{"id":5629,"date":"2024-06-13T19:48:29","date_gmt":"2024-06-13T19:48:29","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lidentique-et-le-non-identique-le-discours-polemique-du-premier-editorial-de-la-revue-la-conspiration-depressionniste\/"},"modified":"2024-09-04T15:42:26","modified_gmt":"2024-09-04T15:42:26","slug":"lidentique-et-le-non-identique-le-discours-polemique-du-premier-editorial-de-la-revue-la-conspiration-depressionniste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5629","title":{"rendered":"L\u2019identique et le non-identique\u00a0: le discours pol\u00e9mique du premier \u00e9ditorial de la revue \u00ab La Conspiration d\u00e9pressionniste \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6896\">Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025<\/a><\/h5>\n<p>L\u2019\u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb n\u2019est pas n\u00e9cessairement ce qui diff\u00e8re de \u00ab\u00a0soi\u00a0\u00bb; il peut aussi contredire le \u00ab\u00a0m\u00eame\u00a0\u00bb. D\u00e8s lors, il est possible de s\u2019identifier, soi, \u00e0 cette alt\u00e9rit\u00e9 qui se dresse contre le commun et en r\u00e9v\u00e8le la contingence et les limites. Se revendiquer comme l\u2019autre d\u2019un ordre existant, dominant \u2013 c\u2019est seulement en tant qu\u2019il domine que cet ordre peut s\u2019instituer en r\u00e9f\u00e9rence et \u00eatre qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0m\u00eame\u00a0\u00bb \u2013, implique un rapport ambigu \u00e0 la hi\u00e9rarchisation\u00a0: c\u2019est se poser en domin\u00e9 et, simultan\u00e9ment, refuser ce statut, pr\u00e9tendre \u00e0 une plus grande valeur, vouloir renverser, ne serait-ce que symboliquement, la distribution des positions. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9, alors, d\u00e9signe cette diff\u00e9rence irr\u00e9ductible qui r\u00e9siste au familier et qui invite au d\u00e9passement de celui-ci. Elle est l\u2019indice, la tentation utopique, ou au moins h\u00e9t\u00e9rotopique, d\u2019un <em>autre monde possible<\/em>. Parce qu\u2019il implique une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019histoire \u2013 \u00e0 celle qui est encore \u00e0 faire et qu\u2019il s\u2019agit de r\u00e9orienter, voire de r\u00e9animer \u2013, ce genre d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 ne peut pas reposer sur une diff\u00e9rence \u00ab\u00a0naturelle\u00a0\u00bb, apanage d\u2019un groupe particulier aux fronti\u00e8res immuables. Bien au contraire, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 dont il est question ici est de celles qui n\u2019existent que du moment qu\u2019on les nomme, et qui doivent \u00eatre continuellement r\u00e9affirm\u00e9es pour se maintenir; elle se situe sur le plan du discours et des id\u00e9es, de ce qu\u2019on appelle avec m\u00e9pris \u00ab\u00a0l\u2019id\u00e9ologie\u00a0\u00bb. Plut\u00f4t que de relever d\u2019une pr\u00e9tendue <em>diff\u00e9rence<\/em> de fait, elle est institu\u00e9e sur un d\u00e9saccord, un <em>diff\u00e9rend <\/em>qui, pour \u00eatre construit discursivement, ne se veut pas moins radical.<\/p>\n<p>C\u2019est donc pour comprendre comment la repr\u00e9sentation, ou plut\u00f4t la constitution d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 peut \u00eatre \u00e0 la base d\u2019un contre-discours critique que nous nous proposons d\u2019\u00e9tudier le premier \u00e9ditorial de <em>La Conspiration d\u00e9pressionniste<\/em> (2003-2013), revue o\u00f9 se c\u00f4toient cr\u00e9ations, satires et essais de critique politique et culturelle. Ce texte manifestaire montre bien, selon nous, les fonctions essentielles du discours pol\u00e9mique\u00a0: il met en sc\u00e8ne, pour l\u2019exacerber, un conflit entre deux positions discursives jug\u00e9es irr\u00e9conciliables. Nous croyons que le caract\u00e8re pol\u00e9mique du discours de la <em>Conspiration<\/em> \u2013 au moins autant que le contenu de celui-ci \u2013 permet \u00e0 cette revue de s\u2019instituer dans l\u2019espace discursif en tant que p\u00f4le de contestation radicale. Le conflit unilat\u00e9ralement instaur\u00e9 d\u00e8s le premier \u00e9ditorial oppose, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les tenants d\u2019un ordre h\u00e9g\u00e9monique qui neutralise toute alt\u00e9rit\u00e9 en imposant syst\u00e9matiquement une <em>doxa<\/em> convenue et inalt\u00e9rable; de l\u2019autre, les artisans de la revue et leur d\u00e9sir de faire entendre une voix irr\u00e9ductiblement diff\u00e9rente. Nous verrons comment les r\u00e9dacteurs de <em>La Conspiration d\u00e9pressionniste <\/em>confrontent leur raison parall\u00e8le \u00e0 un sens commun qui ne souffre pas la contradiction. Mais d\u2019abord, nous \u00e9tablirons quelques r\u00e9f\u00e9rences historiques et th\u00e9oriques auxquelles nous nous r\u00e9f\u00e9rerons dans notre argumentation.<\/p>\n<h2>La diff\u00e9rence sans le diff\u00e9rend<\/h2>\n<p>En s\u2019appuyant sur une lecture des premiers \u00e9ditoriaux de plus de quatre-vingt revues fond\u00e9es au Qu\u00e9bec entre 1990 et 2004 \u2013 autant des revues d\u2019id\u00e9es et des revues artistiques que des revues savantes \u2013, la sociologue Andr\u00e9e Fortin avance que, durant cette p\u00e9riode, les \u00ab\u00a0nouveaux <a id=\"footnoteref1_d45l49y\" class=\"see-footnote\" title=\"Les acteurs qui participent \u00e0 la fondation d\u2019une revue sont loin d\u2019\u00eatre toujours \u00ab\u00a0nouveaux\u00a0\u00bb au sein du champ. Ils \u0153uvrent toutefois \u00e0 cette action bien sp\u00e9cifique qui consiste \u00e0 pr\u00e9tendre \u00ab\u00a0combler un vide\u00a0\u00bb en proposant une nouvelle revue plut\u00f4t que de se joindre \u00e0 l\u2019une de celles d\u00e9j\u00e0 existantes. Comme l\u2019explique Fortin, \u00ab\u00a0[e]n ne consid\u00e9rant que des premiers num\u00e9ros, l\u2019ensemble du champ \u00e9chappe au regard, qui se centre sur le \u201cvide qu\u2019il s\u2019agit de combler\u201d \u00e0 chaque \u00e9poque et sur la fa\u00e7on dont divers groupes entendent le combler\u00a0\u00bb (10). C\u2019est donc \u00e0 d\u2019autres discours qui t\u00e9moignent \u00e0 leur mani\u00e8re d\u2019un d\u00e9sir de nouveaut\u00e9 que nous comparerons celui de la Conspiration, pour \u00e9tablir comment la conflictualit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e par cette revue infl\u00e9chit la signification des concepts de nouveaut\u00e9, de diff\u00e9rence ou d\u2019alt\u00e9rit\u00e9. \" href=\"#footnote1_d45l49y\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb acteurs du champ intellectuel s\u2019adonnent \u00e0 une d\u00e9nonciation tous azimuts du cynisme, de la rectitude et de l\u2019institutionnalisation (2006, 378). Les revues qui apparaissent au tournant du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle auraient presque toutes en commun la volont\u00e9 de se poser en faux contre ce qu\u2019elles consid\u00e8rent \u00eatre une morosit\u00e9 intellectuelle omnipr\u00e9sente r\u00e9sultant de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie inquestionn\u00e9e de la pens\u00e9e n\u00e9olib\u00e9rale. Fortin affirme ainsi que \u00ab\u00a0si de prime abord, la charge peut rappeler celle port\u00e9e au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle contre l\u2019apathie et la torpeur, ce n\u2019est plus sur fond de silence que les intellectuels affirment prendre la parole, mais en opposition \u00e0 une parole convenue et vide de sens\u00a0\u00bb (378). Lorsqu\u2019elle para\u00eet pour la premi\u00e8re fois, en 2003, <em>La Conspiration d\u00e9pressionniste <\/em>est donc loin d\u2019\u00eatre seule \u00e0 diagnostiquer l\u2019h\u00e9g\u00e9monie d\u00e9l\u00e9t\u00e8re d\u2019un discours unique afin de pr\u00e9tendre y \u00e9chapper. Mais il faut voir en quoi le rapport proprement <em>conflictuel<\/em> qu\u2019elle entretient avec le discours dominant la distingue de la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 de ses contemporaines qui \u00ab\u00a0sont marqu\u00e9es par un souci de dialogue et valorisent le pluralisme plut\u00f4t qu\u2019elles ne d\u00e9fendent des positions tr\u00e8s tranch\u00e9es \u00bb (379).<\/p>\n<p>Si la parole publique est effectivement monopolis\u00e9e par un discours h\u00e9g\u00e9monique, on pourrait s\u2019attendre \u00e0 ce que les cr\u00e9ateurs de nouvelles publications s\u2019attaquent en masse \u00e0 ceux qui incarnent cet ordre unique, et qu\u2019ils cherchent \u00e0 contester activement celui-ci en proposant des discours critiques qui s\u2019y attaquent clairement. Or, il semble que les \u00ab\u00a0jeunes\u00a0\u00bb intellectuels des ann\u00e9es 1990 et du d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 se contentent majoritairement de pr\u00e9senter leurs paroles divergentes, sans chercher \u00e0 s\u2019inscrire dans une v\u00e9ritable dynamique de confrontation. \u00ab\u00a0[L]e pluralisme qu\u2019elles souhaitent ne conduit pas les revues \u00e0 se situer les unes par rapport aux autres\u00a0\u00bb, \u00e9crit encore Fortin, ajoutant que \u00ab\u00a0si on d\u00e9nonce un discours ennuyeux ou politiquement correct, ne sont pas nomm\u00e9s ceux qui le tiennent\u00a0\u00bb (396). La polyphonie privil\u00e9gi\u00e9e par ces revues refuse ainsi bien souvent toute conflictualit\u00e9 v\u00e9ritable. Il ne s\u2019agit pas tant de contester le discours dominant que de chercher \u00e0 se faire entendre <em>aussi<\/em>; il ne s\u2019agit pas d\u2019abattre un ordre existant et ses institutions, mais de rendre celles-ci plus inclusives, d\u2019obtenir \u00e0 son tour une place au soleil. Jean-Philippe Warren, \u00e0 partir des constats formul\u00e9s par Fortin, s\u2019est pench\u00e9 plus sp\u00e9cifiquement sur une dizaine de revues d\u2019id\u00e9es associ\u00e9es \u00e0 la gauche et fond\u00e9es ou refond\u00e9es entre 1990 et 2003. Il rel\u00e8ve dans le discours de ces revues, qu\u2019il juge repr\u00e9sentatives de la pens\u00e9e des jeunes intellectuels de gauche \u2013 ou en tout cas d\u2019une tendance importante de ce qu\u2019il appelle la \u00ab\u00a0gauche bien-pensante\u00a0\u00bb (2008, 37) \u2013 une volont\u00e9 de \u00ab\u00a0d\u00e9mocratiser la d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb (44) ainsi que des revendications pour un \u00c9tat qui \u00ab\u00a0fasse preuve de plus de souplesse, de flexibilit\u00e9 et d\u2019adaptabilit\u00e9\u00a0\u00bb (43). Il explique qu\u2019\u00e0 partir des ann\u00e9es 1990, la gauche qu\u00e9b\u00e9coise \u00e9mergente<\/p>\n<blockquote>\n<p>vise \u00e0 l\u2019inclusion la plus vaste possible, elle ne tol\u00e8re aucune marginalit\u00e9; en revanche elle encourage le maximum de diversit\u00e9 et de pluralisme, elle r\u00eave [\u2026] d\u2019une grande foire collective des diff\u00e9rences. [\u2026] On aura ainsi des d\u00e9clarations \u00e0 la fois en faveur du droit \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 et du droit \u00e0 la diff\u00e9rence \u2013 ou encore des articles qui plaident pour la diff\u00e9rence en m\u00eame temps qu\u2019ils s\u2019opposent \u00e0 la diff\u00e9rentiation (43).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les r\u00e9dacteurs des revues qui apparaissent au Qu\u00e9bec au tournant du mill\u00e9naire semblent vouloir faire place \u00e0 la <em>diff\u00e9rence<\/em> tout en ignorant l\u2019hypoth\u00e8se du <em>diff\u00e9rend<\/em>. Cette pens\u00e9e de l\u2019int\u00e9gration totale, nous l\u2019avons dit, se b\u00e2tit sur un refus fondamental de la conflictualit\u00e9. On appelle \u00e0 la multiplication des discours et des projets de soci\u00e9t\u00e9, mais on \u00e9vacue la possibilit\u00e9 que puissent appara\u00eetre des volont\u00e9s contradictoires, sans parler de l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 que certains discours radicaux s\u2019av\u00e8rent proprement inconciliables avec les pr\u00e9suppos\u00e9s et les objectifs de la soci\u00e9t\u00e9 telle qu\u2019elle se pr\u00e9sente. En fait, il est possible de se demander quel genre de \u00ab\u00a0diff\u00e9rences\u00a0\u00bb on esp\u00e8re voir advenir, si on suppose d\u2019embl\u00e9e qu\u2019elles ne viendront pas troubler outre mesure un monde qui devrait seulement se montrer un peu plus \u00ab\u00a0flexible\u00a0\u00bb, si on s\u2019imagine qu\u2019elles se ressembleront toutes suffisamment pour cohabiter sans trop de heurts\u2026<\/p>\n<p>Plusieurs penseurs en philosophie politique contemporaine se sont attach\u00e9s \u00e0 d\u00e9montrer que cette tendance \u00e0 souhaiter la r\u00e9sorption de tous les antagonismes, dans une communaut\u00e9 unifi\u00e9e, constitue non seulement un espoir vain, mais aussi l\u2019une des plus importantes erreurs de l\u2019id\u00e9ologie lib\u00e9rale qui sous-tend nos soci\u00e9t\u00e9s. En r\u00e9ponse \u00e0 cette tendance qu\u2019ils jugent probl\u00e9matique, certains, comme Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, insistent sur le caract\u00e8re in\u00e9luctable du conflit et affirment qu\u2019il existe dans toute soci\u00e9t\u00e9 des divergences qui forment des contradictions irr\u00e9conciliables\u00a0: \u00ab\u00a0[&#8230;] people argue and, inasmuch as a set of social practices \u2013 codes, beliefs, etc. \u2013 can adopt a propositional structure <a id=\"footnoteref2_aipp54w\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0structure propositionnelle\u00a0\u00bb (propositional structure) fait ici r\u00e9f\u00e9rence au fait que certaines affirmations sont destin\u00e9es \u00e0 recevoir une valeur de v\u00e9rit\u00e9 \u2013 vrai ou faux \u2013 ind\u00e9pendante du contexte. Mouffe et Laclau avancent qu\u2019existent dans la soci\u00e9t\u00e9 des discours qui pr\u00e9tendent au titre de\u00a0\u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9s g\u00e9n\u00e9rales\u00a0\u00bb dont on ne pourrait tirer simultan\u00e9ment toutes les cons\u00e9quences pratiques parce qu\u2019ils sont proprement contradictoires. Par exemple, l\u2019axiome \u00ab\u00a0la justice doit se traduire par la r\u00e9partition \u00e9gale de toutes les richesses produites dans une soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb peut difficilement \u00eatre admis et appliqu\u00e9 en m\u00eame temps que celui qui stipule que \u00ab\u00a0la justice se d\u00e9finit par l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits et la r\u00e9partition des richesses en fonction des r\u00e9ussites de chacun\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote2_aipp54w\">[2]<\/a>, there is no reason why they should not give rise to contradictory propositions\u00a0\u00bb (2014, 110). D\u00e8s lors, croire que l\u2019on peut appeler \u00e0 la multiplication des discours dans l\u2019espace public sans accepter la cons\u00e9quence in\u00e9vitable de cette polyphonie qu\u2019est l\u2019\u00e9mergence d\u2019irr\u00e9ductibles antagonismes rel\u00e8verait d\u2019un optimisme quelque peu exag\u00e9r\u00e9. Aussi, et surtout, ce serait ne pas voir que toute pacification des relations entre parties antagonistes r\u00e9sulte non pas d\u2019un consensus effectif, mais bien d\u2019une stabilisation des rapports de pouvoir, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie momentan\u00e9e d\u2019une formation discursive, au d\u00e9triment des autres. En effet, comme l\u2019indique Chantal Mouffe,<\/p>\n<blockquote>\n<p>the central problem with the diverse forms of cosmopolitanism is that they all postulate, albeit in different guises, the availability of a form of consensual governance transcending [\u2026] conflict and negativity. [\u2026] Such an approach overlooks the fact that since power relations are constitutive of the social, every order is <em>by necessity<\/em> a hegemonic order\u00a0(2005, 106).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est donc le conflit, et non le consensus, qui serait la condition <em>sine qua non<\/em> de la libert\u00e9 politique et d\u2019une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie. C\u2019est seulement lorsque les participants au d\u00e9bat public acceptent qu\u2019ils peuvent ne pas s\u2019entendre et insistent sur ce qui les oppose les uns aux autres que la domination d\u2019un type de discours sur les autres peut \u00eatre expos\u00e9e et contest\u00e9e et que des alternatives politiques claires apparaissent enfin (3). Dans la mesure o\u00f9 les contradictions entre les int\u00e9r\u00eats et les volont\u00e9s politiques sont in\u00e9vitables, il semble qu\u2019il faille choisir entre reconna\u00eetre ou ignorer l\u2019insurmontable \u00ab\u00a0n\u00e9gativit\u00e9\u00a0\u00bb du social.<\/p>\n<h2>Le discours pol\u00e9mique comme mise en sc\u00e8ne du conflictuel<\/h2>\n<p>Le discours pol\u00e9mique, croyons-nous, peut contribuer \u00e0 la n\u00e9cessaire mise en \u00e9vidence des contradictions \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans une soci\u00e9t\u00e9 ou dans un champ plus sp\u00e9cifique de celle-ci. Pour Dominique Garand, ce type de discours se d\u00e9finit par une relation privil\u00e9gi\u00e9e avec le conflit, qui l\u2019alimente et qu\u2019il alimente (1998, 216). La pol\u00e9mique exacerbe la conflictualit\u00e9 et, surtout, proc\u00e8de \u00e0 une mise en sc\u00e8ne de celle-ci, conf\u00e9rant ainsi une intelligibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019espace social. Elle y dessine et y cultive des lignes de fracture claires, et expose tout en le n\u00e9gociant f\u00e9rocement un \u00e9tat in\u00e9gal des rapports de forces. Il ne s\u2019agit pas de r\u00e9v\u00e9ler la structure sous-jacente du conflit, mais de la produire par une \u00ab\u00a0interpr\u00e9tation performative\u00a0\u00bb (222) pour offrir une prise \u00e0 l\u2019action transformatrice. Dans le discours pol\u00e9mique, le sujet traduit en un \u00ab\u00a0tort\u00a0\u00bb attribuable \u00e0 un autre sujet une souffrance ou une insatisfaction qui menace son int\u00e9grit\u00e9 et, de cette fa\u00e7on, instaure la possibilit\u00e9 de sa r\u00e9paration. \u00ab\u00a0Tout se joue dans le passage entre la perception et l\u2019interpr\u00e9tation, entre l\u2019interpr\u00e9tation et la d\u00e9cision.\u00a0Ici, le facteur d\u00e9terminant est la mise en r\u00e9cit\u00a0: comment le sujet en arrive \u00e0 raconter les faits\u00a0\u00bb, \u00e9crit encore Garand (223). Dans tous les cas, la \u00ab\u00a0mise en r\u00e9cit\u00a0\u00bb pol\u00e9mique implique la repr\u00e9sentation d\u2019une situation de conflit mettant aux prises deux positions discursives contradictoires.<\/p>\n<p>Garand sugg\u00e8re que le discours pol\u00e9mique peut \u00eatre compris comme proposant une grille d\u2019interpr\u00e9tation du monde o\u00f9 chaque chose trouve sa place. Le sch\u00e9ma actantiel type qu\u2019instaure le discours pol\u00e9mique fait s\u2019affronter un Sujet et un Anti\u2011Sujet (225). Chacun s\u2019y trouve associ\u00e9 \u00e0 un ensemble d\u2019Objets \u2013 qui peuvent \u00eatre des pratiques \u2013 connot\u00e9s positivement ou n\u00e9gativement selon qu\u2019ils se trouvent d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre de l\u2019<em>axe conflictuel<\/em>. De m\u00eame, le discours de chacun se situe par rapport \u00e0 une R\u00e9f\u00e9rence, un \u00ab\u00a0principe structurant\u00a0\u00bb (244) distinct de celui de l\u2019adversaire et qui informe les prises de positions antagonistes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[l]e conflictuel pol\u00e9mique se d\u00e9ploie sur le th\u00e9\u00e2tre de l\u2019intersubjectivit\u00e9, il n\u00e9cessite la rencontre (de pr\u00e9dominance imaginaire) entre deux sujets, deux forces, deux volont\u00e9s autour de probl\u00e8mes qui concernent la vie collective, mais aussi les conditions de viabilit\u00e9 des discours. La logique du <em>polemos<\/em> est duelle, ant-agonique\u00a0: corps-\u00e0-corps dont l\u2019enjeu principal est la primaut\u00e9 d\u2019une identit\u00e9 sur l\u2019autre (217).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il importe de comprendre que les actants de ce sch\u00e9ma \u2013 Sujets, Objets, R\u00e9f\u00e9rences,\u00a0etc. \u2013 ne d\u00e9signent pas en toute transparence les acteurs et les ph\u00e9nom\u00e8nes r\u00e9ellement \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans une situation de crise concr\u00e8te. Ce sont plut\u00f4t des constructions imaginaires du pol\u00e9miste, qui cherche \u00e0 rendre intelligible son monde et qui, pour ce faire, tend \u00e0 se le repr\u00e9senter sur le mode dichotomique du conflit entre Soi et l\u2019Ennemi.<\/p>\n<p>Garand insiste\u00a0: le conflit pol\u00e9mique ne peut survenir que si, au-del\u00e0 de leurs divergences, les actants partagent un ensemble de pr\u00e9suppos\u00e9s et de valeurs, une R\u00e9f\u00e9rence commune (245-246). On peut d\u00e8s lors comprendre le conflit comme le choc des interpr\u00e9tations divergentes d\u2019une m\u00eame tradition. Selon nous, il ne faut toutefois pas voir l\u00e0 la preuve que toute manifestation d\u2019une n\u00e9gativit\u00e9 du social reposerait d\u2019abord sur une positivit\u00e9 plus fondamentale. Au contraire, nous croyons que la perp\u00e9tuelle manifestation de nouveaux antagonismes r\u00e9v\u00e8le que les valeurs et les principes sur lesquels s\u2019\u00e9rige une soci\u00e9t\u00e9 sont \u00e0 toutes fins pratiques impossibles \u00e0 charger d\u2019un contenu d\u00e9finitif. Pierre Bourdieu parle ainsi de l\u2019ind\u00e9termination du sens commun, dont la valeur et les contenus sp\u00e9cifiques sont toujours \u00e0 fixer. Il affirme que la d\u00e9termination de la signification pratique, concr\u00e8te, du \u00ab\u00a0tr\u00e9sor commun\u00a0\u00bb constitue l\u2019objet v\u00e9ritable de la lutte politique\u00a0: \u00ab\u00a0les mots du lexique politique portent en eux la pol\u00e9mique sous forme de la <em>polys\u00e9mie<\/em> qui est la trace des usages antagonistes qu\u2019en ont fait ou en font des groupes diff\u00e9rents\u00a0\u00bb (1984, 6). En somme, s\u2019il est incontestable qu\u2019une culture commune se cache derri\u00e8re tout conflit, il faut plut\u00f4t souligner l\u2019ind\u00e9cidabilit\u00e9 du sens de celle-ci pour saisir vraiment la nature des impasses et des contradictions qui sont le lot des pol\u00e9miques d\u2019une certaine ampleur.<\/p>\n<p>Nous ne supposons pas que tout conflit mette aux prises des partis qui ne sauraient en aucun cas s\u2019entendre. Nous insistons simplement sur le fait qu\u2019il existe des situations o\u00f9 la r\u00e9conciliation des positions est loin d\u2019\u00eatre \u00e9vidente, et qu\u2019il faut savoir rep\u00e9rer ces moments, qui sont \u00e0 proprement parler ceux qui font l\u2019histoire. Le sociologue am\u00e9ricain Lewis A. Coser diff\u00e9rencie deux types de conflictualit\u00e9\u00a0: tandis que certains conflits peuvent se r\u00e9soudre par des modifications plus ou moins importantes apport\u00e9es <em>au<\/em> syst\u00e8me social en place, il en est d\u2019autres qui impliquent un changement <em>de<\/em> syst\u00e8me parce que les exigences ou les valeurs qui font agir les contestataires s\u2019av\u00e8rent impossibles \u00e0 assimiler par celui d\u00e9j\u00e0 existant. Pour Coser, c\u2019est<\/p>\n<blockquote>\n<p>l\u2019\u00e9l\u00e9ment n\u00e9gatif, l\u2019opposition, [qui] conditionne le changement lorsque le conflit entre les sous-groupes d\u2019un syst\u00e8me devient si acharn\u00e9 qu\u2019\u00e0 un certain moment le syst\u00e8me s\u2019effondre. Tout syst\u00e8me social contient des \u00e9l\u00e9ments de tension et de conflits potentiels; si dans l\u2019analyse de la structure sociale d\u2019un syst\u00e8me ces \u00e9l\u00e9ments sont ignor\u00e9s, si l\u2019harmonie des relations sociales est le seul centre d\u2019attention, alors il n\u2019est pas possible d\u2019envisager un changement social fondamental (1982, 96).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans un antagonisme, \u00ab\u00a0c\u2019est le mauvais c\u00f4t\u00e9 qui provoque le mouvement qui cr\u00e9\u00e9 l\u2019histoire, en constituant la lutte\u00a0\u00bb, comme le veut le mot de Marx (Coser, 1982, 96) \u2013 le \u00ab\u00a0bon c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9tant celui qui se range du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019ordre social et qui d\u00e9fend ses droits acquis. D\u00e8s lors, chercher \u00e0 toute chose son bon c\u00f4t\u00e9 en esp\u00e9rant que tous puissent finalement coexister dans une harmonie enfin accomplie, n\u2019est-ce pas, en derni\u00e8re analyse, garantir la p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019ordre m\u00eame auquel il s\u2019agit parfois de s\u2019attaquer, pr\u00e9venir tout changement significatif dans l\u2019organisation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, bref, poser \u00ab\u00a0l\u2019absurde probl\u00e8me de l\u2019\u00e9limination de l\u2019histoire\u00a0\u00bb (96)? Inversement, se pourrait-il que la parole pol\u00e9mique, si souvent associ\u00e9e \u00e0 l\u2019obstination, \u00e0 la mauvaise foi, au pi\u00e9tinement de la pens\u00e9e, puisse jouer un r\u00f4le crucial dans la <em>dynamique<\/em> sociale, en permettant \u00e0 des perspectives nouvelles de se faire jour?<\/p>\n<p>Notre hypoth\u00e8se est que <em>La Conspiration d\u00e9pressionniste<\/em> \u00e9chappe \u00e0 la tendance contemporaine \u00e0 souhaiter l\u2019int\u00e9gration totale des diff\u00e9rences dans une \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie d\u00e9mocratis\u00e9e\u00a0\u00bb, et que cela se manifeste \u00e0 travers un discours o\u00f9 l\u2019antagonisme prend une tonalit\u00e9 radicale, o\u00f9 la contestation assume son \u00ab\u00a0mauvais c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb et met en sc\u00e8ne une v\u00e9ritable opposition. Il s\u2019agira donc de voir comment le manifeste de la revue, par sa \u00ab\u00a0pol\u00e9micit\u00e9\u00a0\u00bb, propose une \u00ab\u00a0interpr\u00e9tation performative\u00a0\u00bb de la pr\u00e9carit\u00e9 constitutive de toute formation sociale et d\u00e9limite un axe conflictuel qui permet de distinguer clairement deux partis. Nous verrons que le conflit entre ceux-ci est pr\u00e9sent\u00e9 par les r\u00e9dacteurs comme correspondant \u00e0 celui qui existe in\u00e9vitablement entre un ordre h\u00e9g\u00e9monique et les diff\u00e9rences irr\u00e9ductibles qui en menacent toujours la stabilit\u00e9. Pour ce faire, nous nous concentrerons sur un proc\u00e9d\u00e9 central du discours pol\u00e9mique\u00a0: la dichotomisation. Ce terme est choisi par Ruth Amossy pour d\u00e9signer la r\u00e9duction des options disponibles \u00e0 deux ensembles contradictoires (2014, 55-61). C\u2019est donc au conflit des R\u00e9f\u00e9rences tel que mis en sc\u00e8ne par la <em>Conspiration<\/em> que nous nous int\u00e9resserons.<\/p>\n<h2>L\u2019identique et le non-identique<\/h2>\n<p>Dichotomiser, selon Amossy, permet d\u2019insister sur le fait que \u00ab\u00a0deux opinions antith\u00e9tiques s\u2019excluent l\u2019une l\u2019autre\u00a0\u00bb (56). Pour Marcelo Dascal, il s\u2019agit plus pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019un proc\u00e9d\u00e9 visant \u00e0 \u00ab\u00a0radicaliser une polarit\u00e9 en accentuant l\u2019incompatibilit\u00e9 des p\u00f4les et l\u2019inexistence d\u2019alternatives interm\u00e9diaires, soulignant le caract\u00e8re \u00e9vident de la dichotomie aussi bien que le p\u00f4le qui doit recevoir la pr\u00e9f\u00e9rence\u00a0\u00bb (Amossy, 2014, 56). Ces auteurs ne parlent pas simplement de dichotomie, mais bien de dichotomisation, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un <em>proc\u00e9d\u00e9<\/em> couramment utilis\u00e9 en contexte pol\u00e9mique <a id=\"footnoteref3_c8tl9ei\" class=\"see-footnote\" title=\"Notons que le cas qui nous occupe ne constitue pas \u00e0 proprement parler un cas de pol\u00e9mique publique. Les intellectuels de la Conspiration ne prennent pas la parole dans le cadre d\u2019une querelle pr\u00e9existante o\u00f9 les options seraient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9finies\u00a0: ils proposent de leur propre initiative un discours aux accents pol\u00e9miques, qui instaure \u00e0 la fois son propre enjeu et son propre principe de division des camps. \" href=\"#footnote3_c8tl9ei\">[3]<\/a> et qui permet aux d\u00e9batteurs de repr\u00e9senter leur d\u00e9saccord sous une forme manich\u00e9enne, ou du moins simplifi\u00e9e, en s\u2019arrogeant le bon r\u00f4le. On peut lire dans \u00ab\u00a0Les Poings sur les hics\u00a0: p\u00e9tition de principes\u00a0\u00bb, le premier \u00e9ditorial de<em> La Conspiration d\u00e9pressionniste<\/em>, que \u00ab\u00a0la pens\u00e9e dogmatique de la d\u00e9pression permanente est celle qui cherche \u00e0 effacer la distinction des voix en ramenant le non-identique \u00e0 l\u2019identique; [et qu\u2019]\u00e0 l\u2019inverse une pens\u00e9e libre et autonome cherche justement \u00e0 \u00e9viter ce monologisme\u00a0\u00bb (Gauthier, Miville-Allard et Beaudet, 2009, 20). Si on en croit les r\u00e9dacteurs de la revue, l\u2019une des t\u00e2ches qui incombe \u00e0 une prise de parole se voulant vraiment contestataire consiste \u00e0 instaurer un dialogisme conflictuel, lequel devrait assurer la distinction et la reproduction des diff\u00e9rences pour \u00e9viter que celles-ci ne soient \u00e9limin\u00e9es par l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation \u00ab\u00a0d\u00e9pressionniste\u00a0\u00bb. Cette insistance sur le dialogisme fait \u00e9cho aux propos de Ruth Amossy, pour qui le discours pol\u00e9mique est essentiellement <em>dialogique<\/em>, sans \u00eatre pour autant <em>dialogal<\/em> (2014, 208). C\u2019est-\u00e0-dire que toute intervention pol\u00e9mique impliquerait un rapport charg\u00e9 \u00e0 la parole de l\u2019adversaire, qui \u00ab\u00a0n\u2019appara\u00eet que dans l\u2019effort fait pour la contrer\u00a0\u00bb (208). Que ce dialogisme soit non dialogal signifie qu\u2019il ne se construit pas sur le mod\u00e8le de la d\u00e9lib\u00e9ration commune, o\u00f9 les intervenants sont \u00e0 l\u2019\u00e9coute les uns des autres et cherchent un terrain d\u2019entente, une solution mitoyenne. Pour Amossy, la pol\u00e9mique ne doit pas \u00eatre \u00e9valu\u00e9e \u00e0 l\u2019aune de la d\u00e9lib\u00e9ration puisque ce n\u2019est pas l\u00e0 sa fonction\u00a0: elle participe plut\u00f4t de la <em>circulation des discours<\/em>; elle permet aux diff\u00e9rentes options de se faire conna\u00eetre et de se situer les unes par rapport aux autres, aux divergences de se manifester, aux discours minoritaires de se tailler une place dans l\u2019espace public (207-211).<\/p>\n<p>Le dialogisme est incontestablement l\u2019un des proc\u00e9d\u00e9s centraux de l\u2019\u00e9ditorial de la <em>Conspiration<\/em>. Le texte est entrecoup\u00e9 par des \u00ab\u00a0citations\u00a0\u00bb attribu\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rents personnages, r\u00e9els ou non. En guise d\u2019intertitres, des mentions comme celles-ci sont intercal\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0Un publiciste \u00e0 l\u2019aff\u00fbt\u00a0: avez-vous d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9 \u00e0 \u201c<em>La Conspiration d\u00e9pressionniste<\/em>, une revue jeune et dynamite?!\u201d\u00a0\u00bb (Gauthier, Miville-Allard et Beaudet, 2009, 17); \u00ab\u00a0Double-you\u00a0: 11 septembre! Grrr!\u00a0\u00bb (17); \u00ab\u00a0Un professeur de politique\u00a0: arr\u00eatez de perdre votre temps et allez lire <em>The Economist<\/em>!\u00a0\u00bb (20). De toute \u00e9vidence, les r\u00e9dacteurs de la <em>Conspiration<\/em> se soucient de nommer ceux qui tiennent le discours qu\u2019ils cherchent \u00e0 combattre \u2013 contrairement \u00e0 la tendance g\u00e9n\u00e9rale observ\u00e9e par Andr\u00e9e Fortin dans son corpus de revues. Cette pr\u00e9sence de voix autres permet de situer leur discours dans un univers plus large et de dessiner les contours des r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 et d\u2019inimiti\u00e9 dans lesquels ils cherchent \u00e0 inscrire la revue. Mais les \u00ab\u00a0citations\u00a0\u00bb introduites tout au long du texte ne proviennent pas uniquement d\u2019adversaires\u00a0: un extrait du texte surr\u00e9aliste \u00ab\u00a0La r\u00e9volution encore et toujours\u00a0\u00bb est attribu\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0une bande de voyants\u00a0\u00bb (17); on cite un passage de Schopenhauer sur l\u2019inanit\u00e9 des \u00e9tudes universitaires (18); et on fait dire \u00e0 J\u00e9sus Cri Rastaquou\u00e8re<a id=\"footnoteref4_wxasx3g\" class=\"see-footnote\" title=\"J\u00e9sus-Christ Rastaquou\u00e8re est le titre d\u2019un ouvrage du po\u00e8te et peintre dada Francis Picabia. \" href=\"#footnote4_wxasx3g\">[4]<\/a>\u00a0: \u00ab\u00a0fichtre qu\u2019on s\u2019ennuie de toi, Diog\u00e8ne!\u00a0\u00bb (18). Cette pr\u00e9sence, aux c\u00f4t\u00e9s des voix adverses, de quelques interventions qui s\u2019accordent plut\u00f4t au ton g\u00e9n\u00e9ral du texte nous permet de lire tous ces discours non pas simplement pour eux-m\u00eames, mais en cherchant \u00e0 voir en quoi ils peuvent \u00eatre contradictoires.<\/p>\n<p>Alors que les paroles concurrentes semblent tenir de la <em>r\u00e9p\u00e9tition<\/em>, celles des alli\u00e9s sont caract\u00e9ris\u00e9es par une relative <em>originalit\u00e9<\/em>. Les propos attribu\u00e9s aux figures ennemies n\u2019apparaissent pas sous la forme de citations exactes, mais plut\u00f4t \u00e0 la mani\u00e8re de lieux communs que l\u2019on attribue au discours antagoniste. Ce mode de pr\u00e9sentation de la parole de l\u2019autre s\u2019av\u00e8re d\u2019autant plus significatif que le ressassement inlassable des m\u00eames arguments est exactement ce qui est reproch\u00e9 \u00e0 la partie adverse. En faisant dire \u00e0 George \u00ab\u00a0Double-You\u00a0\u00bb Bush\u00a0: \u00ab\u00a011 septembre! Grr!\u00a0\u00bb alors qu\u2019il n\u2019est en aucun cas question des \u00e9v\u00e9nements de 2001 dans le texte o\u00f9 sont ins\u00e9r\u00e9es ces interjections, on sugg\u00e8re que l\u2019homme est intempestif et monomaniaque, qu\u2019il ne sait dire qu\u2019une chose et la r\u00e9p\u00e8te constamment. Le passage suivant reconduit une image semblable de l\u2019opposant\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Une brebis folklorique\u00a0: Monsieur et madame Toulemonde ne comprennent pas ce que vous dites\u2026 cela nuit \u00e0 la conscientisation des masses\u2026 au nom du marteau et de la faucille, je d\u00e9clare votre texte n\u2019\u00eatre que pure divagation clownesque&#8230; (19)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En introduisant ces paroles comme celles d\u2019une \u00ab\u00a0brebis folklorique\u00a0\u00bb, on impose d\u2019entr\u00e9e de jeu l\u2019id\u00e9e qu\u2019elles proviennent d\u2019un individu qui se contente de suivre le troupeau et de rejouer de vieux airs d\u00e9pass\u00e9s. Ce portrait se r\u00e9alise d\u2019ailleurs\u00a0: la brebis \u00e9voque les sempiternels \u00e9poux Toulemonde, et invoque le pouvoir aujourd\u2019hui d\u00e9chu du marteau et de la faucille pour jeter l\u2019anath\u00e8me sur la <em>Conspiration<\/em>. Ici, ce n\u2019est pas parce qu\u2019il r\u00e9f\u00e8re au socialisme que le symbole sovi\u00e9tique doit \u00eatre rejet\u00e9, mais bien parce qu\u2019il reconduit une version archa\u00efque et exag\u00e9r\u00e9ment institutionnalis\u00e9e de la pens\u00e9e de gauche. En faisant intervenir un tel antagoniste, les auteurs de l\u2019\u00e9ditorial montrent bien que l\u2019antinomie entre l\u2019ancien et le nouveau, le fixe et l\u2019inventif, est d\u00e9terminante pour eux \u2013 plus encore que celle entre la droite et la gauche, par exemple.<\/p>\n<p>Les r\u00e9dacteurs de la <em>Conspiration<\/em> ne r\u00e9pugnent pas \u00e0 \u00e9voquer la pens\u00e9e de pr\u00e9d\u00e9cesseurs \u00e9minents. Mais se r\u00e9clamer de Schopenhauer et de Diog\u00e8ne \u2013 et m\u00eame, dans une certaine mesure, de J\u00e9sus\u2026 \u2013, c\u2019est s\u2019inscrire dans une lign\u00e9e de philosophes trouble-f\u00eates qui n\u2019\u00e9taient pas \u00ab\u00a0dans le vent\u00a0\u00bb, qui ont fait figure de marginaux et de contestataires. Les propos des surr\u00e9alistes et de Schopenhauer prennent d\u2019ailleurs la forme de critiques adress\u00e9es \u00e0 des institutions puissantes \u2013 la finance, l\u2019universit\u00e9 \u2013 et se d\u00e9finissent donc par une posture d\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 par rapport \u00e0 celles-ci. \u00a0Par ailleurs, les mots qui leur sont attribu\u00e9s sont directement extraits de leurs \u0153uvres. C\u2019est l\u00e0 un indice qu\u2019on aurait affaire \u00e0 des pens\u00e9es idiosyncratiques, dont la sp\u00e9cificit\u00e9 ne saurait \u00eatre rendue dans les mots de la langue courante sans \u00eatre travestie. Nous remarquons aussi que, si les antagonistes sont le plus souvent r\u00e9duits \u00e0 des types \u2013 \u00ab\u00a0un publiciste\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0un professeur\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0des universitaires\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0un boomer\u00a0\u00bb\u00a0\u2013, parmi les alli\u00e9s se retrouvent des individus dot\u00e9s de noms propres\u00a0: Schopenhauer, Diog\u00e8ne ou, implicitement, Picabia. Dans tous les cas, le contraste entre conformisme et originalit\u00e9 s\u2019impose bel et bien.<\/p>\n<p>Toutefois, le discours de l\u2019autre n\u2019appara\u00eet pas seulement lorsqu\u2019il \u00ab\u00a0interrompt\u00a0\u00bb explicitement le texte. Dans la mesure o\u00f9 nous reconnaissons que ces interruptions sont autant d\u2019images con\u00e7ues par les auteurs pour servir leurs objectifs argumentatifs, nous pouvons ais\u00e9ment retrouver les traces d\u2019une dichotomisation \u00e9quivalente dans le corps de l\u2019\u00e9ditorial. Une attention port\u00e9e au lexique permet de remarquer que la caract\u00e9risation des p\u00f4les discursifs mis en conflit par la <em>Conspiration<\/em> suit une logique fort similaire \u00e0 celle que nous avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablie. Il est question d\u2019\u00e9chapper aux \u00ab\u00a0strat\u00e9gies et aux cat\u00e9gories provenant des experts de l\u2019industrie culturelle\u00a0\u00bb, d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9viter l\u2019enfessoiement r\u00e9ducteur des cat\u00e9gorisations forc\u00e9es\u00a0\u00bb, de n\u2019\u00ab\u00a0adh\u00e9rer \u00e0 aucun mouvement en particulier\u00a0\u00bb, de refuser les \u00ab\u00a0cases faciles dans lesquelles on pourrait [\u2026] loger\u00a0\u00bb la revue (17). On parle aussi de d\u00e9pressionnisme, \u00e9videmment\u00a0: de \u00ab\u00a0la monstrueuse banalit\u00e9, la platitude et l\u2019insignifiance qui r\u00e9gissent nos vies\u00a0\u00bb (17), de \u00ab\u00a0<em>pochitude<\/em>\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0formes d\u2019abrutissement\u00a0\u00bb omnipr\u00e9sentes (18), de culture enferm\u00e9e dans une \u00ab\u00a0monotonalit\u00e9 s\u00e9rieuse\u00a0\u00bb (20). Deux ensembles s\u00e9mantiques se dessinent ainsi distinctement\u00a0: l\u2019un r\u00e9unit les mentions relatives \u00e0 l\u2019\u00e9troitesse des cat\u00e9gories de la pens\u00e9e dominante; l\u2019autre, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019ennui comme exp\u00e9rience d\u00e9cisive du monde contemporain.<\/p>\n<p>Le discours de la <em>Conspiration<\/em>, lui, s\u2019autod\u00e9finit selon des termes bien diff\u00e9rents. Ce \u00ab\u00a0p\u00e9riodique atypique\u00a0\u00bb vou\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019expression du ras-le-bol\u00a0\u00bb affirme d\u00e9fendre \u00ab\u00a0une ligne \u00e9ditoriale insolente qui ne peut \u00eatre b\u00eatement fix\u00e9e sous une d\u00e9finition rigide\u00a0\u00bb, ce qui serait \u00ab\u00a0un gage de libert\u00e9 de parole, d\u2019autonomie artistique et intellectuelle\u00a0\u00bb (17). On dit chercher \u00e0 \u00ab\u00a0d\u00e9brouiller pour s\u2019ouvrir\u00a0\u00bb (17) et vouloir \u00ab\u00a0se situer dans une sph\u00e8re d\u2019\u00e9change originale\u00a0\u00bb (20), tandis que les vocables \u00ab\u00a0fiction\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0instincts\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0exp\u00e9rimentation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0modification\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0imaginaire\u00a0\u00bb, r\u00e9sonnent un peu partout dans le texte. Il nous semble que cet univers s\u00e9mantique rompt \u00e0 la fois avec celui de la \u00ab\u00a0cat\u00e9gorisation forc\u00e9e\u00a0\u00bb et avec celui du \u00ab\u00a0d\u00e9pressionnisme\u00a0\u00bb\u00a0: on y sent autant une volont\u00e9 de ne pas se laisser cerner trop facilement et d\u2019offrir toujours un surplus de sens qui d\u00e9borde ou d\u00e9place les lieux communs de la pens\u00e9e h\u00e9g\u00e9monique, qu\u2019un d\u00e9sir de jouissance et de cr\u00e9ativit\u00e9 qui vise \u00e0 rompre avec la \u00ab\u00a0<em>pochitude<\/em>\u00a0\u00bb ambiante. L\u2019antagonisme qui se manifeste ici correspond g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 celui du r\u00e9p\u00e9titif et de l\u2019original, mais prend une couleur un peu diff\u00e9rente, s\u2019apparentant \u00e0 l\u2019opposition entre <em>contrainte<\/em> et <em>libert\u00e9<\/em>.<\/p>\n<h2>Raison instrumentale et avant-gardisme<\/h2>\n<p>Ce qui est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur des dynamiques de l\u2019\u00e9criture pol\u00e9mique, dans ce premier \u00e9ditorial, c\u2019est qu\u2019avant m\u00eame d\u2019insister sur ce qui, concr\u00e8tement, les fait s\u2019inscrire en faux contre l\u2019h\u00e9g\u00e9monie, les r\u00e9dacteurs tiennent \u00e0 souligner que leur rapport \u00e0 celle-ci prend la forme d\u2019un conflit entre tout ce qui reconduit le <em>m\u00eame<\/em> et ce qui voudrait s\u2019instituer comme un <em>autre<\/em> inassimilable, c\u2019est-\u00e0-dire entre l\u2019identique et le non-identique. Nous pourrions presque parler d\u2019une \u00ab\u00a0pol\u00e9micit\u00e9 r\u00e9flexive\u00a0\u00bb, tant la mise en sc\u00e8ne de la conflictualit\u00e9 <em>comme conflictualit\u00e9<\/em> qui est au c\u0153ur de ce texte invite \u00e0 lire l\u2019ensemble de la revue comme une manifestation radicale de n\u00e9gativit\u00e9. Si jusqu\u2019ici nous avons g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9vacu\u00e9 les questions de contenu pour nous pencher plut\u00f4t sur le conflit logique qui y est repr\u00e9sent\u00e9, nous ne pourrions pr\u00e9tendre rendre compte fid\u00e8lement du discours de la <em>Conspiration<\/em> sans montrer qu\u2019elle sait tr\u00e8s bien \u00e0 quoi elle se mesure et quel est le mal qu\u2019elle d\u00e9nonce. La seule repr\u00e9sentation d\u2019un antagonisme entre identit\u00e9 et alt\u00e9rit\u00e9 ne suffirait pas \u00e0 faire un discours substantiel. Il faut encore savoir pointer du doigt, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce qu\u2019est le vieux monde dont on ne veut plus, et sur quelle base on le rejette. Qu\u2019est-ce que le \u00ab\u00a0d\u00e9pressionnisme\u00a0\u00bb? Que cache ce n\u00e9ologisme?<\/p>\n<p>Sans vouloir r\u00e9duire le terme \u00e0 cette seule d\u00e9finition, on peut dire qu\u2019il d\u00e9signe \u00e0 la fois le r\u00e9gime capitaliste dans sa phase actuelle et l\u2019\u00c9tat bureaucratique tel qu\u2019il se d\u00e9ploie dans la plupart des pays occidentaux, ou plut\u00f4t que l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0conspiration d\u00e9pressionniste\u00a0\u00bb r\u00e9f\u00e8re sp\u00e9cifiquement \u00e0 l\u2019intrication des pouvoirs \u00e9conomiques et \u00e9tatiques. Cette interd\u00e9pendance, nous l\u2019avons mentionn\u00e9, se manifeste d\u2019abord, en 2003, sous la forme du n\u00e9olib\u00e9ralisme, mais elle caract\u00e9rise aussi un interventionnisme de type keyn\u00e9sien. Plus fondamentalement, la subordination de l\u2019activit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat aux principes g\u00e9n\u00e9raux du capitalisme suppose une forme de rationalit\u00e9 sp\u00e9cifique dans laquelle les finalit\u00e9s de l\u2019action collective ne peuvent \u00eatre remises en question dans le cadre de la discussion publique, celle-ci \u00e9tant condamn\u00e9e \u00e0 ne porter que sur les meilleurs moyens d\u2019arriver \u00e0 des fins pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9es. C\u2019est \u00e0 la critique de cette \u00ab\u00a0raison d\u00e9pressionniste\u00a0\u00bb que se livre la <em>Conspiration\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il est tout \u00e0 votre honneur de vous pr\u00e9occuper du sort des peuples et de veiller \u00e0 ce que les <em>pick-up trucks<\/em> soient distribu\u00e9s \u00e9quitablement, mais nous ne mangeons pas de ce pain transg\u00e9nique. On a m\u00eame vu r\u00e9cemment un gauchiste r\u00e9clamer la nationalisation du p\u00e9trole pour \u00e9viter l\u2019exploitation des masses par les compagnies p\u00e9troli\u00e8res\u00a0: voil\u00e0 ind\u00e9niablement ce qu\u2019on appelle un gaz\u00e9 (19)!<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cet extrait, les r\u00e9dacteurs affirment que la diff\u00e9rence entre l\u2019exploitation p\u00e9troli\u00e8re men\u00e9e par l\u2019entreprise priv\u00e9e et celle prise en charge par l\u2019\u00c9tat est n\u00e9gligeable, parce que, malgr\u00e9 tout, cette derni\u00e8re ne remet pas en cause les objectifs de la collectivit\u00e9. Pourtant, \u00ab\u00a0c\u2019est toute la vie qui est \u00e0 changer\u00a0: l\u2019humain n\u2019est pas une machine \u00e0 travailler, \u00e0 produire, \u00e0 consommer, une cr\u00e9ature \u00e9conomique \u00e0 g\u00e9rer\u00a0\u00bb\u00a0(19). La rationalit\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9e ici est cette forme de pens\u00e9e qui ne sait envisager la transformation des pratiques sociales que partiellement, superficiellement; or, \u00ab\u00a0les refus partiels cautionnent la domination globale\u00a0\u00bb (19).<\/p>\n<p>La raison qui abandonne la probl\u00e9matisation des fins et se contente servilement de perfectionner les moyens porte un nom\u00a0: c\u2019est la <em>raison instrumentale<\/em>. Il se trouve que la critique de la <em>Zweckrationalit\u00e4t <\/em>(la \u00ab\u00a0raison-quant-aux-fins\u00a0\u00bb, chez Max Weber) est l\u2019un des leitmotivs de la pens\u00e9e avant-gardiste en art. Selon la th\u00e9orisation de l\u2019avant-gardisme propos\u00e9e par Peter B\u00fcrger, ce qui d\u00e9finit le projet artistico-politique de mouvements comme Dada et le surr\u00e9alisme, c\u2019est avant tout une ambition de transf\u00e9rer \u00e0 la <em>praxis<\/em> sociale les principes de l\u2019autonomie artistique. Au cours du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la pratique et l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tiques se seraient graduellement d\u00e9finies par leur insoumission \u00e0 la logique productive bourgeoise, c\u2019est-\u00e0-dire par leur ext\u00e9riorit\u00e9 quant aux finalit\u00e9s impliqu\u00e9es par le r\u00e9gime capitaliste. B\u00fcrger \u00e9crit ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019intention des mouvements d\u2019avant-garde peut \u00eatre d\u00e9finie comme la tentative de transf\u00e9rer dans la pratique de la vie l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique (qui s\u2019oppose \u00e0 la praxis vivante) \u00e0 laquelle l\u2019esth\u00e9tisme a donn\u00e9 naissance. Ce qui \u00e9tait entr\u00e9 le plus durement en conflit avec la rationalit\u00e9 instrumentale de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise \u00e9tait ainsi destin\u00e9 \u00e0 devenir un principe d\u2019organisation de la vie (2013, 58).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019autonomie acquise par l\u2019art au cours de son affirmation esth\u00e9tique \u00ab\u00a0suppose [\u2026] que les moyens artistiques puissent \u00eatre librement choisis, c\u2019est-\u00e0-dire ne soient plus entrav\u00e9s par un syst\u00e8me de normes stylistiques dans lesquelles s\u2019expriment, f\u00fbt-ce de mani\u00e8re m\u00e9diate, les normes sociales\u00a0\u00bb (28). L\u2019utopie avant-gardiste est donc celle d\u2019un monde o\u00f9 la pratique de la vie collective n\u2019est pas <em>a priori<\/em> subordonn\u00e9e \u00e0 telle ou telle finalit\u00e9, n\u00e9cessairement contingente et limit\u00e9e, mais comporte, comme l\u2019art, une part d\u2019autocritique qui rend possible l\u2019exp\u00e9rimentation et gr\u00e2ce \u00e0 laquelle \u00ab\u00a0des alternatives se pensent \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 administr\u00e9e\u00a0\u00bb (Quintyn, 2015, 40).<\/p>\n<p>Dans cette perspective, le conflit mis en sc\u00e8ne dans le premier \u00e9ditorial de <em>La Conspiration d\u00e9pressionniste<\/em> ferait s\u2019affronter raison instrumentale et raison avant-gardiste. Lorsque les auteurs de ce texte manifestaire \u00e9crivent que \u00ab\u00a0l\u2019autonomie artistique est un gag \u00e9cul\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, ils ne sugg\u00e8rent certainement pas que la pratique artistique doive r\u00e9cuser ses pr\u00e9tentions \u00e0 la souverainet\u00e9 pour int\u00e9grer l\u2019ordre d\u00e9pressionniste. Au contraire, ce qu\u2019ils affirment, c\u2019est que \u00ab\u00a0la seule position qui convienne, c\u2019est dans et contre\u00a0\u00bb, puisque c\u2019est \u00ab\u00a0alors [que] la litt\u00e9rature et l\u2019art deviennent transformants, engageants\u00a0\u00bb (Gauthier, Miville-Allard et Beaudet, 2009, 19). Ce qu\u2019ils r\u00e9clament, \u00e0 l\u2019instar des avant-gardes historiques, \u00ab\u00a0c\u2019est un d\u00e9passement (<em>Aufhebung<\/em>) de l\u2019art, au sens h\u00e9g\u00e9lien du terme : l\u2019art ne doit pas [\u2026] \u00eatre d\u00e9truit; il doit \u00eatre transf\u00e9r\u00e9 dans la vie pratique, de mani\u00e8re \u00e0 y \u00eatre conserv\u00e9, d\u00fbt-il pour cela \u00eatre transform\u00e9\u00a0\u00bb (B\u00fcrger, 2013, 82-83). Cette transformation ne peut \u00e9videmment pas prendre la forme d\u2019une int\u00e9gration \u00e0 l\u2019ordre d\u00e9j\u00e0 en place\u00a0: il serait alors impossible de pr\u00e9tendre \u00e0 une quelconque conservation de l\u2019art et de son principe d\u2019autod\u00e9termination. Dans sa rencontre avec la vie pratique, o\u00f9 domine la rationalit\u00e9 instrumentale, l\u2019art doit jouer le r\u00f4le du \u00ab\u00a0mauvais c\u00f4t\u00e9\u00a0qui finit par prendre le pas sur le bon\u00a0\u00bb, comme le r\u00e9clamait Marx (Coser, 1982, 96), et amener la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 s\u2019instituer sur le socle d\u2019une autocritique permanente plut\u00f4t que sur un ensemble de principes et d\u2019objectifs fix\u00e9s une fois pour toute.<\/p>\n<p>La<em> Conspiration <\/em>insiste sur la radicalit\u00e9 de son refus du monde tel qu\u2019il va, parce qu\u2019elle sait qu\u2019autrement sa diff\u00e9rence sera in\u00e9vitablement ni\u00e9e dans le mouvement m\u00eame o\u00f9 elle sera int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 l\u2019ensemble. En attendant, ce qui nous est donn\u00e9 \u00e0 voir dans l\u2019\u00e9criture pol\u00e9mique de la revue, c\u2019est un monde o\u00f9 les promesses de la raison avant-gardiste sont radicalement exclues par le r\u00e8gne sans partage de la rationalit\u00e9 instrumentale index\u00e9e \u00e0 des \u00ab\u00a0imp\u00e9ratifs\u00a0\u00bb incontest\u00e9s. C\u2019est en discourant \u00ab\u00a0avec sa m\u00e9thodologie propre\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire la r\u00e9flexion et l\u2019agression en \u00e9tat de fusion\u00a0\u00bb (Gauther, Miville-Allard et Beaudet, 2009, 17) que <em>La Conspiration d\u00e9pressionniste<\/em> marque sa diff\u00e9rence et avive le diff\u00e9rend, s\u2019assure de distinguer le non-identique de l\u2019identique, et peut esp\u00e9rer formuler une alternative s\u00e9rieuse au d\u00e9pressionnisme.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>AMOSSY, Ruth. 2014. <em>Apologie de la pol\u00e9mique<\/em>. Paris\u00a0: Presses universitaires de France, 239\u00a0p.<\/p>\n<p>BOURDIEU, Pierre. 1984. \u00ab\u00a0Espace social et gen\u00e8se des \u00ab\u00a0classes\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. <em>Actes de la recherche en sciences sociales<\/em>, vol. 52, n<sup>o<\/sup>\u00a01, p.\u00a03-14.<\/p>\n<p>B\u00dcRGER, Peter. 2013 [1974]. <em>Th\u00e9orie de l\u2019avant-garde.<\/em> Paris\u00a0: Questions Th\u00e9oriques, 200\u00a0p.<\/p>\n<p>COSER, Lewis A. 1982 [1967]. <em>Les Fonctions du conflit social<\/em>. Paris\u00a0: Presses universitaires de France, 183\u00a0p.<\/p>\n<p>FORTIN, Andr\u00e9e. 2006. <em>Passage de la modernit\u00e9\u00a0: les intellectuels qu\u00e9b\u00e9cois et leurs revues (1778-2004), 2<sup>e<\/sup> \u00e9d<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 Laval, 450\u00a0p.<\/p>\n<p>GARAND, Dominique. 1998. \u00ab\u00a0Propositions m\u00e9thodologiques pour l\u2019\u00e9tude du pol\u00e9mique\u00a0\u00bb, dans Dominique Garand et Annette Hayward (dir.). <em>\u00c9tats du pol\u00e9mique<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Nota Bene, p.\u00a0211-268.<\/p>\n<p>GAUTHIER, Mathieu, Jasmin MIVILLE-ALLARD et Simon-Pierre BEAUDET. 2009 [2003]. \u00ab\u00a0Les Poings sur les hics\u00a0: p\u00e9tition de principes\u00a0\u00bb, dans <em>La Conspiration d\u00e9pressionniste, volumes 1 \u00e0 5 (2003-2008)<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Moult \/ Lux, p.\u00a017-20.<\/p>\n<p>MOUFFE, Chantal. 2005. <em>On the Political<\/em>. Londres\u00a0: Routledge, 144\u00a0p.<\/p>\n<p>______ et Ernesto LACLAU. 2014 [1985]. <em>Hegemony and Socialist Strategy. Towards a Radical Democratic Society<\/em>. Londres\u00a0: Verso, 197\u00a0p.<\/p>\n<p>QUINTYN, Olivier. 2015. <em>Valences de l&rsquo;avant-garde : essai sur l&rsquo;avant-garde, l&rsquo;art contemporain et l&rsquo;institution<\/em>. Paris\u00a0: Questions th\u00e9oriques, 163\u00a0p.<\/p>\n<p>WARREN, Jean-Philippe. 2008. \u00ab \u00ab\u00a0Faites ce que vous pouvez et faites-le par plaisir\u00a0\u00bb\u00a0: les jeunes intellectuels qu\u00e9b\u00e9cois de gauche vus \u00e0 travers quelques revues \u00bb, dans Francis Dupuis-D\u00e9ri (dir.). <em>Qu\u00e9bec en mouvements\u00a0: id\u00e9es et pratiques militantes contemporaines<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Lux, p. 35-56.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_d45l49y\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_d45l49y\">[1]<\/a> Les acteurs qui participent \u00e0 la fondation d\u2019une revue sont loin d\u2019\u00eatre toujours \u00ab\u00a0nouveaux\u00a0\u00bb au sein du champ. Ils \u0153uvrent toutefois \u00e0 cette action bien sp\u00e9cifique qui consiste \u00e0 pr\u00e9tendre \u00ab\u00a0combler un vide\u00a0\u00bb en proposant une <em>nouvelle<\/em> revue plut\u00f4t que de se joindre \u00e0 l\u2019une de celles d\u00e9j\u00e0 existantes. Comme l\u2019explique Fortin, \u00ab\u00a0[e]n ne consid\u00e9rant que des premiers num\u00e9ros, l\u2019ensemble du champ \u00e9chappe au regard, qui se centre sur le \u201cvide qu\u2019il s\u2019agit de combler\u201d \u00e0 chaque \u00e9poque et sur la fa\u00e7on dont divers groupes entendent le combler\u00a0\u00bb (10). C\u2019est donc \u00e0 d\u2019autres discours qui t\u00e9moignent \u00e0 leur mani\u00e8re d\u2019un d\u00e9sir de nouveaut\u00e9 que nous comparerons celui de la <em>Conspiration<\/em>, pour \u00e9tablir comment la conflictualit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e par cette revue infl\u00e9chit la signification des concepts de nouveaut\u00e9, de diff\u00e9rence ou d\u2019alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p id=\"footnote2_aipp54w\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_aipp54w\">[2]<\/a> L\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0structure propositionnelle\u00a0\u00bb (<em>propositional structure<\/em>) fait ici r\u00e9f\u00e9rence au fait que certaines affirmations sont destin\u00e9es \u00e0 recevoir une valeur de v\u00e9rit\u00e9 \u2013 vrai <em>ou<\/em> faux \u2013 ind\u00e9pendante du contexte. Mouffe et Laclau avancent qu\u2019existent dans la soci\u00e9t\u00e9 des discours qui pr\u00e9tendent au titre de\u00a0\u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9s g\u00e9n\u00e9rales\u00a0\u00bb dont on ne pourrait tirer simultan\u00e9ment toutes les cons\u00e9quences pratiques parce qu\u2019ils sont proprement contradictoires. Par exemple, l\u2019axiome \u00ab\u00a0la justice doit se traduire par la r\u00e9partition \u00e9gale de toutes les richesses produites dans une soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb peut difficilement \u00eatre admis et appliqu\u00e9 en m\u00eame temps que celui qui stipule que \u00ab\u00a0la justice se d\u00e9finit par l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits et la r\u00e9partition des richesses en fonction des r\u00e9ussites de chacun\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p id=\"footnote3_c8tl9ei\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_c8tl9ei\">[3]<\/a> Notons que le cas qui nous occupe ne constitue pas \u00e0 proprement parler un cas de pol\u00e9mique publique. Les intellectuels de la <em>Conspiration<\/em> ne prennent pas la parole dans le cadre d\u2019une querelle pr\u00e9existante o\u00f9 les options seraient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9finies\u00a0: ils proposent de leur propre initiative un discours aux accents pol\u00e9miques, qui instaure \u00e0 la fois son propre enjeu et son propre principe de division des camps.<\/p>\n<p id=\"footnote4_wxasx3g\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_wxasx3g\">[4]<\/a> <em>J\u00e9sus-Christ Rastaquou\u00e8re<\/em> est le titre d\u2019un ouvrage du po\u00e8te et peintre dada Francis Picabia.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Ross, Alexis. 2017. \u00abL\u2019identique et le non-identique : le discours pol\u00e9mique du premier \u00e9ditorial de la revue\u00a0La Conspiration d\u00e9pressionniste\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5629 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-ross.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 pdf-ross.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-5a9746a1-ec7b-44af-9fe7-2966e44c7370\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-ross.pdf\">pdf-ross<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/pdf-ross.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-5a9746a1-ec7b-44af-9fe7-2966e44c7370\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL&rsquo;Autre : po\u00e9tique et repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, n\u00b025 L\u2019\u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb n\u2019est pas n\u00e9cessairement ce qui diff\u00e8re de \u00ab\u00a0soi\u00a0\u00bb; il peut aussi contredire le \u00ab\u00a0m\u00eame\u00a0\u00bb. D\u00e8s lors, il est possible de s\u2019identifier, soi, \u00e0 cette alt\u00e9rit\u00e9 qui se dresse contre le commun et en r\u00e9v\u00e8le la contingence et les limites. 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