{"id":5618,"date":"2024-06-13T19:48:28","date_gmt":"2024-06-13T19:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/venise-ville-morte-ou-capitale-du-xixe-siecle-regards-venitiens-sur-la-disparition-de-la-culture-venitienne\/"},"modified":"2024-09-04T15:21:49","modified_gmt":"2024-09-04T15:21:49","slug":"venise-ville-morte-ou-capitale-du-xixe-siecle-regards-venitiens-sur-la-disparition-de-la-culture-venitienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5618","title":{"rendered":"Venise, ville morte ou \u00ab\u00a0capitale du XIXe\u00a0si\u00e8cle\u00a0\u00bb? Regards v\u00e9nitiens sur la disparition de la culture v\u00e9nitienne"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6895\">Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>Za tuto finisse, tuto sparisse<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">\u00ab\u00a0Oui, tout finit, tout dispara\u00eet!\u00a0\u00bb (Gallina, 2002, 66-67; nous traduisons) <\/span>!<br \/>Giacinto Gallina,\u00a0<em>Serenissima<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans une nouvelle publi\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1876, Camillo Boito \u00e9voque la foule des peintres \u00e9trangers occup\u00e9s \u00e0 essayer de repr\u00e9senter\u00a0\u00ab\u00a0una Venezia che non possa essere altro che Venezia<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\"> \u00ab\u00a0une Venise qui ne puisse \u00eatre que Venise\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>\u00a0\u00bb\u00a0(1990 [1876], 386). Le paradoxe cr\u00e9\u00e9 par la tautologie est voulu, l\u2019\u00e9crivain s\u2019amusant de l\u2019obsession des peintres \u00e0 vouloir repr\u00e9senter sur la toile un morceau de l\u2019unicit\u00e9 v\u00e9nitienne. De fait, au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, Venise est une destination pris\u00e9e, aussi bien des peintres que des \u00e9crivains. \u00c0 travers leurs \u0153uvres, il devient clair que la ville occupe une place de choix dans le panorama culturel mondial et c\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que sont forg\u00e9s les mythes litt\u00e9raires de la mort\u00a0<em>de<\/em>\u00a0et\u00a0<em>\u00e0\u00a0<\/em>Venise<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">La chute de la S\u00e9r\u00e9nissime eut une influence d\u00e9cisive sur les descriptions litt\u00e9raires de Venise au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Avec les Romantiques, comme Shelley ou Byron, se d\u00e9veloppe la fascination pour la beaut\u00e9 de l\u2019espace urbain v\u00e9nitien, dont le d\u00e9labrement symbolise en m\u00eame temps la chute. En parall\u00e8le \u00e0 ce mythe de la mort\u00a0<em>de<\/em>\u00a0Venise, un autre se forge\u00a0: celui de la mort\u00a0<em>\u00e0\u00a0<\/em>Venise. Par rapport \u00e0 la beaut\u00e9 singuli\u00e8re d\u2019un espace urbain en ruine, ce mythe pr\u00e9sente un \u00e9l\u00e9ment nouveau. Il s\u2019agit de la corruption morale, qui se manifeste dans des passions coupables, souvent malsaines et mortif\u00e8res. Les deux mythes sont parfois m\u00eal\u00e9s\u00a0: dans\u00a0<em>Il Fuoco<\/em>, roman de Gabriele D\u2019Annunzio (1900), le charme fun\u00e8bre de Venise p\u00e8se sur les deux amants, Stelio et la Foscarina \u2013 doubles litt\u00e9raires de l\u2019\u00e9crivain italien et de sa ma\u00eetresse, Eleonora Duse \u2013, jusqu\u2019\u00e0 devenir physiquement oppressant pour la jeune femme. Les souffrances caus\u00e9es aux amants par leur passion ne prennent fin que lorsque, chacun de leur c\u00f4t\u00e9, ils d\u00e9cident de quitter Venise. <\/span>, dans lesquels s\u2019inscrivent de nombreux \u00e9crivains europ\u00e9ens. Pourtant, si le point de vue litt\u00e9raire et artistique des \u00e9trangers sur Venise a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9tudi\u00e9, celui des V\u00e9nitiens, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, est beaucoup moins connu. Il est notamment int\u00e9ressant d\u2019\u00e9tudier le rapport des \u00e9crivains v\u00e9nitiens avec ces mythes litt\u00e9raires alors associ\u00e9s \u00e0 leur ville, afin de d\u00e9terminer s\u2019ils s\u2019inscrivent pleinement dans ces mythes ou si, au contraire, ils s\u2019en distancient. Les \u0153uvres de Giacinto Gallina (1851-1897), Camillo Boito (1834-1914) et Enrico Castelnuovo (1838-1915) offrent par exemple un \u00e9clairage int\u00e9ressant sur la mani\u00e8re dont les V\u00e9nitiens per\u00e7oivent alors leur ville. Appartenant \u00e0 la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration, actifs pendant la m\u00eame p\u00e9riode, tous trois sont v\u00e9nitiens ou, du moins, poss\u00e8dent un lien \u00e9troit avec la ville, comme Boito<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Alors que Giacinto Gallina et Enrico Castelnuovo sont v\u00e9nitiens, le cas de Camillo Boito est plus complexe, puisque ce dernier v\u00e9cut \u00e0 Milan la plus grande partie de sa vie. Il passa n\u00e9anmoins \u00e0 Venise une partie de son enfance et y \u00e9tudia \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Beaux-Arts. Boito garda toute sa vie un lien particulier avec cette ville, o\u00f9 il revenait fr\u00e9quemment, en sa qualit\u00e9 d\u2019architecte et d\u2019expert en restauration de monuments anciens. Il dirigea notamment une partie des travaux de restauration de la basilique Saint-Marc dans les ann\u00e9es 1880. <\/span>. Alors que Gallina conna\u00eet une carri\u00e8re de dramaturge dialectal \u00e0 succ\u00e8s, Boito et Castelnuovo sont auteurs de nouvelles, le second \u00e9crivant aussi des romans. Enfin, les trois \u00e9crivains partagent un dernier point commun\u00a0: la renomm\u00e9e relativement modeste dont jouissent encore aujourd\u2019hui leurs \u0153uvres \u2013 celles de Castelnuovo \u00e9tant m\u00eame compl\u00e8tement oubli\u00e9es \u2013 fait d\u2019eux des auteurs mineurs, surtout si on les compare \u00e0 celles des auteurs majeurs qui ont contribu\u00e9 \u00e0 diffuser les mythes litt\u00e9raires li\u00e9s \u00e0 Venise, de Maurice Barr\u00e8s \u00e0 Thomas Mann.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude des \u0153uvres d\u2019un point de vue litt\u00e9raire v\u00e9nitien met en lumi\u00e8re la question centrale de la disparition de la culture traditionnelle, et notamment d\u2019un syst\u00e8me de valeurs d\u00e9sormais d\u00e9pourvu de sens pour les plus jeunes. La Venise de Boito, Gallina et Castelnuovo appara\u00eet en effet comme une ville morte. Cependant, elle se distingue nettement du mythe d\u00e9cadentiste alors en vogue<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">La fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle consacre le mythe d\u00e9cadentiste de Venise, qui en fait un lieu \u00e0 la beaut\u00e9 ambig\u00fce, o\u00f9 la sensualit\u00e9 s\u2019exprime dans des amours ill\u00e9gitimes, souvent morbides. Cette vision de la ville comme lieu de corruption morale culmine dans l\u2019amour coupable \u00e9prouv\u00e9 par Aschenbach pour le jeune Tadzio dans <em>Mort \u00e0 Venise<\/em> (1912) de Thomas Mann. <\/span>. En effet, dans leurs \u0153uvres, les trois \u00e9crivains d\u00e9crivent les bouleversements de la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne, laquelle, \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, subit encore les cons\u00e9quences de la chute de la S\u00e9r\u00e9nissime, le 12\u00a0mai 1797, et de la longue p\u00e9riode de domination \u00e9trang\u00e8re qui s\u2019ensuivit jusqu\u2019en 1866. La question de la diff\u00e9rence entre le point de vue \u00e9tranger et le point de vue v\u00e9nitien se double ainsi de la question du rapport entre auteurs mineurs et auteurs majeurs. On peut en effet se demander si l\u2019oubli dans lequel ont sombr\u00e9 les \u00e9crivains v\u00e9nitiens n\u2019est pas d\u00fb, au-del\u00e0 des qualit\u00e9s intrins\u00e8ques de leurs \u0153uvres, \u00e0 leur repr\u00e9sentation de la ville elle-m\u00eame, et plus particuli\u00e8rement \u00e0 leur rapport aux mythes sur Venise. En effet, la perte de la culture v\u00e9nitienne d\u00e9crite par Boito, Castelnuovo et Gallina correspond en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019av\u00e8nement d\u2019une Venise moderne qui, du m\u00eame coup, perd sa singularit\u00e9 et, avec elle, ses attributs mythiques. Nous \u00e9tudierons d\u2019abord la ville et les habitants tels que les d\u00e9crivent les trois \u00e9crivains, avant de nous poser la question de la perte de la singularit\u00e9 v\u00e9nitienne. Les analyses de Walter Benjamin sur Paris \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle nous aideront \u00e0 mettre en lumi\u00e8re l\u2019id\u00e9e d\u2019une modernit\u00e9 v\u00e9nitienne.<\/p>\n<h2>Les ruines de la S\u00e9r\u00e9nissime<\/h2>\n<p>Par son caract\u00e8re exceptionnel, l\u2019espace urbain v\u00e9nitien \u2013 avec la splendeur de son architecture ou la beaut\u00e9 des jeux de lumi\u00e8re des pierres sur l\u2019eau \u2013 est traditionnellement associ\u00e9 au sublime. Toutefois, dans notre corpus v\u00e9nitien, ce sont plut\u00f4t la crasse, la laideur et, souvent, la puanteur qui sont d\u00e9crites, comme si les \u00e9crivains voulaient dessiner une anti-Venise. Il en est ainsi dans la nouvelle \u00ab\u00a0I capelli di Teresina\u00a0\u00bb de Castelnuovo\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u00c8] una cameretta piccina coi muri pieni di bolle e di screpolature, con le travi da cui si sfoglia l\u2019intonaco, col pavimento sgretolato, disuguale, a onde, come un mare in burrasca. [\u2026] Affacciandosi al davanzale e guardando in gi\u00f9, la vista non \u00e8 punto allegra, perch\u00e9 sotto alla casa scorre un rio sucido e stretto da cui giungono alle narici odori poco soavi e agli orecchi suoni poco gradevoli<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\"> \u00ab\u00a0[C\u2019est] une toute petite chambre aux murs \u00e9caill\u00e9s et pleins de cloques, avec des poutres dont l\u2019enduit se d\u00e9fait et un sol fissur\u00e9 et in\u00e9gal, formant des ondes semblables \u00e0 la mer en pleine temp\u00eate. [\u2026] En s\u2019appuyant au rebord de la fen\u00eatre et en regardant vers le bas, la vue n\u2019est aucunement gaie, car au pied de la maison passe un canal sale et \u00e9troit d\u2019o\u00f9 arrivent aux narines des odeurs peu suaves et aux oreilles des sons peu agr\u00e9ables.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>. (1872, 11-12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au-del\u00e0 des litotes (\u00ab\u00a0odeurs peu suaves\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sons peu agr\u00e9ables\u00a0\u00bb) et de l\u2019accumulation d\u2019adjectifs n\u00e9gatifs soulignant le mauvais \u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral de la pi\u00e8ce (\u00ab\u00a0\u00e9caill\u00e9s\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0fissur\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0in\u00e9gal\u00a0\u00bb), c\u2019est surtout la correspondance entre l\u2019int\u00e9rieur, sordide, et l\u2019ext\u00e9rieur, rebutant, qui frappe le lecteur. Comme le sugg\u00e8re la description de la chambre de Teresina, la mis\u00e8re dans laquelle vivent de nombreux V\u00e9nitiens est l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments r\u00e9currents dans les descriptions des trois auteurs. On n\u2019y compte plus les demeures insalubres, comme dans <em>Senso<\/em> de Boito\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Alle volte Remigio in una gondola chiusa mi aspettava alla riva sudicia di una lunga calletta buia, che riesciva ad un canale stretto, fiancheggiato di casupole tanto gobbe e storpie da parere crollanti, e alle finestre delle quali pendevano cenci di ogni colore\u00a0[\u2026]<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\"> \u00ab Parfois, Remigio, dans une gondole ferm\u00e9e, m\u2019attendait au bord sale d\u2019une longue ruelle sombre qui donnait sur un canal \u00e9troit flanqu\u00e9 de masures si bossues et si d\u00e9labr\u00e9es qu\u2019elles semblaient pr\u00e8s de s\u2019effondrer, et aux fen\u00eatres desquelles pendaient de vieux linges de toutes les couleurs. \u00bb (trad. de Jacques Parsi) <\/span>. (1990, 346)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les magnifiques palais de l\u2019aristocratie ne sont pas \u00e9pargn\u00e9s par l\u2019atmosph\u00e8re de ruines qui plane sur Venise. Dans <em>Alla finestra<\/em>, la Ca\u2019 Dareni pr\u00e9sente \u00ab\u00a0una muraglia sgretolata, nelle cui fessure cresce il musco, e che finisce in un cornicione sotto il quale hanno posto il nido i colombi<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\"> \u00ab un\u00a0mur l\u00e9zard\u00e9, dans les fissures duquel pousse de la mousse, et qui se termine par une vaste corniche dans laquelle nichent des pigeons\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>\u00a0\u00bb (Castelnuovo, 1878, 39). L\u2019image des palais v\u00e9nitiens en ruines \u00e9tait r\u00e9currente dans la litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9poque, y compris chez les voyageurs \u00e9trangers. De Byron \u00e0 Barr\u00e8s, tous soulignent le d\u00e9labrement des splendides demeures ornant le Grand Canal, qui symbolisent la d\u00e9cadence de Venise. Toutefois, si les palais en ruines sont pour les \u00e9crivains \u00e9trangers l\u2019un des attributs de la ville morte qu\u2019est Venise,\u00a0ils ont une autre signification chez les \u00e9crivains de notre corpus. En effet, en d\u00e9crivant les patriciens v\u00e9nitiens, habitants de la ville qui, quoiqu\u2019ayant gard\u00e9 leur titre de <em>nobilomo<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Le terme dialectal <em>nobilomo<\/em>, qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0homme noble\u00a0\u00bb, \u00e9tait le titre r\u00e9serv\u00e9 aux familles nobles dont le nom \u00e9tait inscrit sur le Livre d\u2019or de la S\u00e9r\u00e9nissime. Ce titre donnait acc\u00e8s au Grand Conseil, organe de d\u00e9cision principal de l\u2019oligarchie v\u00e9nitienne, ainsi qu\u2019\u00e0 toutes les charges importantes de la R\u00e9publique, qui \u00e9taient ainsi r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 un nombre restreint de familles dont le prestige \u00e9tait d\u2019autant plus grand que leur nombre \u00e9tait relativement restreint. Les \u00e9pouses de patriciens avaient, elles,\u00a0le titre de <em>nobildonna<\/em>. <\/span>, ont perdu tout le prestige traditionnellement associ\u00e9 \u00e0 ce statut, les trois \u00e9crivains font le portrait d\u2019une classe sociale autrefois riche et toute puissante, maintenant ruin\u00e9e et d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. D\u00e8s lors, leurs palais en ruines mat\u00e9rialisent leur chute.<\/p>\n<p>Dans la com\u00e9die <em>Serenissima<\/em> (1891), le vieux gondolier Piero Grossi \u00e9voque la chute de la famille Vidal, dont il avait \u00e9t\u00e9 le gondolier <em>de casada<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire le gondolier priv\u00e9, apanage traditionnel des riches familles de l\u2019aristocratie\u00a0: \u00ab\u00a0Vard\u00e9 i mii veci paroni come che i se g\u2019ha ridoto! I ga magn\u00e0 fin i scalini del palasso<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\"> \u00ab\u00a0Regardez mes anciens ma\u00eetres, \u00e0 quoi ils en sont r\u00e9duits! Ils ont mang\u00e9 jusqu\u2019aux marches de leur palais [\u2026].\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span> [&#8230;]\u00a0\u00bb (Gallina, 2002, 42) La m\u00e9taphore des marches du palais \u00ab\u00a0mang\u00e9es\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire englouties dans le gouffre financier qui a emport\u00e9 les Vidal, pourrait s\u2019appliquer \u00e0 tous les aristocrates v\u00e9nitiens d\u00e9crits par les auteurs du temps. De fait, dans cette seconde moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, une nouvelle classe dominante se substitue aux aristocrates qui gouvernaient autrefois la S\u00e9r\u00e9nissime\u00a0: il s\u2019agit d\u2019une bourgeoisie \u00e0 la fortune r\u00e9cente, qui ne partage pas les valeurs de l\u2019ancienne classe dominante. Castelnuovo et Gallina repr\u00e9sentent volontiers cette mutation majeure, qui s\u2019accompagne d\u2019une disparition des valeurs traditionnelles de la cit\u00e9 v\u00e9nitienne. Dans <em>Teleri veci<\/em> (1877) de Gallina, un mariage est ainsi envisag\u00e9 entre un patricien sans le sou et la fille de Vicenzo Scarponi, entrepreneur originaire de Chioggia qui a fait fortune dans l\u2019industrie du verre. Ce projet divise le gondolier Momolo et la servante Brigida\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Brigida : Oh! caro lu! In fin dei conti se loro xe nobili, sior Vicenzo Scarponi xe cavalier.<br \/>Momolo\u00a0: (<em>in furia<\/em>) Siora stupida, vol\u00e9u meter a confronto el casato Martenigo, che ga av\u00f9o do dosi in famegia, co un strass\u00f2n de ciozoto che per averse fato do soldi, i lo ga fato cavalier\u2026 senza cavalo?!<br \/>Brigida\u00a0: Mi no so altro che el casato dei dosi xe a tochi e a boconi, e che el ciozoto ga campi e case al sol [\u2026] A sto mondo no ghe xe diferenza che fra i signori e i dispar\u00e0i, e da resto\u2026 semo tuti frad\u00e9i<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\"> \u00ab\u00a0Brigida\u00a0: Oh, vous alors! Au bout du compte, si, eux, ils sont nobles, Vincenzo Scarponi est chevalier&#8230; \u00bb<\/span>\u00a0(2001, 284)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Brigida et Momolo n\u2019appartiennent pas \u00e0 la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration\u00a0: alors que le gondolier est tr\u00e8s \u00e2g\u00e9 et a pass\u00e9 sa vie \u00e0 servir la famille Martenigo, Brigida est au contraire tr\u00e8s jeune et ne montre aucun attachement \u00e0 la famille qu\u2019elle sert. Les deux domestiques ont des convictions diam\u00e9tralement oppos\u00e9es\u00a0: Brigida approuve l\u2019id\u00e9e du mariage, puisque la famille Scarponi est riche, alors que Momolo, indiff\u00e9rent aux conditions financi\u00e8res des futurs \u00e9poux, le refuse, car Scarponi n\u2019a aucun titre de noblesse. L\u2019industriel jouit pourtant d\u2019un titre honorifique, celui de chevalier, qu\u2019il a obtenu en r\u00e9compense de ses succ\u00e8s entrepreneuriaux. Pour la jeune fille, ce titre, ajout\u00e9 \u00e0 sa fortune, fait de lui un parti id\u00e9al. Pourtant, Momolo rejette ce titre avec m\u00e9pris (\u00ab\u00a0chevalier\u2026 sans cheval?!\u00a0\u00bb) et traite Scarponi de \u00ab\u00a0gueux de Chioggia\u00a0\u00bb, tout en le comparant aux deux doges qu\u2019a compt\u00e9s parmi ses anc\u00eatres la famille Martenigo. Quelle que soit la gloire des anc\u00eatres, pour Brigida, seule la fortune compte, et elle ne s\u2019int\u00e9resse qu\u2019\u00e0 la pr\u00e9sente ruine de la famille. Pour le vieil homme, au contraire, c\u2019est la noblesse qui vient avant tout et une alliance avec Scarponi porterait atteinte \u00e0 l\u2019honneur du nom des Martenigo malgr\u00e9 les avantages financiers qu\u2019ils pourraient en retirer. La r\u00e9plique finale de Brigida est particuli\u00e8rement int\u00e9ressante, car elle r\u00e9v\u00e8le une \u00e9volution notable des mentalit\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne\u00a0: en affirmant que tous les hommes sont fr\u00e8res et que seule compte la situation \u00e9conomique, elle rejette la hi\u00e9rarchisation entre nobles et non nobles sur laquelle se fonde toute la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne sous la S\u00e9r\u00e9nissime, alors que cette hi\u00e9rarchisation demeure essentielle aux yeux de Momolo.<\/p>\n<p>La nouvelle bourgeoisie dominante est souvent raill\u00e9e pour ses comportements \u00e9go\u00efstes et avares, un trait r\u00e9current dans les nouvelles de Castelnuovo. Cette r\u00e9ponse d\u2019une bourgeoise v\u00e9nitienne \u00e0 la jeune Teresina, venue lui demander une avance sur ses travaux de couture afin de soigner sa m\u00e8re, gravement malade, en t\u00e9moigne\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Oib\u00f2, oib\u00f2\u00a0\u00bb \u2013 disse la signora Palmira, che fu la prima persona visitata dalla Teresina in quel giorno; \u00ab\u00a0io non mi rimuovo dal mio sistema. Anticipazioni non ne accordo, \u00e8 il modo di avere i lavori male eseguiti; e prestiti non ne faccio, \u00e8 il modo di perdere le amicizie. Se volete che continui a servirmi qualche volta di voi dovete guardarvi bene dal rinnovarmi un discorso simile<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\"> \u00ab\u00a0Fi donc, fi donc!\u00a0\u00bb, dit Madame Palmira, la premi\u00e8re personne \u00e0 laquelle Teresina avait rendu visite ce jour-l\u00e0. \u00ab\u00a0Je m\u2019en tiens toujours \u00e0 mon syst\u00e8me. Je n\u2019accorde pas d\u2019avances, c\u2019est le meilleur moyen d\u2019avoir des travaux mal ex\u00e9cut\u00e9s. Et je ne pr\u00eate jamais d\u2019argent, c\u2019est le meilleur moyen pour perdre des amis. Si vous voulez que je continue \u00e0 vous embaucher de temps en temps, vous devrez vous garder de recommencer ce genre de discours\u00a0\u00bb. (nous traduisons) <\/span>\u00a0\u00bb. (1882, 19)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce type de comportement marqu\u00e9 par une absence totale de scrupules est un v\u00e9ritable leitmotiv de la litt\u00e9rature v\u00e9nitienne de l\u2019\u00e9poque. L\u2019un des personnages de la longue nouvelle \u00ab\u00a0Il maestro di setticlavio\u00a0\u00bb de Boito (1891) est un soprano du ch\u0153ur de la basilique Saint-Marc qui tient une boutique d\u2019antiquit\u00e9s douteuses, laquelle lui sert en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 dissimuler ses activit\u00e9s d\u2019usurier. Il profite ainsi de la d\u00e9tresse d\u2019une jeune m\u00e8re venue lui c\u00e9der une ancienne statuette en ivoire pour l\u2019escroquer en lui en donnant un prix d\u00e9risoire eut \u00e9gard \u00e0 la valeur r\u00e9elle de l\u2019objet\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2013\u00a0Insomma, le vuole le quindici lire?<br \/>\u2013\u00a0Almeno venti me ne dia.<br \/>\u2013 No [,] e l\u2019antiquario si rivolse allo Zen, che s\u2019impazientiva.<br \/>La misera donna usc\u00ec; ma, dopo qualche minuto, ricomparve, e, posando la statuetta lentamente sopra una tavola ingombra di ciarpami d\u2019ogni sorta, mormor\u00f2 :<br \/>\u2013\u00a0Se la prenda\u00a0: i bimbi m\u2019aspettano con il pane<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">\u2013 Donc, vous les voulez, les quinze lires?<br \/><br \/>\n\u2013 Donnez-m\u2019en au moins vingt.<br \/>\u2013 Non [\u2026].<br \/>La pauvre femme sortit. Mais, apr\u00e8s quelques minutes, elle r\u00e9apparut et, posant lentement la statue sur une table encombr\u00e9e par des objets de toutes sortes, elle murmura :<br \/>\u2013 Prenez-la. Mes enfants m\u2019attendent avec le pain. (trad. Karin Dubois) <\/span>. (1990, 170)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Quoique ruin\u00e9s, les patriciens sont toujours l\u00e0, tout comme leurs palais\u00a0: l\u2019ombre de l\u2019avant-1797 continue \u00e0 planer sur la ville \u00e0 pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle de distance. Pourtant, cette Venise-l\u00e0 n\u2019est plus que l\u2019ombre d\u2019elle-m\u00eame, ce qui pose la question de la mort de la ville.<\/p>\n<h2>Si Venise n\u2019est plus que Venise<\/h2>\n<p>On l\u2019a vu, de Byron \u00e0 Barr\u00e8s, l\u2019un des traits principaux du mythe de la mort <em>de <\/em>Venise est la d\u00e9cr\u00e9pitude du cadre urbain v\u00e9nitien, les l\u00e9zardes des fa\u00e7ades contrastant avec la splendeur pass\u00e9e de la ville. La litt\u00e9rature v\u00e9nitienne souligne, elle aussi, ce d\u00e9labrement ambiant. \u00c0 cet \u00e9gard, le cadre choisi par Giacinto Gallina pour <em>Teleri veci<\/em> est particuli\u00e8rement parlant\u00a0: il s\u2019agit de la demeure d\u2019une patricienne, Donna Marina Martenigo \u2013 elle aussi ruin\u00e9e. Alors qu\u2019elle logeait auparavant dans un palais du Grand Canal, elle habite d\u00e9sormais l\u2019une des extr\u00e9mit\u00e9s de l\u2019un des quartiers p\u00e9riph\u00e9riques de la ville, Cannaregio. Sa maison fait face \u00e0 l\u2019\u00eele de San Michele, qui abrite le cimeti\u00e8re, lequel joue pour la servante Brigida le r\u00f4le d\u2019un <em>memento mori<\/em>. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison, les meubles sont recouverts de poussi\u00e8re et les portraits des glorieux anc\u00eatres de la famille, de toiles d\u2019araign\u00e9es. Cet ensemble d\u2019\u00e9l\u00e9ments est bien s\u00fbr hautement symbolique\u00a0: la maison de <em>Teleri veci<\/em>, comme sa propri\u00e9taire et son gondolier, le vieux Momolo, incarnent un monde qui n\u2019est plus, celui de la Venise glorieuse et ind\u00e9pendante qui a disparu avec la S\u00e9r\u00e9nissime. La pi\u00e8ce est marqu\u00e9e par une atmosph\u00e8re sombre, voire mortif\u00e8re puisque l\u2019un des personnages secondaires tente m\u00eame de se suicider en se jetant dans un canal d\u00e9sert. On pourrait lire dans cette sc\u00e8ne une reprise consciente, de la part du dramaturge, du mythe de la mort <em>de<\/em> et <em>\u00e0 <\/em>Venise.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, si la repr\u00e9sentation que livre Gallina de la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne de la seconde moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle peut se lire comme une forme de mort de Venise, elle se distingue pourtant du mythe en vogue \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Elle s\u2019actualise en effet dans les conflits g\u00e9n\u00e9rationnels qui sanctionnent d\u2019irr\u00e9m\u00e9diables conflits de valeurs. En outre, la mort de Venise appara\u00eet aussi dans la m\u00e9diocrit\u00e9 ambiante que d\u00e9peignent les trois \u00e9crivains. Celle-ci se d\u00e9marque de l\u2019un des principaux attributs de la Venise mythique du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la d\u00e9pravation morale, une vision qui atteint sans doute son point culminant avec <em>Mort \u00e0 Venise<\/em> de Thomas Mann. \u00c0 cet \u00e9gard, les pi\u00e8ces de Gallina sont particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrices. <em>Serenissima<\/em> est centr\u00e9e sur Piero Grossi, doyen des gondoliers de Venise, surnomm\u00e9 \u00ab\u00a0Serenissima\u00a0\u00bb parce qu\u2019il est n\u00e9 sous la S\u00e9r\u00e9nissime. La pi\u00e8ce s\u2019ouvre sur le combat des gondoliers contre l\u2019introduction des <em>vaporetti<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Les <em>vaporetti<\/em> sont introduits sur le Grand Canal en 1881, apr\u00e8s de vives protestations de la part des gondoliers. Bien que la pi\u00e8ce ait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1891, la didascalie initiale pr\u00e9cise que les \u00e9v\u00e9nements qu\u2019elle montre remontent \u00e0 une quinzaine d\u2019ann\u00e9es plus t\u00f4t. <\/span>, un service public de navigation \u00e0 vapeur sur le Grand Canal qui met en p\u00e9ril leur profession. Bien que les gondoliers soient unis dans leur combat, des dissensions \u00e9clatent rapidement entre les diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9rations. Ainsi, alors que Piero Grossi raconte avoir pri\u00e9 contre l\u2019introduction des <em>vaporetti<\/em>, l\u2019anecdote suscite les sarcasmes des plus jeunes. Piqu\u00e9, le vieil homme se justifie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cuss\u00ec fa\u00e7eva al tempo de san Marco i parucconi. [\u2026] No i gera pauloti, ma i gera cristiani\u2026 e de politica i se ne intendeva. E credeme che, Serenissima de san Marco o Italgia una, questa xe la tatica perch\u00e8 tutto vada ben<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-15\">15<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-15\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\"> \u00ab\u00a0C\u2019est ainsi que les nobles faisaient du temps de la S\u00e9r\u00e9nissime. [\u2026] Ils n\u2019\u00e9taient pas bigots, mais ils \u00e9taient chr\u00e9tiens. Et ils s\u2019y connaissaient en politique. Croyez-moi, qu\u2019il s\u2019agisse de la S\u00e9r\u00e9nissime, de Saint-Marc ou de l\u2019Italie unie, c\u2019est cette technique qu\u2019il faut pour que tout aille bien.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>. (2002, 40)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La r\u00e9ponse de son fils, lui-m\u00eame gondolier, met en \u00e9vidence le foss\u00e9 qui s\u00e9pare les g\u00e9n\u00e9rations\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019el ghe parlar\u00e0 de polenta, i lo capir\u00e0, ma se l\u2019andar\u00e0 in epico, gnanca in mente<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-16\">16<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-16\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\"> \u00ab\u00a0Si vous leur parlez de polenta ils vous comprendront, mais si vous vous \u00e9chauffez, il n\u2019y aura rien \u00e0 faire.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>.\u00a0\u00bb (2002, 41) Comme dans l\u2019\u00e9change entre Brigida et Momolo, dans <em>Teleri veci<\/em>, il appara\u00eet clairement que les diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9rations ne partagent pas les m\u00eames valeurs. L\u2019horizon de Piero Grossi est encore celui des <em>parucconi<\/em>, m\u00e9tonymie qui renvoie aux lourdes perruques que portaient les patriciens\u00a0: dans son combat,\u00a0il agit comme eux-m\u00eames l\u2019auraient fait \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la S\u00e9r\u00e9nissime. Ce faisant, le vieil homme donne tout son sens \u00e0 son surnom\u00a0: non seulement il est n\u00e9 avant 1797, mais la disparition de la R\u00e9publique ne semble avoir eu aucune prise sur lui. \u00c0 l\u2019inverse, son fils m\u00e9prise ces r\u00e9f\u00e9rences, qui sont pour lui un inutile \u00ab\u00a0\u00e9chauffement\u00a0\u00bb, puisque ne compte pour lui que la polenta, c\u2019est-\u00e0-dire la subsistance quotidienne des gondoliers. Cet \u00e9change de r\u00e9pliques, qui r\u00e9v\u00e8le une incompr\u00e9hension profonde entre les deux g\u00e9n\u00e9rations, fait dire au vieil homme que son fils ne partage pas son sang, et il finit par le comparer au dernier doge de Venise, pass\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 comme exemple de l\u00e2chet\u00e9 apr\u00e8s avoir abandonn\u00e9 les insignes de sa charge avant l\u2019arriv\u00e9e des troupes fran\u00e7aises dans la ville.<\/p>\n<p>En 1894, Gallina fait jouer <em>La base de tuto<\/em>, l\u2019\u00e9pilogue de <em>Serenissima<\/em>, pi\u00e8ce dans laquelle on retrouve les m\u00eames protagonistes, \u00e0 l\u2019exception de Piero Grossi, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 entre-temps. Les \u00e9v\u00e9nements donnent pourtant raison \u00e0 celui-ci, et en particulier au jugement qu\u2019il portait sur son fils. Alors que lui-m\u00eame pr\u00e9f\u00e9rait l\u2019honneur de son nom \u00e0 tout marchandage financier, son fils et sa belle-fille, Giudita, ne se distinguent que par leur cupidit\u00e9, et leur comportement est l\u2019exact inverse de celui du vieil homme. La pi\u00e8ce tire son titre d\u2019un \u00e9change entre Giudita et le <em>nobilomo<\/em> Vidal, ancien ma\u00eetre de Piero Grossi, d\u00e9sargent\u00e9 mais encore attach\u00e9 aux anciennes valeurs qu\u2019il partageait avec le vieux gondolier. Alors que Giudita consid\u00e8re que \u00ab\u00a0la base de tuto <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-17\">17<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-17\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\"> \u00ab\u00a0la base de tout\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>\u00a0\u00bb (2002, 185) n\u2019est autre que l\u2019argent, Vidal d\u00e9couvre un peu plus tard que son propre fils, Alvise, partage les m\u00eames id\u00e9es qu\u2019elle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Alvise\u00a0: (<em>un po\u2019 seccato<\/em>) I serve a rimediar, a riparar, a giustar tuto.<br \/>Vidal\u00a0: Ma queste xe le idee de Giudita,\u00a0<em>talis e qualis<\/em>.<br \/>Alvise\u00a0: Mi no so che idee che gabia Giudita; questa no xe un\u2019opinion, el xe un fato lampante come la luse del sol che lo sa anca i bambini apena nati<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-18\">18<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-18\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\">\u00ab\u00a0Alvise (un peu contrari\u00e9)\u00a0:\u00a0L\u2019argent sert \u00e0 r\u00e9gler les probl\u00e8mes, \u00e0 tout arranger.<br \/>Vidal\u00a0: Mais ce sont les id\u00e9es de Giudita, exactement les m\u00eames!<br \/>Alvise\u00a0: Je ne sais pas quelles sont les id\u00e9es de Giudita. Ce n\u2019est pas une opinion, c\u2019est un fait aussi clair que la lumi\u00e8re du jour et que m\u00eame les nouveaux-n\u00e9s savent.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>\u00a0. (2002, 209-210)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La femme du peuple qu\u2019est Giudita et le descendant de patricien qu\u2019est Alvise partagent les m\u00eames convictions quant au pouvoir de l\u2019argent. Il s\u2019agit d\u2019un fait tellement \u00e9vident pour Alvise que le jeune homme ne comprend pas l\u2019effarement qui saisit son p\u00e8re, alors que l\u2019intrigue r\u00e9v\u00e8le qu\u2019Alvise lui-m\u00eame montre aussi peu de scrupules que Giudita dans la conduite de sa vie et de ses affaires.<\/p>\n<p>Ce type r\u00e9current de conflit de valeurs marque bien une disparition de la culture v\u00e9nitienne traditionnelle, puisque les anciennes et les jeunes g\u00e9n\u00e9rations sont s\u00e9par\u00e9es par un foss\u00e9 qui semble difficile \u00e0 combler. En ce sens, on peut parler de la mort de Venise \u00e9tant donn\u00e9 que, avec la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence et la ruine des anciennes familles patriciennes et l\u2019ascension parall\u00e8le de bourgeois avides et sans scrupules, l\u2019ordre ancien, d\u00e9nu\u00e9 de sens pour les plus jeunes, dispara\u00eet peu \u00e0 peu. D\u00e9sormais, l\u2019argent est le point commun qui rassemble les gens du peuple, les patriciens et les bourgeois\u00a0: c\u2019est cette \u00e9volution majeure de la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne que soulignent Boito, Castelnuovo et Gallina, et il est int\u00e9ressant de s\u2019interroger au sujet de leur rapport aux mythes de Venise. mble avoir eu aucune prise sur lui. on de l&rsquo;.. sensions \u00e9clatent rapidement entre les diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9rations:<\/p>\n<p>Les mythes litt\u00e9raires du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle reposent sur la singularit\u00e9 v\u00e9nitienne\u00a0: ce sont l\u2019atmosph\u00e8re particuli\u00e8re de la ville, son histoire, son cadre urbain unique qui expliquent la force des mythes de la mort <em>de <\/em>et <em>\u00e0<\/em> Venise. Or, si l\u2019on se penche sur les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u00e9crits par les \u00e9crivains de notre corpus, il est frappant de constater que ceux-ci n\u2019ont, au contraire, rien de sp\u00e9cifiquement v\u00e9nitien. De fait, la chute de l\u2019aristocratie, l\u2019ascension d\u2019une bourgeoisie enrichie r\u00e9cemment et attach\u00e9e \u00e0 la valeur de l\u2019argent, et la mis\u00e8re dans laquelle vivent les classes populaires sont des ph\u00e9nom\u00e8nes qui caract\u00e9risent les soci\u00e9t\u00e9s urbaines modernes.<\/p>\n<p>Venise, telle qu\u2019elle est d\u00e9peinte par les \u00e9crivains v\u00e9nitiens, devient alors une ville semblable aux autres grandes villes de l\u2019\u00e9poque, ce qui permet de penser une forme de modernit\u00e9 v\u00e9nitienne. En ce sens, elle se distingue de la Venise mythique des voyageurs \u00e9trangers, puisqu\u2019elle est d\u00e9pourvue de sa singularit\u00e9. Elle n\u2019est plus <em>que<\/em> Venise, une ville touch\u00e9e par une situation \u00e9conomique difficile, qui voit dispara\u00eetre sous ses yeux l\u2019ordre ancien, h\u00e9ritier de la splendeur et de la gloire de la S\u00e9r\u00e9nissime, et les valeurs qui le constituaient. On retrouve ici la double opposition entre point de vue interne et point de vue externe, et entre auteurs mineurs et auteurs majeurs. En effet, Boito, Castelnuovo et Gallina, qui suivent les codes du r\u00e9alisme, repr\u00e9sentent une Venise priv\u00e9e de son aura et qui, d\u00e9sormais, n\u2019est plus <em>que<\/em> Venise, une ville qui se fond dans la masse des grandes villes de l\u2019\u00e9poque, dont elle partage les \u00e9volutions les plus marquantes. On peut lire dans cette repr\u00e9sentation une explication possible de la faible renomm\u00e9e dont jouit cette image de Venise, par opposition \u00e0 celle qu\u2019offrent les \u0153uvres de Byron, de Barr\u00e8s ou de Mann, qui reprennent et diffusent les mythes litt\u00e9raires associ\u00e9s \u00e0 la ville. La Venise moderne d\u00e9crite par les \u00e9crivains v\u00e9nitiens peut sembler antiphrastique tant elle contraste avec les repr\u00e9sentations habituelles d\u2019une ville fig\u00e9e dans la splendeur de son pass\u00e9 perdu, de la ville antimoderne par excellence. Elle est pourtant l\u2019une des cl\u00e9s du point de vue v\u00e9nitien sur la ville.<\/p>\n<h2>Une lecture benjaminienne de la modernit\u00e9 v\u00e9nitienne<\/h2>\n<p>Plusieurs des ph\u00e9nom\u00e8nes urbains caract\u00e9ristiques de la modernit\u00e9 parisienne \u00e9voqu\u00e9s par Walter Benjamin dans \u00ab\u00a0Paris, capitale du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0\u00bb trouvent un \u00e9cho dans la Venise du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle d\u00e9crite par Boito, Castelnuovo et Gallina. C\u2019est notamment le cas de son analyse sur les int\u00e9rieurs bourgeois, qu\u2019il associe \u00e0 la figure de Louis-Philippe, puisque sous son r\u00e8gne une nouvelle loi \u00e9lectorale permet l\u2019\u00e9largissement du corps \u00e9lectoral gr\u00e2ce auquel \u00ab\u00a0le simple particulier monte sur la sc\u00e8ne de l\u2019histoire\u00a0\u00bb (2000, 55). Dans cette \u00e9volution, le r\u00f4le du cadre de vie change et la figure du collectionneur devient primordiale\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, le cadre de vie du particulier s\u2019oppose \u00e0 son lieu de travail. Le premier se constitue dans l\u2019\u00ab\u00a0int\u00e9rieur\u00a0\u00bb. [\u2026]\u00a0Le collectionneur est le v\u00e9ritable occupant de l\u2019int\u00e9rieur. La transfiguration des choses, il en fait son affaire. La t\u00e2che qui lui incombe est digne de Sisyphe\u00a0: il doit, en poss\u00e9dant les choses, les d\u00e9pouiller de leur caract\u00e8re de marchandise. (2000, 55)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans les \u0153uvres qui nous occupent, l\u2019analyse de la fascination croissante pour les int\u00e9rieurs se r\u00e9v\u00e8le pertinente. Cette fascination appara\u00eet notamment lorsque l\u2019on compare les didascalies initiales des deux com\u00e9dies de Gallina, <em>Serenissima<\/em> et <em>La base de tuto<\/em>. Les deux pi\u00e8ces sont s\u00e9par\u00e9es par plusieurs ann\u00e9es durant lesquelles la famille du vieux gondolier Serenissima s\u2019enrichit en contrevenant \u00e0 tous les principes qu\u2019il avait \u00e9dict\u00e9s. Dans <em>Serenissima<\/em>, qui a pour cadre la chambre du gondolier, seuls les meubles essentiels \u2013 un lit, une commode, une image sacr\u00e9e \u2013 sont pr\u00e9sents sur sc\u00e8ne, les seuls \u00e9l\u00e9ments d\u00e9pourvus de toute utilit\u00e9 imm\u00e9diate \u00e9tant les troph\u00e9es remport\u00e9s par le vieil homme lors des r\u00e9gates de sa jeunesse. Significativement, ces objets, reliques d\u2019un monde qui n\u2019a plus de sens pour sa famille, disparaissent de la sc\u00e8ne dans <em>La base de tuto<\/em>, qui n\u2019a plus pour cadre la chambre d\u2019un logement populaire mais un salon de r\u00e9ception\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Camera in casa di Giudita. Due porte laterali a sinistra; porta e finestra a destra; la comune nel fondo. Com\u00f2 con orologio. Servizio da caff\u00e8, ecc., in fondo a destra. A sinistra una mensola. Sul davanti a sinistra tavolino con tappeto. Sedie, poltrone, ecc. L\u2019insieme dinoti la stanza di ricevimento d\u2019una piccola famiglia agiata del popolo<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-19\">19<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-19\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\"> \u00ab\u00a0Chambre dans la maison de Giudita. Deux portes lat\u00e9rales \u00e0 gauche, une porte et une fen\u00eatre \u00e0 droite, la porte commune au fond. Une commode avec une horloge. Un service \u00e0 caf\u00e9, etc., au fond \u00e0 droite. \u00c0 gauche, une console. Devant, \u00e0 gauche, une petite table et un tapis. Des chaises, des fauteuils, etc. L\u2019ensemble doit annoncer le salon de r\u00e9ception d\u2019une famille populaire ais\u00e9e.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>. (2002, 157)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De la chambre simple d\u2019un vieil homme, on est pass\u00e9s au salon d\u2019une \u00ab\u00a0famille ais\u00e9e\u00a0\u00bb. L\u2019horloge, le service \u00e0 caf\u00e9 et le tapis apparaissent superflus, surtout si on les compare \u00e0 la frugalit\u00e9 de la chambre d\u00e9crite dans <em>Serenissima<\/em>. En r\u00e9alit\u00e9, ces meubles et ces bibelots servent \u00e0 t\u00e9moigner de l\u2019opulence de la nouvelle famille, et ils se substituent aux troph\u00e9es des anciennes r\u00e9gates comme symboles de r\u00e9ussite. Si l\u2019on reprend l\u2019analyse de Benjamin, il faut souligner que Giudita n\u2019a rien d\u2019une collectionneuse. Elle est toutefois devenue antiquaire \u2013 alors qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019une pauvre chiffonni\u00e8re, dans la pi\u00e8ce pr\u00e9c\u00e9dente. Les collectionneurs avides de souvenirs de Venise sont ses clients et elle s\u2019acquitte de sa t\u00e2che en faisant de son mieux pour les escroquer \u00e0 leur insu, exactement comme le soprano-usurier d\u00e9crit par Boito dans \u00ab\u00a0Il maestro di setticlavio\u00a0\u00bb. Ce type de personnages, cupide, \u00e9go\u00efste et d\u00e9nu\u00e9 de scrupules, qui revient aussi sous la plume de Castelnuovo, participe de la m\u00e9diocrit\u00e9 ambiante qui marque la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne de la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. En m\u00eame temps, il t\u00e9moigne d\u2019un d\u00e9sir d\u2019enrichissement personnel et d\u2019une fascination g\u00e9n\u00e9rale pour l\u2019argent, devenue la valeur cardinale de toutes les classes sociales \u2013 ph\u00e9nom\u00e8ne qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, \u00e9tait loin de concerner la seule Venise.<\/p>\n<p>Les rues de Paris, \u00e9voqu\u00e9es chez Benjamin \u00e0 travers la figure de Charles Baudelaire, constituent avec la figure du fl\u00e2neur un autre th\u00e8me central de son essai la modernit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le fl\u00e2neur se tient sur le seuil, celui de la grande ville comme celui de la classe bourgeoise. Aucune des deux ne l\u2019a encore subjugu\u00e9. Il n\u2019est chez lui ni dans l\u2019une ni dans l\u2019autre. Il se cherche un asile parmi la foule. [\u2026] Celle-ci est le voile \u00e0 travers lequel la ville famili\u00e8re appara\u00eet comme fantasmagorie et fait signe au fl\u00e2neur. (2000, 58-59)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le fl\u00e2neur, qui observe la ville, la d\u00e9crit et en saisit l\u2019essence, est une figure qui appara\u00eet dans une nouvelle de Castelnuovo extraite du recueil <em>Sorrisi e lagrime<\/em> (1882). Il s\u2019agit, dans cette nouvelle, d\u2019une fl\u00e2nerie paradoxale puisque c\u2019est la foule qui est en mouvement, sur un pont, alors que le narrateur, immobile \u00e0 sa fen\u00eatre, la regarde passer et la d\u00e9crit, offrant \u00e0 son lecteur un panorama de l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne de la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0:<\/p>\n<p>Bellimbusti azzimati e monelli cenciosi, popolane che dimenano i fianchi e fanno sonar sui scalini il tacco delle loro pianelle, e crestaie che sollevano il lembo della gonna per mostrare i loro piedini ben calzati, e signore eleganti che raccolgono con grazia la coda del loro vestito di seta, e ragazzi che s\u2019avviano a scuola alla spicciolata e ne ritornano a sciami, e fattorini della posta e del telegrafo, e bersaglieri dal cappello piumato, e viaggiatori che vanno alla stazione o ne vengono, e bambinaie col bimbo in collo, e fantesche stizzose e loquaci, e venditori d\u2019acqua, di giornali, di frutta, di paste, strillanti a gara per offrire la loro mercanzia<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"20\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-20\">20<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-20\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"20\"> \u00ab\u00a0Mirliflores tir\u00e9s \u00e0 quatre \u00e9pingles, gamins en guenilles, femmes du peuple qui tortillent leurs hanches et font r\u00e9sonner le talon de leurs mules sur les marches, modistes qui soul\u00e8vent le bas de leur robe pour montrer leurs petits pieds bien chauss\u00e9s, femmes \u00e9l\u00e9gantes qui recueillent avec gr\u00e2ce la tra\u00eene de leur robe en soie, enfants qui vont s\u00e9par\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00e9cole et qui en ressortent en groupes, employ\u00e9s de la poste et du t\u00e9l\u00e9graphe, bersagliers aux chapeaux \u00e0 plume, voyageurs qui vont \u00e0 la gare ou qui en viennent, nourrices avec leur enfant dans les bras, servantes irritables et bavardes, vendeurs d\u2019eau, de journaux, de fruits, de p\u00e2tisseries, s\u2019\u00e9poumonant \u00e0 qui mieux mieux pour offrir leurs marchandises.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>. (1882, 348)<\/p>\n<p>Cette longue description offre un \u00e9ventail des types urbains, des plus ais\u00e9s (les \u00ab\u00a0femmes \u00e9l\u00e9gantes\u00a0\u00bb) aux plus bas sur l\u2019\u00e9chelle sociale (les \u00ab\u00a0gamins en guenilles\u00a0\u00bb). Or le fl\u00e2neur, personnage d\u2019un type nouveau dont l\u2019apparition co\u00efncide avec le d\u00e9veloppement des grands centres urbains au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, occupe un r\u00f4le central dans la pens\u00e9e de Benjamin en raison de sa capacit\u00e9 \u00e0 saisir la substance m\u00eame de la grande ville en m\u00eame temps qu\u2019il en fait l\u2019exp\u00e9rience au cours de sa fl\u00e2nerie. Certes, dans la nouvelle de Castelnuovo, le fl\u00e2neur demeure immobile, mais c\u2019est bien la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne tout enti\u00e8re qui d\u00e9file sous ses yeux. Le narrateur accorde aussi une attention minutieuse \u00e0 la description de l\u2019eau qui s\u2019\u00e9coule sous le pont \u2013 en dessous de la foule des V\u00e9nitiens\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Sotto il suo unico arco l\u2019onda non corre con lena affannata in una sola direzione, [\u2026] ma ubbidiente alle leggi del mare da cui viene e a cui torna, s\u2019alza e s\u2019abbassa con alterna vicenda, e ora volge a destra ed ora a sinistra, portando sul suo dorso tranquillo, confusi in amichevole promiscuit\u00e0, tutti i rifiuti della vita cittadina; tutto ci\u00f2 che i mercati rigettano, tutto ci\u00f2 che vomitano le fogne, tutto ci\u00f2 che le fantesche rovesciano dalle finestre in mezzo al filosofico guarda abbasso dei barcaiuoli e all\u2019esclamazioni dei forestieri sbigottiti<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"21\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5618\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-21\">21<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5618-21\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"21\"> \u00ab\u00a0Sous son unique vo\u00fbte, l\u2019eau ne s\u2019\u00e9coule pas avec une ardeur haletante dans une seule direction, [\u2026] mais, ob\u00e9issant aux lois de la mer d\u2019o\u00f9 elle vient et o\u00f9 elle retourne, elle monte et elle baisse alternativement, se dirigeant tant\u00f4t \u00e0 droite, tant\u00f4t \u00e0 gauche, charriant sur son dos tranquille, m\u00e9lang\u00e9s dans une amicale promiscuit\u00e9, tous les d\u00e9chets de la vie de la ville; tout ce que rejettent les march\u00e9s, tout ce que vomissent les \u00e9go\u00fbts, tout ce que les servantes jettent par la fen\u00eatre au milieu des \u201cRegarde en bas!\u201d philosophiques des gondoliers et des exclamations des \u00e9trangers stup\u00e9faits.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/span>. (1882, 347-348)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La nouvelle de Castelnuovo ne comporte aucune indication topographique. \u00ab\u00a0Le pont\u00a0\u00bb peut \u00eatre n\u2019importe lequel des quelque trois cents ponts que compte la ville, et un lien s\u2019\u00e9tablit n\u00e9cessairement entre ce qui se passe sur et sous le pont. L\u00e0, c\u2019est l\u2019antiphrase ironique des d\u00e9chets m\u00e9lang\u00e9s \u00ab\u00a0dans une amicale promiscuit\u00e9\u00a0\u00bb qui frappe le lecteur. Cette description met \u00e0 distance les traditionnels lieux communs des repr\u00e9sentations v\u00e9nitiennes qui mettent l\u2019accent sur la beaut\u00e9 des reflets des pierres dans l\u2019eau et sur le charme unique de l\u2019atmosph\u00e8re v\u00e9nitienne. Malgr\u00e9 leur aspect rebutant, les \u00e9gouts, tout comme les d\u00e9chets tombant des fen\u00eatres, montrent que Venise est bien vivante \u2013 les gens de la foule se succ\u00e9dant sur le pont en t\u00e9moignent aussi, \u00e0 leur mani\u00e8re. Un lecteur habitu\u00e9 aux descriptions c\u00e9l\u00e9brant la beaut\u00e9 de Venise peut \u00e0 bon droit \u00eatre aussi surpris que les \u00e9trangers sur l\u2019\u00e9vocation desquels ce passage s\u2019ach\u00e8ve.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, comme Benjamin, Castelnuovo renverse ici la perspective traditionnelle en montrant les rebuts de la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne. La position in\u00e9dite du narrateur-observateur-fl\u00e2neur permet une lecture originale de la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9nitienne, qui n\u2019omet pas ses rebuts. Il s\u2019agit d\u2019une posture qu\u2019adopte Benjamin pour interpr\u00e9ter l\u2019av\u00e8nement de la modernit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>S\u2019il [souligne] particuli\u00e8rement les personnages conceptuels du fl\u00e2neur et du chiffonnier, Benjamin [dresse] en r\u00e9alit\u00e9 un portrait de lui-m\u00eame. Son travail de d\u00e9chiffrement de la modernit\u00e9 ne peut progresser que sous l\u2019auspice de ces deux figures\u00a0: le th\u00e9oricien de la vie moderne doit s\u2019abandonner aux mouvements de la foule et en devenir une partie; ce n\u2019est qu\u2019en participant \u00e0 la sauvagerie de la vie de la capitale, de la vie \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb, que le fl\u00e2neur pourra en glaner la v\u00e9rit\u00e9. Ce n\u2019est qu\u2019en se faisant \u00ab\u00a0chiffonnier\u00a0\u00bb, en r\u00e9coltant les rebuts th\u00e9oriques de la vie moderne et en les collectant, en les combinant dans un amas th\u00e9orique impossible (en conjuguant th\u00e9ologie, philologie, marxisme, psychanalyse, etc.), que le th\u00e9oricien de la capitale se forgera les outils de perception et d\u2019explication de l\u2019existence moderne. (Alac, 2008, 92)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si l\u2019on admet que la nouvelle de Castelnuovo permet de saisir la vie \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb de Venise, il faut en dernier lieu s\u2019arr\u00eater sur les personnages qu\u2019il repr\u00e9sente\u00a0: il est en effet frappant de constater que, des modistes aux vendeurs de fruits, des \u00ab\u00a0mirliflores\u00a0\u00bb aux voyageurs, aucun des personnages repr\u00e9sent\u00e9s ne renvoie sp\u00e9cifiquement \u00e0 Venise. Castelnuovo pourrait d\u00e9crire les habitants de n\u2019importe quelle ville italienne ou europ\u00e9enne. \u00c0 la limite, la seule sp\u00e9cificit\u00e9 v\u00e9nitienne de cette description concerne les d\u00e9chets qui flottent sur l\u2019eau des canaux sous le regard de gondoliers qui sont, eux, typiquement v\u00e9nitiens. Ainsi, la nouvelle \u00ab\u00a0Il ponte\u00a0\u00bb se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre l\u2019une des \u0153uvres de notre corpus qui permet le mieux de saisir la modernit\u00e9 v\u00e9nitienne. La Venise des V\u00e9nitiens est \u00e0 la fois une ville morte et une ville bien vivante\u00a0: on peut la qualifier de morte, car la modernit\u00e9 passe par une disparition de la culture v\u00e9nitienne traditionnelle, laquelle g\u00e9n\u00e8re une m\u00e9diocrit\u00e9 ambiante \u00e0 laquelle aucune couche de la soci\u00e9t\u00e9 nouvelle ne semble \u00e9chapper. En m\u00eame temps, en d\u00e9crivant une Venise partag\u00e9e entre splendeur et crasse, palais l\u00e9zard\u00e9s et d\u00e9chets, Boito, Castelnuovo et Gallina t\u00e9moignent de l\u2019existence d\u2019une Venise bien vivante, industrieuse et avide de s\u2019enrichir.<\/p>\n<p>La Venise moderne que nous venons de d\u00e9crire est paradoxale \u00e0 plus d\u2019un titre. Il est ind\u00e9niable qu\u2019elle s\u2019est forg\u00e9e sur les ruines d\u2019une autre Venise, celle de la S\u00e9r\u00e9nissime qui n\u2019a plus grand sens pour la plupart des V\u00e9nitiens un si\u00e8cle apr\u00e8s sa disparition. Cependant, une frange non n\u00e9gligeable de la population v\u00e9nitienne, entr\u00e9e de plain-pied dans la modernit\u00e9, survit gr\u00e2ce \u00e0 la Venise disparue. En effet, les figures de l\u2019antiquaire et de l\u2019usurier reviennent sous la plume des trois \u00e9crivains de notre corpus\u00a0: qu\u2019il s\u2019agisse, comme Giudita, d\u2019escroquer de riches touristes, de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e9trangers, ou, comme l\u2019usurier de Boito, d\u2019escroquer les plus pauvres des V\u00e9nitiens, tous s\u2019enrichissent gr\u00e2ce \u00e0 la vente des reliques de la gloire de Venise, gr\u00e2ce aux chefs-d\u2019\u0153uvre d\u2019un patrimoine exceptionnel qui t\u00e9moignent de sa splendeur r\u00e9elle \u2013 mais r\u00e9volue. On peut lire dans la dispersion des objets d\u2019arts v\u00e9nitiens la marque ultime de la disparition de la culture v\u00e9nitienne. En m\u00eame temps, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019essor ind\u00e9niable du tourisme, cette dispersion est le vecteur qui permet \u00e0 de nombreux V\u00e9nitiens de sortir du marasme \u00e9conomique dans lequel \u00e9tait plong\u00e9e la ville depuis la domination autrichienne. Elle est ainsi l\u2019un des facteurs qui t\u00e9moignent de l\u2019entr\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne dans la modernit\u00e9. Cette modernit\u00e9 tourn\u00e9e vers le pass\u00e9 rappelle une autre analyse de Walter Benjamin, celle d\u2019<em>Angelus novus<\/em>, aquarelle de Paul Klee qu\u2019il avait acquise en 1920 et qu\u2019il d\u00e9crit dans \u00ab\u00a0Sur le concept d\u2019histoire\u00a0\u00bb (1940). Dans cette toile, l\u2019ange avance sur des ruines, le regard tourn\u00e9 vers l\u2019arri\u00e8re. On peut y voir une image de la Venise de la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, qui se modernise mais continue \u00e0 envisager l\u2019avenir au prisme de son pass\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p><em>Cet article est adapt\u00e9 d&rsquo;une communication pr\u00e9sent\u00e9e dans le cadre du colloque \u00abLa perte des cultures dans la litt\u00e9rature: dilution, dissolution, d\u00e9gradation et disparition\u00bb, organis\u00e9 par\u00a0l&rsquo;Association \u00e9tudiante des cycles sup\u00e9rieurs en \u00e9tudes litt\u00e9raires de l&rsquo;UQAM (AECSEL),\u00a0qui s&rsquo;est tenu le jeudi\u00a04 mai 2017\u00a0\u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al (UQAM).<\/em><\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>ALAC, Pierre. 2009. \u00ab\u00a0Th\u00e9orie de la modernit\u00e9 en tant que th\u00e9orie de la m\u00e9tropole. La \u201cth\u00e9ologie\u201d de Walter Benjamin\u00a0\u00bb, <em>Germanica<\/em>, n\u00b0\u00a043, p.\u00a085-94.<\/p>\n<p>BENJAMIN, Walter. 2000. \u00ab\u00a0Paris, capitale du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0\u00bb, in <em>\u0152uvres<\/em>, trad.de l\u2019allemand M. de Gandillac, R. Rochlitz et P. Rusch. Paris\u00a0: Gallimard, p.\u00a044-66.<\/p>\n<p>BENJAMIN, Walter. 2000. \u00ab\u00a0Sur le concept d\u2019histoire\u00a0\u00bb, in <em>\u0152uvres<\/em>, trad. de l\u2019allemand M. de Gandillac, R. Rochlitz et P. Rusch. Paris\u00a0: Gallimard, p.\u00a0427-444.<\/p>\n<p>BOITO, Camillo. 2008 [1883]. <em>Senso. Carnet secret de la comtesse Livia<\/em>, trad. de l\u2019italien J. Parsi. Arles\u00a0: Actes Sud, 60 p.<\/p>\n<p>BOITO, Camillo. 1999 [1883]. <em>Histoires vaines<\/em>, trad. de l\u2019italien K. Dubois. Toulouse\u00a0: \u00c9ditions Ombres, 160 p.<\/p>\n<p>BOITO, Camillo. 1990 [1876]. \u00ab\u00a0Il colore a Venezia\u00a0\u00bb, in <em>Senso. Storielle vane<\/em>. Milano\u00a0: Garzanti, p.\u00a0386-401.<\/p>\n<p>BOITO, Camillo. 1990 [1883]. \u00ab\u00a0Senso\u00a0\u00bb, in <em>Senso. Storielle vane<\/em>. Milano\u00a0: Garzanti, p. 330-385.<\/p>\n<p>BOITO, Camillo. 1990 [1891]. \u00ab\u00a0Il maestro di setticlavio\u00a0\u00bb, in <em>Senso. Storielle vane<\/em>. Milano\u00a0: Garzanti, p. 147-195.<\/p>\n<p>CASTELNUOVO, Enrico. 1882. \u00ab\u00a0I capelli di Teresina\u00a0\u00bb, in <em>Sorrisi e lagrime<\/em>. Milano\u00a0: Fratelli Treves, p.\u00a01-55.<\/p>\n<p>CASTELNUOVO, Enrico. 1882. \u00ab\u00a0Il ponte\u00a0\u00bb, in <em>Sorrisi e lagrime<\/em>. Milano\u00a0: Fratelli Treves, p.\u00a0346-349.<\/p>\n<p>CASTELNUOVO, Enrico. 1878. <em>Alla finestra<\/em>. Milano : Fratelli Treves, 289 p.<\/p>\n<p>GALLINA, Giacinto. 2002 [1891]. <em>Serenissima<\/em>, in <em>Tutto il teatro<\/em>, vol. 4, a cura di Piermario Vescovo. Venezia : Marsilio \u2013 Regione del Veneto, p. 27-77.<\/p>\n<p>GALLINA, Giacinto. 2002 [1894]. <em>La base de tuto<\/em>, in <em>Tutto il teatro<\/em>, vol. 4, a cura di Piermario Vescovo. Venezia : Marsilio \u2013 Regione del Veneto, p. 165-213.<\/p>\n<p>GALLINA, Giacinto. 2001 [1876]. <em>Teleri veci<\/em>, in <em>Tutto il teatro<\/em>, vol.\u00a05, a cura di Piermario Vescovo. Venezia : Marsilio \u2013 Regione del Veneto, p.\u00a0275-331.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bordry, Marguerite. 2017. \u00abVenise, ville morte ou \u00ab\u00a0capitale du XIXe\u00a0si\u00e8cle\u00a0\u00bb? Regards v\u00e9nitiens sur la disparition de la culture v\u00e9nitienne\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5618 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordry_26_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bordry_26_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-cb9da770-fdc1-40ac-8928-dfffc962fe0f\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordry_26_0.pdf\">bordry_26_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bordry_26_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-cb9da770-fdc1-40ac-8928-dfffc962fe0f\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>\u00ab\u00a0Oui, tout finit, tout dispara\u00eet!\u00a0\u00bb (Gallina, 2002, 66-67; nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div> \u00ab\u00a0une Venise qui ne puisse \u00eatre que Venise\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>La chute de la S\u00e9r\u00e9nissime eut une influence d\u00e9cisive sur les descriptions litt\u00e9raires de Venise au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Avec les Romantiques, comme Shelley ou Byron, se d\u00e9veloppe la fascination pour la beaut\u00e9 de l\u2019espace urbain v\u00e9nitien, dont le d\u00e9labrement symbolise en m\u00eame temps la chute. En parall\u00e8le \u00e0 ce mythe de la mort\u00a0<em>de<\/em>\u00a0Venise, un autre se forge\u00a0: celui de la mort\u00a0<em>\u00e0\u00a0<\/em>Venise. Par rapport \u00e0 la beaut\u00e9 singuli\u00e8re d\u2019un espace urbain en ruine, ce mythe pr\u00e9sente un \u00e9l\u00e9ment nouveau. Il s\u2019agit de la corruption morale, qui se manifeste dans des passions coupables, souvent malsaines et mortif\u00e8res. Les deux mythes sont parfois m\u00eal\u00e9s\u00a0: dans\u00a0<em>Il Fuoco<\/em>, roman de Gabriele D\u2019Annunzio (1900), le charme fun\u00e8bre de Venise p\u00e8se sur les deux amants, Stelio et la Foscarina \u2013 doubles litt\u00e9raires de l\u2019\u00e9crivain italien et de sa ma\u00eetresse, Eleonora Duse \u2013, jusqu\u2019\u00e0 devenir physiquement oppressant pour la jeune femme. Les souffrances caus\u00e9es aux amants par leur passion ne prennent fin que lorsque, chacun de leur c\u00f4t\u00e9, ils d\u00e9cident de quitter Venise. <\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Alors que Giacinto Gallina et Enrico Castelnuovo sont v\u00e9nitiens, le cas de Camillo Boito est plus complexe, puisque ce dernier v\u00e9cut \u00e0 Milan la plus grande partie de sa vie. Il passa n\u00e9anmoins \u00e0 Venise une partie de son enfance et y \u00e9tudia \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Beaux-Arts. Boito garda toute sa vie un lien particulier avec cette ville, o\u00f9 il revenait fr\u00e9quemment, en sa qualit\u00e9 d\u2019architecte et d\u2019expert en restauration de monuments anciens. Il dirigea notamment une partie des travaux de restauration de la basilique Saint-Marc dans les ann\u00e9es 1880. <\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>La fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle consacre le mythe d\u00e9cadentiste de Venise, qui en fait un lieu \u00e0 la beaut\u00e9 ambig\u00fce, o\u00f9 la sensualit\u00e9 s\u2019exprime dans des amours ill\u00e9gitimes, souvent morbides. Cette vision de la ville comme lieu de corruption morale culmine dans l\u2019amour coupable \u00e9prouv\u00e9 par Aschenbach pour le jeune Tadzio dans <em>Mort \u00e0 Venise<\/em> (1912) de Thomas Mann. <\/div><\/li><li><span>6<\/span><div> \u00ab\u00a0[C\u2019est] une toute petite chambre aux murs \u00e9caill\u00e9s et pleins de cloques, avec des poutres dont l\u2019enduit se d\u00e9fait et un sol fissur\u00e9 et in\u00e9gal, formant des ondes semblables \u00e0 la mer en pleine temp\u00eate. [\u2026] En s\u2019appuyant au rebord de la fen\u00eatre et en regardant vers le bas, la vue n\u2019est aucunement gaie, car au pied de la maison passe un canal sale et \u00e9troit d\u2019o\u00f9 arrivent aux narines des odeurs peu suaves et aux oreilles des sons peu agr\u00e9ables.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>7<\/span><div> \u00ab Parfois, Remigio, dans une gondole ferm\u00e9e, m\u2019attendait au bord sale d\u2019une longue ruelle sombre qui donnait sur un canal \u00e9troit flanqu\u00e9 de masures si bossues et si d\u00e9labr\u00e9es qu\u2019elles semblaient pr\u00e8s de s\u2019effondrer, et aux fen\u00eatres desquelles pendaient de vieux linges de toutes les couleurs. \u00bb (trad. de Jacques Parsi) <\/div><\/li><li><span>8<\/span><div> \u00ab un\u00a0mur l\u00e9zard\u00e9, dans les fissures duquel pousse de la mousse, et qui se termine par une vaste corniche dans laquelle nichent des pigeons\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>Le terme dialectal <em>nobilomo<\/em>, qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0homme noble\u00a0\u00bb, \u00e9tait le titre r\u00e9serv\u00e9 aux familles nobles dont le nom \u00e9tait inscrit sur le Livre d\u2019or de la S\u00e9r\u00e9nissime. Ce titre donnait acc\u00e8s au Grand Conseil, organe de d\u00e9cision principal de l\u2019oligarchie v\u00e9nitienne, ainsi qu\u2019\u00e0 toutes les charges importantes de la R\u00e9publique, qui \u00e9taient ainsi r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 un nombre restreint de familles dont le prestige \u00e9tait d\u2019autant plus grand que leur nombre \u00e9tait relativement restreint. Les \u00e9pouses de patriciens avaient, elles,\u00a0le titre de <em>nobildonna<\/em>. <\/div><\/li><li><span>10<\/span><div> \u00ab\u00a0Regardez mes anciens ma\u00eetres, \u00e0 quoi ils en sont r\u00e9duits! Ils ont mang\u00e9 jusqu\u2019aux marches de leur palais [\u2026].\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>11<\/span><div> \u00ab\u00a0Brigida\u00a0: Oh, vous alors! Au bout du compte, si, eux, ils sont nobles, Vincenzo Scarponi est chevalier&#8230; \u00bb<\/div><\/li><li><span>12<\/span><div> \u00ab\u00a0Fi donc, fi donc!\u00a0\u00bb, dit Madame Palmira, la premi\u00e8re personne \u00e0 laquelle Teresina avait rendu visite ce jour-l\u00e0. \u00ab\u00a0Je m\u2019en tiens toujours \u00e0 mon syst\u00e8me. Je n\u2019accorde pas d\u2019avances, c\u2019est le meilleur moyen d\u2019avoir des travaux mal ex\u00e9cut\u00e9s. Et je ne pr\u00eate jamais d\u2019argent, c\u2019est le meilleur moyen pour perdre des amis. Si vous voulez que je continue \u00e0 vous embaucher de temps en temps, vous devrez vous garder de recommencer ce genre de discours\u00a0\u00bb. (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>\u2013 Donc, vous les voulez, les quinze lires?<br \/><br \/>\n\u2013 Donnez-m\u2019en au moins vingt.<br \/>\u2013 Non [\u2026].<br \/>La pauvre femme sortit. Mais, apr\u00e8s quelques minutes, elle r\u00e9apparut et, posant lentement la statue sur une table encombr\u00e9e par des objets de toutes sortes, elle murmura :<br \/>\u2013 Prenez-la. Mes enfants m\u2019attendent avec le pain. (trad. Karin Dubois) <\/div><\/li><li><span>14<\/span><div>Les <em>vaporetti<\/em> sont introduits sur le Grand Canal en 1881, apr\u00e8s de vives protestations de la part des gondoliers. Bien que la pi\u00e8ce ait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1891, la didascalie initiale pr\u00e9cise que les \u00e9v\u00e9nements qu\u2019elle montre remontent \u00e0 une quinzaine d\u2019ann\u00e9es plus t\u00f4t. <\/div><\/li><li><span>15<\/span><div> \u00ab\u00a0C\u2019est ainsi que les nobles faisaient du temps de la S\u00e9r\u00e9nissime. [\u2026] Ils n\u2019\u00e9taient pas bigots, mais ils \u00e9taient chr\u00e9tiens. Et ils s\u2019y connaissaient en politique. Croyez-moi, qu\u2019il s\u2019agisse de la S\u00e9r\u00e9nissime, de Saint-Marc ou de l\u2019Italie unie, c\u2019est cette technique qu\u2019il faut pour que tout aille bien.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>16<\/span><div> \u00ab\u00a0Si vous leur parlez de polenta ils vous comprendront, mais si vous vous \u00e9chauffez, il n\u2019y aura rien \u00e0 faire.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>17<\/span><div> \u00ab\u00a0la base de tout\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>18<\/span><div>\u00ab\u00a0Alvise (un peu contrari\u00e9)\u00a0:\u00a0L\u2019argent sert \u00e0 r\u00e9gler les probl\u00e8mes, \u00e0 tout arranger.<br \/>Vidal\u00a0: Mais ce sont les id\u00e9es de Giudita, exactement les m\u00eames!<br \/>Alvise\u00a0: Je ne sais pas quelles sont les id\u00e9es de Giudita. Ce n\u2019est pas une opinion, c\u2019est un fait aussi clair que la lumi\u00e8re du jour et que m\u00eame les nouveaux-n\u00e9s savent.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>19<\/span><div> \u00ab\u00a0Chambre dans la maison de Giudita. Deux portes lat\u00e9rales \u00e0 gauche, une porte et une fen\u00eatre \u00e0 droite, la porte commune au fond. Une commode avec une horloge. Un service \u00e0 caf\u00e9, etc., au fond \u00e0 droite. \u00c0 gauche, une console. Devant, \u00e0 gauche, une petite table et un tapis. Des chaises, des fauteuils, etc. L\u2019ensemble doit annoncer le salon de r\u00e9ception d\u2019une famille populaire ais\u00e9e.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>20<\/span><div> \u00ab\u00a0Mirliflores tir\u00e9s \u00e0 quatre \u00e9pingles, gamins en guenilles, femmes du peuple qui tortillent leurs hanches et font r\u00e9sonner le talon de leurs mules sur les marches, modistes qui soul\u00e8vent le bas de leur robe pour montrer leurs petits pieds bien chauss\u00e9s, femmes \u00e9l\u00e9gantes qui recueillent avec gr\u00e2ce la tra\u00eene de leur robe en soie, enfants qui vont s\u00e9par\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00e9cole et qui en ressortent en groupes, employ\u00e9s de la poste et du t\u00e9l\u00e9graphe, bersagliers aux chapeaux \u00e0 plume, voyageurs qui vont \u00e0 la gare ou qui en viennent, nourrices avec leur enfant dans les bras, servantes irritables et bavardes, vendeurs d\u2019eau, de journaux, de fruits, de p\u00e2tisseries, s\u2019\u00e9poumonant \u00e0 qui mieux mieux pour offrir leurs marchandises.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><li><span>21<\/span><div> \u00ab\u00a0Sous son unique vo\u00fbte, l\u2019eau ne s\u2019\u00e9coule pas avec une ardeur haletante dans une seule direction, [\u2026] mais, ob\u00e9issant aux lois de la mer d\u2019o\u00f9 elle vient et o\u00f9 elle retourne, elle monte et elle baisse alternativement, se dirigeant tant\u00f4t \u00e0 droite, tant\u00f4t \u00e0 gauche, charriant sur son dos tranquille, m\u00e9lang\u00e9s dans une amicale promiscuit\u00e9, tous les d\u00e9chets de la vie de la ville; tout ce que rejettent les march\u00e9s, tout ce que vomissent les \u00e9go\u00fbts, tout ce que les servantes jettent par la fen\u00eatre au milieu des \u201cRegarde en bas!\u201d philosophiques des gondoliers et des exclamations des \u00e9trangers stup\u00e9faits.\u00a0\u00bb (nous traduisons) <\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026 Za tuto finisse, tuto sparisse!Giacinto Gallina,\u00a0Serenissima Dans une nouvelle publi\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1876, Camillo Boito \u00e9voque la foule des peintres \u00e9trangers occup\u00e9s \u00e0 essayer de repr\u00e9senter\u00a0\u00ab\u00a0una Venezia che non possa essere altro che Venezia\u00a0\u00bb\u00a0(1990 [1876], 386). 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