{"id":5625,"date":"2024-06-13T19:48:29","date_gmt":"2024-06-13T19:48:29","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/quand-la-viande-parle-sens-resistance-et-discours-de-lautre-dans-la-vie-et-demie-de-sony-labou-tansi\/"},"modified":"2024-09-04T15:43:06","modified_gmt":"2024-09-04T15:43:06","slug":"quand-la-viande-parle-sens-resistance-et-discours-de-lautre-dans-la-vie-et-demie-de-sony-labou-tansi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5625","title":{"rendered":"Quand la viande parle. Sens, r\u00e9sistance et discours de l\u2019autre dans \u00ab La vie et demie \u00bb de Sony Labou Tansi"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6896\">Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p><em>La discipline est la force des arm\u00e9es mais elle n\u2019est pas forc\u00e9ment la force des peuples. Parce qu\u2019un peuple peut comprendre mais ne sait pas ob\u00e9ir. Parce que l\u2019homme est fait pour comprendre et non pour ob\u00e9ir. Ce besoin de dialogue, je dirais le droit au dialogue, est inscrit dans toute la mati\u00e8re pensante. Seule la mati\u00e8re ob\u00e9it aveugl\u00e9ment aux lois de la nature.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u2013 Sony Labou Tansi<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Avec\u00a0<em>La vie et demie<\/em><a id=\"footnoteref1_7et08ol\" class=\"see-footnote\" title=\"Le Guide Providentiel de la Katamalanasie, pays africain imaginaire, fait venir \u00e0 lui le rebelle Martial et sa famille dans le but de l\u2019ex\u00e9cuter. Cependant, m\u00eame apr\u00e8s plusieurs supplices mortels, celui-ci refuse de mourir. Ainsi, il devient l\u2019embl\u00e8me des r\u00e9volutionnaires qu\u2019on appelle, d\u00e8s lors, les Gens de Martial. Sa fille Cha\u00efdana prend ensuite la rel\u00e8ve de la lutte \u00e0 la dictature en assassinant grand-nombre d\u2019officiers jusqu\u2019\u00e0 ce que, quatre g\u00e9n\u00e9rations plus tard, trente-huit de ses arri\u00e8re-arri\u00e8re-petits-fils d\u00e9clarent une guerre d\u2019ind\u00e9pendance au Darmelia, \u00c9tat fournissant les dictateurs qui r\u00e8gnent sur la Katamalanasie. Ainsi,\u00a0La vie et demie\u00a0retrace quatre g\u00e9n\u00e9rations de rebelles qui s\u2019opposent \u00e0 un gouvernement sanguinaire. \" href=\"#footnote1_7et08ol\">[1]<\/a><em>,<\/em>\u00a0son premier roman publi\u00e9 en 1979, Sony Labou Tansi s\u2019impose imm\u00e9diatement comme une des voix les plus po\u00e9tiques et pol\u00e9miques du Congo. \u00c9minemment politique, son \u0153uvre oppose \u00e0 la dictature une violence qu\u2019elle lui emprunte, de m\u00eame qu\u2019elle percute et trahit le lecteur. Ainsi, il s\u2019\u00e9rrive d\u2019embl\u00e9e en tant que figure de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et c\u2019est l\u2019\u00e9criture qui lui permet de n\u00e9gocier sa position. Au fil de cet article, il s\u2019agira de relever les proc\u00e9d\u00e9s par lesquels Labou Tansi d\u00e9joue les pouvoirs \u00e0 l\u2019\u0153uvre et extirpe le sujet de sa position de domin\u00e9. Pour ce faire, il me faudra d\u2019abord de relever la fonction heuristique du corps dans\u00a0<em>La vie et demie<\/em>\u00a0et observer les modifications dans le processus de signification que provoque le refus de mourir de Martial, le personnage principal, qui permet \u00e9galement l\u2019ouverture d\u2019une br\u00e8che dans l\u2019univers romanesque qui donne naissance \u00e0 une figure vengeresse (sa fille Cha\u00efdana). J\u2019interrogerai le potentiel de r\u00e9sistance des deux figures (Martial et Cha\u00efdana) et leur effet sur le pouvoir et la signification dans l\u2019\u00e9criture sonyenne. Comme le refus de Martial se manifeste par la parole, nous verrons \u00e9galement comment il contourne les interdits du discours\u00a0: la parole en pays totalitaire \u00e9tant r\u00e9serv\u00e9e au maitre et employ\u00e9e non pas pour exprimer une suggestivit\u00e9, mais bien dans une logique directive pour cristalliser l\u2019autorit\u00e9. Pour conclure, nous interrogerons le r\u00f4le de l\u2019\u00e9criture dans la r\u00e9volution qui advient dans le roman.<\/p>\n<h2>Signifier l\u2019impossible\u00a0: d\u00e9r\u00e8glement des interdits de la repr\u00e9sentation<\/h2>\n<p>Sony Labou Tansi, probablement conscient de la difficult\u00e9 de lecture qu\u2019entraine son texte, a cru bon de le pr\u00e9c\u00e9der d\u2019un avertissement dans lequel il peut clarifier ses intentions et prescrire un rapport entre le lecteur et le texte\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] je tiens \u00e0 pr\u00e9ciser que <em>la Vie et Demie <\/em>fait ces taches que la vie seulement fait. Ce livre se passe enti\u00e8rement en moi. Au fond, la terre n\u2019est plus ronde. Elle ne le sera jamais plus. <em>La Vie et Demie<\/em> devient cette <em>fable<\/em> qui voit demain avec des yeux d\u2019aujourd\u2019hui. Qu\u2019aucun aujourd\u2019hui politique ou humain ne viennent s\u2019y m\u00ealer. Cela pr\u00eaterait \u00e0 confusion. Le jour o\u00f9 me sera donn\u00e9e l\u2019occasion de parler d\u2019un quelconque aujourd\u2019hui, je ne passerai pas par mille chemins, en tout cas pas un chemin aussi tortueux que la fable. (LVD<a id=\"footnoteref2_2na2xqh\" class=\"see-footnote\" title=\"Sony Labou Tansi. 1979. La vie et demie, Paris, Seuil, 193 p. \" href=\"#footnote2_2na2xqh\">[2]<\/a>, 10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par ce pr\u00e9ambule, Sony Labou Tansi force le lecteur \u00e0 entrer <em>en lui<\/em> et \u00e0 se soumettre \u00e0 l\u2019arbitraire de son \u00e9criture. <em>De facto<\/em>, il annonce qu\u2019il construira une nouvelle v\u00e9rit\u00e9 au fil du texte, un nouveau savoir. Par ailleurs, pour Michel Foucault, \u00ab\u00a0[l]e discours n\u2019est gu\u00e8re plus que la miroitement d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 en train de mettre \u00e0 ses propres yeux.\u00bb (Foucault, 1971, 52)<\/p>\n<p>Cette mise en garde op\u00e8re d\u00e9j\u00e0 une d\u00e9construction des conceptions pr\u00e9existantes du possible et de l\u2019impossible chez le lecteur. Il lui faut alors admettre que, dans ce nouvel univers qu\u2019il p\u00e9n\u00e8tre, <em>la<\/em> <em>terre n\u2019est plus ronde<\/em>. M\u00eame si le caract\u00e8re sph\u00e9rique de la terre est admis depuis Aristote, l\u2019innovation scientifique demeure un des plus grands interdits du discours. Sony Labou Tansi situe alors sa propre \u00e9criture du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019interdit et de l\u2019impossible. Dans ces conditions, inclure <em>La vie et demie <\/em>dans le genre de la fable<a id=\"footnoteref3_qj4shn6\" class=\"see-footnote\" title=\"La fable \u00e9tait d\u2019ailleurs utilis\u00e9e pour contourner la censure aux XVIIe si\u00e8cle. Son aspect imaginaire ou loustic permettant de camoufler une critique derri\u00e8re un texte qui, au premier degr\u00e9, semble inoffensif. \" href=\"#footnote3_qj4shn6\">[3]<\/a> semble justifier ce renversement des possibles en admettant un cadre imaginaire qui lib\u00e8re des contraintes du r\u00e9alisme. Pourtant, le r\u00e9cit sonyen ne se conforme au genre de la fable qu\u2019en cet appel \u00e0 l\u2019imaginaire<a id=\"footnoteref4_gre3fel\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab[\u2026 ]je n\u2019enseigne pas, j\u2019invente.\u00bb (LVD, 9) \" href=\"#footnote4_gre3fel\">[4]<\/a> puisqu\u2019il ne pr\u00e9sente ni les personnages typ\u00e9s, ni \u00a0les oppositions faciles, ni le sch\u00e9ma narratif simple, ni la morale explicite qui d\u00e9finissent le genre litt\u00e9raire dont Lafontaine f\u00fbt sans doute le plus c\u00e9l\u00e8bre repr\u00e9sentant. Le rapport entre imaginaire et r\u00e9alisme, tout comme le rapport entre possible et impossible, rev\u00eat bien plus de complexit\u00e9 que celui d\u2019un simple renversement et nous avancerons que <em>La vie et demie<\/em> d\u00e9voile l\u2019arbitraire de la signification et de la repr\u00e9sentation en op\u00e9rant un d\u00e9r\u00e8glement des possibles qui entraine \u00e9galement un glissement dans l\u2019arbitraire des relations de pouvoir.<\/p>\n<p>Si l\u2019avertissement pr\u00e9pare \u00e0 une fable, le roman happe son lecteur tant par la voix, que par l\u2019univers repr\u00e9sent\u00e9\u00a0et provoque un effet de r\u00e9el convoqu\u00e9 principalement la repr\u00e9sentation du corps. D\u00e8s la premi\u00e8re page, la figure du soldat, qu\u2019on pr\u00e9sente \u00ab\u00a0comme un poteau de viande kaki\u00a0\u00bb (LVD, 11), convoque un univers politique qu\u2019on associe \u00e0 l\u2019univers de r\u00e9f\u00e9rence, \u00e0 un \u00ab\u00a0aujourd\u2019hui politique et humain\u00a0\u00bb (LVD, 10) que Sony Labou Tansi demande pourtant au lecteur de ne pas venir m\u00ealer \u00e0 la fable sous pr\u00e9texte que \u00ab\u00a0\u00e7a porterait \u00e0 confusion\u00a0\u00bb (LVD, 10). Pourtant, force est de constater que la <em>fable <\/em>fait appel, en soulignant la pr\u00e9sence militaire en Katamalanasie, \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 bien connue des pays africains apr\u00e8s la vague des ind\u00e9pendances. Ainsi, s\u2019il ne peut voir en la Katamalanasie un univers r\u00e9f\u00e9rentiel pr\u00e9cis, le lecteur est toutefois forc\u00e9 de reconna\u00eetre \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire de conna\u00eetre et d\u2019associer \u00e0 cette repr\u00e9sentation \u2013 une Afrique en conflit.<\/p>\n<h2>Parler en \u00ab\u00a0chair-mots-de passes\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Dans son ouvrage\u00a0<em>Le corps du h\u00e9ros<\/em>, Francis Berthelot d\u00e9crit le personnage en ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0Le personnage de roman, c\u2019est \u00e0 la fois sa faiblesse et sa force, est un ectoplasme. Il pr\u00e9tend avoir un corps, mais il n\u2019en a pas.\u00a0\u00bb (Berthelot, 1977, 6) Ainsi, le personnage est souvent\u00a0le lieu d\u2019un important effet de r\u00e9el caus\u00e9 par l\u2019identification du lecteur. Par cons\u00e9quent, ce dernier pr\u00e9sume au corps romanesque un fonctionnement calqu\u00e9 sur le corps de chair, c\u2019est-\u00e0-dire un fonctionnement organique. C\u2019est ce corps r\u00e9gi par des fonctions biologiques qui est d\u2019abord repr\u00e9sent\u00e9\u00a0<em>dans La vie et demie<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0La loque-p\u00e8re sourcillait tandis que le fer disparaissait lentement dans sa gorge. Le Guide Providentiel retira le couteau et s\u2019en retourna \u00e0 sa viande des Quatre Saisons qu\u2019il coupa et mangea avec le m\u00eame couteau ensanglant\u00e9.\u00a0\u00bb (LVD, 12) Ainsi, ce corps qui saigne et qui a faim engage un rapport du lecteur au corps romanesque qui sera, au fil du roman, d\u00e9construit et trahit. \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/p>\n<p>L\u2019association, qui se dessine d\u00e9j\u00e0 entre \u00ab\u00a0viande\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb \u0153uvre \u00e9galement \u00e0 ramener le corps \u00e0 des consid\u00e9rations organiques. Le signifiant \u00ab\u00a0viande\u00a0\u00bb limite le corps \u00e0 ses caract\u00e9ristiques mat\u00e9rielles et le force \u00e0 se d\u00e9lester de son aura sacr\u00e9e\u00a0: l\u2019individu, r\u00e9duit \u00e0 son corps, perd son statut de sujet pour ne devenir qu\u2019une enveloppe de chair, un simple assemblage d\u2019organes. Le Guide Providentiel fera d\u2019ailleurs cuisiner le corps de Martial, le r\u00e9volutionnaire qu\u2019il veut abattre, et pour le faire manger \u00e0 sa famille\u00a0: \u00ab\u00a0Cha\u00efdana se rappela comme ils avaient commenc\u00e9s par le p\u00e2t\u00e9 plus facile \u00e0 avaler que la daube pleine de cheveux et dont les morceaux r\u00e9sistaient aux dents et \u00e0 la langue, d\u2019une r\u00e9sistance plus offensante.\u00a0\u00bb\u00a0(LVD, 18) Par contre, tant la r\u00e9duction du corps \u00e0 la viande que l\u2019acceptation d\u2019un biologisme r\u00e9aliste par le lecteur seront \u00e9branl\u00e9es par le texte lorsque, apr\u00e8s \u00eatre assassin\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises par le Guide Providentiel, Martial refuse de mourir.<\/p>\n<p>Ce refus provoque un bouleversement du processus de signification et \u00e9largit par le fait m\u00eame le spectre des possibles. De fait, \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0vivant\u00a0\u00bb sont alors extraits du langage et s\u00e9par\u00e9s de leur sens, d\u00e9notatif comme connotatif, ce qui confronte l\u2019arbitraire de l\u2019assignation des significations. Le corps de Martial, ni mort, ni vivant, remplit une fonction heuristique semblable \u00e0 celle que Roland Gori attribue \u00e0 l\u2019hyst\u00e9rique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mais bien que, de nos jours, c\u2019est le masque emprunt\u00e9 par une fonction heuristique dont elle ne s\u2019est jamais d\u00e9partie. Il est bien dans ses mani\u00e8res \u2013 analogues en cela \u00e0 la structure tragique (R.\u00a0Girard\u00a01972) \u2013 de d\u00e9voiler la violence et l\u2019arbitraire du sens (mythes et th\u00e9ories) par rapport au non-sens. D\u00e9voilement par lequel elle promeut et invalide sans cesse les constructions et figures du savoir. En somme, elle les m\u00e9tastase sans jamais les faire dispara\u00eetre. \u00a0(Gori, 1984, 156)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est ainsi que le corps de Martial devient le r\u00e9sultat de la conversion d\u2019un indicible qu\u2019il m\u00e9tastase, comme l\u2019admet Gori, afin de rendre symbolisable. L\u2019indicible, dans <em>La vie et demie<\/em>, concerne davantage une restriction de l\u2019acc\u00e8s au discours bas\u00e9e sur la notion d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019une discipline impos\u00e9e \u00e0 son contenu. Cette raret\u00e9 planifi\u00e9e des sujets parlants fait \u00e9cho tant aux structures du pouvoir qu\u2019\u00e0 ses effets.<\/p>\n<h2>Parler plus fort que le maitre<\/h2>\n<p>Le \u00ab\u00a0haut du corps de Martial\u00a0\u00bb devient, dans le roman, le signe, le r\u00e9sidu t\u00e9moignant de l\u2019affrontement de deux forces. C\u2019est donc en se sens que Martial devient un symbole de la r\u00e9sistance, puisque s\u2019\u00e9tant plac\u00e9 face \u00e0 la force, cette \u00e9nergie dirig\u00e9e contre lui et ayant r\u00e9sist\u00e9 (au sens newtonien). D\u2019ailleurs, le fait qu\u2019il ne soit pas sorti compl\u00e8tement indemne de l\u2019affrontement participe encore plus \u00e0 d\u00e9voiler les dynamiques de pouvoir qui s\u00e9vissent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019univers repr\u00e9sent\u00e9 puisqu\u2019il d\u00e9voile la violence du Guide en remettant en question sa puissance.<\/p>\n<p>Il convient ici de s\u2019attarder sur le refus de mourir de Martial, afin de comprendre ce qu\u2019il convoque et ce qu\u2019il met en \u00e9chec. Parce que si ce refus est bien l\u2019\u00e9tincelle qui provoque un changement des diff\u00e9rents r\u00e9seaux\u00a0de signification et pouvoir, c\u2019est par l\u2019ordre du discours qu\u2019il advient. Il y a, en effet, un glissement qui se produit lors de la mise \u00e0 mort de Martial; glissement qui refl\u00e8te son int\u00e9gration progressive de l\u2019ordre du discours. Lorsque Martial rejoint l\u2019ordre du discours, son degr\u00e9 d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 diminue. C\u2019est alors qu\u2019il pourra s\u2019opposer au Guide puisque les deux utiliseront alors les m\u00eames codes.<\/p>\n<p>Alors qu\u2019il subit les premiers supplices, le rebelle enregistre des r\u00e9actions qui ne semblent pas concorder avec l\u2019intensit\u00e9 des tortures endur\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0La loque-p\u00e8re <em>sourcillait<\/em><a id=\"footnoteref5_38rzbcz\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous soulignons. \" href=\"#footnote5_38rzbcz\">[5]<\/a> tandis que le fer disparaissait tranquillement dans sa gorge.\u00a0\u00bb (LVD, 12) Ainsi, le sourcillement s\u2019av\u00e8re une r\u00e9ponse inconciliable \u00e0 la blessure <em>mortelle<\/em>. Elle rel\u00e8ve d\u00e9j\u00e0 une premi\u00e8re inad\u00e9quation ou un premier \u00e9cart entre la force des deux individus. D\u00e9j\u00e0, cette incompatibilit\u00e9 donne l\u2019impression d\u2019un d\u00e9calage dans l\u2019opposition \u2013 d\u2019un d\u00e9niv\u00e8lement qui distancie les acteurs \u2013 \u00a0ce qui sera confirm\u00e9 tout au long de la sc\u00e8ne pr\u00e9sentant les attaques du Guide comme s\u2019il s\u2019agissait un dialogue. La sc\u00e8ne \u00e9volue par la r\u00e9p\u00e9tition cr\u00e9ant une logique conversationnelle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] le Guide Providentiel se leva, [\u2026] vint devant la loque-p\u00e8re, les dents serr\u00e9es comme des pinces, et lui cracha au visage. \/\u2014 Qu\u2019est-ce que tu attends, dit-il sans desserrer les dents. \/La loque-p\u00e8re ne r\u00e9pondit pas, le Guide Providentiel lui ouvrit le ventre du plexus \u00e0 l\u2019aine comme on ouvre une chemise \u00e0 fermeture \u00c9clair [\u2026] (LVD, 12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On remarque alors une gradation dans les r\u00e9ponses de Martial. Ainsi, la premi\u00e8re r\u00e9ponse est ce sourcillement, la deuxi\u00e8me est le silence. Apr\u00e8s la troisi\u00e8me et la quatri\u00e8me blessure, Martial respire \u00ab\u00a0comme l\u2019homme qui vient de finir l\u2019acte d\u2019amour\u00a0\u00bb (LVD, 12). L\u2019association entre la respiration saccad\u00e9e provoqu\u00e9e par la douleur des supplices et celle qui suit la relation sexuelle accentue encore davantage le d\u00e9r\u00e8glement de la fonction dialogique.<\/p>\n<p>\u00c0 chaque attaque, le d\u00e9sarroi du Guide face \u00e0 la r\u00e9ponse non ad\u00e9quate de Martial s\u2019accro\u00eet\u00a0: \u00ab\u00a0\u2014 Maintenant qu\u2019est-ce que tu attends? tonna le Guide Providentiel exasp\u00e9r\u00e9. \/\u2014 Je ne veux pas mourir de cette mort, dit la loque-p\u00e8r\u00ade [\u2026].\u00a0\u00bb (LVD, 13) Cette \u00a0derni\u00e8re phrase marque le premier acte subjectif de prise de parole de la part du r\u00e9volutionnaire. Du silence \u00e0 la parole, l\u2019irruption de Martial dans l\u2019ordre du discours n\u2019est pas anodine. Il va sans dire que, dans l\u2019univers repr\u00e9sent\u00e9 par Sony Labou Tansi, la parole est contrainte et musel\u00e9e par un syst\u00e8me politique dictatorial. Il existe, avance Michel Foucault, plusieurs proc\u00e9dures de contr\u00f4le du discours. Si celui-ci est trou\u00e9 d\u2019interdits, c\u2019est qu\u2019il joue un r\u00f4le vital dans la construction des dynamiques sociales\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] le discours n\u2019est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les syst\u00e8mes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche \u00e0 s\u2019emparer.\u00a0\u00bb (Foucault, 1971, 12) Ainsi plus qu\u2019un simple organe de repr\u00e9sentation, le discours devient un outil du pouvoir; investir l\u2019ordre du discours revient alors \u00e0 poser un acte subjectif qui approche le sujet parlant du pouvoir. S\u2019il n\u2019est pas, dans <em>La vie et demie<\/em>, un cadre \u00e9nonciatif strict ou un ensemble de r\u00e8gles qui viennent orienter la production du discours<a id=\"footnoteref6_0ra16bq\" class=\"see-footnote\" title=\"En fait, nous pouvons m\u00eame affirmer le contraire. C\u2019est \u00e0 dire que La vie et demie, en multipliant les possibles et en modifiant les significations d\u00e9borde d\u2019un cadre \u00e9nonciatif et met \u00e0 mal le contr\u00f4le du discours, et qui correspondrait, le cas \u00e9ch\u00e9ant, \u00e0 une censure politique. \" href=\"#footnote6_0ra16bq\">[6]<\/a>, celui-ci subit n\u00e9anmoins un contr\u00f4le ferme. Les champs du discours ne sont pas tous \u00ab\u00a0ouverts et p\u00e9n\u00e9trables\u00bb (Foucault, 1971, 39) de la m\u00eame fa\u00e7on et, \u00e9videmment, les plus susceptibles de mener au pouvoir sont aussi les plus s\u00e9lectifs. Les processus de contr\u00f4le sont mis en place pour pr\u00e9server et limiter l\u2019acc\u00e8s \u00e0 ces r\u00e9gions diff\u00e9renciantes du discours, provoquant non pas une r\u00e9duction dans ses propos, mais une diminution du nombre de sujets parlants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] il s\u2019agit de d\u00e9terminer les conditions de l [a] mise en jeu [des discours], d\u2019imposer aux individus qui les tiennent un certain nombre de r\u00e8gles et ainsi de ne pas permettre \u00e0 tout le monde d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 eux [\u2026]; nul n\u2019entrera dans l\u2019ordre du discours s\u2019il ne satisfait \u00e0 certaines exigences ou s\u2019il n\u2019est, d\u2019entr\u00e9e de jeu, qualifi\u00e9 pour le faire. (Foucault, 1971, 38-39)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est donc dire que, dans certain cas, le discours est un privil\u00e8ge que se partagent quelques individus favoris\u00e9s. Dans un contexte comme celui qui est mis en sc\u00e8ne dans <em>La vie et demie<\/em>, on comprend rapidement que ce sont le Guide Providentiel et les autres chefs politiques qui, contrairement au peuple, ont acc\u00e8s au discours.<\/p>\n<p>Le personnage de Martial n\u2019a d\u2019ailleurs pas d\u2019existence dans le discours avant d\u2019y \u00eatre reconnu par le Guide Providentiel. En effet, c\u2019est \u00e0 travers le discours de celui-ci, que Martial est, pour la premi\u00e8re fois, d\u00e9sign\u00e9 par son pr\u00e9nom\u00a0: \u00ab\u00a0Alors, quelle mort veux-tu mourir Martial?\u00a0\u00bb (LVD, 13). Avant ce moment, l\u2019\u00e9tiquette s\u00e9mantique qu\u2019on peut attribuer \u00e0 Martial se r\u00e9sume uniquement \u00e0 ces deux expressions\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019homme\u00a0\u00bb (LVD, 11) et \u00ab\u00a0la loque-p\u00e8re\u00a0\u00bb (LVD, 11 \u00e0 13). Ainsi, c\u2019est seulement apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9, baptis\u00e9, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du discours du Guide Providentiel \u2013 ce discours r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 une minorit\u00e9 puissante \u2013 que le nom de Martial int\u00e8gre la narration. Parce qu\u2019\u00eatre nomm\u00e9 c\u2019est \u00eatre reconnu, l\u2019apparition du pr\u00e9nom dans le discours agit au m\u00eame titre qu\u2019une invitation \u00e0 prendre part au discours. Martial, s\u2019\u00e9tant lui-m\u00eame accord\u00e9 le droit de parler sans r\u00e9pondre aux exigences qui conditionnent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la parole, invalide les processus de contr\u00f4le et int\u00e8gre, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un terroriste, un r\u00e9seau duquel il est initialement exclu. En prenant la parole, Martial atteint la puissance du Guide Providentiel, le for\u00e7ant \u00e0 reconna\u00eetre son existence au sein du discours et par cons\u00e9quent, \u00e0 l\u00e9gitimer la prise de parole du rebelle. Martial op\u00e8re une r\u00e9organisation du syst\u00e8me qui r\u00e9gule l\u2019acc\u00e8s au discours en s\u2019accordant le statut de sujet parlant. Ainsi, il l\u00e8ve le voile sur un trou, un manque dans le discours en l\u2019int\u00e9grant et le reprogrammant de l\u2019int\u00e9rieur. La r\u00e9sistance de Martial s\u2019\u00e9tablit sur une structure duelle\u00a0: celle du corps de Martial face aux assauts se double de la r\u00e9sistance du sujet parlant. La pr\u00e9sence de Martial \u00e0 m\u00eame \u00ab\u00a0l\u2019espace narcissique du discours id\u00e9ologique\u00a0\u00bb (Gori, 1984,159) dans lequel se complait le Guide Providentiel provoque, en effet, un non-sens.<\/p>\n<p>Une fois que le Guide prononce le nom de Martial, il le r\u00e9p\u00e9tera \u00e0 chacune de ses paroles donnant au r\u00e9volutionnaire un pouvoir de plus en plus affirm\u00e9. Par contre, cette reconnaissance de l\u2019autorit\u00e9 de Martial par le Guide ne se fait pas sans prix. Une fois que le Guide reconna\u00eet l\u2019acte de parole de Martial en le nommant et l\u2019invitant dans l\u2019ordre du discours, ce dernier perd la voix. D\u00e8s lors, \u00ab\u00a0Martial ne parla pas.\u00a0\u00bb (LVD, 13) Le prix de cette mise \u00e0 mal, de cette d\u00e9construction des m\u00e9canismes du discours, rappelle Gori, c\u2019est justement de perdre la parole.<\/p>\n<h2>De la puissance \u00e0 l\u2019impuissance<\/h2>\n<p>Tout au cours de la sc\u00e8ne, on peut observer le d\u00e9sarroi du Guide qui cro\u00eet et alors que son emprise sur Martial lui \u00e9chappe tranquillement\u00a0: \u00ab\u00a0Il [le Guide] prit cet air mis\u00e9rable de supplication.\u00a0\u00bb (LVD, 13) De cette fa\u00e7on, il entame une n\u00e9gociation avec Martial quant \u00e0 la mort qui l\u2019attend, lui conc\u00e9dant de plus en plus de pouvoir alors que ce dernier demeure impassible et muet. \u00c0 court d\u2019options, le Guide s\u2019abaisse jusqu\u2019\u00e0 offrir de reconna\u00eetre Martial une deuxi\u00e8me fois\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0\u2013 C\u2019est parfait, dit-il. Tu as gagn\u00e9, Martial\u00a0: tu l\u2019auras. [\u2026]\/\u2013 Une mort au champagne, maugr\u00e9ait le Guide Providentiel. Pour un chiffon d\u2019homme qui a bless\u00e9 la R\u00e9publique d\u2019une vingtaine de guerres civiles, la mort au champagne devient un hommage. Je te la donne \u00e0 contrec\u0153ur, Martial. (LVD, 15)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les r\u00e9pliques et l\u2019attitude du Guide t\u00e9moignent effectivement d\u2019une d\u00e9faite, d\u2019un \u00e9chec \u00e0 assurer sa position de dominance. Forc\u00e9 \u00e0 l\u2019impuissance, il se doit de r\u00e9pondre aux demandes de Martial, demandes qu\u2019il a d\u00e8s lors cess\u00e9 d\u2019exprimer ce qui le fixe le Guide dans une position radicalement ali\u00e9nante. Non seulement doit-il assumer sa position de vaincu, il doit aller au-devant des demandes de Martial et ainsi s\u2019assujettir \u00e0 lui. De m\u00eame, \u00ab\u00a0la mort au champagne\u00a0\u00bb \u2013 qui symbolise \u00e9videmment la puissance et la richesse et l\u2019hommage participe tant \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation de Martial, ce \u00ab\u00a0chiffon\u00a0\u00bb, au sein des structures du discours et du pouvoir, qu\u2019\u00e0 la chute du Guide Providentiel.<\/p>\n<p>Sachant la lutte contre Martial perdue, le dictateur se tourne vers sa famille dans le but de r\u00e9tablir sa puissance de domination\u00a0: \u00ab\u00a0\u2013 Vous allez me bouffer \u00e7a vous autres, je n\u2019y ai pas enfonc\u00e9 ma sueur pour rien.\u00a0\u00bb\u00a0(LVD, 16) En obligeant la famille de Martial \u00e0 manger le bas du corps du p\u00e8re, le Guide tente de leur faire avaler, litt\u00e9ralement, sa puissance<a id=\"footnoteref7_rrz03rs\" class=\"see-footnote\" title=\"Un autre Guide apr\u00e8s lui mettra en pratique une torture semblable, ses soldats obligeant les gens du peuple \u00e0 avaler des v\u00eatements ou autres objets incomestibles: \u00abLes gens des Forces sp\u00e9ciales voulaient faire parler de qu\u2019une seule fois pour toutes\u00a0: ils trouvaient toujours l\u2019occasion de faire manger quelque chose d\u2019horrible \u00e0 tout ceux qu\u2019ils jugeaient porteurs dose de r\u00e9ticence au Guide Henri-au-C\u0153ur-Tendre.\u00bb (LVD, 122) \" href=\"#footnote7_rrz03rs\">[7]<\/a> et de faire reconna\u00eetre sa tentative de domination. Si l\u2019un deux refuse, il le fait dispara\u00eetre en le donnant en manger \u00e0 ceux qui restent autour de la table jusqu\u2019\u00e0, au bout de sept jours, ce qu\u2019il ne reste que Cha\u00efdana, la fille de Martial. De ces sept jours de torture, qui convoque l\u2019image inverse des sept jours de la Cr\u00e9ation, nait une figure vengeresse, une figure de la destruction. Cette tentative d\u2019assertion de sa puissance se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un \u00e9chec flagrant et Martial continue \u00e0 hanter le Guide. Le cartomancien de celui-ci lui r\u00e9v\u00e8le alors qu\u2019il doit partager son lit avec Cha\u00efdana \u00ab\u00a0sans faire cette chose-l\u00e0\u00a0\u00bb (LVD, 22) afin de se d\u00e9barrasser des apparitions du p\u00e8re. Pendant trois ans, le Guide sut contr\u00f4ler ses envies et les pr\u00e9dictions du cartomancien s\u2019av\u00e9r\u00e8rent exactes jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un soir de f\u00eate, le Guide Providentiel entreprend de violer Cha\u00efdana qui dormait. Le \u00ab\u00a0haut du corps de Martial\u00a0\u00bb, qui appara\u00eet alors, l\u2019effraie \u00e0 un point tel qu\u2019il s\u2019empare d\u2019une arme \u00e0 feu et abat lui-m\u00eame tous ses gardes. Cha\u00efdana arrive \u00e0 s\u2019enfuir et \u00e0 vivre des ann\u00e9es dans le motel nomm\u00e9 La vie et demie avant de devenir, par concours de circonstances, l\u2019\u00e9pouse de son ge\u00f4lier et du meurtrier de son p\u00e8re. \u00c0 partir de moment, Martial s\u2019oppose au mariage de sa fille et reprend sa lutte \u00e0 la puissance du Guide qui est d\u00e8s lors, repr\u00e9sent\u00e9 par son sexe et sa virilit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] il voulait impressionner son \u00e9pouse par son corps broussailleux comme celui d\u2019un vieux gorille et par son \u00e9norme machine de procr\u00e9ation taill\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re de celle des gens de son clan et boutonnant sous de vastes cicatrices artistiquement dispos\u00e9es en grappe g\u00e9om\u00e9trique. Il bandait tropicalement, mais sur le lit o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait tropicalement jet\u00e9, ses yeux encore embu\u00e9s de vapeur de champagne providentiel, ses premi\u00e8res caresses rencontr\u00e8rent, non le corps formel de sa femme, mais le haut du corps de Martial saignant noir et frais sur son linge de noces. Il devint malheureux et retomba dans son vieil air de supplication. (LVD,\u00a054-55)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Incapable d\u2019exprimer son influence \u00e0 travers le discours qui le maintient en tant qu\u2019autorit\u00e9 politique, le Guide se tourne vers la sexualit\u00e9 pour aller y chercher la reconnaissance de sa sup\u00e9riorit\u00e9. Son \u00ab\u00a0\u00e9norme machine de procr\u00e9ation\u00a0\u00bb \u2013 symbolisant \u00e0 la fois les origines (\u00ab\u00a0\u00e0 la mani\u00e8re de celle des gens de son clan\u00a0\u00bb) et le futur d\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration \u2013 devient une fa\u00e7on de faire impression et de commander sa domination. L\u2019apparition de Martial r\u00e9actualise l\u2019\u00e9chec du Guide et le plonge dans le m\u00eame d\u00e9sarroi que lors de la sc\u00e8ne d\u2019ouverture du roman (\u00ab\u00a0son vieil air de supplication\u00a0\u00bb). La figure de Martial semble venir confirmer l\u2019impuissance du Guide et renouveler son humiliation. Les effets de cet affront agissent dans l\u2019imm\u00e9diat en lui coupant son envie de Cha\u00efdana<a id=\"footnoteref8_06ogns9\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00abLorsque le haut du corps se retira, le Guide Providentiel vu sa femme \u00e9tendue au pied du lit, nue comme un ver de terre, belle comme un songe de pierre, formellement charnelle, mais il n\u2019en eut aucune envie.\u00a0\u00bb (LVD,\u00a055) \" href=\"#footnote8_06ogns9\">[8]<\/a>, mais ils persistent \u00e9galement sur la forme d\u2019une incapacit\u00e9 \u00e0 maintenir une \u00e9rection\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les tropicalit\u00e9s de son Excellence r\u00e9pondirent vigoureusement, comme si, d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre, elles allaient quitter leur patrie. Cha\u00efdana attendait, mais d\u00e8s que le Guide Providentiel la touchait, le haut du corps de Martial remplissait les yeux du guide, qu\u2019il les ouvrit ou qu\u2019il les ferm\u00e2t, il en devenait impuissant sur le coup. [\u2026] Cha\u00efdana \u00e9tait convaincue que le Guide Providentiel n\u2019\u00e9tait qu\u2019un pauvre guignol d\u2019impuissant qui se limitait \u00e0 pratiquer l\u2019amour avec l\u2019index et le majeur. (LVD, 56)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019apparition du corps de Martial fait office de castration, signant la perte de sa virilit\u00e9 et sa puissance sexuelle<a id=\"footnoteref9_syjlw3a\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00abLe Guide Providentiel \u00e9tait fou de ce corps mais ses \u00ab tropicalit\u00e9s\u00bb ne r\u00e9pondaient pas \u00e0 l\u2019appel de leur ma\u00eetre.\u00bb (LVD, 55) Ainsi, le Guide perd son statut de ma\u00eetre, tant devant Martial, devant Cha\u00efdana qu\u2019il s\u2019applique \u00e0 faire jouir sans lui-m\u00eame jouir de le relation sexuelle et m\u00eame devant son propre corps qui ne r\u00e9pond plus \u00e0 ses commandes. \" href=\"#footnote9_syjlw3a\">[9]<\/a>. Fragilis\u00e9 le Guide demande sans cesse \u00e0 \u00eatre rassur\u00e9 sur ses performances. Cha\u00efdana, qui a depuis renonc\u00e9 \u00e0 son d\u00e9sir d\u2019avoir un enfant, ment et affirme que \u00ab\u00a0l\u2019orgasme digital\u00a0\u00bb (LVD, 56) lui suffit taisant l\u2019image qu\u2019elle se fait du \u00ab\u00a0guignol\u00a0\u00bb et de la violence et la brutalit\u00e9 avec laquelle \u00ab\u00a0les moments de l\u2019index et du majeur du Guide d\u00e9g\u00e9n\u00e9raient.\u00a0\u00bb (LVD, 56) Il n\u2019est d\u2019ailleurs pas anodin Martial proc\u00e8de \u00e0 asservir le dictateur par le d\u00e9sarmement de son pouvoir politique et sexuel puisque comme l\u2019affirme Foucault \u00ab\u00a0[\u2026] si le discours, loin d\u2019\u00eatre cet \u00e9l\u00e9ment neutre dans lequel la sexualit\u00e9 se d\u00e9sarme et la politique se pacifie, [est] un des lieux o\u00f9 elles s\u2019exercent, de mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e, quelques-unes leurs plus redoutables puissances.\u00a0\u00bb (Foucault, 1971, 11-12)<\/p>\n<h2>Un changement d\u2019ordre ou un \u00e9ternel recommencement<\/h2>\n<p>S\u2019il ne fait aucun doute que le refus de Martial provoque un glissement dans les relations de pouvoir comme que le d\u00e9montre sa relation avec le Guide Providentiel, la modification de la relation entre Martial et sa fille appara\u00eet \u00e9galement comme un effet de la remise en question de l\u2019ordre di\u00e9g\u00e9tique. Le sacrifice de Martial provoque l\u2019ouverture d\u2019une br\u00e8che dans la di\u00e9g\u00e8se\u00a0qui donne naissance \u00e0 une figure vengeresse\u00a0: Cha\u00efdana. Ainsi, Cha\u00efdana entreprend elle aussi de faire tomber les structures de l\u2019ordre et du pouvoir en s\u2019attaquant directement aux individus qui les repr\u00e9sentent. Elle assassine alors grand nombre d\u2019hommes politiques, les empoisonnant \u00ab\u00a0au champagne\u00a0\u00bb. Le choix de la m\u00e9thode refl\u00e8te d\u2019ailleurs la dette qui la lie au p\u00e8re, puisqu\u2019elle reprend le symbole de sa reconnaissance et le retourne contre les hommes de grande influence. Par contre, l\u2019efficacit\u00e9 de sa qu\u00eate demeure \u00e0 prouver, puisqu\u2019une fois chacune de ses victimes est imm\u00e9diatement remplac\u00e9e dans l\u2019exercice de ses fonctions, prouvant que c\u2019est \u00e0 toute la structure qu\u2019il faut s\u2019attaquer et non seulement \u00e0 ses repr\u00e9sentants. Le prix \u00e0 payer pour l\u2019enfantement de cette nouvelle figure f\u00e9minine est le fondement m\u00eame de la relation p\u00e8re-fille. \u00a0Face au refus de Cha\u00efdana de reconna\u00eetre son autorit\u00e9 paternelle et d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019ordre que lui donne Martial de quitter sa chambre d\u2019h\u00f4tel, Martial commence par lui faire violence en la giflant \u00e0 de nombreuses reprises et il va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 coucher avec elle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Martial entra dans une telle col\u00e8re qu\u2019il b\u00e2tit sa fille comme une b\u00eate et coucha avec elle, sans doute pour lui donner une gifle int\u00e9rieure. [\u2026] Elle revint \u00e0 elle deux jours et de nuit apr\u00e8s la gifle int\u00e9rieure, elle avait le sexe et le ventre amers, le c\u0153ur lourd, sa chair avait franchi une autre \u00e9tape sur des vides humains. (LVD, 69)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le viol marque, en effet, une nouvelle \u00e9tape puisque Cha\u00efdana porte alors en elle une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration. L\u2019h\u00e9ritage devient alors un motif central du roman et la filiation de Martial inscrit le r\u00e9cit dans une boucle probl\u00e9matique, une \u00e9ternelle d\u00e9faite. Cette filiation est d\u2019ailleurs double\u00a0: politique et g\u00e9n\u00e9tique. Martial devient alors un symbole de r\u00e9sistance pour tous les r\u00e9volutionnaires qui forment un clan, une communaut\u00e9 qu\u2019on baptise les \u00ab\u00a0Gens de Martial\u00a0\u00bb et qui appara\u00eet tout au long du roman malgr\u00e9 la succession de quatre g\u00e9n\u00e9rations et de plusieurs si\u00e8cles. La naissance des tripl\u00e9s de Cha\u00efdana, peu de temps apr\u00e8s qu\u2019elle f\u00fbt viol\u00e9e par son p\u00e8re, annonce une temporalit\u00e9 cyclique et d\u2019une histoire \u00e0 refaire comme le d\u00e9montrent les pr\u00e9noms choisis pour eux\u00a0: Cha\u00efdana, Martial et Amedandio. Amedandio meurt apr\u00e8s seulement trois mois, laissant Martial et Cha\u00efdana \u00a0Layisho rejouer leur dynamique incestueuse. Pouss\u00e9s \u00e0 l\u2019exil lorsque que les gardes arm\u00e9s parcourent le pays \u00e0 la recherche de la descendance de Martial, les deux ressentent les effets de la solitude\u00a0: \u00ab\u00a0\u2013 Si on pouvoir avoir un enfant, dit Cha\u00efdana un soir, on serait moins seuls.\u00a0\u00bb (LVD, 90) Les deux jeunes gens sont rapidement d\u00e9couverts par des Pygm\u00e9es qui essaient de les empoisonner; Martial y succombe alors que Cha\u00efdana est sauv\u00e9e par l\u2019affection d\u2019un d\u2019eux. Apr\u00e8s son retour en ville, Cha\u00efdana, maintenant d\u00e9sign\u00e9e par Cha\u00efdana aux gros cheveux, devient l\u2019\u00e9pouse du nouveau Guide et donne naissance \u00e0 un fils unique\u00a0: Jean-C\u0153ur-de-Pierre. Lorsque celui-ci obtint le pouvoir \u00e0 la mort de son p\u00e8re, il provoque l\u2019exil de sa m\u00e8re. D\u00e9sireux d\u2019\u00e9tablir son pouvoir, il met sur pied une v\u00e9ritable machine de reproduction lorsqu\u2019il invente la semaine des vierges\u00a0: une semaine par ann\u00e9e, le Guide fait venir cinquante jeunes vierges dans une chambre de son palais et s\u2019accouple avec chacune d\u2019entre elles. De cette semaine, cinquante fils naissent annuellement et on appelle ce groupe de fils une \u00ab\u00a0s\u00e9rie des Jean\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] les deux mille petits Jean, neuf ans, devaient proc\u00e9der au choix de leur nom suivant une lettre de l\u2019alphabet choisie par leur p\u00e8re. La radio nationale donna les noms des cinquante premiers sortis-des-reins-du-Guide.\u00a0\u00bb (LVD, 148) Trente des Jean de la s\u00e9rie C d\u00e9cident de rendre visite \u00e0 leur grand-m\u00e8re, que leur p\u00e8re a depuis reni\u00e9 <a id=\"footnoteref10_x5zwl1m\" class=\"see-footnote\" title=\"Il lui \u00e9crit dans une lettre\u00a0: \u00ab Madame, vous n\u2019\u00eates plus ma m\u00e8re.\u00bb (LVD, 151) \" href=\"#footnote10_x5zwl1m\">[10]<\/a> et d\u00e9cideront, non seulement de ne plus rentrer, mais de d\u00e9clarer une guerre d\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, ils sont connus sous le nom des \u00ab\u00a0trente cha\u00efdanis\u00e9s de la s\u00e9rie des C des Jean\u00a0\u00bb (LVD, 52). La r\u00e9volution, celle qui m\u00e8nera \u00e0 l\u2019abolition des structures \u00e9tatiques et la dissolution compl\u00e8te de la Katamalanasie, est donc men\u00e9e par ces Jean qui investissent finalement, quatre g\u00e9n\u00e9rations plus tard, la fissure provoqu\u00e9e par le refus de mourir de Martial. La g\u00e9n\u00e9ration des Jean, tant par leur nombre astronomique que par la consonance du pr\u00e9nom rappellent les gens, le peuple. Ainsi, la r\u00e9volution est plac\u00e9e, au cours du r\u00e9cit du c\u00f4t\u00e9 d\u2019abord de Martial \u2013 dont le nom fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Mars, le Dieu romain de la guerre \u2013 des Gens de Martial et des Jean cha\u00efdanis\u00e9s. Cette confirmation du potentiel r\u00e9volutionnaire du peuple, ce passage des Gens aux Jean, bien qu\u2019elle op\u00e8re par la r\u00e9ussite de la guerre et la reprogrammation des structures du pouvoir et d\u2019oppression, ne se fait pas sans heurt\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0 \u2013 Il ne faut pas parler de guerre. La loi d\u00e9fend cela. La loi a \u00e9tabli qu\u2019il n\u2019y a jamais eu la guerre ici, il n\u2019y a jamais eu la s\u00e9cession, il n\u2019y a jamais eu F\u00e9lix-Ville. \/ \u2013 Et pourquoi y a-t-il le boulevard Martial? Pourquoi y a-t-il la place avec les canaux. \/ \u2013 La loi d\u00e9fend de savoir pourquoi. (LVD,\u00a0190)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce nouveau pays, la m\u00e9moire est interdite, elle est un crime que la loi proscrit. Par contre, il est une chose qui se souvient malgr\u00e9 la loi, une chose qui \u00e0 l\u2019instar de la ville qui arbore son boulevard Martial, est marqu\u00e9e, souill\u00e9e, par le temps qui passe et qui n\u2019oublie jamais\u00a0: le corps.<\/p>\n<h2>Le corps \u00e9crit\/\u00e9crivant<\/h2>\n<p>Le roman se cl\u00f4t sur ces paroles de Jean Calcium, un des cha\u00efdanis\u00e9 de la s\u00e9rie C des Jean\u00a0: \u00ab\u00a0\u2013 Granita<a id=\"footnoteref11_g25zjsz\" class=\"see-footnote\" title=\"Granita est le nom de la ville que Jean Calcium d\u00e9fendit durant la guerre. \" href=\"#footnote11_g25zjsz\">[11]<\/a>\u00a0! Mon corps se souvient de toi. Il est mort, Monsieur le Ministre de Sa Toute-Grasse-Hernie.\u00a0\u00bb \u00a0(LVD, 192) Une fois la ville ras\u00e9e pour faire place \u00e0 une autre, une fois les dommages de la guerre effac\u00e9s des m\u00e9moires et des rues, une fois le nom de Martial vid\u00e9 de son sens\u00a0; le corps, lui, resiste.<\/p>\n<p>Nul ne peut nier la place pr\u00e9pond\u00e9rante que l\u2019auteur accorde au corps au sein de son r\u00e9cit. \u00c0 la fois le lieu d\u2019\u00e9criture du pouvoir et le lieu de la r\u00e9sistance, le corps, dans <em>La vie et demie<\/em> est un canevas blanc sur lequel toute inscription est possible\u00a0: \u00ab\u00a0\u2013 Le corps, c\u2019est la seule chose au monde qui n\u2019ait pas de fond, murmura le Guide Providentiel\u00a0\u00bb (LVD, 23) Si le corps semble \u00eatre sans limites, il n\u2019est pourtant pas libre puisqu\u2019il devient un des lieux de travail du pouvoir exerc\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. Michel de Certeau le place en relation avec la loi. \u00c0 cet effet, il affirme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>De la naissance au deuil, le droit se \u00ab\u00a0saisit\u00a0\u00bb des corps pour en faire son texte. Par toutes sortes d\u2019initiation (rituel, scolaire, etc.), il le transforme en table de la loi, en tableaux vivants des r\u00e8gles et des coutumes, en acteurs du th\u00e9\u00e2tre organis\u00e9s par un ordre social. (Certeau, 1979, 3)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"margin-left: 7.1pt; text-align: justify;\">Dans le roman, le corps de Martial est imm\u00e9diatement \u00ab\u00a0saisi\u00a0\u00bb dans son alt\u00e9rit\u00e9, livr\u00e9 au Guide Providentiel comme une marchandise avec nulle autre introduction qu\u2019un \u00ab\u00a0voici l\u2019homme\u00a0\u00bb (LVD, 11) lanc\u00e9 par le lieutenant. C\u2019est d\u2019ailleurs sans plus de pr\u00e9ambule que le Guide entreprend de marquer le corps, de le faire se soumettre \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019ordre social\u00a0\u00bb et d\u2019en faire un de ses acteurs\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019approchant des neuf loques humaines que le lieutenant avait pouss\u00e9es devant lui en criant son amer \u201cvoici l\u2019homme\u201d, le Guide Providentiel eut un sourire tr\u00e8s simple avant de venir enfoncer le couteau de table [\u2026]\u00a0\u00bb (LVD, 11) Ainsi, il entreprend de transformer le corps en un message, d\u2019\u00e9crire sur lui sa domination et son pouvoir. Cette inscription n\u00e9cessite par ailleurs une s\u00e9rie d\u2019outils qui m\u00e9diatisent la relation entre le corps et la loi, en l\u2019occurrence celle du Guide. C\u2019est, par ailleurs, le couteau qui fait office d\u2019outil<a id=\"footnoteref12_baib7xh\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00abCes outils composent une s\u00e9rie d\u2019objets destin\u00e9s \u00e0 graver la force de la loi sur son sujet, \u00e0 la tatouer pour en faire un d\u00e9monstratif de la r\u00e8gle, \u00e0 produire une \u00ab copie\u00bb qui rende la norme lisible. \u00bb Ibid., p. 4\" href=\"#footnote12_baib7xh\">[12]<\/a> servant \u00e0 graver et \u00e0 \u00e9duquer le corps. Si l\u2019arme marque, le corps, lui, peut \u00e0 la fois marquer et \u00eatre marqu\u00e9; c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il peut lui-m\u00eame \u00e9crire o\u00f9 il peut servir de page \u00e0 cette \u00e9criture. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side son statut singulier, de m\u00eame que sa force.<\/p>\n<p>Comme l\u2019avance de Certeau\u00a0(1979): \u00ab\u00a0[\u2026] les \u00eatres vivants sont \u201cmis en texte\u201d, mu\u00e9s en signifiant des r\u00e8gles (c\u2019est une intertextuation) et, d\u2019autre part, la raison ou le <em>Logos<\/em> d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u201cse fait chair\u201d (c\u2019est une incarnation).\u00a0\u00bb(3) Ainsi, plut\u00f4t que de taire les violences du Guide providentiel, l\u2019apparition du corps du Martial devient une incarnation de la r\u00e9sistance <em>faite chair<\/em>, une preuve tangible de la r\u00e9alisation de l\u2019impossible qui donne son essor \u00e0 tout le mouvement r\u00e9volutionnaire. Une fois que Martial refuse l\u2019inscription du Guide \u00e0 m\u00eame son corps, renon\u00e7ant par le fait m\u00eame \u00e0 la parole, il acquiert un autre pouvoir et c\u2019est dans celui-ci que semble se cristalliser sa relation avec sa fille et sa descendance, de m\u00eame que par celle-ci que semble advenir la r\u00e9volution\u00a0: l\u2019\u00e9criture. M\u00eame si son corps devient un symbole de la r\u00e9sistance, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par les Gens et les Jean, Martial devient demeure \u00e0 la fois signe et \u00eatre signifiant, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il prend l\u2019aspect d\u2019une communication, mais demeure possiblement un \u00eatre communiquant m\u00eame s\u2019il est aphone. Son corps devient le m\u00e9diateur, le moyen par lequel il signifie\u00a0: son corps \u00e9crit.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture du corps de Martial s\u2019accomplit par le sang et semble, au d\u00e9part, non signifiante ou du moins non syst\u00e9matis\u00e9e. Par contre, Martial tentera, au fil du texte, investir la puissance signifiante de l\u2019\u00e9criture. Par ailleurs, la couleur du sang de Martial est imm\u00e9diatement compar\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0un noir d\u2019encre de Chine\u00a0\u00bb, annon\u00e7ant d\u00e8s lors le lien entre corps et \u00e9criture. Les prochains textes de Martial rel\u00e8veront davantage d\u2019un acte subjectif et de la puissance\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Il] \u00e9crivit dans la main gauche de Cha\u00efdana\u00a0: \u00ab\u00a0il faut partir.\u00a0\u00bb Plus tard, quand elle voulut faire dispara\u00eetre les mots, Cha\u00efdana eut beau se frotter la paume \u00e0 sang, les mots rest\u00e8rent. C\u2019\u00e9tait en fait \u00e9crit du m\u00eame noir de Martial qu\u2019on lisait sur le c\u00f4t\u00e9 gauche du visage du Guide Providentiel<a id=\"footnoteref13_kfg45qe\" class=\"see-footnote\" title=\"Martial avait gifl\u00e9 le Guide Providentiel et l\u2019empreinte de sa main y \u00e9tait rest\u00e9e. Plus tard, il fera de m\u00eame \u00e0 Cha\u00efdana lorsqu\u2019elle lui d\u00e9sob\u00e9ira et elle sera marqu\u00e9e de Noir \u00e9galement. \" href=\"#footnote13_kfg45qe\">[13]<\/a>. (LVD, 28)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si les traces laiss\u00e9es par Martial sur le corps de sa fille et du guide y restent \u00e0 jamais. Dans ce pays o\u00f9 toutes les traces du conflit disparaissent, l\u2019\u00e9criture, celle du corps, est ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n<p>Ainsi, la r\u00e9sistance que permet l\u2019\u00e9criture au sein du roman devient une mise en abyme de l\u2019\u00e9criture du roman lui-m\u00eame dans son caract\u00e8re hyperbolique et excessif. Le roman se termine d\u2019ailleurs \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une lettre, avec une date appos\u00e9e en guise de signature\u00a0: \u00ab\u00a025 d\u00e9cembre 1977\u00a0\u00bb (LVD, 192). Ainsi la puissance qu\u2019a l\u2019\u00e9criture au sein du roman, celui de d\u00e9placer la signification, de modifier les structures \u00e9tablies, de transformer les relations de pouvoir, est exactement ce \u00e0 quoi aspire l\u2019\u00e9criture sonyenne. \u00a0C\u2019est donc une litt\u00e9rature de passe que nous offre Sony Labou Tansi, une litt\u00e9rature clandestine qui \u00ab\u00a0invente un poste de peur en ce vaste monde qui fout le camp\u00a0\u00bb. (LVD, 9) En ouvrant les significations, en donnant \u00e0 voir le r\u00e9sidu de la force, en nommant la puissance de la parole, de l\u2019\u00e9criture, Sony Labou Tansi travaille le positionement du sujet et c\u2019est en ce sens que l\u2019\u00e9criture permet de combattre l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, de d\u00e9passer le statut assign\u00e9 d\u2019autre. Pour ce faire, Labou Tansi se donne tous les droits sur l\u2019histoire et l\u2019Histoire qu\u2019il terrorise, qu\u2019il brusque et qu\u2019il remet en question\u00a0: \u00ab\u00a0au fond la terre n\u2019est plus ronde\u00a0\u00bb en Afrique apr\u00e8s les ind\u00e9pendances, elle est \u00e0 inventer.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BERTHELOT, Francis. 1997. Le corps du h\u00e9ros pour une s\u00e9miotique de l&rsquo;incarnation romanesque, Paris, Nathan, 192 p.<\/p>\n<p>DE CERTEAU, Michel, 1979. \u00abDes outils pour \u00e9crire le corps\u00bb.\u00a0<em>Traverses<\/em>, no 14-15 (avril), p.\u00a03\u201114.<\/p>\n<p>FOUCAULT, Michel. 1971.\u00a0<em>L\u2019ordre du discours<\/em>, Paris, Gallimard, 84 p.<\/p>\n<p>GIL, Jos\u00e9. 1985.\u00a0<em>M\u00e9tamorphoses du corps,\u00a0<\/em>coll. \u00abEssais\u00bb, Paris, \u00c9ditions de la Diff\u00e9rence, 293 p.<\/p>\n<p>GORI, Roland. 1984. \u00ab L&rsquo;hyst\u00e9rie. Etat-limite entre l&rsquo;impensable et sa repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb, in : L&rsquo;interdit de la repr\u00e9sentation, Paris, Seuil, p. 155-175.<\/p>\n<p>LABOU TANSI, Sony. 1979.\u00a0<em>La vie et demie<\/em>, Paris, Seuil, 193 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_7et08ol\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_7et08ol\">[1]<\/a> Le Guide Providentiel de la Katamalanasie, pays africain imaginaire, fait venir \u00e0 lui le rebelle Martial et sa famille dans le but de l\u2019ex\u00e9cuter. Cependant, m\u00eame apr\u00e8s plusieurs supplices mortels, celui-ci refuse de mourir. Ainsi, il devient l\u2019embl\u00e8me des r\u00e9volutionnaires qu\u2019on appelle, d\u00e8s lors, les Gens de Martial. Sa fille Cha\u00efdana prend ensuite la rel\u00e8ve de la lutte \u00e0 la dictature en assassinant grand-nombre d\u2019officiers jusqu\u2019\u00e0 ce que, quatre g\u00e9n\u00e9rations plus tard, trente-huit de ses arri\u00e8re-arri\u00e8re-petits-fils d\u00e9clarent une guerre d\u2019ind\u00e9pendance au Darmelia, \u00c9tat fournissant les dictateurs qui r\u00e8gnent sur la Katamalanasie. Ainsi,\u00a0<em>La vie et demie<\/em>\u00a0retrace quatre g\u00e9n\u00e9rations de rebelles qui s\u2019opposent \u00e0 un gouvernement sanguinaire.<\/p>\n<p id=\"footnote2_2na2xqh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_2na2xqh\">[2]<\/a> Sony Labou Tansi. 1979. <em>La vie et demie<\/em>, Paris, Seuil, 193 p.<\/p>\n<p id=\"footnote3_qj4shn6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_qj4shn6\">[3]<\/a> La fable \u00e9tait d\u2019ailleurs utilis\u00e9e pour contourner la censure aux XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Son aspect imaginaire ou loustic permettant de camoufler une critique derri\u00e8re un texte qui, au premier degr\u00e9, semble inoffensif.<\/p>\n<p id=\"footnote4_gre3fel\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_gre3fel\">[4]<\/a> \u00ab[\u2026 ]je n\u2019enseigne pas, j\u2019invente.\u00bb (LVD, 9)<\/p>\n<p id=\"footnote5_38rzbcz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_38rzbcz\">[5]<\/a> Nous soulignons.<\/p>\n<p id=\"footnote6_0ra16bq\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_0ra16bq\">[6]<\/a> En fait, nous pouvons m\u00eame affirmer le contraire. C\u2019est \u00e0 dire que <em>La vie et demie<\/em>, en multipliant les possibles et en modifiant les significations d\u00e9borde d\u2019un cadre \u00e9nonciatif et met \u00e0 mal le contr\u00f4le du discours, et qui correspondrait, le cas \u00e9ch\u00e9ant, \u00e0 une censure politique.<\/p>\n<p id=\"footnote7_rrz03rs\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_rrz03rs\">[7]<\/a> Un autre Guide apr\u00e8s lui mettra en pratique une torture semblable, ses soldats obligeant les gens du peuple \u00e0 avaler des v\u00eatements ou autres objets incomestibles: \u00abLes gens des Forces sp\u00e9ciales voulaient faire parler de qu\u2019une seule fois pour toutes\u00a0: ils trouvaient toujours l\u2019occasion de faire manger quelque chose d\u2019horrible \u00e0 tout ceux qu\u2019ils jugeaient porteurs dose de r\u00e9ticence au Guide Henri-au-C\u0153ur-Tendre.\u00bb (LVD, 122)<\/p>\n<p id=\"footnote8_06ogns9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_06ogns9\">[8]<\/a> \u00abLorsque le haut du corps se retira, le Guide Providentiel vu sa femme \u00e9tendue au pied du lit, nue comme un ver de terre, belle comme un songe de pierre, formellement charnelle, mais il n\u2019en eut aucune envie.\u00a0\u00bb (LVD,\u00a055)<\/p>\n<p id=\"footnote9_syjlw3a\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_syjlw3a\">[9]<\/a> \u00abLe Guide Providentiel \u00e9tait fou de ce corps mais ses \u00ab tropicalit\u00e9s\u00bb ne r\u00e9pondaient pas \u00e0 l\u2019appel de leur ma\u00eetre.\u00bb (LVD, 55) Ainsi, le Guide perd son statut de ma\u00eetre, tant devant Martial, devant Cha\u00efdana qu\u2019il s\u2019applique \u00e0 faire jouir sans lui-m\u00eame jouir de le relation sexuelle et m\u00eame devant son propre corps qui ne r\u00e9pond plus \u00e0 ses commandes.<\/p>\n<p id=\"footnote10_x5zwl1m\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_x5zwl1m\">[10]<\/a> Il lui \u00e9crit dans une lettre\u00a0: \u00ab Madame, vous n\u2019\u00eates plus ma m\u00e8re.\u00bb (LVD, 151)<\/p>\n<p id=\"footnote11_g25zjsz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_g25zjsz\">[11]<\/a> Granita est le nom de la ville que Jean Calcium d\u00e9fendit durant la guerre.<\/p>\n<p id=\"footnote12_baib7xh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref12_baib7xh\">[12]<\/a> \u00abCes outils composent une s\u00e9rie d\u2019objets destin\u00e9s \u00e0 graver la force de la loi sur son sujet, \u00e0 la tatouer pour en faire un d\u00e9monstratif de la r\u00e8gle, \u00e0 produire une \u00ab copie\u00bb qui rende la norme lisible. \u00bb <em>Ibid.,<\/em> p. 4<\/p>\n<p id=\"footnote13_kfg45qe\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref13_kfg45qe\">[13]<\/a> Martial avait gifl\u00e9 le Guide Providentiel et l\u2019empreinte de sa main y \u00e9tait rest\u00e9e. Plus tard, il fera de m\u00eame \u00e0 Cha\u00efdana lorsqu\u2019elle lui d\u00e9sob\u00e9ira et elle sera marqu\u00e9e de Noir \u00e9galement.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Lafleur, Maude. 2017. \u00abQuand la viande parle. Sens, r\u00e9sistance et discours de l\u2019autre dans\u00a0La vie et demie\u00a0de Sony Labou Tansi\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5625 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-lafleur.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 pdf-lafleur.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-5fdeec18-b890-4393-bdad-d2f6e55b2508\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-lafleur.pdf\">pdf-lafleur<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-lafleur.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-5fdeec18-b890-4393-bdad-d2f6e55b2508\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025 La discipline est la force des arm\u00e9es mais elle n\u2019est pas forc\u00e9ment la force des peuples. Parce qu\u2019un peuple peut comprendre mais ne sait pas ob\u00e9ir. Parce que l\u2019homme est fait pour comprendre et non pour ob\u00e9ir. Ce besoin de dialogue, je dirais le droit [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1284,1288],"tags":[203],"class_list":["post-5625","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-lautre-poetique-et-representations-litteraires-de-lalterite","category-lalterite-resistante","tag-lafleur-maude"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5625","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5625"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5625\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8848,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5625\/revisions\/8848"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5625"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5625"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5625"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}