{"id":5620,"date":"2024-06-13T19:48:29","date_gmt":"2024-06-13T19:48:29","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-subjectivite-obsessionnelle-chez-maurice-blanchot-enonciation-et-narrativite-de-la-depersonnalisation-dans-thomas-lobscur\/"},"modified":"2024-09-04T15:09:46","modified_gmt":"2024-09-04T15:09:46","slug":"la-subjectivite-obsessionnelle-chez-maurice-blanchot-enonciation-et-narrativite-de-la-depersonnalisation-dans-thomas-lobscur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5620","title":{"rendered":"La subjectivit\u00e9 obsessionnelle chez Maurice Blanchot\u00a0: \u00e9nonciation et narrativit\u00e9 de la d\u00e9personnalisation dans \u00ab Thomas l\u2019obscur \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6895\">Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026<\/a><\/h5>\n<p>Le 23 f\u00e9vrier 2003, au lendemain de la mort de Maurice Blanchot, Philippe Lacoue-Labarthe souligne, dans une entrevue radiophonique, la teneur de l\u2019h\u00e9ritage symbolique que l\u2019\u00e9crivain a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Blanchot, malgr\u00e9 lui peut-\u00eatre, sans doute malgr\u00e9 lui, est devenu une figure absolument mythique de l\u2019\u00e9crivain moderne. Et il me semble que cette \u00e9rection de la figure de l\u2019\u00e9crivain passe par [\u2026] quelque chose comme l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9crivain est celui qui \u00e9crit en sachant qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 mort. C\u2019est la position d\u2019\u00e9nonciation de l\u2019\u00e9crivain qui suppose sa mort ant\u00e9rieure et c\u2019est \u00e7a le grand mythe litt\u00e9raire moderne \u00e0 mon sens. (Lacoue-Labarthe, 2011, 10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par-del\u00e0 sa disparition, Maurice Blanchot aura laiss\u00e9, au sein du si\u00e8cle qu\u2019il a parcouru, la trace d\u2019une figure mythique, celle d\u2019un \u00e9crivain qui, \u00e9crivant, se reconnaissait d\u00e9j\u00e0 comme mort. Son \u0153uvre, massive et marginale, est devenue l\u2019image d\u2019une \u00e9criture pure<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-1\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Cet imaginaire de l\u2019\u0153uvre purement abstraite, d\u00e9gag\u00e9 des al\u00e9as du monde r\u00e9el, a \u00e9t\u00e9 partiellement construit par Blanchot lui-m\u00eame, mais aussi par l\u2019ensemble de ses lecteurs qui ont voulu voir en lui l\u2019une des derni\u00e8res figures de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9crivain pur\u00a0\u00bb, celle d\u2019un \u00eatre compl\u00e8tement effac\u00e9 de l\u2019espace social, consacr\u00e9 exclusivement \u00e0 celui de la litt\u00e9rature. <\/span>, la mise en sc\u00e8ne d\u2019un sujet anonyme qui a pav\u00e9 le chemin de son propre effacement. Le mythe qu\u2019il a partiellement fond\u00e9, celui d\u2019une \u00ab\u00a0vie enti\u00e8rement vou\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature et au silence qui lui est propre\u00a0\u00bb (Blanchot, 1992, 5), a hant\u00e9 l\u2019imaginaire litt\u00e9raire du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un spectre, d\u2019un \u00eatre qui ne pouvait \u00e9crire et penser qu\u2019\u00e0 partir de son propre tombeau.<\/p>\n<p>Or, cette topique litt\u00e9raire et philosophique de l\u2019\u00e9crivain qui \u00e9crit en sachant qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 mort rappelle ce passage connu du <em>S\u00e9minaire IV<\/em> de Lacan, \u00e0 propos de la n\u00e9vrose obsessionnelle\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qu\u2019un obsessionnel? C\u2019est en somme un acteur qui joue son r\u00f4le et assure un certain nombre d\u2019actes comme s\u2019il \u00e9tait mort. C\u2019est un jeu vivant qui consiste \u00e0 montrer qu\u2019il est invuln\u00e9rable.\u00a0\u00bb (Lacan, 1994, 27) Le rapprochement entre la posture de l\u2019anonymat litt\u00e9raire et le point de vue psychanalytique sur le sujet obsessionnel permet de poser une hypoth\u00e8se de lecture concernant la po\u00e9tique de l\u2019effacement de soi que met en sc\u00e8ne les fictions de Blanchot\u00a0: sous le masque mortuaire de son invuln\u00e9rabilit\u00e9 et de son id\u00e9alit\u00e9, sous les apparences aust\u00e8res de son <em>\u00e9thos<\/em> de la disparition, l\u2019\u00e9criture blanchotienne cache les tensions, les remous et les contradictions d\u2019un sujet obsessionnel en lutte avec son propre corps et sa propre subjectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Le sujet obsessionnel peut \u00eatre d\u00e9fini comme une posture \u00e9nonciative qui se d\u00e9veloppe sous le signe de l\u2019<em>ag\u00f4n<\/em> int\u00e9rieur, du conflit interne de la subjectivit\u00e9 avec elle-m\u00eame, celui \u00ab\u00a0des int\u00e9riorit\u00e9s absolutis\u00e9es qui peuvent supporter en leur sein, sans se briser, les pires paradoxes et les contradictions les plus violentes.\u00a0\u00bb (Castel, 2012, 140) Le paradoxe au c\u0153ur de la subjectivit\u00e9 obsessionnelle se noue dans le devenir impossible d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 qui s\u2019absolutise dans sa disparition, qui se totalise \u00e0 travers sa <em>d\u00e9-subjectivation<\/em>. La lutte obsessionnelle, telle qu\u2019articul\u00e9e au sein de l\u2019\u00e9criture blanchotienne, s\u2019exprime dans une po\u00e9tique de la d\u00e9personnalisation qui pousse l\u2019\u00e9nonciation \u00e0 se dessaisir de son unit\u00e9 et de sa pl\u00e9nitude. Incapable de vivre dans sa propre int\u00e9riorit\u00e9, mais assujetti \u00e0 elle comme le lieu n\u00e9cessaire de son existence, de son imaginaire et de son langage, l\u2019obsessionnel tente de s\u2019arracher \u00e0 la pr\u00e9sence d\u2019un soi qui le hante et le mortifie.<\/p>\n<p><em>Thomas l<\/em><em>\u2019obscur<\/em><sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-2\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Le roman <em>Thomas l\u2019obscur<\/em> est peut-\u00eatre, d\u2019une certaine mani\u00e8re, la porte d\u2019entr\u00e9e la plus ad\u00e9quate pour probl\u00e9matiser la question de la d\u00e9personnalisation obsessionnelle au sein de l\u2019\u00e9criture blanchotienne. Lacan, dans son s\u00e9minaire de 1962 (<em>IX, L\u2019identification<\/em>), s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la sc\u00e8ne du \u00ab\u00a0rat\u00a0\u00bb que l\u2019on retrouve dans les premi\u00e8res pages du roman. Il lit cette sc\u00e8ne \u00e0 la lumi\u00e8re du cas freudien de l\u2019homme aux rats. <\/span> (1950), l\u2019une des premi\u00e8res fictions de Blanchot, probl\u00e9matise la relation agonistique entre le langage, le sujet et le corps articul\u00e9e par la logique obsessionnelle de la d\u00e9personnalisation. Dans sa tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d\u2019ext\u00e9riorisation, la subjectivit\u00e9 obs\u00e9d\u00e9e du r\u00e9cit d\u00e9couvre la persistance, l\u2019acharnement de son identit\u00e9, l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019effacer \u00ab\u00a0l\u2019image\u00a0\u00bb unifi\u00e9e du soi<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-3\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Bien qu\u2019il soit absent du vocabulaire de Lacan, le soi, chez lui, peut d\u00e9signer le fantasme d\u2019une subjectivit\u00e9 unifi\u00e9 qui aurait pu se reconstituer \u00e0 partir de sa fragmentation initiale. \u00c9videmment, l\u2019image du soi reconstruit est un simulacre; elle est incapable de redonner au sujet sa v\u00e9ritable pl\u00e9nitude ni sa v\u00e9ritable pr\u00e9sence. Elle indique plut\u00f4t l\u2019\u00e9quilibre fragile entre le \u00ab\u00a0vide\u00a0\u00bb de la conscience et la multitude des repr\u00e9sentations identitaires qui l\u2019habitent. <\/span>. Bien que la po\u00e9tique blanchotienne tente d\u2019en spectaculariser les effets, cette narrativit\u00e9 de la \u00ab\u00a0d\u00e9corporation\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0d\u00e9-subjectivation\u00a0\u00bb n\u2019aboutit pas n\u00e9cessairement \u00e0 une n\u00e9gation du sujet ni \u00e0 la disparition totale de sa r\u00e9alit\u00e9. Hors de l\u2019imaginaire de l\u2019unit\u00e9 subjective, l\u2019\u00e9nonciation du r\u00e9cit erre au sein d\u2019un langage instable, pl\u00e9thorique, prot\u00e9iforme, afin d\u2019apparaitre sous les formes d\u2019une \u00ab\u00a0existence-autre\u00a0\u00bb. La d\u00e9rive du corps \u00e9vid\u00e9 de Thomas, le personnage \u00e9ponyme du texte, symbolise les errements d\u2019un sujet prisonnier de son devenir obsessionnel<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-4\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Le sujet obsessionnel est toujours d\u2019embl\u00e9e dans l\u2019obsession\u00a0; pourtant, il ne stagne pas en elle. Le devenir obsessionnel peut se d\u00e9finir comme le mouvement incessant qui projette le sujet dans un ensemble de m\u00e9tamorphoses qui probl\u00e9matisent son rapport au soi. L\u2019obsessionnel n\u2019est jamais un\u00a0: il ne peut apparaitre qu\u2019\u00e0 travers le flux et le reflux d\u2019un \u00eatre toujours en devenir. <\/span>. Incapable de s\u2019ancrer dans le mythe du soi, il est tout aussi inapte \u00e0 s\u2019an\u00e9antir dans l\u2019espace d\u00e9soeuvr\u00e9 de la fiction litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 certaines lectures critiques de l\u2019\u0153uvre blanchotienne, qui font de celle-ci le tombeau absolu du subjectivisme, <em>Thomas l\u2019obscur<\/em>, compris \u00e0 travers le prisme de la topique obsessionnelle, mod\u00e8le non pas une n\u00e9gation radicale de la subjectivit\u00e9, mais un renouvellement de ses formes \u00e0 travers le fantasme de la d\u00e9personnalisation. La d\u00e9rive de la voix narrative, divis\u00e9e et fragment\u00e9e, est moins l\u2019affirmation de la mort du sujet, de sa dissolution \u2014 ce <em>topos <\/em>qui eut une si grande fortune critique au tournant de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u2014 que la mat\u00e9rialisation sensible d\u2019une \u00e9nonciation subjective qui cherche, dans son d\u00e9sir violent de \u00ab\u00a0disparaitre\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0mourir\u00a0\u00bb, \u00e0 s\u2019affranchir de l\u2019unit\u00e9 tyrannique du soi.<\/p>\n<h2>Histoire de la contrainte int\u00e9rieure\u00a0: vers la modernit\u00e9 obsessionnelle<\/h2>\n<p>La psychanalyse, telle que d\u00e9velopp\u00e9e par Freud au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, n\u2019a pas \u00ab\u00a0invent\u00e9\u00a0\u00bb la topique obsessionnelle. L\u2019ouvrage de Pierre-Henri Castel,\u00a0<em>La fin des coupables<\/em>\u00a0(2012), qui se veut \u00ab\u00a0une histoire tout \u00e0 la fois culturelle, morale et \u00e9pist\u00e9mologique de ce que nous appelons aujourd&rsquo;hui les obsessions et les compulsions\u00a0\u00bb (Granger, 2013), met en lumi\u00e8re l\u2019historicit\u00e9 propre au paradigme de l\u2019autocontrainte individuelle. \u00c9voluant tout au long de l\u2019histoire de la culture occidentale \u2012 de la crise des \u00ab\u00a0scrupules\u00a0\u00bb religieux du Grand Si\u00e8cle \u00e0 la culpabilit\u00e9 m\u00e9lancolique du Romantisme \u2012, ce mode d\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb de la psych\u00e9 fut saisi et p\u00e9tri par une multitude de discours moraux, scientifiques et philosophiques qui ont tent\u00e9 d\u2019en faire un m\u00e9canisme ordinaire de l\u2019individualisation, propre \u00e0 la constitution de l\u2019homme civilis\u00e9.<\/p>\n<p>Comme le souligne Castel, le processus d\u2019autocontrainte se pr\u00e9sente chez l\u2019individu occidental comme la plus haute forme de son \u00ab\u00a0humanit\u00e9\u00a0\u00bb, mais aussi comme les soubassements de son mal-\u00eatre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Et plus on explore le mal-\u00eatre des individus, le \u00ab\u00a0malaise dans la civilisation\u00a0\u00bb (qui est toujours, en fait, le malaise de devoir se civiliser toujours plus), plus on entre dans notre fabrique intime. [\u2026] Pas sans mal\u00a0: autrement dit pas sans angoisse ni culpabilit\u00e9, puisque ces deux affects sont au c\u0153ur du programme d\u2019int\u00e9riorisation radicale propre \u00e0 l\u2019individualisation forcen\u00e9e de la condition humaine en Occident. Puis-je retenir assez mes pulsions? Comment expier correctement mes d\u00e9bordements? Voil\u00e0 les questions morales de premier rang, tout \u00e0 fait traditionnelles. Mais comment faire, en m\u00eame temps, pour ne pas trop me retenir, ni me ch\u00e2tier tellement que je devienne incapable de participer \u00e0 la vie collective ou pire que je m\u2019autod\u00e9truise en tant qu\u2019agent de mes actes? (Castel, 2012, 11)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La discipline de soi, s\u2019imposant comme le dispositif central d\u2019individualisation au sein de la culture de l\u2019Occident, porte en elle ce qu\u2019elle cherche \u00e0 combattre. Sous le vernis moral de ses vertus civilisatrices, l\u2019\u00e9thique de l\u2019autocontrainte probl\u00e9matise l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 plus qu\u2019elle ne l\u2019ordonne. Elle fait des pulsions et des passions, dont elle cherche \u00e0 \u00ab\u00a0lib\u00e9rer\u00a0\u00bb le sujet, une cage int\u00e9rioris\u00e9e au sein de laquelle le soi est incessamment travaill\u00e9 par des compulsions et des obsessions\u00a0: angoisse, culpabilit\u00e9, doute incessant, d\u00e9sir ambivalent, \u00e9motions exacerb\u00e9es, etc. Les types de discours qui articulent souvent cette \u00e9thique du soi n\u2019ont pas pour but de comprendre les sympt\u00f4mes de la contrainte int\u00e9rieure, mais bien de r\u00e9duire au silence la complexit\u00e9 psychique qui tourmente l\u2019individualit\u00e9 occidentale. Le mal-\u00eatre des individus, \u00e9touff\u00e9, r\u00e9prim\u00e9 par des justifications morales et philosophiques, engendre les voix int\u00e9rioris\u00e9es de la discipline de soi. Les failles et les faiblesses du sujet deviennent la fatalit\u00e9 d\u2019une autocontrainte qui n\u2019est jamais assez contraignante<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-5\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">On peut facilement penser ici \u00e0 certaines formes extr\u00eames de discours religieux qui voient dans les ph\u00e9nom\u00e8nes du doute et de l\u2019angoisse les faiblesses d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb qui ne s\u2019est pas suffisamment mortifi\u00e9e dans la discipline des rituels sacr\u00e9s. <\/span>.<\/p>\n<p>La modernit\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, selon Castel, a port\u00e9 \u00e0 son paroxysme le d\u00e9veloppement de l\u2019individualit\u00e9 psychique<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-6\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">L\u2019individualit\u00e9 psychique fait r\u00e9f\u00e9rence, ici, au principe d\u2019identification qui permet au sujet de se d\u00e9finir comme soi. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ce principe qu\u2019un individu peut s\u2019attribuer des torts ou des compliments, se comprendre comme le sujet de ses actions et se donner une valeur en tant qu\u2019\u00eatre social. Si ce principe existait dans la pr\u00e9-modernit\u00e9, c\u2019est avec l\u2019invention du cogito cat\u00e9sien que celui-ci est devenu omnipr\u00e9sent dans la vie int\u00e9rieure de l\u2019individu occidental. <\/span>, aggravant ainsi la symptomatique de la mortification int\u00e9rieure et la tension existentielle de la subjectivit\u00e9 obsessionnelle. Sous la pression et la violence de l\u2019autocontrainte individuelle, le soi devient l\u2019<em>obsession<\/em> du sujet moderne; il est le \u00ab\u00a0fond\u00a0\u00bb existentiel de son intimit\u00e9, qui \u00e0 la fois le constitue et l\u2019ali\u00e8ne. La d\u00e9personnalisation devient, pour cette forme de subjectivit\u00e9, la qu\u00eate essentielle qui refl\u00e8te son d\u00e9sir d\u2019exister hors du paradigme de l\u2019autocontrainte individuelle, d\u00e9doubl\u00e9 de l\u2019impossibilit\u00e9, pour elle, de s\u2019arracher compl\u00e8tement \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 absolue et angoissante du soi.<\/p>\n<h2>Le sujet obsessionnel moderne et la qu\u00eate de la d\u00e9personnalisation en litt\u00e9rature<\/h2>\n<p>Pour Castel, l\u2019un des lieux les plus \u00e9vidents de la manifestation de la topique obsessionnelle moderne se trouve dans l\u2019esth\u00e9tique moderniste du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le modernisme est en somme l\u2019esth\u00e9tique, mais aussi la morale et la politique d\u2019un \u00e2ge de l\u2019individu \u00e0 ce point <em>s\u00fbr de lui<\/em> qu\u2019il ne se contente pas de mettre en cause le monde et la soci\u00e9t\u00e9 auxquels il oppose sa force critique et cr\u00e9ative\u00a0: cette force, il l\u2019applique \u00e0 ce r\u00e9el qu\u2019il est lui-m\u00eame.\u00a0(Castel, 2012, 126)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La force cr\u00e9atrice du modernisme implique une destruction, une remise en cause du monde qui se renverse en une n\u00e9gation du sujet moderne. En ce sens, le modernisme, dans ses manifestations artistiques radicales, d\u00e9voile l\u2019une des tensions psychiques fondamentales de la topique obsessionnelle\u00a0: celle de la d\u00e9personnalisation, de la tentative d\u2019effacement de soi. La destruction de la r\u00e9alit\u00e9, mise en forme \u00e0 travers l\u2019art, se double n\u00e9cessairement d\u2019une destruction de sa propre int\u00e9riorit\u00e9, de sa r\u00e9alit\u00e9 en tant que subjectivit\u00e9. La r\u00e9alit\u00e9, ou encore le monde social \u2012 jug\u00e9 \u00ab\u00a0inad\u00e9quat\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ali\u00e9nant\u00a0\u00bb, lieu de toutes les r\u00e9ifications \u2012, n\u2019est que le reflet de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 tout aussi invivable de l\u2019artiste moderniste\u00a0: la seule fa\u00e7on de sortir du monde est de sortir de soi. Pourtant, le monde, comme l\u2019int\u00e9riorit\u00e9, r\u00e9siste, oppose au sujet une mat\u00e9rialit\u00e9 et une corpor\u00e9it\u00e9 impossible \u00e0 nier, m\u00eame dans l\u2019acte cr\u00e9ateur. La qu\u00eate paradoxale de l\u2019effacement du monde r\u00e9el et du soi rejette l\u2019artiste moderniste dans l\u2019ali\u00e9nation du monde\u00a0: la r\u00e9verb\u00e9ration de sa propre ali\u00e9nation int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Dans la suite de son travail, Castel montrera que le motif de la d\u00e9personnalisation obsessionnelle trouve une place importante dans les \u0153uvres litt\u00e9raires modernistes, celles notamment de Pessoa, de Kafka, de Svevo et de Canneti<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-7\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Castel, dans son ouvrage <em>La fin des coupables<\/em>, met en lumi\u00e8re les diff\u00e9rentes manifestations de la topique obsessionnelle dans les \u0153uvres de ces \u00e9crivains du d\u00e9but du si\u00e8cle. <\/span>. Si la psychanalyse porte un regard clinique sur l\u2019agencement de la parole obsessionnelle chez le n\u00e9vros\u00e9, la litt\u00e9rature, dans certains cas, peut se comprendre comme la mise en sc\u00e8ne fantasm\u00e9e d\u2019une subjectivit\u00e9 obsessionnelle emport\u00e9e par les flux et reflux de son idiosyncrasie langagi\u00e8re. La th\u00e9orie psychanalytique et la litt\u00e9rature, dans l\u2019histoire des obsessions et des compulsions, ne sont pas \u00e0 distinguer\u00a0: elles se placent dans la m\u00eame continuit\u00e9, dans la filiation des discours fa\u00e7onnant et exprimant le paradigme obsessionnel \u00e0 partir d\u2019un point de vue subjectif. Dans la perspective de cette conception du lien entre psychanalyse et \u00e9criture litt\u00e9raire, <em>Thomas l\u2019obscur<\/em> peut trouver place au sein de cette lign\u00e9e d\u2019\u0153uvres<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-8\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-8\">8<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Blanchot se placerait dans la filiation litt\u00e9raire issue du modernisme, \u00e0 la suite des \u00e9crivains obsessionnels que Castel a d\u00e9finis\u00a0: Pessoa, Kafka, Svevo et Canneti. <\/span> qui ont donn\u00e9 corps et voix au mode de pens\u00e9e obsessionnel \u00e0 travers la qu\u00eate de la d\u00e9personnalisation du sujet moderne. Le texte de Blanchot met en r\u00e9cit la tentative de sortie de soi d\u2019un sujet obsessionnel qui, dans le mouvement narratif de son \u00e9nonciation, de son langage, ne fait qu\u2019errer dans les m\u00e9andres de sa propre int\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n<h2>La parole obsessionnelle\u00a0: l\u2019engloutissement par la \u00ab\u00a0mer\u00a0\u00bb du langage<\/h2>\n<p>Afin de saisir les manifestations du sujet obsessionnel dans <em>Thomas l\u2019obscur<\/em>, il faut se d\u00e9tacher de sa simple di\u00e9g\u00e8se pour r\u00e9orienter notre attention vers la teneur \u00e0 la fois structurelle et symbolique de son \u00e9nonciation. Du strict point de vue de l\u2019action, le roman pr\u00e9sente une intrigue des plus minimalistes qui s\u2019\u00e9toffe autour d\u2019une unique situation\u00a0: dans un d\u00e9cor ind\u00e9fini, qu\u2019on suppose \u00eatre un sanatorium, deux personnages \u2013 Thomas et Anne \u2013 vivent et partagent leur exp\u00e9rience de la mort. Le drame obsessionnel de la d\u00e9personnalisation ne se tisse pas dans la trame actancielle des p\u00e9rip\u00e9ties. Avant d\u2019\u00eatre l\u2019histoire de deux \u00eatres sur le point de mourir, <em>Thomas l\u2019obscur<\/em> est d\u2019abord le r\u00e9cit d\u2019une d\u00e9mat\u00e9rialisation de la r\u00e9alit\u00e9 et de la subjectivit\u00e9 corporelle dans les formes imaginaires d\u2019un langage referm\u00e9 sur lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re sc\u00e8ne du roman, dans laquelle Thomas se baigne dans la mer, peut se comprendre comme l\u2019all\u00e9gorie de la d\u00e9r\u00e9alisation et de la d\u00e9personnalisation du sujet par la force du verbal. Cette sc\u00e8ne, pourtant, cherche d\u00e8s ses premi\u00e8res lignes \u00e0 s\u2019ancrer dans une forme de r\u00e9alisme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Thomas s\u2019assit et regarda la mer. Pendant quelque temps il resta immobile, comme s\u2019il \u00e9tait venu l\u00e0 pour suivre les mouvements des autres nageurs et, bien que la brume l\u2019emp\u00each\u00e2t de voir tr\u00e8s loin, il demeura, avec obstination, les yeux fix\u00e9s sur ces corps qui flottaient difficilement. Puis, une vague plus forte l\u2019ayant touch\u00e9, il descendit \u00e0 son tour sur la pente de sable et glissa au milieu des remous qui le submerg\u00e8rent aussit\u00f4t.\u00a0(Blanchot, 1950, 9)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00ab\u00a0effet de r\u00e9el\u00a0\u00bb, ici, assure le d\u00e9cor d\u2019une sc\u00e8ne facilement reconnaissable pour le lecteur\u00a0: Thomas, immobile et contemplant la mer, d\u00e9cide d\u2019aller s\u2019y baigner. L\u2019\u00e9nonciation met en place les structures repr\u00e9sentatives de la fiction au d\u00e9but du r\u00e9cit seulement pour r\u00e9v\u00e9ler, dans le d\u00e9ploiement de sa narrativit\u00e9, l\u2019autre versant de sa narration. Rapidement, le r\u00e9cit quitte l\u2019espace rassurant de la <em>mim\u00e9sis<\/em> pour basculer dans un autre espace du langage, beaucoup plus inqui\u00e9tant et angoissant\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C&rsquo;est alors que la mer, soulev\u00e9e par le vent, se d\u00e9cha\u00eena. La temp\u00eate la troublait, la dispersait dans des r\u00e9gions inaccessibles, les rafales bouleversaient le ciel et, en m\u00eame temps, il y avait un silence et un calme qui laissaient penser que tout d\u00e9j\u00e0 \u00e9tait d\u00e9truit. [\u2026] L&rsquo;ivresse de sortir de soi, de glisser dans le vide, de se disperser dans la pens\u00e9e de l&rsquo;eau, lui faisait oublier tout malaise. Et m\u00eame, lorsque cette mer id\u00e9ale qu&rsquo;il devenait toujours plus intimement fut devenue \u00e0 son tour la vraie mer o\u00f9 il \u00e9tait comme noy\u00e9, il ne fut pas aussi \u00e9mu qu&rsquo;il aurait d\u00fb l&rsquo;\u00eatre\u00a0: il y avait sans doute quelque chose d&rsquo;insupportable \u00e0 nager ainsi \u00e0 l&rsquo;aventure avec un corps qui lui servait uniquement \u00e0 penser qu&rsquo;il nageait, mais il \u00e9prouvait aussi un soulagement, comme s&rsquo;il e\u00fbt enfin d\u00e9couvert la cl\u00e9 de la situation et que tout se f\u00fbt born\u00e9 pour lui \u00e0 continuer avec une absence d&rsquo;organisme dans une absence de mer son voyage interminable. (11-12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La d\u00e9rive de Thomas, sa nage \u00ab\u00a0insupportable\u00a0\u00bb au sein d\u2019une mer qui cherche \u00e0 se confondre avec lui, semble \u00eatre la m\u00e9taphore d\u2019un sujet narratif en lutte avec les flots d\u2019une parole qui tente de l\u2019engloutir. \u00c0 la mani\u00e8re des remous qui submergent aussit\u00f4t Thomas quand il p\u00e9n\u00e8tre dans l\u2019eau, le signifiant submerge l\u2019espace fictionnel d\u00e8s que celui-ci tente de mettre en place sa r\u00e9alit\u00e9. Le signifiant rompt l\u2019\u00ab\u00a0effet de r\u00e9el\u00a0\u00bb dans sa lin\u00e9arit\u00e9 afin de s\u2019imposer comme le d\u00e9ferlement incessant d\u2019une pens\u00e9e qui phagocyte l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 du monde, mais aussi la subjectivit\u00e9 qui tente de l\u2019habiter. Le point central de l\u2019\u00e9nonciation, qui situe g\u00e9n\u00e9ralement la position du narrateur, du soi, est \u00ab\u00a0noy\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0submerg\u00e9\u00a0\u00bb par les eaux d\u2019un langage d\u00e9pouill\u00e9 de sa signification. Ballot\u00e9 par des vagues indomptables, Thomas est la figuration d\u2019une subjectivit\u00e9 ventriloqu\u00e9e par un dire qu\u2019elle ne contr\u00f4le pas, mais qui, pourtant, l\u2019habite et la fa\u00e7onne. Il devient l\u2019image de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 vide du langage obsessionnel. Prisonnier du d\u00e9ferlement de la parole, le sujet trouve dans la \u00ab\u00a0mer\u00a0\u00bb du signifiant son tombeau et \u00e9prouve, en elle, la disparition interminable de son unit\u00e9 en tant que sujet.<\/p>\n<p>\u00c0 travers son combat avec la <em>sur-pr\u00e9sence<\/em> du signifiant, le sujet d\u2019\u00e9nonciation devient le dispositif fragment\u00e9 d\u2019une parole dont il est impossible de situer l\u2019origine. La source interne de l\u2019\u00e9nonciation, celle \u00e0 partir de laquelle devrait se saisir, en principe, le soi authentique, est satur\u00e9e, disloqu\u00e9e par les \u00ab\u00a0vagues\u00a0\u00bb du langage. Une telle destruction du sens par le verbal rejoint ce que Lacan dit \u00e0 propos de l\u2019obsession et de la violence qu\u2019elle porte en elle :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Qu\u2019est-ce que l\u2019obsession? Ce dont il s\u2019agit dans toutes les formules obsessionnelles, c\u2019est d\u2019une destruction bel et bien articul\u00e9e. Est-il besoin d\u2019insister sur le caract\u00e8re verbal des formules d\u2019annulation qui font partie de la structure de l\u2019obsession elle-m\u00eame? Chacun sait que ce qui en fait l\u2019essence et le pouvoir ph\u00e9nom\u00e9nologiquement angoissant pour le sujet, est qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une destruction par le verbe et par le signifiant (Lacan, 1998, 470)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le corps de Thomas, compl\u00e8tement d\u00e9r\u00e9alis\u00e9, \u00e9puis\u00e9 par la force de la mer, est le corps du r\u00e9cit d\u00e9personnalis\u00e9, d\u00e9-signifi\u00e9 par la force du verbe. Le n\u0153ud obsessionnel, propre \u00e0 l\u2019\u00e9nonciation, se resserre autour du sujet dans ce travail de destruction de la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb fictionnelle par le langage, le miroir de sa ruine interne. Substituant \u00e0 l\u2019ordre de la repr\u00e9sentation la machine obs\u00e9d\u00e9e du signifiant, ce processus de n\u00e9gation force la subjectivit\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0demeurer dans l\u2019absurde\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Ayant quitt\u00e9 ce qui peut encore se repr\u00e9senter\u00a0\u00bb, elle \u00ab\u00a0[ajoute] ind\u00e9finiment l\u2019absence \u00e0 l\u2019absence et \u00e0 l\u2019absence de l\u2019absence et \u00e0 l\u2019absence de l\u2019absence de l\u2019absence et, ainsi, avec cette machine aspirante, fait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment le vide.\u00a0\u00bb (Blanchot, 1950, 69) L\u2019int\u00e9riorit\u00e9 subjective, captive de la \u00ab\u00a0machine \u00e0 absenter\u00a0\u00bb du langage obsessionnel, devient le v\u00e9hicule d\u2019un \u00ab\u00a0n\u00e9ant\u00a0\u00bb\u00a0impossible \u00e0 combler, cette image singuli\u00e8re de Thomas portant en lui cette \u00ab\u00a0obscurit\u00e9\u00a0\u00bb insondable, le symbole de sa propre \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>La caverne de \u00ab\u00a0l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 absolue\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0nuit\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e<\/h2>\n<p>La mise \u00e0 plat de la r\u00e9alit\u00e9 et de la subjectivit\u00e9 dans\u00a0<em>Thomas l\u2019obscur<\/em>\u00a0peut \u00eatre li\u00e9e \u00e0 ce que Castel d\u00e9finit comme le processus d\u2019absolutisation de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9, lieu o\u00f9 le sujet transforme son impuissance en valeur absolue\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019impuissance prend dor\u00e9navant une dimension cosmique, celle d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 m\u00e9lancolique de l\u2019\u00catre. En effet, ne pas pouvoir sortir de soi, voire <em>s\u2019ab\u00eemer en dedans<\/em>, est la condition du creusement absolu de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9, voire de son retranchement inaugural. Sans ce premier \u00e9lan \u00e0 l\u2019envers, nul subjectivisme v\u00e9ritable. (Castel, 2012,129)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En effet, si l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 du monde, des \u00eatres et des choses dans le r\u00e9cit se dissipe dans la mer du signifiant, ce d\u00e9mant\u00e8lement de la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb n\u2019annonce pas pour autant le r\u00e8gne d\u2019une n\u00e9gativit\u00e9 totale, d\u2019une disparition radicale du sujet. Elle esquisse plut\u00f4t les contours d&rsquo;une int\u00e9riorit\u00e9 subjective vide, creus\u00e9e par une volont\u00e9 impuissante, rong\u00e9e et abim\u00e9e par le d\u00e9sir violent de se d\u00e9gager de soi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Thomas]descendit dans une sorte de cave qu\u2019il avait d\u2019abord crue assez vaste, mais qui vite lui parut d\u2019une exigu\u00eft\u00e9 extr\u00eame\u00a0: en avant, en arri\u00e8re, au-dessus de lui, partout o\u00f9 il portait les mains, il se heurtait brutalement \u00e0 une paroi aussi solide qu\u2019un mur de ma\u00e7onnerie; de tous c\u00f4t\u00e9s la route lui \u00e9tait barr\u00e9e, partout un mur infranchissable, et ce mur n\u2019\u00e9tait pas le plus grand obstacle, il fallait aussi compter sur sa volont\u00e9 qui \u00e9tait farouchement d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 le laisser dormir l\u00e0, dans une passivit\u00e9 pareille \u00e0 la mort. Folie donc; dans cette incertitude, cherchant \u00e0 t\u00e2tons les limites de la fosse vo\u00fbt\u00e9e, il pla\u00e7a son corps tout contre la cloison et attendit. (Blanchot, 1950, 15)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La descente de Thomas dans cette cave \u00e0 la fois vaste et exigu\u00eb est la descente du sujet d\u2019\u00e9nonciation dans la prison d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 invivable. \u00c0 la recherche d\u2019un arrachement \u00e0 soi, Thomas se retrouve paradoxalement enferm\u00e9 dans une intimit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9e de toute mati\u00e8re, de toute pr\u00e9sence psychique. Immobilis\u00e9, arr\u00eat\u00e9 dans sa course par les parois infranchissables de la grotte, Thomas renvoie l\u2019image d\u2019une narration qui se bute contre les \u00ab\u00a0murs int\u00e9rieurs\u00a0\u00bb d\u2019une parole et d\u2019une pens\u00e9e inop\u00e9rantes et d\u00e9sarm\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette grotte o\u00f9 descend Thomas rappelle le <em>terrier<\/em> kafka\u00efen au sein duquel le sujet de l\u2019\u00e9nonciation retrouve \u00ab\u00a0son centre archi-int\u00e9rieur\u00a0\u00bb, sa \u00ab\u00a0forteresse, aux parois imp\u00e9n\u00e9trables\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le donjon souterrain de son d\u00e9sir.\u00a0\u00bb (Castel, 2012, 151) Au c\u0153ur de ce refuge, ce n\u2019est pas l\u2019exp\u00e9rience s\u00e9curisante de l\u2019intimit\u00e9 du soi que retrouve Thomas, mais l\u2019exp\u00e9rience angoissante d\u2019un d\u00e9sir in\u00e9puisable, impossible \u00e0 combler, le reflet d\u2019un \u00ab\u00a0langage int\u00e9rieur [\u00e0] lui-m\u00eame, voire [d\u2019une] pens\u00e9e comme obsession.\u00a0\u00bb (152)\u00a0: \u00ab\u00a0Bient\u00f4t, la nuit lui parut plus sombre, plus terrible que n\u2019importe quelle nuit, comme si elle \u00e9tait r\u00e9ellement sortie d\u2019une blessure de la pens\u00e9e qui ne se pensait plus, de la pens\u00e9e prise ironiquement comme objet par autre chose que la pens\u00e9e.\u00a0\u00bb (Blanchot, 1950, 17) La \u00ab\u00a0nuit\u00a0\u00bb qui entoure Thomas \u2012 faite de cette \u00ab\u00a0blessure de la pens\u00e9e\u00a0\u00bb, de cette b\u00e9ance qui disloque \u00e0 la fois le corps et le sujet \u2012, cerne l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 asphyxiante dont il est captif. Elle est l\u2019autre \u00ab\u00a0visage\u00a0\u00bb de l\u2019\u00ab\u00a0obscurit\u00e9\u00a0\u00bb de Thomas; non pas l\u2019image fantasm\u00e9e de sa subjectivit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 mise en terre<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-9\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-9\">9<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Le chapitre V du r\u00e9cit se termine par une sc\u00e8ne surr\u00e9elle dans laquelle Thomas creuse sa tombe pour y retrouver son cadavre. Suffoqu\u00e9 par une telle proximit\u00e9 avec sa propre disparition, il finira par ressortir de la fosse \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un \u00ab\u00a0Lazare v\u00e9ritable dont la mort m\u00eame \u00e9tait ressuscit\u00e9e\u00a0\u00bb (Blanchot, 1950, 42). La subjectivit\u00e9, autour de sa premi\u00e8re \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb, construit un imaginaire de la r\u00e9surrection pour parer \u00e0 la violence de \u00ab\u00a0l\u2019autre mort\u00a0\u00bb, celle qui se cache dans l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 radicale de la \u00ab\u00a0nuit\u00a0\u00bb. <\/span>, mais bien l\u2019inconnaissable et l\u2019irrepr\u00e9sentable qui forme le \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-10\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5620\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-10\">10<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Dans son ouvrage\u00a0<em>La Pens\u00e9e du Dehors<\/em>, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Blanchot, Michel Foucault met en relief les caract\u00e9ristiques d\u2019une \u00e9criture qui se tend vers le dehors de la pens\u00e9e. Il d\u00e9signe par-l\u00e0 cette exp\u00e9rience de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9crire\u00a0\u00bb qui s\u2019oriente vers l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 radicale du langage, vers son inconnu.\u00a0Il la d\u00e9signe, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, sous le terme de \u00ab\u00a0litt\u00e9rature\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Cette pens\u00e9e qui se tient hors de toute subjectivit\u00e9 pour en faire surgir comme de l\u2019ext\u00e9rieur les limites, en \u00e9noncer la fin, en faire scintiller la dispersion et n\u2019en recueillir que l\u2019invincible absence, et qui en m\u00eame temps se tient au seuil de toute positivit\u00e9, non pas tant pour en saisir le fondement ou la justification, mais pour retrouver l\u2019espace o\u00f9 elle se d\u00e9ploie, le vide qui lui sert de lieu, la distance dans laquelle elle se constitue et o\u00f9 s\u2019esquivent d\u00e8s qu\u2019on y porte le regard ses certitudes imm\u00e9diates, cette pens\u00e9e, par rapport \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de notre r\u00e9flexion philosophique et par rapport \u00e0 la positivit\u00e9 de notre savoir, constitue ce qu\u2019on pourrait appeler d\u2019un mot \u00ab\u00a0la pens\u00e9e du dehors\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb (Foucault, 1986, 7)\u00a0<\/span>. C\u2019est cette \u00ab\u00a0nuit\u00a0\u00bb, plus profonde que sa \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb, plus terrifiante que les vestiges d\u00e9membr\u00e9s de son soi, qui arrache Thomas \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Mais contrairement \u00e0 l\u2019occupant du terrier kafka\u00efen, la subjectivit\u00e9 du r\u00e9cit finit par \u00e9merger hors des souterrains fantomatiques de son intimit\u00e9. \u00c0 un point culminant de la narration, la parole, qui \u00e9chafaudait il y a un instant les \u00ab\u00a0villes prodigieuses\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0les cit\u00e9s ruin\u00e9es\u00a0\u00bb du langage obsessionnel, se retrouve brusquement expuls\u00e9e vers la surface, lumineuse et transparente, de la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb fictionnelle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Une mortelle angoisse battait contre son c\u0153ur. [\u2026] Villes prodigieuses, cit\u00e9s ruin\u00e9es disparurent. Les pierres furent rejet\u00e9es au-dehors. On transplanta les arbres. On emporta les mains et les cadavres. Seul, le corps de Thomas subsista priv\u00e9 de sens. Et la pens\u00e9e, rentr\u00e9e en lui, \u00e9changea des contacts avec le vide. [Chapitre suivant, III] Il revint \u00e0 l\u2019h\u00f4tel pour d\u00eener. (Blanchot, 1950, 20)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La narration se retourne comme un gant vers la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb de la fiction sous la pression d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 suffocante. Thomas, enterr\u00e9 vivant, broy\u00e9 par la violence d\u2019une \u00ab\u00a0nuit\u00a0\u00bb qui n\u2019offre aucun abri contre son propre langage obsessionnel, est rejet\u00e9 hors de la grotte du d\u00e9s\u0153uvrement. Il devient l\u2019all\u00e9gorie d\u2019un r\u00e9cit qui, morcel\u00e9 par la pression d\u2019une parole vide, d\u2019une pens\u00e9e \u00ab\u00a0d\u00e9corpor\u00e9e\u00a0\u00bb, se retrouve \u00ab\u00a0priv\u00e9 de sens\u00a0\u00bb \u00e0 travers l\u2019oscillation entre l\u2019espace int\u00e9rieur du langage et l\u2019espace ext\u00e9rieur de la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Le d\u00e9sir impossible\u00a0: flux et reflux de la d\u00e9personnalisation<\/h2>\n<p>L\u2019ensemble de l\u2019\u00e9nonciation du r\u00e9cit se construit dans cette alternance entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, entre espace de pens\u00e9es et espace de la r\u00e9alit\u00e9 qui, dans l\u2019encha\u00eenement m\u00eame de la narration, finissent par se confondre. La subjectivit\u00e9 \u00e9nonciative, saisie par ce mouvement oscillatoire, devient elle-m\u00eame l\u2019amalgame des divers \u00e9tats contradictoires et agonistiques qu\u2019engendre sa d\u00e9personnalisation obsessionnelle, les flux et reflux de son d\u00e9sir impossible. Le mouvement narratif de\u00a0<em>Thomas l\u2019obscur<\/em>\u00a0n\u2019est pas une inertie\u00a0: il se base sur les m\u00e9canismes d\u2019un d\u00e9sir paradoxal qui encha\u00eene le sujet \u00e0 une disparition impossible \u00e0 achever. Derri\u00e8re la stagnation manifeste du personnage se cache une volont\u00e9 anim\u00e9e de mouvements contraires, une intentionnalit\u00e9 incapable de se r\u00e9aliser\u00a0: \u00ab\u00a0De m\u00eame, quand il se mit \u00e0 marcher, l\u2019on pouvait croire que ce n\u2019\u00e9taient pas ses jambes, mais son d\u00e9sir de ne pas marcher qui le faisait avancer.\u00a0\u00bb (15) La pulsion qui habite Thomas, qui le \u00ab\u00a0pousse en avant par son refus d\u2019avancer\u00a0\u00bb (15), apparait alors comme une tension double qui fait \u00e9clater l\u2019unit\u00e9 de son d\u00e9sir subjectif. S\u2019affirmant en se niant, elle le tire dans deux directions irr\u00e9conciliables, l\u2019emp\u00eache de se situer et d\u2019agir comme sujet unifi\u00e9. Thomas, agit\u00e9 par cette force agonistique, existe \u00e0 travers le spectre d\u2019un d\u00e9sir qui est d\u00e9j\u00e0 mort\u00a0: \u00ab\u00a0Le d\u00e9sir \u00e9tait ce m\u00eame cadavre qui ouvrait les yeux et, se sachant mort, remontait maladroitement jusque dans la bouche comme un animal aval\u00e9 vivant.\u00a0\u00bb (19)<\/p>\n<p>Loin d\u2019\u00eatre l\u2019\u00e9panouissement id\u00e9alis\u00e9 de l\u2019intimit\u00e9 du soi, les d\u00e9placements discontinus de Thomas, au fil du r\u00e9cit, tracent une narrativit\u00e9 cloisonn\u00e9e dans les embarras d\u2019un d\u00e9sir inop\u00e9rant, disparu et effac\u00e9. La nage dans la mer et la descente vers la grotte participent d\u2019une involution particuli\u00e8re au devenir obsessionnel, ce que Castel nomme \u00ab\u00a0la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence du vouloir en vouloir vouloir impuissant\u00a0\u00bb (Castel, 2012, 113). Comme le souligne Lacan, cette forme de \u00ab\u00a0vouloir\u00a0\u00bb irr\u00e9alisable trace les contours du d\u00e9sir apor\u00e9tique de l\u2019obsessionnel\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 en main des obsessionnels peuvent savoir que c\u2019est un trait essentiel de sa condition que son propre d\u00e9sir baisse, clignote, vacille, et s\u2019\u00e9vanouit \u00e0 mesure qu\u2019il s\u2019en approche. [\u2026] L\u2019abord par l\u2019obsessionnel de son d\u00e9sir reste donc frapp\u00e9 de cette marque qui fait que toute approche le fait s\u2019\u00e9vanouir. (Lacan, 1998, 470)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La dynamique complexe du d\u00e9sir, que l\u2019on retrouve \u00e0 la fois chez le personnage de Thomas et dans la mouvance du r\u00e9cit entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, est la trace d\u2019un effacement obsessionnel toujours en devenir. La mise en r\u00e9cit de l\u2019ambivalence du d\u00e9sir construit une complexit\u00e9 subjective qui, loin d\u2019\u00eatre ni\u00e9, poss\u00e8de une pr\u00e9sence flottante. Travers\u00e9e d\u2019un dire excessif et lourd de sa mat\u00e9rialit\u00e9 en tant que langage, la repr\u00e9sentation du d\u00e9sir impossible n\u2019est pas l\u2019image de sa vacuit\u00e9 ni de son n\u00e9ant. Elle indique, plus profond\u00e9ment, une subjectivit\u00e9 en mouvement, impossible \u00e0 saisir dans son irr\u00e9gularit\u00e9 permanente, mais qui, pourtant, s\u2019incarne dans le clignotement intempestif du soi.<\/p>\n<h2>\u00c0 la recherche de l\u2019unit\u00e9 subjective\u00a0: Anne comme double de Thomas<\/h2>\n<p>Le motif obsessionnel de la d\u00e9personnalisation se r\u00e9v\u00e8le aussi dans le ph\u00e9nom\u00e8ne du d\u00e9doublement qui hante le r\u00e9cit. L\u2019\u00e9tymologie biblique du nom Thomas, qui signifie \u00ab\u00a0Jumeau\u00a0\u00bb, est le signe de l\u2019\u00e9clatement radical qui scinde le personnage en deux\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je pense, dit Thomas, et ce Thomas invisible, inexprimable, inexistant que je devins, fit que d\u00e9sormais je ne fus jamais l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, et il n\u2019y eut m\u00eame en cela rien de myst\u00e9rieux. Mon existence devint tout enti\u00e8re celle d\u2019un absent qui, \u00e0 chaque acte que j\u2019accomplissais, produisait le m\u00eame acte en ne l\u2019accomplissant pas. (Blanchot, 1950, 116)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019image double de Thomas apparait comme le schisme interne qui innerve la subjectivit\u00e9 narrative. L\u2019oscillation du r\u00e9cit entre le Thomas transparent du \u00ab\u00a0jour\u00a0\u00bb et le Thomas obscur venu de la \u00ab\u00a0nuit\u00a0\u00bb calque le va-et-vient du d\u00e9sir impossible, de la narration qui h\u00e9site entre l\u2019espace de la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb faite de lieux et d\u2019\u00eatres imaginaires, et l\u2019espace de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 \u00ab\u00a0noy\u00e9\u00a0\u00bb par la <em>sur-pr\u00e9sence<\/em> du signifiant. Or, l\u2019\u00e9conomie fictionnelle et imaginaire du r\u00e9cit\u00a0repr\u00e9sente l\u2019\u00e9conomie \u00e9nonciative de la subjectivit\u00e9\u00a0: ses lieux et ses personnages ne sont que les parties et les facettes d\u2019une m\u00eame int\u00e9riorit\u00e9, d\u2019un m\u00eame sujet qui s\u2019\u00e9nonce dans le devenir de la d\u00e9personnalisation.<\/p>\n<p>Anne, la compagne mourante de Thomas, n\u2019est pas un \u00eatre de chair et d\u2019os. Elle est l&rsquo;image d\u00e9doubl\u00e9e de Thomas, ou plut\u00f4t, un lambeau scind\u00e9 de cette subjectivit\u00e9 qui, s\u2019\u00e9non\u00e7ant, tente de s\u2019arrache \u00e0 soi\u00a0: \u00ab\u00a0Au fond, qui pouvez-vous \u00eatre? Il n\u2019y avait dans cette remarque aucune question \u00e0 proprement parler. Comment aurait-elle pu, si \u00e9tourdie qu\u2019elle f\u00fbt, interroger un \u00eatre dont l\u2019existence \u00e9tait une terrible question pos\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame?\u00a0\u00bb (51) Anne, en interrogeant le myst\u00e8re \u00ab\u00a0obscur\u00a0\u00bb que repr\u00e9sente Thomas, inverse les p\u00f4les de la subjectivit\u00e9. Elle devient la figure d\u2019une subjectivit\u00e9 qui sonde son propre ab\u00eeme\u00a0: l\u2019ab\u00eeme regard\u00e9 renvoie en miroir la vacuit\u00e9 du regardant. Anne, dans son d\u00e9sir de connaissance, devient celle qui est questionn\u00e9e; comme si Thomas n\u2019\u00e9tait que son image invers\u00e9e, son double \u00e0 elle, ou encore, le fond d\u2019une subjectivit\u00e9 qui renvoie l\u2019\u00e9cho de sa propre voix\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il ne la trompait pas, et pourtant elle \u00e9tait tromp\u00e9e par lui. La trahison tournait autour d\u2019eux, d\u2019autant plus terrible que c\u2019est elle qui le trahissait et qu\u2019elle se trompait elle-m\u00eame sans avoir l\u2019espoir de mettre fin \u00e0 un tel \u00e9garement, puisque, ne sachant qui il \u00e9tait, c\u2019\u00e9tait toujours un autre qu\u2019elle trouvait dans son sein. (55)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019interd\u00e9pendance de Thomas et d\u2019Anne \u2012 ce jeu de miroir qui repousse infiniment l\u2019image originaire du sujet \u2012 montre les fragments d\u2019une \u00e9nonciation qui refuse l\u2019unification. Anne, conscience nostalgique de la subjectivit\u00e9, volont\u00e9 int\u00e9rieure de la r\u00e9unification des contraires, se bute au point de fuite qui, pourtant, constitue le moteur de sa recherche\u00a0: Thomas.<\/p>\n<p>Tout au long du r\u00e9cit, Anne se verra toujours refuser la possibilit\u00e9 d\u2019une rencontre authentique avec Thomas\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>D\u2019un instant \u00e0 l\u2019autre, on pouvait pr\u00e9voir, entre ces deux corps nou\u00e9s si intimement par des liens aussi fragiles, un contact qui r\u00e9v\u00e9lerait d\u2019une mani\u00e8re \u00e9pouvantable leur peu de liens. Plus il reculait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame, plus elle avan\u00e7ait l\u00e9g\u00e8rement. Il l\u2019attirait, et elle s\u2019enfon\u00e7ait dans le visage dont elle pensait encore caresser les contours. (50)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La fiction dresse une sc\u00e8ne propre au motif de la rencontre des corps dans la pens\u00e9e obsessionnelle. La structure relationnelle, \u00e9chafaud\u00e9e par l\u2019\u00e9nonciation, est con\u00e7ue pour que les corps se d\u00e9robent l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. \u00c0 travers une chor\u00e9graphie faite de louvoiements et de replis, la parole narrative d\u00e9tourne les corps de la possibilit\u00e9 de l\u2019union fusionnelle. L\u2019important pour l\u2019\u00e9nonciation obsessionnelle du r\u00e9cit n\u2019est pas de montrer que l\u2019objet de d\u00e9sir est inaccessible, mais bien de \u00ab\u00a0construire\u00a0\u00bb un jeu de langage qui, dans l\u2019espace m\u00eame de la relation, indique l\u2019impossibilit\u00e9 de sa possession. Les liens apor\u00e9tiques qui unissent Thomas et Anne sont les marques, les traces de la r\u00e9conciliation impossible du sujet avec lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Anne, comme fragment de la subjectivit\u00e9, s\u2019\u00e9puise \u00e0 saisir cet autre fragment qui, jadis, dans un temps imm\u00e9morial, formait avec elle (et avec d\u2019autres) la totalit\u00e9 du soi. Thomas \u2012 fragment, d\u00e9chet, d\u00e9bris \u2012 est le reflet lointain de ce corps achev\u00e9 qui, avant sa mort et son d\u00e9membrement, esquissait les contours d\u2019une subjectivit\u00e9 unifi\u00e9e. L\u2019impossibilit\u00e9 de la \u00ab\u00a0suture\u00a0\u00bb entre Thomas et Anne innerve le mouvement narratif de la d\u00e9personnalisation. Ces deux facettes d\u2019un m\u00eame sujet sont les personnages d\u2019un m\u00eame drame, d\u2019un m\u00eame <em>ag\u00f4n<\/em>\u00a0: ils sont les figurations d\u2019un conflit interne \u00e0 la subjectivit\u00e9 obsessionnelle du r\u00e9cit qui oppose l\u2019impossible r\u00e9conciliation du soi et le d\u00e9sir violent de s\u2019en arracher.<\/p>\n<h2>Maurice Blanchot et la d\u00e9personnalisation de l\u2019\u00e9crire<\/h2>\n<p>Les diff\u00e9rents aspects de l\u2019<em>ag\u00f4n<\/em> obsessionnel, pavant le parcours de la d\u00e9personnalisation dans <em>Thomas l\u2019obscur<\/em>, se pr\u00e9sentent comme les sympt\u00f4mes visibles d\u2019une subjectivit\u00e9 qui multiplie les foyers provisoires de son \u00e9nonciation. Les effets de la fictionnalisation, cr\u00e9ant \u00e0 la fois personnages (Thomas et Anne), lieux ( la mer, la grotte) et p\u00e9rip\u00e9ties (noyade, lutte avec la \u00ab\u00a0nuit\u00a0\u00bb) propres \u00e0 la sc\u00e9nographie romanesque, ne sont que les diff\u00e9rents n\u0153uds d\u2019une m\u00eame unit\u00e9, celle qui se d\u00e9voile dans le cheminement tortueux du sujet parlant\u00a0: \u00ab\u00a0[le dispositif d\u2019\u00e9nonciation du r\u00e9cit] nous laisse entrevoir les m\u00e9canismes de fictionnalisation inh\u00e9rents \u00e0 l\u2019activit\u00e9 langagi\u00e8re\u00a0: \u00e9changes incessants de r\u00f4les, de fragments et dialogues, com\u00e9dies o\u00f9 nous prenons des voix diverses et jouons de multiples personnages\u00a0\u00bb (Rabat\u00e9, 1991, 38). Divis\u00e9e entre le \u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb impersonnel, le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb de Thomas et le point de vue d\u2019Anne, la subjectivit\u00e9 narrative du r\u00e9cit apparait comme infiniment fragment\u00e9e, mais aussi unifi\u00e9e dans le flux langagier de son devenir obsessionnel.<\/p>\n<p>Dans l\u2019ensemble de ses manifestations, dans le foisonnement de ces lieux de parole, l\u2019\u00e9nonciation devient le \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb du r\u00e9cit, l\u2019\u00e9paisseur verbale de son existence en tant que multiplicit\u00e9 excessive et discordante; ce maelstr\u00f6m des voix int\u00e9rieures qui fa\u00e7onne la po\u00e9tique obsessionnelle de l\u2019\u00e9criture blanchotienne. Or, cette po\u00e9tique obsessionnelle, que l\u2019on retrouve dans\u00a0<em>Thomas l\u2019obscur<\/em>, se d\u00e9ploie aussi dans d\u2019autres fictions de Blanchot. Des textes tels que\u00a0<em>L\u2019arr\u00eat de mort<\/em>\u00a0ou encore\u00a0<em>Le dernier homme<\/em>\u00a0sont, au m\u00eame titre que\u00a0<em>Thomas l\u2019Obscur<\/em>, des fictions de l\u2019obsession, des \u00e9critures figurant une subjectivit\u00e9 et un corps emp\u00eatr\u00e9s dans les d\u00e9chirements de l\u2019<em>\u00e2gon<\/em>\u00a0obsessionnel. Blanchot, au tournant de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, est devenu, sans aucun doute, l\u2019un des successeurs les plus influents des \u00e9critures obsessionnelles de la modernit\u00e9.<\/p>\n<p>Pourtant, il n\u2019y a pas que ses fictions qui poss\u00e8dent les stigmates de la pens\u00e9e obsessionnelle. Sa conception de l\u2019\u00e9criture litt\u00e9raire, qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e tout au long du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, est hant\u00e9e par les n\u00e9cessit\u00e9s de l\u2019effacement, de l\u2019anonymat et de l\u2019oubli, des formes sublim\u00e9es et d\u00e9figur\u00e9es de la d\u00e9personnalisation. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 travers un travail de <em>d\u00e9-subjectivation<\/em> et de <em>d\u00e9-corporation<\/em> \u2012 menant \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience radicale du \u00ab\u00a0mourir\u00a0\u00bb \u2012 que l\u2019\u00e9crivain fait advenir, dans son inach\u00e8vement constitutif, l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire. \u00c0 travers sa pratique et sa repr\u00e9sentation de la litt\u00e9rature, Blanchot aura tent\u00e9 de s\u2019affranchir de la tyrannie du \u00ab\u00a0soi\u00a0\u00bb \u2012 de l\u2019image d\u2019un sujet unifi\u00e9 dans un corps unifi\u00e9 \u2012 afin de montrer les possibilit\u00e9s d\u2019une \u00ab\u00a0existence-autre\u00a0\u00bb \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p>Penser la logique obsessionnelle \u00e0 partir de son \u0153uvre critique et fictionnelle permet de d\u00e9couvrir un autre Blanchot\u00a0: non pas le Blanchot spectral et purement d\u00e9sincarn\u00e9 qu\u2019en ont fait ses contemporains mais, d\u2019une mani\u00e8re plus complexe, le Blanchot obsessionnel dont le corps effac\u00e9 est devenu l\u2019\u00e9criture d\u2019un effacement; l\u2019\u00e9criture de l\u2019absence mat\u00e9rialis\u00e9e, de la \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb et de la disparition incarn\u00e9e, que nous retrouvons, infiniment, comme l\u2019origine de notre propre corps et de notre propre subjectivit\u00e9.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BLANCHOT, Maurice. 1992 [1950]. <em>Thomas l\u2019obscur<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0L\u2019Imaginaire\u00a0\u00bb, 137 p.<\/p>\n<p>CASTEL, Pierre-Henri. 2012. <em>La fin des coupables, <\/em>suivi de<em> Le cas paramord, volume II. Obsessions et contrainte int\u00e9rieure de la psychanalyse aux neurosciences<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Ithaque, 560 p.<\/p>\n<p>FOUCAULT, Michel. 1986 [1966]. <em>La pens\u00e9e du dehors<\/em>. Montpellier\u00a0: \u00c9ditions Fata Morgana, 72 p.<\/p>\n<p>GRANGER, Bernard. 2013. \u00ab\u00a0Des \u00ab\u00a0\u00e2mes scrupuleuses\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0la fin des coupables\u00a0\u00bb\u00a0: obsessions et compulsions dans l&rsquo;histoire\u00a0\u00bb. PSN, vol. 11, no. 1, p. 25-38.<\/p>\n<p>LACAN, Jacques. 1994. <em>Le S\u00e9minaire, Livre IV. La relation d\u2019objet<\/em>, texte \u00e9tabli par J.-A Miller. Paris\u00a0: Seuil, coll. \u00ab\u00a0Champ freudien\u00a0\u00bb, 512 p.<\/p>\n<p>________. 1998. <em>Le S\u00e9minaire, Livre V. Les formations de l\u2019inconscient<\/em>, texte \u00e9tabli par J.-A Miller. Paris\u00a0: Seuil, coll. \u00ab\u00a0Champ freudien\u00a0\u00bb, 517 p.<\/p>\n<p>LACOUE-LABARTHE, Philippe. 2011. <em>Agonie termin\u00e9e, agonie interminable<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Galil\u00e9e, 176 p.<\/p>\n<p>RABAT\u00c9, Dominique. 1991. <em>Vers une litt\u00e9rature de l\u2019\u00e9puisement<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Jos\u00e9 Corti, 216 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Azoulay, David. 2017. \u00abLa subjectivit\u00e9 obsessionnelle chez Maurice\u00a0Blanchot : \u00e9nonciation et narrativit\u00e9 de la d\u00e9personnalisation dans\u00a0Thomas l\u2019obscur\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5620 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/azoulay_26_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 azoulay_26_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-e97aeb9b-00c1-4fae-a98b-e708aec0bf2c\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/azoulay_26_0.pdf\">azoulay_26_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/azoulay_26_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-e97aeb9b-00c1-4fae-a98b-e708aec0bf2c\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-1\"><span>1<\/span><div>Cet imaginaire de l\u2019\u0153uvre purement abstraite, d\u00e9gag\u00e9 des al\u00e9as du monde r\u00e9el, a \u00e9t\u00e9 partiellement construit par Blanchot lui-m\u00eame, mais aussi par l\u2019ensemble de ses lecteurs qui ont voulu voir en lui l\u2019une des derni\u00e8res figures de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9crivain pur\u00a0\u00bb, celle d\u2019un \u00eatre compl\u00e8tement effac\u00e9 de l\u2019espace social, consacr\u00e9 exclusivement \u00e0 celui de la litt\u00e9rature.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-2\"><span>2<\/span><div>Le roman <em>Thomas l\u2019obscur<\/em> est peut-\u00eatre, d\u2019une certaine mani\u00e8re, la porte d\u2019entr\u00e9e la plus ad\u00e9quate pour probl\u00e9matiser la question de la d\u00e9personnalisation obsessionnelle au sein de l\u2019\u00e9criture blanchotienne. Lacan, dans son s\u00e9minaire de 1962 (<em>IX, L\u2019identification<\/em>), s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la sc\u00e8ne du \u00ab\u00a0rat\u00a0\u00bb que l\u2019on retrouve dans les premi\u00e8res pages du roman. Il lit cette sc\u00e8ne \u00e0 la lumi\u00e8re du cas freudien de l\u2019homme aux rats.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-3\"><span>3<\/span><div>Bien qu\u2019il soit absent du vocabulaire de Lacan, le soi, chez lui, peut d\u00e9signer le fantasme d\u2019une subjectivit\u00e9 unifi\u00e9 qui aurait pu se reconstituer \u00e0 partir de sa fragmentation initiale. \u00c9videmment, l\u2019image du soi reconstruit est un simulacre; elle est incapable de redonner au sujet sa v\u00e9ritable pl\u00e9nitude ni sa v\u00e9ritable pr\u00e9sence. Elle indique plut\u00f4t l\u2019\u00e9quilibre fragile entre le \u00ab\u00a0vide\u00a0\u00bb de la conscience et la multitude des repr\u00e9sentations identitaires qui l\u2019habitent.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-4\"><span>4<\/span><div>Le sujet obsessionnel est toujours d\u2019embl\u00e9e dans l\u2019obsession\u00a0; pourtant, il ne stagne pas en elle. Le devenir obsessionnel peut se d\u00e9finir comme le mouvement incessant qui projette le sujet dans un ensemble de m\u00e9tamorphoses qui probl\u00e9matisent son rapport au soi. L\u2019obsessionnel n\u2019est jamais un\u00a0: il ne peut apparaitre qu\u2019\u00e0 travers le flux et le reflux d\u2019un \u00eatre toujours en devenir.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-5\"><span>5<\/span><div>On peut facilement penser ici \u00e0 certaines formes extr\u00eames de discours religieux qui voient dans les ph\u00e9nom\u00e8nes du doute et de l\u2019angoisse les faiblesses d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb qui ne s\u2019est pas suffisamment mortifi\u00e9e dans la discipline des rituels sacr\u00e9s.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-6\"><span>6<\/span><div>L\u2019individualit\u00e9 psychique fait r\u00e9f\u00e9rence, ici, au principe d\u2019identification qui permet au sujet de se d\u00e9finir comme soi. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ce principe qu\u2019un individu peut s\u2019attribuer des torts ou des compliments, se comprendre comme le sujet de ses actions et se donner une valeur en tant qu\u2019\u00eatre social. Si ce principe existait dans la pr\u00e9-modernit\u00e9, c\u2019est avec l\u2019invention du cogito cat\u00e9sien que celui-ci est devenu omnipr\u00e9sent dans la vie int\u00e9rieure de l\u2019individu occidental.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-7\"><span>7<\/span><div>Castel, dans son ouvrage <em>La fin des coupables<\/em>, met en lumi\u00e8re les diff\u00e9rentes manifestations de la topique obsessionnelle dans les \u0153uvres de ces \u00e9crivains du d\u00e9but du si\u00e8cle.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-7\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 7 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-8\"><span>8<\/span><div>Blanchot se placerait dans la filiation litt\u00e9raire issue du modernisme, \u00e0 la suite des \u00e9crivains obsessionnels que Castel a d\u00e9finis\u00a0: Pessoa, Kafka, Svevo et Canneti.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-8\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 8 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-9\"><span>9<\/span><div>Le chapitre V du r\u00e9cit se termine par une sc\u00e8ne surr\u00e9elle dans laquelle Thomas creuse sa tombe pour y retrouver son cadavre. Suffoqu\u00e9 par une telle proximit\u00e9 avec sa propre disparition, il finira par ressortir de la fosse \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un \u00ab\u00a0Lazare v\u00e9ritable dont la mort m\u00eame \u00e9tait ressuscit\u00e9e\u00a0\u00bb (Blanchot, 1950, 42). La subjectivit\u00e9, autour de sa premi\u00e8re \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb, construit un imaginaire de la r\u00e9surrection pour parer \u00e0 la violence de \u00ab\u00a0l\u2019autre mort\u00a0\u00bb, celle qui se cache dans l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 radicale de la \u00ab\u00a0nuit\u00a0\u00bb.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-9\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 9 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5620-10\"><span>10<\/span><div>Dans son ouvrage\u00a0<em>La Pens\u00e9e du Dehors<\/em>, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Blanchot, Michel Foucault met en relief les caract\u00e9ristiques d\u2019une \u00e9criture qui se tend vers le dehors de la pens\u00e9e. Il d\u00e9signe par-l\u00e0 cette exp\u00e9rience de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9crire\u00a0\u00bb qui s\u2019oriente vers l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 radicale du langage, vers son inconnu.\u00a0Il la d\u00e9signe, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, sous le terme de \u00ab\u00a0litt\u00e9rature\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Cette pens\u00e9e qui se tient hors de toute subjectivit\u00e9 pour en faire surgir comme de l\u2019ext\u00e9rieur les limites, en \u00e9noncer la fin, en faire scintiller la dispersion et n\u2019en recueillir que l\u2019invincible absence, et qui en m\u00eame temps se tient au seuil de toute positivit\u00e9, non pas tant pour en saisir le fondement ou la justification, mais pour retrouver l\u2019espace o\u00f9 elle se d\u00e9ploie, le vide qui lui sert de lieu, la distance dans laquelle elle se constitue et o\u00f9 s\u2019esquivent d\u00e8s qu\u2019on y porte le regard ses certitudes imm\u00e9diates, cette pens\u00e9e, par rapport \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de notre r\u00e9flexion philosophique et par rapport \u00e0 la positivit\u00e9 de notre savoir, constitue ce qu\u2019on pourrait appeler d\u2019un mot \u00ab\u00a0la pens\u00e9e du dehors\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb (Foucault, 1986, 7)\u00a0 <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5620-10\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 10 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab La disparition de soi : corps, individu et soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, n\u00b026 Le 23 f\u00e9vrier 2003, au lendemain de la mort de Maurice Blanchot, Philippe Lacoue-Labarthe souligne, dans une entrevue radiophonique, la teneur de l\u2019h\u00e9ritage symbolique que l\u2019\u00e9crivain a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9\u00a0: Blanchot, malgr\u00e9 lui peut-\u00eatre, sans doute malgr\u00e9 lui, est devenu une [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1276,1277,1134,1275,1274],"tags":[12],"class_list":["post-5620","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-absence-a-soi","category-absence-a-soi-individu-et-societe","category-article","category-individu-et-societe","category-la-disparition-de-soi-corps","tag-azoulay-david"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5620","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5620"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5620\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8808,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5620\/revisions\/8808"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5620"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5620"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5620"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}