{"id":5646,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/pratiques-de-lanonymat-dans-lantecrise-un-cas-de-figure-pour-letude-des-zines\/"},"modified":"2024-08-26T14:09:56","modified_gmt":"2024-08-26T14:09:56","slug":"pratiques-de-lanonymat-dans-lantecrise-un-cas-de-figure-pour-letude-des-zines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5646","title":{"rendered":"Pratiques de l\u2019anonymat dans \u00ab L\u2019Ant\u00e9crise \u00bb : un cas de figure pour l\u2019\u00e9tude des zines"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6898\">Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27<\/a><\/h5>\n<p>Le travail en \u00e9tudes litt\u00e9raires sur les zines \u2013 comme probablement celui sur tous les objets qui ne sont ni le roman ni la po\u00e9sie \u2013 se heurte souvent \u00e0 des difficult\u00e9s. Quoiqu\u2019elles soient tr\u00e8s vari\u00e9es, ces difficult\u00e9s me semblent avoir une origine commune\u00a0: bien que les outils d\u2019analyse des \u00e9tudes litt\u00e9raires pr\u00e9tendent \u00e0 une grande g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 et qu\u2019ils puissent servir \u00e0 analyser des objets ext\u00e9rieurs au domaine de la litt\u00e9rature, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019ils disposent de complicit\u00e9s avec certains objets plus qu\u2019avec d\u2019autres. Les romans \u2013 et dans une moindre mesure la po\u00e9sie \u2013 entretiennent ces complicit\u00e9s avec les cadres th\u00e9oriques de la discipline, alors que les zines n\u2019en profitent pas. Quant \u00e0 savoir si ce manque est la cause ou la cons\u00e9quence d\u2019un \u00e9loignement entre le milieu du zine et celui du livre, c\u2019est la poule ou l\u2019\u0153uf. Il demeure qu\u2019au Qu\u00e9bec, la plupart des \u00e9tudes sur les zines proviennent de la sociologie, de la science politique, et des \u00e9tudes queers et f\u00e9ministes, plus que des \u00e9tudes litt\u00e9raires.<\/p>\n<p>J\u2019essaierai ici de montrer comment il est possible de contourner ces difficult\u00e9s, notamment en r\u00e9inscrivant l\u2019objet zine dans son milieu de diffusion. Je m\u2019int\u00e9resserai plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la probl\u00e9matique de l\u2019anonymat comme trait esth\u00e9tique et politique dans <em>L\u2019Ant\u00e9crise, <\/em>zine produit par un collectif de Qu\u00e9bec, maintenant \u00e9tabli \u00e0 Montr\u00e9al. Une telle probl\u00e9matique me semble bien s\u2019accorder \u00e0 ce que j\u2019avance ici\u00a0: elle s\u2019associe ais\u00e9ment aux \u00e9tudes politiques de la litt\u00e9rature, tout en permettant de mettre en lumi\u00e8re la duplicit\u00e9 de l\u2019objet zine lorsqu\u2019on le consid\u00e8re avec des outils qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s sp\u00e9cifiquement pour son analyse. En m\u2019appuyant sur l\u2019essai-commentaire qu\u2019\u00c9rik Bordeleau consacre \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Michel Foucault, j\u2019essaierai de montrer qu\u2019un projet aussi simple que le mien \u2013 une \u00e9tude de l\u2019anonymat dans un zine o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne est central \u2013 peut donner du fil \u00e0 retordre \u00e0 l\u2019analyse. J\u2019esp\u00e8re, ce faisant, montrer la pertinence d\u2019\u00e9tudes portant sp\u00e9cifiquement sur les zines.<\/p>\n<p>Avant d\u2019entrer dans le vif du sujet, je crois qu\u2019il convient de pr\u00e9senter <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>. Connu dans le milieu du zine et dans les milieux militants pour sa productivit\u00e9 (une trentaine de num\u00e9ros et autour de 700 pages de zine en quatre ans et demi), sa vulgarit\u00e9, son ton pol\u00e9mique humoristique et son esth\u00e9tique <em>Lo-Fi<\/em>, le collectif s\u2019est \u00e9galement d\u00e9marqu\u00e9 par la diversit\u00e9 de sa pratique artistique et militante. Ses tendances anarchistes et nihilistes, punks et dada\u00efstes ont pris des formes \u00e9tonnamment vari\u00e9es\u00a0: zines, films, contenu audio, \u00e9dition et r\u00e9\u00e9dition de documents plus substantiels<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-1\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Notamment\u00a0: un recueil de nouvelles, ainsi qu\u2019une anthologie des textes d\u2019un collectif anarcho-chr\u00e9tien de la ville de Qu\u00e9bec. Cette derni\u00e8re avait d\u2019ailleurs soulev\u00e9 les passions du milieu anarchiste lors de sa parution.<\/span>, patches et v\u00eatements s\u00e9rigraphi\u00e9s, mais aussi actions politiques de toutes sortes. Le zine de <em>L\u2019Ant\u00e9crise <\/em>s\u2019est lui-m\u00eame distingu\u00e9 par un processus \u00e9ditorial hors de l\u2019ordinaire\u00a0: l\u2019\u00e9quipe de r\u00e9daction proposait d\u2019\u00e9diter \u2013 sans n\u00e9cessairement les observer attentivement au pr\u00e9alable \u2013 tout texte ou toute image leur \u00e9tant envoy\u00e9 \u00e0 l\u2019adresse <a href=\"mailto:ante.crise@riseup.net\">ante.crise@riseup.net<\/a>. Je reviendrai bien s\u00fbr, apr\u00e8s un petit d\u00e9tour th\u00e9orique, sur ce point, essentiel si l\u2019on veut comprendre la place que joue l\u2019anonymat pour le collectif.<\/p>\n<p>Je concentrerai mes analyses sur les num\u00e9ros r\u00e9guliers de la troisi\u00e8me saison du zine. Ces trois num\u00e9ros ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s entre mai 2014 et f\u00e9vrier 2015, soit pendant les mois de mobilisations pr\u00e9c\u00e9dant la gr\u00e8ve du printemps 2015. Le troisi\u00e8me zine fait d\u2019ailleurs directement r\u00e9f\u00e9rence au d\u00e9clenchement imminent de la gr\u00e8ve et pr\u00e9voit une participation active des membres du collectif. Des num\u00e9ros sp\u00e9ciaux suivront ces trois-ci, \u00e9crits pendant la gr\u00e8ve, et offrant des r\u00e9flexions sur son d\u00e9roulement<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-2\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Les r\u00e9f\u00e9rences aux textes de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> \u00e9tant tir\u00e9es, sauf exception, des zines de la troisi\u00e8me saison, je n\u2019indiquerai que le num\u00e9ro (No) et la page entre parenth\u00e8ses pour les citations. Les zines n\u2019\u00e9tant pas eux-m\u00eames pagin\u00e9s, je reprendrai donc la pagination qui a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e pour les zines num\u00e9ris\u00e9s disponibles au &lt;\u00a0http:\/\/antecrise.wordpress.com\u00a0&gt;, qui fait de la premi\u00e8re de couverture la premi\u00e8re page, et de la quatri\u00e8me de couverture la derni\u00e8re.<\/span>.<\/p>\n<h2>Foucault\u00a0: langage, litt\u00e9rature, politique et anonymat<\/h2>\n<p>\u00c9rik Bordeleau propose, dans son essai <em>Foucault anonymat,<\/em> une lecture de l\u2019\u0153uvre de Michel Foucault sous le signe d\u2019une th\u00e9orie de l\u2019anonymat. L\u2019anonymat permettrait, argumente Bordeleau, \u00e0 la fois de bien saisir les diff\u00e9rentes inflexions dans l\u2019\u0153uvre de l\u2019auteur fran\u00e7ais, et d\u2019inscrire sa pens\u00e9e dans les luttes politiques de notre temps et dans notre actualit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour traiter ici des rapports entre litt\u00e9rature, politique et anonymat, je pr\u00e9senterai d\u2019abord deux moments dans la pens\u00e9e de Foucault, tels que Bordeleau les d\u00e9veloppe en lien avec la probl\u00e9matique de son essai. Ces deux moments se distinguent, selon Bordeleau, par une reformulation de la probl\u00e9matique de l\u2019anonymat, qui passe d\u2019une critique radicale du langage \u00e0 une critique des dispositifs de subjectivation et des rapports de pouvoir.<\/p>\n<p>Pour Bordeleau, une premi\u00e8re approche foucaldienne de l\u2019anonymat est lisible dans le cycle que l\u2019auteur accorde \u00e0 la critique \u00e9pist\u00e9mologique des sciences humaines \u2013 et du savoir occidental en g\u00e9n\u00e9ral (Bordeleau 2012, 19). Ce moment de la pens\u00e9e foucaldienne, principalement marqu\u00e9 par <em>Les mots et les choses,<\/em> <em>L\u2019Arch\u00e9ologie du savoir <\/em>et <em>L\u2019ordre du discours<\/em>, prend appui sur une d\u00e9finition pr\u00e9cise du langage moderne. Si l\u2019on en croit <em>Les mots et les choses<\/em>, le langage aurait, au d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, pris dans le domaine du savoir sa forme actuelle; perdant sa clart\u00e9, son \u00e9vidence, il gagna une dimension jusque-l\u00e0 inconnue\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 partir du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le langage se replie sur soi, acquiert son \u00e9paisseur propre, d\u00e9ploie une histoire, des lois, une objectivit\u00e9 qui n\u2019appartiennent qu\u2019\u00e0 lui. Il est devenu un objet de la connaissance parmi tant d\u2019autres [&#8230;] Il rel\u00e8ve peut-\u00eatre de concepts propres, mais les analyses qui portent sur lui sont enracin\u00e9es au m\u00eame niveau que toutes celles qui concernent les connaissances empiriques. Conna\u00eetre le langage n\u2019est plus s\u2019approcher au plus pr\u00e8s de la connaissance elle-m\u00eame, c\u2019est appliquer seulement les m\u00e9thodes du savoir en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 un domaine singulier de l\u2019objectivit\u00e9. (Foucault, 1966, 309)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une fois son statut d\u2019objet dans l\u2019ordre du savoir acquis, le langage devient trouble; il pose probl\u00e8me. Contrairement au langage tel que con\u00e7u \u00e0 l\u2019\u00c2ge classique<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-3\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Foucault d\u00e9signe par \u00c2ge classique la p\u00e9riode historique pr\u00e9c\u00e9dant la modernit\u00e9, et correspondant grosso modo aux XVII<sup>e<\/sup> et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles europ\u00e9ens.<\/span>, le langage moderne ne va pas de soi. Le langage de l\u2019\u00c2ge classique est, en quelque sorte, assimilable \u00e0 la grammaire dans le domaine du savoir\u00a0: comprendre ses m\u00e9canismes internes et son fonctionnement g\u00e9n\u00e9ral suffit \u00e0 en percer les myst\u00e8res. Pour les sciences modernes, en d\u00e9veloppement au cours du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le langage est au contraire une source de probl\u00e8mes et d\u2019investigations presque infinie. En tant qu\u2019objet trouble, son histoire, les propri\u00e9t\u00e9s qu\u2019il partage d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, sa capacit\u00e9 \u00e0 v\u00e9hiculer du sens posent probl\u00e8me \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement des connaissances. C\u2019est dans ce langage tangible, \u00ab\u00a0historicisable\u00a0\u00bb et mall\u00e9able que la linguistique et la litt\u00e9rature moderne se constitueront (Foucault 1966, 309). Foucault voit ainsi, dans la litt\u00e9rature incarn\u00e9e par Mallarm\u00e9, Artaud, Bataille ou Blanchot \u2013 figures importantes du modernisme litt\u00e9raire fran\u00e7ais \u2013 une tentative de d\u00e9passement du langage par le langage. Le langage jouant d\u00e9sormais un r\u00f4le important dans la constitution du monde \u2013 en tant que m\u00e9diation universelle, notamment \u2013 il s\u2019agit de chercher \u00e0 changer notre perception du monde, \u00e0 nous changer nous-m\u00eames et la culture du m\u00eame coup, par un travail sur le langage\u00a0: la litt\u00e9rature. Cette tentative prend \u00e9videmment des formes diverses au cours des XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, s\u2019incarnant dans des projets esth\u00e9tiques, comme celui d\u2019un langage du silence (chez Mallarm\u00e9), ou encore celui des mots faits chair, du corps fait langage (chez Artaud).<\/p>\n<p>C\u2019est dans ces exp\u00e9riences limites, dans cette recherche exigeante, que Bordeleau situe une premi\u00e8re compr\u00e9hension de l\u2019anonymat dans l\u2019\u0153uvre de Foucault. Il avance que<\/p>\n<blockquote>\n<p>l\u2019id\u00e9e de l\u2019anonymat comme critique de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 priv\u00e9e chez Foucault trouve [&#8230;] sa source premi\u00e8re au croisement d\u2019une folie con\u00e7ue comme \u00ab\u00a0murmure obstin\u00e9 d\u2019un langage qui parlerait tout seul \u2013 sans sujet parlant et sans interlocuteur\u00a0\u00bb et d\u2019une conception de la litt\u00e9rature et de l\u2019\u00e9criture qui fait \u00e9cho \u00e0 cette exp\u00e9rience d\u2019un dehors \u00e0 m\u00eame le langage. (Bordeleau 2012, 25) <sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-4\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">La citation de Foucault est de la pr\u00e9face de l\u2019\u00e9dition de 1961 de l\u2019<em>Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique<\/em>. J\u2019omets volontairement de commenter l\u2019allusion aux travaux de Foucault sur la folie, qui demanderait une autre analyse ne concernant que partiellement la litt\u00e9rature, sur laquelle je pr\u00e9f\u00e8re me concentrer ici.<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette conception de l\u2019\u00e9criture et de la litt\u00e9rature comme \u00ab\u00a0exp\u00e9rience d\u2019un dehors \u00e0 m\u00eame le langage\u00a0\u00bb est ancr\u00e9e dans la compr\u00e9hension du langage moderne comme objet ayant son \u00e9paisseur, sa profondeur propre. La litt\u00e9rature, \u0153uvre du langage sur le langage \u2013 comme le veut un certain dogme structuraliste et post-structuraliste de l\u2019autot\u00e9lisme du langage litt\u00e9raire \u2013 prend appui sur cette profondeur, cette \u00e9paisseur, pour la remettre en cause.<\/p>\n<p>L\u2019anonymat, dans ce contexte th\u00e9orique, prend la forme d\u2019une critique radicale de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et du sujet. Il y a, chez Foucault, une pr\u00e9occupation politique majeure li\u00e9e \u00e0 l\u2019identit\u00e9. En analysant ce qu\u2019il appelle les processus de subjectivation ou d\u2019assujettissement<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-5\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Foucault entend par <em>subjectivation<\/em> ou par <em>assujettissement<\/em> le processus par lequel des personnes sont contraintes \u00e0 devenir sujet. Ce processus s\u2019appuie sur des dispositifs symboliques ou coercitifs (physiques), et \u00ab\u00a0produit\u00a0\u00bb des sujets \u00e0 la fois au sens d\u2019individu qu\u2019au sens d\u2019\u00eatre \u00e0 la disposition d\u2019un autre, comme les sujets d\u2019un roi. Je choisis volontairement d\u2019utiliser les deux termes comme des synonymes, les diff\u00e9rences entre les deux \u00e9tant difficiles \u00e0 \u00e9tablir, et de toute fa\u00e7on inutiles \u00e0 mon propos.<\/span>, Foucault cherche dans les dispositifs (par exemple, la prison) les m\u00e9canismes qui seraient \u00e0 l\u2019origine de la production des identit\u00e9s. Si le langage appara\u00eet \u00e0 la fois comme \u00e9l\u00e9ment fondamental de la subjectivation et comme source de r\u00e9sistance possible, on comprend bien en quoi il constitue un objet de choix permettant d\u2019analyser d\u2019un m\u00eame mouvement la forme de nos dominations et les formes possibles de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>L\u2019anonymat chez Foucault est li\u00e9 \u00e0 une critique de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 priv\u00e9e dans la mesure o\u00f9 il est associ\u00e9 \u00e0 la production des identit\u00e9s et des subjectivit\u00e9s qui l\u2019accompagnent. La place centrale de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 priv\u00e9e dans la probl\u00e9matique formul\u00e9e par Bordeleau est \u00e0 comprendre \u00e0 partir du postulat que l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 \u2013 la subjectivit\u00e9 \u2013 est elle-m\u00eame profond\u00e9ment associ\u00e9e \u00e0 des dispositifs ext\u00e9rieurs au sujet. Faire la g\u00e9n\u00e9alogie des sujets et des modalit\u00e9s d\u2019assujettissement, c\u2019est critiquer fondamentalement l\u2019existence m\u00eame d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 priv\u00e9e qui serait ind\u00e9pendante du politique.<\/p>\n<p>Le langage moderne peut \u00eatre pens\u00e9 comme l\u2019un de ces dispositifs. En tant que m\u00e9diateur universel, il porterait ainsi les traces des diff\u00e9rents modes d\u2019assujettissement. C\u2019est en ce sens que Foucault voyait dans <em>Les mots et les choses<\/em> une critique radicale de l\u2019humanisme; une critique politique prenant appui sur une analyse du langage. En identifiant les conditions de possibilit\u00e9 de l\u2019humanisme, Foucault pense possible d\u2019en formuler une critique politique. Le langage joue, dans cette critique, un r\u00f4le primordial\u00a0: il est \u00e0 la fois au centre du r\u00e9gime du savoir moderne, un objet permettant de mettre au jour une certaine histoire des assujettissements, et un outil permettant une r\u00e9sistance \u00e0 ces assujettissements.<\/p>\n<p>Par la litt\u00e9rature, en tant qu\u2019effort de d\u00e9passement du langage par le langage, il est donc envisageable de se d\u00e9prendre de cette subjectivit\u00e9 impos\u00e9e. La litt\u00e9rature joue donc, chez le Foucault des ann\u00e9es\u00a01960, un r\u00f4le particuli\u00e8rement important\u00a0: elle embrasse \u00e0 la fois le langage dans sa profondeur et permet, dans un effort de d\u00e9passement et de d\u00e9bordement, de penser une ext\u00e9riorit\u00e9 au langage. Du m\u00eame coup, elle permet de lutter contre les formes de subjectivit\u00e9 impos\u00e9es par les soci\u00e9t\u00e9s modernes. C\u2019est cette lutte contre la subjectivation \u2013 la constitution de soi en tant que sujet \u2013 que Bordeleau nomme anonymat.<\/p>\n<p>Anonymat, politique et litt\u00e9rature sont ainsi li\u00e9s. Pour Bordeleau, l\u2019anonymat est politique en ce qu\u2019il remet en cause les partages organisant la vie politique occidentale moderne, parmi lesquels le partage net entre le priv\u00e9 et le politique semble fondamental (Bordeleau 2012, 25-26). La litt\u00e9rature, comme exp\u00e9rience d\u2019une anonymisation dans le langage, est au c\u0153ur de cette critique du partage entre le priv\u00e9 et le public.<\/p>\n<h2>Changement de perspective\u00a0: la place centrale des rapports de pouvoir<\/h2>\n<p>Foucault abandonnera, au cours des ann\u00e9es\u00a01970, cet engouement politique pour le langage et la litt\u00e9rature, au profit d\u2019analyses plus int\u00e9ress\u00e9es par les dispositifs physiques et institutionnels de subjectivation. Ses livres <em>Surveiller et punir<\/em> et <em>La volont\u00e9 de savoir<\/em> t\u00e9moignent de cette \u00e9volution. Bordeleau voit, dans ce glissement, non pas un abandon de la th\u00e9matisation de l\u2019anonymat, mais une red\u00e9finition des rapports qu\u2019il entretient avec le langage. Foucault d\u00e9laisse en effet la question du langage pour se pencher sur la critique de rapports de subjectivation beaucoup plus mat\u00e9riels \u2013 ceux, par exemple, mis en \u0153uvre dans le syst\u00e8me p\u00e9nal<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-6\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Il est \u00e9galement \u00e0 noter, ici, que Foucault d\u00e9veloppera, dans <em>Surveiller et punir<\/em>, une approche du pouvoir disciplinaire en milieux carc\u00e9ral et militaire comme d\u2019une force qui ne s\u2019adresse pas n\u00e9cessairement \u00e0 des sujets, mais directement \u00e0 des corps. Dans ce contexte, le langage n\u2019est pas un \u00e9l\u00e9ment primordial du processus de subjectivation. Ce sera peut-\u00eatre la source de toute une reformulation de la probl\u00e9matique du sujet chez Foucault. Voir \u00e0 ce sujet le chapitre \u00ab\u00a0Les corps dociles\u00a0\u00bb dans <em>Surveiller et punir<\/em>, et en particulier la section \u00ab\u00a0La composition des forces\u00a0\u00bb.<\/span>. Bordeleau remarque bien que ce passage de l\u2019arch\u00e9ologie \u00e0 la g\u00e9n\u00e9alogie dans l\u2019\u0153uvre de Foucault est marqu\u00e9 par un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat envers la litt\u00e9rature\u00a0: \u00ab\u00a0si donc la litt\u00e9rature a permis \u00e0 Foucault de penser la possibilit\u00e9 d\u2019une transgression de l\u2019ordre du discours, elle ne suffit plus lorsqu\u2019il s\u2019agit de penser la constitution de formes collectives de r\u00e9sistance\u00a0\u00bb (Bordeleau 2012, 37). La r\u00e9sistance dans le langage \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 une r\u00e9sistance personnelle contre les processus de subjectivation. Si leur critique en appelait \u00e0 une r\u00e9sistance collective, les modalit\u00e9s de cette r\u00e9sistance n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 abord\u00e9es par Foucault. L\u2019analyse foucaldienne d\u00e9laissant le langage comme objet privil\u00e9gi\u00e9, elle d\u00e9laisse du m\u00eame coup, assez naturellement, la litt\u00e9rature (37), pour se concentrer sur des rapports de pouvoir plus mat\u00e9riels, permettant du m\u00eame coup de penser en termes de strat\u00e9gies la r\u00e9sistance aux assujettissements.<\/p>\n<p>S\u2019int\u00e9ressant \u00e0 la question de l\u2019anonymat, qui \u00e9tait chez le premier Foucault intimement li\u00e9e au langage, Bordeleau cherche des marques, des traces de l\u2019anonymat dans les travaux ult\u00e9rieurs de l\u2019auteur. Il lui semble qu\u2019une critique des rapports de pouvoir reste, en quelque sorte, li\u00e9e \u00e0 la probl\u00e9matique du langage, mais que cette probl\u00e9matique change d\u2019aspect en perdant son r\u00f4le principal dans l\u2019\u00e9laboration th\u00e9orique\u00a0: \u00ab\u00a0Le jeu entre r\u00e9sistance et anonymat chez Foucault [&#8230;] passe par une d\u00e9limitation stricte et profond\u00e9ment dramatique de l\u2019\u00e9cart irr\u00e9ductible entre la vie (ou <em>l\u2019ethos<\/em>) et le langage\u00a0\u00bb (13). Les pratiques politiques deviennent ainsi l\u2019aspect le plus important des analyses de Foucault, et Bordeleau y voit encore une r\u00e9flexion de fond sur le r\u00f4le de l\u2019anonymat. Mais si Bordeleau parvient \u00e0 assurer la continuit\u00e9 de sa probl\u00e9matique d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre de l\u2019\u0153uvre de Foucault, c\u2019est en abandonnant la litt\u00e9rature comme lieu de r\u00e9flexion central des rapports entre politique, anonymat et langage. Celle-ci n\u2019occupe plus qu\u2019une place secondaire dans son analyse de l\u2019anonymat et de son potentiel de r\u00e9sistance. Elle n\u2019y figure qu\u2019en tant que regard privil\u00e9gi\u00e9 sur ce qui demeure de langagier dans les pratiques de pouvoir et d\u2019assujettissement.<\/p>\n<p>Je pense, comme lui, qu\u2019il y a quelque chose \u00e0 retenir des analyses arch\u00e9ologiques pour comprendre le projet d\u2019une g\u00e9n\u00e9alogie des pratiques du pouvoir. Il me semble de plus que les d\u00e9veloppements de Foucault sur les rapports de pouvoir \u2013 poursuivis jusque dans les analyses sur l\u2019\u00e9thique et la subjectivation de soi qui concluent son \u0153uvre \u2013 peuvent nous permettre de comprendre la litt\u00e9rature, en d\u00e9pit du fait que le philosophe n\u2019y voyait plus gu\u00e8re d\u2019int\u00e9r\u00eat. Mais, je ne pense pas qu\u2019il faille pour cela reformuler la place du langage \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre d\u2019analyse foucaldien de la discipline et des dispositifs produits par les rapports de pouvoir. Je pense plut\u00f4t qu\u2019il importe de prendre une distance avec la conception de la litt\u00e9rature d\u00e9velopp\u00e9e par Foucault d\u00e8s ses premi\u00e8res analyses du langage.<\/p>\n<p>Il faut admettre que Foucault ne pense plus, en d\u00e9veloppant sa g\u00e9n\u00e9alogie des rapports de pouvoir, \u00e0 la litt\u00e9rature. Il ne la politisera pas de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019il politisera certains de ses objets de pr\u00e9dilection, comme la m\u00e9decine ou la psychiatrie. \u00c0 vrai dire, il n\u2019\u00e9crira que tr\u00e8s peu sur la litt\u00e9rature \u00e0 partir du d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01970. Je pense que cette mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la litt\u00e9rature t\u00e9moigne d\u2019une m\u00e9prise de sa part sur la litt\u00e9rature. En effet, Foucault consid\u00e8re difficilement la litt\u00e9rature comme un ph\u00e9nom\u00e8ne social, ou comme un \u00ab\u00a0mode historique de visibilit\u00e9 des \u0153uvres de l\u2019art d\u2019\u00e9crire\u00a0\u00bb, comme le dit Ranci\u00e8re (2005, 8). Il la con\u00e7oit plut\u00f4t comme un ph\u00e9nom\u00e8ne strictement linguistique, relevant de la possibilit\u00e9 de sortir du cadre du langage par le langage lui-m\u00eame. Fid\u00e8le \u2013 comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 \u2013 au structuralisme et au poststructuralisme de son \u00e9poque, les dimensions historiques, sociales ou mat\u00e9rielles des conditions m\u00eames d\u2019existence de la litt\u00e9rature lui \u00e9chappent. \u00c0 l\u2019image de sa th\u00e9orie du langage moderne \u2013 qui prend appui sur l\u2019histoire des id\u00e9es plus que sur l\u2019histoire des technologies du savoir, par exemple \u2013 sa conception de la litt\u00e9rature \u00e9carte les probl\u00e8mes relatifs au monde \u00e9ditorial, aux techniques d\u2019imprimerie, \u00e0 l\u2019institutionnalisation via les prix litt\u00e9raires et les cursus scolaires obligatoires, aux relations conflictuelles entre les auteur.es \u2013 pour ne nommer que quelques-uns des \u00e9l\u00e9ments propres \u00e0 la litt\u00e9rature o\u00f9 les rapports de pouvoir peuvent jouer un r\u00f4le constitutif et d\u00e9terminant. C\u2019est au prix d\u2019un retour, dans le domaine des rapports de pouvoir, de la litt\u00e9rature <em>comme pratique<\/em>, qu\u2019il devient possible d\u2019analyser les formes et les fonctions de la litt\u00e9rature comme activit\u00e9 politique. Pour poser la question du potentiel de r\u00e9sistance politique de la litt\u00e9rature, il convient d\u2019abord de montrer comment la litt\u00e9rature est inscrite dans des rapports de pouvoir, en est travers\u00e9e, et ce, \u00e0 toutes les \u00e9tapes de sa fabrication, de sa mise en circulation, de son appr\u00e9ciation, etc. C\u2019est avec ces id\u00e9es en t\u00eate que je tenterai de montrer comment la question de l\u2019anonymat, dans <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>, demande une mise en contexte qui d\u00e9passe l\u2019analyse textuelle. C\u2019est \u00e0 la condition de cette contextualisation que le caract\u00e8re politique du zine pourra \u00eatre pleinement appr\u00e9ci\u00e9.<\/p>\n<p>En un certain sens, Bordeleau ouvre la porte \u00e0 une analyse politique de la litt\u00e9rature qui ne d\u00e9pendrait pas de la d\u00e9finition moderne du langage d\u00e9velopp\u00e9e dans <em>Les mots et les choses<\/em>. Seulement, il n\u2019emprunte pas cette voie, pr\u00e9f\u00e9rant m\u00e9nager une place au langage dans la g\u00e9n\u00e9alogie des rapports de pouvoir, pour ensuite y r\u00e9inscrire la litt\u00e9rature. Il affirme ainsi qu\u2019\u00ab\u00a0aujourd\u2019hui, au temps du biopouvoir, de la privatisation des existences et du gouvernement par individualisation, la question de la r\u00e9sistance implique en premier lieu de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la question du commun et des modes de composition collective\u00a0\u00bb (Bordeleau 2012, 39). Consid\u00e9r\u00e9e comme une pratique culturelle plut\u00f4t que comme un ph\u00e9nom\u00e8ne de pur langage, la litt\u00e9rature a effectivement, \u00e0 mon avis, un r\u00f4le important \u00e0 jouer dans la constitution des modes d\u2019\u00eatre collectifs. Et si elle a \u00e9t\u00e9 bien souvent du c\u00f4t\u00e9 des dominants plus que de celui des domin\u00e9s<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-7\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Voir, \u00e0 ce sujet, les travaux de Bourdieu sur le champ litt\u00e9raire et la domination symbolique (notamment dans <em>Les r\u00e8gles de l\u2019art<\/em>). Bourdieu inscrit le champ litt\u00e9raire parmi un ensemble de champs de production de biens symboliques, qui ont tous leur r\u00f4le \u00e0 jouer dans les syst\u00e8mes de domination symbolique.<\/span>, c\u2019est \u2013 encore une fois \u00e0 mon avis \u2013 qu\u2019il faut aller chercher du c\u00f4t\u00e9 des pratiques litt\u00e9raires ill\u00e9gitimes, marginales, regard\u00e9es de haut par les institutions, pour toucher au potentiel rassembleur et subversif du litt\u00e9raire. <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> occupe, dans le contexte culturel et politique montr\u00e9alais contemporain, une telle position.<\/p>\n<h2>Anonymat\u00a0: condition de possibilit\u00e9 d\u2019une marginalit\u00e9 politique<\/h2>\n<p>Pour <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>, l\u2019anonymat permet d\u2019abord explicitement de proposer un contenu politique affichant des prises de position marginales par leur radicalit\u00e9. En effet, suffit de feuilleter l\u2019un des nombreux exemplaires du zine pour tomber sur des propositions choquantes, grossi\u00e8res, inadmissibles ou tout bonnement ill\u00e9gales, propositions que l\u2019on retrouve en gros caract\u00e8res, produites \u00e0 partir de collages des grands titres de journaux. J\u2019en \u00e9num\u00e8re quelques-unes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>1\u2014 \u00ab\u00a0L\u2019Ant\u00e9crise \/ Back in Town \/ Fier partenaire \/ des activit\u00e9s terroristes\u00a0\u00bb (No\u00a01, 2)<\/p>\n<p>2\u2014 \u00ab\u00a0Nous pouvons vous aider \u00e0 vous lib\u00e9rer \/ de prison \/ plus vite que vous le croyez\u00a0\u00bb (No\u00a01, 3)<\/p>\n<p>3\u2014 \u00ab\u00a0Policiers assassin\u00e9s \u00e0 Moncton \/ La population soulag\u00e9e \/ Projet cl\u00e9 en main sign\u00e9 \/ R\u00eaves d\u2019enfants \/ La f\u00eate se fait attendre \/ Pour un mode de vie combinant libert\u00e9 et d\u00e9tente\u00a0\u00bb (No\u00a01,\u00a020)<\/p>\n<p>4\u2014 \u00ab\u00a0Un gar\u00e7on de huit ans tu\u00e9 par une rondelle perdue \/ \u00ab\u00a0\u00c7a \u00e9t\u00e9 bien le <em>fun<\/em>\u00a0\u00bb \/ \u2014 Brian Gionta\u00a0\u00bb (No\u00a02, 7)<\/p>\n<p>5\u2014 \u00ab\u00a0Harper et ses troupes se payent \/ Une adolescente de Laval \/ \u00ab\u00a0Trop laide pour \u00eatre viol\u00e9e\u00a0\u00bb [\u2026] \/ Rien de trop s\u00e9rieux\u00a0\u00bb (No\u00a02,\u00a037)<\/p>\n<p>6\u2014 \u00ab\u00a0Faire la promotion du terrorisme devient une infraction criminelle \/ [&#8230;] Probl\u00e8me? \/ Si vous n\u2019en pouvez plus de combler le vide, appelez-nous\u00a0: \/ 1.855.djihad\u00a0\u00bb (No\u00a03, 18)<\/p>\n<p>7\u2014 \u00ab\u00a0Un policier \/ retrouv\u00e9 mort \/ \u00c0 coups d\u2019\u00e9p\u00e9e sans aucune retenue \/ ? \/ T\u2019es m\u00eame pas GAME\u2009!\u00a0\u00bb (No\u00a03, 37)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On voit ais\u00e9ment en quoi ces positions politiques sont marginales et en quoi elles peuvent profiter de l\u2019anonymat de leurs auteur.es pour \u00eatre diffus\u00e9es. Non seulement des lois encadrent ce genre d\u2019appels \u00e0 la violence envers la police ou la promotion d\u2019actes terroristes ou djihadistes, mais il y a fort \u00e0 parier que des id\u00e9es politiques comme celles-l\u00e0 ne seraient pas re\u00e7ues \u2013 ou tr\u00e8s mal \u2013 par un auditoire \u00e9largi. L\u2019anonymat permet ainsi au collectif de sortir des id\u00e9ologies commun\u00e9ment admises pour se retrancher dans des prises de positions inusit\u00e9es ou irrecevables. Dans ce contexte, l\u2019utilisation de l\u2019anonymat appara\u00eet comme essentiellement strat\u00e9gique\u00a0: elle est une protection s\u00fbre contre les poursuites pour incitation au terrorisme, diffamation, menace de mort et autres mesure l\u00e9gales d\u00e9courageant ce genre de propos.<\/p>\n<p>Les citations \u00e9tant toutes tir\u00e9es de collages faits \u00e0 partir de coupures de journaux, il me semble \u00e9galement pertinent de placer cette pratique subversive de l\u2019anonymat dans une logique de r\u00e9appropriation et de subversion des discours m\u00e9diatiques. Si certaines propositions semblent grossi\u00e8res au point d\u2019\u00eatre morbides \u2013 je pense notamment \u00e0 cette adolescente \u00ab\u00a0trop laide pour \u00eatre viol\u00e9e\u00a0\u00bb \u2013 il ne faut pas oublier qu\u2019il s\u2019agit ici de propos directement rapport\u00e9s dans les pages des quotidiens les plus lus au Qu\u00e9bec. L\u2019anonymat de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>, en ce qui concerne les collages du moins, sert la critique du sensationnalisme m\u00e9diatique. En ne signant pas les collages, le collectif donne l\u2019impression d\u2019un brassage parfois quasiment al\u00e9atoire des grands titres du <em>Journal de Montr\u00e9al<\/em>, du <em>Devoir<\/em> ou des journaux \u00e0 grand tirage distribu\u00e9s gratuitement aux portes du m\u00e9tro. Le propos se limite \u00e0 un certain rapprochement d\u2019\u00e9l\u00e9ments simplement pig\u00e9s dans les discours les plus socialement acceptables \u2013 ou plut\u00f4t\u00a0: les plus accept\u00e9s. La responsabilit\u00e9 de la vulgarit\u00e9 des collages est ainsi abandonn\u00e9e \u00e0 leurs premier.es auteur.es. L\u2019utilisation de l\u2019anonymat, encore une fois, contribue \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Pour ce qui est de la marginalit\u00e9 de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>, il est juste de remarquer qu\u2019elle n\u2019est pas simplement \u00e0 comprendre comme une distance s\u00e9parant le collectif du reste du monde. En effet, le collectif semble entretenir une marginalit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de son milieu. C\u2019est du moins ce que l\u2019on peut d\u00e9duire d\u2019une panoplie d\u2019attaques contre le milieu militant et la culture du militantisme en g\u00e9n\u00e9ral. Je pense \u00e0 ces quelques exemples, toujours tir\u00e9s de la troisi\u00e8me saison de <em>L\u2019Ant\u00e9crise\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>8\u2014 \u00ab\u00a0Y\u2019a rien de pire en terme de reniement d\u2019la vie que de s\u2019injecter de cochonnerie r\u00e9volutionnaire. Il faut vraiment pas s\u2019aimer gros gros pour se mentir de m\u00eame. Et faut ha\u00efr le monde pour vrai pour leur d\u00e9gueuler des inepties pareilles.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0\u00c9rection r\u00e9volutionnaire (un clitoris \u00e7a bande aussi)\u00a0\u00bb, No\u00a01, 26)<\/p>\n<p>9\u2014 \u00ab\u00a0J\u2019en ai assez qu\u2019un ou une c\u00e2lisse de trop anar-lifestyle-correct me regarde avec d\u00e9dain quand je sors d\u2019une \u00e9picerie avec une facture. Les anars, les bum-e-s pis les militant-e-s aussi ont le droit de travailler, fuck you. Un moment donn\u00e9, y\u2019a des fucking limites \u00e0 vivre selon la ligne du pas-de-parti. Continuez comme \u00e7a, mes politically correct bums, pis volez, dumpster, jusqu\u2019au burnout s\u2019il le faut, mais faites-moi pas chier avec \u00e7a.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Fuck l\u2019intransigeance anarcho-dogmatique et bum-dogmatique\u00a0\u00bb, No\u00a02, 39)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Notons \u00e9galement le jeu-questionnaire \u00ab\u00a0Le jeu des anars. Un essai d\u2019ontologie sur le sentiment de libert\u00e9 propre\u00a0\u00bb (No\u00a02, 22-32) qui propose ironiquement de calculer son degr\u00e9 propre de libert\u00e9 sur \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9mancipom\u00e8tre\u00a0\u00bb, en accumulant des points anarchistes associ\u00e9s \u00e0 des attitudes encourag\u00e9es dans le milieu militant, ou en perdant les m\u00eames points en ne se conformant pas \u00e0 l\u2019\u00e9thique anarchiste.<\/p>\n<p>La critique interne du milieu militant place donc <em>L\u2019Ant\u00e9crise <\/em>dans une double position de marginalit\u00e9 politique\u00a0: radicalement \u00ab\u00a0\u00e0 gauche\u00a0\u00bb dans le monde politique ordinaire, son discours devient de plus en plus \u00ab\u00a0\u00e0 droite\u00a0\u00bb \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019approche de son milieu restreint. On pourrait qualifier les positions du collectif d\u2019<em>h\u00e9t\u00e9rodoxie scandaleuse<\/em>. L\u00e0 o\u00f9 une norme du discours politique appara\u00eet, <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> se fait un plaisir d\u2019\u00e9noncer le contraire, de critiquer la norme, le <em>politically correct<\/em> avec m\u00e9pris. Il ne faut cependant pas se m\u00e9prendre sur cette apparente constante. Si le m\u00e9pris de la sph\u00e8re publique et des discours politiques officiels semble justifier une mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart du monde flirtant avec la misanthropie, l\u2019appartenance au monde militant d\u2019extr\u00eame gauche et \u00e0 la contre-culture prend plut\u00f4t des airs d\u2019autocritique potentiellement \u2013 je dis bien potentiellement \u2013 constructive. En t\u00e9moigne le relatif enthousiasme politique qu\u2019on peut lire dans les zines produits pendant la gr\u00e8ve du printemps\u00a02015.<\/p>\n<h2>Marginalit\u00e9 et communaut\u00e9<\/h2>\n<p>En plus de ces petites critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard du milieu \u2013 qui pullulent surtout dans les num\u00e9ros des deux derni\u00e8res saisons du zine \u2013, toute une logique de la prise de position \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du milieu est d\u00e9ploy\u00e9e dans <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>. On s\u2019adresse aux groupes militants, \u00e0 la culture militante uqamienne et aux assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales en temps de gr\u00e8ve, mais \u00e9galement \u00e0 des groupes artistiques ou d\u2019autres zines, comme <em>L\u2019Attaque<\/em>, zine de la coop Coup d\u2019Griffe (No\u00a02, 8). Le texte \u00ab\u00a0Le virulent effort de d\u00e9truire\u00a0\u00bb, par exemple, montre bien la proximit\u00e9 entretenue entre des membres du collectif et les assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales des associations \u00e9tudiantes. En reprenant le vocabulaire des assembl\u00e9es, le texte propose une radicalisation et un \u00e9largissement de celles-ci, en les \u00e9tendant \u00e0 la vie quotidienne\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Consid\u00e9rant la grogne populaire actuelle et les efforts de mobilisation, l\u2019\u00e9quipe de <em>l\u2019Ant\u00e9crise<\/em> s\u2019est r\u00e9unie en assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale extraordinaire pour ingurgiter une quantit\u00e9 loufoque d\u2019alcool et finalement prendre la d\u00e9cision unanime de tomber en gr\u00e8ve, en g\u00e9n\u00e9ral et de fa\u00e7on illimit\u00e9e, d\u00e8s ce printemps. \/ En solidarit\u00e9 avec les autres mouvements populaires, nous prenons fermement position contre les mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9, les hydrocarbures ainsi que le capitalisme en g\u00e9n\u00e9ral mais nous ne nous arr\u00eatons pas \u00e0 ces simples revendications. Nous sommes contre tout et en faveur de rien du tout. Nous nous opposons au monde dans son enti\u00e8ret\u00e9 et exigeons la fin de celui-ci. [\u2026] \/ Nous nous appliquerons \u00e0 d\u00e9truire syst\u00e9matiquement et \u00e0 cr\u00e9er l\u2019instabilit\u00e9 partout. Nous serons saoul.es lors des moments les plus inappropri\u00e9s, pisserons en public et traverseront la rue n\u2019importe o\u00f9. \/ Fuck toute, fuck y\u2019all (No\u00a03, 32).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il y a beaucoup \u00e0 dire d\u2019un texte comme celui-ci. Il reprend d\u2019abord le type de discours politique inadmissible prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019anonymat, tel qu\u2019on l\u2019observe dans tous les zines du collectif. On y r\u00e9clame ainsi la fin du monde, tout en se revendiquant de la possibilit\u00e9 de ne rien offrir comme alternative. Cette prise de position, paradoxale et politiquement inadmissible, s\u2019accompagne de moyens d\u2019action tout aussi loufoques. Les conventions de la politesse seront lev\u00e9es et, en m\u00eame temps que la d\u00e9cence, le code de la route, contraire \u00e0 nos aspirations au chaos. On reste, au bout du compte, surpris \u00e0 la lecture des moyens d\u00e9risoires propos\u00e9s pour atteindre des objectifs politiques, eux, d\u00e9mesur\u00e9s.<\/p>\n<p>Je retiens deux choses de ce discours politique. La premi\u00e8re, c\u2019est que le mode de vie y est consid\u00e9r\u00e9 comme un terrain privil\u00e9gi\u00e9 pour l\u2019action politique. Comment mettrons-nous fin au monde? En buvant de l\u2019alcool et en traversant la rue n\u2019importe o\u00f9. Il ne faut pas, \u00e0 mon avis, se laisser distraire par l\u2019ironie\u00a0: il y a, au fondement de cette attitude politique, une croyance ferme dans les pouvoirs politiques du mode de vie et de l\u2019\u00e9thique personnelle. Si le mode de vie peut \u00eatre objet de d\u00e9cisions prises en assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est qu\u2019il est consid\u00e9r\u00e9 comme fondamentalement politique. L\u2019action politique radicale est ainsi comprise comme un changement de mode de vie. Elle a comme source une posture, une attitude dans le monde, une \u00e9thique.<\/p>\n<p>Ce qui me m\u00e8ne vers une deuxi\u00e8me remarque\u00a0: l\u2019importance du discours militant \u00e9tudiant d\u2019extr\u00eame gauche comme source d\u2019inspiration. Le vocabulaire des assembl\u00e9es est pr\u00e9sent dans <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>, mais il est aussi subverti. Une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale illimit\u00e9e (techniquement une gr\u00e8ve concernant l\u2019ensemble de la communaut\u00e9 \u00e9tudiante et sans terme pr\u00e9\u00e9tabli) devient une gr\u00e8ve \u00ab\u00a0en g\u00e9n\u00e9ral, et de fa\u00e7on illimit\u00e9e\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une gr\u00e8ve touchant \u00e0 tous les \u00e9l\u00e9ments de la vie quotidienne et s\u2019\u00e9tendant sur toute la vie. On sait ici reconna\u00eetre un rapport au politique que l\u2019on retrouve dans les milieux anarchistes, f\u00e9ministes, queer et anticoloniaux, entre autres, qui refusent bien souvent toute s\u00e9paration entre le public et le priv\u00e9 en mati\u00e8re de politique.<\/p>\n<p>Ce proc\u00e9d\u00e9 de radicalisation des propositions politiques touche les revendications de la gr\u00e8ve du printemps 2015, qui sont pouss\u00e9es jusqu\u2019au refus du monde, rien de moins. Ces emprunts au vocabulaire des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales signalent \u00e0 leur tour la participation \u2013 m\u00eame partielle \u2013 de membres du collectif \u00e0 la vie politique \u00e9tudiante. En retour, ils sugg\u00e8rent que le lectorat du zine fait \u00e9galement partie de ce milieu politique, et qu\u2019il est en mesure de comprendre \u00e0 la fois la r\u00e9f\u00e9rence au discours des assembl\u00e9es et l\u2019ironie face \u00e0 ce discours.<\/p>\n<p>L\u2019analyse de la marginalit\u00e9 politique, de ce milieu militant, me semble donc essentielle pour comprendre un zine comme <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>. Cette marginalit\u00e9 s\u2019articule, \u00e0 mon avis, en deux moments. D\u2019abord, elle prend forme dans une pratique politique incompatible avec les exigences de la norme et de la responsabilit\u00e9 politique. Sous le couvert de l\u2019anonymat, le collectif pr\u00e9sente ses prises de positions, le plus souvent irrecevables et inacceptables pour le monde politique traditionnel. Ensuite, le statut marginal du collectif permet de comprendre dans quel milieu sp\u00e9cifique circulent ses discours politiques. En pr\u00eatant attention aux r\u00e9f\u00e9rences et \u00e0 l\u2019ironie avec laquelle elles sont d\u00e9ploy\u00e9es, on comprend ais\u00e9ment que <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> ne s\u2019adresse pas \u00e0 une population tr\u00e8s large, mais bien \u00e0 un petit groupe d\u00e9j\u00e0 politis\u00e9 capable de comprendre ses prises de position. En ce sens, les apparences parfois r\u00e9actionnaires de son discours sont \u00e0 contextualiser\u00a0: le collectif semble beaucoup trop au fait des tendances id\u00e9ologiques et des pratiques quotidiennes des groupes militants \u2013 qu\u2019elles soient directement politiques ou non, comme le <em>dumpster diving<\/em> ou le vol \u00e0 l\u2019\u00e9talage, par exemple \u2013 pour ne pas \u00eatre directement enracin\u00e9 dans cette m\u00eame culture. En ce sens, que le collectif critique certaines pratiques et en privil\u00e9gie d\u2019autres n\u2019a de sens qu\u2019en consid\u00e9rant le groupe comme membre actif de cette communaut\u00e9 politique<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-8\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-8\">8<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Il est int\u00e9ressant de remarquer les limites de la communaut\u00e9 capable de comprendre les d\u00e9clarations pol\u00e9miques du collectif. Dans un texte d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 en format zine, mais rendu accessible en ligne via le <em>WordPress<\/em> du groupe, ces limites deviennent \u00e9tonnamment claires. Le texte, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Fuck le dumpster\u00a0\u00bb est directement adress\u00e9 aux \u00ab\u00a0n\u00e9o-hippies qui viennent de d\u00e9couvrir qu\u2019on peut ramasser de la bouffe dans les vidanges\u00a0\u00bb. On peut voir, dans la section commentaire suivant le texte, l\u2019incompr\u00e9hension de gens pratiquant le <em>dumpster diving<\/em> et comprenant mal comment on peut s\u2019en prendre \u00e0 leur pratique. En fait, je dirais que ce qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 saisi, c\u2019est que l\u2019auteur.e du texte poss\u00e8de tout le vocabulaire associ\u00e9 \u00e0 la pratique, et qu\u2019il ou elle annon\u00e7ait d\u00e9j\u00e0, par l\u00e0, indiscutablement, sa proximit\u00e9 avec la pratique. Une fois cette proximit\u00e9 connue, il devient, \u00e0 mon avis, beaucoup plus facile de lire le texte comme un exercice d\u2019auto-ironie et de moquerie envers ses propres exc\u00e8s.<\/span>.<\/p>\n<p>On peut d\u00e9j\u00e0 voir comment les zines de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>, bien que profond\u00e9ment marqu\u00e9s par l\u2019utilisation de l\u2019anonymat, s\u2019\u00e9cartent cependant de la fa\u00e7on dont Bordeleau aborde la question. Il est vrai qu\u2019une forme de d\u00e9subjectivation est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ces textes. Non seulement la s\u00e9paration entre le public et le priv\u00e9 est remise en cause, mais le priv\u00e9 y devient parfois le terrain privil\u00e9gi\u00e9 de l\u2019activit\u00e9 r\u00e9volutionnaire. Le refus d\u2019\u00eatre ce que l\u2019on attend de nous, face \u00e0 la police, \u00e0 la discipline scolaire \u2013 ou simplement face aux exigences minimales du savoir-vivre \u2013 fait \u00e9cho aux tentatives de remise en question de l\u2019assujettissement par la litt\u00e9rature soulign\u00e9es par Bordeleau. J\u2019essaierai de montrer dans ce qui suit comment cette d\u00e9subjectivation est \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la politique \u00e9ditoriale du zine. Notons \u00e9galement que l\u2019anonymat semble a priori une condition de possibilit\u00e9 du d\u00e9veloppement d\u2019une petite communaut\u00e9 politique marginale, centr\u00e9e autour d\u2019attitudes politiques. Dans cette communaut\u00e9, qui r\u00e9unit sans doute la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des lecteurs et lectrices du zine, l\u2019anonymat ne joue vraisemblablement pas le m\u00eame r\u00f4le que pour les gens qui en sont exclus. L\u00e0 o\u00f9, de l\u2019ext\u00e9rieur, on ne lit que des textes sans nom, on reconna\u00eet d\u00e9j\u00e0, de l\u2019int\u00e9rieur, un vocabulaire, une fa\u00e7on de concevoir le domaine du politique.<\/p>\n<h2>De l\u2019anonymat \u00e0 l\u2019apocryphat<\/h2>\n<p>Je me baserai, pour analyser la politique \u00e9ditoriale de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>, sur un petit \u00e9v\u00e9nement ayant marqu\u00e9 le zine, entre le deuxi\u00e8me et le troisi\u00e8me num\u00e9ro de la troisi\u00e8me saison. Comme je l\u2019ai mentionn\u00e9 bri\u00e8vement en introduction, <em>L\u2019Ant\u00e9crise <\/em>est compos\u00e9 de textes soumis, anonymement ou non, \u00e0 une adresse courriel. Pendant les premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019activit\u00e9s du collectif, la politique \u00e9ditoriale proposait d\u2019\u00e9diter et d\u2019imprimer tous les textes re\u00e7us, parfois sans m\u00eame se donner la peine de lire. Les textes que les responsables de l\u2019\u00e9dition refusaient d\u2019endosser \u00e9taient, parfois, accompagn\u00e9s de collages ou de dessins, ou carr\u00e9ment de commentaires \u00e9crits \u00e0 la main dans le texte, pour marquer une certaine opposition.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette logique qu\u2019un texte sur le polyamour a \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9 (No\u00a02, 12). Accusant la \u00ab\u00a0mi\u00e8vrerie\u00a0\u00bb du texte et son manque d\u2019originalit\u00e9<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-9\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-9\">9<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">\u00ab\u00a0Il y a toujours ben des limites \u00e0 prendre le discours tout \u00e0 fait pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9 de la <em>mainline<\/em> militante pis de le paraphraser grossi\u00e8rement en pr\u00e9tendant apporter quelque chose de nouveau\u00a0\u00bb (No\u00a03, 4)<\/span>, l\u2019\u00e9quipe de r\u00e9daction s\u2019est permise d\u2019\u00e9diter le texte en le d\u00e9coupant en morceaux et en recollant le tout sur un dessin, en arri\u00e8re-fond, d\u2019un \u00ab\u00a0gros tas de marde\u00a0\u00bb. L\u2019auteur.e du texte, \u00e9videmment insatisfait.e de ce traitement, s\u2019est plaint.e \u00e0 <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>, de sorte qu\u2019un texte publi\u00e9 dans le num\u00e9ro suivant est revenu sur l\u2019\u00e9v\u00e9nement, sous forme d\u2019excuses m\u00eal\u00e9es d\u2019insultes. Cet \u00e9v\u00e9nement est l\u2019occasion pour <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> de faire un petit retour sur l\u2019histoire du zine pour rappeler publiquement ses petites hontes (No\u00a03,\u00a04-5). Une liste des \u00ab\u00a0pires torchons publi\u00e9s\u00a0\u00bb mentionne ainsi\u00a0: la publication d\u2019un texte proposant une solution eug\u00e9niste au vieillissement de la population, d\u2019une photocopie d\u2019un p\u00e9nis, d\u2019incitations au meurtre, de menaces dirig\u00e9es contre le comit\u00e9 de r\u00e9daction du zine, ou m\u00eame de la \u00ab\u00a0vraie litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, entre autres. La liste se conclut sur une note r\u00e9conciliatrice\u00a0: \u00ab\u00a0fais-toi en pas trop avec ton texte <em>dull<\/em> sur le polyamour, on a d\u00e9j\u00e0 vu bien pire, c\u2019est juste qu\u2019on lit ce qu\u2019on re\u00e7oit \u00e0 c\u2019t\u2019heure. C\u2019\u00e9tait dr\u00f4le pareil. Merci ben\u00a0\u00bb (No\u00a03, 5).<\/p>\n<p>Un apocryphat \u2013 l\u2019origine des textes \u00e9tant souvent impossible \u00e0 \u00e9tablir directement \u2013 redouble donc l\u2019anonymat manifeste. La tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des textes de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> n\u2019est pas sign\u00e9e, si ce n\u2019est de pseudonymes ironiques (Alberte Camuse ou Lili Sible Garenotte, par exemple). D\u2019autres encore sont sign\u00e9s \u00ab\u00a0la R\u00e9daction\u00a0\u00bb, identit\u00e9 collective rassemblant on ne sait trop qui, puisqu\u2019aucune fiche technique ne permet de mettre des noms sur le collectif. En ce sens, l\u2019apocryphat comme technique de d\u00e9sidentification recoupe le commentaire de Bordeleau sur l\u2019anonymat dans la litt\u00e9rature comme d\u00e9subjectivation par le langage. Le contenu du zine ne peut, avec certitude, \u00eatre cr\u00e9dit\u00e9 \u00e0 un.e auteur.e pr\u00e9cis.e. Ce flou redouble celui de l\u2019anonymat\u00a0: non seulement les textes sont sans signature, mais ils brouillent les cartes une deuxi\u00e8me fois en rendant difficile l\u2019identification de leur origine. L\u2019apocryphat de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> rappelle ainsi le processus de d\u00e9subjectivation que Bordeleau voit dans la litt\u00e9rature, \u00e0 la diff\u00e9rence que le processus est ici inscrit \u00e0 m\u00eame la pratique \u00e9ditoriale du zine. Sans \u00eatre li\u00e9e directement \u00e0 une certaine utilisation du langage (\u00ab\u00a0la litt\u00e9rature\u00a0\u00bb au sens de Foucault), <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> propose une politique de la d\u00e9subjectivation inscrite dans une pratique litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>En effet, la multitude sans nom et sans forme qui se cache derri\u00e8re l\u2019identit\u00e9 collective de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> pourrait bien \u00eatre compos\u00e9e de n\u2019importe qui. Cette d\u00e9subjectivation est en outre appuy\u00e9e par l\u2019esth\u00e9tique du zine, o\u00f9 le collage et une esth\u00e9tique du d\u00e9chet et de la r\u00e9cup\u00e9ration pr\u00e9dominent<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-10\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-10\">10<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Je ne pense pas ici qu\u2019aux collages. Certains zines pr\u00e9sentent, en int\u00e9gralit\u00e9, des textes journalistiques recopi\u00e9s\u00a0: un article du <em>Journal de Montr\u00e9al<\/em> (No\u00a01, 25) et une chronique de Richard Martineau (No\u00a02, 20-21), par exemple. Certains textes de style \u00ab\u00a0chroniques du quotidien\u00a0\u00bb font appel \u00e0 une esth\u00e9tique quasiment naturaliste, m\u00e9lang\u00e9e d\u2019autofiction\u00a0: \u00ab\u00a0Le saoulnambulisme\u00a0\u00bb (No\u00a01, 27); \u00ab\u00a0La foire aux r\u00eaves\u00a0\u00bb (No\u00a01, 33-36); \u00ab\u00a0Comment je suis tomb\u00e9 en amour pour la derni\u00e8re fois de ma vie\u00a0\u00bb (No\u00a01, 38-39); ou \u00ab\u00a0La fable d\u2019un rat d\u2019Hochelag\u00a0\u00bb (No\u00a03, 28-29). Je pense \u00e9galement \u00e0 la notoire \u00e9dition <em>scratch n\u2019 sniff <\/em>du No\u00a01. Lors de sa premi\u00e8re \u00e9dition, un m\u00e9got de cigarette tremp\u00e9e dans de la bi\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 coll\u00e9 sur l\u2019une des pages du zine, ajoutant une dimension olfactive \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de lecture.<\/span>. L\u2019aspect <em>Lo-Fi<\/em> du zine et les coupures de journaux rappellent en quelque sorte des lettres de menace anonymes, parodiant celles que l\u2019on retrouve dans les films hollywoodiens.<\/p>\n<h2>Une signature sans signature<\/h2>\n<p>S\u2019il y a bel et bien d\u00e9subjectivation, il n\u2019en demeure pas moins que ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne permet pas \u00e0 lui seul de saisir la pratique de l\u2019anonymat dans <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>. En effet, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, le zine s\u2019adresse \u00e0 un tr\u00e8s petit public. Les r\u00e9f\u00e9rences aux pratiques et r\u00e9f\u00e9rents culturels universitaires, militants ou artistiques sont nombreuses. Assez nombreuses pour avoir attir\u00e9 notre attention<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-11\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-11\">11<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">Voir, \u00e0 ce sujet, le texte \u00ab\u00a0Le lectorat de l\u2019Ant\u00e9crise\u00a0\u00bb, \u00e9galement disponible sur le <em>WordPress<\/em> du collectif. On y trouve une tentative de description du lectorat du zine, d\u00e9clin\u00e9 en cat\u00e9gories. Force est de remarquer que ces cat\u00e9gories restent tr\u00e8s pr\u00e8s des milieux militants uqamiens, auxquels d\u2019autres nombreux textes font r\u00e9f\u00e9rence. On retrouve m\u00eame, en guise de cat\u00e9gorie de lecteurs ou lectrices, la personne d\u2019\u00ab\u00a0Allex Bel\u00a0\u00bb, ce qui, \u00e0 mon avis, en dit long sur le public cible des textes de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>. Cf. &lt; <a href=\"https:\/\/antecrise.wordpress.com\/2016\/08\/24\/le-lectorat-de-lantecrise\">https:\/\/antecrise.wordpress.com\/2016\/08\/24\/le-lectorat-de-lantecrise<\/a> &gt;<\/span>. Peut-\u00eatre faut-il repenser le rapport \u00e0 l\u2019anonymat dans <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> en prenant en consid\u00e9ration le fait que la plupart des textes s\u2019inscrivent dans un \u00e9change \u00e0 peine m\u00e9diatis\u00e9 entre un petit groupe d\u2019auteur.es et un public bien connu. <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> est \u2013 comme beaucoup de zines, d\u2019ailleurs \u2013 distribu\u00e9 en main propre. La pratique de l\u2019anonymat ne peut donc pas \u00eatre s\u00e9rieusement consid\u00e9r\u00e9e comme un v\u00e9ritable effacement de l\u2019identit\u00e9 des auteur.es. On doit donc, \u00e0 mon avis, voir dans l\u2019anonymat la forme \u2013 politique et esth\u00e9tique \u2013 d\u2019une reconnaissance du groupe\u00a0: l\u2019anonymat, plut\u00f4t que de servir \u00e0 \u00e9tablir un voile entre les auteur.es et leur lectorat, sert au contraire \u00e0 les rapprocher. La s\u00e9paration entre le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb est plut\u00f4t op\u00e9r\u00e9e aux fronti\u00e8res de la communaut\u00e9, entre ceux et celles qui peuvent comprendre, et les autres, qui n\u2019ont pas les \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires \u00e0 la compr\u00e9hension du propos et \u00e0 l\u2019identification de son origine. Le milieu de diffusion \u00e9tant particuli\u00e8rement restreint, il en va donc autant de l\u2019apocryphat que de l\u2019anonymat.<\/p>\n<p>La pratique de l\u2019anonymat dans <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> prend ainsi une forme double\u00a0: mettant \u00e0 l\u2019\u00e9cart ceux et celles qui n\u2019ont pas le cadre r\u00e9f\u00e9rentiel, elle rapproche ceux et celles qui l\u2019ont. Ses textes sont, de l\u2019ext\u00e9rieur, anonymes et apocryphes. Ils sont, par contre, ais\u00e9ment reconnaissables de l\u2019int\u00e9rieur. Je me permettrai un jeu de mots sur les sens possibles de \u00ab\u00a0signature\u00a0\u00bb pour illustrer ce double fonctionnement. Les textes de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> ne sont pas sign\u00e9s; c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019aucun nom ne les d\u00e9signe comme le produit et la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un individu. S\u2019ils ne sont pas sign\u00e9s, ils sont \u2013 par contre \u2013 singuliers, reconnaissables. L\u2019ironie et le cynisme, la misanthropie r\u00e9volutionnaire, la vulgarit\u00e9 pro-f\u00e9ministe et anti-raciste, ont t\u00f4t fait de distinguer les textes de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s tout discours politique au Qu\u00e9bec. Celles et ceux qui ont eu entre les mains un exemplaire du zine auront fort probablement \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9s par son aspect unique, tr\u00e8s <em>personnel.<\/em> En ce sens, les zines de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> sont griff\u00e9s, sign\u00e9s d\u2019un style et d\u2019un propos hors du commun. Sign\u00e9s sans \u00eatre sign\u00e9s. C\u2019est en quelque sorte l\u00e0 que nous m\u00e8ne le paradoxe d\u2019une \u00e9tude d\u2019un zine comme <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> avec les outils disponibles. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019anonymat semble \u00eatre \u00e9tabli comme r\u00e8gle absolue, il y a une personnalisation tr\u00e8s forte. \u00c0 un point tel que le lectorat du zine sait, la plupart du temps, reconna\u00eetre l\u2019auteur.e d\u2019un texte, d\u2019un collage ou d\u2019un dessin.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>[Anonyme]. 2014-2016. <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>. <a href=\"https:\/\/antecrise.wordpress.com\">https:\/\/antecrise.wordpress.com<\/a> (Page consult\u00e9e le 8 avril 2018)<\/p>\n<p>Bordeleau, \u00c9rik. 2012. <em>Foucault Anonymat<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Le Quartanier.<\/p>\n<p>Bourdieu, Pierre. 2015 [1992]. <em>Les r\u00e8gles de l\u2019art<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Foucault, Michel. 1966. <em>Les mots et les choses<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013. 2013 [1975]. <em>Surveiller et punir<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Ranci\u00e8re, Jacques. 2005 [1998]. <em>La parole muette<\/em>. Paris\u00a0: Hachette.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Legendre, Izabeau. 2018. \u00ab\u00a0Pratiques de l&rsquo;anonymat dans L&rsquo;Ant\u00e9crise\u00a0:\u00a0un cas de figure pour l&rsquo;\u00e9tude des zines\u00a0\u00bb. <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27 (Hiver), En ligne : http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/legendre-27 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/legendre_27_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 legendre_27_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-9bc76333-2225-4935-9e3c-7f3bc27448a6\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/legendre_27_0.pdf\">legendre_27_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/legendre_27_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-9bc76333-2225-4935-9e3c-7f3bc27448a6\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-1\"><span>1<\/span><div>Notamment\u00a0: un recueil de nouvelles, ainsi qu\u2019une anthologie des textes d\u2019un collectif anarcho-chr\u00e9tien de la ville de Qu\u00e9bec. Cette derni\u00e8re avait d\u2019ailleurs soulev\u00e9 les passions du milieu anarchiste lors de sa parution. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-2\"><span>2<\/span><div>Les r\u00e9f\u00e9rences aux textes de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em> \u00e9tant tir\u00e9es, sauf exception, des zines de la troisi\u00e8me saison, je n\u2019indiquerai que le num\u00e9ro (No) et la page entre parenth\u00e8ses pour les citations. Les zines n\u2019\u00e9tant pas eux-m\u00eames pagin\u00e9s, je reprendrai donc la pagination qui a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e pour les zines num\u00e9ris\u00e9s disponibles au &lt;\u00a0http:\/\/antecrise.wordpress.com\u00a0&gt;, qui fait de la premi\u00e8re de couverture la premi\u00e8re page, et de la quatri\u00e8me de couverture la derni\u00e8re. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-3\"><span>3<\/span><div>Foucault d\u00e9signe par \u00c2ge classique la p\u00e9riode historique pr\u00e9c\u00e9dant la modernit\u00e9, et correspondant grosso modo aux XVII<sup>e<\/sup> et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles europ\u00e9ens. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-4\"><span>4<\/span><div>La citation de Foucault est de la pr\u00e9face de l\u2019\u00e9dition de 1961 de l\u2019<em>Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique<\/em>. J\u2019omets volontairement de commenter l\u2019allusion aux travaux de Foucault sur la folie, qui demanderait une autre analyse ne concernant que partiellement la litt\u00e9rature, sur laquelle je pr\u00e9f\u00e8re me concentrer ici. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-5\"><span>5<\/span><div>Foucault entend par <em>subjectivation<\/em> ou par <em>assujettissement<\/em> le processus par lequel des personnes sont contraintes \u00e0 devenir sujet. Ce processus s\u2019appuie sur des dispositifs symboliques ou coercitifs (physiques), et \u00ab\u00a0produit\u00a0\u00bb des sujets \u00e0 la fois au sens d\u2019individu qu\u2019au sens d\u2019\u00eatre \u00e0 la disposition d\u2019un autre, comme les sujets d\u2019un roi. Je choisis volontairement d\u2019utiliser les deux termes comme des synonymes, les diff\u00e9rences entre les deux \u00e9tant difficiles \u00e0 \u00e9tablir, et de toute fa\u00e7on inutiles \u00e0 mon propos. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-6\"><span>6<\/span><div>Il est \u00e9galement \u00e0 noter, ici, que Foucault d\u00e9veloppera, dans <em>Surveiller et punir<\/em>, une approche du pouvoir disciplinaire en milieux carc\u00e9ral et militaire comme d\u2019une force qui ne s\u2019adresse pas n\u00e9cessairement \u00e0 des sujets, mais directement \u00e0 des corps. Dans ce contexte, le langage n\u2019est pas un \u00e9l\u00e9ment primordial du processus de subjectivation. Ce sera peut-\u00eatre la source de toute une reformulation de la probl\u00e9matique du sujet chez Foucault. Voir \u00e0 ce sujet le chapitre \u00ab\u00a0Les corps dociles\u00a0\u00bb dans <em>Surveiller et punir<\/em>, et en particulier la section \u00ab\u00a0La composition des forces\u00a0\u00bb. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-7\"><span>7<\/span><div>Voir, \u00e0 ce sujet, les travaux de Bourdieu sur le champ litt\u00e9raire et la domination symbolique (notamment dans <em>Les r\u00e8gles de l\u2019art<\/em>). Bourdieu inscrit le champ litt\u00e9raire parmi un ensemble de champs de production de biens symboliques, qui ont tous leur r\u00f4le \u00e0 jouer dans les syst\u00e8mes de domination symbolique. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-7\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 7 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-8\"><span>8<\/span><div>Il est int\u00e9ressant de remarquer les limites de la communaut\u00e9 capable de comprendre les d\u00e9clarations pol\u00e9miques du collectif. Dans un texte d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 en format zine, mais rendu accessible en ligne via le <em>WordPress<\/em> du groupe, ces limites deviennent \u00e9tonnamment claires. Le texte, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Fuck le dumpster\u00a0\u00bb est directement adress\u00e9 aux \u00ab\u00a0n\u00e9o-hippies qui viennent de d\u00e9couvrir qu\u2019on peut ramasser de la bouffe dans les vidanges\u00a0\u00bb. On peut voir, dans la section commentaire suivant le texte, l\u2019incompr\u00e9hension de gens pratiquant le <em>dumpster diving<\/em> et comprenant mal comment on peut s\u2019en prendre \u00e0 leur pratique. En fait, je dirais que ce qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 saisi, c\u2019est que l\u2019auteur.e du texte poss\u00e8de tout le vocabulaire associ\u00e9 \u00e0 la pratique, et qu\u2019il ou elle annon\u00e7ait d\u00e9j\u00e0, par l\u00e0, indiscutablement, sa proximit\u00e9 avec la pratique. Une fois cette proximit\u00e9 connue, il devient, \u00e0 mon avis, beaucoup plus facile de lire le texte comme un exercice d\u2019auto-ironie et de moquerie envers ses propres exc\u00e8s. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-8\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 8 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-9\"><span>9<\/span><div>\u00ab\u00a0Il y a toujours ben des limites \u00e0 prendre le discours tout \u00e0 fait pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9 de la <em>mainline<\/em> militante pis de le paraphraser grossi\u00e8rement en pr\u00e9tendant apporter quelque chose de nouveau\u00a0\u00bb (No\u00a03, 4) <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-9\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 9 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-10\"><span>10<\/span><div>Je ne pense pas ici qu\u2019aux collages. Certains zines pr\u00e9sentent, en int\u00e9gralit\u00e9, des textes journalistiques recopi\u00e9s\u00a0: un article du <em>Journal de Montr\u00e9al<\/em> (No\u00a01, 25) et une chronique de Richard Martineau (No\u00a02, 20-21), par exemple. Certains textes de style \u00ab\u00a0chroniques du quotidien\u00a0\u00bb font appel \u00e0 une esth\u00e9tique quasiment naturaliste, m\u00e9lang\u00e9e d\u2019autofiction\u00a0: \u00ab\u00a0Le saoulnambulisme\u00a0\u00bb (No\u00a01, 27); \u00ab\u00a0La foire aux r\u00eaves\u00a0\u00bb (No\u00a01, 33-36); \u00ab\u00a0Comment je suis tomb\u00e9 en amour pour la derni\u00e8re fois de ma vie\u00a0\u00bb (No\u00a01, 38-39); ou \u00ab\u00a0La fable d\u2019un rat d\u2019Hochelag\u00a0\u00bb (No\u00a03, 28-29). Je pense \u00e9galement \u00e0 la notoire \u00e9dition <em>scratch n\u2019 sniff <\/em>du No\u00a01. Lors de sa premi\u00e8re \u00e9dition, un m\u00e9got de cigarette tremp\u00e9e dans de la bi\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 coll\u00e9 sur l\u2019une des pages du zine, ajoutant une dimension olfactive \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de lecture. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-10\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 10 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5646-11\"><span>11<\/span><div>Voir, \u00e0 ce sujet, le texte \u00ab\u00a0Le lectorat de l\u2019Ant\u00e9crise\u00a0\u00bb, \u00e9galement disponible sur le <em>WordPress<\/em> du collectif. On y trouve une tentative de description du lectorat du zine, d\u00e9clin\u00e9 en cat\u00e9gories. Force est de remarquer que ces cat\u00e9gories restent tr\u00e8s pr\u00e8s des milieux militants uqamiens, auxquels d\u2019autres nombreux textes font r\u00e9f\u00e9rence. On retrouve m\u00eame, en guise de cat\u00e9gorie de lecteurs ou lectrices, la personne d\u2019\u00ab\u00a0Allex Bel\u00a0\u00bb, ce qui, \u00e0 mon avis, en dit long sur le public cible des textes de <em>L\u2019Ant\u00e9crise<\/em>. Cf. &lt; <a href=\"https:\/\/antecrise.wordpress.com\/2016\/08\/24\/le-lectorat-de-lantecrise\">https:\/\/antecrise.wordpress.com\/2016\/08\/24\/le-lectorat-de-lantecrise<\/a> &gt; <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5646-11\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 11 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27 Le travail en \u00e9tudes litt\u00e9raires sur les zines \u2013 comme probablement celui sur tous les objets qui ne sont ni le roman ni la po\u00e9sie \u2013 se heurte souvent \u00e0 des difficult\u00e9s. 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