{"id":5647,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-vrai-est-un-moment-du-faux-limposture-revelatrice-de-censor-dans-son-veridique-rapport\/"},"modified":"2024-08-22T20:42:37","modified_gmt":"2024-08-22T20:42:37","slug":"le-vrai-est-un-moment-du-faux-limposture-revelatrice-de-censor-dans-son-veridique-rapport","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5647","title":{"rendered":"\u00ab Le vrai est un moment du faux \u00bb. L\u2019imposture r\u00e9v\u00e9latrice de \u00ab Censor \u00bb dans son \u00ab V\u00e9ridique Rapport \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6898\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6898\">Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p>Dans le monde <em>r\u00e9ellement renvers\u00e9<\/em>, le vrai est un moment du faux<a id=\"footnoteref1_xi98jtr\" class=\"see-footnote\" title=\"Guy Debord. 1992 [1967]. La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle. Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, p. 19.\" href=\"#footnote1_xi98jtr\">[1]<\/a>.<br \/>Guy Debord, <em>La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La brochure intitul\u00e9e <em>V\u00e9ridique rapport sur les derni\u00e8res chances de sauver le capitalisme en Italie<\/em> para\u00eet tout d\u2019abord en italien en 1975. Sign\u00e9e par un certain Censor, qui se d\u00e9crit comme un membre de l\u2019\u00e9lite dirigeant l\u2019Italie, elle se pr\u00e9sente \u00e0 la fois comme une critique constructive des strat\u00e9gies employ\u00e9es par les classes dominantes pour maintenir leur pouvoir et comme une suite de propositions visant \u00e0 sauver le syst\u00e8me capitaliste. Sur un ton cynique, voire machiav\u00e9lique, et \u00e0 l\u2019aide d\u2019exemples tir\u00e9s de sa propre exp\u00e9rience, Censor entend fournir des solutions \u00e0 la fragilit\u00e9 du capitalisme italien \u2013 lequel, dans les ann\u00e9es 1970, est en crise, faisant notamment face \u00e0 l\u2019opposition de groupes d\u2019extr\u00eame gauche comme la <em>Brigate Rosse<\/em> (Brigade Rouge)<a id=\"footnoteref2_0tsraap\" class=\"see-footnote\" title=\"Sur la d\u00e9licate situation politique int\u00e9rieure italienne des ann\u00e9es 1960-1970, voir Alessandro Stella. 2016. Ann\u00e9es de r\u00eaves et de plomb\u00a0: des gr\u00e8ves \u00e0 la lutte arm\u00e9e en Italie (1968-1980). Marseille\u00a0: Agone, 164\u00a0p.\" href=\"#footnote2_0tsraap\">[2]<\/a>. Le but avou\u00e9 de ce pamphlet est donc le maintien de la domination de la classe bourgeoise sur le prol\u00e9tariat et la mise en place d\u2019un syst\u00e8me de contr\u00f4le des masses plus efficace.<\/p>\n<p>Ce pamphlet, re\u00e7u par la droite comme une b\u00e9n\u00e9diction, s\u2019av\u00e8re toutefois une supercherie. Le fait est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 dans une seconde brochure parue six mois apr\u00e8s la premi\u00e8re, avant m\u00eame que quiconque ait mis en doute l\u2019existence de l\u2019auteur du <em>V\u00e9ridique Rapport\u00a0<\/em>: Censor n\u2019est pas un capitaliste sans scrupule ayant lu tr\u00e8s attentivement Machiavel, mais plut\u00f4t un ancien membre de l\u2019Internationale situationniste<a id=\"footnoteref3_biu5924\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019Internationale situationniste (I.S.) est un groupe artistico-r\u00e9volutionnaire fond\u00e9 par Guy Debord en 1957 et actif jusqu\u2019en 1972. Il est surtout connu pour son implication lors des \u00e9v\u00e9nements de Mai 68 en France, et pour la publication en 1967 de La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle de Debord et du Trait\u00e9 de savoir-vivre \u00e0 l\u2019usage des jeunes g\u00e9n\u00e9rations de Raoul Vaneigem. Sanguinetti est membre de la section italienne de l\u2019I.S. de 1969 jusqu\u2019\u00e0 sa dissolution, en 1972.\" href=\"#footnote3_biu5924\">[3]<\/a> du nom de Gianfranco Sanguinetti, tr\u00e8s pr\u00e8s des mouvements r\u00e9volutionnaires italiens de l\u2019\u00e9poque (Stella 2016). Son texte d\u00e9voile en somme les faiblesses du syst\u00e8me que lui et ses camarades se donnent pour but de d\u00e9truire\u00a0: s\u2019inspirant d\u2019un pamphlet de Karl Marx et Bruno Bauer (Bauer 1841), Sanguinetti entend tromper la classe bourgeoise en r\u00e9v\u00e9lant, par sa duperie, les atrocit\u00e9s sur lesquelles est bas\u00e9e l\u2019id\u00e9ologie capitaliste.<\/p>\n<p>Dans son <em>V\u00e9ridique Rapport<\/em>, Sanguinetti use de deux strat\u00e9gies pour arriver \u00e0 ses fins, \u00e0 savoir, d\u2019une part, un effort pour rendre son mensonge (le personnage de Censor) authentique par l\u2019usage du paratexte et de l\u2019intertexte et, d\u2019autre part, une tentative de contaminer le mensonge du \u00ab\u00a0spectacle\u00a0\u00bb par la critique situationniste. Nous proc\u00e9derons donc \u00e0 l\u2019analyse de ce \u00ab\u00a0faux id\u00e9ologique\u00a0\u00bb (Battel 1978, 901) sur ces deux plans afin de montrer qu\u2019il entend lever le voile sur le v\u00e9ritable visage du syst\u00e8me capitaliste.<\/p>\n<h2>De la fausse authenticit\u00e9 de Censor<\/h2>\n<p>Le texte de Censor\/Sanguinetti s\u2019ouvre, d\u00e8s la toute premi\u00e8re page, sur une phrase devant assurer une aura d\u2019authenticit\u00e9 au texte et \u00e0 son auteur. En effet, d\u2019entr\u00e9e de jeu, le mot \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb est mis de l\u2019avant, et son importance est soulign\u00e9e par une d\u00e9dicace\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019amicale m\u00e9moire de Raffaele Mattioli, qui nous enseigna \u00e0 \u00eatre prodigues du plus pr\u00e9cieux de nos biens\u00a0: la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb (Censor 2003, 5). Outre la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, qui rappelle le \u00ab\u00a0v\u00e9ridique\u00a0\u00bb du titre, on peut remarquer que Censor tente d\u2019\u00e9tablir un lien de connivence avec son lectorat en d\u00e9dica\u00e7ant son livre \u00e0 Mattioli, un \u00e9minent banquier italien<a id=\"footnoteref4_alnkedz\" class=\"see-footnote\" title=\"Aucun livre en fran\u00e7ais n\u2019existe \u00e0 propos de Mattioli. Voir, en italien, Fulvia Sisti. 2017. La buona banca. La lezione di Raffaele Mattioli. Cesena\u00a0: Historica Edizioni, 135 p.\" href=\"#footnote4_alnkedz\">[4]<\/a>. Le public vis\u00e9 est clairement identifi\u00e9, et cette simple d\u00e9dicace vise \u00e0 faire croire que Censor est v\u00e9ritablement issu, comme lui, du monde des affaires, et qu\u2019il estime et respecte les grands capitalistes.<\/p>\n<p>Censor insiste \u00e9galement sur le fait que, si ce qu\u2019il dit est vrai, cela n\u2019en reste pas moins difficile \u00e0 exprimer. Encore une fois, c\u2019est le paratexte qui r\u00e9v\u00e8le tout d\u2019abord cette posture par le biais, en exergue, d\u2019un passage du <em>Paradis<\/em> de Dante\u00a0: \u00ab\u00a0Car si ton propos doit \u00eatre d\u00e9sagr\u00e9able \/ d\u2019abord au go\u00fbt, il se montrera ensuite, \/ une fois dig\u00e9r\u00e9, un aliment vital\u00a0\u00bb (7). En plus d\u2019asseoir l\u2019autorit\u00e9 du discours par la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Dante \u2013 nous y reviendrons \u2013 ce passage renforce l\u2019authenticit\u00e9 des propos de Censor, avant m\u00eame que ne d\u00e9bute le texte \u00e0 proprement parler<a id=\"footnoteref5_alyytwu\" class=\"see-footnote\" title=\"Cet usage du paratexte comme arme de persuasion n\u2019est pas surprenant, si on prend en compte ce qu\u2019\u00e9crit Genette \u00e0 son propos, \u00e0 savoir qu\u2019il est \u00ab\u00a0sans doute un des lieux privil\u00e9gi\u00e9s de la dimension pragmatique de l\u2019\u0153uvre, c\u2019est-\u00e0-dire de son action sur le lecteur\u00a0\u00bb (1982, 10).\" href=\"#footnote5_alyytwu\">[5]<\/a>. Il pr\u00e9pare les lecteurs \u00e0 accepter ce qu\u2019ils liront comme une v\u00e9rit\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 mettre au jour, mais qui risque d\u2019\u00eatre choquante. Ceux-ci seront donc plus enclins \u00e0 accepter les r\u00e9v\u00e9lations et les propos qui suivront, \u00e0 maints \u00e9gards froids et machiav\u00e9liques<a id=\"footnoteref6_4fc4zul\" class=\"see-footnote\" title=\"Machiavel est parmi les auteurs les plus convoqu\u00e9s par Censor.\" href=\"#footnote6_4fc4zul\">[6]<\/a>. Ces quelques vers de Dante sugg\u00e8rent enfin que, s\u2019il en co\u00fbte autant \u00e0 l\u2019auteur de r\u00e9v\u00e9ler cette v\u00e9rit\u00e9 qui risque d\u2019\u00eatre tout d\u2019abord mal re\u00e7ue, c\u2019est parce que celui qui se livre \u00e0 une telle analyse existe vraiment, qu\u2019il occupe un poste important au sein de l\u2019\u00e9lite, et qu\u2019il prend le risque d\u2019\u00e9noncer des faits qui sont habituellement tus. Vers la fin de son texte, Censor s\u2019adresse par ailleurs directement \u00e0 ses lecteurs pour, une fois de plus, expliquer la difficult\u00e9 de r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\">Nous ne dissimulerons pas au lecteur que lui parler aussi froidement est pour nous une t\u00e2che ingrate [\u2026] Et notre froideur m\u00eame, en traitant de choses qui nous touchent de si pr\u00e8s, n\u2019est pas le produit du cynisme que certains esprits malveillants veulent nous attribuer, mais de la n\u00e9cessit\u00e9 de garder notre sang-froid en pr\u00e9sence de la fin de <em>notre <\/em>monde [\u2026]. (118)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet aveu participe ainsi de la strat\u00e9gie de Sanguinetti, qui cherche \u00e0 conf\u00e9rer \u00e0 son alter ego un caract\u00e8re vraisemblable. Le fait que Censor affirme ne pas dissimuler \u00e0 son lectorat la difficult\u00e9 qu\u2019il a \u00e0 s\u2019adresser \u00e0 lui en ces termes laisse aussi penser, par association, que tout le reste est vrai. Il profite en quelque sorte du dicton qui veut que la v\u00e9rit\u00e9 soit ce qui est le plus difficile \u00e0 dire.<\/p>\n<p>Censor s\u2019appuie \u00e0 plusieurs reprises sur des auteurs classiques pour conf\u00e9rer plus d\u2019autorit\u00e9 \u00e0 son propos. L\u2019usage de l\u2019intertexte afin de donner une valeur de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019argumentation constitue une strat\u00e9gie efficace, dans la mesure o\u00f9 cet appareil discursif peut servir \u00e0 asseoir l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un texte par son association \u00e0 une pens\u00e9e reconnue. Sanguinetti r\u00e9ussit ainsi \u00e0 construire un personnage \u00e0 la fois cr\u00e9dible, cynique, brillant et cultiv\u00e9. Celui-ci est en quelque sorte au croisement de la bourgeoisie et de l\u2019aristocratie, tel un bourgeois-gentilhomme qui aurait r\u00e9ussi sa conversion nobiliaire. Si son discours se rapproche de celui de l\u2019aristocratie \u00e0 plusieurs \u00e9gards, c\u2019est d\u2019abord par les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des \u0153uvres classiques que son penchant aristocratique se fait d\u2019abord jour. La lecture des seules quinze premi\u00e8res pages du pamphlet r\u00e9v\u00e8le un grand lecteur des textes des XVII<sup>e<\/sup> et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, en plus de quelques auteurs de la Renaissance et de l\u2019Antiquit\u00e9. Censor emploie par exemple certaines phrases latines et cite, notamment, H\u00e9rodote, Thucydide, Dante, Machiavel, le Cardinal de Retz, von Clausewitz et Stendhal. Il r\u00e9cup\u00e8re ces auteurs et les utilise comme socle pour son argumentation. Le choix des citations n\u2019est bien entendu pas laiss\u00e9 au hasard; chacune d\u2019entre elles insiste sur l\u2019importance d\u2019exposer la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut regarder en face la plus dure des v\u00e9rit\u00e9s, \u00ab\u00a0la cause la plus vraie\u00a0\u00bb, comme dirait Thucydide, de cette guerre sociale, f\u00e2cheusement mais in\u00e9vitablement permanente\u00a0\u00bb\u00a0(38). Notons par ailleurs que le fait que Censor se cache, en quelque sorte, derri\u00e8re les auteurs qu\u2019il cite, annonce la supercherie. Sa posture d\u2019\u00e9nonciation d\u00e9pend grandement des discours qu\u2019il reprend dans son propre texte; il est un \u00eatre construit par les r\u00e9f\u00e9rences intertextuelles.<\/p>\n<p>Censor n\u2019est toutefois pas d\u00e9termin\u00e9 que par les auteurs qu\u2019il cite. Son personnage est con\u00e7u de mani\u00e8re \u00e0 \u00eatre vraisemblable et pour que ses lecteurs puissent croire le reconna\u00eetre malgr\u00e9 son pseudonyme. \u00c0 plusieurs reprises, Censor justifie l\u2019usage de l\u2019\u00e9criture anonyme en arguant que ceux qui sont de sa classe le reconna\u00eetront sans probl\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0du reste, nous sommes s\u00fbrs d\u2019\u00eatre ais\u00e9ment reconnus de tous ceux qui ont eu l\u2019occasion de nous rencontrer dans le cours des trente derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0(18). Il ajoute par la suite qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re que ce ne soit pas \u00e0 son nom que l\u2019on s\u2019arr\u00eate, mais \u00e0 son propos, d\u2019o\u00f9 le choix de l\u2019anonymat. Pourtant, tout au long du texte, il s\u00e8me des indices qui doivent permettre au public de l\u2019identifier. Il revient sur la question de son pseudonyme, conc\u00e9dant qu\u2019il a d\u00fb \u00eatre d\u00e9masqu\u00e9 par quelques-uns\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 ce point du pr\u00e9sent r\u00e9cit pseudonymique, il ne peut manquer de se trouver des personnes qui, dans le cours de leur lecture, auront reconnu, derri\u00e8re une bonne part des argumentations pr\u00e9c\u00e9dentes, notre main\u00a0\u00bb (123). Ce type d\u2019aveu, adroitement ins\u00e9r\u00e9 ici et l\u00e0, permet d\u2019insister sur l\u2019existence r\u00e9elle du <em>capitaliste mod\u00e8le<\/em> qu\u2019est Censor. Le raisonnement du lectorat, plac\u00e9 face \u00e0 ces passages, doit \u00eatre de penser que, si Censor peut \u00eatre reconnu, c\u2019est qu\u2019il existe. De plus, si l\u2019on se place dans la perspective du membre de la classe dirigeante lisant le <em>V\u00e9ridique Rapport<\/em>, il est \u00e9vident qu\u2019il d\u00e9sire en reconna\u00eetre l\u2019auteur, et ainsi prouver qu\u2019il est v\u00e9ritablement initi\u00e9 \u00e0 ce milieu d\u2019\u00e9lite. Sanguinetti pi\u00e8ge donc son lectorat id\u00e9al; il l\u2019emp\u00eache de remettre en question l\u2019existence de Censor, puisqu\u2019un v\u00e9ritable membre de l\u2019\u00e9lite italienne <em>doit<\/em> reconna\u00eetre ce dernier, sous peine d\u2019avouer qu\u2019il ne fait pas partie du cercle restreint de la bourgeoisie.<\/p>\n<p>Si Censor peut \u00eatre reconnu, c\u2019est donc parce qu\u2019il serait un membre \u00e9minent de la classe dirigeante d\u2019Italie. La vigueur avec laquelle il d\u00e9fend le capitalisme comme \u00ab\u00a0la forme effectivement sup\u00e9rieure du d\u00e9veloppement \u00e9conomique\u00a0\u00bb (15) doit vraisemblablement \u00eatre le fait de sa tr\u00e8s haute position dans la bourgeoisie de son pays. Or, afin d\u2019illustrer sa position privil\u00e9gi\u00e9e, Censor prend bien soin de diss\u00e9miner un peu partout des anecdotes t\u00e9moignant de ses contacts dans le milieu des affaires et de la politique. C\u2019est par exemple le cas lorsqu\u2019il raconte dans quelles circonstances il a crois\u00e9 une importante manifestation, \u00e0 Milan\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\">ce 19 novembre, vers midi, nous devions traverser la via Larga pour nous rendre au domicile, sis non loin des lieux des affrontements, d\u2019un industriel chez qui nous \u00e9tions convi\u00e9s \u00e0 d\u00e9jeuner, avec quelques hommes politiques et d\u2019autres personnalit\u00e9s du monde \u00e9conomique. (72-73)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Censor laisse \u00e9galement penser que, du fait de sa position d\u2019homme d\u2019affaires important, se tiennent \u00e0 proximit\u00e9 de lui les personnalit\u00e9s politiques les plus influentes, et qu\u2019il peut agir, en quelque sorte, comme leur conseiller. \u00c0 propos du d\u00e9clin \u2013 postul\u00e9 \u2013 du capitalisme, il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\">Vers la fin de 1967, ces sympt\u00f4mes s\u2019\u00e9taient tellement multipli\u00e9s que nous avons cru de notre devoir de communiquer \u00e0 titre priv\u00e9 notre pr\u00e9occupation \u00e0 celui qui, par la position m\u00eame qu\u2019il occupait, devait \u00eatre plus que personne port\u00e9 \u00e0 en comprendre la gravit\u00e9 et avait le plus grand int\u00e9r\u00eat \u00e0 en pr\u00e9venir les funestes cons\u00e9quences. (49)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sanguinetti utilise donc plusieurs moyens pour faire croire que Censor existe bel et bien, que ceux qui sont dignes de le reconna\u00eetre n\u2019y manqueront pas, et qu\u2019il est lui-m\u00eame parmi les mieux plac\u00e9s pour sauver le capitalisme italien. Il donne son r\u00e9cit comme authentique et relevant de l\u2019\u00e9vidence\u00a0: \u00ab\u00a0relisant ces pages, nous ne d\u00e9couvrons pas quelle objection tant soit peu pertinente un esprit rigoureux pourrait y faire; et nous nous persuadons que la v\u00e9rit\u00e9 s\u2019en imposera g\u00e9n\u00e9ralement\u00a0\u00bb (163). Sa position subjective privil\u00e9gi\u00e9e lui sert d\u2019argument pour rendre son analyse de la situation indiscutable.<\/p>\n<p>Ce travail sur l\u2019alter ego de Sanguinetti rev\u00eat une importance cruciale dans sa strat\u00e9gie de tromperie. Censor doit \u00eatre cr\u00e9dible pour que l\u2019objectif du <em>V\u00e9ridique Rapport<\/em> soit atteint\u00a0: il s\u2019agit d\u2019utiliser l\u2019imposture pour r\u00e9v\u00e9ler le v\u00e9ritable mensonge qui gouverne le monde. Sanguinetti construit, autant par les r\u00e9f\u00e9rences paratextuelles et intertextuelles que par les indices qu\u2019il donne pour \u00eatre \u00ab\u00a0reconnu\u00a0\u00bb, une figure d\u2019auteur qui fait autorit\u00e9. Tout cela, \u00e9videmment, dans le but de tromper un lectorat bien d\u00e9fini, dont il connait l\u2019horizon d\u2019attente \u2013 connaissance dont il ne se prive pas d&rsquo;user, faisant miroiter l&rsquo;image du capitaliste mod\u00e8le pour mieux refermer son pi\u00e8ge sur un public sensible \u00e0 une telle figure. Nous verrons toutefois que, si Sanguinetti souhaite passer pour l\u2019un des membres de l\u2019\u00e9lite italienne, il s\u00e8me aussi plusieurs indices permettant de d\u00e9masquer sa v\u00e9ritable identit\u00e9 de r\u00e9volutionnaire et d\u2019ancien membre de l\u2019I.S.<\/p>\n<h2>La v\u00e9rit\u00e9 du \u00ab\u00a0spectacle\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 laquelle pr\u00e9tend Censor est bel et bien pr\u00e9sente dans son texte, mais elle ne se trouve pas l\u00e0 o\u00f9 les lecteurs issus de la classe dominante le croient. En effet, ce qui est expos\u00e9 dans le <em>Rapport<\/em>, c\u2019est en quelque sorte l\u2019envers de la th\u00e9orie situationniste, notamment de la notion de \u00ab\u00a0spectacle\u00a0\u00bb, telle que d\u00e9finie dans <em>La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle <\/em>de Guy Debord. Celui-ci d\u00e9crit la soci\u00e9t\u00e9 spectaculaire comme un lieu o\u00f9 \u00ab\u00a0[t]out ce qui \u00e9tait directement v\u00e9cu s\u2019est \u00e9loign\u00e9 dans une repr\u00e9sentation.\u00a0\u00bb (Debord 1992, 15). C\u2019est donc dire que le spectacle met en place une image fauss\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9. Debord ajoute que \u00ab\u00a0[s]ous toutes ses formes particuli\u00e8res, information ou propagande, publicit\u00e9 ou consommation directe de divertissement, le spectacle constitue le <em>mod\u00e8le<\/em> pr\u00e9sent de la vie socialement dominante\u00a0\u00bb (17. L\u2019auteur souligne). Le spectacle est ainsi une illusion nourrie \u00e0 dessein par les instances du pouvoir; il est un voile qui couvre le r\u00e9el et donne \u00e0 voir le monde actuel comme seul monde possible<a id=\"footnoteref7_1w335mw\" class=\"see-footnote\" title=\"Guy Debord ajoute \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Le spectacle ne peut \u00eatre compris comme l\u2019abus d\u2019un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plut\u00f4t une Weltanschauung devenue effective, mat\u00e9riellement traduite. C\u2019est une vision du monde qui s\u2019est objectifi\u00e9e.\u00a0\u00bb (1992, 17)\" href=\"#footnote7_1w335mw\">[7]<\/a>. C\u2019est notamment le cas du capitalisme, qui est pr\u00e9sent\u00e9, par les classes dominantes, comme le seul syst\u00e8me efficace.<\/p>\n<p>Par son usage de la th\u00e9orie du spectacle, Sanguinetti entend r\u00e9v\u00e9ler la posture ind\u00e9fendable des capitalistes, mais aussi montrer que ceux-ci sont vuln\u00e9rables\u00a0: le seul \u00e0 conna\u00eetre les v\u00e9ritables m\u00e9canismes de la domination bourgeoise se trouve \u00e0 \u00eatre son opposant le plus enrag\u00e9. La supercherie vise \u00e0 prouver que le capitaliste mod\u00e8le est un \u00eatre pr\u00eat \u00e0 tout pour pr\u00e9server la domination de sa classe sur les autres.<\/p>\n<p>Plusieurs indices t\u00e9moignent de ce qui se joue v\u00e9ritablement dans le <em>Rapport<\/em>. Bien entendu, il est plus facile de rep\u00e9rer les tonalit\u00e9s situationnistes<a id=\"footnoteref8_4ep4q4e\" class=\"see-footnote\" title=\"Les allusions au \u00ab\u00a0spectacle\u00a0\u00bb, par exemple, ainsi qu\u2019un vocabulaire et un style tr\u00e8s semblables \u00e0 ceux du bulletin de l\u2019Internationale situationniste \u2013 notamment l\u2019usage r\u00e9current du chiasme, \u00e0 la mani\u00e8re de Marx. Alors que l\u2019I.S. clame \u00ab\u00a0Nous ne voulons pas travailler au spectacle de la fin d\u2019un monde, mais \u00e0 la fin du monde du spectacle.\u00a0\u00bb (1958, 8), Censor \u00e9crit, par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0ils avaient pris la fin des troubles d\u2019un temps pour la fin du temps des troubles\u00a0\u00bb (2003, 38). Enfin, notons l\u2019usage extensif de l\u2019italique tant chez Censor\/Sanguinetti que chez Debord.\" href=\"#footnote8_4ep4q4e\">[8]<\/a> a posteriori, puisque le groupe est bien mieux connu aujourd\u2019hui qu\u2019en 1975, mais il reste que plusieurs passages du texte auraient sans doute pu soulever certains soup\u00e7ons quant aux vis\u00e9es de Censor. Le premier indice \u2013 et le plus difficile \u00e0 d\u00e9celer \u2013 est le fait que presque tous les auteurs cit\u00e9s font partie du panth\u00e9on personnel de Guy Debord<a id=\"footnoteref9_u84wjqj\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir les nombreuses fiches de lecture et la biblioth\u00e8que de Debord, conserv\u00e9es \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France. Fonds Guy Debord, NAF 28603.\" href=\"#footnote9_u84wjqj\">[9]<\/a>, qui a grandement aid\u00e9 Sanguinetti \u00e0 r\u00e9diger son texte<a id=\"footnoteref10_4d5xi8p\" class=\"see-footnote\" title=\"C\u2019est d\u2019ailleurs Debord qui signe la traduction fran\u00e7aise du V\u00e9ridique Rapport. \" href=\"#footnote10_4d5xi8p\">[10]<\/a>. L\u2019analyse du propos de Censor r\u00e9v\u00e8le aussi beaucoup d\u2019autres r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la mouvance situationniste, qui a repr\u00e9sent\u00e9 en son temps \u2013 c\u2019est du moins ce que Sanguinetti veut montrer \u2013 la plus grande menace pour l\u2019ordre \u00e9tabli<a id=\"footnoteref11_9s3yetp\" class=\"see-footnote\" title=\"Cf. \u00ab\u00a0Le commencement d\u2019une \u00e9poque\u00a0\u00bb, Internationale situationniste, no 12, septembre 1969, p.\u00a03\u201134. \" href=\"#footnote11_9s3yetp\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>Tout au long de son texte, lorsqu\u2019il affirme d\u00e9fendre le capitalisme, Censor d\u00e9fend bel et bien le \u00ab\u00a0spectacle\u00a0\u00bb au sens debordien du terme<a id=\"footnoteref12_08c3bsw\" class=\"see-footnote\" title=\"Capitalisme et spectacle s\u2019entrecoupent toutefois en plusieurs points. Voir les chapitres \u00ab\u00a0La marchandise comme spectacle\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Le prol\u00e9tariat comme sujet et comme repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb dans Debord, La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle, op. cit., p. 33-49 et p. 67-123. \" href=\"#footnote12_08c3bsw\">[12]<\/a>. La soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il d\u00e9crit, qu\u2019il id\u00e9alise et qu\u2019il souhaite imposer, correspond \u00e0 la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 du spectacle\u00a0\u00bb \u2013 dans laquelle lui et ses semblables partagent les m\u00eames int\u00e9r\u00eats de classe et contr\u00f4lent le prol\u00e9tariat \u00e0 leur guise\u00a0: \u00ab\u00a0Nous dirons, avec toute la froide v\u00e9racit\u00e9 que nous avons adopt\u00e9e pour toute autre affirmation contenue dans ce <em>Rapport<\/em>, que <em>cette soci\u00e9t\u00e9 nous convient parce qu\u2019elle est l\u00e0<\/em>, et que nous voulons la maintenir pour maintenir notre pouvoir sur elle\u00a0\u00bb (Censor 2003, 11. L\u2019auteur souligne). On ne lit pas autre chose, dans ce passage, que l\u2019envers des mots de Debord, qui \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Le spectacle se pr\u00e9sente comme une \u00e9norme positivit\u00e9 indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que \u00ab\u00a0ce qui appara\u00eet est bon, ce qui est bon appara\u00eet\u00a0\u00bb. [\u2026] Le spectacle ne veut en venir \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame\u00a0\u00bb\u00a0(1992, 20-21). En attribuant un tel discours \u00e0 un suppos\u00e9 membre de l\u2019\u00e9lite conservatrice italienne, il s\u2019agit pour Sanguinetti de faire appara\u00eetre que la th\u00e9orie situationniste est v\u00e9ridique; en publiant ainsi une fausse analyse sous un faux nom, il peut esp\u00e9rer que de vrais dirigeants liront son texte et soutiendront son propos, avouant ainsi, indirectement, qu\u2019ils cherchent bel et bien \u00e0 mettre en place une \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 du spectacle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour instaurer cette soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la classe bourgeoise contr\u00f4le effectivement les masses par le biais du spectacle, Debord postule que la tactique la plus importante est celle de la \u00ab\u00a0s\u00e9paration\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit en somme d\u2019organiser l\u2019isolement de chacun pour an\u00e9antir toute menace provenant d\u2019une solidarit\u00e9 sociale, qui pourrait remettre en question le pouvoir en place et, par le nombre, le renverser. \u00ab\u00a0La <em>s\u00e9paration<\/em> est l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga du spectacle\u00a0\u00bb (27. L\u2019auteur souligne), \u00e9crit Debord, ajoutant que l\u2019urbanisme moderne est son arme la plus redoutable puisqu\u2019elle assure le \u00ab\u00a0maintien de l\u2019atomisation des travailleurs que les conditions urbaines avaient dangereusement <em>rassembl\u00e9s<\/em>\u00a0\u00bb (166. L\u2019auteur souligne). Censor, pour sa part, adh\u00e8re \u00e0 cette vision mais, au contraire de Debord qui, \u00e9videmment, souhaite mettre fin \u00e0 la s\u00e9paration, il entend plut\u00f4t la renforcer, et priver toujours plus le prol\u00e9tariat de relations sociales\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019existe aujourd\u2019hui qu\u2019un p\u00e9ril au monde, du point de vue de la d\u00e9fense de notre soci\u00e9t\u00e9, et c\u2019est que les travailleurs parviennent \u00e0 <em>se parler<\/em> de leur condition et de leurs aspirations <em>sans interm\u00e9diaires<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0(Censor 2003, 11-12. L\u2019auteur souligne). C\u2019est ainsi que Censor pr\u00f4ne la r\u00e9cup\u00e9ration, par le pouvoir, des institutions de m\u00e9diation tels les syndicats et le Parti communiste, parce qu\u2019ils emp\u00eachent les gens de s\u2019organiser eux-m\u00eames et de v\u00e9ritablement communiquer. Ce machiav\u00e9lisme affich\u00e9 par Censor, qui entend utiliser la gauche traditionnelle, rejoint aussi, comme le reflet d\u2019un miroir, la critique situationniste, qui d\u00e9nonce toutes les organisations \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb officielles comme autant de mouvements r\u00e9formistes faisant ais\u00e9ment le jeu de l\u2019ordre \u00e9tabli. Enfin, Censor constate avec optimisme l\u2019avancement des techniques d\u2019atomisation\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\"><em>l\u2019isolement et, pour ainsi dire, la s\u00e9paration des personnes ont \u00e9t\u00e9 hautement perfectionn\u00e9s<\/em>. Tout ce qui pouvait porter atteinte, plus ou moins directement, \u00e0 la tranquillit\u00e9 de l\u2019ordre social [\u2026] s\u2019est dissous presque compl\u00e8tement avec la mise en place des nouvelles conditions de la vie quotidienne d\u2019aujourd\u2019hui, et de son nouveau paysage urbanistique. (32. L\u2019auteur souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces mots, \u00e9crits par Censor pour encenser le spectacle, auraient tout aussi bien pu l\u2019\u00eatre par Debord pour l\u2019attaquer; le personnage que cr\u00e9e Sanguinetti repr\u00e9sente v\u00e9ritablement tout ce que les situationnistes se proposent d\u2019abattre.<\/p>\n<p>\u00c0 plusieurs endroits du pamphlet de Censor, on retrouve la description du spectacle en tant qu\u2019illusion devant donner une impression de vraisemblance et d\u2019authenticit\u00e9 aux classes inf\u00e9rieures. Cette technique est par ailleurs celle qui, selon lui, est la plus efficace pour assurer l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de la bourgeoisie\u00a0: \u00ab\u00a0Le plus grand succ\u00e8s de notre civilisation moderne est d\u2019avoir su mettre au service de ses dirigeants une incomparable <em>puissance d\u2019illusion<\/em>\u00a0\u00bb (23. L\u2019auteur souligne). Cette illusion permet de rendre les masses passives, de les forcer \u00e0 accepter sans sourciller le monde dans lequel elles vivent comme un fait ind\u00e9niable, qui ne peut \u00eatre chang\u00e9. Il s\u2019agit de leur donner \u00e0 contempler un monde immuable\u00a0: \u00ab\u00a0les masses consomment et regardent ce qu\u2019elles veulent de la diversit\u00e9 qui leur est programm\u00e9e, mais elles ne peuvent vouloir que ce qui est l\u00e0\u00a0\u00bb (32). La technique est ainsi mise au service de cette organisation de la passivit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\">C\u2019est ici que na\u00eet, comme un produit naturel de notre stade de d\u00e9veloppement historique, <em>une n\u00e9cessit\u00e9 sociale de contemplation<\/em> [\u2026] qu\u2019une part privil\u00e9gi\u00e9e de notre technologie, consacr\u00e9e \u00e0 la fixation et \u00e0 la diffusion des images, se trouve opportun\u00e9ment en mesure de satisfaire. (23. L\u2019auteur souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une fois de plus transpara\u00eet l\u2019exact oppos\u00e9 de la th\u00e9orie du spectacle. Plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la critique de la soci\u00e9t\u00e9 spectaculaire, contenue dans le livre de Debord, on se trouve face \u00e0 son \u00e9loge. Toutefois, ce qui se trouve v\u00e9ritablement derri\u00e8re le propos de Censor est moins univoque que ce que son premier lectorat italien n\u2019a pu le croire; comme nous le verrons, cet \u00e9loge apparent dissimule une s\u00e9v\u00e8re critique du spectacle.<\/p>\n<p>Enfin, plusieurs r\u00e9f\u00e9rences encore plus directes rapprochent le propos de Censor de celui des situationnistes et de Guy Debord. Tout d\u2019abord, Sanguinetti fait tr\u00e8s clairement allusion \u00e0 un tract publi\u00e9 par la section italienne de l\u2019I.S., <em>Avis au prol\u00e9tariat italien sur les possibilit\u00e9s actuelles de la r\u00e9volution sociale <\/em>(1969)\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019un de ces manifestes nous avait surpris par son titre lugubre, qui sentait son XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et qui \u00e9tait quelque chose comme \u00ab\u00a0Avis au prol\u00e9tariat sur les occasions pr\u00e9sentes de la r\u00e9volution sociale\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (73). De mani\u00e8re encore plus explicite, on retrouve, reproduit directement dans le texte de Censor, un passage d\u2019une analyse situationniste \u00e0 propos de Mai 68. Si l\u2019on d\u00e9tache cet extrait des phrases ajout\u00e9es pour l\u2019encadrer, et justifier sa pr\u00e9sence dans un pamphlet d\u00e9fendant le capitalisme, il ne fait aucun doute que ces quelques lignes sont le fruit d\u2019une organisation r\u00e9volutionnaire qui a vu dans les \u00e9v\u00e9nements de Mai 68 l\u2019embryon d\u2019une autre soci\u00e9t\u00e9 possible\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify; margin-left: 40px;\">Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019insister ici en rappelant que la France a connu alors la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale la plus \u00e9tendue et la plus prolong\u00e9e qui ait jamais paralys\u00e9 l\u2019\u00e9conomie d\u2019un pays industriel avanc\u00e9, et que c\u2019\u00e9tait en m\u00eame temps la premi\u00e8re gr\u00e8ve \u00ab\u00a0spontan\u00e9e\u00a0\u00bb de l\u2019histoire\u00a0: tout le pouvoir de l\u2019\u00c9tat, des partis politiques et des syndicats eux-m\u00eames, fut tout simplement <em>effac\u00e9<\/em> durant plusieurs semaines, tandis que les usines et les \u00e9difices publics se trouvaient occup\u00e9s dans toutes les villes<a id=\"footnoteref13_sl2djuz\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019analyse des \u00e9v\u00e9nements de Mai 68 est la m\u00eame dans \u00ab\u00a0Le commencement d\u2019une \u00e9poque\u00a0\u00bb, Internationale situationniste, no 12, septembre 1969, p. 3-34. Voir surtout le second paragraphe de la page 3, qui est largement paraphras\u00e9 par Censor. \" href=\"#footnote13_sl2djuz\">[13]<\/a>. (59. L\u2019auteur souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces constats quant \u00e0 la gravit\u00e9 de la situation pendant les \u00e9v\u00e9nements de Mai 68 en France apparaissent surprenants venant d\u2019un homme d\u2019affaires italien. Sorti de son contexte situationniste et r\u00e9volutionnaire, et incorpor\u00e9 dans un texte d\u00e9fendant les int\u00e9r\u00eats de la bourgeoisie, ce passage change toutefois de statut. Sanguinetti l\u2019ins\u00e8re ainsi dans son texte pour faire adh\u00e9rer \u00e0 l\u2019analyse situationniste de Mai 68, \u00e0 leur insu, les capitalistes qui liront le texte de Censor. C\u2019est donc \u00e0 dessein que Sanguinetti pars\u00e8me son texte de \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9s\u00a0\u00bb situationnistes, qui ne peuvent \u00eatre accept\u00e9s par les membres de la classe dirigeante que lorsqu\u2019elles sont enrob\u00e9es du \u00ab\u00a0mensonge\u00a0\u00bb capitaliste.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Verum index sui et falsi \u00bb<a id=\"footnoteref14_sc9mf4a\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9 est son propre signe, et en m\u00eame temps le signe du faux\u00a0\u00bb. Cf. Spinoza, Lettre \u00e0 Albert Burgh, cit\u00e9 par Karl Marx\u00a0: \u00ab\u00a0Die Wahrheit ist so wenig bescheiden als das Licht, und gegen wen sollte sie es sein? Gegen sich selbst? Verum index sui et falsi.\u00a0Also gegen die Unwahrheit?\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9 est aussi modeste que la lumi\u00e8re, et contre qui devrait-elle l\u2019\u00eatre? Contre elle-m\u00eame?\u00a0Verum index sui et falsi.\u00a0Donc contre le mensonge [litt\u00e9ralement\u00a0: la non-v\u00e9rit\u00e9]?\u00a0\u00bb (1976 [1842], 6. Nous traduisons)) \" href=\"#footnote14_sc9mf4a\">[14]<\/a>\u00a0<\/h2>\n<p>Publi\u00e9 sous le nom de Censor, le <em>V\u00e9ridique Rapport<\/em> circule pendant six mois sans soulever de questions sur la possible imposture de son auteur. Les strat\u00e9gies de tromperie de Sanguinetti ont apparemment bien fonctionn\u00e9, puisque les journalistes et membres de la classe dirigeante s\u2019affairent alors surtout \u00e0 chercher qui peut bien \u00eatre ce capitaliste lucide. Personne n\u2019ose remettre en doute son appartenance \u00e0 la grande bourgeoisie d\u2019Italie. Dans le texte qu\u2019il publie pour r\u00e9v\u00e9ler la supercherie, <em>Preuves de l\u2019inexistence de Censor, par son auteur<\/em><a id=\"footnoteref15_n1qljia\" class=\"see-footnote\" title=\"Notre \u00e9dition du V\u00e9ridique Rapport (2003) contient aussi ces Preuves, qui se trouvent aux pages 165-185. \" href=\"#footnote15_n1qljia\">[15]<\/a>, Sanguinetti cite notamment certains journalistes qui ont cru \u00e0 son personnage\u00a0: \u00ab\u00a0Censor\u2026 est un conservateur \u00e9clair\u00e9 et de race, un grand tuteur de la bourgeoisie, un commis du capital priv\u00e9\u2026 En lisant le livre on devine bien des choses quant \u00e0 l\u2019identit\u00e9 de Censor\u00a0\u00bb\u00a0(Rossella, <em>in<\/em> Censor 2003, 171). En effet, on peut deviner bien des choses en lisant Censor, mais sans doute pas ce que ce journaliste croit avoir d\u00e9couvert.<\/p>\n<p>La principale raison pour laquelle le personnage de Censor demeure cr\u00e9dible est que ce qu\u2019il \u00e9nonce pla\u00eet \u00e0 la frange conservatrice italienne. La plupart des analystes semblent trouver son discours rafraichissant; ils encensent ce grand bourgeois qui ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Malgr\u00e9 le ton cynique du pamphlet, les solutions qu\u2019il contient sont consid\u00e9r\u00e9es comme lucides et le cri d\u2019alarme qu\u2019il lance afin d\u2019appeler \u00e0 maintenir la domination de la bourgeoisie, n\u00e9cessaire\u00a0: \u00ab\u00a0Ce pamphlet est certainement une provocation salutaire, un \u00ab\u00a0assez!\u00a0\u00bb signifi\u00e9 \u00e0 l\u2019onction progressiste\u00a0\u00bb (Article non sign\u00e9 du journal <em>Europa Domani<\/em>, <em>in<\/em> Censor 2003, 171). Le machiav\u00e9lisme du texte sign\u00e9 par Censor, loin de rebuter le milieu conservateur italien, est vu comme le constat \u00e9clair\u00e9 et \u00e9clairant d\u2019un homme pr\u00eat \u00e0 tout pour sauver le capitalisme.<\/p>\n<p>M\u00eame lorsque l\u2019imposture est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, l\u2019argumentaire du personnage de Censor continue de convaincre par sa rigueur; on en vient toutefois \u00e0 se demander si ce n\u2019est pas l\u00e0 la strat\u00e9gie de Sanguinetti, et si les journalistes n\u2019adh\u00e8rent pas, au moins en partie, \u00e0 l\u2019analyse situationniste dissimul\u00e9e dans le texte. Dans un compte rendu publi\u00e9 en 1978 dans lequel l\u2019auteur affirme savoir que Censor est une construction, on lit tout de m\u00eame ces lignes\u00a0: \u00ab\u00a0Disons tout de suite que ce pamphlet est remarquable par la lucidit\u00e9 qui l\u2019impr\u00e8gne, une lucidit\u00e9 politique dans la ligne de Machiavel qui fait de Censor un \u00ab\u00a0capitaliste \u00e9clair\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Battel 1978, 900). Si Censor est ainsi encens\u00e9 par les bourgeois, autant avant qu\u2019apr\u00e8s la r\u00e9v\u00e9lation de la supercherie, c\u2019est sans doute, comme l\u2019avance Sanguinetti, \u00ab\u00a0<em>parce qu\u2019ils en ont besoin<\/em>\u00a0\u00bb (Censor 2003, 174. L\u2019auteur souligne).<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est, en un sens, au centre du texte de Sanguinetti, elle est relative, \u00e9nonc\u00e9e depuis diff\u00e9rentes positions id\u00e9ologiques. L\u2019analyse du capitalisme \u00e0 laquelle se livre Censor est, en effet, efficace et convaincante, et surtout attirante pour les membres de la classe dirigeante puisqu\u2019elle \u00e9mane d\u2019un esprit strat\u00e9gique qui lui fait souvent d\u00e9faut. Censor pr\u00e9sente une v\u00e9rit\u00e9, mais celle-ci n\u2019en doit pas moins \u00eatre renvers\u00e9e; si le monde est ce qu\u2019il est, il n\u2019est pas n\u00e9cessairement ce qu\u2019il <em>doit \u00eatre<\/em>. Ainsi, par le biais du personnage de Censor, Sanguinetti expose crument toute la v\u00e9rit\u00e9 du monde qu\u2019il voudrait abattre en personnifiant le seul individu capable de le sauver.<\/p>\n<p>Le mensonge, lui, ne sert dans ce texte que de r\u00e9v\u00e9lateur. \u00c9noncer, sous un faux nom et une fausse identit\u00e9, les v\u00e9rit\u00e9s du capitalisme, cr\u00e9er de faux liens de connivence, et d\u00e9fendre, par exemple, l\u2019usage du terrorisme \u00e9tatique<a id=\"footnoteref16_n4pm1sf\" class=\"see-footnote\" title=\"Sanguinetti est le premier \u00e0 affirmer que l\u2019\u00c9tat italien, aid\u00e9 de groupuscules d\u2019extr\u00eame droite, a, en 1969, fait sauter des bombes en pleine ville de Milan afin de faire accuser des militants d\u2019extr\u00eame gauche. M\u00eame si plusieurs indices pointent vers le gouvernement italien et les groupes n\u00e9ofascistes (deux membres de ce courant ont d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s pour ces attentats), la preuve irr\u00e9futable de leur culpabilit\u00e9 n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 faite. Quoiqu\u2019il en soit, l\u2019adh\u00e9sion de plusieurs lecteurs conservateurs \u00e0 ce moyen d\u00e9fendu \u2013 avec certaines r\u00e9serves \u2013 par Censor permet \u00e0 Sanguinetti de montrer que plusieurs membres de la classe dirigeante sont pr\u00eats \u00e0 tout pour d\u00e9fendre leur domination. \" href=\"#footnote16_n4pm1sf\">[16]<\/a> sont pour Sanguinetti des moyens de r\u00e9v\u00e9ler l\u2019atrocit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle, et de prouver la culpabilit\u00e9 de ceux qui adh\u00e8rent sans r\u00e9serve \u00e0 sa \u00ab\u00a0d\u00e9fense et illustration\u00a0\u00bb du capitalisme. L\u2019intertextualit\u00e9, la forme du pamphlet et surtout l\u2019imposture lui servent d\u2019armes pour r\u00e9v\u00e9ler le v\u00e9ritable visage des classes dirigeantes; il l\u00e8ve le voile d\u2019illusion spectaculaire sur laquelle leur vision du monde est bas\u00e9e. Le personnage de Censor permet de pointer ceux qui sont pr\u00eats \u00e0 tout pour s\u2019accrocher au pouvoir et garder les masses sous eux. Ce sont, selon Sanguinetti, ces gens qu\u2019il faudra en premier lieu d\u00e9loger lors de la r\u00e9volution \u00e0 venir; le <em>V\u00e9ridique Rapport <\/em>n\u2019aura ainsi servi qu\u2019\u00e0 d\u00e9masquer les architectes du spectacle\u00a0: \u00ab\u00a0puisque personne, entre tous ceux qui ont \u00e9crit de longs articles sur Censor, n\u2019a protest\u00e9 contre aucune de ces atrocit\u00e9s, selon le principe \u00ab\u00a0qui ne dit mot consent\u00a0\u00bb, toutes ces belles salopes les ont accept\u00e9es. Il faudra s\u2019en souvenir\u00a0\u00bb (Censor 2003, 178). Censor est une illusion spectaculaire, l\u2019arme du spectacle retourn\u00e9e contre lui-m\u00eame.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Battel, L\u00e9opold. 1978. \u00ab\u00a0V\u00e9ridique Rapport sur les derni\u00e8res chances de sauver le capitalisme en Italie\u00a0\u00bb. <em>Revue canadienne de science politique<\/em>, vol. 11, n<sup>o<\/sup> 4, p.\u00a0899\u2011901.<\/p>\n<p>Bauer, Bruno. 2010 [1841]. <em>Die Posaune des J\u00fcngsten Gerichts \u00fcber Hegel. Den Atheisten und Antichristen: ein Ultimatum<\/em>. Berlin\u00a0: Nabu Press, 172 p.<\/p>\n<p>Censor (Gianfranco Sanguinetti). 1975. <em>Rapporto veridico sulle ultime opportunit\u00e0 di salvare il capitalismo in Italia<\/em>. Milan\u00a0: Ugo Mursia Editore, 139 p.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013. 2003 [1976]. <em>V\u00e9ridique Rapport sur les derni\u00e8res chances de sauver le capitalisme en Italie<\/em>, suivi de<em> Preuves de l\u2019inexistence de Censor, par son auteur<\/em>. Paris\u00a0: Ivr\u00e9a, 185 p.<\/p>\n<p>Debord, Guy. 1992 [1967]. <em>La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, 209 p.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013. 1988. <em>Commentaires sur la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions G\u00e9rard Lebovici, 97 p.<\/p>\n<p>G\u00e9rard Genette. 1982. <em>Palimpsestes. La litt\u00e9rature au second degr\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Points Essai\u00a0\u00bb, 576 p.<\/p>\n<p>Internationale situationniste. 1958. \u00ab\u00a0Le sens du d\u00e9p\u00e9rissement de l\u2019art\u00a0\u00bb. <em>Internationale situationniste<\/em>, n<sup>o<\/sup> 3, p.\u00a03-8.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013. 1969a. \u00ab\u00a0Le commencement d\u2019une \u00e9poque\u00a0\u00bb. <em>Internationale situationniste<\/em>, n<sup>o<\/sup> 12, p.\u00a03\u201134.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013. 1969b. <em>Avviso al proletariato italiano sulle possibilit\u00e0 presenti della rivoluzione<\/em>. Tract de la section italienne de l\u2019Internationale situationniste.<\/p>\n<p>Marx, Karl. 1976 [1842]. \u00ab\u00a0Bemerkungen \u00fcber die neueste preu\u03b2ische Zensurinstruktion. Von einem Rheinl\u00e4nder\u00a0\u00bb. <em>Marx Engels Werke, tome 1: 1839-1844<\/em>. Berlin\u00a0: Dietz Verlag, p.\u00a03-25.<\/p>\n<p>Fulvia Sisti. 2017. <em>La buona banca. La lezione di Raffaele Mattioli<\/em>. Cesena\u00a0: Historica Edizioni, 135 p.<\/p>\n<p>Stella, Alessandro. 2016. <em>Ann\u00e9es de r\u00eaves et de plomb\u00a0: des gr\u00e8ves \u00e0 la lutte arm\u00e9e en Italie (1968-1980)<\/em>. Marseille\u00a0: Agone, 164 p.<\/p>\n<p>Vaneigem, Raoul. 1992 [1967]. <em>Trait\u00e9 de savoir-vivre \u00e0 l\u2019usage des jeunes g\u00e9n\u00e9rations<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio actuel\u00a0\u00bb, 361 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_xi98jtr\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_xi98jtr\">[1]<\/a> Guy Debord. 1992 [1967]. <em>La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, p. 19.<\/p>\n<p id=\"footnote2_0tsraap\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_0tsraap\">[2]<\/a> Sur la d\u00e9licate situation politique int\u00e9rieure italienne des ann\u00e9es 1960-1970, voir Alessandro Stella. 2016. <em>Ann\u00e9es de r\u00eaves et de plomb\u00a0: des gr\u00e8ves \u00e0 la lutte arm\u00e9e en Italie (1968-1980)<\/em>. Marseille\u00a0: Agone, 164\u00a0p.<\/p>\n<p id=\"footnote3_biu5924\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_biu5924\">[3]<\/a> L\u2019Internationale situationniste (I.S.) est un groupe artistico-r\u00e9volutionnaire fond\u00e9 par Guy Debord en 1957 et actif jusqu\u2019en 1972. Il est surtout connu pour son implication lors des \u00e9v\u00e9nements de Mai 68 en France, et pour la publication en 1967 de <em>La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em> de Debord et du <em>Trait\u00e9 de savoir-vivre \u00e0 l\u2019usage des jeunes g\u00e9n\u00e9rations <\/em>de Raoul Vaneigem. Sanguinetti est membre de la section italienne de l\u2019I.S. de 1969 jusqu\u2019\u00e0 sa dissolution, en 1972.<\/p>\n<p id=\"footnote4_alnkedz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_alnkedz\">[4]<\/a> Aucun livre en fran\u00e7ais n\u2019existe \u00e0 propos de Mattioli. Voir, en italien, Fulvia Sisti. 2017. <em>La buona banca. La lezione di Raffaele Mattioli<\/em>. Cesena\u00a0: Historica Edizioni, 135 p.<\/p>\n<p id=\"footnote5_alyytwu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_alyytwu\">[5]<\/a> Cet usage du paratexte comme arme de persuasion n\u2019est pas surprenant, si on prend en compte ce qu\u2019\u00e9crit Genette \u00e0 son propos, \u00e0 savoir qu\u2019il est \u00ab\u00a0sans doute un des lieux privil\u00e9gi\u00e9s de la dimension pragmatique de l\u2019\u0153uvre, c\u2019est-\u00e0-dire de son action sur le lecteur\u00a0\u00bb (1982, 10).<\/p>\n<p id=\"footnote6_4fc4zul\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_4fc4zul\">[6]<\/a> Machiavel est parmi les auteurs les plus convoqu\u00e9s par Censor.<\/p>\n<p id=\"footnote7_1w335mw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_1w335mw\">[7]<\/a> Guy Debord ajoute \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Le spectacle ne peut \u00eatre compris comme l\u2019abus d\u2019un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plut\u00f4t une <em>Weltanschauung <\/em>devenue effective, mat\u00e9riellement traduite. C\u2019est une vision du monde qui s\u2019est objectifi\u00e9e.\u00a0\u00bb (1992, 17)<\/p>\n<p id=\"footnote8_4ep4q4e\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_4ep4q4e\">[8]<\/a> Les allusions au \u00ab\u00a0spectacle\u00a0\u00bb, par exemple, ainsi qu\u2019un vocabulaire et un style tr\u00e8s semblables \u00e0 ceux du bulletin de l\u2019<em>Internationale situationniste<\/em> \u2013 notamment l\u2019usage r\u00e9current du chiasme, \u00e0 la mani\u00e8re de Marx. Alors que l\u2019I.S. clame \u00ab\u00a0Nous ne voulons pas travailler au spectacle de la fin d\u2019un monde, mais \u00e0 la fin du monde du spectacle.\u00a0\u00bb (1958, 8), Censor \u00e9crit, par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0ils avaient pris la fin des troubles d\u2019un temps pour la fin du temps des troubles\u00a0\u00bb (2003, 38). Enfin, notons l\u2019usage extensif de l\u2019italique tant chez Censor\/Sanguinetti que chez Debord.<\/p>\n<p id=\"footnote9_u84wjqj\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_u84wjqj\">[9]<\/a> Voir les nombreuses fiches de lecture et la biblioth\u00e8que de Debord, conserv\u00e9es \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France. Fonds Guy Debord, NAF 28603.<\/p>\n<p id=\"footnote10_4d5xi8p\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_4d5xi8p\">[10]<\/a> C\u2019est d\u2019ailleurs Debord qui signe la traduction fran\u00e7aise du <em>V\u00e9ridique Rapport.<\/em><\/p>\n<p id=\"footnote11_9s3yetp\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_9s3yetp\">[11]<\/a> Cf. \u00ab\u00a0Le commencement d\u2019une \u00e9poque\u00a0\u00bb, <em>Internationale situationniste<\/em>, n<sup>o<\/sup> 12, septembre 1969, p.\u00a03\u201134.<\/p>\n<p id=\"footnote12_08c3bsw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref12_08c3bsw\">[12]<\/a> Capitalisme et spectacle s\u2019entrecoupent toutefois en plusieurs points. Voir les chapitres \u00ab\u00a0La marchandise comme spectacle\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Le prol\u00e9tariat comme sujet et comme repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb dans Debord, <em>La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 33-49 et p. 67-123.<\/p>\n<p id=\"footnote13_sl2djuz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref13_sl2djuz\">[13]<\/a> L\u2019analyse des \u00e9v\u00e9nements de Mai 68 est la m\u00eame dans \u00ab\u00a0Le commencement d\u2019une \u00e9poque\u00a0\u00bb, <em>Internationale situationniste<\/em>, n<sup>o<\/sup> 12, septembre 1969, p. 3-34. Voir surtout le second paragraphe de la page 3, qui est largement paraphras\u00e9 par Censor.<\/p>\n<p id=\"footnote14_sc9mf4a\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref14_sc9mf4a\">[14]<\/a>\u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9 est son propre signe, et en m\u00eame temps le signe du faux\u00a0\u00bb. Cf. Spinoza, <em>Lettre \u00e0 Albert Burgh<\/em>, cit\u00e9 par Karl Marx\u00a0: \u00ab\u00a0Die Wahrheit ist so wenig bescheiden als das Licht, und gegen wen sollte sie es sein? Gegen sich selbst? <em>Verum index sui et falsi<\/em>.\u00a0Also gegen die Unwahrheit?\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9 est aussi modeste que la lumi\u00e8re, et contre qui devrait-elle l\u2019\u00eatre? Contre elle-m\u00eame?\u00a0<em>Verum index sui et falsi<\/em>.\u00a0Donc contre le mensonge [litt\u00e9ralement\u00a0: la non-v\u00e9rit\u00e9]?\u00a0\u00bb (1976 [1842], 6. Nous traduisons))<\/p>\n<p id=\"footnote15_n1qljia\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref15_n1qljia\">[15]<\/a> Notre \u00e9dition du <em>V\u00e9ridique Rapport<\/em> (2003) contient aussi ces <em>Preuves<\/em>, qui se trouvent aux pages 165-185.<\/p>\n<p id=\"footnote16_n4pm1sf\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref16_n4pm1sf\">[16]<\/a> Sanguinetti est le premier \u00e0 affirmer que l\u2019\u00c9tat italien, aid\u00e9 de groupuscules d\u2019extr\u00eame droite, a, en 1969, fait sauter des bombes en pleine ville de Milan afin de faire accuser des militants d\u2019extr\u00eame gauche. M\u00eame si plusieurs indices pointent vers le gouvernement italien et les groupes n\u00e9ofascistes (deux membres de ce courant ont d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s pour ces attentats), la preuve irr\u00e9futable de leur culpabilit\u00e9 n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 faite. Quoiqu\u2019il en soit, l\u2019adh\u00e9sion de plusieurs lecteurs conservateurs \u00e0 ce moyen d\u00e9fendu \u2013 avec certaines r\u00e9serves \u2013 par Censor permet \u00e0 Sanguinetti de montrer que plusieurs membres de la classe dirigeante sont pr\u00eats \u00e0 tout pour d\u00e9fendre leur domination.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bellehumeur, Guillaume. 2018. \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0Le vrai est un moment du faux\u00a0\u00bb. L&rsquo;imposture r\u00e9v\u00e9latrice de \u00ab\u00a0Censor\u00a0\u00bb dans son V\u00e9ridique Rapport\u00a0\u00bb. <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27 (Hiver), En ligne : http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/bellehumeur-27 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bellehumeur_27_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bellehumeur_27_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-305c7142-adb6-4301-a294-1dca2e1c5c35\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bellehumeur_27_0.pdf\">bellehumeur_27_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bellehumeur_27_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-305c7142-adb6-4301-a294-1dca2e1c5c35\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27 Dans le monde r\u00e9ellement renvers\u00e9, le vrai est un moment du faux[1].Guy Debord, La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle La brochure intitul\u00e9e V\u00e9ridique rapport sur les derni\u00e8res chances de sauver le capitalisme en Italie para\u00eet tout d\u2019abord en italien en 1975. Sign\u00e9e par un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1296,1293],"tags":[23],"class_list":["post-5647","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-lauctorialite-subvertie","category-trafiquer-lecriture-fictions-frauduleuses-et-supercheries-auctoriales","tag-bellehumeur-guillaume"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5647","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5647"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5647\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8707,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5647\/revisions\/8707"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5647"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5647"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5647"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}