{"id":5648,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/pierre-angelique-ou-lautobiographie-dun-autre-approche-dun-pseudonyme-de-georges-bataille\/"},"modified":"2024-08-22T20:22:42","modified_gmt":"2024-08-22T20:22:42","slug":"pierre-angelique-ou-lautobiographie-dun-autre-approche-dun-pseudonyme-de-georges-bataille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5648","title":{"rendered":"Pierre Ang\u00e9lique ou l\u2019autobiographie d\u2019un autre : approche d\u2019un pseudonyme de Georges Bataille"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6898\">Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27<\/a><\/h5>\n<p>Lorsque Georges Bataille entre en litt\u00e9rature, ce n\u2019est qu\u2019un mince hasard, un croisement \u00e9tonnant entre un sujet en th\u00e9rapie et un homme en qu\u00eate de non-sens, pour reprendre un concept qui lui est propre. En effet, au milieu des ann\u00e9es 20, il entreprend une br\u00e8ve psychanalyse avec Adrien Borel, l\u2019un des initiateurs de la pens\u00e9e freudienne en France. \u00c0 partir de cette th\u00e9rapie, Bataille produira <em>Histoire de l\u2019\u0153il<\/em>, sa premi\u00e8re \u0153uvre, un r\u00e9cit aux images surr\u00e9alistes mettant en sc\u00e8ne l\u2019initiation de trois jeunes gens \u00e0 l\u2019\u00e9rotisme d\u00e9brid\u00e9. L\u2019\u0153uvre para\u00eet sous pseudonyme au cours de l\u2019ann\u00e9e 1928. Si la modernit\u00e9 faisait \u00e9clater bien plus t\u00f4t de nombreux codes et canons, ce serait mentir de dire que Bataille bouleverse la litt\u00e9rature, d\u2019autant plus que son lectorat est pauvre et qu\u2019aujourd\u2019hui encore, pour des raisons pourtant diff\u00e9rentes, il reste un auteur des marges. Son \u0153uvre est n\u00e9anmoins prolixe, elle explore diff\u00e9rents genres litt\u00e9raires et dialogue aussi avec les sciences en passant de la th\u00e9ologie \u00e0 la sociologie. Cette diversit\u00e9 est reconduite, chez Bataille, jusque dans l\u2019utilisation des pseudonymes, qui atteste d\u2019une mise en jeu du r\u00f4le d\u2019\u00e9crivain. Ces diff\u00e9rents noms (parmi lesquels on trouve aux premiers rangs Lord Auch) t\u00e9moignent d\u2019une r\u00e9elle implication de l\u2019homme jusque dans la supercherie sur laquelle il fonde sa posture auctoriale. Effectivement, en explorant genres et th\u00e8mes, Bataille cherche dans son travail \u00e0 remettre en questions les <em>a priori<\/em> sur lesquels se fonde la pens\u00e9e. Il pousse ces exp\u00e9rimentations jusqu\u2019\u00e0 interroger le r\u00f4le de l\u2019auteur et investit le sujet fictionnel du sujet autobiographique tout en d\u00e9tournant, habilement, les r\u00e9f\u00e9rences directes \u00e0 sa personne. La pluralit\u00e9 des pseudonymes auxquels il a recours t\u00e9moigne de la tension dans laquelle il place le nom de l\u2019auteur, r\u00e9el ou fictif.<\/p>\n<p>De ces diff\u00e9rents pseudonymes, le plus parlant \u2013 sans nul doute \u2013 est Pierre Ang\u00e9lique. Bataille l\u2019utilise pour plusieurs textes, le pr\u00e9sentant d\u00e8s lors comme une v\u00e9ritable incarnation d\u2019auteur, f\u00fbt-il invent\u00e9. Il s\u2019agira donc d\u2019analyser comment, d\u2019abord, ce nom permet \u00e0 l\u2019auteur la cr\u00e9ation d\u2019un v\u00e9ritable autre pour lequel il constitue une biographie, afin de montrer ensuite en quoi ces cr\u00e9ations litt\u00e9raires, plus qu\u2019une fuite du sujet \u00e9crivant, permettent son affirmation dans l\u2019\u00e9dification d\u2019une auctorialit\u00e9 singuli\u00e8re.<\/p>\n<h2>La biographie d\u00e9voy\u00e9e<\/h2>\n<p>Des diff\u00e9rents pseudonymes utilis\u00e9s par Bataille, Pierre Ang\u00e9lique est peut-\u00eatre le plus abouti, en ce sens qu&rsquo;il t\u00e9moigne d&rsquo;une grande autonomie par laquelle il simule le r\u00f4le de l&rsquo;auteur. Sa signature figure sur plusieurs ouvrages, publi\u00e9s ou non, et s\u2019inscrit dans un v\u00e9ritable projet pens\u00e9 par Bataille. Les diff\u00e9rents textes sign\u00e9s par Ang\u00e9lique participent d&rsquo;un projet syst\u00e9matique qui lui assure une place singuli\u00e8re au sein des diff\u00e9rents pseudonymes. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, les autres pseudonymes furent surtout des fulgurances. L\u2019auteur renouvelle, par cet usage, sa volont\u00e9 de conserver secr\u00e8te la paternit\u00e9 du texte, comme ce fut le cas pour des ouvrages dont le v\u00e9ritable nom ne fut r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que dans le cadre d\u2019\u00e9ditions posthumes. Des quatre publications de son premier texte, <em>Madame Edwarda<\/em>, la premi\u00e8re para\u00eet en 1941 alors que la derni\u00e8re, qui r\u00e9tablit la paternit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre, est publi\u00e9e en 1966. De son vivant, Bataille ne signera pas d\u2019autres textes sous ce pseudonyme, mais nous verrons pourtant qu\u2019il projetait de le faire. L\u2019\u00e9diteur pr\u00e9cise\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Georges Bataille \u00e9tait encore \u00e0 l\u2019\u00e9poque conservateur de la biblioth\u00e8que d\u2019Orl\u00e9ans, et son statut de fonctionnaire lui paraissait, \u00e0 juste titre, peu compatible avec d\u2019\u00e9ventuelles poursuites pour \u00a0\u00bboutrages aux bonnes m\u0153urs par la voie du livre\u00a0\u00bb. (Bataille 2012a, 9-10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si le pseudonyme s\u2019origine dans une tension avec le nom et dans un rapport au jeu, il s&rsquo;explique aussi directement par la pression sociale et un imp\u00e9ratif de discr\u00e9tion quant au contenu des \u0153uvres \u00e9rotiques. En effet, Pierre Ang\u00e9lique permet \u00e0 l\u2019auteur de se cr\u00e9er un substitut qu\u2019il oppose au nom \u00ab\u00a0Bataille\u00a0\u00bb, soit celui du p\u00e8re, une figure contest\u00e9e par l\u2019auteur. De m\u00eame, ce nom lui permet, en tant que biblioth\u00e9caire et fonctionnaire de province, de rester discret.<\/p>\n<p>Quinze ans apr\u00e8s la premi\u00e8re \u00e9dition du texte et \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une parution commerciale, Bataille \u00e9crit une pr\u00e9face \u00e0 <em>Madame Edwarda<\/em>\u00a0: on y retrouve alors un commentaire critique, par Georges Bataille, de l\u2019\u0153uvre de Pierre Ang\u00e9lique. Par cet usage du paratexte, le second l\u00e9gitime le travail critique du premier alors que le premier, en retour, valide la cr\u00e9ation litt\u00e9raire du second par un effet de d\u00e9doublement et de distance. L&rsquo;auteur v\u00e9ritable r\u00e9affirme ainsi le r\u00f4le du pseudonyme et engage un dialogue en consid\u00e9rant son texte comme un objet critique (donc comme la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un autre). En autonomisant Pierre Ang\u00e9lique, Bataille se permet d&rsquo;appuyer une r\u00e9flexion critique sur les \u00e9chos que se renvoient les \u0153uvres des <em>deux<\/em> auteurs\u00a0: \u00ab\u00a0La pr\u00e9face de ce petit livre o\u00f9 l\u2019\u00e9rotisme est repr\u00e9sent\u00e9, sans d\u00e9tour, ouvrant sur la conscience d\u2019une d\u00e9chirure, est pour moi l\u2019occasion d\u2019un appel que je veux path\u00e9tique \u00bb (14). Ici, Bataille inaugure un lien entre la r\u00e9flexion sign\u00e9e de son nom et celle endoss\u00e9e par Ang\u00e9lique. Ainsi, le fait qu\u2019un autre \u00ab\u00a0auteur\u00a0\u00bb, en l\u2019occurrence fictionnel, se permette un discours sans tabou sur l\u2019\u00e9rotisme autorise ensuite Bataille \u00e0 appuyer sa propre r\u00e9flexion. Le roman d&rsquo;un \u00ab\u00a0autre \u00e9crivain\u00a0\u00bb l\u00e9gitime le commentaire de Bataille, le fonctionnaire qui se garde de productions scandaleuses.<\/p>\n<p>Bataille, cr\u00e9ant Pierre Ang\u00e9lique, cherche \u00e0 l\u2019autonomiser\u00a0: il tend \u00e0 l\u2019instituer en tant qu\u2019auteur pour ensuite prendre pour objet de r\u00e9flexion les travaux sign\u00e9s par ce pseudonyme. Il profite de cette occasion pour \u00e9tayer sa propre th\u00e9orie du lien entre l\u2019\u00e9rotisme et la mort en retra\u00e7ant d\u00e9j\u00e0 comment l\u2019interdit, les scellant entre elles, a pr\u00e9cipit\u00e9 ces deux id\u00e9es dans le domaine du sacr\u00e9. Cette conceptualisation anthropologique pr\u00e9side \u00e0 des \u0153uvres ult\u00e9rieures de Bataille comme <em>Th\u00e9orie de la religion<\/em> et <em>Les Larmes d\u2019\u00c9ros.<\/em> Ainsi le dialogue mis en place l\u00e9gitime-t-il \u00e9galement les publications <em>\u00e0 venir<\/em>. En 1957, Georges Bataille publie <em>L&rsquo;\u00c9rotisme<\/em>, un essai suivi de sept \u00e9tudes de cas qui viennent appuyer le propos. En reproduisant en septi\u00e8me \u00e9tude sa pr\u00e9face \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Pierre Ang\u00e9lique, il fait de <em>Madame Edwarda<\/em> le mod\u00e8le exemplaire d\u2019une r\u00e9flexion th\u00e9orique sur l\u2019\u00e9rotisme puisqu\u2019il d\u00e9veloppe, plus explicitement encore dans cet ouvrage, la question de l\u2019interdit pos\u00e9 sur le plaisir et sur la mort. L\u2019auteur se saisit alors d\u2019une \u0153uvre sienne qui, rendue \u00e9trang\u00e8re par le jeu des pseudonymes, permet de l\u00e9gitimer le texte ensuite pr\u00e9sent\u00e9 en son nom propre.<\/p>\n<p>Par ces strat\u00e9gies, l&rsquo;auteur r\u00e9active le primat d\u2019une singularit\u00e9 cr\u00e9atrice et la tentative du jeu\u00a0: le pseudonyme devient moteur d\u2019\u00e9criture et exp\u00e9rience auctoriale. Apr\u00e8s avoir mis \u00e0 mal la filiation biologique en se d\u00e9tachant du nom du p\u00e8re, Bataille cr\u00e9e en contrepartie une filiation intellectuelle qui lui permet d\u2019asseoir son autorit\u00e9 d\u2019auteur. Des brouillons ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s, qui montrent un projet plus cons\u00e9quent \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude et dans lequel serait int\u00e9gr\u00e9 <em>Madame Edwarda<\/em>. \u00c0 ce titre, les textes sign\u00e9s par Pierre Ang\u00e9lique constituent une \u0153uvre \u00e0 part enti\u00e8re, dont les motifs pourtant ne font que reconduire et r\u00e9affirmer l&rsquo;omnipr\u00e9sence de Bataille.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de Bataille, qu\u2019il s\u2019agisse des parties attribu\u00e9es \u00e0 Ang\u00e9lique ou non, met en sc\u00e8ne un sujet qui recherche son propre exc\u00e8s et un d\u00e9passement de soi par le prisme de l\u2019\u00e9rotisme; il s\u2019agit ici de r\u00e9affirmer un lien \u00e9troit entre ce dernier et la mort. Si l\u2019auteur commence par effacer le nom, ou par le d\u00e9jouer au travers d\u2019une mise en fiction, ce n\u2019est que pour mieux rappeler son caract\u00e8re impalpable\u00a0: le sujet individuel n\u2019est qu\u2019un pr\u00e9texte \u00e0 la sc\u00e8ne \u00e9rotique, puisqu\u2019en son sein il est vou\u00e9 \u00e0 se dissoudre. Le d\u00e9doublement, en ce sens, vient rompre la fausse unit\u00e9 du sujet tout en la d\u00e9non\u00e7ant. S\u2019il s\u2019agit bien s\u00fbr d\u2019une explosion de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019auteur, cette derni\u00e8re se trouve reconduite dans la plupart des \u0153uvres par des jeux de g\u00e9mellit\u00e9 ou par des personnages qualifi\u00e9s par une lettre plut\u00f4t que par un pr\u00e9nom. Deux mouvements se dessinent\u00a0: celui d&rsquo;une ips\u00e9it\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e, en qu\u00eate de r\u00e9conciliation, et celui d&rsquo;une d\u00e9chirure qui rompt l&rsquo;isolement et ouvre \u00e0 la continuit\u00e9 de l\u2019intime. L&rsquo;\u00e9criture met en jeu cette r\u00e9conciliation par le truchement du r\u00e9cit, elle est l&rsquo;exp\u00e9rience du personnage puisqu\u2019il est mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, s\u2019initie \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience bataillienne, affronte ce paradoxe d\u2019une affirmation de soi dans la d\u00e9chirure. Cette f\u00ealure ontologique lui permet paradoxalement d\u2019effectuer un retour \u00e0 soi. Elle est aussi exp\u00e9rience du lecteur puisqu\u2019il se retrouve face \u00e0 un texte morcel\u00e9, autant au sein d\u2019un livre (esth\u00e9tique de la concision, paragraphes ou phrases inachev\u00e9es\u2026) que de l\u2019\u0153uvre globale (certaines informations manquent, certaines dates sont volontairement mensong\u00e8res, l\u2019auteur est une duperie\u2026). Enfin, elle est une exp\u00e9rience de l\u2019auteur qui cherche \u00e0 s\u2019effacer, \u00e0 rompre la confidence, qui refuse d\u2019\u00e9voquer une m\u00e9thode et privil\u00e9gie la d\u00e9monstration d\u2019une exp\u00e9rience en cours. De m\u00eame, l\u2019effacement du nom, qui repr\u00e9sente \u00e0 la fois la fuite d\u2019un patronyme et l\u2019affirmation d\u2019une singularit\u00e9 auctoriale, permet de d\u00e9jouer l\u2019identification, pour le lecteur, \u00e0 la personne publique. Dans la construction de l&rsquo;auteur, ou du sujet Bataille, la d\u00e9chirure s&rsquo;effectue par la m\u00e9diation d&rsquo;une sc\u00e8ne fictionnelle o\u00f9, en tension, le biographique rencontre l&rsquo;imaginaire. Cette nouvelle modalit\u00e9 de la diss\u00e9mination du nom s&rsquo;appuie sur une diss\u00e9mination du sujet lui-m\u00eame.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Divinus Deus\u00a0\u00bb\u00a0: un projet inachev\u00e9<\/h2>\n<p>En cr\u00e9ant et l\u2019auteur et le texte, Bataille fabrique un r\u00e9seau litt\u00e9raire susceptible d\u2019accueillir sa propre pens\u00e9e et de la mettre en d\u00e9bat en simulant la vari\u00e9t\u00e9 et la diversit\u00e9 dans l\u2019\u00e9tablissement de la communication, condition essentielle, chez lui, \u00e0 la r\u00e9conciliation de la f\u00ealure. Dans la pr\u00e9face, il s\u2019adresse directement au lecteur\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] je demande au lecteur de ma pr\u00e9face de r\u00e9fl\u00e9chir un court instant sur l\u2019attitude traditionnelle \u00e0 l\u2019\u00e9gard du plaisir (qui, dans le jeu des sexes, atteint la folle intensit\u00e9) et de la douleur (que la mort apaise, il est vrai, mais que d\u2019abord elle porte au pire)\u00a0\u00bb (12). Il pose tr\u00e8s clairement les enjeux de son \u00e9criture et ceux du roman de Pierre Ang\u00e9lique\u00a0: il s\u2019agit de lever ce voile rationnel qui p\u00e8se sur l\u2019homme, de tenter l\u2019exp\u00e9rience de la v\u00e9rit\u00e9 et surtout de s\u2019autoriser \u00e0 poser un regard neuf sur la question du plaisir et de la douleur.<\/p>\n<p>Le tome IV des <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, regroupant les \u00ab\u00a0\u0152uvres litt\u00e9raires posthumes\u00a0\u00bb de Bataille, pr\u00e9sente l&rsquo;ensemble du projet \u00ab\u00a0Divinus Deus\u00a0\u00bb que l&rsquo;auteur n&rsquo;aura pas eu l&rsquo;occasion de mener \u00e0 son terme. On peut tirer plusieurs informations de l&rsquo;\u00e9tude des brouillons qui figurent en notes. Elles indiquent comment Bataille d\u00e9cide un nouvel agencement de ses textes au profit d\u2019une composition plus vaste, toujours dans cette m\u00eame logique de fragmentation qui \u00ab\u00a0structure\u00a0\u00bb les textes\u00a0: il s\u2019agirait d\u2019un regroupement d\u2019\u00e9crits ayant parfois d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s et dont la r\u00e9union inviterait \u00e0 une nouvelle lecture. Le projet regroupe plusieurs opus, dont <em>Ma m\u00e8re<\/em> \u2013 qui devait au d\u00e9part \u00eatre publi\u00e9 sous le pseudonyme de Pierre Ang\u00e9lique, mais qui sera \u00e9dit\u00e9 sous le vrai nom de l\u2019auteur en 1966 \u2013, <em>Charlotte d\u2019Ingerville<\/em> et <em>Sainte<\/em>. Alors que <em>Charlotte d\u2019Ingerville <\/em>appara\u00eet comme une suite \u00e0 <em>Ma M\u00e8re<\/em>, Bataille d\u00e9cide, en 1955, de reprendre son roman <em>Madame Edwarda <\/em>pour en faire la premi\u00e8re partie. On trouve dans les \u00e9bauches et brouillons le plan suivant (Bataille 1971, 388)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Madame Edwarda<br \/>I.<br \/>Divinus Deus<br \/>II.<br \/>Ma M\u00e8re<br \/>III.<br \/>Charlotte d\u2019Ingerville<br \/>Suivi de<br \/>Paradoxe sur l\u2019Erotisme<br \/>par<br \/>Georges Bataille<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans la nouvelle composition, \u00ab\u00a0Madame Edwarda\u00a0\u00bb ne d\u00e9signe plus le roman qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 comme tel mais le nom du cycle entier. Le roman prend quant \u00e0 lui le titre de \u00ab\u00a0Divinus Deus\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0Paradoxe sur l\u2019\u00e9rotisme\u00a0\u00bb sign\u00e9 par Bataille ne renvoie pas au m\u00eame texte que la pr\u00e9face du roman qu\u2019il int\u00e8gre dans <em>L\u2019\u00c9rotisme<\/em>. Il s\u2019agit d\u2019une autre th\u00e9orie inachev\u00e9e qui t\u00e9moigne de nouveau d\u2019un rapport commentatif aux \u00e9crits sign\u00e9s par Pierre Ang\u00e9lique puisque ce dernier aurait d\u00fb \u00eatre l\u2019auteur (fictif) de ce nouveau regroupement. Bien que, du vivant de Bataille, seul <em>Madame Edwarda<\/em> fut publi\u00e9 sous pseudonyme, ce plus vaste projet t\u00e9moigne de la place importante d\u2019Ang\u00e9lique dans la r\u00e9flexion de Bataille.<\/p>\n<p>Ces diff\u00e9rents textes sont tous \u00e9crits \u00e0 la premi\u00e8re personne. Dans <em>Ma M\u00e8re<\/em> et <em>Charlotte<\/em>, le personnage s\u2019appelle Pierre. Dans <em>Madame Edwarda<\/em>, il ne porte pas de pr\u00e9nom, mais il s\u2019agit toutefois d\u2019un homme. Puisque l\u2019auteur ins\u00e8re <em>Madame Edwarda<\/em> dans ce corpus, on peut en d\u00e9duire que le narrateur se nomme \u00e9galement Pierre. Le projet prend ainsi l\u2019allure d\u2019une autobiographie d\u00e9tourn\u00e9e. Bataille pousse \u00e0 son paroxysme le processus du pseudonyme\u00a0: l\u2019auteur cr\u00e9\u00e9 devient un auteur \u00e0 part enti\u00e8re qui se d\u00e9voile dans une perspective autobiographique, il s\u2019assume comme sujet grammatical et se prend comme objet textuel, se raconte et fait le r\u00e9cit de son \u00e9volution personnelle. Dans <em>Ma M\u00e8r<\/em>e, Pierre raconte comment il quitte Dieu et abandonne la foi pour \u00eatre initi\u00e9 \u00e0 la d\u00e9bauche par sa m\u00e8re apr\u00e8s la mort du p\u00e8re. Le roman s\u2019ach\u00e8ve sur la mort de la m\u00e8re et l\u2019orgasme du fils. Dans le second r\u00e9cit, qui s\u2019apparente \u00e0 une suite, le personnage est reconnu par Charlotte, une jeune femme qui lui avoue avoir \u00e9t\u00e9 la ma\u00eetresse de la m\u00e8re. Progressivement, Pierre c\u00e8de la parole \u00e0 Charlotte, qui raconte sa propre histoire, une histoire dont le d\u00e9roulement est ant\u00e9rieur \u00e0 celle pr\u00e9sent\u00e9e dans <em>Ma M\u00e8re<\/em>. Charlotte confie que sa propre m\u00e8re \u00e9tait la tante de Pierre et que les parents du jeune homme sont devenus ses tuteurs\u00a0: elle est, \u00e0 cette \u00e9poque, initi\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9rotisme comme Pierre le fut, reconduisant alors le motif de l\u2019inceste pr\u00e9sent de mani\u00e8re sous-jacente dans le premier roman.<\/p>\n<p>\u00c0 propos du troisi\u00e8me texte du cycle, Bataille parle d\u2019une \u00ab\u00a0sorte d\u2019\u00e9pop\u00e9e burlesque et invraisemblable\u00a0\u00bb (394). Il pr\u00e9cise cependant plus loin que l\u2019histoire n\u2019est invraisemblable que pour \u00ab\u00a0le lecteur non pr\u00e9par\u00e9\u00a0\u00bb. Proposant une exp\u00e9rience initiatique dans les limites de l\u2019\u00e9rotisme et de la violence, le texte confronte l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 absolue de la prostitu\u00e9e \u00e0 l\u2019image de Dieu. Cette exp\u00e9rience est celle que Bataille expose lui-m\u00eame\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019appelle exp\u00e9rience un voyage au bout du possible de l\u2019homme. Chacun peut ne pas faire ce voyage, mais s\u2019il le fait, cela suppose ni\u00e9es les autorit\u00e9s, les valeurs existantes, qui limitent le possible. Du fait qu\u2019elle est n\u00e9gation d\u2019autres valeurs, d\u2019autres autorit\u00e9s, l\u2019exp\u00e9rience ayant l\u2019existence positive devient elle-m\u00eame positivement la valeur <em>et l\u2019autorit\u00e9<\/em>. (1973, 19. L\u2019auteur souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi un processus de substitution est \u00e0 l\u2019\u0153uvre\u00a0: l\u2019exp\u00e9rience devient celle de la souverainet\u00e9 de chacun. L\u2019\u00e9preuve de son immanence, qui ne peut \u00eatre qu\u2019instantan\u00e9e, plonge le sujet dans un \u00e9tat second mais affirme sa propre autorit\u00e9. Ces propos sont \u00e0 rapprocher des brouillons de <em>Ma m\u00e8re<\/em> au sujet du projet intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Divinus Deus\u00a0\u00bb et des conseils prodigu\u00e9s au lecteur\u00a0: l\u2019auteur y soutient qu\u2019\u00ab\u00a0[i]l faudrait[, pour le comprendre,] de nombreux commentaires ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment une autre sorte de culture aussi diff\u00e9rente de la n\u00f4tre que la n\u00f4tre l\u2019est de la romaine ou de la chinoise \u2013 aussi diff\u00e9rente au moins\u00a0\u00bb (1971, 394). Bataille affirme ici que l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9rotisme, telle qu\u2019il la propose, telle qu\u2019elle est pr\u00e9sent\u00e9e dans ses \u0153uvres, est \u00e9trang\u00e8re parce qu\u2019elle \u00e9chappe \u00e0 la rationalit\u00e9 de la civilisation occidentale et ne s\u2019inscrit pas dans ses m\u0153urs. Outre la question de l\u2019inceste qui, depuis L\u00e9vi-Strauss, est un fondement civilisationnel et n\u2019occupe qu\u2019une place anecdotique dans la port\u00e9e du texte de Bataille, c\u2019est l\u2019horizon d\u2019attente qui est en jeu\u00a0: le lecteur lambda doit se r\u00e9soudre \u00e0 abandonner certaines conventions pour appr\u00e9cier les perspectives ouvertes par le texte. La lecture devient alors une mise en jeu de ses propres d\u00e9terminismes et le sujet-lecteur peut s\u2019ouvrir \u00e0 une forme d\u2019exp\u00e9rience spirituelle, que Bataille d\u00e9signera comme \u00ab\u00a0int\u00e9rieure\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La lecture de l\u2019\u0153uvre de Bataille et celle de l\u2019\u0153uvre d\u2019Ang\u00e9lique se compl\u00e8tent. Elles s\u2019appuient sur deux registres\u00a0: un premier qui explicite les enjeux et la m\u00e9thode, un autre qui t\u00e9moigne de la violence de l&rsquo;exp\u00e9rience et met le sujet \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve. Dans les deux cas, cette \u00e9preuve est aussi celle du lecteur \u00e0 qui il revient de faire co\u00efncider les deux paroles d&rsquo;auteur\u00a0: il ne faut pas perdre de vue que Bataille et Ang\u00e9lique repr\u00e9sentent un seul sujet et que derri\u00e8re ce nom d\u00e9doubl\u00e9 se cache une mise en jeu de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019auteur.<\/p>\n<h2>La sc\u00e8ne du nom<\/h2>\n<p>L&rsquo;\u00e9criture d\u00e9ploie une sc\u00e8ne dramatique dans laquelle se jouent ses propres questionnements. Ainsi, pour Sich\u00e8re, cette \u00e9criture s&rsquo;origine-t-elle dans<\/p>\n<blockquote>\n<p>une matrice \u0153dipienne[. Elle] est bien command\u00e9e par l\u2019\u00e9minence d\u2019un premier Objet inaccessible, absolu absent, [\u2026] par Dieu\u00a0: le corps de la m\u00e8re absolument frapp\u00e9 d\u2019interdiction (2005, 28).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;enfant ne peut pas jouir par la m\u00e8re, mais cette derni\u00e8re ne peut pas jouir non plus. Voil\u00e0 le c\u0153ur de <em>Ma M\u00e8re<\/em>\u00a0: la jouissance de la m\u00e8re est d\u00e9pendante de celle du p\u00e8re. Dans le roman, le p\u00e8re assume d&rsquo;\u00eatre le parent ha\u00ef pour que Pierre, fils et narrateur, garde une image positive de sa m\u00e8re quand elle se livre \u00e0 leurs orgies conjugales. La jouissance de la m\u00e8re est d\u00e9plac\u00e9e dans l&rsquo;intimit\u00e9 filiale \u00e0 laquelle elle convie son fils, et c\u2019est la mort du p\u00e8re qui autorise cette alliance. Le rejet de la figure du p\u00e8re est pr\u00e9sent d\u00e8s l&rsquo;origine du roman\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je le d\u00e9testais si pleinement qu&rsquo;en toutes choses je pris le contrepied de ses jugements. En ce temps-l\u00e0 je devins pieux au point d&rsquo;imaginer que j&rsquo;entrerais plus tard en religion. Mon p\u00e8re \u00e9tait alors un anticl\u00e9rical ardent. (Bataille 2012, 13)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette confidence du narrateur n&rsquo;est pas sans rappeler le propos de Bataille dans \u00ab\u00a0Co\u00efncidences\u00a0\u00bb, propos qu\u2019il reprend vingt-cinq ans plus tard dans \u00ab\u00a0R\u00e9miniscences\u00a0\u00bb. Cette \u00ab\u00a0matrice oedipienne\u00a0\u00bb est de m\u00eame doubl\u00e9e par une confession de Bataille dans \u00ab\u00a0W.-C.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Je me suis branl\u00e9 nu, dans la nuit, devant le cadavre de ma m\u00e8re\u00a0\u00bb (37)), une sc\u00e8ne \u00e9galement reprise dans <em>Ma M\u00e8re<\/em>. Dans la plupart des fictions, comme l\u2019indiquent les confidences de Bataille, des \u00e9l\u00e9ments renvoient directement au v\u00e9cu de l\u2019auteur. Il semblerait alors que raconter une histoire convoque une fiction de soi\u00a0: il s\u2019agit d\u2019irriguer d\u2019un imaginaire personnel l\u2019\u0153uvre fictionnelle mais d\u2019en exag\u00e9rer les traits, d\u2019en exc\u00e9der les limites, afin qu\u2019elle ne se cantonne pas au biographique anecdotique. D\u00e8s lors se pose la question de la limite formelle de ces textes. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, si l&rsquo;on consid\u00e8re l&rsquo;intention de l&rsquo;auteur de cr\u00e9er un \u00e9crivain autonome avec Pierre Ang\u00e9lique, peut-on consid\u00e9rer ce roman comme une autobiographie? Un lien se dessine entre l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019auteur et le pseudonyme puisque l&rsquo;\u00e9criture devient la manifestation d&rsquo;une nouvelle identit\u00e9 ou de sa conqu\u00eate. Le r\u00e9cit de soi d\u00e9tourn\u00e9 permet d\u2019une part la catharsis individuelle, d\u2019autre part l\u2019\u00e9clatement du singulier au profit d\u2019une invitation \u00e0 la pluralit\u00e9 des sujets et des lectures. L\u2019\u0153uvre d\u2019Ang\u00e9lique se d\u00e9roule en plusieurs opus qui constituent une historicit\u00e9 dans laquelle s&rsquo;inscrit la biographie du personnage. Ainsi, plus que les autres pseudonymes, Pierre Ang\u00e9lique, avec <em>Madame Edwarda<\/em> \u2013 en tant que seul texte publi\u00e9 du vivant de l\u2019auteur, m\u00eame si on y inclut ais\u00e9ment ceux pr\u00e9vus pour int\u00e9grer le cycle \u00ab\u00a0Divinus Deus\u00a0\u00bb \u2013, affirme le pouvoir et la supr\u00e9matie du nom par la connivence qu&rsquo;il instaure. \u00c0 la lumi\u00e8re des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la vie de Bataille, on peut consid\u00e9rer que l\u2019\u00ab\u00a0auteur\u00a0\u00bb fictif prend l&rsquo;auteur v\u00e9ritable comme objet d&rsquo;une fictionnalisation et qu&rsquo;il le met alors en jeu. Le r\u00e9cit devient ainsi un d\u00e9cor, lequel est l&rsquo;occasion pour l&rsquo;auteur de mettre en sc\u00e8ne l&rsquo;exp\u00e9rience et de <em>jouer<\/em> le sujet tout en affirmant une pens\u00e9e th\u00e9orique. Cette exp\u00e9rience reste seule susceptible d\u2019interroger l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019auteur puisqu\u2019elle en d\u00e9joue les codes \u00e9tablis. Elle est paradoxale, car elle est<\/p>\n<blockquote>\n<p>fond\u00e9e sur la mise en question, elle est mise en question de l&rsquo;autorit\u00e9; mise en question positive de l&rsquo;homme se d\u00e9finissant comme mise en question de lui-m\u00eame. (Bataille 1973, 19)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Aussi l&rsquo;autorit\u00e9 mise en jeu est-elle celle du p\u00e8re et de Dieu, mais aussi celle de la cr\u00e9ation elle-m\u00eame dont il s&rsquo;agit d&rsquo;interroger les codes. C&rsquo;est l&rsquo;occasion pour Bataille de remettre en question les normes sociales. Les r\u00e9cits construisent par exemple un d\u00e9cor souvent singulier, appartenant \u00e0 des milieux interlopes\u00a0: le troquet miteux, les ruines dans <em>Histoire de l&rsquo;\u0153il<\/em> ou le bordel dans <em>Madame Edwarda<\/em> et <em>Le Mort<\/em>. Ces d\u00e9cors, dans lesquels se jouent les sc\u00e8nes, s\u2019opposent aux lieux traditionnels du romanesque. Bataille projette une sc\u00e8ne litt\u00e9raire dans laquelle il d\u00e9ploie les enjeux ontologiques de l&rsquo;exp\u00e9rience du sujet. D\u00e8s lors, \u00ab\u00a0on n&rsquo;atteint des \u00e9tats d&rsquo;extase ou de ravissement qu&rsquo;en <em>dramatisant<\/em> l&rsquo;existence\u00a0\u00bb (Bataille 2012b, 22. L\u2019auteur souligne.). Le terme s&rsquo;entend dans les deux sens \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il s&rsquo;agit de pousser les personnages ou l&rsquo;individu jusqu&rsquo;\u00e0 la plus haute violence pour permettre la d\u00e9chirure et provoquer l&rsquo;exp\u00e9rience, donc le drame. De plus, mettre en sc\u00e8ne la violence constitue une dramatisation au sens litt\u00e9raire du terme, celle-ci permettant de simuler l&rsquo;exp\u00e9rience, d&rsquo;y ouvrir le lecteur lorsque les personnages en font l&rsquo;\u00e9preuve. Par la lecture et la r\u00e9ception, chacun acc\u00e8de \u00e0 la port\u00e9e du processus\u00a0: dramatiser et mettre en jeu deviennent ainsi solidaires, et la dramatisation t\u00e9moigne d&rsquo;une ouverture \u00e0 la communication. Dans le m\u00eame temps, l&rsquo;\u00e9criture devient un mensonge paradoxal puisqu&rsquo;il permet de rompre la logique rationnelle et lib\u00e8re le sujet. Comme le dit Burgelin, \u00ab\u00a0un nom propre, ce peut \u00eatre un lieu de m\u00e9moire. Une affaire de famille (et de sentiments m\u00eal\u00e9s). [\u2026] Ou une tache\u00a0\u00bb (2012, 8)\u00a0: dans cette derni\u00e8re \u00e9ventualit\u00e9, la fiction permet de cr\u00e9er un nouveau nom propre et, par-l\u00e0, un nouveau lieu de m\u00e9moire o\u00f9 le sujet s&rsquo;affranchit. S&rsquo;exc\u00e9dant elle-m\u00eame, la cr\u00e9ation se lib\u00e8re de l&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;o\u00f9 elle na\u00eet. Elle s&rsquo;\u00e9panche jusque dans la vie.<\/p>\n<p>Dans ce paysage litt\u00e9raire de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle o\u00f9 se bousculent des pr\u00e9sences m\u00e9diatiques fortes, Bataille s\u2019attache \u00e0 jouer avec les codes et avec l\u2019image publique de l\u2019\u00e9crivain dans un recours \u00e0 la fois ludique et ontologique au pseudonyme. Dans un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Autorit\u00e9, auctorialit\u00e9, commencement\u00a0\u00bb (Baron 2010, 91), Christine Baron analyse la th\u00e9orie de Foucault sur le crime chez Genet. Ses commentaires apparaissent essentiels pour comprendre en quoi cette voie recouvre une manifestation auctoriale singuli\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le meurtre comme r\u00e9version de la loi est le point limite o\u00f9 la logique \u00e9pique du ma\u00eetre montre son envers dans le crime. La litt\u00e9rature s\u2019\u00e9nonce comme \u00ab\u00a0hors la loi\u00a0\u00bb, oppos\u00e9e aux \u00e9critures institutionnelles, comme ce qui se soustrairait \u00e0 toute forme d\u2019autorit\u00e9 en revendiquant une mani\u00e8re d\u2019autol\u00e9gislation. (93)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019autorit\u00e9 s\u2019\u00e9rige au sein d\u2019une \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb litt\u00e9raire, d\u2019un consensus, ou d\u2019un acad\u00e9misme\u00a0: l\u2019opposition \u00e0 cette \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb implique, de la part de l\u2019\u00e9crivain, une remise en cause des normes et des conventions, comme Bataille travaille \u00e0 le faire. Pour Foucault, il s\u2019agit de faire droit \u00e0 cet \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb du discours rationnel, de laisser place \u00e0 l\u2019expression de l\u2019impens\u00e9 ou de la part maudite. Il cherche \u00e0 \u00ab\u00a0extraire du silence ce qu\u2019a occult\u00e9 la naissance du rationalisme cart\u00e9sien\u00a0\u00bb (92) et donc \u00e0 lui opposer l\u2019\u00e9mergence d\u2019une parole nouvelle, qui \u00e9chappe au processus raisonnable, qui devient une \u00ab\u00a0r\u00e9ponse issue de la d\u00e9raison\u00a0\u00bb (94). C\u2019est \u00e0 ce titre que l\u2019on peut entendre la pr\u00e9sence de Bataille dans l\u2019entr\u00e9e r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0Obsc\u00e8ne\u00a0\u00bb du <em>Fragments d\u2019un discours amoureux<\/em> de Barthes, \u00e0 ce titre aussi que l\u2019on peut entendre les manifestations \u00e9rotiques parfois limites des r\u00e9cits de Bataille.<\/p>\n<p>De m\u00eame, le pseudonyme s\u2019inscrit dans cette manifestation singuli\u00e8re en tant que \u00ab\u00a0dispositif de signature auctoriale\u00a0\u00bb (Martens 2010, 39), il est clairement la marque d\u2019une autorit\u00e9 d\u2019\u00e9crivain, d\u00e9doubl\u00e9e ou masqu\u00e9e, mais n\u00e9anmoins affirm\u00e9e. La dichotomie entre le fictif et le factuel \u00ab\u00a0est subvertie par la po\u00e9tique du pseudonyme, puisqu\u2019elle op\u00e8re non au sein d\u2019un espace fictif, comme dans l\u2019autofiction, mais bien \u00e0 l\u2019interface du textuel et de l\u2019extratextuel, aux marges du livres\u00a0\u00bb (44). Chez Bataille, la pratique du pseudonyme s\u2019inscrit dans une cartographie des noms f\u00e9conde qui t\u00e9moigne d\u2019une volont\u00e9 de transgresser la \u00ab\u00a0fonction-auteur\u00a0\u00bb en ouvrant de nouvelles perspectives auctoriales. Ce recours au pseudonyme est d\u2019autant plus important que \u00ab\u00a0chaque \u0153uvre sign\u00e9e d\u2019un \u00a0\u00bbauteur\u00a0\u00bb poss\u00e8de son <em>ethos<\/em> auctorial intrins\u00e8que particulier, c&rsquo;est-\u00e0-dire une auctorialit\u00e9 sp\u00e9cifique [\u2026]\u00a0\u00bb (Gallinari 2009, 11). L\u2019auteur en vient donc \u00e0 multiplier sa manifestation singuli\u00e8re et, avec elle, \u00e0 diversifier les \u00ab\u00a0auctorialit\u00e9s sp\u00e9cifiques\u00a0\u00bb; il partage sa propre voix pour inviter \u00e0 la communication.<\/p>\n<p>Le texte de Bataille affirme alors une double pr\u00e9sence qui, loin de signifier la fuite d\u2019une instance auctoriale, l\u2019intensifie. En jouant avec le nom de l\u2019auteur, et donc avec l\u2019affirmation d\u2019une autorit\u00e9 qui en d\u00e9coulerait, Bataille manipule les limites de la litt\u00e9rature pour en proposer un usage \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb. Il joue alors avec cette image de l\u2019\u00e9crivain, avec les postures qui lui sont famili\u00e8res et dont il rejette l\u2019analogie. Il affirme \u00e9galement la r\u00e9ception textuelle comme jeu qu\u2019il met en pratique\u00a0: ontologique pour l\u2019\u00e9crivain, intellectuel pour le lecteur. Cette exp\u00e9rience semble d\u2019ailleurs infinie puisqu\u2019elle peut se renouveler au fil des g\u00e9n\u00e9rations\u00a0: lire un texte attribu\u00e9 \u00e0 Georges Bataille aujourd\u2019hui, quand on le sait sign\u00e9 d\u2019un autre nom des d\u00e9cennies plus t\u00f4t, change la r\u00e9ception du texte, l\u2019actualise, et invite \u00e0 reconstruire un <em>ethos<\/em> auctorial au prisme de ses diverses manifestations.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Baron, Christine. 2010. \u00ab\u00a0Autorit\u00e9, auctorialit\u00e9, commencement\u00a0\u00bb, dans Bouju, Emmanuel (dir.), <em>L\u2019autorit\u00e9 en litt\u00e9raire\u00a0: G\u00e9n\u00e8se d\u2019un genre litt\u00e9raire en Gr\u00e8ce<\/em>. Rennes\u00a0: Presses universitaires de Rennes, p.\u00a085-94.<\/p>\n<p>Bataille, Georges. 1971. <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, tome IV. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013. 1973. <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, tome V. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013. 2012a. <em>Madame Edwarda, Le Mort, Histoire de l\u2019\u0153il<\/em>. Paris\u00a0: 10\/18.<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013. 2012b. <em>La Scissiparit\u00e9<\/em>. Saint-Cl\u00e9ment-de-Rivi\u00e8re\u00a0: Fata Morgana.<\/p>\n<p>Burgelin, Claude. 2012. <em>Les Mal Nomm\u00e9s. Duras, Leiris, Calet, Bove, Perec, Gary et quelques autres<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Martens, David. 2010. <em>L&rsquo;Invention de Blaise Cendrars. Une po\u00e9tique de la pseudonymie<\/em>. Paris\u00a0: Honor\u00e9 Champion.<\/p>\n<p>Mendes Gallinari, Melliadro. 2009. \u00ab\u00a0La \u00a0\u00bbclause auteur\u00a0\u00bb\u00a0: l&rsquo;\u00e9crivain, l&rsquo;<em>ethos<\/em> et le discours litt\u00e9raire\u00a0\u00bb. <em>Argumentation et Analyse du Discours<\/em>, 3. <a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/aad\/663\">http:\/\/journals.openedition.org\/aad\/663<\/a> (Page consult\u00e9e le 8 avril 2018)<\/p>\n<p>Sichere, Bernard. 2005. <em>Pour Bataille\u00a0: \u00eatre, chance, souverainet\u00e9<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Surya, Michel. 1992. <em>Georges Bataille, la mort \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Perez, Rodolphe. 2018. \u00ab\u00a0Pierre Ang\u00e9lique ou l&rsquo;autobiographie d&rsquo;un autre\u00a0:\u00a0approche d&rsquo;un pseudonyme de Georges Bataille\u00a0\u00bb. <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27 (Hiver), En ligne : http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/perez-27 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/perez_27.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 perez_27.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-b80c0617-8d25-4b61-982a-09a9f009bd81\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/perez_27.pdf\">perez_27<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/perez_27.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-b80c0617-8d25-4b61-982a-09a9f009bd81\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27 Lorsque Georges Bataille entre en litt\u00e9rature, ce n\u2019est qu\u2019un mince hasard, un croisement \u00e9tonnant entre un sujet en th\u00e9rapie et un homme en qu\u00eate de non-sens, pour reprendre un concept qui lui est propre. 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