ou plus exactement de <em>se voir \u00eatre vu<\/em>.\u00a0\u00bb (Pommier, 2010, 42 [l\u2019auteur souligne])<\/p>\n<p>Colette Trout Hall, dans <em>Violette Leduc, la mal-aim\u00e9e<\/em>, exprime ainsi le lien intime entre l\u2019apparence physique et la question des classes sociales\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[S]i Violette Leduc utilise fr\u00e9quemment des termes qui peuvent aussi bien s\u2019appliquer \u00e0 sa naissance ill\u00e9gitime qu\u2019\u00e0 sa laideur [\u2026], c\u2019est que justement ces deux \u00e9tats sont per\u00e7us, par la soci\u00e9t\u00e9 de cette \u00e9poque, de la m\u00eame mani\u00e8re. Une b\u00e2tarde est coupable de sa naissance tout autant qu\u2019une femme est coupable de sa laideur. (1999, 96)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si l\u2019\u00e9criture du corps honteux dans ce roman autobiographique met de l\u2019avant \u00ab\u00a0la critique d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui exerce une tyrannie de l\u2019apparence sur les femmes\u00a0\u00bb (13), elle semble aussi \u00eatre la voie qu\u2019a emprunt\u00e9e Violette Leduc pour exprimer son sentiment d\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9 sociale. L\u2019\u00e9criture du corps va donc de pair avec celle d\u2019une inf\u00e9riorit\u00e9 et d\u2019une exclusion sociales, et le visage \u00ab\u00a0laid\u00a0\u00bb, chez Leduc, en est m\u00e9tonymique\u00a0: il en est le symbole, le v\u00e9ritable \u00ab\u00a0signe de sa marginalit\u00e9\u00a0\u00bb (23).<\/p>\n<h2>Honte corporelle et corps textuel<\/h2>\n<p>Le regard et le jugement d\u2019autrui, inh\u00e9rents au sentiment de honte, sont tributaires d\u2019un rapport de force entre les individus, communaut\u00e9s et groupes sociaux que cet affect travaille \u00e0 r\u00e9guler. Dans <em>American Shame<\/em>, Myra Mendible met l\u2019accent sur ce caract\u00e8re social et tr\u00e8s politique de la honte, sur sa propension non seulement \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer les rapports de pouvoir, mais aussi \u00e0 les maintenir en place\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>For whose behavior is characterized as shameful, who is deemed redeemable, and who is forgiven and welcome back to the fold varies by context and subject position. Historically the moral force of shame has tended to serve power rather than to change it. (2016, 6)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La honte du corps ne fait pas exception, comme nous l\u2019avons vu avec Luna Dolezal<a id=\"footnoteref3_l6ic3i1\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00ab [...] body shame only finds its full articulation in the presence (actual or imagined) of others within a rule and norm governed socio-cultural and political milieu. As such, it bridges our personal, individual, and embodied experience with the social and political world which contains us. \u00bb (Dolezal, 2015, 9) \" href=\"#footnote3_l6ic3i1\">[3]<\/a>. Elle provient d\u2019un contexte socioculturel et politique, et de ses lois sp\u00e9cifiques, les corps \u00e9tant des surfaces d\u2019inscription de ces derni\u00e8res\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[L]e r\u00f4le de la peau dans la honte est soulign\u00e9 par le fait qu\u2019elle a souvent \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e comme lieu d\u2019inscription des marques sociales de l\u2019infamie\u00a0: marques au fer rouge sur le front ou sur d\u2019autres parties du corps des condamn\u00e9s, ou sur la poitrine des femmes adult\u00e8res. (Tisseron, 2007, 48)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En plus de rappeler le lien unissant la honte et le corps, Serge Tisseron met de l\u2019avant la vision des corps comme surfaces d\u2019inscription que plusieurs th\u00e9oricien(ne)s, dont Foucault<a id=\"footnoteref4_niyeahq\" class=\"see-footnote\" title=\"Foucault a effectivement d\u00e9montr\u00e9 (notamment par le concept de \u00ab\u00a0bio-pouvoir\u00a0\u00bb d\u00e9fini dans Histoire de la sexualit\u00e9) comment les corps sont surveill\u00e9s, contr\u00f4l\u00e9s et soumis \u00e0 divers m\u00e9canismes culturels et socio-politiques; comment le pouvoir tend \u00e0 s\u2019immiscer dans la vie intime et collective de ses sujets dans le but de la r\u00e9guler. Les corps deviennent alors \u00ab\u00a0le lieu de l\u2019inscription culturelle, lieu privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 se vit et se subit le pouvoir.\u00a0\u00bb (Bert, 2007, 15) \" href=\"#footnote4_niyeahq\">[4]<\/a>, ont d\u00e9velopp\u00e9e. En un mot, le corps est un texte, comme le mentionne Andrea Oberhuber, qui rench\u00e9rit sur ce concept\u00a0: \u00ab [il] est toujours d\u00e9j\u00e0 l\u2019objet d\u2019une construction sociale <em>et<\/em> culturelle, [\u2026] il est d\u00e8s sa naissance un corps interpr\u00e9t\u00e9, un corps de langage, li\u00e9 au programme d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 et, donc, d\u2019embl\u00e9e une surface d\u2019inscription, un texte\u00a0\u00bb (2012, 14 [l\u2019auteure souligne]). Si ces lois socioculturelles sont non \u00e9crites, c\u2019est alors le corps qui, faisant office de papier, en porte l\u2019inscription et les absorbe. Il s\u2019agit d\u2019un corps-texte, d\u2019un corps-\u00e9ponge, d\u2019un papier absorbant.<\/p>\n<p>Dans <em>La b\u00e2tarde<\/em>, l\u2019envie de disparaitre s\u2019empare de la narratrice \u00e0 maintes reprises, mais celle de modifier son apparence, de l\u2019embellir, est \u00e9galement omnipr\u00e9sente. En fait, la tentative de transformer son physique constitue aussi une fa\u00e7on de disparaitre, c\u2019est-\u00e0-dire de se fondre dans la masse normative jusqu\u2019\u00e0 devenir \u00ab\u00a0invisible\u00a0\u00bb. La femme vise donc d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 correspondre aux lois de la beaut\u00e9 f\u00e9minine prescrites par sa soci\u00e9t\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je voulais embellir. Hermine acheta d\u2019autres num\u00e9ros de <em>Vogue<\/em>, de <em>F\u00e9mina<\/em>, du <em>Jardin des modes<\/em>. J\u2019apprenais par c\u0153ur des bienfaits du tonique, de l\u2019astringent \u2013 l\u2019ennemi du pore dilat\u00e9 \u2013, de la mousse \u00e0 nettoyer, de la cr\u00e8me nourrissante, du jus d\u2019orange, de la poudre abricot. Ma t\u00eate dans mes mains, je lisais conseils, avertissements avec anxi\u00e9t\u00e9. Rides, pattes-d\u2019oie, pellicules, points noirs, cellulite atteignaient l\u2019aigu des calamit\u00e9s de J\u00e9r\u00e9mie. Je lisais, je relisais de page en page mes points noirs, mes rides, mes pores dilat\u00e9s, mes cheveux qui tombaient. De page en page je me d\u00e9solais sans me regarder. Je voulais rajeunir avant ma vingt-cinqui\u00e8me ann\u00e9e. Je le voulais pour <em>Vogue<\/em>, <em>F\u00e9mina<\/em>, le <em>Jardin des modes<\/em>. [\u2026] C\u2019est l\u2019heure de la respiration, c\u2019est l\u2019heure de l\u2019expiration, c\u2019est l\u2019heure de la culture physique. L\u2019heure de la coul\u00e9e des hanches, l\u2019heure du tour de taille, l\u2019heure de la chasse au double menton, l\u2019heure de la cheville, l\u2019heure du poignet. Fen\u00eatre ouverte, azur pour trompettes, vous patienterez. C\u2019est l\u2019heure de l\u2019assouplissement, c\u2019est l\u2019heure de la couleur garance dans le sang, c\u2019est l\u2019heure de la circulation. Allong\u00e9e sur le plancher, ayant touch\u00e9 vingt-cinq fois la pointe de mes pieds pour rajeunir vingt-cinq fois avant ma vingt-cinqui\u00e8me ann\u00e9e, je gloussais avec un sanglot dans la gorge. (Leduc, 1964, 201)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La multitude d\u2019\u00e9num\u00e9rations que comporte cet extrait, ainsi que la structure parataxique de ce dernier cr\u00e9ent un effet d\u2019accumulation exemplaire de l\u2019asphyxie que peuvent ressentir les femmes qui, encore aujourd\u2019hui, se mettent cette pression de ressembler \u00e0 des mod\u00e8les sociaux inatteignables. Ce passage met non seulement en lumi\u00e8re la souffrance, l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 et la tristesse des femmes marginalis\u00e9es parce qu\u2019elles ne correspondent pas \u00e0 ces id\u00e9aux, mais aussi l\u2019ali\u00e9nation qu\u2019elles \u00e9prouvent par rapport \u00e0 l\u2019industrie de la beaut\u00e9 et \u00e0 ses crit\u00e8res esth\u00e9tiques. Surtout, la structure anaphorique caract\u00e9risant la seconde moiti\u00e9 de l\u2019extrait met de l\u2019avant l\u2019id\u00e9e d\u2019un corps que l\u2019on peut \u2013 ou que l\u2019on doit \u2013 entrainer, pour parvenir \u00e0 le moduler, le transformer, le rajeunir. La m\u00e9taphore du corps-texte y est explicitement pr\u00e9sente\u00a0: \u00ab\u00a0Je lisais, je relisais de page en page mes points noirs, mes rides\u2026\u00a0\u00bb Le corps de la narratrice se voit alors transpos\u00e9 sur la page, tout comme il devient surface d\u2019inscription.<\/p>\n<p>Le rapprochement des corps f\u00e9minins \u00e0 la symbolique de la souillure fait des femmes des candidates plus qu\u2019\u00e9ligibles au sentiment de honte. De la m\u00eame mani\u00e8re que les sujets honteux, les femmes, qui ont depuis tr\u00e8s longtemps \u2013 si ce n\u2019est depuis toujours \u2013 \u00e9t\u00e9 d\u00e9finies par leur corpor\u00e9it\u00e9 plut\u00f4t que par leur intellect, sont associ\u00e9es \u00e0 un corps impropre. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019est l\u2019aspect incontr\u00f4lable de l\u2019organisme f\u00e9minin, marqu\u00e9 notamment par les fluides produits lors des menstruations et de l\u2019accouchement, qui semble les rattacher \u00e0 cette souillure. \u00c0 ce propos, Elizabeth Grosz a qualifi\u00e9 le corps f\u00e9minin de \u00ab\u00a0volatile\u00a0\u00bb dans <em>Volatile Bodies<\/em>, afin de mettre l\u2019accent sur cette id\u00e9e d\u2019incontr\u00f4labilit\u00e9, la corpor\u00e9it\u00e9 des femmes \u00e9tant per\u00e7ue comme l\u2019envers de l\u2019ordre, de la propret\u00e9 et de la puret\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Can it be that in the West, in our time, the female body has been constructed not only as a lack or absence but\u2026as a leaking, uncontrollable, seeping liquid; as formless flow; as viscosity, entrapping, secreting; as lacking not so much the phallus but self-containment \u2013 not a cracked or porous vessel, like a leaking ship, but a formless that engulfs all form, a disorder that threatens all order? I am not suggesting that this is how women are, that it is their ontological status. Instead, my hypothesis is that women\u2019s corporeality is inscribed in a mode of seepage. (1994, 203)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est cette \u00ab\u00a0impure mat\u00e9rialit\u00e9\u00a0\u00bb (Oberhuber, 2012, 11) qui se voit donc accol\u00e9e au corps f\u00e9minin, qui y est grav\u00e9e, et qui semble faire souffrir la narratrice leducienne. Cette derni\u00e8re nous donne l\u2019impression d\u2019\u00eatre r\u00e9pugn\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame, de se percevoir comme impropre, voire \u00ab\u00a0abjecte\u00a0\u00bb (Kristeva, 1980), de sorte qu\u2019elle veuille modifier son apparence dans sa totalit\u00e9. En effet, son physique, tout particuli\u00e8rement son visage, la repousse au point de perturber son identit\u00e9. Paradoxalement, son visage lui apparait comme un objet de fascination\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019abject sollicite et pulv\u00e9rise tout \u00e0 la fois son sujet\u00a0\u00bb (Kristeva, 1980, 12). Pour le formuler autrement, Violette Leduc est d\u00e9gout\u00e9e de son visage, mais ce dernier repr\u00e9sente par le fait m\u00eame une partie de son corps qu\u2019elle ne peut s\u2019emp\u00eacher de repr\u00e9senter et de d\u00e9crire.<\/p>\n<p>Si les femmes ont longtemps \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues comme ces \u00ab\u00a0intrigantes mal\u00e9fiques\u00a0\u00bb (85), ces corpor\u00e9it\u00e9s abjectes, la honte du corps ressentie par ces derni\u00e8res prend alors une dimension et une importance particuli\u00e8res. C\u2019est notamment ce que Patricia Moran et Erica L. Johnson remarquent dans l\u2019introduction de <em>The Female Face of Shame<\/em>. En se basant sur la th\u00e9orie beauvoirienne, elles \u00e9tablissent ce lien entre la honte et le fait d\u2019\u00eatre femme\u00a0: \u00ab\u00a0Historically, women have been defined as corporeal in a way that men are not, and the female body is thus a critical locus for discourses and representations that link femininity with shame.\u00a0\u00bb (2013, 12) Il s\u2019agit moins d\u2019affirmer que les femmes sont plus honteuses que les hommes, que d\u2019avancer l\u2019id\u00e9e qu\u2019une honte corporelle v\u00e9cue par les femmes est embl\u00e9matique et r\u00e9v\u00e9latrice d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui stigmatise ces derni\u00e8res.<\/p>\n<p>C\u2019est donc \u00e0 une sorte de formatage et de moulage<a id=\"footnoteref5_iy7jy7c\" class=\"see-footnote\" title=\"Nombreux sont, en effet, les travaux (surtout anglo-saxons) sur le corps qui d\u00e9crivent ce dernier par l\u2019entremise d\u2019un lexique li\u00e9 au \u00ab\u00a0shaping\u00a0\u00bb, au fa\u00e7onnement, \u00e9voquant l\u2019id\u00e9e de corps \u00ab\u00a0moulables\u00a0\u00bb et modulables. \" href=\"#footnote5_iy7jy7c\">[5]<\/a> que les corps des femmes sont soumis malgr\u00e9 elles. C\u2019est \u00e9galement ce corps social et textuel, qui ne laisse que peu \u2013 ou pas \u2013 de place \u00e0 la diversit\u00e9, que met en sc\u00e8ne le texte de Leduc. La narratrice de <em>La b\u00e2tarde<\/em> semble toutefois en \u00eatre bien consciente, qualifiant son rapport au corps et \u00e0 la beaut\u00e9 d\u2019\u00ab\u00a0esclavage\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis moche. Un canal, pour me recevoir, s\u2019\u00e9largirait. Je souffre dans les entrailles de ma grande bouche, de mon gros nez, de mes petits yeux. Plaire, se plaire. Le double esclavage.\u00a0\u00bb (Leduc, 1964, 215)<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9criture de la honte\u00a0: contrer la disparition de soi<\/h2>\n<p>Un double esclavage et une double honte\u00a0: c\u2019est ce que nous donne \u00e0 lire Violette Leduc dans <em>La b\u00e2tarde<\/em>. Si l\u2019intoxication due \u00e0 la b\u00e2tardise affecte la narratrice jusqu\u2019au corps m\u00eame, cette double ill\u00e9gitimit\u00e9 marque \u00e9galement sa m\u00e9moire. De jeune fille \u00e0 femme, la narratrice se voit au fil de son r\u00e9cit profond\u00e9ment marqu\u00e9e par les paroles d\u2019autrui, qui ravivent sans cesse son sentiment d\u2019humiliation. \u00c0 ce propos, Jean-Pierre Martin mentionne combien la honte peut aussi \u00eatre inflig\u00e9e par le langage\u00a0: \u00ab\u00a0La honte sociale ou politique exploite une faiblesse cong\u00e9nitale. Elle voile et d\u00e9nude, excise et infibule, se drape dans les traditions et les dogmes, produit des signes et des rituels. <em>Mais, d\u2019abord, elle nomme. Sa violence est ins\u00e9parable du verbe.<\/em>\u00a0\u00bb (2006, 27 [nous soulignons]) Il est par ailleurs int\u00e9ressant de relever, dans cette citation, l\u2019usage d\u2019un lexique \u00e9voquant tout \u00e0 la fois l\u2019aspect social, langagier et corporel de la honte, ce qui d\u00e9montre bien le caract\u00e8re multidimensionnel de cet affect.<\/p>\n<p><em>La b\u00e2tarde<\/em> comporte plusieurs \u00e9pisodes dans lesquels la narratrice est non seulement la cible de regards accusateurs, mais aussi de paroles blessantes quant \u00e0 son statut social et son apparence physique, comme si le langage violent redoublait les regards m\u00e9prisants auxquels elle est confront\u00e9e. Pour le formuler autrement, si le regard pr\u00e9c\u00e8de le langage (Berger, 1987, 7), les paroles offensantes concr\u00e9tisent et r\u00e9activent la honte que le regard a d\u2019abord fait naitre. Dans le passage suivant, dont la structure r\u00e9p\u00e9titive et chiasmatique cr\u00e9e un effet d\u2019\u00e9cho, la narratrice rapporte les paroles d\u2019un \u00ab\u00a0ami\u00a0\u00bb, qui lui a confirm\u00e9 sans d\u00e9tour son statut social subalterne\u00a0: \u00ab\u00a0Les b\u00e2tards sont maudits\u00a0: un ami me l\u2019a dit. Les b\u00e2tards sont maudits.\u00a0\u00bb (Leduc, 1964, 57) Les rimes en [i] ainsi que les allit\u00e9rations en [b], [t] et [d] produisent une r\u00e9sonnance, comme si les mots, traumatisants, revenaient et se retournaient dans la m\u00e9moire de la narratrice. Ce retour des paroles \u00e0 la m\u00e9moire, pour ne pas dire cette hantise, est donc observable dans l\u2019omnipr\u00e9sence de discours rapport\u00e9s, mais aussi dans la narration elle-m\u00eame, par le biais de verbes qui comportent un caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif comme \u00ab\u00a0r\u00e9entendre\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Je r\u00e9entendais quand m\u00eame la r\u00e9flexion dans la maison d\u2019\u00e9dition\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai vu Violette Leduc au concert\u2026 Oui, dans le m\u00eame accoutrement.\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (178) Les paroles sont parfois si violentes qu\u2019elles semblent laisser leur empreinte permanente dans la m\u00e9moire\u00a0: \u00ab\u00a0Cette femme a cri\u00e9\u00a0: moi, si j\u2019avais cette t\u00eate-l\u00e0, je me suiciderais.\u00a0\u00bb (234) Pr\u00e9cisons d\u2019ailleurs que cet \u00e9v\u00e9nement fut relat\u00e9 dans un autre texte, paru dans <em>Les Temps modernes<\/em>, trois ans avant la publication de <em>La b\u00e2tarde<\/em>. Cette simple r\u00e9\u00e9criture d\u00e9montre d\u2019embl\u00e9e la r\u00e9miniscence de ces paroles dans la m\u00e9moire de l\u2019auteure.<\/p>\n<p>Violette Leduc couche ainsi sur le papier une honte sociale et corporelle qui \u00e9merge d\u2019un langage injurieux et violent. Or, l\u2019auteure ne semble pas vouloir se cacher derri\u00e8re son livre, encore moins derri\u00e8re ces mots qui l\u2019ont bless\u00e9e. Au contraire, c\u2019est justement cette \u00ab\u00a0t\u00eate-l\u00e0\u00a0\u00bb, ce \u00ab\u00a0gros nez\u00a0\u00bb et cette b\u00e2tardise qui sont expos\u00e9s aux yeux des lecteurs par l\u2019entremise de l\u2019\u00e9criture, malgr\u00e9 cette volont\u00e9, exprim\u00e9e dans le texte, de les \u00ab\u00a0noircir\u00a0\u00bb. La honte, qu\u2019elle soit corporelle ou originelle, devient donc un <em>ethos<\/em> pour la narratrice, une mani\u00e8re de se (re)pr\u00e9senter et de se mettre en sc\u00e8ne, elle qui \u00e9crit noir sur blanc qu\u2019elle est \u00ab\u00a0moche\u00a0\u00bb, qu\u2019elle est b\u00e2tarde, et qui le r\u00e9it\u00e8re tout au long de son texte\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis n\u00e9e bris\u00e9e. Je suis le malheur d\u2019une autre. Une b\u00e2tarde, quoi!\u00a0\u00bb (352)<\/p>\n<p>Si \u00ab\u00a0[d]ans la honte, l\u2019individu se sent \u00ab\u00a0perc\u00e9 \u00e0 jour\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0transperc\u00e9\u00a0\u00bb, autant d\u2019expressions qui \u00e9voquent la violation de la barri\u00e8re anatomique de la peau\u00a0\u00bb (Tisseron, 2007, 48), Violette Leduc semble elle-m\u00eame se mettre \u00e0 nu dans son texte qui prend, lui aussi, la forme d\u2019un corps que l\u2019on expose sans v\u00eatement et sans complexe. C\u2019est-\u00e0-dire que si le corps humain s\u2019apparente \u00e0 une surface d\u2019inscription des lois sociales, le texte litt\u00e9raire peut pareillement \u00eatre model\u00e9 par le sentiment de honte, lequel est caract\u00e9ris\u00e9 par un entrelacement paradoxal du camouflage et du d\u00e9voilement, du pudique et de l\u2019impudique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>As best described by Tomkins, shame effaces itself; shame points and projects; shame turns itself skin side out; shame and pride, shame and dignity, shame and self-display, shame and exhibitionism are different interlinings of the same glove. Shame, it might finally be said, transformational shame, is performance. I mean theatrical performance. [\u2026] Shame is the affect that mantles the threshold between introversion and extroversion, between absorption and theatricality, between performativity and \u2013 performativity. (Sedgwick, 2003, 38)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce caract\u00e8re r\u00e9versible du sentiment honteux impr\u00e8gne le texte de Leduc en cela qu\u2019il met en \u0153uvre cette cohabitation du cach\u00e9 et du montr\u00e9; qu\u2019il met en sc\u00e8ne une narratrice qui souhaite disparaitre tout en s\u2019y d\u00e9voilant sans filtre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je durcissais mon visage baroque avec des cheveux coup\u00e9s au rasoir au-dessus des tempes, je me voulais un concentr\u00e9 de curiosit\u00e9 pour le public d\u2019un caf\u00e9, pour le promenoir d\u2019un music-hall parce que j\u2019avais honte de mon visage et qu\u2019en m\u00eame temps je l\u2019imposais. [\u2026] Complexes. J\u2019ai appris le mot apr\u00e8s. Je me voulais \u00e0 la proue de mes complexes. (Leduc, 1964, 178)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 se confirme dans ce passage, qui met de l\u2019avant des lieux publics s\u2019apparentant, comme les limites du roman autobiographique, \u00e0 une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre ou de cirque\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] je me voulais un concentr\u00e9 de curiosit\u00e9 pour le public [\u2026]\u00a0\u00bb De plus, pour l\u2019une des rares fois dans cette \u0153uvre, la honte est ici nomm\u00e9e litt\u00e9ralement et expos\u00e9e sans d\u00e9tour au regard des lecteurs. Le visage, quant \u00e0 lui, n\u2019est plus d\u00e9crit comme \u00ab\u00a0laid\u00a0\u00bb mais comme \u00ab\u00a0baroque\u00a0\u00bb, ce qui euph\u00e9mise ce complexe exalt\u00e9 ailleurs dans le texte, cr\u00e9ant ce que nous aurions pu appeler une esth\u00e9tique du sabotage et du d\u00e9gout de soi. La mise en sc\u00e8ne de soi se fait donc effectivement sur le mode du \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb, de la performance\u00a0: le visage \u00ab\u00a0baroque\u00a0\u00bb est \u00ab\u00a0durci\u00a0\u00bb, la honte et les complexes, que l\u2019on souhaiterait normalement garder pour soi, sont \u00ab\u00a0impos\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cette exposition sans fard des complexes et du sentiment honteux se veut hautement performative, voire lib\u00e9ratrice. La honte ayant \u00ab\u00a0its own, powerfully productive and powerfully social metamorphic possibilities\u00a0\u00bb (Sedgwick, 2003, 65), sa transposition sur papier et sa publication semblent \u00eatre, pour Leduc, le moyen ultime d\u2019acquisition d\u2019un statut social l\u00e9gitime\u00a0: celui d\u2019auteure. \u00c9crire sa honte et la rendre publique pour ne pas s\u2019engouffrer dans ce d\u00e9sir de disparition de soi; faire entendre la voix bless\u00e9e d\u2019une b\u00e2tarde et mettre \u00e0 nu le corps honteux au lieu de le dissimuler\u00a0: telle est la performance leducienne \u00e0 laquelle nous assistons en lisant <em>La b\u00e2tarde<\/em>. Briser les murs silencieux de la honte et offrir son texte comme si elle offrait son propre corps semble \u00eatre la strat\u00e9gie qui permet \u00e0 l\u2019auteure de se d\u00e9livrer de sa honte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dire avant l\u2019autre, mieux que l\u2019autre, tous mes d\u00e9fauts, en faire l\u2019inventaire, au point de r\u00e9v\u00e9ler ce que l\u2019autre peut \u00e0 peine apercevoir \u2013 n\u2019est-ce pas d\u00e9j\u00e0 une des fa\u00e7ons d\u2019exorciser la honte du corps? Je t\u2019offre mon corps, lecteur, ou plut\u00f4t j\u2019offre mon corps singulier, tel qu\u2019il est, dans son d\u00e9tail abject, \u00e0 la litt\u00e9rature. Ainsi, je m\u2019en d\u00e9livre. (Martin, 2006, 70)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019acte d\u2019\u00e9crire repr\u00e9sente, pour la narratrice, une v\u00e9ritable porte de sortie, \u00e0 un point tel qu\u2019elle implore au d\u00e9but du roman\u00a0: \u00ab\u00a0Mon Dieu, faites que j\u2019\u00e9crive une belle phrase, une seule\u00a0\u00bb (Leduc, 1964, 29), sugg\u00e9rant le geste d\u2019\u00e9criture comme celui qui d\u00e9tient un r\u00e9el pouvoir de lib\u00e9ration. Plus loin, elle mentionne\u00a0que \u00ab\u00a0[p]our se soulager avec ce qui a \u00e9t\u00e9, il faut s\u2019\u00e9terniser.\u00a0\u00bb (257) La page blanche semble alors devenir, pour l\u2019\u00e9crivaine, l\u2019espace le plus propice \u00e0 cette entreprise d\u2019\u00e9ternisation\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire un lieu d\u00e9nu\u00e9 de contr\u00f4le et d\u2019exigences sociales, o\u00f9 tout peut repartir \u00e0 z\u00e9ro. L\u2019\u00e9criture am\u00e8ne Violette Leduc \u00e0 s\u2019extraire, en quelque sorte, d\u2019un espace sp\u00e9cifique et d\u2019un temps lin\u00e9aire; de disparaitre dans un hors-temps. Enfin, s\u2019\u00e9terniser par le biais de l\u2019\u00e9crit et de la publication semble avoir permis \u00e0 cette b\u00e2tarde de se forger une identit\u00e9, et m\u00eame de \u00ab\u00a0partir \u00e0 la conqu\u00eate de son \u00ab\u00a0\u00e9tat civil\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Charles-Merrien, 1998, 22). Car si l\u2019\u00e9criture est un r\u00e9el labeur ainsi qu\u2019une source d\u2019angoisse pour Leduc, elle n\u2019en est pas moins le lieu d\u2019une renaissance du sujet f\u00e9minin, d\u2019une (re)mise au monde et, ultimement, d\u2019une forme de salut\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9crire, c\u2019\u00e9tait lutter, c\u2019\u00e9tait gagner ma vie comme les croyants gagnent leur paradis.\u00a0\u00bb (Leduc, 1964, 375)<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BERGER, John. 1987. <em>Ways of Seeing<\/em>. London\u00a0: British Broadcasting Corporation, coll. \u00ab\u00a0A Pelican Book\u00a0\u00bb, 166 p.<\/p>\n<p>BERT, Jean-Fran\u00e7ois. 2007. <em>Michel Foucault\u00a0: regards sur le corps (histoire, ethnologie, sociologie)<\/em>. Strasbourg\u00a0: \u00c9ditions du Portique, 174 p.<\/p>\n<p>CAMUS, Renaud. 2004. \u00ab\u00a0\u00c9loge de la honte\u00a0\u00bb, dans <em>Syntaxe ou l\u2019autre dans la langue<\/em>. Paris\u00a0: P.O.L., p.\u00a0113-173.<\/p>\n<p>CHARLES-MERRIEN, Ghyslaine. 1998. \u00ab\u00a0Violette Leduc\u00a0: une conception \u00ab\u00a0virile\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9criture f\u00e9minine\u00a0\u00bb, dans Mich\u00e8le Hecquet et Paul Renard (dir.), <em>Violette Leduc\u00a0: [colloque\u00a0; 15 et 16 mars 1996]<\/em>. Villeneuve-d\u2019Ascq\u00a0: Universit\u00e9 Charles-de-Gaulle, Lille\u00a03, p.\u00a019-36.<\/p>\n<p>DOLEZAL, Luna. 2015. <em>The Body and Shame\u00a0: Phenomenology, Feminism, and the Socially Shaped Body<\/em>. Lanham\u00a0: Lexington Books, 183 p.<\/p>\n<p>DURAS, Marguerite. 1987. <em>La vie mat\u00e9rielle<\/em>. Paris\u00a0: P.O.L., 158 p.<\/p>\n<p>ERNAUX, Annie. 1997. <em>La honte<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 141 p.<\/p>\n<p>GAULEJAC, Vincent de. 1996. <em>Les sources de la honte<\/em>. Paris\u00a0: Descl\u00e9e de Brouwer, 315 p.<\/p>\n<p>GROSZ, Elizabeth A.\u00a01994. <em>Volatile Bodies\u00a0: Toward a Corporeal Feminism<\/em>. Bloomington\u00a0: Indiana University Press, 250 p.<\/p>\n<p>JOHNSON, Erica L. et Patricia Moran. 2013. <em>The Female Face of Shame<\/em>. Bloomington\u00a0: Indiana University Press, 268 p.<\/p>\n<p>KRISTEVA, Julia. 1980. <em>Pouvoirs de l\u2019horreur\u00a0: essai sur l\u2019abjection<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll. \u00ab\u00a0Points Essais\u00a0\u00bb, 247 p.<\/p>\n<p>LEDUC, Violette. 1964. <em>La B\u00e2tarde<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 489 p.<\/p>\n<p>MARTIN, Jean-Pierre. 2006. <em>Le livre des hontes<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll. \u00ab\u00a0Fiction &amp; Cie\u00a0\u00bb, 337 p.<\/p>\n<p>MENDIBLE, Myra. 2016. <em>American Shame: Stigma and the Body Politic<\/em>. Bloomington\u00a0: Indiana University Press, 288 p.<\/p>\n<p>OBERHUBER, Andr\u00e9a. 2012. <em>Corps de papier. R\u00e9sonances<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: \u00c9ditions Nota bene, coll. \u00ab\u00a0Nouveaux Essais Spirale\u00a0\u00bb, 238 p.<\/p>\n<p>POMMIER, G\u00e9rard. 2010. \u00ab\u00a0La honte, sans nom\u2026\u00a0\u00bb, dans Cosimo<\/p>\n<p>TRONO et Eric Bidaud (dir.). <em>Il n\u2019y a plus de honte dans la culture\u00a0: enjeux pour psychanalyse, philosophie, litt\u00e9rature, soci\u00e9t\u00e9, art<\/em>. Paris\u00a0: Penta, p.\u00a039-44.<\/p>\n<p>SEDGWICK, Eve Kosofsky. 2003. <em>Touching feeling: affect, pedagogy, performativity<\/em>. Durham\u00a0: Duke University Press, 195 p.<\/p>\n<p>TISSERON, Serge. 2007. <em>La honte, psychanalyse d\u2019un lien social<\/em>. Paris\u00a0: Dunod, coll. \u00ab\u00a0Psychismes\u00a0\u00bb, 196 p.<\/p>\n<p>TROUT Hall, Colette. 1999. <em>Violette Leduc, la mal-aim\u00e9e<\/em>. Amsterdam\u00a0: Rodopi, 156 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_b00387b\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_b00387b\">[1]<\/a> Renaud Camus le remarque en ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019est pas indiff\u00e9rent que le <em>Dictionnaire historique de la langue fran\u00e7aise<\/em>, en fin d\u2019article <em>vergogne<\/em>, renvoie, comme apparent\u00e9s, \u00e0 <em>gonze<\/em>, masculin de <em>gonzesse<\/em>, dont je n\u2019ai pas grand-chose \u00e0 tirer pour le moment, je le reconnais (encore que l\u2019un et l\u2019autre terme puissent servir \u00e0 rappeler les fortes connotations sexuelles de la honte, et des <em>parties honteuses<\/em>) [\u2026]\u00a0\u00bb (2004, 159 [l\u2019auteur souligne])<\/p>\n<p id=\"footnote2_9ajs6xz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_9ajs6xz\">[2]<\/a> <em>L\u2019asphyxie<\/em> (1946) est probablement le texte de Leduc qui met le plus en \u0153uvre cette relation m\u00e8re-fille complexe. Le regard de la m\u00e8re, \u00ab\u00a0bleu et dur\u00a0\u00bb, y repr\u00e9sente un v\u00e9ritable <em>leitmotiv<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote3_l6ic3i1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_l6ic3i1\">[3]<\/a> \u00ab [&#8230;] body shame only finds its full articulation in the presence (actual or imagined) of others within a rule and norm governed socio-cultural and political milieu<em>. <\/em>As such, it bridges our personal, individual, and embodied experience with the social and political world which contains us. \u00bb (Dolezal, 2015, 9)<\/p>\n<p id=\"footnote4_niyeahq\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_niyeahq\">[4]<\/a> Foucault a effectivement d\u00e9montr\u00e9 (notamment par le concept de \u00ab\u00a0bio-pouvoir\u00a0\u00bb d\u00e9fini dans <em>Histoire de la sexualit\u00e9<\/em>) comment les corps sont surveill\u00e9s, contr\u00f4l\u00e9s et soumis \u00e0 divers m\u00e9canismes culturels et socio-politiques; comment le pouvoir tend \u00e0 s\u2019immiscer dans la vie intime et collective de ses sujets dans le but de la r\u00e9guler. Les corps deviennent alors \u00ab\u00a0le lieu de l\u2019inscription culturelle, lieu privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 se vit et se subit le pouvoir.\u00a0\u00bb (Bert, 2007, 15)<\/p>\n<p id=\"footnote5_iy7jy7c\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_iy7jy7c\">[5]<\/a> Nombreux sont, en effet, les travaux (surtout anglo-saxons) sur le corps qui d\u00e9crivent ce dernier par l\u2019entremise d\u2019un lexique li\u00e9 au \u00ab\u00a0shaping\u00a0\u00bb, au fa\u00e7onnement, \u00e9voquant l\u2019id\u00e9e de corps \u00ab\u00a0moulables\u00a0\u00bb et modulables.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Collette, Fr\u00e9d\u00e9rique. 2017. \u00abViolette Leduc\u00a0: \u00e9crire le corps, \u00e9crire la honte\u00bb, <em>Postures<\/em>, La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9, n\u00b026, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5616 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/collette_26_0-1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 collette_26_0-1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-21e7ac2a-100e-43ba-ad0e-7d8feeb57968\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/collette_26_0-1.pdf\">collette_26_0-1<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/collette_26_0-1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-21e7ac2a-100e-43ba-ad0e-7d8feeb57968\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026 Si la honte est un sentiment que l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re garder sous silence, nombreuses sont les auteures qui l\u2019ont pourtant transpos\u00e9e sur papier. Nous pensons notamment \u00e0 Marguerite Duras, qui a affirm\u00e9 que \u00ab\u00a0pour des raisons diverses, la honte recouvre toute [s]a vie\u00a0\u00bb [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1280,1281,1275,1274],"tags":[79],"class_list":["post-5616","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-contrer-leffacement","category-contrer-leffacement-individu-et-societe","category-individu-et-societe","category-la-disparition-de-soi-corps","tag-collette-frederique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5616","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5616"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5616\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8805,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5616\/revisions\/8805"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5616"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5616"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5616"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}