{"id":5639,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/il-etait-une-femme-une-relecture-des-contes-de-fees-dans-sula-de-toni-morrison\/"},"modified":"2024-08-21T17:20:20","modified_gmt":"2024-08-21T17:20:20","slug":"il-etait-une-femme-une-relecture-des-contes-de-fees-dans-sula-de-toni-morrison","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5639","title":{"rendered":"Il \u00e9tait une femme. Une relecture des contes de f\u00e9es dans \u00ab Sula \u00bb de Toni Morrison"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6897\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6897\">Dossier \u00ab Paroles et silences : r\u00e9flexions sur le pouvoir de dire \u00bb, no. 28<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p>N\u2019as-tu jamais song\u00e9 que mon corps s\u2019effriterait s\u2019il venait \u00e0 entrer dans la mati\u00e8re tordue des mots<a id=\"footnoteref1_xum5g7u\" class=\"see-footnote\" title=\"Nicole Brossard,\u00a0Le d\u00e9sert mauve, Montr\u00e9al, \u00c9ditions TYPO, 1987, p. 80.\" href=\"#footnote1_xum5g7u\">[1]<\/a>?<br \/>Nicole Brossard,\u00a0<em>Le d\u00e9sert mauve<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La lecture peut repr\u00e9senter un acte de r\u00e9sistance. Par exemple, on peut choisir de ne pas consommer les litt\u00e9ratures qui pr\u00e9sentent seulement des points de vue androcentr\u00e9s. En introduction au\u00a0<em>Deuxi\u00e8me Sexe<\/em>, Simone de Beauvoir\u00a0reprend le propos de Poulain de la Barre, qui dit que \u00ab\u00a0tout ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit des hommes sur les femmes doit \u00eatre suspect, car ils sont \u00e0 la fois juge et partie \u00bb (24). La circulation de la pens\u00e9e f\u00e9ministe passe par tout un r\u00e9seau d\u2019auteur.trice.s, d\u2019artistes et de th\u00e9oricien.ne.s qui remettent en question la survalorisation des figures masculines. Ainsi redoubl\u00e9es, certaines voix s\u2019ench\u00e2ssent pour pr\u00f4ner l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les sexes, la pluridiversit\u00e9 des genres et la lutte contre l\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 et l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexisme. Les \u00e9crivain.e.s f\u00e9ministes prennent la plume pour r\u00e9v\u00e9ler le d\u00e9coupage tr\u00e8s tranch\u00e9 des r\u00f4les sexu\u00e9s et l\u2019asym\u00e9trie des rapports qui en d\u00e9coulent. De concert, leurs paroles s\u2019unissent pour lib\u00e9rer les femmes du carcan arch\u00e9typal auquel elles sont associ\u00e9es et revaloriser les sujets f\u00e9minins. Par ailleurs, \u00ab\u00a0le f\u00e9minisme contemporain r\u00e9siste, avec raison, devant l\u2019\u00e9nonciation d\u2019un \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb femmes homog\u00e8ne\u00a0\u00bb (Delvaux 2017, 27). Le roman\u00a0<em>Sula\u00a0<\/em>de Toni Morrison transmet \u00e0 la fois cette n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019affirmer une identit\u00e9\u00a0mise en marge des discours andocentr\u00e9s et un refus de la faire co\u00efncider avec des repr\u00e9sentations fig\u00e9es. C\u2019est par la mise en fiction de l\u2019histoire d\u2019une lign\u00e9e de femmes issues d\u2019une communaut\u00e9 afro-am\u00e9ricaine de l\u2019Ohio, au moment du mouvement s\u00e9gr\u00e9gationniste, que l\u2019autrice montre le caract\u00e8re fig\u00e9 des lieux communs o\u00f9 sont maintenus les femmes afro-am\u00e9ricaines. Bien que le livre de Morrison se termine sur l\u2019impression que \u00ab\u00a0les choses allaient tellement mieux en 1965\u00a0\u00bb (1973,\u00a0177), ce retour sur une histoire dont on connait d\u2019avance l\u2019origine et la fin pose la question d\u2019un bilan. En effet, les rapports de domination (dont ceux bas\u00e9s sur la culture et le genre) subsistent au-del\u00e0 du moment o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 initialement perp\u00e9tr\u00e9s. Malgr\u00e9 l\u2019application de lois civiques en lien avec l\u2019abolition de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale ou la r\u00e9probation des discriminations bas\u00e9es sur la division des r\u00f4les sexu\u00e9s, des mod\u00e8les de pens\u00e9e racistes et sexistes persistent dans la litt\u00e9rature. Il convient alors de r\u00e9\u00e9valuer les textes ayant particip\u00e9 \u00e0 reproduire ces sch\u00e8mes d\u2019exclusion, dont les contes. Dans\u00a0<em>Sula<\/em>, l\u2019intertextualit\u00e9 met en exergue le d\u00e9calage entre les conventions des soci\u00e9t\u00e9s patriarcales h\u00e9t\u00e9ronormatives et la r\u00e9alit\u00e9 des personnages. L\u2019\u00e9crivaine r\u00e9ussit, par une relecture des contes de f\u00e9es, \u00e0 mettre au jour certains des st\u00e9r\u00e9otypes qui participent \u00e0 consolider les syst\u00e8mes de domination bas\u00e9s sur la marginalisation d\u2019un genre ou d\u2019un groupe social. \u00c0 Paris, le 22 octobre 1994, Pierre Bourdieu s\u2019est entretenu avec Morrison. Pour le sociologue fran\u00e7ais, \u00ab\u00a0on prend souvent sur la litt\u00e9rature noire un point de vue non litt\u00e9raire\u00a0\u00bb (1994). Quant \u00e0 elle,\u00a0l\u2019autrice, laur\u00e9ate d\u2019un prix Nobel, croit que \u00ab\u00a0[ses] livres ne r\u00e9pondent pas uniquement \u00e0 des pr\u00e9occupations esth\u00e9tiques, pas plus qu\u2019ils ne r\u00e9pondent exclusivement \u00e0 des pr\u00e9occupations politiques\u00a0\u00bb (1994). Ainsi, l\u2019analyse que nous nous proposons de mener s\u2019int\u00e9ressera \u00e0 \u00e9tudier les liens qui se tissent entre th\u00e9ories postcoloniales, f\u00e9minisme et litt\u00e9rature, tout en consid\u00e9rant le roman dans son contexte d\u2019\u00e9nonciation.<\/p>\n<h2>Les formes mouvantes de la domination<\/h2>\n<p>Anne-Marie Diagne note \u00ab\u00a0qu\u2019avec Toni Morrison, le lecteur de\u00a0<em>Sula<\/em>\u00a0redescend dans l\u2019enfer qui fut celui des soldats am\u00e9ricains, lors de la Premi\u00e8re Guerre Mondiale\u00a0\u00bb (1999, 193). La premi\u00e8re partie du roman (qui en comporte deux) annonce\u00a0le\u00a0retour aux origines des habitants du Fond. La structure narrative du r\u00e9cit,\u00a0qui comporte plusieurs ellipses, convie les lecteur.trice.s \u00e0 la r\u00e9trospection en les invitant \u00e0 se replonger dans l\u2019histoire des \u00c9tats-Unis. L\u2019ann\u00e9e de publication du roman, 1973, co\u00efncide avec celle des Accords de Paix de Paris, qui signaient la fin de l\u2019implication militaire au Vietnam. L\u2019important battage m\u00e9diatique de cette guerre a mis au jour une violence dont sont aussi porteurs les personnages f\u00e9minins de\u00a0<em>Sula<\/em>, soit la violence \u00e9prouv\u00e9e, celle inflig\u00e9e \u00e0 autrui ou encore celle observ\u00e9e en silence, parfois avec fascination.<\/p>\n<p>Avant d\u2019\u00eatre prise en charge par les femmes du roman, la violence surgit de l\u2019opposition entre nature et culture.La professeure et auteure Judith Butler pr\u00e9cise la teneur de cette opposition dans son ouvrage\u00a0<em>Trouble dans le genre<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La relation binaire entre la culture et la nature comporte une dimension hi\u00e9rarchique par laquelle la culture est libre d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0imposer\u00a0\u00bb un sens \u00e0 la nature et donc, de faire de cette derni\u00e8re un \u00ab\u00a0Autre\u00a0\u00bb qu\u2019elle peut s\u2019approprier \u00e0 discr\u00e9tion, pr\u00e9servant l\u2019id\u00e9alit\u00e9 du signifiant et la structure de la signification sur le mod\u00e8le de la domination. (2005, 116)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u2019entr\u00e9e de jeu, le roman de Morrison met l\u2019accent sur une disparition, celle d\u2019un village. Les lecteurs.trice.s apprennent l\u2019an\u00e9antissement complet d\u2019une communaut\u00e9, que la voix extradi\u00e9g\u00e9tique tente de justifier par le fait que \u00ab\u00a0ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment une ville, seulement un quartier\u00a0\u00bb (Morrison 1973, 12). Cette d\u00e9valorisation de l\u2019espace social semble justifier la violence hi\u00e9rarchique des rapports de domination qui s\u2019op\u00e8rent entre les diff\u00e9rents territoires. \u00c0 n\u2019en pas douter, \u00ab\u00a0[l\u2019arrachement] des m\u00fbriers et des vignes sauvages\u00a0\u00bb (11) ne laisse planer aucun soup\u00e7on sur le rapport d\u2019opposition qui s\u2019op\u00e8re entre la civilisation dominante et la nature luxuriante qui sert ses app\u00e9tits.\u00a0L\u2019id\u00e9e d\u2019un d\u00e9racinement ne pose pas seulement la violence des entreprises coloniales et s\u00e9gr\u00e9gationnistes, elle implique aussi une cassure, celle subie par les victimes qui ont d\u00fb rompre avec leur environnement. Ainsi, nous sommes men\u00e9.e.s \u00e0 imaginer\u00a0la souffrance ressentie par celleux qui ont d\u00fb c\u00e9der leur terre \u00ab\u00a0pour faire place au Golf municipal de Medallion \u00bb (11). En ce sens, l\u2019introduction du roman soul\u00e8ve des enjeux postcoloniaux. L\u2019autrice fait un retour sur l\u2019appropriation d\u2019un lieu dans une vis\u00e9e capitaliste, ce qui aura men\u00e9 \u00e0 la d\u00e9shumanisation d\u2019une minorit\u00e9, oblig\u00e9e de se plier \u00e0 la loi du nombre.\u00a0L\u2019impr\u00e9cision du cadre r\u00e9f\u00e9rentiel installe imm\u00e9diatement une connivence avec le\u00a0conte de f\u00e9es. Les termes \u00ab\u00a0\u00e0 cet endroit\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0il y avait jadis\u00a0\u00bb (11) peuvent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s comme \u00e9tant des adaptations des formules \u00ab dans un lointain\u00a0royaume\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0il \u00e9tait\u00a0une\u00a0fois\u00a0\u00bb, que nous retrouvons en introduction de la plupart des contes. L\u2019ind\u00e9termination de l\u2019espace et du temps dans les contes permet aux lecteur.trice.s infantiles de se mettre \u00e0 distance des \u00e9v\u00e9nements auxquels illes seront confront\u00e9.e.s. Les \u00e9l\u00e9ments textuels qui ont pour effet de d\u00e9r\u00e9aliser le r\u00e9cit laissent poindre le caract\u00e8re construit de la fiction. Ils deviennent, dans le cas du roman de Morrrison, les indices d\u2019une histoire qui a \u00e9t\u00e9 banalis\u00e9e\u00a0: celle des habitant.es du Fond. Alors que dans le conte, cette distanciation a pour but de ne pas froisser l\u2019enfant, il y a lieu de se demander \u00e0 quoi sert cette d\u00e9familiarisation dans\u00a0<em>Sula<\/em>, sinon \u00e0 exposer les structures narratives qui conditionnent les affects des lecteur.trice.s. \u00c0 ce titre, le personnage \u00e9ponyme du roman est un exemple d\u2019insoumission face \u00e0 cette docilit\u00e9 f\u00e9minine attendue de celles \u00e0 qui l\u2019on a r\u00e9p\u00e9t\u00e9\u00a0<em>ad nauseam<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0sois belle et tais-toi\u00a0\u00bb.\u00a0\u00a0L\u2019histoire de la petite Sula devient ce lieu de m\u00e9moire sur lequel un quartier effac\u00e9 prend de nouveau racine (11).<\/p>\n<p>D\u00e8s le commencement, un dialogue entre le \u00ab\u00a0maitre blanc\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l\u2019esclave noir\u00a0\u00bb (13) tend \u00e0 expliquer les origines de la communaut\u00e9 du Fond \u00e0 partir des circonstances entourant sa lib\u00e9ration. L\u2019histoire des villageois.e.s est divis\u00e9e par un moment charni\u00e8re qui les fait osciller entre deux p\u00f4les\u00a0: leur pass\u00e9 d\u2019esclavagisme et leur libert\u00e9 nouvellement acquise. Toujours est-il qu\u2019illes sont \u00e9vacu\u00e9.e.s en tant que sujets. Leur histoire semble s\u2019\u00e9crire de la main de \u00ab\u00a0ces braves blancs\u00a0\u00bb (13) qui leurs ont offert une portion de terre st\u00e9rile dans les montagnes. Ainsi, cette libert\u00e9 acquise par le biais de leurs anciens oppresseurs appelle leur exclusion et les am\u00e8ne \u00e0 dispara\u00eetre, du moins aux yeux du dominant. Pourtant, c\u2019est sur les habitants du Fond que la suite du roman sera focalis\u00e9e, privil\u00e9giant la prise de parole des subordonn\u00e9.e.s. Par cons\u00e9quent, nous y lisons une volont\u00e9 de faire contrepartie au mod\u00e8le pr\u00e9dominant et normatif emprisonnant les \u00eatres dans une identit\u00e9 qui ne les d\u00e9finit pas fondamentalement et les maintient dans un rapport d\u2019opposition asym\u00e9trique qui les d\u00e9valorise.\u00a0<\/p>\n<h2>Le soldat et la figure de la monstruosit\u00e9\u00a0<\/h2>\n<p>Ce d\u00e9calage entre l\u2019\u00eatre et sa signification est d\u2019abord mis en \u00e9vidence par le personnage de Shadrack, qui r\u00e9cup\u00e8re de ses blessures et du choc post-traumatique de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. L\u2019intention du personnage\u00a0est claire de ce point de vue\u00a0: \u00ab\u00a0il avait un besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de voir son propre visage et de le relier au mot \u00ab\u00a0soldat\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Morrison 1973,\u00a018).\u00a0Shadrack cherche \u00e0 donner un sens \u00e0 ce qui n\u2019en contient pas, en l\u2019occurrence la guerre et tout ce qu\u2019elle implique d\u2019innommable. Lorsqu\u2019il se raccroche au mot \u00ab\u00a0soldat \u00bb, c\u2019est l\u2019ensemble de l\u2019<em>ethos\u00a0<\/em>discursif construit autour du terme qu\u2019il invoque pour justifier non seulement sa participation \u00e0 la guerre, mais aussi pour se doter d\u2019une raison d\u2019\u00eatre maintenant qu\u2019elle est termin\u00e9e. Ainsi rel\u00e2ch\u00e9 parmi les civils, il est renvoy\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 avec laquelle il est en totale inad\u00e9quation. Le protagoniste se retrouve dans une posture ambivalente qui peut \u00eatre rapproch\u00e9e de celle des v\u00e9t\u00e9rans de guerre. Plusieurs combattants se sont enr\u00f4l\u00e9s en suivant le mod\u00e8le pr\u00e9alable d\u2019un id\u00e9al \u00e9pique bas\u00e9 sur les valeurs d\u2019une patrie. Pourtant, une fois qu\u2019ils ont quitt\u00e9 le champ de bataille, ils n\u2019arrivent plus \u00e0 faire coh\u00e9sion avec le groupe social, bris\u00e9s par les images qu\u2019ils ont vues et les gestes qu\u2019ils ont pos\u00e9s.<\/p>\n<p>La focalisation sur l\u2019apparence du corps de Shadrack rend bien compte de l\u2019\u00e9clatement des structures psychiques de l\u2019individu.\u00a0Son corps se morc\u00e8le et ses mains deviennent des excroissances \u00e9trang\u00e8res\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il leva un bras, soulag\u00e9 de trouver sa main toujours fix\u00e9 \u00e0 son poignet. Il essaya l\u2019autre et la trouva aussi. Lentement, il avan\u00e7a une main vers la tasse, mais au moment o\u00f9 il allait ouvrir les doigts ceux-ci se mirent \u00e0 grandir p\u00eale-m\u00eale comme le haricot magique de Jack. (17)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette r\u00e9f\u00e9rence intertextuelle contribue \u00e0 faire du conte l\u2019expression de la prise de conscience d\u2019un d\u00e9r\u00e8glement existentiel et soci\u00e9tal, en l\u2019occurrence l\u2019ali\u00e9nation des \u00eatres par leur association \u00e0 des arch\u00e9types qui ne leur correspondent pas. Selon Bruno Bettelheim, \u00ab\u00a0les contes de f\u00e9es abordent sous une forme litt\u00e9raire les probl\u00e8mes fondamentaux de la vie et particuli\u00e8rement ceux qui se rattachent \u00e0 la lutte de l\u2019enfant pour atteindre la maturit\u00e9\u00a0\u00bb (1976, 278). Dans le roman de Morrison, Shadrack est dans un \u00e9tat r\u00e9gressif. Il peine \u00e0 associer les images de son corps et les mots pour le dire, comme si le langage acquis ne servait plus ses fonctions de d\u00e9signation. Le conte\u00a0<em>Jack et la perche \u00e0 haricots\u00a0<\/em>compte plusieurs versions subs\u00e9quentes \u00e0 son origine britannique. L\u2019une des interpr\u00e9tations symboliques qui lui est reconnue stipule \u00ab\u00a0[qu\u2019]apr\u00e8s sa pubert\u00e9, le gar\u00e7on doit se trouver des buts constructifs et \u0153uvrer pour les atteindre afin de devenir un \u00eatre utile \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb (Bettelheim 1976, 282). Shadrack est incapable de retrouver le sens utile du mot \u00ab\u00a0soldat\u00a0\u00bb. S\u2019il l\u2019associait autrefois au service militaire, c\u2019est-\u00e0-dire comme \u00e9tant le titre d\u2019un homme h\u00e9ro\u00efque et glorieux agissant pour la protection de son pays, il l\u2019associe davantage, maintenant qu\u2019il a combattu au front et qu\u2019il ne fait plus partie de l\u2019arm\u00e9e, \u00e0 celui d\u2019un mercenaire sanguinaire. La transformation d\u00e9lirante du corps de Shadrack et la disparition du sens socialement fonctionnel du mot \u00ab\u00a0soldat\u00a0\u00bb ont tous les deux \u00e0 voir avec un trouble de langage. De m\u00eame, ce rapport dysfonctionnel au langage r\u00e9v\u00e8le l\u2019empreinte n\u00e9gative du capitalisme sur les \u00eatres mis en sc\u00e8ne dans le roman.\u00a0Des habitant.es\u00a0du\u00a0Fond \u00e0 l\u2019ancien militaire d\u00e9pressif, aucun n\u2019est pris en charge par les structures soci\u00e9tales appropri\u00e9es \u00e0 sa condition. De mani\u00e8re significative, le passage de Shadrack \u00e0 l\u2019h\u00f4pital n\u2019est que de courte dur\u00e9e. Il est rel\u00e2ch\u00e9 par manque de ressources, puis renvoy\u00e9 chez lui, o\u00f9 ses sympt\u00f4mes post-traumatiques sont interpr\u00e9t\u00e9s comme \u00e9tant des marques de folie. Incompris, il est marginalis\u00e9 et m\u00e9pris\u00e9 par les membres de sa communaut\u00e9. Il devient presqu\u2019une rumeur, effac\u00e9 tout \u00e0 coup de la suite de l\u2019intrigue et connu surtout comme le fondateur de la Journ\u00e9e internationale du suicide. Shadrack, tout comme les esclaves \u00e0 qui l\u2019on consentait un lopin de terre au moment de leur lib\u00e9ration, se retrouve dans une position d\u00e9chirante, \u00e0 la fois ali\u00e9n\u00e9 et nourri par une soci\u00e9t\u00e9 qui, si elle ne l\u2019assimile pas, le renvoie dans le\u00a0Fond.Que faire d\u2019une libert\u00e9 nouvellement acquise, alors que les structures institutionnelles autour de soi, qu\u2019elles soient politiques, sociales ou m\u00e9dicales, sont structur\u00e9es selon les instances d\u2019une domination encore op\u00e9rante? D\u2019abord subordonn\u00e9s.es \u00e0 un groupe qui tente de les assimiler, les Afro-Am\u00e9ricain.es, les soldats du front ou les femmes gardiennes du foyer se voient ensuite octroy\u00e9s certains des privil\u00e8ges qui participent \u00e0 leur d\u00e9s\u00e9quilibre.<\/p>\n<p>Comment s\u2019inscrire dans une histoire \u00e9crite par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui, s\u2019ils n\u2019ont pas tent\u00e9 sciemment de les faire disparaitre, n\u2019ont su ni regarder franchement ni signaler les injustices, pla\u00e7ant leur propre valeur au-dessus de celle des autres? Cette question de la douleur de l\u2019autre est mise en amont d\u00e8s les premi\u00e8res pages de\u00a0<em>Sula\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0l\u2019homme de la Vall\u00e9e n\u2019avait aucun mal \u00e0 entendre le rire sans remarquer la douleur humaine qui se tenait quelque part sous les paupi\u00e8res\u00a0\u00bb (Morrison 1973, 12). Plus loin, Morrison \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0il lui aurait fallu \u00eatre au fond de l\u2019\u00e9glise Saint-Mathieu. [\u2026] Autrement la douleur lui \u00e9chapperait\u00a0\u00bb (12). Ces extraits posent la question du point de vue depuis lequel on regarde le monde, celui du dominant ou du domin\u00e9. Toutefois, comme elle l\u2019explique \u00e0 Bourdieu, Morisson croit qu\u2019il faut aborder cette dichotomie avec certaines nuances, \u00ab\u00a0[puisqu\u2019]\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme t\u00e9moin d\u2019une situation, ou comme quelqu\u2019un qui n\u2019a rien d\u2019autre \u00e0 dire que \u00ab\u00a0A\u00efe! J\u2019ai mal\u00a0\u00bb ou\u00a0\u00ab\u00a0Je proteste\u00a0\u00bb, est profond\u00e9ment humiliant, m\u00eame s\u2019il est tr\u00e8s important que les \u00e9crivains soient consid\u00e9r\u00e9s dans leur contexte\u00a0\u00bb\u00a0(1994).\u00a0<em>Ipso facto<\/em>, \u00ab\u00a0il faut refuser les vagues notions de sup\u00e9riorit\u00e9, d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 et d\u2019\u00e9galit\u00e9 qui ont perverti toutes les discussions et repartir \u00e0 neuf \u00bb (de Beauvoir 1949, 31). C\u2019est ce que fait Morrison en plongeant ses lecteur.trice.s dans le quotidien d\u2019une communaut\u00e9 de femmes agentives.<\/p>\n<h2>Les pratiques automutilatoires contre les violences symboliques<\/h2>\n<p>Les hommes du roman de Morrison sont peu pr\u00e9sents. Ils sont soit exil\u00e9s, soit en fuite apr\u00e8s la perte de leur emploi. Que ce soit Boyboy, l\u2019ex-amoureux d\u2019Eva Pearce, ou Jude, le mari de Nel, les personnages masculins disparaissent rapidement de l\u2019intrigue. Il revient donc aux femmes de prendre en mains l\u2019organisation familiale. Toutefois, loin de prendre mod\u00e8le sur la figure de la femme au foyer exemplaire et docile, Morrison construit des protagonistes fougueuses et col\u00e9riques qui portent en elles une volont\u00e9 de prendre le contr\u00f4le de leur vie et de leur corps, et ce par l\u2019usage, principalement, de la violence. Cette mise en sc\u00e8ne d\u2019une majorit\u00e9 f\u00e9minine en action est l\u2019indice d\u2019un renversement des sc\u00e9narios androcentr\u00e9s et oriente la lecture f\u00e9ministe que nous pouvons faire de\u00a0<em>Sula<\/em>. Pour Deepika Bahri, \u00ab\u00a0th\u00e9orie f\u00e9ministe et th\u00e9orie postcoloniale sont pr\u00e9occup\u00e9es par les m\u00eames questions de repr\u00e9sentations, de voix, de marginalisation ainsi que par le rapport entre politique et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb (2006, 304). La professeure croit \u00ab\u00a0[qu\u2019]un point de vue f\u00e9ministe postcolonial requiert d\u2019apprendre \u00e0 lire les repr\u00e9sentations des femmes en litt\u00e9rature en pr\u00eatant attention \u00e0 la fois au sujet et au moyen de la repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb (302). Il convient donc d\u2019interroger la repr\u00e9sentation des figures f\u00e9minines dans le roman de Morrison. Les personnages f\u00e9minins sont construits autour de certains codes du conte de f\u00e9es et de r\u00e9cits mythiques qui, sortis de leur contexte initial, r\u00e9v\u00e8lent l\u2019\u00e9cart entre la vie quotidienne des femmes et les repr\u00e9sentations st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es, elles-m\u00eames mises en sc\u00e8ne par un syst\u00e8me social et culturel principalement construit pour le compte d\u2019hommes blancs financi\u00e8rement ais\u00e9s.<\/p>\n<p>Nous avons soulev\u00e9 plus haut le manque d\u2019encadrement vis-\u00e0-vis du choc post-traumatique de\u00a0Shadrack, qui est renvoy\u00e9 de l\u2019h\u00f4pital alors qu\u2019il n\u00e9cessite encore certains soins psychologiques. Aux prises avec des hallucinations, le personnage voit sa morphologie devenir inqui\u00e9tante et \u00e9trange, voire monstrueuse.\u00a0<em>A contrario<\/em>, chez les personnages f\u00e9minins, la violence inflig\u00e9e par amputation, automutilation ou immolation s\u2019inscrit dans une volont\u00e9 de r\u00e9appropriation corporelle et identitaire. Il s\u2019agit de reprendre possession d\u2019un corps dont les repr\u00e9sentations symboliques, en particulier celles du conte, ont fait disparaitre sa force ou l\u2019ont dissimul\u00e9 sous le couvert du mal. Dans\u00a0<em>Sula<\/em>, le corps des femmes, aussi mutil\u00e9 soit-il, r\u00e9clame crainte, respect, dignit\u00e9, voire m\u00eame d\u00e9sir. En cela, Morrison d\u00e9fait l\u2019association entre l\u2019impuissance f\u00e9minine et le complexe de castration bas\u00e9 sur un conflit entre les sexes o\u00f9 \u00ab l\u2019homme [\u2026] constitue la femme comme un\u00a0<em>Autre\u00a0<\/em>\u00bb (de Beauvoir 1949, 24). Eva Pearce, dans le roman, par exemple, arbore fi\u00e8rement ce qu\u2019elle ne poss\u00e8de plus\u00a0: une jambe amput\u00e9e \u00e0 propos de laquelle les rumeurs circulent. Selon les comm\u00e9rages des villageois.e.s, il semble que ce serait Eva elle-m\u00eame qui se serait tranch\u00e9 la jambe. La chercheuse\u00a0Ariane Gibeau se penche sur cette question de la mise en fiction de la col\u00e8re des femmes dans la litt\u00e9rature\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La col\u00e8re retourn\u00e9e contre soi est porteuse d\u2019une disparition. La suppression n\u2019est pas que corporelle\u00a0: elle est aussi textuelle. \u00c0 la chair supprim\u00e9e, Toni Morrison greffe en effet une absence narrative. La mutilation d\u2019Eva n\u2019est jamais racont\u00e9e, elle fait l\u2019objet d\u2019une ellipse. (2014, 75)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019ablation d\u2019un membre et le discours mythique qui s\u2019y rapporte prennent tous les deux racines dans une certaine conception du vide, de l\u2019absence. Eva d\u2019ailleurs \u00ab\u00a0ne portait jamais de robe trop longue pour masquer la place vide sur son c\u00f4t\u00e9 gauche, mais des robes \u00e0 mi-mollet de sorte que son unique et splendide jambe \u00e9tait visible ainsi que l\u2019espace qui s\u2019ouvrit sous sa cuisse gauche\u00a0\u00bb (Morrison 1973, 39). La matriarche exhibe cette b\u00e9ance comme la trace trouble de ses origines. La chair sectionn\u00e9e devient la marque distinctive d\u2019une fiert\u00e9 non dissimul\u00e9e\u202f: celle de s\u2019\u00eatre compos\u00e9 une identit\u00e9, une histoire, \u00e0 partir de rien d\u2019autre que sa volont\u00e9 et sa souffrance.<\/p>\n<p>Cette jambe unique, dont le pied est enferm\u00e9 dans une \u00ab\u00a0bottine lac\u00e9e noire qui monta[e] bien plus haut que la cheville\u00a0\u00bb (39), rappelle la f\u00e9tichisation du pied f\u00e9minin que l\u2019on retrouve dans\u00a0<em>Cendrillon<\/em>. Dans ce conte, \u00ab\u00a0le petit pied sans \u00e9gal, en tant que signe d\u2019une vertu, d\u2019une distinction et d\u2019une beaut\u00e9 extraordinaire\u00a0\u00bb, est le gabarit qui permet au Prince de choisir son \u00e9pouse parmi toutes (Bettelheim 1976, 354). Un peu plus loin dans le texte de Morrison, il est mentionn\u00e9 que \u00ab\u202fde loin en loin, pour No\u00ebl ou \u00e0 son anniversaire, on lui donnait [\u00e0 Eva] une pantoufle en laine qui disparaissait tr\u00e8s vite\u00a0\u00bb (1973,\u00a039). Alors que dans la version la plus commune du conte, le pied que le Prince glisse ais\u00e9ment dans la pantoufle de vair r\u00e9pond aux attentes de ce dernier (elles-m\u00eames justifi\u00e9es par les normes d&rsquo;une \u00e9poque), le pied bott\u00e9 d\u2019Eva agit comme le symbole d\u2019une femme toute-puissante qui assume son identit\u00e9 et rejette les assises prescriptives auxquelles on tente de l\u2019associer.<\/p>\n<p>L\u2019intertextualit\u00e9 constitue l\u2019angle par lequel Morrison d\u00e9construit l\u2019id\u00e9e du monstrueux f\u00e9minin. Dans la version originale des fr\u00e8res Grimm, les belles-s\u0153urs de Cendrillon se blessent les pieds en les faisant entrer dans le soulier de verre. Bettelheim rapporte \u00ab\u00a0[qu\u2019en] se mutilant, pour se rendre plus f\u00e9minines, elles font saigner une partie de leur corps, et c\u2019est ce saignement qui permet au prince de d\u00e9couvrir leur tricherie\u00a0\u00bb (1976, 396-397). Les fluides corporels f\u00e9minins ont longtemps \u00e9t\u00e9 tabouis\u00e9s ou connot\u00e9s n\u00e9gativement. Le sang menstruel peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme \u00ab\u00a0le danger venant de l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019identit\u00e9 (sociale ou sexuelle) : il menace le rapport entre les sexes dans un ensemble social et, par int\u00e9riorisation, l\u2019identit\u00e9 de chaque sexe face \u00e0 la diff\u00e9rence sexuelle\u00a0\u00bb (Kristeva 1980, 76-77). Nous le retrouvons par exemple chez\u00a0<em>Barbe-Bleue<\/em>, o\u00f9 le sang sur la clef\u00a0d\u00e9voile\u00a0l\u2019indiscr\u00e9tion de la femme \u00e0 son bourreau, permettant \u00e0 ce dernier de r\u00e9affirmer sa position dominante au sein du couple dont il dicte les r\u00e8gles. Dans le roman de Morrison, la petite fille d\u2019Eva en vient \u00e0 s\u2019automutiler pour se d\u00e9fendre et prot\u00e9ger sa copine Nel contre une bande de gar\u00e7ons mal intentionn\u00e9s. Elle se tranche le bout de l\u2019index et pointe son extr\u00e9mit\u00e9 ensanglant\u00e9e vers eux. Gibeau, dans son analyse du roman, note que \u00ab\u00a0si c\u2019est la jeune fille qui s\u2019automutile, ce sont les jeunes hommes blancs qui se voient en r\u00e9alit\u00e9 menac\u00e9s\u00a0\u00bb (2014, 91). Lorsque le personnage de Sula fait couler son sang, elle le lib\u00e8re de cet usage commun qui l\u2019associait \u00e0 la trahison. Elle arbore cet \u00e9l\u00e9ment alliant f\u00e9minit\u00e9 et souillure pour en faire l\u2019outil d\u2019une lib\u00e9ration f\u00e9minine, le viol des jeunes adolescentes \u00e9tant sous-entendu dans ce passage. Sula utilise son propre corps comme le miroir de ce qui pourrait arriver aux gar\u00e7ons et fait de sa blessure auto-inflig\u00e9e une menace \u00e0 leur encontre. Son sang, loin de d\u00e9voiler une imposture, devient l\u2019instrument magique lui permettant de combattre l\u2019adversit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette coupure au doigt n\u2019est pas sans rappeler le personnage de la Belle au Bois Dormant, qui se pique sur le fuseau d\u2019une machine \u00e0 tisser. Ce conte \u00ab\u00a0dit qu\u2019une longue p\u00e9riode de repos, de contemplation, de concentration sur soi, peut conduire et conduit souvent \u00e0 de grandes r\u00e9alisations\u00a0\u00bb (Bettelheim\u00a01976, 340). Pour sa part, Gibeau note que \u00ab\u00a0la col\u00e8re f\u00e9minine, \u00e9motion taboue et honteuse, a traditionnellement pein\u00e9 \u00e0 trouver droit de cit\u00e9\u00a0: notre conception du f\u00e9minin valorise plut\u00f4t la douceur, la patience, le d\u00e9vouement\u00a0\u00bb (2014, 1). Elle ajoute que \u00ab\u00a0la femme col\u00e9rique est consid\u00e9r\u00e9e comme d\u00e9viante, sauvage, et porte en elle quelque chose d\u2019effrayant, d\u2019hyst\u00e9rique, voire de monstrueux\u00a0\u00bb\u00a0(1). Sula, lorsqu\u2019elle brandit son doigt comme la lame d\u2019une \u00e9p\u00e9e, prend non seulement action pour \u00e9viter d\u2019\u00eatre victime, mais revendique cette dangerosit\u00e9 castratrice dont l\u2019imaginaire f\u00e9minin a souvent fait les frais. Les contes, comme\u00a0<em>La Belle au Bois Dormant<\/em>,<\/p>\n<blockquote>\n<p>pr\u00e9sentent la fille repli\u00e9e sur elle-m\u00eame au cours de la lutte qu\u2019elle livre pour son identit\u00e9. Et le gar\u00e7on tourn\u00e9 agressivement vers le monde ext\u00e9rieur; mais ils symbolisent\u00a0<em>ensemble\u00a0<\/em>les deux fa\u00e7on d\u2019affirmer [l\u2019]identit\u00e9 [de l\u2019adolescent] en apprenant \u00e0 conna\u00eetre et \u00e0 ma\u00eetriser le monde int\u00e9rieur comme le monde ext\u00e9rieur. (Bettelheim\u00a01976, 340)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En ce sens, Sula, en s\u2019infligeant elle-m\u00eame les marques qui, autrefois, la stigmatisaient, affirme son identit\u00e9 : elle se fait sujet. Elle inverse non seulement les rapports de domination, mais oblige ses assaillants \u00e0 reconna\u00eetre sa diff\u00e9rence comme une force et non plus comme une faiblesse. C\u2019est en prenant action contre elle-m\u00eame qu\u2019elle les pousse \u00e0 int\u00e9rioriser le fait que l\u2019\u00e9nergie vitale qu\u2019elle porte en elle ne peut plus \u00eatre r\u00e9prim\u00e9e, contenue, r\u00e9duite au silence.<\/p>\n<h2>La marque de l\u2019h\u00e9ro\u00efne\u00a0: reconnaissance et d\u00e9passement des st\u00e9r\u00e9otypes<\/h2>\n<p>Le roman de Morrison fait du corps f\u00e9minin le support d\u2019une histoire qui s\u2019\u00e9tend au-del\u00e0 de celle \u00e0 qui il appartient. Par une lecture attentive des contes russes, Vladimir Propp \u00ab\u00a0[\u00e9tablit] la fonction de marquage du h\u00e9ros\u00a0\u00bb (1984, 104). Quant \u00e0 la jeune Sula du roman de Morrison, elle arbore une tache de naissance au visage. Nous avons r\u00e9v\u00e9l\u00e9 plus haut qu\u2019elle prenait une posture h\u00e9ro\u00efque face \u00e0 l\u2019adversit\u00e9, allant jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9fendre sa demoiselle en d\u00e9tresse comme le ferait un preux chevalier. D\u00e9j\u00e0, l\u2019id\u00e9e d\u2019un marquage h\u00e9ro\u00efque au f\u00e9minin d\u00e9noue l\u2019association n\u00e9gative entre femme et passivit\u00e9. De plus, Sula prend action l\u00e0 o\u00f9 nous avons eu\u00a0<em>l\u2019habitude\u00a0<\/em>de voir les personnages f\u00e9minins des contes \u00eatre sauv\u00e9s par des princes. L\u2019empreinte sur la joue de Sula, jouxt\u00e9e \u00e0 sa partie prenante dans la bataille, la dotent de caract\u00e9ristiques typiquement construites comme masculines parce que r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et rejou\u00e9es\u00a0<em>plus souvent\u00a0<\/em>par des hommes. Cette lecture de\u00a0<em>Sula\u00a0<\/em>accentue la n\u00e9cessit\u00e9 de bouleverser les st\u00e9r\u00e9otypes de genre qui s\u2019essaiment dans la litt\u00e9rature enfantine, reproduisant des mod\u00e8les d\u2019oppositions binaires qui peuvent devenir conflictuels avec l\u2019identit\u00e9 r\u00e9elle des individus. D\u2019ailleurs, l\u2019empreinte sur le visage de la jeune fille semble changer selon celui ou celle qui la regarde, passant de \u00ab\u00a0rose sur sa tige\u00a0\u00bb (85), \u00e0 \u00ab\u00a0serpent \u00e0 sonnette\u00a0\u00bb (114), aux \u00ab\u00a0cendres d\u2019Hannah\u00a0\u00bb (126) jusqu\u2019\u00e0 devenir un \u00ab\u00a0t\u00eatard\u00a0\u00bb (170). Cette transformation de la marque h\u00e9ro\u00efque indique que les signes distinctifs d\u2019une personne peuvent changer selon les perceptions et rel\u00e8vent donc d\u2019une construction imaginaire et sociale.<\/p>\n<p>Le Blanc et le Noir, le f\u00e9minin et le masculin, le bien et le mal sont autant de couples conceptuels qui enferment les \u00eatres dans une cat\u00e9gorisation qui ne rend pas compte de la complexit\u00e9 humaine. Sula le dit \u00e0 Nel\u00a0: \u00ab\u00a0\u00eatre bon envers quelqu\u2019un, c\u2019est pareil que d\u2019\u00eatre m\u00e9chant\u00a0\u00bb (Morrison 1973, 157). Le roman questionne cette facilit\u00e9 avec laquelle les individus d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 tendent \u00e0 se conformer \u00e0 un seul mod\u00e8le de r\u00e9ussite (le mariage h\u00e9t\u00e9rosexuel, par exemple). Lorsqu&rsquo;elle apprend l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 de son mari, Nel fait de Sula la coupable. C\u2019est de son amie qu\u2019elle s\u2019\u00e9loigne, comme si elle faisait de cette derni\u00e8re une personne d\u00e9sax\u00e9e et hypersexu\u00e9e qu\u2019il fallait repousser sous peine d\u2019\u00eatre contamin\u00e9e. Pourtant, le trouble que Nel ressent par rapport \u00e0 cette situation vient surtout du fait que toute sa vie \u00e9tait organis\u00e9e autour d\u2019un objectif\u00a0: fonder une famille selon le mod\u00e8le r\u00e9it\u00e9r\u00e9 par cette phrase-clef \u00e0 laquelle aboutissent presque tous les contes de f\u00e9es (\u00ab\u00a0ils v\u00e9curent heureux et eurent beaucoup d\u2019enfants.\u00a0\u00bb) Plus souvent qu\u2019autrement, les personnages f\u00e9minins qui contreviennent \u00e0 ce but sont soit des sorci\u00e8res, soit des femmes acari\u00e2tres et jalouses. Tout, dans le conte, converge vers l\u2019union finale qui permet d\u2019appuyer la norme et connote tout ce qui en d\u00e9vie de mani\u00e8re n\u00e9gative. \u00c9videmment, il est plus facile pour Nel de transformer sa copine assum\u00e9e, ambitieuse et frondeuse en une menace plut\u00f4t que de remettre en question l\u2019id\u00e9ologie dominante. Comme l\u2019exprime de Beauvoir, \u00ab\u00a0refuser d\u2019\u00eatre l\u2019Autre, refuser la complicit\u00e9 avec l\u2019homme, ce serait pour [les femmes] renoncer \u00e0 tous les avantages que l\u2019alliance avec la caste sup\u00e9rieure peut leur conf\u00e9rer\u00a0\u00bb (1949,\u00a023). La marque au visage de Sula, comme la lettre peinte en rouge sur les v\u00eatements des femmes dans le roman\u00a0<em>La lettre\u00a0<\/em><em>\u00e9carlate<\/em>, de l\u2019\u00e9crivain am\u00e9ricain Nathaniel Hawthorne, se transforme selon le jugement social, qui condamne les actes volontaires et l\u2019expression libre de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine. Morrison reprend \u00e0 son compte la lettre A, le motif qu\u2019Hawthorne avait investi pour critiquer le puritanisme de son\u00a0\u00e9poque. Elle cr\u00e9e une lign\u00e9e de femmes dont la finale des pr\u00e9noms ont tous la m\u00eame sonorit\u00e9\u00a0: Eva, Hannah, Sula. Chacune de ces femmes a beau \u00eatre marqu\u00e9e au visage et au corps, leur performance agentive montre que ces traces de violence ne sont pas des stigmates. Comme le souligne la myst\u00e9rieuse Rose Tatou\u00e9e en \u00e9pigraphe du roman\u00a0: \u00ab\u00a0nul n\u2019a connu ma rose du monde que moi\u00a0\u00bb\u00a0(Morrison 1973).<\/p>\n<h2>La col\u00e8re et l\u2019exclusion\u00a0: prendre la parole<\/h2>\n<p>C\u2019est en suivant les motifs de la disparition et de la transformation, qui transparaissent en filigrane du roman, que nous avons pu interroger les rapports d\u2019exclusion faisant l\u2019objet des th\u00e9ories postcoloniales et f\u00e9ministes\u00a0: d\u2019abord, par la division ill\u00e9gitime des espaces mis en sc\u00e8ne dans l\u2019introduction du roman, ensuite, par la marginalisation d\u2019un personnage qui tisse des liens \u00e9vidents entre troubles mentaux et langage, explicitant ainsi que la cr\u00e9ation de mod\u00e8les, si elle permet une adh\u00e9sion facile \u00e0 un groupe, tend \u00e0 les ali\u00e9ner davantage qu\u2019\u00e0 les lib\u00e9rer. Par ailleurs, Morrison remarque que \u00ab\u00a0la langue est peut-\u00eatre un v\u00e9ritable champ de bataille, un lieu d\u2019oppression, mais aussi de r\u00e9sistance\u00a0\u00bb\u00a0(1994). Sa relecture des contes de f\u00e9es participe \u00e0 mettre en lumi\u00e8re les in\u00e9galit\u00e9s sociales en lien avec le genre, le caract\u00e8re construit de ce dernier et les positions contraignantes que cela implique. Bourdieu fait le constat que \u00ab\u00a0si le rapport sexuel appara\u00eet comme un rapport social de domination, c\u2019est qu\u2019il est construit \u00e0 travers le principe de division fondamentale entre le masculin, actif, et le f\u00e9minin, passif\u00a0\u00bb (2002, 37).<em>Sula\u00a0<\/em>inverse cette dynamique. Le corps des femmes s\u2019arrache avec violence \u00e0 ces associations symboliques sexistes et r\u00e9ductrices. M\u00eame amput\u00e9 et automutil\u00e9, le corps f\u00e9minin reste puissant et d\u00e9sirable. Un passage en particulier marque bien cette id\u00e9e. Sula, lors d\u2019une relation sexuelle avec Ajax, le chevauche et le regarde \u00ab\u00a0de l\u00e0-haut, de tout en haut, d\u2019une hauteur qui lui semblait immense\u00a0\u00bb (Morrison 1973, 141). La sexualit\u00e9 f\u00e9minine, loin d\u2019\u00eatre endormie, s\u2019\u00e9tend partout dans le texte, se dresse, cherche \u00e0 se partager entre amies, alors que \u00ab\u00a0de concert, sans \u00e9changer un seul regard, [Sula et Nel] caressaient les brins [d\u2019herbe] de haut en bas, de bas en haut\u00a0\u00bb\u00a0(67). L\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 est peut-\u00eatre, aussi, ce qui emp\u00eache Nel de se rendre compte que \u00ab\u00a0tout ce temps, [elle avait] cru que c\u2019\u00e9tait Jude qui [lui] manquait\u00a0\u00bb\u00a0(189). Au final, le roman de Morrison nous montre l\u2019invisible. Son texte nous offre la possibilit\u00e9 d\u2019observer les modulations de ces voix qui sont en marge de l\u2019espace social dominant.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bahri, Deepika. 2006.\u00a0\u00ab\u00a0Le f\u00e9minisme et le postcolonialisme\u00a0\u00bb. Dans Neil Lazarus\u00a0(dir.),\u00a0<em>Penser le postcolonial\u00a0: une introduction critique.\u00a0<\/em>Paris : \u00c9ditions Amsterdam.<\/p>\n<p>de\u00a0Beauvoir, Simone. 1976 [1949].\u00a0<em>Le deuxi\u00e8me sexe. I. Les faits et les mythes.\u00a0<\/em>Paris : \u00c9ditions Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Bettelheim, Bruno. 1976.\u00a0<em>Psychanalyse des contes de f\u00e9es.\u00a0<\/em>Paris : \u00c9ditions Robert Laffont, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Pocket\u00a0\u00bb.\u00a0<\/p>\n<p>Bourdieu, Pierre.\u00a02002 [1998].\u00a0<em>La domination masculine.\u00a0<\/em>Paris : \u00c9ditions du Seuil, coll. \u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>___.\u00a01998. \u00ab\u00a0Voir comme on ne voit jamais. Dialogue entre Pierre Bourdieu et Toni Morrison, tenu \u00e0 Paris le 22 octobre 1994\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Vacarme\u00a0<\/em>6, no. 1 : 58-60.<\/p>\n<p>Brossard, Nicole. 1987.\u00a0<em>Le d\u00e9sert mauve.\u00a0<\/em>Montr\u00e9al : \u00c9ditions TYPO.<\/p>\n<p>Butler, Judith. 2005.\u00a0<em>Trouble dans le genre. Le f\u00e9minisme et la subversion de l\u2019identit\u00e9.\u00a0<\/em>Paris : \u00c9ditions La D\u00e9couverte, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Poche\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Delvaux, Martine. 2017.\u00a0<em>Les filles en s\u00e9rie. Des Barbies aux Pussy Riot<\/em>. Montr\u00e9al : \u00c9ditions du Remue-m\u00e9nage.<\/p>\n<p>Diagne, Andr\u00e9e-Marie. 1999. \u00ab Lire Sula de Toni Morrison \u00bb.\u00a0<em>Pr\u00e9sence Africaine\u00a0<\/em>1, no. 159 : 187-196.\u00a0<a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-presence-africaine-1999-1-page-187.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-presence-africaine-1999-1-page-187.htm<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e en mars 2018)<\/p>\n<p>Gibeau, Ariane. 2014. \u00ab\u00a0If I can do that to myself, what you suppose I&rsquo;ll do to you?\u00a0: amputation, immolation et ob\u00e9sit\u00e9 dans\u00a0<em>Sula\u00a0<\/em>de Toni Morrison et\u00a0<em>Push<\/em>de\u00a0Sapphire\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Revue fran\u00e7aise d\u2019\u00e9tudes am\u00e9ricaines\u00a0<\/em>1, no. 138 : 91-104.\u00a0\u00a0<a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-fran%8Daise-d%D5%8Etudes-am%8Ericaines-2014-1-page-91.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-fran\u00e7aise-d\u2019\u00e9tudes-am\u00e9ricaines-2014-1-page-91.htm<\/a>\u00a0(page consult\u00e9e en mars 2018)<\/p>\n<p>Kristeva, Julia. 1980.\u00a0<em>Pouvoir de l\u2019horreur. Essai sur l\u2019abjection.<\/em>\u00a0Paris : \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>Morrison, Toni. 1992 [1973].\u00a0<em>Sula.\u00a0<\/em>Paris : Christian Bourgeois \u00c9diteur, coll. \u00ab\u00a010\/18\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Propp, Vladimir. 1984.\u00a0<em>Le conte\u00a0<\/em><em>russe<\/em>. Paris : \u00c9ditions Imago.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_xum5g7u\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_xum5g7u\">[1]<\/a> Nicole Brossard,\u00a0<em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9ditions TYPO, 1987, p. 80.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Chevalier, Karolyne. 2018. \u00ab Il \u00e9tait une femme. Une relecture des contes de f\u00e9es dans\u00a0Sula\u00a0de Toni Morrison\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Paroles et silences : r\u00e9flexions sur le pouvoir de dire \u00bb, no. 28 (Automne), En ligne : http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/chevalier-28 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/chevalier_28_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 chevalier_28_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-aab08b99-d55e-4910-8fa8-6440a8387238\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/chevalier_28_0.pdf\">chevalier_28_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/chevalier_28_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-aab08b99-d55e-4910-8fa8-6440a8387238\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Paroles et silences : r\u00e9flexions sur le pouvoir de dire \u00bb, no. 28 N\u2019as-tu jamais song\u00e9 que mon corps s\u2019effriterait s\u2019il venait \u00e0 entrer dans la mati\u00e8re tordue des mots[1]?Nicole Brossard,\u00a0Le d\u00e9sert mauve La lecture peut repr\u00e9senter un acte de r\u00e9sistance. 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