{"id":5623,"date":"2024-06-13T19:48:29","date_gmt":"2024-06-13T19:48:29","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lautre-et-le-metis-inscription-de-lalterite-dans-le-corps-et-dans-la-parole-dans-metisse-blanche-de-kim-lefevre\/"},"modified":"2024-09-04T15:45:41","modified_gmt":"2024-09-04T15:45:41","slug":"lautre-et-le-metis-inscription-de-lalterite-dans-le-corps-et-dans-la-parole-dans-metisse-blanche-de-kim-lefevre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5623","title":{"rendered":"L\u2019autre et le m\u00e9tis : inscription de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 dans le corps et dans la parole dans \u00ab M\u00e9tisse blanche \u00bb de Kim Lef\u00e8vre"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6896\">Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025<\/a><\/h5>\n<p>Les th\u00e9ories coloniales se fondent sur un pr\u00e9suppos\u00e9 essentiel de l\u00e9gitimation qui consiste \u00e0 d\u00e9ployer un appareil discursif concernant la sup\u00e9riorit\u00e9 raciale du colonisateur sur le colonis\u00e9, ce qui justifie son intervention par de douteux fondements humanistes et civilisateurs. G\u00e9n\u00e9ralement, \u00ab\u00a0[\u2026] lorsque des hommes oppriment leurs semblables, l\u2019oppresseur trouve toujours, dans le caract\u00e8re de l\u2019opprim\u00e9, la pleine justification de l\u2019oppression qu\u2019il exerce [\u2026]\u00a0\u00bb (Taguieff, 2002, 7) et pr\u00e9f\u00e8re fabriquer, \u00e0 partir du colonis\u00e9, une surface de projection pour brouiller le reflet que lui renverraient les pratiques coloniales.\u00a0La grande machine colonialiste fonctionne donc avant tout sur la base de fondements discursifs, gr\u00e2ce \u00e0 \u00ab\u00a0un mode d\u2019attribution causale, celui qui consiste \u00e0 expliquer les in\u00e9galit\u00e9s sociales par les caract\u00e9ristiques des individus ou des groupes inf\u00e9rioris\u00e9s ou marginalis\u00e9s [\u2026]\u00a0\u00bb (9) qui maintient en place une conception hi\u00e9rarchis\u00e9e des diff\u00e9rents groupes ethniques. Selon cette approche, on comprend que colonisateur et colonis\u00e9 fonctionnent dans une dynamique o\u00f9 le second tenant repr\u00e9sente l\u2019Autre ultime du premier, retranch\u00e9 \u00e0 ce statut par l\u2019exercice d\u2019une logique binaire o\u00f9 tout ce qui sert \u00e0 l\u2019identifier est ce qui se trouve dans la marge diff\u00e9rentielle qui les s\u00e9pare. Dans cette logique, la r\u00e9alit\u00e9 du m\u00e9tis est \u00e9cart\u00e9e. Car si le colonis\u00e9 est repouss\u00e9 dans les confins de sa diff\u00e9rence, le m\u00e9tis se pr\u00e9sente comme vivement probl\u00e9matique en ce qu\u2019il incarne une position extr\u00eamement ambigu\u00eb du point de vue de la question raciale. Puisque le discours colonial habituel vise \u00e0 \u00ab\u00a0d\u00e9couvrir et mettre en \u00e9vidence les diff\u00e9rences entre colonisateur et colonis\u00e9\u00a0\u00bb (Memmi, 1972, 76), le m\u00e9tis inqui\u00e8te un syst\u00e8me d\u2019ordonnancement qui est non seulement incapable de comptabiliser l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 raciale et les rapports de correspondance entre des individus de groupes raciaux distincts, mais qui repose aussi sur le pr\u00e9suppos\u00e9 de leur inexistence. C\u2019est sans doute pour cela qu\u2019on cherche fr\u00e9quemment \u00e0 gommer\u00a0le m\u00e9tis : Autre interm\u00e9diaire, ni tout \u00e0 fait \u00e9tranger ni tout \u00e0 fait soi, son existence elle-m\u00eame est subversive en ce qu\u2019elle remet en question l\u2019appareil discursif du colonisateur. Le m\u00e9tis alarme et \u00e9branle la structure justement parce qu\u2019il \u00e9chappe \u00e0 toute cat\u00e9gorisation dans un syst\u00e8me de classification simple qui rejette la notion de nuance.<\/p>\n<p>Le sujet m\u00e9tis incarne l\u2019objet de m\u00e9pris ultime, rejet\u00e9 par une communaut\u00e9 oppress\u00e9e refusant de le reconna\u00eetre comme sien et qui, par cons\u00e9quent, le retranche dans les rangs de l\u2019oppresseur sans que ce dernier ne l\u2019agr\u00e8ge pour autant. En somme, toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019identification devient impossible pour le m\u00e9tis, qui est condamn\u00e9 \u00e0 la position interm\u00e9diaire, \u00e0 l\u2019inconfort de l\u2019entre-deux identitaire et culturel. Dans cette analyse de <em>M\u00e9tisse blanche<\/em> de Kim Lef\u00e8vre \u2013 le r\u00e9cit autobiographie de son enfance au Vietnam \u2013, l\u2019id\u00e9e du m\u00e9tissage, telle que longuement comment\u00e9e par de nombreux essais, va nous int\u00e9resser surtout dans le rapport qui l\u2019unit intrins\u00e8quement au corps et aux notions de la souillure et de l\u2019abjection, telles que les con\u00e7oit Julia Kristeva, notions qui tendent \u00e0 faire du corps m\u00e9tis un <em>corps-d\u00e9chet<\/em>. Kim Lef\u00e8vre int\u00e8gre cette perception sociale de sa propre corporalit\u00e9 et per\u00e7oit son corps m\u00e9tis comme un objet horrifiant en ce qu\u2019il est la preuve charnelle d\u2019une impuret\u00e9 raciale et le signe d\u2019une corruption du sang. Nous nous int\u00e9resserons par cons\u00e9quent \u00e0 la fonction du corps dans la d\u00e9finition identitaire et dans son rapport \u00e0 la parole qui le marque. Le corps m\u00e9tis \u00e9tant r\u00e9v\u00e9lateur puisqu\u2019il met en \u00e9vidence le r\u00f4le que joue le corps en tant que surface d\u2019inscription discursive, il s\u2019agira de voir en quoi regards et paroles modulent ce corps qui porte le stigmate social. Nous pourrons ensuite relever quelles \u00e9chappatoires se dessine la narratrice de <em>M\u00e9tisse blanche <\/em>pour se d\u00e9rober \u00e0 cette d\u00e9finition de soi impos\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h2>Le m\u00e9tissage comme lieu de l\u2019entre-deux\u00a0: souillure et abjection<\/h2>\n<p>Dans l\u2019autobiographie de Kim Lef\u00e8vre, le lien entre le mythe de la puret\u00e9 et la th\u00e9orie de l\u2019abjection formul\u00e9e par Kristeva permet de faire signifier beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui font retour dans le texte de fa\u00e7on presque incessante. Pierre-Andr\u00e9 Targuieff consacre, dans <em>La couleur et le sang<\/em> et <em>Doctrines de la race et hantise du m\u00e9tissage<\/em>, une grande partie de sa r\u00e9flexion au rapport qui unit le discours colonial \u00e0 l\u2019obsession de cette puret\u00e9 du sang. L\u2019Occident y serait pr\u00e9occup\u00e9 par la crainte permanente de ce m\u00e9lange des sangs en ce qu\u2019il incarnerait une dissolution identitaire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>l\u2019\u00e9radication de l\u2019\u00e9l\u00e9ment ethniquement sup\u00e9rieur s\u2019op\u00e8re par son embourbement dans l\u2019\u00e9l\u00e9ment inf\u00e9rieur\u00a0: immersion dans la tourbe humaine [\u2026].\u00a0 D\u2019o\u00f9 une certaine image de la d\u00e9ch\u00e9ance historiquement produite\u00a0: l\u2019\u00e9l\u00e9ment sup\u00e9rieur se perd en perdant son identit\u00e9 ethnique originelle (Taguieff, 2002, 34).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le m\u00e9tissage se pr\u00e9sente ici comme une contamination de la race sup\u00e9rieure par un agent racial inf\u00e9rieur dans lequel \u00ab\u00a0le m\u00e9tissage, \u00e9tant facteur d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation, [\u2026] favorise, ce faisant, la descente de l\u2019humanit\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9e vers la m\u00e9diocrit\u00e9 et l\u2019\u00e9galit\u00e9 raciale [\u2026]\u00a0\u00bb (Taguieff, 1991, 53). Le m\u00e9tis incarne donc une menace pour l\u2019artillerie id\u00e9ologique du pays colonisateur en ce qu\u2019il tend \u00e0 cr\u00e9er une indiff\u00e9renciation. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side en majeure partie son pouvoir horrifiant\u00a0: son existence m\u00eame est le signe d\u2019une proximit\u00e9 biologique entre les groupes ethniques.<\/p>\n<p>Pour maintenir la structure id\u00e9ologique, le colonisateur s\u2019emploie \u00e0 faire du m\u00e9tis \u00ab\u00a0la nouvelle figure de l\u2019\u00eatre contre nature [\u2026], voire le fruit monstrueux d\u2019une faute inexpiable, d\u2019un<em>\u00a0p\u00e9ch\u00e9 contre le sang<\/em>\u00a0\u00bb (53). L\u2019obsession de la pr\u00e9servation d\u2019un sang pur engendre le rejet fondamental de tout ce qui est impur, donc h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Comme le fait remarquer Targuieff, alors qu\u2019on pourrait s\u2019attendre \u00e0 ce que le m\u00e9tissage, parce qu\u2019il porte en lui une part de la race qui se proclame sup\u00e9rieure, soit consid\u00e9r\u00e9 avec davantage d\u2019\u00e9gards que la race inf\u00e9rieure dont il est aussi partiellement issu, c\u2019est tout l\u2019inverse qui se produit. Le m\u00e9tissage, au contraire, surpasse en monstruosit\u00e9 ce qui le pr\u00e9c\u00e8de et s\u2019amalgame en lui, le m\u00e9tis \u00e9tant \u00ab\u00a0m\u00e9lange du pur et de l\u2019impur, ou m\u00e9lange de types purs incomparables, sans commune nature, dont les produits ne peuvent qu\u2019\u00eatre impurs [\u2026]\u00a0\u00bb (57). Ici, le Vietnamien, quoiqu\u2019inf\u00e9rieur, poss\u00e8derait n\u00e9anmoins le m\u00e9rite de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 raciale : il serait\u00a0<em>purement inf\u00e9rieur<\/em>. Dans le corps du m\u00e9tis en revanche circule un sang blasph\u00e9matoire en ce qu\u2019il autorise la perversion des\u00a0<em>jus sanguinis\u00a0<\/em>les uns avec les autres.<\/p>\n<p>La hantise qu\u2019inspire le m\u00e9tissage n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l\u2019abjection telle que comment\u00e9e par Kristeva, dans laquelle ce qui octroie \u00e0 l\u2019horreur un tel pouvoir est pr\u00e9cis\u00e9ment ce statut ind\u00e9finissable de l\u2019entre-deux\u00a0qui lui est appos\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il y a, dans l\u2019abjection, une de ces violentes et obscures r\u00e9voltes de l\u2019\u00eatre contre ce qui le menace et qui lui para\u00eet venir d\u2019un dehors ou d\u2019un dedans exorbitant, jet\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du possible, du tol\u00e9rable, du pensable. C\u2019est l\u00e0, tout pr\u00e8s mais inassimilable. \u00c7a sollicite, inqui\u00e8te, fascine le d\u00e9sir qui pourtant ne se laisse pas s\u00e9duire. Apeur\u00e9, il se d\u00e9tourne. \u00c9c\u0153ur\u00e9, il rejette. [\u2026] Mais en m\u00eame temps, quand m\u00eame, cet \u00e9lan, ce spasme, ce saut, est attir\u00e9 vers un ailleurs aussi tentant que condamn\u00e9. Inlassablement, comme un boomerang indomptable, un p\u00f4le d\u2019appel et de r\u00e9pulsion met celui qui en est habit\u00e9 litt\u00e9ralement hors de lui (Kristeva, 1908, 9).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il y a donc double ambigu\u00eft\u00e9, celle de la nature de l\u2019objet abject et celle du rapport que le sujet entretient avec celui-ci. Parce que l\u2019identit\u00e9 de l\u2019objet est incernable, parce qu\u2019elle ne peut \u00eatre retranch\u00e9e enti\u00e8rement dans la sph\u00e8re de l\u2019Autre, elle remet aussi en cause l\u2019identit\u00e9 du sujet qui l\u2019aborde. D\u2019autant plus que ce n\u2019est pas \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019absence de propret\u00e9 ou de sant\u00e9 qui rend abject, mais ce qui perturbe une identit\u00e9, un syst\u00e8me, un ordre. Ce qui ne respecte pas les limites, les r\u00e8gles. L\u2019entre-deux, l\u2019ambigu, le mixte\u00a0\u00bb (12). Le m\u00e9tis perturbe non pas parce qu\u2019il est semblable ou parce qu\u2019il est diff\u00e9rent, mais parce qu\u2019il ne respecte pas cette d\u00e9limitation entre Soi et Autre. Son existence, positionn\u00e9e exactement sur la ligne de partage, nie la viabilit\u00e9 d\u2019une telle d\u00e9limitation, constitue une menace \u00e0 ce d\u00e9coupage du sens binaire pr\u00e9\u00e9tabli. Comme le font remarquer Alexis Nouss et Fran\u00e7ois Laplantine, \u00ab\u00a0la pens\u00e9e encore aujourd\u2019hui largement dominante est une pens\u00e9e de la s\u00e9paration qui proc\u00e8de \u00e0 une organisation binaire de notre espace mental ainsi qu\u2019\u00e0 une r\u00e9partition dualiste des gens et des genres [\u2026]\u00a0\u00bb (Laplantine et Nouss, 1997, 72). Le m\u00e9tis est abject parce qu\u2019il n\u2019est ni l\u2019un ni l\u2019autre, ni sans doute l\u2019un et l\u2019autre, mais la preuve concr\u00e8te que ni ce <em>un<\/em> ni cet <em>autre<\/em> n\u2019existent vraiment. L\u2019inqui\u00e9tude que g\u00e9n\u00e8re le m\u00e9tissage vient de ce qu\u2019il est \u00e0 la fois trop pr\u00e8s pour \u00eatre abhorr\u00e9 et trop loin pour \u00eatre absorb\u00e9, d\u2019autant plus qu\u2019il rel\u00e8ve de l\u2019abject parce qu\u2019il subvertit l\u2019opposition entre dedans et dehors que sous-tend la phobie qu\u2019incarne le clivage du moi (Kristeva, 1980, 15). Si le colonis\u00e9 ou le colonisateur est le miroir invers\u00e9 dans lequel <em>je<\/em> se regarde et dans lequel <em>je<\/em> se reconnait par opposition, le m\u00e9tis est l\u2019image parasitaire qui brouille ce rapport sym\u00e9trique en raison de sa nature composite.<\/p>\n<p>C\u2019est donc au d\u00e9go\u00fbt et \u00e0 la fascination de ceux qui l\u2019entourent que sera confront\u00e9e la narratrice de <em>M\u00e9tisse blanche<\/em>. Le corps m\u00e9tis, en tant qu\u2019abjection, est per\u00e7u comme un <em>corps-d\u00e9chet<\/em>, impropre \u00e0 la reproduction. Or c\u2019est justement \u00e0 ce n\u0153ud de la condition f\u00e9minine que va se rattacher la jeune femme\u00a0: \u00e9tant d\u00e9clar\u00e9e impure en raison du m\u00e9lange racial dont elle est le produit, elle adoptera un comportement compensatoire cons\u00e9quent avec la soci\u00e9t\u00e9 alors extr\u00eamement corset\u00e9e du Vietnam. Pour Lef\u00e8vre, la virginit\u00e9 va devenir une v\u00e9ritable obsession, une mani\u00e8re de rachat et une autre modalit\u00e9 de la puret\u00e9 du sang. C\u2019est pourquoi, entre autres, les menstruations prendront une importance aussi capitale dans le r\u00e9cit\u00a0: elles deviennent le signe patent d\u2019un corps rest\u00e9 st\u00e9rile, une preuve charnelle de l\u2019innocence, et sont donc l\u2019incarnation d\u2019un sang qui, \u00e0 sa mani\u00e8re, est un gage de puret\u00e9, fonction que le sang de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 ne peut remplir.\u00a0<\/p>\n<h2>Obsession du sang : virginit\u00e9 et menstruations<\/h2>\n<p>L\u2019apparition des r\u00e8gles chez la jeune Kim se d\u00e9roule sous le signe de l\u2019angoisse et r\u00e9v\u00e8le une \u00e9tranget\u00e9 du corps, une perte de maitrise dans un univers o\u00f9 le contr\u00f4le de soi est primordial\u00a0: \u00ab\u00a0En h\u00e2te je me d\u00e9shabillai, constatant avec horreur mon entrecuisse ensanglant\u00e9. \u201cC\u2019est probablement une blessure interne\u201d, pensai-je. Avais-je par inadvertance aval\u00e9 un morceau de verre qui m\u2019aurait d\u00e9chir\u00e9 les entrailles?\u00a0\u00bb (Lef\u00e8vre, 2003, 123) La comparaison qui fait des menstruations le signe visible d\u2019une blessure, d\u2019une d\u00e9chirure interne, n\u2019est pas anodine\u00a0: \u00e9tant alors un signe d\u2019\u00e9tranget\u00e9 (Kim Lef\u00e8vre \u00e9volue dans un monde o\u00f9 l\u2019on garde le silence sur les processus biologiques et o\u00f9 le corps de la femme est marqu\u00e9 par le tabou), les r\u00e8gles sont per\u00e7ues comme une perte d\u2019int\u00e9grit\u00e9 du corps, comme une absence de contr\u00f4le sur le transit entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur de soi. De plus, comme la blessure, la f\u00e9minit\u00e9 et ses signes sont une marque, une meurtrissure qui module l\u2019individu et la fa\u00e7on dont il est per\u00e7u\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>D\u00e9sormais je devais modifier mon comportement\u00a0: parler d\u2019une voix douce, avoir des gestes plus lents, baisser les yeux avec modestie, surtout devant les hommes, en un mot, construire ma f\u00e9minit\u00e9 [\u2026].\u00a0Je ne comprenais pas pourquoi ce sang pouvait \u00e0 ce point bouleverser ma vie\u00a0(124).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les r\u00e8gles sont le signe patent d\u2019un devenir femme et incarnent plus qu\u2019une fatalit\u00e9 biologique puisqu\u2019elles font transiter le sujet d\u2019un statut social \u00e0 l\u2019autre. Il s\u2019agit donc de l\u2019origine d\u2019un sentiment d\u2019abjection provoqu\u00e9 par la porosit\u00e9 du moi, mais aussi du statut social ambigu\u00a0: ni d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9e ni encore enfant, Kim Lef\u00e8vre occupe une position sociale transitoire. Le sang menstruel devient objet central de la constitution de l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine et n\u2019est pas sans entrer en tension avec la question de l\u2019origine \u2013 \u00e9tant entendu que le sang menstruel est \u00e0 la fois le signe de la possibilit\u00e9 de procr\u00e9ation et en m\u00eame temps la preuve que cette procr\u00e9ation n\u2019a pas eu lieu. Il y a alors un renversement\u00a0: alors que c\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement le sang menstuel qui est pr\u00e9sent\u00e9 comme une abjection, une souillure, il est ici signe de puret\u00e9, symbole de rachat de la souillure originelle du sang, dont les r\u00e8gles sont une fa\u00e7on de se d\u00e9barrasser et de garantir le statut du corps f\u00e9minin non f\u00e9cond\u00e9. Un parall\u00e8le se cr\u00e9e alors entre le sang des origines, souill\u00e9, abject, et celui des menstruations, qui sert en quelque sorte \u00e0 filtrer l\u2019impuret\u00e9 du premier en faisant montre chaque fois d\u2019une appartenance typologique \u00e0 la race vietnamienne et \u00e0 ses codes. La preuve de l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 un social qui serait purement vietnamien vient, par l\u2019adoption d\u2019une attitude exemplaire, agir comme une compensation de l\u2019origine m\u00e9tiss\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il n\u2019y avait pour cela qu\u2019une chose \u00e0 faire\u00a0: se comporter comme une forteresse imprenable. Aucune faiblesse de la chair ou du c\u0153ur. La vie d\u2019une jeune fille \u00e9tait un sentier \u00e9troit qui devait la conduire de la virginit\u00e9 au mariage. Toujours dire \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 le c\u0153ur ne demande qu\u2019\u00e0 s\u2019\u00e9pancher, o\u00f9 la bouche appelle le baiser, exige une sorte d\u2019h\u00e9ro\u00efsme. Je v\u00e9cus ce refus jusqu\u2019\u00e0 la douleur, puisant ma force dans la d\u00e9termination de prouver que, sur ce point, je valais bien une Vietnamienne de pure race (363).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La lutte pour la pr\u00e9servation de la virginit\u00e9 est certes une violence faite \u00e0 soi-m\u00eame, mais cette contrainte est le prix \u00e0 payer pour faire d\u00e9monstration de sa valeur sociale. La virginit\u00e9 place donc la narratrice sur un plan d\u2019\u00e9galit\u00e9 avec les autres jeunes filles vietnamiennes. Cette derni\u00e8re l\u2019affirme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nous n\u2019\u00e9tions pas seules dans cette lutte contre le mal. La morale, la religion, une surveillance sociale sans faille nous soutenaient. Les r\u00e9ussites \u00e9taient lou\u00e9es et les \u00e9checs s\u00e9v\u00e8rement bl\u00e2m\u00e9s. La r\u00e9compense supr\u00eame consistait \u00e0 acqu\u00e9rir la renomm\u00e9e d\u2019une jeune fille \u00ab\u00a0difficile\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0inaccessible\u00a0\u00bb. Ces qualificatifs \u2013 comme autant de joyaux \u2013 rehaussaient notre \u00e9clat et augmentaient pour ainsi dire notre valeur marchande. Dans cette comp\u00e9tition, j\u2019avais un handicap\u00a0: mon m\u00e9tissage, porteur d\u2019immoralit\u00e9, atavisme auquel je croyais moi-m\u00eame (381).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En pr\u00e9servant \u00e0 tout prix sa virginit\u00e9, Kim Lef\u00e8vre est en accord avec les codes qui r\u00e9gissent son environnement social, en ad\u00e9quation avec ce que ce dernier prescrit. Sa lutte contre elle-m\u00eame, qui est certes \u00e9prouvante dans le cadre d\u2019un processus de constitution identitaire, lui permet de se rattacher d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre au social qui la rejette. L\u2019ad\u00e9quation est compl\u00e8te alors que le d\u00e9gout de son propre corps est int\u00e9gr\u00e9 par la narratrice qui, fuyant constamment son image, paie le prix de l\u2019adh\u00e9sion sociale\u00a0: faire de son corps un objet de d\u00e9gout qui correspond \u00e0 la perception qu\u2019en renvoie l\u2019environnement social. Si le sang qui coule dans ses veines est celui du tra\u00eetre, il faut donc doublement certifier la valeur de celui que l\u2019on perd chaque mois. La virginit\u00e9 permet au personnage de s\u2019int\u00e9grer \u00e0 son milieu en ce qu\u2019elle parvient, sur ce plan, \u00e0 \u00eatre en parfaite ad\u00e9quation avec les jeunes filles de son \u00e2ge. Voil\u00e0 entre autres pourquoi la perte de la virginit\u00e9 repr\u00e9sente une hantise sans nom, puisqu\u2019avec elle viendrait la perte de toute appartenance \u00e0 la communaut\u00e9 vietnamienne, la rupture du seul fil qui puisse la relier \u00e0 ce mod\u00e8le f\u00e9minin auquel elle veut \u00e0 tout prix correspondre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La peur de perdre ma virginit\u00e9 me rendait malade. Je faisais des cauchemars o\u00f9 un homme grand et \u00e2g\u00e9, muni d\u2019un sabre, me chassait \u00e0 coups de pied [\u2026]. La foule mass\u00e9e autour de moi me couvrait de crachats. J\u2019essayais de me d\u00e9fendre, mais aucun son ne sortait de ma bouche (125).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La pr\u00e9servation maladive de la virginit\u00e9 rel\u00e8ve moins d\u2019une peur de cet homme muni d\u2019un sabre, c\u2019est-\u00e0-dire de la relation sexuelle, que de la r\u00e9probation de la foule et de la n\u00e9gation de sa condition de v\u00e9ritable Vietnamienne.<\/p>\n<p>Dans le cas qui nous occupe, les qualificatifs accord\u00e9s aux jeunes filles vierges (que Kim Lef\u00e8vre compare \u00e0 des joyaux) et la valeur qui leur est accord\u00e9e sont cruciaux. Le mot choisi pour d\u00e9terminer le corps et son appr\u00e9ciation est ce qui en fixe litt\u00e9ralement le prix. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 dire \u00e0 quel point la parole et le regard de l\u2019autre marquent le corps. Dans un milieu social o\u00f9 la virginit\u00e9 est d\u2019une importance aussi cruciale dans la d\u00e9termination de la valeur d\u2019un individu, on parle tr\u00e8s peu, paradoxalement, de la r\u00e9alit\u00e9 du corps f\u00e9minin. De l\u00e0, un d\u00e9calage important s\u2019op\u00e8re entre l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9elle du corps sexu\u00e9 et le discours corset\u00e9 tenu \u00e0 propos de ce dernier. La jeune Kim raconte\u00a0: \u00ab\u00a0un jour que son regard s\u2019\u00e9tait plong\u00e9 dans le mien avec plus d\u2019insistance que de coutume, je m\u2019enfuis, effray\u00e9e. Je me dis\u00a0: \u201c\u00c7a y est, j\u2019ai perdu ma virginit\u00e9!\u201d\u00a0\u00bb (186). En plus de mettre l\u2019accent sur l\u2019\u00e9cart qui existe entre la connaissance de son propre corps et la marque discursive que le social y appose, une telle citation met au jour la toute-puissance du regard de l\u2019autre sur le statut du sujet et la perception qu\u2019il a de lui-m\u00eame. Dans le cas du corps m\u00e9tis, cela apparait d\u2019autant plus frappant que la marque de la diff\u00e9rence est <em>visible <\/em>(traits et pigment) et <em>audible <\/em>(accent et bilinguisme) \u00e0 la fois, ce qui revient \u00e0 dire que le m\u00e9tis habite un espace culturel m\u00e9dian qui est <em>apparent <\/em>; sa condition est donc fortement modul\u00e9e par des questions de regard et de langage.<\/p>\n<h2>Le corps comme surface d\u2019inscription\u00a0: regard et langage<\/h2>\n<p>\u00c9voluant dans un social qui fait d\u2019elle tant\u00f4t un objet de m\u00e9pris, tant\u00f4t un objet de fascination, mais en tout cas toujours un <em>objet<\/em>, la constitution de sa propre identit\u00e9 devient pour Kim Lef\u00e8vre un probl\u00e8me \u00e9pineux\u00a0: en effet, elle ne peut avoir lieu que dans un milieu qui r\u00e9pudie les individus de sa condition, ce qui engendre un rapport probl\u00e9matique \u00e0 sa propre identit\u00e9. Elle raconte par exemple qu\u2019\u00ab en ville, on ne se lassait pas de m\u00e9dire [d\u2019elle]. [Elle] devenai[t] une sorte de curiosit\u00e9\u00a0: m\u00e9tisse, immorale, folle, tels \u00e9taient les qualificatifs qu\u2019on [lui] attribuait. [Elle] \u00e9coutai[t], surprise, [s]on histoire qu[\u2018elle] ne reconnaissai[t] pas\u00a0\u00bb (264). Il y a donc prise en charge discursive du m\u00e9tis et de son existence par le social dont, paradoxalement, il fait partie, sans toutefois y \u00eatre v\u00e9ritablement inclus. Le m\u00e9tis est celui qui est parl\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019il ne parle et n\u2019est donc pas autoris\u00e9 <em>de facto<\/em> \u00e0 l\u2019appropriation de sa voix singuli\u00e8re. Il est fortement s\u00e9mantis\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur et, \u00e9tant donn\u00e9 que le corps qu\u2019il poss\u00e8de est pr\u00e9cis\u00e9ment le signe de sa diff\u00e9rence, c\u2019est ce corps avant tout qui est la cible de cette inscription. Aussi, dans un r\u00e9cit comme celui de Kim Lef\u00e8vre, le r\u00f4le du regard et de la parole devient primordial. C\u2019est ce que d\u00e9montre un \u00e9pisode comme celui du ch\u00e2timent impos\u00e9 \u00e0 la jeune fille au moment o\u00f9 sa liaison avec un professeur est d\u00e9couverte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Mon beau-p\u00e8re] \u00e9cumait de rage, brandissant un martinet qui s\u2019abattit aussit\u00f4t sur mon dos. J\u2019avalai mes cris. Ma m\u00e8re l\u2019encourageait, ponctuant les coups d\u2019insultes dont le caract\u00e8re ordurier me stup\u00e9fiait et me blessait plus s\u00fbrement que les z\u00e9brures ensanglant\u00e9es de ma peau\u00a0(256).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une relation hi\u00e9rarchique s\u2019instaure entre la blessure qu\u2019ouvre le fouet et celle inflig\u00e9e par les paroles de reniement de la m\u00e8re. Ce sont les insultes qui marquent plus s\u00fbrement le corps de la jeune fille coupable en ce qu\u2019elles nomment la chair qui est battue, accolant \u00e0 ce corps, signifiant charnel, un signifi\u00e9 impos\u00e9 du dehors.<\/p>\n<p>Si l\u2019insulte marque la chair autant que le martinet, elle poss\u00e8de \u00e0 tout le moins un avantage, celui de reconnaitre l\u2019existence de celle que l\u2019on calomnie en lui donnant une place dans le discours, qu\u2019elle soit enviable ou non. Car pour la jeune narratrice, l\u2019attitude habituelle du beau-p\u00e8re est bien pire encore\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il ne pronon\u00e7ait jamais mon pr\u00e9nom, ne m\u2019adressait pas la parole, ne posait pas les yeux sur moi. Quand il m\u2019arrivait de me trouver en face de lui, son regard me traversait comme si je n\u2019\u00e9tais qu\u2019un \u00e9cran de fum\u00e9e [\u2026]. Je faisais des cauchemars o\u00f9 mon corps se dissolvait dans l\u2019air [\u2026]. Son indiff\u00e9rence me liqu\u00e9fiait int\u00e9rieurement [\u2026] (121).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La v\u00e9ritable hantise trouve moins sa source dans la stigmatisation du corps par la parole que dans la totale n\u00e9gation de celui-ci par le regard. Car les th\u00e9ories concernant le stade du miroir nous l\u2019apprennent (Lacan, 1949, 449-455), l\u2019un des facteurs fondamentaux de la construction de soi est la reconnaissance de sa propre image par l\u2019individu lui-m\u00eame et la validation de cette image par l\u2019Autre. Le choix de d\u00e9finir l\u2019indiff\u00e9rence comme <em>liqu\u00e9fiante<\/em> n\u2019est pas anodin puisqu\u2019effectivement, le fait de n\u2019\u00eatre pas regard\u00e9e et d\u2019\u00eatre par cons\u00e9quent ni\u00e9e enclenche une d\u00e9sarticulation du moi. C\u2019est pourquoi la photographie et le miroir sont aussi capitaux pour la jeune Kim Lef\u00e8vre\u00a0: ils sont tous deux des outils de d\u00e9finition de soi puisqu\u2019ils fournissent un regard, permettent une auto-auscultation qui compense l\u2019absence de consid\u00e9ration. Ils permettent ce que le milieu social interdit au m\u00e9tis : la construction d\u2019une image de soi par soi. Lef\u00e8vre raconte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La vision de la photographie me bouleversa au point que ma m\u00e8re, inqui\u00e8te, courut chercher la glace de son mari, qu\u2019elle me tendit. Je regardai dans le miroir\u00a0: ma surprise fut profonde. Je n\u2019\u00e9tais pas du tout comme je m\u2019\u00e9tais imagin\u00e9e. Je dus reconnaitre que j\u2019\u00e9tais plus proche de la photo que de l\u2019id\u00e9e que j\u2019avais de moi-m\u00eame. Ce visage \u00e9tranger, ce regard interrogatif de quelqu\u2019un qui ne savait pas tr\u00e8s bien o\u00f9 il se trouvait, c\u2019\u00e9tait donc moi. Je pris douloureusement conscience de mon alt\u00e9rit\u00e9. Mais, si brutale qu\u2019elle f\u00fbt, cette d\u00e9couverte eut au moins le m\u00e9rite de me gu\u00e9rir de ma c\u00e9cit\u00e9 int\u00e9rieure. Je savais d\u00e9sormais que je n\u2019\u00e9tais pas pareille aux autres (Lef\u00e8vre, 2003, 155).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La scrutation de son propre visage va permettre \u00e0 Kim Lef\u00e8vre d\u2019apprivoiser une diff\u00e9rence dont elle ignorait m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 l\u2019existence (subissant un traitement diff\u00e9rent de la part des autres, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019elle ne sait pas sur quelle base est effectu\u00e9e cette discrimination). L\u2019image sp\u00e9culaire permet non seulement de se constituer en tant que sujet, mais aussi d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 une certaine forme d\u2019extran\u00e9it\u00e9, de <em>lire<\/em> son propre visage tel qu\u2019il est per\u00e7u et d\u2019y d\u00e9crypter la diff\u00e9rence, bref, d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une forme de compr\u00e9hension par autor\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je voulais connaitre ce que les gens \u00e9prouvaient en me voyant. J\u2019avais beaucoup de mal car le miroir \u00e9tait tr\u00e8s petit et je n\u2019arrivais jamais \u00e0 saisir la totalit\u00e9 de ma figure. Cela ne m\u2019emp\u00eachait pas d\u2019\u00eatre sans cesse \u00e9tonn\u00e9e par mes propres traits. Je ne parvenais pas \u00e0 superposer l\u2019image du miroir avec la repr\u00e9sentation subjective que j\u2019avais de moi-m\u00eame\u00a0(159)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En ce sens, le miroir et la photographie sont des fa\u00e7ons de se r\u00e9approprier son propre corps, de le prendre en charge par la r\u00e9flexion, et ce dans les deux acceptions du terme. On remarque rapidement que, dans <em>M\u00e9tisse blanche<\/em>, le premier tenant de cette r\u00e9appropriation de soi reste avant tout le langage et l\u2019acculturation qui l\u2019accompagne.<\/p>\n<h2>Res\u00e9mantiser le corps\u00a0: la parole singuli\u00e8re<\/h2>\n<p>Ce premier survol de <em>M\u00e9tisse blanche<\/em> expose la question m\u00e9tisse selon le rapport que la jeune narratrice entretient avec le discours colonial dans lequel elle et son univers social sont baign\u00e9s.\u00a0Le texte aborde en premier lieu le m\u00e9tissage de son auteure comme une tare g\u00e9n\u00e9alogique, une abomination \u2013 en effet, cette derni\u00e8re peut difficilement l\u2019interpr\u00e9ter autrement \u00e9tant donn\u00e9 son d\u00e9sir d\u2019adaptation \u00e0 ce social qui la rejette. La seule solution viable d\u2019adh\u00e9sion semble, de prime abord, l\u2019adoption d\u2019un comportement syst\u00e9matique et mim\u00e9tique de n\u00e9gation de soi. Pourtant, cette m\u00e9thode de d\u00e9solidarisation d\u2019avec soi-m\u00eame, qui vise \u00e0 r\u00e9soudre le conflit identitaire en prenant parti contre sa propre identit\u00e9, va \u00eatre \u00e9vinc\u00e9e par une autre qui, plut\u00f4t que de nier le m\u00e9tissage pour briser le rapport conflictuel entretenu avec lui, va en faire un outil d\u2019insertion. Par le biais du langage, l\u2019entre-deux, plut\u00f4t que de fournir un motif d\u2019exclusion, va devenir un passe-droit vers des r\u00e9alit\u00e9s diff\u00e9rentes dont Kim Lef\u00e8vre saura tirer parti et qu\u2019elle emploiera afin de ma\u00eetriser les codes de plusieurs cultures distinctes.<\/p>\n<p>Ainsi, le m\u00e9tissage permet de se distinguer en tant qu\u2019individu et transforme le personnage en agent interm\u00e9diaire entre les cultures, o\u00f9 ce dernier sait tirer avantage de sa diff\u00e9rence <em>sur le plan linguistique <\/em>avant tout. D\u00e9j\u00e0, lorsqu\u2019elle raconte aux autres enfants du village son passage \u00e0 l\u2019orphelinat, Kim Lef\u00e8vre remarque cet attrait pour la parole exotique et le parti qu\u2019elle peut en tirer :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ils buvaient mes paroles. Je me sentais tr\u00e8s savante. [\u2026]\u00a0Ils trouvaient la langue fran\u00e7aise heurt\u00e9e, chuintante, comme si l\u2019on m\u00e2chait une boulette de riz tout en parlant. Chacun s\u2019essayait \u00e0 prononcer en rougissant un mot, puis \u00e9clatait aussit\u00f4t de rire devant l\u2019impossibilit\u00e9 de prononcer le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb ou le \u00ab\u00a0che\u00a0\u00bb\u00a0(187).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par la suite, entour\u00e9e de Fran\u00e7ais, la narratrice aura recours au m\u00eame processus\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] je leur chantai les chansons de semailles et de r\u00e9coltes de mon village vietnamien. Ils m\u2019\u00e9cout\u00e8rent avec beaucoup de sympathie, sans commentaires malgr\u00e9 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de la langue.\u00a0Je me sentis \u00e9trang\u00e8re et choy\u00e9e \u00bb (88). Le langage, dans <em>M\u00e9tisse blanche<\/em>, poss\u00e8de un statut ambigu puisque son usage est non seulement multiple, mais parfois compl\u00e8tement invers\u00e9. Ici, <em>traduttore, traditore <\/em>devient un adage qui change tout \u00e0 fait de sens\u00a0: ce n\u2019est d\u00e9sormais plus la traduction qui fait du sujet parlant un tra\u00eetre, mais le tra\u00eetre qui est absout par sa traduction. Et pourtant, alors qu\u2019ici le langage (et surtout le bilinguisme) tient lieu de facteur de diff\u00e9renciation valorisant et ostentatoire, il est aussi un m\u00e9canisme de camouflage, comme c\u2019est le cas lorsque Kim fr\u00e9quente les bandes de gar\u00e7ons des rues\u00a0: afin d\u2019\u00eatre accept\u00e9e comme l\u2019une des leurs, la jeune fille adopte le m\u00eame jargon et parvient \u00e0 \u00eatre agr\u00e9g\u00e9e par le clan. Il semble donc que, dans le langage, r\u00e9side une alternative permettant \u00e0 la narratrice de tirer parti de son m\u00e9tissage. Il s\u2019agira pour elle de dire (et donc d\u2019articuler, de mettre en forme) par la bande sa diff\u00e9rence. Si elle l\u2019est de fa\u00e7on d\u00e9tourn\u00e9e, c\u2019est surtout parce que l\u2019\u00e9nonciation en est davantage responsable que l\u2019\u00e9nonc\u00e9 lui-m\u00eame. C\u2019est ce que nous indique la sc\u00e8ne se d\u00e9roulant dans la salle \u00e0 manger du directeur fran\u00e7ais pour lequel travaille la m\u00e8re de Kim\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les Vietnamiennes \u2013 ma m\u00e8re et mes s\u0153urs, \u2013 menues, r\u00e9serv\u00e9es, comme effac\u00e9es contre le mur; de l\u2019autre le directeur, g\u00e9ant flamboyant, le teint laiteux [\u2026], et moi dans l\u2019espace vide entre les deux, petite abeille se posant tant\u00f4t sur un objet, tant\u00f4t sur un autre, psalmodiant ma litanie de substantifs (165).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cet extrait, la parole est vid\u00e9e de son contenu, d\u00e9pourvue d\u2019ordre syntagmatique; elle devient phatique en ce qu\u2019elle ne sert qu\u2019\u00e0 cr\u00e9er un lien communicationnel entre les protagonistes. De plus, le langage y reprend \u00e0 son avantage le stigmate de l\u2019entre-deux pour en renverser le sens. Cet extrait le montre bien puisque ce sont ces substantifs qui permettent \u00e0 Kim ces nombreux allers-retours entre le social que repr\u00e9sente sa famille et celui du colon. La traduction, dont le bilinguisme est le pr\u00e9requis, permet \u00e0 Kim Lef\u00e8vre de se situer dans l\u2019espace interm\u00e9diaire entre les deux s\u00e9misosph\u00e8res (Lotman, 1999) du Vietnam colonial et postcolonial. Kim Lef\u00e8vre est un agent social transfuge, certes, mais aussi un passeur culturel qui, situ\u00e9 \u00e0 la limite de ces deux horizons s\u00e9mantiques, permet leur articulation; d\u2019o\u00f9 un sentiment possible d\u2019ad\u00e9quation au monde, dans lequel une fonction est d\u00e9sormais occup\u00e9e. D\u00e8s lors, le m\u00e9tissage \u00ab\u00a0n\u2019apparait plus comme une donn\u00e9e maudite de l\u2019\u00eatre, mais de plus en plus comme une source possible de richesses et de disponibilit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(Glissant, 1999, 49) : la double appartenance, d\u2019abord signe de tra\u00eetrise, devient symbole de coexistence gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un langage qui s\u2019\u00e9mancipe de la contrainte du choix.<\/p>\n<p>Dans cet ordre d\u2019id\u00e9e, l\u2019instruction joue un r\u00f4le capital dans le devenir de la narratrice et, autant que tout le reste, marque le sujet et sa place dans le social \u00e0 un tel point qu\u2019elle rel\u00e8ve presque elle aussi de la sph\u00e8re charnelle. C\u2019est ce que laisse entendre l\u2019une des sc\u00e8nes de village o\u00f9 les filles \u00e9pient l\u2019apprentissage des gar\u00e7ons, auquel elles n\u2019ont pas acc\u00e8s\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>quelques fois nous nous aventurions jusqu\u2019au lieu interdit, surprenant \u00e0 travers une fente la vie studieuse de nos compagnons de jeu [\u2026]. Ils essayaient de reproduire les calligraphies des grands ma\u00eetres [\u2026]. Pour ceux qui n\u2019\u00e9taient pas enti\u00e8rement attentifs, le ma\u00eetre laissait tomber sur leur dos nu ou leur cr\u00e2ne ras\u00e9 une pluie de coups.\u00a0\u00c0 la sortie, ils nous montraient les z\u00e9brures enfl\u00e9es qu\u2019avait laiss\u00e9es le martinet sur leur peau nue (Lef\u00e8vre, 2003, 99).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, la diff\u00e9rence marque le corps (ou encore, le corps op\u00e8re la diff\u00e9rentiation) de fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, puisque la distinction s\u2019effectue selon la modalit\u00e9 du genre. L\u2019extrait reste cependant travers\u00e9 par l\u2019id\u00e9e que l\u2019accession au savoir marque et module ce corps, le transforme. Les z\u00e9brures sont une punition, mais aussi le gage de l\u2019acquisition de ce savoir \u2013 elles sont l\u2019objet d\u2019une monstration compulsive de la part des gar\u00e7ons aux jeunes filles, qui ne les poss\u00e8dent pas. Par ailleurs, ce qui est \u00e9crit par les \u00e9l\u00e8ves est uniquement <em>recopi\u00e9<\/em>. Il s\u2019agit de la calligraphie des grands maitres, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est avant tout question de mim\u00e9tisme culturel et non pas de production personnelle. La question du savoir (surtout acad\u00e9mique) et de sa mise en forme par le sujet recoupe donc la plupart des dimensions de la diff\u00e9rence m\u00e9tisse que nous avons voulu tisser entre elles pour en arriver \u00e0 ce n\u0153ud fondamental qui traverse toute la d\u00e9marche de l\u2019\u00e9criture de Kim Lef\u00e8vre\u00a0: celui de l\u2019importance des discours identitaires fixes sur l\u2019autoperception et la prise en charge de son propre destin par l\u2019appropriation de son statut d\u2019\u00e9nonciateur. En somme, il importe de rendre \u00e9vidente la fa\u00e7on dont s\u2019op\u00e8re une opposition\/distinction entre le dire d\u2019<em>autrui <\/em>(parole monolithique ext\u00e9rieure du groupe) et le dire <em>autre<\/em> (parole singuli\u00e8re et dissidente du m\u00e9tis). En ce sens, la question de la forme s\u2019av\u00e8re d\u2019une grande pertinence et m\u00e9riterait une attention beaucoup plus soigneuse. En effet, le roman autobiographique se pr\u00e9sente comme une mani\u00e8re de saisir r\u00e9trospectivement, dans la langue, un v\u00e9cu soumis \u00e0 de nouvelles lectures par le fait m\u00eame de sa mise en mot. De par sa nature, le r\u00e9cit autobiographique est une tentative de mainmise sur sa propre histoire identitaire, qui se construit au sein m\u00eame de la narration. Ainsi <em>M\u00e9tisse blanche <\/em>serait, autant que l\u2019histoire qui y est inscrite, une modalit\u00e9 suppl\u00e9mentaire de la prise en charge de son propre <em>je<\/em>, qu\u2019il soit identitaire ou romanesque.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>GLISSANT, \u00c9douard. 1999. \u00ab\u00a0M\u00e9tissages et cr\u00e9olisation\u00a0\u00bb, Discours sur le m\u00e9tissage, identit\u00e9s m\u00e9tisses. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>KRISTEVA, Julia. 1980. <em>Pouvoir de l\u2019horreur\u00a0: essai sur l\u2019abjection<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll. \u00ab\u00a0Tel quel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>LACAN, Jacques. \u00a01949. \u00ab\u00a0<em>Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je\u00a0: telle qu&rsquo;elle nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e dans l&rsquo;exp\u00e9rience psychanalytique<\/em>\u00a0\u00bb, Revue fran\u00e7aise de psychanalyse :\u00a0449-455.<\/p>\n<p>LAPLANTINE, Fran\u00e7ois et Alexis Nouss. 1997. <em>Le m\u00e9tissage.<\/em> Paris\u00a0: Flammarion, coll. \u00ab\u00a0Dominos\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>LEF\u00c8VRE, Kim. 2003. <em>M\u00e9tisse blanche.<\/em> La Tour d\u2019Aigues\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Aube, coll. \u00ab\u00a0L\u2019Aube poche\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>LOTMAN, Youri. 1999. <em>La s\u00e9miosph\u00e8re<\/em>, Limoges\u00a0: Presses Universitaires de Limoges.<\/p>\n<p>MEMMI, Albert. 1972. <em>Portrait du colonis\u00e9<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: L\u2019\u00c9tincelle.<\/p>\n<p>TAGUIEFF, Andr\u00e9. 1991. \u00ab\u00a0Doctrines de la race et hantise du m\u00e9tissage\u00a0\u00bb, M\u00e9tissages, La Pens\u00e9e Sauvage, coll. \u00ab\u00a0Nouvelle revue d&rsquo;ethnopsychiatrie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>TAGUIEFF, Andr\u00e9. 2002. <em>La couleur et le sang\u00a0: doctrines racistes \u00e0 la fran\u00e7aise<\/em>. Paris\u00a0: Mille et Une Nuits, \u00ab\u00a0Essai\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Perron, Laurence. 2017. \u00abL\u2019autre et le m\u00e9tis : inscription de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 dans le corps et dans la parole dans\u00a0M\u00e9tisse blanche\u00a0de Kim Lef\u00e8vre\u00bb, <em>Postures<\/em>, \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5623 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-perron.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 pdf-perron.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-80bc0b3a-ecf6-4a09-8632-40327dc2b9d0\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-perron.pdf\">pdf-perron<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-perron.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-80bc0b3a-ecf6-4a09-8632-40327dc2b9d0\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025 Les th\u00e9ories coloniales se fondent sur un pr\u00e9suppos\u00e9 essentiel de l\u00e9gitimation qui consiste \u00e0 d\u00e9ployer un appareil discursif concernant la sup\u00e9riorit\u00e9 raciale du colonisateur sur le colonis\u00e9, ce qui justifie son intervention par de douteux fondements humanistes et civilisateurs. 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