{"id":5634,"date":"2024-06-13T19:48:29","date_gmt":"2024-06-13T19:48:29","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lecoute-des-silences-dans-incendies-de-wajdi-mouawad\/"},"modified":"2024-08-21T19:40:05","modified_gmt":"2024-08-21T19:40:05","slug":"lecoute-des-silences-dans-incendies-de-wajdi-mouawad","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5634","title":{"rendered":"L\u2019\u00e9coute des silences dans \u00ab Incendies \u00bb de Wajdi Mouawad"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6897\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6897\">Dossier \u00ab Paroles et silences : r\u00e9flexions sur le pouvoir de dire \u00bb, no. 28<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p style=\"margin-left: 297.7pt; text-align: right;\">JEANNE. On l\u2019entend respirer.<br \/>SIMON. Tu \u00e9coutes du silence\u00a0!&#8230;<br \/>JEANNE. C\u2019est son silence<a id=\"footnoteref1_tfpmmtw\" class=\"see-footnote\" title=\"Mouawad, Wajdi. 2003.\u00a0Incendies. Qu\u00e9bec\u00a0: Lem\u00e9ac\/Actes Sud-Papiers, p.\u00a054.\" href=\"#footnote1_tfpmmtw\">[1]<\/a>.<br \/>Wajdi Mouawad,\u00a0<em>Incendies<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le silence occupe une place centrale dans l\u2019\u0153uvre de Wajdi Mouawad<a id=\"footnoteref2_d3hjw4f\" class=\"see-footnote\" title=\"Wajdi Mouawad, n\u00e9 au Liban en 1968, fuit la guerre civile d\u00e8s 1975. Tout d\u2019abord immigr\u00e9 en France, il sera contraint de subir un nouvel exil au Canada avant de pouvoir revenir des ann\u00e9es plus tard \u00e0 Paris. L\u2019\u00e9criture et la mise en sc\u00e8ne d\u2019Incendies\u00a0constituent son premier r\u00e9el succ\u00e8s.\" href=\"#footnote2_d3hjw4f\">[2]<\/a>, qu\u2019elle soit th\u00e9\u00e2trale ou romanesque, puisqu\u2019il se fait tout \u00e0 la fois espace de vacuit\u00e9 sonore et retentissement de la parole. Prenons \u00e0 cet \u00e9gard l\u2019exemple de son roman\u00a0<em>Anima\u00a0<\/em>: le personnage principal, Wahhch, ne parvient pas \u00e0 parler de l\u2019abominable viol et du meurtre de sa femme. Le narrateur, un rat, s\u2019exprime alors ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Depuis mon r\u00e9duit, j\u2019entends souvent les humains parler ensemble. Je les entends aussi se taire. Leur silence n\u2019a pas toujours la m\u00eame texture. Il y a des silences lourds et des silences vides. Le sien \u00e9tait plein de sa pens\u00e9e. (Mouawad 2012, 167)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La contradiction est \u00e9tablie\u00a0: il existerait \u00ab\u00a0des silences lourds et des silences vides\u00a0\u00bb, ce qui laisse entrevoir les possibilit\u00e9s d\u2019un d\u00e9voilement du sens et de la transmission d\u2019une pens\u00e9e dans l\u2019acte m\u00eame de se taire. Le silence serait ainsi plurifonctionnel dans l\u2019esth\u00e9tique mouawadienne\u00a0: il repr\u00e9senterait aussi bien l\u2019absence de connaissances, le d\u00e9voilement de v\u00e9rit\u00e9s et l\u2019\u00e9closion d\u2019une parole cach\u00e9e, que la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9flexion. Il en va de m\u00eame dans\u00a0<em>Incendies<\/em>, pi\u00e8ce s\u2019inscrivant dans la t\u00e9tralogie\u00a0<em>Le Sang des Promesses,\u00a0<\/em>et mettant en sc\u00e8ne deux jumeaux, Jeanne et Simon, accueillis apr\u00e8s la mort de leur m\u00e8re par Hermile Lebel, notaire et ami de la famille. L\u2019ensemble du texte dramatique se construit autour du voyage identitaire des jumeaux. Sous l\u2019autorit\u00e9 du testament maternel, ils devront effectuer la qu\u00eate de leurs origines afin de retrouver leur p\u00e8re et leur fr\u00e8re, dont l\u2019existence leur \u00e9tait inconnue. Cette recherche filiale les m\u00e8nera \u00e0 traverser l\u2019espace d\u2019une guerre civile \u2013 celle du Liban<a id=\"footnoteref3_qyj3in7\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous nous permettons de l\u2019affirmer puisque Mouawad est n\u00e9 au Liban et que la mention de la guerre civile est r\u00e9guli\u00e8re dans son \u0153uvre. Cependant, le nom du pays \u00ab\u00a0Liban\u00a0\u00bb n\u2019appara\u00eet jamais dans\u00a0Incendies.\" href=\"#footnote3_qyj3in7\">[3]<\/a>, v\u00e9cue par leur m\u00e8re \u2013 et \u00e0 se confronter aux violences politiques, sociales et m\u00e9morielles qu\u2019un tel conflit engendre. Ils d\u00e9couvriront que leur fr\u00e8re, abandonn\u00e9 \u00e0 la naissance, est en fait devenu le bourreau ayant tortur\u00e9 et viol\u00e9 leur m\u00e8re des ann\u00e9es plus tard, \u00e0 la prison de Kfar Rayat. Leur naissance aura \u00e9t\u00e9 le fruit de ces s\u00e9vices sexuels.<\/p>\n<p>C\u2019est le testament maternel \u2013 \u00f4 combien bouleversant \u2013 de Nawal Marwan qui contient les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9clencheurs de l\u2019intrigue th\u00e9\u00e2trale\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>HERMILE LEBEL. [\u2026] Jeanne,<br \/>Le notaire Lebel te remettra une enveloppe.<br \/>Cette enveloppe n\u2019est pas pour toi.<br \/>Elle est destin\u00e9e \u00e0 ton p\u00e8re [\u2026].<\/p>\n<p>Simon,<br \/>Le notaire Lebel te remettra une enveloppe.<br \/>Cette enveloppe n\u2019est pas pour toi.<br \/>Elle est destin\u00e9e \u00e0 ton fr\u00e8re. [\u2026]<\/p>\n<p><em>Long silence.\u00a0<\/em>(Mouawad 2003, 18)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les lecteurs.trices \/ spectateurs.trices assistent d\u00e8s lors \u00e0 un r\u00e9el coup de th\u00e9\u00e2tre, symbolis\u00e9 par la didascalie \u00ab\u00a0<em>Long silence<\/em>\u00a0\u00bb<em>.\u00a0<\/em>Se taire souligne de mani\u00e8re implicite le fait que la v\u00e9rit\u00e9 venant d\u2019\u00eatre d\u00e9voil\u00e9e aux jumeaux leur \u00e9tait jusqu\u2019alors inconnue. Ce mutisme marque \u00e9galement leur incompr\u00e9hension et l\u2019impossibilit\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 ces deux affirmations. La m\u00e8re aura donc attendu de mourir avant de l\u00e9guer cette myst\u00e9rieuse parole \u00e0 ses enfants, ce qui incitera tr\u00e8s rapidement ces derniers \u00e0 rejoindre le pays de leur m\u00e8re, afin de retracer le chemin de leurs origines. Force est donc de constater que la dialectique parole\/silence occupe le centre d\u2019<em>Incendies<\/em>. Au sein de la pi\u00e8ce, les personnages devront construire leur propre discours en r\u00e9ponse aux secrets de leur m\u00e8re, charg\u00e9s de signification. C\u2019est au c\u0153ur de ces r\u00e9flexions que r\u00e9side le plus grand \u2013 mais peut-\u00eatre aussi le plus beau et le plus po\u00e9tique \u2013 paradoxe de la pi\u00e8ce, soit celui voulant que le mutisme devienne une parole que les jumeaux devront apprendre \u00e0 \u00e9couter et \u00e0 interpr\u00e9ter s\u2019ils souhaitent retrouver leur fr\u00e8re et p\u00e8re. L\u2019intrigue se concentre en effet autour du refus de parole de Nawal \u2013 qui a pourtant des v\u00e9rit\u00e9s \u00e0 d\u00e9voiler \u2013 et se termine ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Jeanne et Simon \u00e9coutent le silence de leur m\u00e8re<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0(132). Le silence, d\u00e8s lors, cimente r\u00e9ellement le texte puisqu\u2019il acquiert au fur et \u00e0 mesure plusieurs fonctions dramatiques, donnant toute sa coh\u00e9rence \u00e0 la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>En ce sens, il sera question d\u2019\u00e9tudier le r\u00f4le du silence dans la pi\u00e8ce la plus lue de Wajdi Mouawad et d\u2019en comprendre ses fonctions. Nous verrons que cette absence de voix est tout d\u2019abord pos\u00e9e dans\u00a0<em>Incendies\u00a0<\/em>comme une antith\u00e8se\u00a0: elle est une parole l\u00e9gu\u00e9e que les jumeaux doivent accueillir et interpr\u00e9ter afin de finalement pouvoir\u00ab\u00a0faire parler\u00a0\u00bb leur m\u00e8re. Le silence se r\u00e9v\u00e8lera ainsi comme une r\u00e9ponse \u00e0 la violence, comme une expression de ce qui, justement, est indicible. Cependant, si le caract\u00e8re mutique de la m\u00e8re devient le moteur d&rsquo;une qu\u00eate filiale, il repr\u00e9sente \u00e9galement un moyen de r\u00e9sistance, une fa\u00e7on de s\u2019\u00e9riger contre l\u2019injustice et la violence de l\u2019Histoire. Se taire, pour Nawal Marwan, devient un acte social et politique, soit la seule r\u00e9ponse possible \u00e0 l\u2019horreur. Il pourrait de plus \u00eatre per\u00e7u comme un moyen de permettre la pacification des esprits, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la fiction, mais aussi la consolation des spectateurs.trices, si ch\u00e8re aux yeux du dramaturge, aujourd\u2019hui directeur artistique du th\u00e9\u00e2tre de la Colline.<\/p>\n<h2>H\u00e9ritage et qu\u00eate de la m\u00e8re\u00a0: les paradoxes du silence<\/h2>\n<p>Il semble ais\u00e9 de proposer une d\u00e9finition du silence\u00a0: absence de bruit ou alors, comme le d\u00e9finit le\u00a0<em>Tr\u00e9sor de la Langue Fran\u00e7aise\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Fait de ne pas parler, de se taire.\u00a0\u00bb \u00catre silencieux se concevrait comme l\u2019antith\u00e8se de la parole. Il serait fait de vide et d\u2019absence l\u00e0 o\u00f9 le langage donne vie au verbe. Cependant, lorsque Mouawad s\u2019exprime dans une interview \u00e0\u00a0<em>France Culture\u00a0<\/em>au micro de Laure Adler, le 22 juin 2016, ce dernier confie qu\u2019une d\u00e9finition qui n\u2019insisterait que sur la vacuit\u00e9 du silence serait insuffisante, voire erron\u00e9e. Se taire, pour le dramaturge, repr\u00e9sente un moyen d\u00e9tourn\u00e9 de s\u2019exprimer ou peut-\u00eatre de laisser appara\u00eetre une parole \u00ab\u00a0oblique\u00a0\u00bb, qui rendrait possible l\u2019ext\u00e9riorisation des douleurs, bien qu\u2019elles ne soient pas pleinement verbalis\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai peu \u00e0 peu compris qu\u2019il y avait l\u00e0 des silences qui n\u2019\u00e9taient pas dus \u00e0 des silences tout simplement parce qu\u2019on ne parlait plus, mais des silences qui \u00e9taient dus au fait qu\u2019il y avait trop de honte, trop d\u2019humiliations dues aux douleurs, aux souffrances v\u00e9cues par mes parents et par la g\u00e9n\u00e9ration de mes parents et qu\u2019il y avait une impossibilit\u00e9 de raconter \u00e0 ma g\u00e9n\u00e9ration ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9<em>.\u00a0<\/em>(Adler 2016)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>S\u2019interroger sur le silence implique d\u00e8s lors de s\u2019interroger sur les limites du langage. L\u00e0 o\u00f9 les exp\u00e9riences les plus traumatisantes et\/ou les hontes les plus douloureuses ne peuvent \u00eatre dites, le mutisme prend le relais. L\u2019absence de langage marque ainsi ce d\u00e9faut \u00ab\u00a0transmissionnel\u00a0\u00bb<a id=\"footnoteref4_cfmdb48\" class=\"see-footnote\" title=\"Adjectif que nous empruntons \u00e0 Zahida Darwiche-Jabbour qui, dans son ouvrage\u00a0Litt\u00e9ratures francophones du Moyen-Orient (\u00c9gypte, Liban, Syrie), emploie ce terme lorsqu\u2019elle \u00e9nonce les fonctions du th\u00e9\u00e2tre libanais ainsi que celles de son \u00e9criture\u00a0: \u00ab\u00a0La sc\u00e8ne devient le lieu d\u2019une interrogation sur les possibilit\u00e9s et les limites du langage, ainsi que sur le pouvoir de l\u2019\u00e9criture dot\u00e9e d\u2019une fonction th\u00e9rapeutique, mn\u00e9monique et transmissionnelle \u00bb (Darwiche-Jabbour 2007, 173).\" href=\"#footnote4_cfmdb48\">[4]<\/a>que devrait pourtant contrecarrer le discours. Cependant, cette rupture dans la transmission peut tout de m\u00eame \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e, ce que tente d\u2019ailleurs de faire Wajdi Mouawad en employant la locution verbale\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai peu \u00e0 peu compris\u00a0\u00bb. Le mutisme a bel et bien un horizon de significations que le sujet \u00e9metteur (tout aussi bien que le.la r\u00e9cepteur.trice) peut interpr\u00e9ter et tenter de d\u00e9chiffrer. En ce sens, lorsque Hermile Lebel\u00a0\u00a0annonce la mort de Nawal dans un monologue paraissant\u00a0<em>a priori\u00a0<\/em>incoh\u00e9rent, il interroge en m\u00eame temps les lecteurs.trices \/ spectateurs.trices sur les raisons du silence du personnage et les invite \u00e0 entrer dans l\u2019intrigue. Cela laisse appara\u00eetre un suspense \u00e9vident quant \u00e0 l\u2019histoire de Nawal Marwan\u00a0: \u00ab\u00a0Vous savez comment elle [Nawal Marwan] \u00e9tait, elle ne disait jamais rien \u00e0 personne. Je veux dire bien avant qu\u2019elle se soit mise \u00e0 plus rien dire du tout [\u2026] \u00bb (Mouawad 2003, 14-15). Face \u00e0 ces non-r\u00e9ponses, Simon, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre tu longtemps, s\u2019exprime avec violence sur le mutisme maternel, m\u00ealant tout \u00e0 la fois langue fran\u00e7aise \u00ab\u00a0standard\u00a0\u00bb et langue plus famili\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>SIMON. [\u2026] Cinq ans sans parler, c\u2019est long en tabarnak! Plus une parole, plus un son, plus rien ne sort de sa bouche! Elle p\u00e8te un c\u00e2ble, un plomb, elle p\u00e8te une fuze si vous pr\u00e9f\u00e9rez et elle s\u2019invente un mari encore vivant, mort depuis des lustres, et un autre fils qui n\u2019a jamais exist\u00e9, parfaite fabulation de l\u2019enfant qu\u2019elle aurait voulu avoir, de l\u2019enfant qu\u2019elle aurait \u00e9t\u00e9 capable d\u2019aimer, cette salope, et l\u00e0, elle veut que moi, j\u2019aille le chercher! (23)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si la parole de Simon jaillit, c\u2019est \u00e9videmment car sa m\u00e8re \u2013 par voie testamentaire \u2013 l\u2019invite \u00e0 retrouver un fr\u00e8re dont l\u2019existence lui \u00e9tait inconnue.\u00a0L\u2019animosit\u00e9 de Simon ne porte finalement pas tant sur ce que contient le testament que sur les motifs de ce mutisme, qui lui sont inconnus, mais qu\u2019il sait devoir r\u00e9soudre. En restant muette, la m\u00e8re des jumeaux a d\u00e9tourn\u00e9 la transmission de la v\u00e9rit\u00e9 et a aliment\u00e9 la col\u00e8re de ses enfants (exprim\u00e9e par les injures de Simon) contre elle. Le silence, dans cet extrait, devient une marque de l\u2019incommunicabilit\u00e9 familiale.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse de Simon, Jeanne semble davantage r\u00e9ceptive \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage de ce repli de parole. Elle tentera, sous les conseils bienveillants du notaire, de suivre le fil de ce repli afin de comprendre son origine et ce qu\u2019elle implique. Parall\u00e8lement \u00e0 cette qu\u00eate, un nouveau personnage intervient, lors d\u2019une sc\u00e8ne ayant pour titre (sans que cela soit un hasard) \u00ab\u00a0Silence\u00a0\u00bb (45). Il s\u2019agit d\u2019Antoine, l\u2019infirmier ayant veill\u00e9 sur Nawal Marwan, muette dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es de vie. Il avoue alors \u00e0 Jeanne\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>ANTOINE. Au cours de toutes ces ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 son chevet, je devenais \u00e9tourdi \u00e0 force d\u2019entendre le silence de votre m\u00e8re. Une nuit, je me suis r\u00e9veill\u00e9 avec une dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e [\u2026]. J\u2019ai apport\u00e9 un enregistreur \u00e0 cassettes. J\u2019ai h\u00e9sit\u00e9. Je n\u2019avais pas le droit. Si elle parle seule, c\u2019est son choix. Alors je me suis promis de ne jamais \u00e9couter. Enregistrer sans jamais savoir. Enregistrer.<\/p>\n<p>JEANNE. Enregistrer quoi?<\/p>\n<p>ANTOINE. Du silence, son silence. [\u2026] J\u2019ai enregistr\u00e9 plus de cinq cents heures. (46-47)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Commence d\u00e8s lors pour Jeanne une v\u00e9ritable reconqu\u00eate du silence maternel. Tout au long de son p\u00e9riple, elle \u00e9coute et r\u00e9\u00e9coute les cassettes enregistr\u00e9es par l\u2019infirmier comme pour sonder l\u2019\u00e2me de sa m\u00e8re et y d\u00e9couvrir les m\u00e9andres de la v\u00e9rit\u00e9. Les moments o\u00f9 Jeanne \u00e9coute Nawal se multiplient, comme l\u2019indiquent les diverses didascalies<a id=\"footnoteref5_rn7bsmn\" class=\"see-footnote\" title=\"Par exemple aux pages 57 et 74.\" href=\"#footnote5_rn7bsmn\">[5]<\/a>. La s\u0153ur de Simon tente ainsi de reconstruire l\u2019histoire \u00e0 partir de ce qui n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 dit (ou ce qui n\u2019a pas pu \u00eatre dit) jusqu\u2019\u00e0 en devenir muette elle-m\u00eame, comme le lui reprochera Simon. Ce mim\u00e9tisme semble ni plus ni moins servir la reconstruction d\u2019un savoir et d\u2019une v\u00e9rit\u00e9. En restant muette, Nawal aurait consciemment<a id=\"footnoteref6_78aazij\" class=\"see-footnote\" title=\"Jeanne a d\u2019ailleurs une juste intuition, lorsqu\u2019elle essaie de comprendre ce mutisme\u00a0: \u00ab\u00a0JEANNE. [\u2026] Dis quelque chose, parle-moi. [\u2026] Tu sais qu\u2019il nous donnera les cassettes. Tu sais. Tu as tout compris. Alors parle! Pourquoi tu ne me dis rien? Pourquoi tu ne me dis rien?\u00a0\u00bb (Mouawad 2003, 56)\" href=\"#footnote6_78aazij\">[6]<\/a>refus\u00e9 l\u2019acte de parole \u2013 et aurait par l\u00e0 entrav\u00e9 l\u2019acc\u00e8s de ses enfants \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 \u2013 imposant \u00e0 sa fille l\u2019exp\u00e9rience du silence afin de lui permettre d\u2019acc\u00e9der \u00e0 ce qu\u2019il cache. Jeanne mentionne d\u2019ailleurs tr\u00e8s rapidement, dans la pi\u00e8ce, le moment \u00e0 partir duquel Nawal s\u2019est tue\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 97. Au mois d\u2019ao\u00fbt. Le 20. Le jour de notre anniversaire. Elle rentre \u00e0 la maison et elle se tait. Point. [\u2026] \u00c0 l\u2019\u00e9poque, elle suivait une s\u00e9rie de proc\u00e8s au Tribunal p\u00e9nal international \u00bb (58). Le mutisme maternel serait donc directement li\u00e9 \u00e0 la naissance des jumeaux. En refusant de parler, Nawal conduit ses enfants \u00e0 lever le voile de leur ignorance, puisqu\u2019en rassemblant les diff\u00e9rentes pi\u00e8ces du tabou maternel, ils pourront enfin comprendre leurs propres origines. C\u2019est toutefois apr\u00e8s plusieurs p\u00e9rip\u00e9ties que Jeanne parviendra \u00e0 reconstituer le pass\u00e9 de sa m\u00e8re. Les lecteurs.trices \/ spectateurs.trices apprendront, au fil de la progression de l\u2019intrigue, que Nawal a tout d\u2019abord accouch\u00e9 d\u2019un enfant qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e d\u2019abandonner avant d\u2019apprendre que ce m\u00eame enfant, des ann\u00e9es plus tard, a \u00e9t\u00e9 le chef d\u2019une prison au sein de laquelle elle a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9e. Victime de viol et d\u2019inceste, de toute l\u2019atrocit\u00e9 dont peut \u00eatre capable l\u2019Histoire, Nawal, \u00e0 la suite des violences sexuelles de son bourreau, a accouch\u00e9 des jumeaux; le trauma insoutenable la condamnera au silence. L\u2019absence de parole prend bien sa source, dans\u00a0<em>Incendies<\/em>, dans cette exp\u00e9rience de l\u2019indicible. Ainsi, l\u2019inavouable v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019origine du secret remonte \u00e0 la naissance du premier enfant, celle de Nihad (fils et bourreau), bien que Nawal n\u2019avait que quatorze ans. De fait, si une indicible v\u00e9rit\u00e9 est l\u00e9gu\u00e9e, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l\u2019exp\u00e9rience traumatisante de l\u2019Histoire ne peut \u00eatre expliqu\u00e9e, mise en mots par Nawal \u00e0 ses jumeaux. La m\u00e8re fait l\u2019exp\u00e9rience des limites du langage, portant un pass\u00e9 qu\u2019elle n\u2019est pas en mesure de verbaliser, \u00e0 savoir son s\u00e9jour dans la prison de Kfar Rayat, o\u00f9 elle aura \u00e9t\u00e9 victime de violences physiques, de torture, de viol et d\u2019inceste. Autant d\u2019horreurs qui pourraient justifier le long mutisme de Nawal de m\u00eame que son impossibilit\u00e9 \u00e0 assumer pleinement sa maternit\u00e9. En effet, si ce silence condamne les jumeaux \u00e0 n\u2019\u00eatre que les ombres d\u2019une m\u00e8re absente, il condamne \u00e9galement celle-ci \u00e0 ressentir de la honte dans l\u2019exp\u00e9rience de la maternit\u00e9<a id=\"footnoteref7_kbp2zzt\" class=\"see-footnote\" title=\"Pensons aux mots de Nawal Marwan, qui s\u2019adresse \u00e0 son fils en m\u00eame temps qu\u2019au p\u00e8re de ses jumeaux, au tribunal, lors de son jugement\u00a0: \u00ab\u00a0NAWAL. [\u2026] Mon ventre qui gonfle de vous, votre infecte torture dans mon ventre et seule, vous avez voulu que je reste seule, toute seule pour accoucher. Deux enfants, jumeaux. Vous m\u2019obligiez \u00e0 ne plus aimer les enfants, \u00e0 me battre, \u00e0 les \u00e9lever dans le chagrin et dans le silence. Comment leur parler de vous, leur parler de leur p\u00e8re, leur parler de la v\u00e9rit\u00e9 qui, dans ce cas, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un fruit vert qui ne m\u00fbrirait jamais?\u00a0\u00bb (Mouawad 2003, 103)\" href=\"#footnote7_kbp2zzt\">[7]<\/a>.<\/p>\n<h2>Des silences et un fils<\/h2>\n<p>Les jumeaux, confront\u00e9s \u00e0 cette absence de parole, devront apprendre \u00e0 apprivoiser le silence, des heures enti\u00e8res, afin de comprendre l\u2019\u00e9nigme que leur m\u00e8re leur a l\u00e9gu\u00e9e. Car s\u2019il est le d\u00e9clencheur de leur qu\u00eate originaire, il est de la m\u00eame fa\u00e7on un moyen employ\u00e9 par Nawal Marwan tout au long de sa vie lorsqu\u2019elle tente de retrouver le fils qu\u2019on lui a enlev\u00e9. Cette derni\u00e8re appara\u00eet \u00e0 trois \u00e2ges diff\u00e9rents dans la pi\u00e8ce gr\u00e2ce \u00e0 de r\u00e9guli\u00e8res analepses, qui cr\u00e9ent un t\u00e9lescopage des \u00e9poques, ce qui permet aux lecteurs.trices \/ spectateurs.trices (comme aux personnages) de faire des allers-retours entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. L\u2019intrusion du pass\u00e9 permet de d\u00e9couvrir Nawal \u00e0 travers trois moments charni\u00e8res\u00a0: lorsqu\u2019elle est enceinte, \u00e2g\u00e9e de 14 ans; lorsqu\u2019elle est adulte, \u00e0 la recherche de son premier enfant; et plus \u00e2g\u00e9e, quand elle a enfin reconnu son fils et qu\u2019elle \u00e9crit ses lettres testamentaires, dans les derni\u00e8res sc\u00e8nes de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Le silence acquiert d\u00e8s lors d\u2019autres fonctions pour Nawal dans la longue et p\u00e9rilleuse recherche de son fils. Nous pouvons tout d\u2019abord comprendre que la jeune Nawal utilise le fait de se taire comme une parole, lors de l\u2019aveu de sa grossesse \u00e0 Wahab\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>NAWAL. Wahab! \u00c9coute-moi. Ne dis rien. Non. Ne parle pas. Si tu me dis un mot, un seul, tu pourrais me tuer. [\u2026] Je vais me taire, Wahab, promets-moi alors de ne rien dire, s\u2019il te pla\u00eet, je suis fatigu\u00e9e, s\u2019il te plait, laisse le silence. Je vais me taire. Ne dis rien. Ne dis rien.<\/p>\n<p><em>Elle se tait.\u00a0<\/em>[\u2026]<\/p>\n<p>J\u2019ai un enfant dans mon ventre, Wahab! Mon ventre est plein de toi. [\u2026] C\u2019est un gouffre et c\u2019est comme la libert\u00e9 aux oiseaux sauvages, n\u2019est-ce pas? Et il n\u2019y a plus de mots! Que le vent! (32-33)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une fois de plus, le mutisme est ici propos\u00e9 sous sa forme paradoxale\u00a0: Nawal l\u2019impose alors qu\u2019elle fera tout de m\u00eame acte de parole pour annoncer sa grossesse. Mais nous pouvons \u00e9galement comprendre le recours au silence comme ce moment de communion pr\u00e9c\u00e9dant une nouvelle qui an\u00e9antira les deux personnages, comme l\u2019avoue Nawal quelques r\u00e9pliques plus tard\u00a0: \u00ab\u00a0Ils crieront [\u2026], ils injurieront\u00a0\u00bb (34). L\u2019union interdite de ces deux adolescents laisse appara\u00eetre le retrait de la parole comme seul espace de r\u00e9union des personnages, seul espace partag\u00e9 qui leur permet d\u2019assumer pleinement leur parentalit\u00e9. Se taire devient, dans ces circonstances, une preuve d\u2019acceptation\u00a0: les deux adolescents scellent leur amour dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 d\u2019une parole tue auquel se joint la derni\u00e8re envol\u00e9e lyrique\u00a0: \u00ab\u00a0Et il n\u2019y a plus de mots! Que le vent!\u00a0\u00bb (33). Dans cette tirade, Nawal transforme son amour en un cri silencieux. Le repli du langage est d\u00e8s lors pr\u00e9sent\u00e9 aux lecteurs.trices \/ spectateurs.trices comme l\u2019espace d\u2019une possibilit\u00e9, d\u2019une union et d\u2019une acceptation de la maternit\u00e9 qui seront, elle le sait, d\u00e9savou\u00e9es par sa famille. En l\u2019obligeant \u00e0 justifier sa grossesse, la m\u00e8re de Nawal exige un retour de la parole de sa fille avant de la lui arracher \u00e0 nouveau, ainsi que son enfant. Cela condamne Nawal \u00e0 la brutalit\u00e9 du monde plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la po\u00e9sie de l\u2019amour. Ce chant silencieux arrach\u00e9 fait \u00e9cho aux propos de Lise Gauvin lorsqu\u2019elle commente ceux de Pasquali, dans\u00a0<em>\u00c9criture Migrante \/ Migrant Writing\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Et ce silence opaque est aussi celui de l\u2019enfance vol\u00e9e, de l\u2019enfance impossible, de l\u2019enfance \u00e0 reconstruire \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un th\u00e9\u00e2tre int\u00e9rieur, par une parole aussi vol\u00e9e puisque non re\u00e7ue [\u2026] \u00bb (Dumontet et Zipfel 2008, 119). De la m\u00eame mani\u00e8re, le mutisme po\u00e9tique de Nawal se meut en une voix vol\u00e9e, en un silence \u00e9cras\u00e9 par une autorit\u00e9 maternelle qui oblige sa fille \u00e0 s\u2019agenouiller<a id=\"footnoteref8_9cpai3d\" class=\"see-footnote\" title=\"Il faut penser ici aux terribles mots de Jihane, m\u00e8re de Nawal, la condamnant implicitement au silence\u00a0: \u00ab\u00a0JIHANE. [\u2026] Garde cet enfant et \u00e0 l\u2019instant, \u00e0 l\u2019instant, quitte les v\u00eatements que tu portes et qui ne t\u2019appartiennent pas, quitte la maison, quitte ta famille, ton village, tes montagnes, ton ciel et tes \u00e9toiles et quitte-moi\u2026 [\u2026] Quitte-moi nue, avec ton ventre et la vie qu\u2019il renferme. Ou bien reste et agenouille-toi, Nawal, agenouille-toi \u00bb (Mouawad 2003, 37).\" href=\"#footnote8_9cpai3d\">[8]<\/a> et donc, m\u00e9taphoriquement, \u00e0 se taire et \u00e0 abandonner son enfant. Cet \u00e9pisode condamnant en quelque sorte la vie de Nawal est d\u2019autant plus important qu\u2019il structure la pi\u00e8ce\u00a0: les premi\u00e8res tensions entre parole et comportement mutique \u00e9mergent de ce d\u00e9saccord entre l\u2019adolescente et sa m\u00e8re. \u00c0 la veille de l\u2019accouchement, Nawal et Wahab \u00e9changent des mots pour la derni\u00e8re fois\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>VOIX DE WAHAB. [\u2026] [L]orsque tu mettras cet enfant au monde, dis-lui mon amour pour lui, mon amour pour toi. Dis-lui.<\/p>\n<p>NAWAL. Je lui dirai, je te jure que je lui dirai. Pour toi et pour moi. Je lui soufflerai \u00e0 l\u2019oreille\u00a0: \u00ab\u00a0Quoiqu\u2019il arrive, je t\u2019aimerai toujours.\u00a0\u00bb Je retournerai moi aussi au rocher aux arbres blancs, je dirai, moi aussi, au revoir \u00e0 l\u2019enfance, et l\u2019enfance sera un couteau que je me planterai dans la gorge. (Mouawad 2003, 39)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si Nawal a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e \u00e0 la parole, elle promet n\u00e9anmoins \u00e0 Wahab de\u00a0<em>dire\u00a0<\/em>les choses\u00a0:non pas pour elle, mais pour lui. La parole devient imm\u00e9diatement une promesse faite \u00e0 l\u2019Autre, un geste vers l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, une fa\u00e7on de s\u2019exprimer pour celui qu\u2019elle aime. Nawal, elle, se condamne au silence, tel qu\u2019exprim\u00e9 par la m\u00e9taphore du couteau plant\u00e9 dans la gorge, qui revient de mani\u00e8re r\u00e9currente dans la pi\u00e8ce. Nawal fait la promesse de parler \u00e0 nouveau une fois son fils retrouv\u00e9\u00a0: se taire devient ainsi le stigmate d\u2019une blessure, d\u2019une \u00ab\u00a0br\u00fblure\u00a0\u00bb (33), comme elle le dit elle-m\u00eame, mais \u00e9galement un moyen de r\u00e9sistance \u2013 peut-\u00eatre \u2013, face aux mots meurtriers de sa m\u00e8re que Nawal se refuse de r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 d\u2019autres.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ro\u00efne part d\u00e8s lors en qu\u00eate de son fils en faisant la promesse de s\u2019arracher \u00e0 la mis\u00e8re dont elle est issue. C\u2019est pourquoi elle promet \u00e0 sa grand-m\u00e8re d\u2019apprendre \u00e0 lire, \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 compter et \u00e0 parler. La langue de Nawal, souvent m\u00e9taphorique, mais explicite, se d\u00e9ploie alors. Le personnage n\u2019a de cesse d\u2019apprendre et de faire apprendre la langue de son pays, notamment \u00e0 Sawda, amie et r\u00e9fugi\u00e9e. La tenue du proc\u00e8s permettra \u00e0 Nawal de t\u00e9moigner devant les juges dans un long monologue et de poursuivre dans sa volont\u00e9 de parler pour rendre justice. Elle y d\u00e9noncera les actes de son fils, le p\u00e8re, enfin reconnu de ses enfants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>NAWAL. Madame la pr\u00e9sidente, mesdames et messieurs le jury. Mon t\u00e9moignage, je le ferai debout, les yeux ouverts, car souvent on m\u2019a forc\u00e9e \u00e0 les tenir ferm\u00e9s. Mon t\u00e9moignage, je le ferai face \u00e0 mon bourreau, Abou Tarek. Je prononce votre nom pour la derni\u00e8re fois de ma vie. [\u2026] \u00c0 travers moi, ce sont des fant\u00f4mes qui vous parlent. (101-102)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Encore une fois, et \u00e0 l\u2019image de la promesse faite \u00e0 Wahab, Nawal parle au nom des autres tandis qu\u2019elle se promet au silence. Elle le sous-entend lorsqu\u2019elle avoue prononcer le nom de son violeur pour la derni\u00e8re fois. Cependant, confront\u00e9e \u00e0 l\u2019horreur, Nawal livre une derni\u00e8re bataille en t\u00e9moignant des crimes commis contre elle, mais \u00e9galement contre tous ceux subis par les prisonni\u00e8res de Kfar Rayat. La voix de Nawal se fait porteuse du mutisme de toute une communaut\u00e9 abus\u00e9e et viol\u00e9e\u00a0: ces fant\u00f4mes qui, ayant \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire collective, ne peuvent plus t\u00e9moigner. C\u2019est alors dans un double rapport au silence \u2013 tant\u00f4t un devoir de d\u00e9nonciation qu\u2019elle a re\u00e7u de ses cod\u00e9tenues, tant\u00f4t un devoir auquel elle s\u2019est promise \u2013 que Nawal fait jaillir cette derni\u00e8re parole comme un espace de droit\u00a0: \u00ab\u00a0Mon t\u00e9moignage est le fruit de cet effort. Me taire sur votre compte serait \u00eatre complice de vos crimes \u00bb (104). La parole appara\u00eet bel et bien comme un\u00a0<em>effort<\/em>, la mobilisation d\u2019une rh\u00e9torique acerbe pour rendre justice et ensuite revenir au silence originel\u00a0: celui de son amour avec Wahab. Apr\u00e8s cette confrontation devant la justice, Nawal d\u00e9cide d\u2019ailleurs de se taire \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 97. Elle ne reprend r\u00e9ellement la parole que dans les derni\u00e8res sc\u00e8nes de la pi\u00e8ce lorsqu\u2019elle s\u2019adresse tant\u00f4t \u00e0 son bourreau, tant\u00f4t \u00e0 ses enfants. Dans sa lettre au p\u00e8re, Nawal \u00e9crit \u00e0 son bourreau, Abou Tarek\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>NAWAL. [\u2026] Les enfants que nous avons eus ensemble sont devant vous.<br \/>Que leur direz-vous? Leur chanterez-vous une chanson?<br \/>Ils savent qui vous \u00eates. [\u2026]<br \/>Bient\u00f4t vous vous tairez.<br \/>Je le sais.<br \/>Le silence est pour tous devant la v\u00e9rit\u00e9. (126)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si la v\u00e9rit\u00e9 jaillit dans la parole (tandis qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 dissimul\u00e9e aux jumeaux), elle ne condamne pas moins Abou Tarek au silence. C\u2019est du moins ce que sugg\u00e8re Nawal en employant le futur, \u00e0 valeur presque proph\u00e9tique\u00a0: il sera oblig\u00e9 de se taire face \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 qui se pr\u00e9sente \u00e0 lui et ne pourra plus parler ni chanter, comme le signifient les modalit\u00e9s interrogatives ironiques. Avant de signer sa lettre, Nawal termine par une phrase \u00e0 valeur proverbiale\u00a0: \u00ab\u00a0Le silence est pour tous devant la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb (126). Elle insiste sur les limites du langage \u00e0 pouvoir exprimer une douleur insondable. Plut\u00f4t que de condamner son bourreau \u00e0 ne plus s\u2019exprimer, il semblerait qu\u2019elle veuille partager ceci comme une exp\u00e9rience commune \u00e0 tout homme\u00a0: le langage n\u2019est plus en mesure de donner ses v\u00e9rit\u00e9s. Michel Foucault, dans\u00a0<em>L\u2019Ordre du discours<\/em>, va d\u2019ailleurs en ce sens, \u00e9non\u00e7ant\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019il faut bien le silence de la raison pour gu\u00e9rir les monstres, il suffit que le silence soit en alerte, et voil\u00e0 que le partage demeure \u00bb (1971, 15). Pouvons-nous voir dans le silence que Nawal impose \u00e0 Abou Tarek un possible retour \u00e0 la raison visant \u00e0 gu\u00e9rir le monstre que la guerre aura fait de lui? Sans nul doute car, si le discours a \u00e9t\u00e9 pendant toutes ses ann\u00e9es de d\u00e9tention un symbole de pouvoir et de castration, Nawal, en privant son bourreau de la parole, l\u2019oblige au silence de la raison, de l\u2019introspection, et lui interdit alors d\u2019employer le langage de l\u2019<em>hybris<\/em>. Les r\u00f4les de pouvoir s\u2019inversent, et Nawal Marwan retrouve peut-\u00eatre son r\u00f4le maternel. En employant son propre discours comme un interdit, elle condamne la parole de son fils, le contraignant \u00e0 s\u2019incliner devant l\u2019autorit\u00e9 et la justice morale, juges des crimes commis.<\/p>\n<h2>De la transmission des silences, consolation et pacification des esprits<\/h2>\n<p>Toutes les qu\u00eates sont \u00e0 pr\u00e9sent termin\u00e9es\u00a0: Jeanne et Simon ont compris les origines du mutisme de leur m\u00e8re tandis que Nawal a retrouv\u00e9 son bourreau, lui \u00f4tant le langage devant l\u2019innommable v\u00e9rit\u00e9. Nous pouvons ici penser aux propos de Marianne Hirsch, th\u00e9oricienne de la notion de \u00ab\u00a0postm\u00e9moire\u00a0\u00bb, qui \u00e9tudie dans son essai la bande dessin\u00e9e\u00a0<em>Maus<\/em>, dans laquelle se d\u00e9ploie l\u2019absence d\u2019une voix maternelle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Her legacy was destroyed and\u00a0<em>Maus\u00a0<\/em>itself can be seen as an attempt to reconstruct it, an attempt by father and son to provide the missing perspective of the mother. Much of the\u00a0<em>Maus\u00a0<\/em>text rests on her absence and the destruction of her papers, deriving from her silence its momentum and much of its energy. Through her picture and her missing voice Anja haunts the story told in both volumes, a ghostly presence shaping familial interaction \u2013 the personal and the collective story of death and survival<a id=\"footnoteref9_kwa3084\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00ab\u00a0Son h\u00e9ritage est d\u00e9truit et\u00a0Maus\u00a0peut \u00eatre vu comme une tentative de le reconstruire, une tentative par le p\u00e8re et son fils de rendre possible cette pr\u00e9sence absente de la m\u00e8re. La plus grande partie du texte de\u00a0Maus\u00a0repose sur son absence et la destruction de ses papiers, obtenant de son silence son dynamisme et beaucoup de son \u00e9nergie. \u00c0 travers sa photographie et l\u2019absence de sa voix, Anja hante l\u2019histoire racont\u00e9e dans les deux volumes, une pr\u00e9sence spectrale tissant les liens familiaux \u2013 l\u2019histoire personnelle et collective de la mort et de la survie.\u00a0\u00bb (Je traduis)\" href=\"#footnote9_kwa3084\">[9]<\/a>.\u00a0(Hirsch 1997, 34)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est \u00e9galement question d\u2019un h\u00e9ritage d\u00e9truit, mais \u00e0 reconstruire dans\u00a0<em>Incendies\u00a0<\/em>ou, s\u2019il n\u2019est pas d\u00e9truit, incomplet, puisque l\u2019absence de voix de Nawal traduit bien cette \u00ab\u00a0missing perspective\u00a0\u00bb \u00e9nonc\u00e9e par Hirsch. C\u2019est cependant bien \u00e0 l\u2019image de la voix d\u2019Anja \u2013 figure maternelle dans\u00a0<em>Maus\u00a0<\/em>\u2013 que la pr\u00e9sence absente de Nawal va tisser les liens familiaux, puisqu\u2019en investissant et reconstruisant le pass\u00e9 maternel, les jumeaux vont parvenir \u00e0 retrouver leur(s) identit\u00e9(s) et leur(s) origine(s). C\u2019est en tout cas ce que signifie leur m\u00e8re dans la derni\u00e8re lettre\u00a0<em>post mortem\u00a0<\/em>qu\u2019elle adresse tout d\u2019abord \u00e0 son fils Nihad\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>NAWAL. Je t\u2019ai cherch\u00e9 partout.<br \/>[\u2026] [L]\u00e0 o\u00f9 il y a de l\u2019amour, il ne peut y avoir de haine.<br \/>Et pour pr\u00e9server l\u2019amour, aveugl\u00e9ment j\u2019ai choisi de me taire. [\u2026]<br \/>Au-del\u00e0 du silence,<br \/>Il y a le bonheur d\u2019\u00eatre ensemble. (Mouawad 2003, 127-129)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Puis finalement \u00e0 ses deux jumeaux\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>NAWAL. Simon,<br \/>Est-ce que tu pleures?<br \/>Si tu pleures ne s\u00e8che pas tes larmes<br \/>Car je ne s\u00e8che pas les miennes.<br \/>L\u2019enfance est un couteau dans la gorge<br \/>Et tu as su le retirer. [\u2026]<br \/>Jeanne, Simon,<br \/>Pourquoi ne pas vous avoir parl\u00e9?<br \/>Il y a des v\u00e9rit\u00e9s qui ne peuvent \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9es qu\u2019\u00e0 la condition d\u2019\u00eatre d\u00e9couvertes.<br \/>Vous avez ouvert l\u2019enveloppe, vous avez bris\u00e9 le silence.<br \/>Gravez mon nom sur la pierre<br \/>Et posez la pierre sur ma tombe.<br \/>Votre m\u00e8re. (130-132)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au sein de ces deux lettres, Nawal explicite son absence de parole et met un point d\u2019honneur \u00e0 d\u00e9montrer qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un frein \u00e0 l\u2019amour qu\u2019elle porte pour ses enfants. Cette parole ultime a pu surgir, puisque tous ont \u00e0 nouveau su compl\u00e9ter l\u2019identit\u00e9 de la m\u00e8re, celle de sa voix. Ainsi Nawal explique-t-elle \u00e0 Simon qu\u2019il peut \u00f4ter le couteau de sa gorge et retrouver la parole, tout comme elle explique aux deux jumeaux qu\u2019une fois le silence bris\u00e9, la parole peut \u00e0 nouveau resurgir. La dialectique silence\/parole est r\u00e9affirm\u00e9e, mais trouve peut-\u00eatre sa solution\u00a0: l\u2019exp\u00e9rience du mutisme doit \u00eatre surmont\u00e9e au prix d\u2019une r\u00e9unification, d\u2019une nouvelle fusion familiale. Il est \u00e9galement important de souligner le fait que Nawal retrouve par l\u2019\u00e9pitaphe sur sa pierre tombale (qu\u2019elle refusait auparavant) une identit\u00e9. La figure maternelle est d\u00e9sormais r\u00e9tablie et comprise, puisque le secret a \u00e9t\u00e9 d\u00e9voil\u00e9. En revanche, si la parole est \u00e0 nouveau possible, force reste de constater que les jumeaux d\u00e9cident de se taire \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>SIMON. Jeanne, fais-moi encore entendre son silence.<\/p>\n<p><em>Jeanne et Simon \u00e9coutent le silence de leur m\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p><em>Pluie torrentielle.\u00a0<\/em>(132)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le silence constitue le r\u00e9el h\u00e9ritage maternel, l\u2019espace de la r\u00e9conciliation, et surtout de la consolation \u2013 espace si cher \u00e0 Wajdi Mouawad \u2013, puisque cette consolation donne \u00e0 nouveau un visage \u00e0 chacun des personnages d\u2019<em>Incendies<\/em>. Nous retrouvons dans cette parole tue, autrefois partag\u00e9e par Nawal et Wahab lors de leur prime adolescence, un mutisme au sein duquel se construit la famille, puisque les mots, synonymes de violence, ne peuvent que transmettre des mal\u00e9dictions ou des d\u00e9senchantements. C\u2019est d\u2019ailleurs, \u00e0 n\u2019en pas douter, ce silence que souhaite entendre Simon, lui dont le discours a tant \u00e9t\u00e9 bris\u00e9 par la violence de son histoire, puisqu\u2019il a su, dans sa juste mesure, pardonner \u00e0 sa m\u00e8re. Ainsi cette pi\u00e8ce trouve-t-elle son d\u00e9nouement dans la transmission d\u2019une parole tue qui devient un partage fraternel, tout \u00e0 la fois po\u00e9tique et r\u00e9conciliateur, permettant aux jumeaux de faire le deuil de leur m\u00e8re, mais \u00e9galement de lui accorder leur pardon.<\/p>\n<h2>L\u2019exercice de la\u00a0<em>catharsis<\/em>, vers une consolation des spectateurs.trices<\/h2>\n<p>Si le silence de Nawal Marwan est l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 ses enfants, Mouawad le transmet \u00e9galement \u00e0 son public\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Lorsque j\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9\u00a0<em>Incendies\u00a0<\/em>en France, certains directeurs de th\u00e9\u00e2tre sont venus me dire qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une pi\u00e8ce dangereuse, par la catharsis finale qu\u2019elle provoquait, et cela dans un texte contemporain\u00a0: le public au complet comprend la m\u00eame chose au m\u00eame moment et ressent la m\u00eame chose au m\u00eame moment. [\u2026] On attend [pourtant] de l\u2019art contemporain qu\u2019il disperse les \u00e9motions et les r\u00e9actions, qu\u2019il les partage, les d\u00e9mocratise, les rende multiples, mais pas qu\u2019il les rassemble. [\u2026] Le miracle auquel je crois, c\u2019est celui de la r\u00e9conciliation\u00a0: je crois que, m\u00eame au seuil de la mort, il est possible, peut-\u00eatre, que la r\u00e9conciliation se fasse par un geste ou un pardon. (Diaz 2017, 70-72)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Wajdi Mouawad propose une cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale contemporaine qui se d\u00e9tache de ce que les spectateurs.trices pourraient attendre. En proposant une illumination finale, le dramaturge prend le pari de consoler l\u2019ensemble des spectateurs.trices gr\u00e2ce \u00e0 la dynamique cathartique du th\u00e9\u00e2tre. Projet utopique, comme il l\u2019avoue lui-m\u00eame, mais qui n\u2019est pas pour autant d\u00e9nu\u00e9 de sens. En effet, la parole ne parvient plus \u00e0 rendre compte d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te et s\u2019\u00e9vertue \u00e0 d\u00e9faire les liens familiaux (dans une double lecture\u00a0: \u00e0 l\u2019image d\u2019<em>Incendies<\/em>, mais \u00e9galement \u00e0 l\u2019image des familles libanaises d\u00e9truites par la guerre civile), ainsi que les liens politiques et sociaux. De fait, Mouawad souhaite trouver de nouvelles solutions pour faire r\u00e9agir et r\u00e9fl\u00e9chir les lecteurs.trices \/ spectateurs.trices quant aux d\u00e9fis de l\u2019Histoire et du langage. Le silence para\u00eet alors \u00eatre l\u2019un des importants espaces de transmission possibles qu\u2019un dramaturge puisse aujourd\u2019hui offrir \u00e0 son public. Nous pouvons penser aux propos de Katia Haddad qui, s\u2019exprimant sur le th\u00e9\u00e2tre de Mouawad ainsi que sur les litt\u00e9ratures francophones du Machrek, \u00e9nonce que \u00ab\u00a0[c]ertains auteurs de la g\u00e9n\u00e9ration de la guerre ont d\u2019ailleurs fait de cette litt\u00e9rature de la douleur et du cri, aux limites de l\u2019inarticul\u00e9 \u00bb (Haddad 2008, 153). Si la cr\u00e9ation de Mouawad repr\u00e9sente un cri, il s\u2019agit d\u2019un cri silencieux, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une parole\u00a0\u00a0inarticul\u00e9e, puisque avort\u00e9e avant m\u00eame d\u2019avoir pu se construire. Et ce sera cette parole inarticul\u00e9e qui sera l\u00e9gu\u00e9e aux spectateurs.trices comme un espace de r\u00e9flexion et de r\u00e9conciliation. Wajdi Mouawad a d\u2019ailleurs cr\u00e9\u00e9\u00a0<em>Incendies\u00a0<\/em>en r\u00e9fl\u00e9chissant au motif de la consolation, comme il l\u2019avoue lui-m\u00eame dans la pr\u00e9face de la pi\u00e8ce\u00a0: \u00ab\u00a0Alors, avant m\u00eame qu\u2019une ligne ne soit \u00e9crite, nous [les com\u00e9dien.nes et lui-m\u00eame] avons parl\u00e9 de consolation. La sc\u00e8ne comme un lieu de consolation impitoyable \u00bb (Mouawad 2003, 10). Le dramaturge aime \u00e0 poser la question de la consolation\u00a0: \u00ab\u00a0Comment fait-on pour se consoler de l\u2019inconsolable?\u00a0\u00bb (Mouawad 2009, 22) D\u2019ailleurs, ce motif th\u00e9\u00e2tral constitue le fil d\u2019Ariane de sa cr\u00e9ation litt\u00e9raire et dramaturgique. Selon le philosophe Micha\u00ebl Foessel, la notion de consolation constituerait<\/p>\n<blockquote>\n<p>de part en part, un apprentissage de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. D\u2019abord parce qu\u2019il n\u2019y a de v\u00e9ritable consolation que dans un rapport \u00e0 l\u2019autre. [\u2026] Ensuite, la consolation est une promesse d\u2019alt\u00e9rit\u00e9\u00a0: elle \u00f4te \u00e0 la souffrance son apparence de destin. [\u2026] On console pour lui [l\u2019afflig\u00e9] donner les moyens de regarder autrement ce qui l\u2019afflige, de telle sorte que la d\u00e9solation du pr\u00e9sent ne sature pas le champ des possibles<a id=\"footnoteref10_sjhpgip\" class=\"see-footnote\" title=\"Cette d\u00e9finition est \u00e9videmment\u00a0raccourcie et succincte. La consolation ne r\u00e9side pas uniquement dans cette promesse de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9.\" href=\"#footnote10_sjhpgip\">[10]<\/a>. (F\u0153ssel 2015, 25)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par le prisme de cette d\u00e9finition, nous pouvons ais\u00e9ment comprendre que (se) consoler, c\u2019est apprendre \u00e0 conna\u00eetre l\u2019autre, mais \u00e9galement \u00e0 accepter de mettre en perspective son exp\u00e9rience par rapport \u00e0 celle d\u2019autrui, et ce, par le biais de l\u2019empathie et de la parole. Le th\u00e9\u00e2tre appara\u00eet d\u00e8s lors comme la manifestation artistique la plus propice \u00e0 cet \u00e9change, puisque les spectateurs.trices sont frontalement confront\u00e9.es \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience des personnages et peuvent, gr\u00e2ce \u00e0 la nature mim\u00e9tique du th\u00e9\u00e2tre, s\u2019y reconna\u00eetre. Nous pouvons, en ce sens, \u00e9mettre l\u2019hypoth\u00e8se, \u00e0 la lecture d\u2019<em>Incendies<\/em>, que si l\u2019horreur et son caract\u00e8re impardonnable ne peuvent \u00eatre enti\u00e8rement consol\u00e9, un silence partag\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du th\u00e9\u00e2tre \u2013 soit dans une exp\u00e9rience de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 \u2013 pourrait mener citoyens.nes de demain vers une conscientisation des rapports de pouvoir, d\u2019autorit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la soci\u00e9t\u00e9, et les mener \u00e9ventuellement \u00e0 une plus grande conscience collective. Aller au th\u00e9\u00e2tre pourrait donc induire des transformations politiques et sociales. Wajdi Mouawad a tent\u00e9 de le d\u00e9montrer en faisant des derni\u00e8res sc\u00e8nes d\u2019<em>Incendies\u00a0<\/em>une \u00ab\u00a0hypot\u00e9nuse\u00a0\u00bb (Diaz 2017, 73), c\u2019est-\u00e0-dire ce trait, ce voyage qui relie deux c\u00f4t\u00e9s que tout oppose. L\u2019hypot\u00e9nuse d\u2019<em>Incendies<\/em>, pourrions-nous dire, est la transmission de ce repli de la parole, reliant \u00e0 un m\u00eame texte autant d\u2019individualit\u00e9s \u00e9parses et diffuses et promettant de ne pas faire de la d\u00e9solation une saturation\u00a0<em>du champ des possibles<\/em>.\u00a0<em>Incendies\u00a0<\/em>contiendrait alors un espace de r\u00e9flexion politique en ce qu\u2019il invite \u00e0 la pacification des esprits et \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un espace collectif de paix.<\/p>\n<p>Force est de constater que le silence traverse bel et bien la pi\u00e8ce (et plus largement l\u2019\u0153uvre) de Wajdi Mouawad, permettant tout \u00e0 la fois qu\u00eate et reconqu\u00eate d\u2019une identit\u00e9, r\u00e9sistance et espace de consolation. Les personnages sont constamment tiraill\u00e9s entre\u00a0<em>exister\u00a0<\/em>par le verbe ou\u00a0<em>\u00eatre\u00a0<\/em>en refusant de parler, ce que d\u00e9note Wajdi Mouawad lui-m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0Il est impossible pour les personnages que je cr\u00e9e de parler, mais il ne leur est plus possible de se taire. Ils sont \u00e9cartel\u00e9s entre ces deux impossibilit\u00e9s et, comme tout \u00e9cart\u00e8lement, c\u2019est une torture \u00bb (2017, 75). Renouvellement d\u2019un dilemme corn\u00e9lien peut-\u00eatre, mais qui n\u2019en est qu\u2019une apparence, car une fois les v\u00e9rit\u00e9s d\u00e9voil\u00e9es, le texte ne devient plus un espace de lutte entre parole et silence, mais bien r\u00e9conciliation des deux. Cela rend possible pour les personnages, tout comme pour les spectateurs.trices, de faire l\u2019exp\u00e9rience de leur propre absence de voix car, comme l\u2019\u00e9crit \u00e0 tr\u00e8s juste titre Olivier Py dans son introduction de l\u2019avant-programme du 72<sup>e\u00a0<\/sup>Festival d\u2019Avignon\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est en cela que l\u2019art de la sc\u00e8ne est une transcendance, non parce qu\u2019il nous demande de c\u00e9l\u00e9brer la puissance d\u2019un dieu, mais parce qu\u2019il nous rappelle qu\u2019il y a dans le collectif une somme de singularit\u00e9s qui si elles s\u2019accordent peuvent v\u00e9ritablement changer le cours du temps. Le collectif est une transcendance en soi et \u00e9couter son silence dans le noir de la salle permet d\u2019en renouveler l\u2019exp\u00e9rience. (Py, 2018)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Retrouver par l\u2019exp\u00e9rience du silence une identit\u00e9 commune et la renouveler, de m\u00eame que de refonder une unit\u00e9 humaniste collective sont peut-\u00eatre les nouvelles ambitions du th\u00e9\u00e2tre contemporain; ce qui nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir de fa\u00e7on urgente \u00e0 la mani\u00e8re dont l\u2019art permet de (re)penser le monde aujourd\u2019hui.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Adler, Laure. 2016. \u00ab\u00a0Wajdi Mouawad\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut trouver le courage de raconter\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Hors-champs<\/em>, 22 juin.\u00a0<a href=\"https:\/\/www.franceculture.fr\/emissions\/hors-champs\/wajdi-mouawad-il-faut-trouver-le-courage-de-raconter\">https:\/\/www.franceculture.fr\/emissions\/hors-champs\/wajdi-mouawad-il-faut-trouver-le-courage-de-raconter<\/a>\u00a0(Page consult\u00e9e le 8 novembre 2018)<\/p>\n<p>Darwiche-Jabbour, Zahida. 2007.\u00a0<em>Litt\u00e9ratures francophones du Moyen-Orient (\u00c9gypte, Liban, Syrie)<\/em>. Aix-en-Provence\u00a0: Edisud, coll.\u00a0\u00ab\u00a0\u00c9criture du Sud\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Diaz, Sylvain. 2017.\u00a0<em>Avec Wajdi Mouawad\u00a0: Tout est \u00e9criture<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Lem\u00e9ac, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Apprendre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dumontet, Danielle et Frank Zipfel (\u00e9d.).\u00a02008.\u00a0<em>\u00c9criture Migrante \/ Migrant Writing<\/em>. Hidesheim: G. Olms.<\/p>\n<p>F\u0153ssel, Micha\u00ebl. 2015.\u00a0<em>Le temps de la consolation<\/em>. Paris\u00a0: Le Seuil.<\/p>\n<p>Foucault, Michel. 1971.\u00a0<em>L\u2019ordre du discours<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Haddad, Katia. 2008.\u00a0<em>La litt\u00e9rature francophone du Machrek\u00a0: anthologie critique<\/em>.\u00a0Beyrouth\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 Saint-Joseph.<\/p>\n<p>Hirsch, Mariane. 1997.\u00a0<em>Family Frames\u00a0: Photography, Narrative, and Postmemory<\/em>.\u00a0Londres\u00a0: Harvard University Press.<\/p>\n<p>Mouawad, Wajdi. 2003.\u00a0<em>Incendies<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Lem\u00e9ac\/Actes Sud-Papiers.<\/p>\n<p>Mouawad, Wajdi. 2012.\u00a0<em>Anima<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Lem\u00e9ac\/Actes Sud-Papiers.<\/p>\n<p>Mouawad, Wajdi. 2009.\u00a0<em>Le Sang des promesses\u00a0: Puzzle, racines et rhizomes.\u00a0<\/em>Montr\u00e9al\u00a0: Lem\u00e9ac\/Actes Sud.<\/p>\n<p>Py, Olivier. 2018. \u00ab\u00a0Singularit\u00e9s\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Avant-programme, 72<sup>e\u00a0<\/sup>Festival d\u2019Avignon<\/em>.\u00a0<a href=\"https:\/\/www.theatre-contemporain.net\/images\/upload\/pdf\/f-997-5abba8d43d5d7.pdf\">https:\/\/www.theatre-contemporain.net\/images\/upload\/pdf\/f-997-5abba8d43d5d7.pdf<\/a>\u00a0(Page consult\u00e9e le 8 novembre 2018)<\/p>\n<p>Spiegelman, Art. 1994.\u00a0<em>Maus. Un survivant raconte<\/em>. Paris\u00a0: Flammarion.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_tfpmmtw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_tfpmmtw\">[1]<\/a> Mouawad, Wajdi. 2003.\u00a0<em>Incendies<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Lem\u00e9ac\/Actes Sud-Papiers, p.\u00a054.<\/p>\n<p id=\"footnote2_d3hjw4f\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_d3hjw4f\">[2]<\/a> Wajdi Mouawad, n\u00e9 au Liban en 1968, fuit la guerre civile d\u00e8s 1975. Tout d\u2019abord immigr\u00e9 en France, il sera contraint de subir un nouvel exil au Canada avant de pouvoir revenir des ann\u00e9es plus tard \u00e0 Paris. L\u2019\u00e9criture et la mise en sc\u00e8ne d\u2019<em>Incendies\u00a0<\/em>constituent son premier r\u00e9el succ\u00e8s.<\/p>\n<p id=\"footnote3_qyj3in7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_qyj3in7\">[3]<\/a> Nous nous permettons de l\u2019affirmer puisque Mouawad est n\u00e9 au Liban et que la mention de la guerre civile est r\u00e9guli\u00e8re dans son \u0153uvre. Cependant, le nom du pays \u00ab\u00a0Liban\u00a0\u00bb n\u2019appara\u00eet jamais dans\u00a0<em>Incendies<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote4_cfmdb48\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_cfmdb48\">[4]<\/a> Adjectif que nous empruntons \u00e0 Zahida Darwiche-Jabbour qui, dans son ouvrage\u00a0<em>Litt\u00e9ratures francophones du Moyen-Orient (\u00c9gypte, Liban, Syrie)<\/em>, emploie ce terme lorsqu\u2019elle \u00e9nonce les fonctions du th\u00e9\u00e2tre libanais ainsi que celles de son \u00e9criture\u00a0: \u00ab\u00a0La sc\u00e8ne devient le lieu d\u2019une interrogation sur les possibilit\u00e9s et les limites du langage, ainsi que sur le pouvoir de l\u2019\u00e9criture dot\u00e9e d\u2019une fonction th\u00e9rapeutique, mn\u00e9monique et transmissionnelle \u00bb (Darwiche-Jabbour 2007, 173).<\/p>\n<p id=\"footnote5_rn7bsmn\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_rn7bsmn\">[5]<\/a> Par exemple aux pages 57 et 74.<\/p>\n<p id=\"footnote6_78aazij\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_78aazij\">[6]<\/a> Jeanne a d\u2019ailleurs une juste intuition, lorsqu\u2019elle essaie de comprendre ce mutisme\u00a0: \u00ab\u00a0JEANNE. [\u2026] Dis quelque chose, parle-moi. [\u2026] Tu sais qu\u2019il nous donnera les cassettes. Tu sais. Tu as tout compris. Alors parle! Pourquoi tu ne me dis rien? Pourquoi tu ne me dis rien?\u00a0\u00bb (Mouawad 2003, 56)<\/p>\n<p id=\"footnote7_kbp2zzt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_kbp2zzt\">[7]<\/a> Pensons aux mots de Nawal Marwan, qui s\u2019adresse \u00e0 son fils en m\u00eame temps qu\u2019au p\u00e8re de ses jumeaux, au tribunal, lors de son jugement\u00a0: \u00ab\u00a0NAWAL. [\u2026] Mon ventre qui gonfle de vous, votre infecte torture dans mon ventre et seule, vous avez voulu que je reste seule, toute seule pour accoucher. Deux enfants, jumeaux. Vous m\u2019obligiez \u00e0 ne plus aimer les enfants, \u00e0 me battre, \u00e0 les \u00e9lever dans le chagrin et dans le silence. Comment leur parler de vous, leur parler de leur p\u00e8re, leur parler de la v\u00e9rit\u00e9 qui, dans ce cas, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un fruit vert qui ne m\u00fbrirait jamais?\u00a0\u00bb (Mouawad 2003, 103)<\/p>\n<p id=\"footnote8_9cpai3d\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_9cpai3d\">[8]<\/a> Il faut penser ici aux terribles mots de Jihane, m\u00e8re de Nawal, la condamnant implicitement au silence\u00a0: \u00ab\u00a0JIHANE. [\u2026] Garde cet enfant et \u00e0 l\u2019instant, \u00e0 l\u2019instant, quitte les v\u00eatements que tu portes et qui ne t\u2019appartiennent pas, quitte la maison, quitte ta famille, ton village, tes montagnes, ton ciel et tes \u00e9toiles et quitte-moi\u2026 [\u2026] Quitte-moi nue, avec ton ventre et la vie qu\u2019il renferme. Ou bien reste et agenouille-toi, Nawal, agenouille-toi \u00bb (Mouawad 2003, 37).<\/p>\n<p id=\"footnote9_kwa3084\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_kwa3084\">[9]<\/a> \u00ab\u00a0Son h\u00e9ritage est d\u00e9truit et\u00a0<em>Maus\u00a0<\/em>peut \u00eatre vu comme une tentative de le reconstruire, une tentative par le p\u00e8re et son fils de rendre possible cette pr\u00e9sence absente de la m\u00e8re. La plus grande partie du texte de\u00a0<em>Maus\u00a0<\/em>repose sur son absence et la destruction de ses papiers, obtenant de son silence son dynamisme et beaucoup de son \u00e9nergie. \u00c0 travers sa photographie et l\u2019absence de sa voix, Anja hante l\u2019histoire racont\u00e9e dans les deux volumes, une pr\u00e9sence spectrale tissant les liens familiaux \u2013 l\u2019histoire personnelle et collective de la mort et de la survie.\u00a0\u00bb (Je traduis)<\/p>\n<p id=\"footnote10_sjhpgip\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_sjhpgip\">[10]<\/a> Cette d\u00e9finition est \u00e9videmment\u00a0raccourcie et succincte. La consolation ne r\u00e9side pas uniquement dans cette promesse de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Dupois, Ga\u00ebtan. 2018. \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9coute des silences dans\u00a0Incendies\u00a0de Wajdi Mouawad\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Paroles et silences : r\u00e9flexions sur le pouvoir de dire \u00bb, no. 28 (Automne), En ligne : http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/dupois-28 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupois_28.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 dupois_28.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-e2de3345-b28d-49d0-b8a0-2320ed5c2702\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupois_28.pdf\">dupois_28<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupois_28.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-e2de3345-b28d-49d0-b8a0-2320ed5c2702\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Paroles et silences : r\u00e9flexions sur le pouvoir de dire \u00bb, no. 28 JEANNE. On l\u2019entend respirer.SIMON. Tu \u00e9coutes du silence\u00a0!&#8230;JEANNE. C\u2019est son silence[1].Wajdi Mouawad,\u00a0Incendies Le silence occupe une place centrale dans l\u2019\u0153uvre de Wajdi Mouawad[2], qu\u2019elle soit th\u00e9\u00e2trale ou romanesque, puisqu\u2019il se fait tout \u00e0 la fois espace de vacuit\u00e9 sonore et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1290,1289],"tags":[123],"class_list":["post-5634","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-faire-face-au-silence","category-paroles-et-silences-reflexions-sur-le-pouvoir-de-dire","tag-dupois-gaetan"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5634","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5634"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5634\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8523,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5634\/revisions\/8523"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5634"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5634"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5634"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}