{"id":5624,"date":"2024-06-13T19:48:29","date_gmt":"2024-06-13T19:48:29","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-voyage-vers-lautre-et-la-renaissance-de-soi-dans-la-goutte-dor-de-michel-tournier\/"},"modified":"2024-09-04T15:39:57","modified_gmt":"2024-09-04T15:39:57","slug":"le-voyage-vers-lautre-et-la-renaissance-de-soi-dans-la-goutte-dor-de-michel-tournier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5624","title":{"rendered":"Le  voyage  vers  l\u2019Autre  et  la  renaissance  de  Soi  dans  \u00ab La  goutte  d\u2019or \u00bb de  Michel Tournier"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6896\">Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025<\/a><\/h5>\n<p>Peut-on chercher l\u2019identit\u00e9 dans l\u2019alt\u00e9rit\u00e9? Autrui est-il un obstacle \u00e0 la r\u00e9alisation de soi ou bien un guide vers la renaissance? Avant d\u2019examiner ces deux questions, il est n\u00e9cessaire tout d\u2019abord de r\u00e9pondre \u00e0 la question : \u00ab\u00a0Qui est l\u2019Autre?\u00a0\u00bb afin de pouvoir d\u00e9terminer clairement le concept d\u2019alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e9riv\u00e9 du latin \u00ab\u00a0alter\u00a0\u00bb, le terme \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb d\u00e9signe cette entit\u00e9 ind\u00e9pendante, mais \u00e0 la fois semblable et diff\u00e9rente du moi\u00a0: semblable parce que l\u2019autre est un autre moi, dans la mesure o\u00f9 il s\u2019agit d\u2019un sujet pensant, conscient, qui per\u00e7oit, juge et \u00e9prouve les m\u00eames sentiments et \u00e9motions que le moi, et diff\u00e9rent parce que cet autre moi n\u2019est pas moi, mais une unit\u00e9 autonome et singuli\u00e8re qui se distingue compl\u00e8tement du moi. Selon Sartre, l\u2019Autre c\u2019est \u00ab\u00a0le moi qui n&rsquo;est pas moi\u00a0\u00bb (Sartre, 1943, 285). La notion d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est donc une notion ambivalente. Elle exprime une non-diff\u00e9rence qui est en m\u00eame temps une diff\u00e9rence, et vice versa. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est ainsi une autre identit\u00e9, l\u2019identit\u00e9 de l\u2019Autre.<\/p>\n<p>Analysant les facteurs qui influencent notre vision de l\u2019Autre, Tzvetan Todorov r\u00e9sume dans sa pr\u00e9face \u00e0 l\u2019ouvrage d\u2019Edward Sa\u00efd\u00a0<em>L\u2019orientalisme\u00a0<\/em>la question de la conception de l\u2019Autre de la mani\u00e8re suivante :<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019histoire du discours sur l\u2019Autre est accablante. De tout temps les hommes ont cru qu\u2019ils \u00e9taient mieux que leurs voisins\u00a0; seules ont chang\u00e9 les tares qu\u2019ils imputaient \u00e0 ceux-ci. Cette d\u00e9pr\u00e9ciation a deux aspects compl\u00e9mentaires\u00a0: d\u2019une part, on consid\u00e8re son propre cadre de r\u00e9f\u00e9rence comme \u00e9tant unique, ou tout au moins normal\u00a0; de l\u2019autre, on constate que les autres, par rapport \u00e0 ce cadre, nous sont inf\u00e9rieurs (Todorov, 1980, 8).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette tendance \u00e0 hi\u00e9rarchiser l\u2019Autre en fonction de ses propres crit\u00e8res, et \u00e0 d\u00e9nier son droit \u00e0 la diff\u00e9rence, principe m\u00eame de sa sp\u00e9cificit\u00e9, voire de son existence, est devenue de plus en plus le fondement de tout rapport avec Autrui. Victime de cette tendance, l\u2019Autre a \u00e9t\u00e9 souvent consid\u00e9r\u00e9 comme un danger mena\u00e7ant contre lequel il faut lutter, et un ennemi jur\u00e9 qu\u2019il faut combattre. Dans cette perspective, Identit\u00e9 et Alt\u00e9rit\u00e9 deviennent deux notions contradictoires qui s\u2019excluent presque compl\u00e8tement l\u2019une l\u2019autre, et les rapports avec autrui ne pouvant \u00eatre que conflictuels, sont souvent plac\u00e9s sous le signe de l\u2019\u00e9chec.<\/p>\n<h2>1. L\u2019Autre dans la robinsonnade de Michel Tournier<\/h2>\n<p>Dans cette situation probl\u00e9matique s\u2019impose plus que jamais une question tr\u00e8s importante\u00a0: Le monde est-il possible sans Autrui? La r\u00e9ponse \u00e0 cette question constitue le c\u0153ur m\u00eame de l\u2019\u0153uvre romanesque de Michel Tournier qui pr\u00e9sente la relation avec l\u2019Autre sous un jour enti\u00e8rement diff\u00e9rent. Cet int\u00e9r\u00eat particulier accord\u00e9 \u00e0 la relation Moi \/ l\u2019Autre s\u2019est manifest\u00e9 d\u00e8s la publication de son premier roman\u00a0<em>Vendredi ou les limbes du Pacifique<\/em>\u00a0qui, couronn\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e par l\u2019Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise, pr\u00e9sente \u00ab\u00a0une certaine th\u00e9orie d\u2019autrui\u00a0\u00bb (Gilles Deleuze, 1969, 184) en offrant une vision nouvelle de la confrontation entre le tiers monde et l\u2019Occident \u00e0 partir du mythe pr\u00e9existant de Robinson Cruso\u00e9. Influenc\u00e9 par Claude L\u00e9vi-Strauss dont il a suivi les cours d\u2019ethnographie au Mus\u00e9e de l&rsquo;Homme, Michel Tournier d\u00e9nonce et bat en br\u00e8che \u00e0 travers ce roman la th\u00e9orie ethnocentrique et imp\u00e9rialiste de la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019homme blanc fils de la civilisation occidentale sur l\u2019homme de couleur issu des civilisations traditionnelles, v\u00e9hicul\u00e9e par certains penseurs occidentaux et illustr\u00e9e dans le\u00a0<em>Robinson Cruso\u00e9<\/em>\u00a0de Daniel Defoe deux si\u00e8cles auparavant.\u00a0<em>Vendredi ou les limbes du Pacifique<\/em>\u00a0se pr\u00e9sente \u00e0 la fois comme une r\u00e9habilitation de l\u2019Autre diff\u00e9rent et une accusation de l\u2019ethnocentrisme occidental. Avec Tournier, l\u2019Europ\u00e9en civilis\u00e9 Robinson cesse d\u2019\u00eatre le h\u00e9ros \u00e9ponyme du roman, et c\u00e8de la place, en une sorte de retournement radical, au bon sauvage Vendredi dans un jeu d\u2019inversion de r\u00f4les o\u00f9 Vendredi devient l\u2019initiateur et Robinson l\u2019initi\u00e9. Loin de sous-estimer cet Autre primitif qu\u2019est Vendredi ou de le consid\u00e9rer comme une cr\u00e9ature barbare \u00e0 apprivoiser, un \u00eatre ignorant, arri\u00e9r\u00e9 et incapable d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la connaissance par ses propres moyens, Tournier le pr\u00e9sente comme un guide spontan\u00e9 qui, faisant toujours appel au c\u0153ur plus qu\u2019\u00e0 la raison, m\u00e9prisant les m\u00e9thodes doctrinales de la logique occidentale, et ne syst\u00e9matisant jamais sa pens\u00e9e, apprend \u00e0 Robinson \u00e0 s\u2019ouvrir \u00e0 la vie sauvage, et \u00e0 savourer pleinement ses agr\u00e9ments, afin de retrouver finalement son innocence premi\u00e8re. \u00c0 la fois bouleversante et avantageuse, la rencontre avec Vendredi favorise la renaissance de Robinson qui, m\u00e9tamorphos\u00e9, acc\u00e8de \u00e0 un stade sup\u00e9rieur de sa conscience et de son \u00eatre.<\/p>\n<h2>2. Le chemin vers l\u2019Autre, du calvaire au salut<\/h2>\n<p>C\u2019est sous cet angle qu\u2019il faut consid\u00e9rer\u00a0<em>La goutte d\u2019or<\/em>\u00a0<a id=\"footnoteref1_l94gsyi\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans la suite, les renvois \u00e0\u00a0La goutte d'or\u00a0se feront \u00e0 l\u2019aide de l\u2019abr\u00e9viation\u00a0GO\u00a0suivie du num\u00e9ro de la page d\u2019o\u00f9 est extraite la citation. \" href=\"#footnote1_l94gsyi\">[1]<\/a>, dans la mesure o\u00f9 il cristallise les id\u00e9es avanc\u00e9es dans\u00a0<em>Vendredi ou les limbes du Pacifique<\/em>. En effet,\u00a0<em>La goutte d\u2019or\u00a0<\/em>relate le voyage du monde sauvage, la petite oasis de Tabelbala situ\u00e9e au fin fond du Sahara nord-africain, vers le monde civilis\u00e9, la France, formant ainsi une sorte de diptyque avec\u00a0<em>Vendredi ou Les limbes du Pacifique<\/em>\u00a0qui se termine par le d\u00e9part de Vendredi, tent\u00e9 par ce qu\u2019il n\u2019a jamais connu, vers l\u2019Occident.\u00a0<em>La goutte d\u2019or\u00a0<\/em>se pr\u00e9sente ainsi comme un Vendredi \u00e0 l\u2019envers, Vendredi y rendant visite \u00e0 Robinson. Se compl\u00e9tant l\u2019un l\u2019autre et s\u2019enrichissant mutuellement, les deux romans ont pour pivot commun le th\u00e8me de la rencontre de l\u2019Autre dans le cadre d\u2019un voyage d\u2019ordre initiatique entrepris\u00a0par un h\u00e9ros las de son milieu natal. Ce voyage vers l&rsquo;Autre ouvre dans l\u2019univers du h\u00e9ros \u00ab\u00a0un espace ind\u00e9termin\u00e9\u00a0\u00bb (Martine Gantrel, 1985, 52) lui permettant non seulement de d\u00e9couvrir un ailleurs \u00e9tranger, mais aussi de s\u2019autoexplorer lui-m\u00eame. Parlant de ce th\u00e8me qui sous-tend son \u0153uvre, Tournier affirme\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 coup s\u00fbr le th\u00e8me dont l\u2019apparition dans une \u0153uvre mobilise mon attention et ma sensibilit\u00e9 avec le plus d\u2019urgence\u00a0\u00bb (Tournier, 1977, 49).<\/p>\n<p>Pierre angulaire de l\u2019\u0153uvre tourni\u00e9rienne, le voyage vers l\u2019Autre s\u2019effectue dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or<\/em>\u00a0autour de deux axes, un axe\u00a0<em>horizontal<\/em>, lin\u00e9aire correspondant \u00e0 l\u2019itin\u00e9raire r\u00e9el parcouru par le h\u00e9ros de son oasis natale \u00e0 Paris, et qui s\u2019inscrit dans un cadre spatial pr\u00e9cis et bien d\u00e9fini, dont nous pouvons, carte en main, facilement rep\u00e9rer les stations (B\u00e9ni Abb\u00e8s, B\u00e9char, Oran, Marseille et Paris), et un autre\u00a0<em>vertical<\/em>, psychologique suivant le cheminement int\u00e9rieur du h\u00e9ros, qui le ram\u00e8ne progressivement vers ses origines identitaires. Ce deuxi\u00e8me axe est structur\u00e9 selon un sch\u00e9ma de cinq \u00e9tapes\u00a0: la s\u00e9paration de l\u2019espace natal, l\u2019isolement, la confrontation avec Autrui, la mort initiatique et finalement la r\u00e9surrection et la red\u00e9couverte de soi.<\/p>\n<h3>2.1. La s\u00e9paration de l\u2019espace natal<\/h3>\n<p>La s\u00e9paration du milieu natal est une composante essentielle dans le voyage d\u2019auto fondation du h\u00e9ros tourni\u00e9rien. Robinson dans\u00a0<em>Vendredi ou les limbes du Pacifique<\/em>, Abel Tiffauges dans\u00a0<em>Le roi des aulnes<\/em>, Paul et Jean dans\u00a0<em>Les m\u00e9t\u00e9ores<\/em>\u00a0passent tous par cette exp\u00e9rience de la s\u00e9paration qui les conduit vers \u00ab\u00a0les lieux de la m\u00e9tamorphose\u00a0\u00bb (Seun-Kyong You, 2002, 110). Suivant les traces de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, Idriss se s\u00e9pare lui aussi de son milieu natal. Cette s\u00e9paration est d\u2019abord\u00a0 per\u00e7ue par lui comme une bou\u00e9e de sauvetage \u00e0 laquelle il doit s\u2019accrocher afin d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la domination des siens si\u00a0 attach\u00e9s aux habitudes qu\u2019ils ont h\u00e9rit\u00e9es de leurs anc\u00eatres ou qu\u2019ils ont parfois forg\u00e9es eux-m\u00eames, qu\u2019ils envisagent toute possibilit\u00e9 de changement comme une infraction, voire une profanation. La s\u00e9paration rev\u00eat non seulement l\u2019aspect d\u2019une r\u00e9volte juv\u00e9nile contre les coutumes pr\u00e9\u00e9tablies et les mentalit\u00e9s fig\u00e9es de ses concitoyens, mais aussi contre l\u2019enracinement d\u00e9finitif dans le m\u00eame cadre spatio-temporel et contre le s\u00e9dentarisme s\u00e9culaire.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0Quand on est n\u00e9 dans une oasis comme Idriss, il faut pourtant apprendre \u00e0 \u00eatre nomade, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 greffer son aventure individuelle sur le tronc de la collectivit\u00e9 (Lynn-Salkin Sbiroli, 1991, 157).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La s\u00e9paration de l\u2019espace natal repr\u00e9sente ainsi pour Tournier le d\u00e9but d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0une errance qui va dans le m\u00eame sens que l\u2019existence\u00a0\u00bb (Mireille Rosello, 1990, 181). C\u2019est pourquoi le h\u00e9ros tourni\u00e9rien, en l\u2019occurrence Idriss, \u00ab\u00a0doit \u00eatre nomade, m\u00eame s\u2019il appartient de nature au groupe de s\u00e9dentaires\u00a0\u00bb (Marie Ramsland, 1990, 107). En s\u2019\u00e9loignant, Idriss cherche non seulement \u00e0 satisfaire son\u00a0 d\u00e9sir de fuite, mais aussi\u00a0 \u00e0 pallier une crise personnelle profonde, celle de trouver une r\u00e9ponse \u00e0 son questionnement identitaire et de d\u00e9finir nettement son moi.<\/p>\n<h3>2.2. L\u2019isolement<\/h3>\n<p>Inscrivant une rupture avec l\u2019univers familial, cette s\u00e9paration est toujours suivie d\u2019un isolement douloureux. Une fois rendu dans l\u2019espace r\u00eav\u00e9, le h\u00e9ros, se s\u00e9parant pour la premi\u00e8re fois de son milieu et se heurtant \u00e0 l\u2019inhospitalit\u00e9 du monde d\u2019accueil et \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 de s\u2019y int\u00e9grer, conna\u00eet\u00a0 une d\u00e9sillusion et une froide solitude. Son malaise identitaire s\u2019accro\u00eet, et il se sent de plus en plus d\u00e9boussol\u00e9. La discrimination et la marginalisation qu\u2019exerce contre lui le monde de l\u2019Autre lui font regretter la s\u00e9curit\u00e9 et la chaleur du giron familial. L\u2019\u00e9loignement auquel il a tant aspir\u00e9 est v\u00e9cu par lui comme une fracture affective et morale, comme la coupure du cordon ombilical qui le liait \u00e0 sa terre natale, cette \u00ab\u00a0cellule intra-ut\u00e9rine\u00a0\u00bb (Ana Soler P\u00e9rez, 1988, 211) s\u00fbre et couveuse.<\/p>\n<p>Amer, cet isolement est pourtant b\u00e9n\u00e9fique puisqu\u2019il \u00e9veille chez lui des sensations nostalgiques qu\u2019il n\u2019a jamais \u00e9prouv\u00e9es. Sa fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9hender son milieu natal commence \u00e0 conna\u00eetre une certaine \u00e9volution. L\u2019espace identitaire qu\u2019il a toujours rejet\u00e9 et consid\u00e9r\u00e9 comme un milieu \u00e9touffant, est per\u00e7u d\u2019un \u0153il diff\u00e9rent.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0Il d\u00e9couvrait une vision nouvelle de sa terre natale. Pour la premi\u00e8re fois, il pensait \u00e0 Tabelbala comme \u00e0 une entit\u00e9 coh\u00e9rente et cernable. Oui, l\u2019\u00e9loignement venait enfin de rassembler dans sa m\u00e9moire sa m\u00e8re et son troupeau, sa maison et la palmeraie, la place du march\u00e9 o\u00f9 stationnait le car de Salah Brahim, le visage de ses fr\u00e8res, de ses cousines (Tournier, [1985] 2006, 95).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La s\u00e9paration et l\u2019isolement mettent ainsi en relief\u00a0 des \u00e9l\u00e9ments de son quotidien pass\u00e9 auxquels il n\u2019a jamais fait attention jusque-l\u00e0, et constituent de ce fait le premier pas dans son itin\u00e9raire psychologique et dans la naissance de sa conscience.<\/p>\n<h3>2.3. La rencontre avec l\u2019Autre<\/h3>\n<p>Le chemin de l\u2019initiation est tr\u00e8s long et tr\u00e8s difficile. Si durs qu\u2019ils soient,\u00a0 la s\u00e9paration et l\u2019isolement ne sont que des \u00e9tapes pr\u00e9liminaires \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience capitale et d\u00e9cisive de la rencontre avec l\u2019Autre occidental.\u00a0 Se faisant sur le mode du conflit, cette rencontre est la plus cruelle de toutes les \u00e9preuves que subit Idriss, vu qu\u2019elle se pr\u00e9sente comme une menace et une redoutable source d\u2019ali\u00e9nation. La probl\u00e9matique du Moi et de l\u2019Autre dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or<\/em>\u00a0comporte des \u00ab\u00a0\u00e9chos sartriens\u00a0\u00bb (Gilles Deleuze, 69, 360 n.11). Influenc\u00e9 par le p\u00e8re de l\u2019existentialisme dont il a \u00e9t\u00e9 disciple \u00e0 La Sorbonne, Tournier pense que se trouver dans un face-\u00e0-face avec Autrui, et s\u2019exposer \u00e0 son regard, c\u2019est courir le risque de se voir \u00f4ter son identit\u00e9 et sa libert\u00e9. La fameuse r\u00e9plique que Sartre met dans la bouche de son h\u00e9ros Garcin\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019enfer, c\u2019est les Autres\u00a0\u00bb (Sartre, [1947] 2000, 92) trouve une justification dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or<\/em>. En effet, Idriss passe par le m\u00eame drame que celui des personnages de\u00a0<em>Huis clos<\/em>, dont le supplice \u00e9tait plut\u00f4t moral que physique. Condamn\u00e9 \u00e0 une coexistence pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, le trio Garcin, In\u00e8s et Estelle oscille simultan\u00e9ment entre deux positions contradictoires, bourreau et victime, sujet regardant et objet regard\u00e9. C\u2019est que dans cet enfer, l\u2019outil d\u2019asservissement et de torture par excellence est le regard d\u2019Autrui. En tant que moyen de jugement, le regard \u00ab\u00a0est charg\u00e9 de toutes les passions de l\u2019\u00e2me et dot\u00e9 d\u2019un pouvoir magique, qui lui conf\u00e8re une terrible efficacit\u00e9. Le regard est l\u2019instrument des ordres int\u00e9rieurs : il tue, fascine, foudroie, s\u00e9duit, autant qu\u2019il exprime \u00bb (<em>Dictionnaire des symboles<\/em>, 1982, 803). Le sujet regardant est consid\u00e9r\u00e9 dans la pens\u00e9e sartrienne comme une libert\u00e9 qui prive l\u2019\u00eatre regard\u00e9 de sa propre libert\u00e9, et le maintient dans un \u00e9tat de d\u00e9pendance totale.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00catre regard\u00e9, c\u2019est se saisir comme objet inconnu d\u2019appr\u00e9ciations inconnaissables, en particulier d\u2019appr\u00e9ciations de valeur [\u2026].\u00catre vu me constitue comme un \u00eatre sans d\u00e9fense pour une libert\u00e9 qui n\u2019est pas ma libert\u00e9. C\u2019est en ce sens que nous pouvons nous consid\u00e9rer comme des \u00ab\u00a0esclaves\u00a0\u00a0\u00bb (Sartre, 1943, 313).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce jeu infernal de regards, la confrontation entre deux libert\u00e9s, deux consciences, que Sartre appelle \u00ab\u00a0intersubjectivit\u00e9\u00a0\u00bb (Sartre, [1946] 1967, 67), s\u2019apparente \u00e0 un duel, une man\u0153uvre implicite d\u2019attaques et de contre-attaques.<\/p>\n<p>Tout comme les personnages de\u00a0<em>Huis clos<\/em>, Idriss se trouve toujours \u00e0 la merci du regard des Autres et de leurs jugements ali\u00e9nants. Cette d\u00e9possession de soi-m\u00eame commence avec la rencontre de la touriste fran\u00e7aise, puisqu\u2019il re\u00e7oit alors ce que Michel Tournier appelle \u00ab\u00a0le coup de lance d\u2019ali\u00e9nation\u00a0\u00bb (Tournier, 1975, 392). Or, la crise d\u2019Idriss est beaucoup plus complexe que celle des trois damn\u00e9s de\u00a0<em>Huis clos<\/em>, car \u00e0 la diff\u00e9rence d\u2019eux, il se maintient exclusivement dans cette position d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0objet du regard et du d\u00e9sir de l\u2019Autre\u00a0\u00bb (Mireille Rosello, 1988, 88) ou, pour reprendre la terminologie sartrienne, d\u2019en-soi constamment n\u00e9antis\u00e9 par le pour-soi occidental. Il ne prend pas la rel\u00e8ve, et incapable de se voir ni de voir les Autres, il ne tient jamais le r\u00f4le du pour-soi<a id=\"footnoteref2_26dxq7x\" class=\"see-footnote\" title=\"Sartre divise l\u2019\u00eatre en deux cat\u00e9gories\u00a0:\u00a0l\u2019en-soi\u00a0et\u00a0le pour-soi.\u00a0Alors que\u00a0l\u2019en-soi\u00a0caract\u00e9rise les objets dont l\u2019essence pr\u00e9c\u00e8de l\u2019existence, et qui sont certainement incapables de se penser ni de penser le monde environnant,\u00a0le pour-soi\u00a0distingue l\u2019homme qui, lui, est dou\u00e9 de connaissance et de libert\u00e9, et qui, conscient de lui-m\u00eame et de son entourage, peut se juger et juger autrui. Contrairement aux objets, l\u2019existence de l\u2019homme pr\u00e9c\u00e8de son essence, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est compl\u00e8tement responsable de ce qu\u2019il devient, de son avenir, d\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9finir et de d\u00e9finir le sens de sa vie, laquelle \u00e9tant un projet en perp\u00e9tuelle r\u00e9alisation. \" href=\"#footnote2_26dxq7x\">[2]<\/a>. Dans tous ses rapports avec le monde occidental, Idriss se montre comme un en-soi qui n\u2019a conscience ni du monde ext\u00e9rieur, ni de lui-m\u00eame. Sa libert\u00e9 est enti\u00e8rement contredite par celle des Autres qui \u00e0 force de le regarder et de le juger, finissent par le figer et le r\u00e9duire \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019objet\/support de leurs d\u00e9sirs et de leurs obsessions. En effet, tout au long de son exp\u00e9rience migratoire, Idriss fait la connaissance de personnages qui veulent l\u2019emprisonner dans une identit\u00e9 qui ne lui appartient pas, dans une peau qui n\u2019est pas la sienne\u00a0: la peau de l\u2019homme sauvage primitif au mus\u00e9e saharien de B\u00e9ni Abbas, la peau d\u2019un mort avec la vieille Lalla Ramirez, la peau du petit prince du Sahara avec Monsieur Mage, et le comble une peau de pl\u00e2tre avec Monsieur Bonami. Son moi s\u2019alt\u00e8re, devient polymorphe, et son identit\u00e9 se d\u00e9compose et se multiplie en une infinit\u00e9 de repr\u00e9sentations d\u00e9form\u00e9es, caricaturales, fig\u00e9es et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es. Sa dimension humaine se trouve r\u00e9duite \u00e0 ce que Sartre appelle\u00a0 le \u00ab\u00a0pour-autrui\u00a0\u00bb <a id=\"footnoteref3_kyw1g8w\" class=\"see-footnote\" title=\"Dans la philosophie sartrienne,\u00a0l\u2019\u00eatre pour-autrui\u00a0 d\u00e9signe l\u2019\u00e9tat du\u00a0pour-soi\u00a0transform\u00e9 en\u00a0en-soi\u00a0sous l\u2019effet du regard ali\u00e9nant d\u2019autrui. \" href=\"#footnote3_kyw1g8w\">[3]<\/a>.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0Son rapport \u00e0 son existence se fait toujours et exclusivement sur le mode du Pour-autrui, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il se per\u00e7oit comme les autres le per\u00e7oivent, n\u2019ayant pas d\u2019autre conscience de lui-m\u00eame que celle que les autres ont de lui. [\u2026]Il ali\u00e8ne sa propre individualit\u00e9 en ob\u00e9issant \u00e0 des valeurs qui lui sont \u00e9trang\u00e8res et qui sont donc incapables\u00a0 de t\u00e9moigner de son \u00eatre propre (Martine Gantrel, 1985, 211).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 force de n\u2019\u00eatre que pour-autrui, Idriss aboutit \u00e0 un \u00e9tat de chosification totale. Les rencontres avec l\u2019Autre occidental se multipliant les unes apr\u00e8s les autres, la situation d\u2019Idriss va de mal en pis. Il se d\u00e9bat dans une toile d\u2019araign\u00e9e qui se tisse de plus en plus, et dont les maillons se resserrent davantage autour de lui au point de l\u2019\u00e9trangler. Le statut d\u2019objet se substitue enti\u00e8rement \u00e0 celui de sujet qui, affaibli peu \u00e0 peu par le regard corrosif et m\u00e9dusant d\u2019autrui, s\u2019an\u00e9antit d\u00e9finitivement. Idriss se voit oblig\u00e9 de s\u2019adapter \u00e0 la repr\u00e9sentation que l\u2019Autre se fait de lui, et au r\u00f4le qu\u2019il lui assigne. L\u2019expressivit\u00e9 de l\u2019\u00e9pisode du moulage<a id=\"footnoteref4_4p5o0i7\" class=\"see-footnote\" title=\"La sc\u00e8ne du moulage d\u2019Idriss est l\u2019une des sc\u00e8nes les plus\u00a0 riches du roman, tant elle se pr\u00eate \u00e0 plusieurs niveaux d\u2019interpr\u00e9tation. Si elle symbolise le comble de l\u2019ali\u00e9nation et de la d\u00e9gradation physique et morale du jeune h\u00e9ros, elle repr\u00e9sente \u00e9galement la contamination du r\u00e9el par l\u2019artificiel dans cette soci\u00e9t\u00e9 occidentale o\u00f9 l\u2019image est reine. \" href=\"#footnote4_4p5o0i7\">[4]<\/a> traduit l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019\u00e9tat d\u2019ali\u00e9nation o\u00f9 il se trouve. En effet, il s\u2019agit d\u2019un double moulage \u00e0 la fois physique et moral. Le moulage de son corps est aussi et surtout un moulage de son identit\u00e9 et de sa libert\u00e9. En acceptant de se faire mouler, Idriss est arrach\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame et est enti\u00e8rement livr\u00e9 \u00e0 l\u2019Autre occidental qui cherche \u00e0 le fa\u00e7onner \u00e0 son go\u00fbt et de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019il correspond \u00e0 l\u2019image que l\u2019Occident se fait de lui. Son moulage rev\u00eat ainsi l\u2019aspect d\u2019une op\u00e9ration de clonage humain donnant naissance \u00e0 une s\u00e9rie d\u2019Idriss sans visage, sans identit\u00e9, une p\u00e2te mall\u00e9able pr\u00eate \u00e0 \u00eatre model\u00e9e et remodel\u00e9e suivant la volont\u00e9 absolue du cloneur.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0Cette op\u00e9ration tend \u00e0 le priver de son statut de sujet regardant pour le transformer en chose regard\u00e9e, en un objet susceptible d\u2019\u00eatre m\u00e9caniquement reproduit (Mireille Rosello, 1988, 91).<\/p>\n<\/blockquote>\n<h3>2.4. La mort initiatique<\/h3>\n<p>R\u00e9duit \u00e0 jamais \u00e0 cet \u00e9tat d\u2019objet inerte, statique et \u00e9ternellement assujetti \u00e0 l\u2019emprise d\u2019Autrui, Idriss conna\u00eet une mort symbolique. \u00c0 l\u2019issue de cette \u00e9preuve, il ressemble \u00e0 \u00ab\u00a0un d\u00e9chet, un reste d\u00e9sormais inutile, le n\u00e9gatif insignifiant de la cr\u00e9ation phantasm\u00e9e de Bonami\u00a0\u00bb (91). Il devient ainsi le pur produit du regard occidental qui ne voit en lui qu\u2019un \u00ab\u00a0arabe anonyme\u00a0\u00bb (Jean-Marie Magnan, 1996, 77) parmi d\u2019autres, une figure arch\u00e9typale du nord-africain inculte et barbare venu des confins du Sahara. Idriss et la reproduction en gypse de son corps ne sont que deux pi\u00e8ces interchangeables dans cette mascarade \u00ab\u00a0monstrueuse et infernale\u00a0\u00bb (Pary Pezechkian-Weinberg, 1993, 132) mont\u00e9e par le monde occidental.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0Et dans moins d\u2019un mois, une vingtaine d\u2019Idriss, qui se ressembleront comme des fr\u00e8res jumeaux, vont peupler mes vitrines et mes \u00e9talages int\u00e9rieurs. Alors \u00e0 ce propos, j\u2019ai une id\u00e9e que je voudrais vous soumettre. Voil\u00e0\u00a0: supposez que vous appreniez \u00e0 faire l\u2019automate\u00a0? On vous habille comme les autres mannequins, vos fr\u00e8res jumeaux. On vous maquille pour que votre visage, vos cheveux, vos mains aient l\u2019air faux. [\u2026]Et vous, raide comme un piquet dans la vitrine, vous accomplissez quelques gestes anguleux et\u00a0 saccad\u00e9s. [\u2026]Qu\u2019est-ce que vous en dites\u00a0? R\u00e9fl\u00e9chissez \u00e0 ma proposition. Ce serait tr\u00e8s bien pay\u00e9 (GO, 188,189).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Transform\u00e9 en une marionnette d\u00e9figur\u00e9e et cr\u00e9\u00e9e de toute pi\u00e8ce dont l\u2019Autre tire facilement les ficelles, Idriss a failli subir une annihilation d\u00e9finitive dans l&rsquo;ab\u00eeme de l\u2019enfer \u00e9ternel du regard occidental. Son objectivation aurait fini par une identification totale avec l\u2019objet de d\u00e9sir de cet Occident imbu de ses a priori, situation qui aurait alors entra\u00een\u00e9 sa mort r\u00e9elle.<\/p>\n<p>De m\u00e9saventure en m\u00e9saventure, Idriss, compl\u00e8tement \u00e9cras\u00e9, ne semble pas trouver d\u2019issue \u00e0 son calvaire. \u00c0 chaque \u00e9tape de son p\u00e9riple, il s\u2019enlise davantage dans les sables mouvants de l\u2019incertitude identitaire. Il a quitt\u00e9 son oasis avec l\u2019espoir de trouver une r\u00e9ponse \u00e0 la question \u00ab\u00a0Qui suis-je\u00a0?\u00a0\u00bb, mais il se trouve en face de nouvelles interrogations qui se dressent de plus en plus sur son chemin. Son voyage vers l&rsquo;Autre occidental qu\u2019il a cru \u00eatre un voyage vers la v\u00e9rit\u00e9, l\u2019a conduit vers un mirage. Or, \u00ab\u00a0ce qui appara\u00eet \u00eatre une descente cache une exp\u00e9rience de la voie ascendante\u00a0\u00bb (Marie Ramsland, 1990, 181). L\u2019axe vertical selon lequel est structur\u00e9 le voyage int\u00e9rieur d\u2019Idriss s\u2019av\u00e8re \u00eatre un axe ascensionnel guidant des t\u00e9n\u00e8bres de la perplexit\u00e9 identitaire vers la lucidit\u00e9 de la conscience.<\/p>\n<h3>2.5. La r\u00e9surrection<\/h3>\n<p>S\u00e9paration, isolement, confrontation conflictuelle avec l\u2019Autre et mort initiatique sont autant d\u2019\u00e9preuves qui se suivent et s\u2019encha\u00eenent vers un accomplissement et une re(con)naissance de soi. Si dur et p\u00e9nible qu\u2019il soit, le voyage vers l\u2019Autre occidental dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or\u00a0<\/em>rev\u00eat l\u2019aspect d\u2019une longue voie sombre et labyrinthique, mais qui m\u00e8ne finalement \u00e0 l\u2019illumination. L\u2019exil dans le monde de l\u2019Autre occidental semble \u00eatre un purgatoire obligatoire par lequel doit passer ce jeune oriental avant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019apoth\u00e9ose, et de retrouver ses rep\u00e8res perdus.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les exp\u00e9riences ali\u00e9nantes et traumatisantes v\u00e9cues par le personnage tout au long de son s\u00e9jour en Europe qui se r\u00e9v\u00e8lent comme essentielles pour son \u00e9volution, qui la rendent possible m\u00eame. Dans ce sens, l\u2019exil europ\u00e9en prend paradoxalement une place profond\u00e9ment \u2018 positive\u2019 dans la formation du jeune protagoniste (Ursula Mathis-Moser et Birgit Mertz-Baumgartner, 2007, 156).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La claustration paisible et la stabilit\u00e9 qu\u2019a connues Idriss avant le surgissement bouleversant de la touriste fran\u00e7aise et le voyage qui s\u2019est ensuit n\u2019auraient jamais permis l\u2019\u00e9closion de son Moi ni la renaissance de sa conscience.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Bien que mon monde soit parfaitement harmonieux avant la venue d\u2019Autrui, rappelons que pour Tournier, la stabilit\u00e9 sans fin \u00e9quivaut \u00e0 la mort. Sans l\u2019interruption d\u2019Autrui, mon monde risque de devenir monotone, incolore, referm\u00e9 sur lui-m\u00eame. Autrui est donc pris\u00e9 en tant que catalyseur qui me pousse \u00e0 int\u00e9grer de nouvelles influences dans mon monde (Fui Lee Luc, 2003, 65).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Perturbant le\u00a0<em>statu quo<\/em>\u00a0de son existence, le voyage d\u2019Idriss se pr\u00e9sente pourtant comme un \u00e9l\u00e9ment cr\u00e9ateur lui permettant ainsi d\u2019atteindre un \u00e9tat de pl\u00e9nitude morale et de maturit\u00e9 identitaire. C\u2019est que la rencontre avec l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 occidentale, bien qu\u2019elle mette Idriss en p\u00e9ril et menace l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de son identit\u00e9, repr\u00e9sente\u00a0 une \u00e9tape fondamentale dans \u00ab\u00a0cette \u00a0myst\u00e9rieuse op\u00e9ration qui sans rien changer apparemment \u00e0 la nature d\u2019une chose, d\u2019un \u00eatre, d\u2019un acte retourne sa valeur, met du plus o\u00f9 il y avait du moins, et du moins o\u00f9 il y avait du plus\u00a0\u00bb (Tournier, 1977, 125) que Tournier appelle le processus de \u00ab\u00a0l\u2019inversion b\u00e9nigne\u00a0\u00bb <a id=\"footnoteref5_udj7bdd\" class=\"see-footnote\" title=\"Le concept de l\u2019inversion b\u00e9nigne-maligne traverse l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre tourni\u00e9rienne.Le parcours initiatique des h\u00e9ros de Tournier est toujours plac\u00e9 sous le signe de cette inversion bouleversante tant\u00f4t positive, tant\u00f4t n\u00e9gative. Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019apparition de Vendredi dans son monde, Robinson subit une inversion b\u00e9nigne. Il se lib\u00e8re d\u00e9finitivement des contraintes occidentales et conna\u00eet une sorte de fusion avec le cosmos. Abel Tiffauges, quant \u00e0 lui, passe d\u2019abord par l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019inversion maligne, en recrutant forc\u00e9ment des enfants pour le compte de l\u2019arm\u00e9e nazie. D\u2019ogre d\u00e9voreur d\u2019enfants, il se m\u00e9tamorphose en Saint Christophe et sauve le jeune gar\u00e7on juif Ephra\u00efm, transformation radicale se d\u00e9finissant dans le langage tourni\u00e9rien comme une inversion b\u00e9nigne.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote5_udj7bdd\">[5]<\/a>. L\u2019exil dans le monde de l\u2019Autre est ici une condition absolument requise pour passer par \u00ab\u00a0ce processus de transformation qualitative \u00bb (Jean Arrouye, 2000, 141) permettant d\u2019atteindre la v\u00e9rit\u00e9 de soi.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tout \u00a0\u00bb il \u00a0\u00bb est toujours, a toujours \u00e9t\u00e9 un\u00a0 \u00a0\u00bb ex-il \u00a0\u00bb dans le sens que le \u00a0\u00bb je \u00a0\u00bb n\u2019existe pas\u00a0 avant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 mis en dehors. [\u2026]L\u2019exil qui devrait \u00eatre le contraire du lieu d\u2019origine, est ici la condition m\u00eame qui permet \u00e0 l\u2019exil\u00e9 de prendre conscience de\u00a0 son \u00e9tat de sujet existant (Mireille Rosello, 1990, 155).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En effet, permettant \u00e0 Idriss d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un \u00e9tat final compl\u00e8tement diff\u00e9rent de l\u2019\u00e9tat initial, la confrontation avec l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 occidentale joue un r\u00f4le primordial dans l\u2019\u00e9veil de sa conscience identitaire. Bien qu\u2019il ne refl\u00e8te pas la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019Idriss, le regard de l\u2019Autre semble \u00eatre un miroir in\u00e9vitable qui le met pour la premi\u00e8re fois dans un face-\u00e0-face avec lui-m\u00eame. Car ce n\u2019est qu\u2019en rencontrant l\u2019Autre occidental qu\u2019il commence \u00e0 m\u00e9diter sur son Moi et \u00e0 s\u2019interroger sur son identit\u00e9. C\u2019est que dans le contact \u00e9troit et fr\u00e9quent avec l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, le sujet r\u00e9agit de l\u2019une des deux fa\u00e7ons suivantes\u00a0: acceptation de la repr\u00e9sentation que l\u2019Autre se fait de lui, ou, le plus souvent, rejet total de cette repr\u00e9sentation. Or, ce rejet implique une certaine prise de conscience de la part du sujet qui pour nier ce qu\u2019il n\u2019est pas, se voit oblig\u00e9 d\u2019affirmer ce qu\u2019il est. C\u2019est ce refus du non-moi qui guide Idriss vers son vrai Moi. Le malaise que cr\u00e9e chez lui cette constante tendance du monde occidental \u00e0 le maintenir emprisonn\u00e9 dans un filet inextricable de fausses identit\u00e9s le pousse \u00e0 se distancier de lui-m\u00eame pour mieux se voir, et pour se r\u00e9examiner aussi bien de l\u2019ext\u00e9rieur que de l\u2019int\u00e9rieur. Arriv\u00e9 \u00e0 ce stade, il devient capable de s\u2019auto d\u00e9finir, et les r\u00e9ponses \u00e0 la question axiale \u00ab\u00a0Qui suis-je\u00a0?\u00a0\u00bb commencent \u00e0 se dessiner progressivement dans son esprit.<\/p>\n<p>La souffrance provoqu\u00e9e par l\u2019ali\u00e9nation devient ainsi renaissance et ascension spirituelle. L\u2019abattement physique et moral caus\u00e9 par les exp\u00e9riences que subit Idriss le secoue radicalement, le pousse \u00e0 reconsid\u00e9rer son existence, et \u00e0 remettre en cause son rapport \u00e0 l\u2019Autre et surtout son rapport \u00e0 lui-m\u00eame. Cette remise en cause est le premier pas vers l\u2019\u00e9veil de sa conscience.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0\u00c0 l\u2019ali\u00e9nation succ\u00e8dent la prise de conscience de l\u2019ali\u00e9nation, le refus de ce qui existe, et la possibilit\u00e9 du choix, \u00e9tapes gr\u00e2ce auxquelles se conquiert la libert\u00e9 individuelle (Martine Gantrel, 1985, 236).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette conqu\u00eate de la libert\u00e9 est ins\u00e9parable de la (con)qu\u00eate identitaire, parce que la\u00a0 libert\u00e9 qu\u2019Idriss se trouve oblig\u00e9 de conqu\u00e9rir est essentiellement la libert\u00e9 d\u2019\u00eatre lui-m\u00eame et d\u2019affirmer son Moi, afin de pouvoir briser le moule dans lequel les Autres l\u2019ont enferm\u00e9. Cette double conqu\u00eate\u00a0 se pr\u00e9sente dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or<\/em>\u00a0comme une entreprise subjective. Le long voyage d\u2019Idriss lui fait d\u00e9couvrir qu\u2019il doit se conna\u00eetre lui-m\u00eame par lui-m\u00eame, et que personne d\u2019autre que lui ne pourrait r\u00e9pondre \u00e0 ses interrogations identitaires. Se d\u00e9finir, se conna\u00eetre c\u2019est avant tout apprendre \u00e0 se voir dans son propre miroir, c\u2019est-\u00e0-dire par ses propres yeux, car \u00ab\u00a0en s\u2019obstinant \u00e0 courir apr\u00e8s une image de soi que quelqu\u2019un d\u2019autre aurait fix\u00e9 pour toujours, on s\u2019\u00e9puise \u00e0 essayer de correspondre au morcellement infini de la phantasmagorie d\u2019autrui\u00a0\u00bb (Mireille Rosello, 1990, 113). L\u2019\u0153il de l\u2019Autre est un miroir aux alouettes qui n\u2019attire que pour capturer.<\/p>\n<h2>3 &#8211; Le statut de l\u2019Autre dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or<\/em><\/h2>\n<p>Le statut de l\u2019Autre est donc paradoxal et ambivalent dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or<\/em>. Force ali\u00e9nante, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est aussi \u00ab\u00a0un m\u00e9diateur indispensable entre Moi et Moi-m\u00eame\u00a0\u00bb (Sartre, 1943, 260). La br\u00e8che ouverte dans la sph\u00e8re confin\u00e9e du moi \u00e0 la suite de l\u2019intrusion de l\u2019Autre s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019effritement de ce moi fragile et min\u00e9, et sa r\u00e9surrection sous une autre forme plus achev\u00e9e, en harmonie avec elle-m\u00eame et avec son entourage. Identit\u00e9 et alt\u00e9rit\u00e9 sont deux notions \u00e0 la fois oppos\u00e9es et compl\u00e9mentaires, Autrui \u00e9tant \u00ab\u00a0l\u2019autre face indivisible et indispensable du Moi\u00a0\u00bb (Fui Lee Luc, 2003, 61). Vivre sans Autrui est donc impossible. Seul sur une \u00eele d\u00e9serte du Pacifique, Robinson Cruso\u00e9 \u00e9prouve un besoin imp\u00e9rieux du contact avec l\u2019Autre dont l\u2019absence engendre de plus en plus \u00ab\u00a0de nouvelles fissures dans [son] \u00e9difice personnel\u00a0\u00bb (Tournier, [1967] 1988, 53). \u00abAutrui, pi\u00e8ce ma\u00eetresse de mon univers\u00a0\u00bb (53) \u00e9crit-il dans son\u00a0<em>Log-book<\/em>, exprimant ainsi \u00e0 quel point la pr\u00e9sence de l\u2019Autre lui fait cruellement d\u00e9faut. La question des rapports Moi \/ l\u2019Autre est \u00e9troitement li\u00e9e, dans l\u2019\u0153uvre tourni\u00e9rienne, \u00e0 celle de l\u2019identit\u00e9, entit\u00e9 complexe qui s\u2019apparente chez Tournier \u00e0 un projet en perp\u00e9tuelle construction \u00e0 laquelle la collaboration de l\u2019Autre est absolument imp\u00e9rative. L\u2019identit\u00e9 ne peut ainsi s\u2019affirmer qu\u2019\u00e0 travers un r\u00e9seau d\u2019interactions se d\u00e9ployant entre individus appartenant \u00e0 diff\u00e9rentes cultures et civilisations, et doit, de ce fait, entrer en contact avec l\u2019Alt\u00e9rit\u00e9, car c\u2019est de cette situation de communication entre le Moi et l\u2019Autre que na\u00eet la conscience de soi. Au d\u00e9but du roman, Idriss existe mais il avait besoin de l\u2019\u00e9mergence de l\u2019Autre dans sa vie pour \u00eatre. C\u2019est que \u00ab\u00a0d\u2019un dialogue entre oppos\u00e9s surgit et resurgit, neuf \u00e0 chaque instant, ce qu\u2019on appelle l\u2019\u00caTRE\u00a0\u00bb (Kirsty Fergusson, 1991, 141). L\u2019adage sartrien selon lequel \u00ab\u00a0l\u2019enfer, c\u2019est les autres\u00a0\u00bb a donc toujours \u00e9t\u00e9 mal compris comme l\u2019a affirm\u00e9 Sartre lui-m\u00eame dans un entretien radiophonique<a id=\"footnoteref6_t3mlxp0\" class=\"see-footnote\" title=\"http:\/\/www.ina.fr\/art-et-culture\/arts-du-spectacle\/video\/I04076275\/huis-clos-en-disque-voix-de-jean-paul-sartre.fr.html, consult\u00e9 le 2\/12\/2016. \" href=\"#footnote6_t3mlxp0\">[6]<\/a> o\u00f9 il raconte la gen\u00e8se de\u00a0<em>Huis clos<\/em>. Chez Tournier comme chez Sartre, l\u2019Autre n\u2019est l\u2019enfer que dans la mesure o\u00f9 il r\u00e9v\u00e8le au Moi l\u2019image de ses tares, de ses d\u00e9fauts et de ses faiblesses les plus secr\u00e8tes, r\u00e9v\u00e9lation souvent choquante qui bouleverse compl\u00e8tement le Moi. La confrontation avec l\u2019Autre est aussi et surtout une franche confrontation\u00a0 avec soi. C\u2019est ce que r\u00e9sume Michel Houellebecq dans son roman\u00a0<em>Plateforme<\/em>\u00a0en ces termes tr\u00e8s expressifs\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est dans le rapport \u00e0 autrui qu\u2019on prend conscience de soi\u00a0; c\u2019est bien ce qui rend le rapport \u00e0 autrui insupportable\u00a0\u00bb (Michel Houellebecq, 2001, 94). C\u2019est donc gr\u00e2ce \u00e0 cette dure confrontation avec l\u2019Autre qu\u2019Idriss \u00ab\u00a0arrive finalement \u00e0 se convertir en un homme\u00a0\u00bb (Ana Soler P\u00e9rez, 1988, 218).<\/p>\n<h2>4 &#8211; La sc\u00e8ne finale, c\u00e9l\u00e9bration d\u2019un retour aux racines<\/h2>\n<p>La sc\u00e8ne finale du roman est \u00e0 cet \u00e9gard tr\u00e8s significative. Faisant partie d\u2019un groupe d\u2019ouvriers charg\u00e9s de creuser le sol de la place Vend\u00f4me pour la construction d\u2019un parking souterrain, le jeune Idriss trouve devant lui, expos\u00e9e dans la vitrine d\u2019un bijoutier, sa goutte d\u2019or, symbole par excellence de son identit\u00e9 et de son milieu oasien, offerte \u00e0 une prostitu\u00e9e \u00e0 Marseille. Affol\u00e9 de joie, il danse fr\u00e9n\u00e9tiquement avec son marteau-piqueur<a id=\"footnoteref7_emwpaif\" class=\"see-footnote\" title=\"Si le marteau piqueur fait son apparition pour la premi\u00e8re fois dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise avec\u00a0La goutte d\u2019or\u00a0de Michel Tournier, Azouz Begag en fait le titre de son roman\u00a0Le marteau pique-c\u0153ur\u00a0paru en 2004, titre qui sugg\u00e8re gr\u00e2ce \u00e0 un jeu de mots fort habile, la duret\u00e9 des travaux qu\u2019exercent les travailleurs immigr\u00e9s, et la douleur et la souffrance physique qu\u2019ils subissent. \" href=\"#footnote7_emwpaif\">[7]<\/a>, quand la vitrine de la bijouterie vole subitement en \u00e9clats.\u00a0 Saoul\u00e9 par le bruit assourdissant de \u00ab\u00a0sa cavali\u00e8re pneumatique\u00a0\u00bb (<em>GO<\/em>, 220), il continue \u00e0 danser, ne se souciant pas des agents de police qui se pr\u00e9cipitent vers lui. Cet \u00e9pisode de cl\u00f4ture a donn\u00e9 lieu \u00e0 des controverses parmi les critiques fran\u00e7ais. Alors que certains admirent sa puissance \u00e9vocatrice qui donne \u00e0 entendre l\u2019id\u00e9e de la victoire d\u2019Idriss sans la dire express\u00e9ment, d\u2019autres, au contraire, y voient une fin manqu\u00e9e et \u00e9nigmatique qui laisse le lecteur sur sa faim. En r\u00e9ponse \u00e0 cette critique, Michel Tournier r\u00e9plique\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne donnais au lecteur que la moiti\u00e9 d\u2019un livre. Et j\u2019attendais de lui qu\u2019il \u00e9crive dans sa t\u00eate l\u2019autre moiti\u00e9 en lisant ce que je lui donnais\u00a0\u00bb (Margaret Sankey, 1994, 27). Donc la fin du roman est ouverte, mais c\u2019est \u00e0 nous lecteurs\/coauteurs d\u2019imaginer la suite et de mettre le fin mot \u00e0 cette histoire. Pour ce faire, il nous faut d\u2019abord d\u00e9coder l\u2019\u00e9nigme de cette fin tr\u00e8s expressive. En effet, la danse d\u2019Idriss est ici un \u00ab\u00a0langage. [\u2026] langage au-del\u00e0 de la parole\u00a0: car l\u00e0 o\u00f9 ne suffisent plus les mots surgit la danse\u00a0\u00bb (<em>Dictionnaires des symboles<\/em>, 1982, 337). Sa signification symbolique tient au fait qu\u2019elle traduit une sorte de \u00ab\u00a0c\u00e9l\u00e9bration\u00a0\u00bb (337), c\u00e9l\u00e9bration de ses retrouvailles avec la terre des origines, le d\u00e9sert, avec sa culture orientale, et surtout avec son identit\u00e9. Cette naissance de la conscience identitaire \u00ab\u00a0brise le silence et rompt l\u2019immuabilit\u00e9\u00a0\u00bb (Kirsty Fergusson, 1991, 140). Dans la mesure o\u00f9 elle repr\u00e9sente une forme d\u2019expression et une prise de parole symbolique, la danse dans cette sc\u00e8ne finale rev\u00eat l\u2019aspect d\u2019une ext\u00e9riorisation de toute une charge d\u2019indignation jusque-l\u00e0 refoul\u00e9e, c\u2019est un cri de protestation et de r\u00e9volte d\u2019une personne b\u00e2illonn\u00e9e qui sort finalement de son mutisme pour secouer le joug de la servitude physique et morale. Traduisant \u00ab\u00a0un refus d\u00e9finitif de participer \u00e0 la chosification\u00a0\u00bb (Sarah Cordova, 1989, 38), elle marque ainsi le passage de l\u2019\u00e9tat statique d\u2019objet \u00e0 celui dynamique de sujet d\u00e9sormais conscient de sa diff\u00e9rence par rapport aux Autres et capable de s\u2019exprimer pleinement. La dimension all\u00e9gorique de cette\u00a0 sc\u00e8ne est d\u2019autant plus importante que la rupture de la vitrine se fait \u00e0 l\u2019aide du marteau piqueur cens\u00e9 \u00eatre un outil au service du monde occidental. D\u2019objet clich\u00e9 du travailleur immigr\u00e9, il \u00ab\u00a0acquiert une valeur lib\u00e9ratrice\u00a0\u00bb (Eva Vercammen, 2005, 29) et se mue en arme dress\u00e9e contre\u00a0 les pratiques h\u00e9g\u00e9moniques occidentales. En brisant la vitrine de la bijouterie, Idriss r\u00e9alise une double lib\u00e9ration\u00a0: d\u2019une part, il lib\u00e8re son identit\u00e9 prisonni\u00e8re du regard de l\u2019Autre et de ses fantasmes, et de l\u2019autre, il lib\u00e8re ses confr\u00e8res arabes immigr\u00e9s longtemps \u00e9cras\u00e9s et marginalis\u00e9s dans cette soci\u00e9t\u00e9 d\u2019accueil.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re page du roman est ferm\u00e9e, mais la boucle n\u2019est pas compl\u00e8tement boucl\u00e9e. Nous avons toujours dans l\u2019oreille l\u2019\u00e9cho du bruit du marteau piqueur et de la sir\u00e8ne d\u2019alarme, et dans les yeux la silhouette dansante du jeune h\u00e9ros. Nous nous imaginerons face \u00e0 un autre Idriss capable de se prendre en charge lui-m\u00eame, de dire\u00a0\u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb ind\u00e9pendamment de la voix narrative de l\u2019auteur, et surtout d\u2019entrer dans l\u2019espace romanesque comme narrateur. C\u2019est l\u00e0 une raison de plus justifiant le choix de l\u2019auteur pour cette fin ouverte. D\u00e9sormais lib\u00e9r\u00e9 de toute contrainte, Idriss ne sera plus ce \u00ab\u00a0travailleur immigr\u00e9, isol\u00e9 et d\u00e9tenu dans un quartier infect. Il acc\u00e8de au cadre le plus luxueux de Paris et, au plein c\u0153ur de la vie parisienne, son geste le met au centre de l\u2019attention publique. Il passe d\u2019un \u00eatre humain insignifiant au statut de h\u00e9ros\u00a0\u00bb (Ana Soler P\u00e9rez, 1988, 219). R\u00e9ussissant sa qu\u00eate identitaire, Idriss pourrait voir nettement sa terre natale qu\u2019il a toujours m\u00e9connue, s\u2019il d\u00e9cidait d\u2019y revenir un jour.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ext\u00e9rieurement il serait sans doute semblable aux vieux oasiens dont les yeux ensommeill\u00e9s ne voient plus l\u2019oasis pour n\u2019avoir jamais rien vu d\u2019autre. Mais, lui, il aurait des yeux pour voir, aiguis\u00e9s par la mer et la grande ville, et \u00e9clair\u00e9s de sagesse silencieuse (GO, 59).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le processus d\u2019inversion b\u00e9nigne est ainsi parfaitement accompli. Le jeune oriental, m\u00e9tamorphos\u00e9 en profondeur et enrichi d\u2019exp\u00e9riences fondatrices, commencera une nouvelle phase plus riche et plus \u00e9panouie de son existence.<\/p>\n<p>Les deux axes, horizontal et vertical, autour desquels s\u2019articule l\u2019aventure d\u2019Idriss sont ainsi intimement li\u00e9s. Plus Idriss s\u2019\u00e9loigne de son oasis et avance dans son voyage vers l\u2019Autre, plus il progresse sur la voie de la r\u00e9alisation de soi et plus il s\u2019approche de son identit\u00e9. Son voyage dans le monde de l&rsquo;Autre, quoi qu\u2019il ne m\u00e8ne pas au lieu d\u2019origine, se pr\u00e9sente paradoxalement comme un retour aux sources, aux racines \u00e0 travers une double r\u00e9exploration de son Moi et de sa culture. Le voyage vers l\u2019Autre dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or\u00a0<\/em>s\u2019av\u00e8re \u00eatre en m\u00eame temps un voyage de r\u00e9v\u00e9lation int\u00e9rieure, une plong\u00e9e au fin fond de Soi permettant de combler le vide identitaire qui emp\u00eache de se voir et de voir autrui.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Idriss gagnerait donc en quelque sorte la vue et pourrait comprendre le monde qui l\u2019entoure. Il serait transform\u00e9 par son voyage. En effet, Idriss est un \u00ab\u00a0non-voyant \u00bb. Il n\u2019a pas conscience de sa propre image et il regarde tout sans rien voir. Pour voir, il faut voir autre chose\u00a0; c\u2019est seulement apr\u00e8s qu\u2019on peut d\u00e9couvrir ce qu\u2019on poss\u00e9dait d\u00e9j\u00e0 et qu\u2019on ne voyait pas. Pour voir ici et maintenant, il faut aller voir ailleurs (Pezechkian-Weinberg, 1993, 235).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Renouvelant le regard du voyageur, cet ailleurs acquiert une valeur symbolique suppl\u00e9mentaire tant il se pr\u00e9sente comme un espace de rencontre civilisationnelle complexe opposant la civilisation occidentale \u00e0 la civilisation orientale. Le clivage s\u00e9parant l\u2019Orient et l\u2019Occident est due essentiellement \u00e0 la diff\u00e9rence radicale des fondements id\u00e9ologiques et socioculturels sur lesquels sont bas\u00e9es chacune des deux civilisations. C\u2019est cette dichotomie entre l\u2019Orient o\u00f9 r\u00e8gnent l\u2019abstraction et le signe, et l\u2019Occident v\u00e9n\u00e9rant l\u2019image qui engendre \u00ab le choc des civilisations \u00bb tel que l\u2019entend Michel Tournier dans\u00a0<em>La goutte d\u2019or<\/em>.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>ARROUYE, Jean. 2000. \u00ab\u00a0Le Veau d\u2019Or et l\u2019Agneau pascal, Esth\u00e9tique de l\u2019art et de l\u2019existence\u00a0\u00bb. <em>Relire Tournier<\/em>, Actes du colloque international Michel Tournier de l\u2019Universit\u00e9 Saint-\u00c9tienne, \u00c9ditions Presses Universitaires de Saint-\u00c9tienne, p. 127-142<\/p>\n<p>CHEVALIER, Jean, GHEERBRANT, Alain.1982. <em>Dictionnaire des symboles<\/em>. Paris : \u00c9ditions Robert Laffont et Jupiter, coll. Bouquins, 1982, 1060 p.<\/p>\n<p>CORDOVA, Sarah. 1989. \u00ab <em>La Goutte d\u2019or <\/em>: autobiographie et litt\u00e9rature \u00bb. <em>Paroles gel\u00e9es<\/em>, n. 7, University of California, Department of French and Francophone Studies, Los Angeles, p. 31-39.<\/p>\n<p>DELEUZE, Gilles. 1969. <em>Logique du sens<\/em>. Paris : \u00c9ditions Minuit, 1969, 391 p.<\/p>\n<p>FERGUSSON, Kirsty. 1991. \u00ab\u00a0Le paysage de l\u2019absolu\u00a0\u00bb. <em>Images et signes de Michel Tournier<\/em>, <em>Actes <\/em>du\u00a0<em>colloque du centre culturel international de Cerisy-la-Salle,<\/em> <em>Paris : \u00c9ditions Gallimard, p. 135-146.<\/em><\/p>\n<p>GANTREL, Martine. 1987. <em>L\u2019Autre dans l\u2019oeuvre romanesque de Michel Tournier<\/em>. Th\u00e8se de Doctorat, sous la direction de Michel Raimond, Universit\u00e9 Paris IV, 381 p.<\/p>\n<p>HOUELLEBECQ, Michel. 2001. <em>Plateforme<\/em>. Paris : \u00c9ditions Flammarion, 369 p.<\/p>\n<p>LUK, Fui Lee. 2003. <em>Michel Tournier et le d\u00e9tournement de l\u2019autobiographie<\/em>. Dijon : \u00c9ditions Presses universitaires de \u00a0Dijon, 250 p.<\/p>\n<p>MAGNAN, Jean-Marie. 1996. <em>Michel Tournier ou La R\u00e9demption paradoxale<\/em>. Michigan : \u00c9ditions Marval, 141 p.<\/p>\n<p>MATHIS-MOSER, Ursula, MERTZ-BAUMGARTNER, Birgit et <em>alii<\/em>. 2007. <em>La litt\u00e9rature \u00ab\u00a0fran\u00e7aise\u00a0\u00bb contemporaine : contact de cultures et cr\u00e9ativit\u00e9<\/em>. T\u00fcbingen : \u00c9ditions Gunter Narr Verlag, 274 p.<\/p>\n<p>PEZECHKIAN-WEINBERG. 1993. Pary, <em>Marginalit\u00e9 et cr\u00e9ation chez Michel Tournier<\/em>. Th\u00e8se de Doctorat, Universit\u00e9 de Californie, Los Angeles, 303 p.<\/p>\n<p>RAMSLAND, Marie. 1990. <em>L\u2019Itin\u00e9raire spirituel du h\u00e9ros dans l\u2019oeuvre <\/em><em>romanesque de Michel Tournier<\/em>. Th\u00e8se de Doctorat, Universit\u00e9 de Newcastle, New South Wales (Australie), 267 p.<\/p>\n<p>ROSELLO, Mireille. 1990. <em>L\u2019in<\/em><em>-diff\u00e9rence chez Michel Tournier<\/em>. Paris : \u00c9ditions Jos\u00e9 Corti, 191 p.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;. 1988. \u00ab <em>La Goutte d\u2019or<\/em>: le peep-show, la vitrine et le miroir sans tain \u00bb. <em>\u00c9tudes fran\u00e7aises<\/em>, vol. 24, n. 3, 1988, p. 83-96.<\/p>\n<p>SA\u00cfD, Edward. 1980. <em>L\u2019orientalisme: l&rsquo;Orient cr\u00e9\u00e9 par l&rsquo;Occident<\/em>, traduit de l\u2019Anglais par Catherine Malmoud. Paris : \u00c9ditions Seuil, 393 p.<\/p>\n<p>SANKEY, Margaret. 1994. \u00ab Autour d\u2019une interview avec Michel Tournier \u00bb. \u00a0<em>Aumla<\/em>: Journal of the Australasian Universities Language and Literature Association, n. 82, p. 23-34.<\/p>\n<p>SARTRE, Jean-Paul. 1943. <em>L\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant<\/em>. Paris : \u00c9ditions Gallimard, 698 p.<\/p>\n<p style=\"margin-left: 9.0pt;\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. [1946] 1967. <em>L\u2019existentialisme est un humanisme<\/em>. Paris : \u00c9ditions Nagel, coll. Pens\u00e9es, 141 p.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. [1947] 2000. <em>Huis clos<\/em> suivi de <em>Les mouches<\/em>. Paris : \u00c9ditions Gallimard, 245 p.<\/p>\n<p>SBIROLI, Lynn-Salkin. 1991. \u00ab\u00a0Par-del\u00e0 Nietzsche\u00a0: l\u2019amor fati\u00a0\u00bb.<em> Images et Signes de Michel Tournier<\/em>, <em>Actes <\/em>du\u00a0<em>colloque du centre culturel international de Cerisy-la-Salle. Paris : \u00c9ditions Gallimard, p. 147-163<\/em>.<\/p>\n<p>SOLER P\u00e9rez, Ana. 1988. \u00ab La iniciaci\u00f3n como potencial liberador en <em>La<\/em> <em>Goutte d&rsquo;or <\/em>de Michel Tournier \u00bb. <em>Queste, Estudios<\/em> <em>de lengua e literatura francesa<\/em>, n. 4, p. 209-220. (Article traduit en Fran\u00e7ais par l\u2019Institut Cervant\u00e8s d\u2019Alexandrie).<\/p>\n<p>TOURNIER, Michel. [1967] 1988. <em>Vendredi ou les limbes du Pacifique<\/em>. Paris : \u00c9ditions Gallimard, 283 p.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 1975. <em>Les m\u00e9t\u00e9ores<\/em>. Paris : \u00c9ditions Gallimard, 544 p.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 1977. <em>Le vent paraclet. <\/em>Paris : \u00c9ditions du Seuil, 293 p.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. [1985] 2006. <em>La goutte d\u2019or<\/em>. Barcelone : \u00c9ditions Gallimard, 224 p.<\/p>\n<p>VERCAMMEN, Eva. 2005. <em>Voyage et apprentissage dans les romans de Michel<\/em> <em>Tournier<\/em>. M\u00e9moire de Master pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Anvers, Belgique, 150 p.<\/p>\n<p>YOU, Seun-Kyong. 2002. <em>La double \u00e9criture dans l\u2019oeuvre de Michel Tournier<\/em>. Th\u00e8se de Doctorat, sous la direction de Serge Gaubert, Universit\u00e9 Lumi\u00e8re Lyon II, 447 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_l94gsyi\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_l94gsyi\">[1]<\/a> Dans la suite, les renvois \u00e0\u00a0<em>La goutte d&rsquo;or<\/em>\u00a0se feront \u00e0 l\u2019aide de l\u2019abr\u00e9viation\u00a0<em>GO<\/em>\u00a0suivie du num\u00e9ro de la page d\u2019o\u00f9 est extraite la citation.<\/p>\n<p id=\"footnote2_26dxq7x\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_26dxq7x\">[2]<\/a> Sartre divise l\u2019\u00eatre en deux cat\u00e9gories\u00a0:\u00a0<em>l\u2019en-soi<\/em>\u00a0et\u00a0<em>le pour-soi.<\/em>\u00a0Alors que\u00a0<em>l\u2019en-soi<\/em>\u00a0caract\u00e9rise les objets dont l\u2019essence pr\u00e9c\u00e8de l\u2019existence, et qui sont certainement incapables de se penser ni de penser le monde environnant,\u00a0<em>le pour-soi<\/em>\u00a0distingue l\u2019homme qui, lui, est dou\u00e9 de connaissance et de libert\u00e9, et qui, conscient de lui-m\u00eame et de son entourage, peut se juger et juger autrui. Contrairement aux objets, l\u2019existence de l\u2019homme pr\u00e9c\u00e8de son essence, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est compl\u00e8tement responsable de ce qu\u2019il devient, de son avenir, d\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9finir et de d\u00e9finir le sens de sa vie, laquelle \u00e9tant un projet en perp\u00e9tuelle r\u00e9alisation.<\/p>\n<p id=\"footnote3_kyw1g8w\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_kyw1g8w\">[3]<\/a> Dans la philosophie sartrienne,\u00a0<em>l\u2019\u00eatre pour-autrui<\/em>\u00a0 d\u00e9signe l\u2019\u00e9tat du\u00a0<em>pour-soi<\/em>\u00a0transform\u00e9 en\u00a0<em>en-soi<\/em>\u00a0sous l\u2019effet du regard ali\u00e9nant d\u2019autrui.<\/p>\n<p id=\"footnote4_4p5o0i7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_4p5o0i7\">[4]<\/a> La sc\u00e8ne du moulage d\u2019Idriss est l\u2019une des sc\u00e8nes les plus\u00a0 riches du roman, tant elle se pr\u00eate \u00e0 plusieurs niveaux d\u2019interpr\u00e9tation. Si elle symbolise le comble de l\u2019ali\u00e9nation et de la d\u00e9gradation physique et morale du jeune h\u00e9ros, elle repr\u00e9sente \u00e9galement la contamination du r\u00e9el par l\u2019artificiel dans cette soci\u00e9t\u00e9 occidentale o\u00f9 l\u2019image est reine.<\/p>\n<p id=\"footnote5_udj7bdd\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_udj7bdd\">[5]<\/a> Le concept de l\u2019inversion b\u00e9nigne-maligne traverse l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre tourni\u00e9rienne.Le parcours initiatique des h\u00e9ros de Tournier est toujours plac\u00e9 sous le signe de cette inversion bouleversante tant\u00f4t positive, tant\u00f4t n\u00e9gative. Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019apparition de Vendredi dans son monde, Robinson subit une inversion b\u00e9nigne. Il se lib\u00e8re d\u00e9finitivement des contraintes occidentales et conna\u00eet une sorte de fusion avec le cosmos. Abel Tiffauges, quant \u00e0 lui, passe d\u2019abord par l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019inversion maligne, en recrutant forc\u00e9ment des enfants pour le compte de l\u2019arm\u00e9e nazie. D\u2019ogre d\u00e9voreur d\u2019enfants, il se m\u00e9tamorphose en Saint Christophe et sauve le jeune gar\u00e7on juif Ephra\u00efm, transformation radicale se d\u00e9finissant dans le langage tourni\u00e9rien comme une inversion b\u00e9nigne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p id=\"footnote6_t3mlxp0\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_t3mlxp0\">[6]<\/a> <a href=\"http:\/\/www.ina.fr\/art-et-culture\/arts-du-spectacle\/video\/I04076275\/huis-clos-en-disque-voix-de-jean-paul-sartre.fr.html\">http:\/\/www.ina.fr\/art-et-culture\/arts-du-spectacle\/video\/I04076275\/huis-clos-en-disque-voix-de-jean-paul-sartre.fr.html<\/a>, consult\u00e9 le 2\/12\/2016.<\/p>\n<p id=\"footnote7_emwpaif\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_emwpaif\">[7]<\/a> Si le marteau piqueur fait son apparition pour la premi\u00e8re fois dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise avec<em>\u00a0La goutte d\u2019or<\/em>\u00a0de Michel Tournier, Azouz Begag en fait le titre de son roman\u00a0<em>Le marteau pique-c\u0153ur<\/em>\u00a0paru en 2004, titre qui sugg\u00e8re gr\u00e2ce \u00e0 un jeu de mots fort habile, la duret\u00e9 des travaux qu\u2019exercent les travailleurs immigr\u00e9s, et la douleur et la souffrance physique qu\u2019ils subissent.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Mohammad Abouzeid, Fadwa. 2017. \u00abLe \u00a0voyage \u00a0vers \u00a0l\u2019Autre \u00a0et \u00a0la \u00a0renaissance \u00a0de \u00a0Soi \u00a0dans\u00a0\u00a0La \u00a0goutte \u00a0d\u2019or\u00a0de \u00a0Michel Tournier\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab L&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 \u00bb, n\u00b025, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5624 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-abouzeid.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 pdf-abouzeid.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-567bab73-525a-4529-88f5-990086f21381\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-abouzeid.pdf\">pdf-abouzeid<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-abouzeid.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-567bab73-525a-4529-88f5-990086f21381\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025 Peut-on chercher l\u2019identit\u00e9 dans l\u2019alt\u00e9rit\u00e9? Autrui est-il un obstacle \u00e0 la r\u00e9alisation de soi ou bien un guide vers la renaissance? Avant d\u2019examiner ces deux questions, il est n\u00e9cessaire tout d\u2019abord de r\u00e9pondre \u00e0 la question : \u00ab\u00a0Qui est l\u2019Autre?\u00a0\u00bb afin de pouvoir d\u00e9terminer clairement [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1285,1284],"tags":[271],"class_list":["post-5624","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-excentrer-lethnocentrisme","category-lautre-poetique-et-representations-litteraires-de-lalterite","tag-mohammad-abouzeid-fadwa"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5624","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5624"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5624\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8842,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5624\/revisions\/8842"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5624"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5624"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5624"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}