{"id":5649,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/je-souffrons-autour-de-lidee-dune-communaute-a-venir-dans-testament-et-drama-queens-de-vickie-gendreau\/"},"modified":"2024-08-22T19:28:37","modified_gmt":"2024-08-22T19:28:37","slug":"je-souffrons-autour-de-lidee-dune-communaute-a-venir-dans-testament-et-drama-queens-de-vickie-gendreau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5649","title":{"rendered":"\u00ab Je \u00bb souffrons : autour de l\u2019id\u00e9e d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 venir dans \u00ab Testament \u00bb et \u00ab Drama Queens \u00bb de Vickie Gendreau"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6898\">Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27<\/a><\/h5>\n<p>En 2014, suite \u00e0 l\u2019\u00e9moi que cause le d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9coce de Vickie Gendreau, une romanci\u00e8re qu\u00e9b\u00e9coise \u00e2g\u00e9e de tout juste 24 ans, Bor\u00e9al fait para\u00eetre une deuxi\u00e8me \u00e9dition de <em>Testament<\/em>, son premier roman paru originalement en 2012. Sur la page couverture nous pouvons lire\u00a0: Vickie Gendreau, <em>Testament<\/em>, Roman. En gros plan, un immense visage de jeune femme. Elle est jolie et maquill\u00e9e. Ses yeux sont mi-clos, sa bouche est entrouverte. \u00ab\u00a0Est-ce elle?\u00a0\u00bb, se demande peut-\u00eatre un.e futur.e lecteur.trice, \u00ab\u00a0Est-ce Vickie Gendreau?\u00a0\u00bb. Si l\u2019image choisie par Bor\u00e9al t\u00e2che \u00e0 tout prix d\u2019assigner \u00e0 cette fiction le visage d\u2019une Vickie Gendreau maquill\u00e9e et s\u00e9ductrice, le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb se retrouvant au sein des pages s\u2019\u00e9rige plut\u00f4t contre une telle persona. En effet, il semble que ce visage jeune et en sant\u00e9, qui serait celui de feue Vickie Gendreau, tremble et tombe au fil de la lecture. Ainsi, c\u2019est plut\u00f4t un corps malade qui sera mis de l\u2019avant dans <em>Testament <\/em>et dans <em>Drama Queens<\/em>, deuxi\u00e8me et unique autre roman de Gendreau, publi\u00e9 de mani\u00e8re posthume en 2014.<\/p>\n<p>Dans ces deux \u0153uvres, le corps est un lieu paradoxalement mouvant qui a comme ancrage la condition de sa maladie. Vickie, narratrice de <em>Testament<\/em>, est malade; Victoria Love ou\u00a0Victoria Love Gendreau (Gendreau, 2014, 154), narratrice de <em>Drama Queens<\/em>, l\u2019est aussi. Cette d\u00e9gradation du corps influence l\u2019\u00e9nonciation de leur \u00ab je \u00bb : les modalit\u00e9s du dire ob\u00e9issent \u00e0 une logique autre que celle du quotidien d\u2019un corps sain et il devient impossible au corps malade de se donner \u00e0 lire tel qu\u2019il \u00e9tait avant. Dans les r\u00e9cits de Gendreau, la mise en r\u00e9cit du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb s\u2019accomplit par une ext\u00e9riorisation de soi. D\u00e9doubl\u00e9 et d\u00e9bordant, celui-ci se tourne vers autrui et d\u00e9laisse son unit\u00e9. C\u2019est \u00e0 travers la multiplicit\u00e9 et \u00e0 partir d\u2019autres lieux que celui de son propre corps malade qu\u2019il trouve une fa\u00e7on de s\u2019inscrire dans la narration. Puisque cet enjeu occupe une place centrale dans les deux romans de l\u2019auteure, nous cherchons \u00e0 penser ici un \u00e9panchement du singulier vers le pluriel \u00e0 partir du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb discursif et corporel mis en r\u00e9cit. Dans cette logique, caract\u00e9ris\u00e9e par un glissement et une ouverture, le dispositif du corps malade servira de point fixe : c\u2019est depuis le lieu de ses repr\u00e9sentations que se d\u00e9ploie l\u2019esquisse d\u2019une potentielle communaut\u00e9 agenc\u00e9e par une prolif\u00e9ration et une pluralisation de \u00ab je \u00bb. Le corps fuyant et les identit\u00e9s transposables et transf\u00e9rables des narratrices de Gendreau permettent de penser une communaut\u00e9 qui s\u2019imagine au-del\u00e0 d\u2019une singularit\u00e9 quelconque, pour reprendre ici l\u2019id\u00e9e de Giorgio Agamben (1990).<\/p>\n<h2>La communaut\u00e9 \u00e0 venir<\/h2>\n<p>Dans <em>Testament<\/em>, Vickie est mourante. Elle compose son testament sous la forme de fichier Word (.doc) destin\u00e9 \u00e0 nombre de ses proches. Ensemble, ces textes .doc ayant, pour la plupart, un titre humoristique qui fait directement \u00e9cho \u00e0 la culture hollywoodienne (\u00ab Eye\u2019s Wide Plotte \u00bb, \u00ab Poulin Rouge \u00bb, \u00ab Almost Schwarzenegger\u00a0\u00bb, \u00ab Nipple Kidman \u00bb), constituent le document proprement \u00ab\u00a0testamentaire\u00a0\u00bb au sein du roman. L\u2019aspect r\u00e9f\u00e9rentiel et comique des titres testamentaires peut \u00eatre pens\u00e9 comme une premi\u00e8re manifestation d\u2019un d\u00e9sir de transposition de soi. Vickie se projette presque dans une r\u00e9alit\u00e9 post-mortem o\u00f9 son corps malade acc\u00e8de au grand \u00e9cran. La d\u00e9formation des titres \u00e9tablit, en quelque sorte, un univers parall\u00e8le qui s\u2019inscrit en filigrane du roman: nous reconnaissons les r\u00e9f\u00e9rents hollywoodiens et comprenons aussi que leur d\u00e9tournement refl\u00e8te l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une repr\u00e9sentation d\u2019un corps malade, comme celui de la narratrice, dans une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb hollywoodienne. Les actrices am\u00e9ricaines n\u2019acc\u00e8dent pas au statut de <em>superstar<\/em> tout en \u00e9tant confin\u00e9es \u00e0 leur lit d\u2019h\u00f4pital, le pr\u00e9fixe de l\u2019appellation privil\u00e9gi\u00e9e en t\u00e9moigne\u00a0: elles sont fortes, <em>supers<\/em> \u2013 elles savent soumettre leurs corps \u00e0 leur bon vouloir afin de surmonter la maladie qui n\u2019\u00e9tait que <em>de passage<\/em>, chose que Vickie ne peut faire (Marzano, 2016, 97). Ainsi, la pr\u00e9sence de cet univers testamentaire pseudo-hollywoodien, si elle rend d\u00e9j\u00e0 visible une certaine imposture en for\u00e7ant la cohabitation de deux registres \u00e0 priori \u00e9loign\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre, t\u00e9moigne aussi d\u2019une structure narrative pens\u00e9e \u00e0 partir du lieu qu\u2019est le corps malade : le \u00ab je \u00bb de Vickie se transporte et se met en sc\u00e8ne hors de lui. Avant m\u00eame que la lecture des fichiers .doc soit entam\u00e9e par leurs destinataires \u2013 et donc que ce \u00ab je \u00bb mis en r\u00e9cit ne soit transform\u00e9e par le biais de la lecture qu\u2019en feront ceux-ci \u2013 Vickie agence son propre d\u00e9ploiement narratif en expulsant son \u00ab je \u00bb du lieu propre de son corps.<\/p>\n<p>La lecture de ces textes par les l\u00e9gataires, tel qu\u2019imagin\u00e9e par la narratrice<a id=\"footnoteref1_e41f9bu\" class=\"see-footnote\" title=\"Il est pertinent de pr\u00e9ciser ici que la mise en sc\u00e8ne des destinataires du testament, ainsi que de leurs r\u00e9actions \u00e0 la lecture des legs qui leur sont destin\u00e9s, sont \u00e9videmment imagin\u00e9s par la narratrice elle-m\u00eame. Le style d\u2019\u00e9criture, de plus que les expressions et les r\u00e9f\u00e9rences, sont ceux de la narratrice. \" href=\"#footnote1_e41f9bu\">[1]<\/a>, est ce qui constitue l\u2019autre volet de l\u2019\u0153uvre. Vickie tisse ainsi un r\u00e9seau de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb \u00e0 partir de la r\u00e9ception fabul\u00e9e de ses textes fun\u00e9raires. Elle se pluralise en tant que sujet narratif par le biais d\u2019une r\u00e9ception aux yeux d\u2019autrui qu\u2019elle-m\u00eame met en sc\u00e8ne\u00a0: les interpr\u00e9tations \u00e9nonc\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son d\u00e9c\u00e8s agissent en tant que continuation d\u00e9form\u00e9e, mais persistante, de sa propre persona. Ainsi, <em>Testament<\/em> et <em>Drama Queens<\/em> peuvent \u00eatre lus en s\u2019appuyant sur le concept de la communaut\u00e9 \u00e0 venir de Giorgio Agamben dans son ouvrage <em>La communaut\u00e9 qui vient\u00a0: th\u00e9orie de la singularit\u00e9 quelconque. <\/em>Agamben postule que nous pouvons penser une communaut\u00e9 qui n\u2019en est pas une et que c\u2019est par le biais de cette appartenance paradoxale que l\u2019\u00eatre singulier \u00ab\u00a0est envisag\u00e9 non par rapport \u00e0 une autre classe o\u00f9 \u00e0 la simple absence g\u00e9n\u00e9rique de toute appartenance, mais relativement \u00e0 son \u00eatre-<em>tel<\/em>, \u00e0 l\u2019appartenance m\u00eame\u00a0\u00bb (Agamben, 1990, 10. l\u2019auteur souligne). La singularit\u00e9 quelconque qu\u2019\u00e9nonce Agamben \u2013 ce concept qui est de l\u2019ordre non d\u2019une indiff\u00e9rence, mais d\u2019un foisonnement de l\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0tel que de toute fa\u00e7on il importe\u00a0\u00bb (9) \u2013 est perceptible dans ce mouvement op\u00e9r\u00e9 par le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb des r\u00e9cits de Vickie Gendreau. En se dispersant et en se reconstruisant continuellement, ce \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb de la narratrice est toujours \u00e0 venir; l\u2019instabilit\u00e9 m\u00eame de sa pr\u00e9sence est, d\u2019apr\u00e8s nous, \u00ab\u00a0une communaut\u00e9 en puissance d\u2019\u00eatre \u00bb (Causse, 2008, 249). Ainsi, il nous importe de penser les diff\u00e9rentes modalit\u00e9s qui, au sein des \u0153uvres de Gendreau, permettent l\u2019\u00e9mergence d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 venir, une communaut\u00e9 en devenir dans laquelle le \u00ab je \u00bb, se trahissant, est \u00e0 la fois soi et autre, singulier et pluriel. L\u2019articulation et l\u2019actualisation de cette logique ne semblent n\u00e9anmoins possibles que par l\u2019entremise du dispositif du corps malade des narratrices, celui-ci agissant en tant que vecteur qui agence la cr\u00e9ation d\u2019interfaces permettant cette multiplication du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Le legs simul\u00e9<\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9criture testamentaire suit une logique du don et de la comm\u00e9moration. Dans une certaine mesure, <em>Testament<\/em> se raccroche \u00e0 cette tradition\u00a0puisque Vickie se d\u00e9signe des l\u00e9gataires. La formulation de certaines phrases en t\u00e9moigne : \u00ab \u00c0 Stanislas, je l\u00e8gue. \/ Ces deux textes, \/ un chat au piano\/ et deux centaines de fennecs\u00a0\u00bb (Gendreau, 2012, 39). \u00c0 la suite de cet extrait, nous trouvons deux textes adress\u00e9s au d\u00e9nomm\u00e9 Stanislas, homme duquel Vickie \u00e9tait amoureuse. Vickie ne ment pas\u00a0puisque voici le legs promis. Toutefois, du fait que ce legs est une mise en sc\u00e8ne de la narratrice, le v\u00e9ritable don qu\u2019orchestre Vickie est plut\u00f4t de l\u2019ordre de la contamination\u00a0: la narratrice fait don de soi dans l\u2019optique o\u00f9 elle se diss\u00e9mine dans autrui. Vickie agence d\u00e8s lors sa propre comm\u00e9moration et assure, en quelque sorte, qu\u2019une m\u00e9moire d\u2019elle subsiste au-del\u00e0 de sa mort. Toutefois, \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une logique testamentaire typique, cette comm\u00e9moration a comme but non de figer une image pr\u00e9cise de Vickie, mais d\u2019assurer plut\u00f4t sa mouvance et, \u00e0 travers cela, sa persistance. La m\u00e9moire se veut ici vivante, perp\u00e9tuellement en devenir.<\/p>\n<p>Ainsi, cette structure du legs est mise en place afin d\u2019assurer un futur au \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb de Vickie, notamment \u00e0 travers la lecture du testament que font Stanislas et les autres l\u00e9gataires. D\u00e8s lors, le testament remplit sa fonction premi\u00e8re\u00a0: il atteste d\u2019un pr\u00e9sent de la narratrice en plus d\u2019un futur souhait\u00e9, celui-l\u00e0 posthume. Ce pr\u00e9sent est celui de Vickie\u00a0: un temps qui, en raison de son corps malade qui s\u00e9journe \u00e0 l\u2019h\u00f4pital en quasi-permanence, se prolonge tout en s\u2019effritant; se d\u00e9plie en lenteur mais \u00e9galement dans l\u2019urgence. Le futur, quant \u00e0 lui sous-entendu dans la lecture d\u2019un texte testamentaire r\u00e9dig\u00e9 au pr\u00e9sent, est aussi \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 cette condition de la maladie. Car, si le testament est lu, c\u2019est bien parce que la maladie a pu faire ses ravages de mani\u00e8re permanente. Projetant sa mort, Vickie devient celle qui est \u00e0 lire, celle qui est litt\u00e9ralement l\u00e9gu\u00e9e au sein du roman.<\/p>\n<p>Depuis son lit d\u2019h\u00f4pital \u2013 nous savons que Vickie est patiente au \u00ab\u00a0Pavillon A\u00a0\u00bb (Gendreau, 2012, 10), puis au \u00ab\u00a0Pavillon B\u00a0\u00bb (26), et finalement au \u00ab\u00a0Pavillon C\u00a0\u00bb (138) \u2013, Vickie t\u00e9moigne de sa r\u00e9alit\u00e9 m\u00e9dicale morose et des cons\u00e9quences qui en d\u00e9coulent\u00a0: \u00ab Sur la photo, j\u2019ai les joues gonfl\u00e9es. Dans la chair, j\u2019ai les joues creuses.\u00a0\u00bb (11) Ainsi, il y a d\u00e9j\u00e0 disparit\u00e9 entre elle et son aspect ant\u00e9rieur. Le fait de nommer le dispositif photographique en lien avec son entr\u00e9e dans le pavillon \u2013 \u00ab [\u2026] je te montre ma carte, je suis l\u2019auteure de ce livre, j\u2019ai acc\u00e8s au pavillon \u00bb (11) \u2013 accentue une fois de plus le caract\u00e8re mouvant et mall\u00e9able, ainsi que facilement alt\u00e9rable, du \u00ab je \u00bb qui s\u2019\u00e9crit, puisque d\u00e9j\u00e0 Vickie se scinde en deux\u00a0: auteure et patiente.<\/p>\n<p>En parall\u00e8le, Stanislas affirme, \u00e0 propos d\u2019une Vickie d\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans le r\u00e9cit, \u00ab\u00a0[qu\u2019]elle nous a mis en relation, tous. Elle et moi, moi et ses amis \u00bb (11). Ici, la mise en r\u00e9seau de plusieurs \u00ab je \u00bb se d\u00e9cline sous deux incarnations: une premi\u00e8re, Vickie, qui s\u2019effrite volontairement et qui s\u2019assure de la permanence du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de son corps, et une seconde, celle des destinataires, tel que Stanislas, membres d\u2019une communaut\u00e9 form\u00e9e suite \u00e0 la mort de Vickie et qui portent en eux une version trafiqu\u00e9e, alt\u00e9r\u00e9e, de la narratrice. Dans les deux cas, Vickie est ma\u00eetre de jeu : c\u2019est \u00e0 partir de sa condition maladive qu\u2019elle orchestre, simultan\u00e9ment, un d\u00e9placement et une transformation de son \u00ab je \u00bb. Vickie se fa\u00e7onne des avatars \u2013 des repr\u00e9sentations qu\u2019elle \u00e9labore dans les fichiers .doc, intangibles, afin de pouvoir porter son corps malade sur un plan immat\u00e9riel, pour le d\u00e9sincarner, \u2013 en plus d\u2019assurer la cr\u00e9ation d\u2019un r\u00e9seau comm\u00e9moratif form\u00e9 par ceux qui lui survivront.<\/p>\n<p>Ces enjeux de r\u00e9seautage peuvent \u00eatre pens\u00e9s \u00e0 partir des propos de Catherine Mavrikakis sur la sant\u00e9 et sur l\u2019inhospitalit\u00e9. Elle avance que\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Cette incapacit\u00e9 d\u2019accueil de l\u2019h\u00f4pital, inscrite m\u00eame dans sa fonction d\u2019observation et de lutte contre le pathologique, est un lieu commun, et chacun de nous pourrait y aller de son histoire d\u2019horreur \u00e0 la Guibert, avec plus ou moins de violence et de r\u00e9volte, contre l\u2019inhospitalit\u00e9 (Mavrikakis, 2004, 195).<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019h\u00f4pital est donc un espace o\u00f9 r\u00e8gne une certaine logique de mise \u00e0 distance de l\u2019autre: un lieu qui provoque l\u2019\u00e9clatement et le refus de toute lin\u00e9arit\u00e9 en recrachant et en rem\u00e2chant une mort qui tourne sur elle-m\u00eame, \u00e0 un pavillon pr\u00e8s des naissances. La juxtaposition des passages o\u00f9 Vickie \u00e9crit \u00e0 partir de l\u2019h\u00f4pital et de ceux o\u00f9 les destinataires lisent les fichiers testamentaires rapproche le pr\u00e9sent d\u2019un futur qui n\u2019advient pas : c\u2019est dans ce flou temporel que Vickie Gendreau joue \u00e0 brouiller son image. Si le r\u00e9cit n\u2019est r\u00e9gi par aucune chronologie \u2013 se basant plut\u00f4t sur des allers-retours incessants entre un pass\u00e9 avant la maladie, un pr\u00e9sent incarn\u00e9 par le corps malade et un futur\u00a0 qui ne se dessine qu\u2019\u00e0 travers la mise en sc\u00e8ne de sa mort \u2013 ce sont des dynamiques paradoxales de repoussement et d\u2019engloutissement qui motivent l\u2019\u00e9criture. Dans <em>Testament<\/em> ainsi que dans <em>Drama Queens<\/em>, Vickie et Victoria s\u2019opposent \u00e0 cette logique de l\u2019inhospitalit\u00e9\u00a0et t\u00e2chent de la surmonter ou, du moins, de la subvertir\u00a0: si leur corps malade s\u2019appr\u00e9hende dans le d\u00e9gout et provoque l\u2019abjection, comme le d\u00e9montrent les mots qu\u2019elles emploient pour le d\u00e9crire, \u2013 \u00ab Mon anus plus rouge que rose. Elle [ma m\u00e8re] va m\u2019injecter le liquide. Je vais faire une crotte. \u00bb (Gendreau, 2014, 168) \u2013 il devient \u00e9galement un lieu de r\u00e9pulsion positive, entendu comme un espace d\u2019expulsion qui permet, paradoxalement, une reconstruction subs\u00e9quente d\u2019un sujet narratif dans et par l\u2019entremise d\u2019interfaces, comme les fichiers .doc. En effet, l\u2019inhospitalit\u00e9, ici v\u00e9cue et \u00e9crite \u00e0 m\u00eame le corps de la narratrice, se donne \u00e0 lire diff\u00e9remment : son corps devient, par sa mise en r\u00e9cit testamentaire, un lieu \u00e0 partager. Les destinataires sont ainsi invit\u00e9s \u00e0 entrer dans l\u2019intime de son corps malade, \u00e0 en transgresser les limites. Ainsi, la pluralisation du \u00ab\u00a0je \u00bb de Vickie, si elle participe d\u2019une technique de survie, r\u00e9pond aussi \u00e0 un enjeu de comm\u00e9moration. La mise en relation \u00e0 laquelle fait r\u00e9f\u00e9rence Stanislas (Gendreau, 2012, 11) concerne le fr\u00f4lement et la juxtaposition de sa parole \u00e0 celle, malade, de Vickie\u00a0: elle ne fait sens qu\u2019\u00e0 partir de cette figure du corps mourant qui infiltre tout l\u2019espace narratif. C\u2019est ce corps majoritairement invisible mais explicitement pr\u00e9sent puisque malade, travers\u00e9 par autrui et engag\u00e9 dans un devenir-spectral, qui permet l\u2019\u00e9mergence d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 venir comme que le propose Agamben.<\/p>\n<p>Vickie atteste d\u2019un corps qui ne le ne lui appartient plus tout \u00e0 fait\u00a0: si ce dernier n\u2019est pas v\u00e9ritablement engag\u00e9 dans un processus d\u2019effacement, il d\u00e9p\u00e9rit n\u00e9anmoins en m\u00eame temps qu\u2019il s\u2019immisce au sein d\u2019autrui. Stanislas \u00e9nonce, suite \u00e0 la r\u00e9ception du texte testamentaire, qu\u2019il \u00ab\u00a0tien[t] le livre entre [ses] mains [lui] aussi\u00a0\u00bb et qu\u2019il va \u00ab\u00a0le lire en m\u00eame temps que toi \u00bb (Gendreau, 2012, 11). Le temps de sa lecture, qui se calque sur le moment de la n\u00f4tre (l\u2019appel au lecteur, \u00e0 la lectrice, est explicite), succ\u00e8de au d\u00e9c\u00e8s de Vickie. Ainsi, cette double temporalit\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e en tout d\u00e9but de r\u00e9cit apparait comme l\u2019appel d\u2019une pluralisation \u00e0 suivre : Vickie est morte, mais ses traces sont partout, port\u00e9es par les personnages \u00e0 qui elle adresse les fragments de textes. Autrement dit, elle r\u00e9siste \u00e0 sa disparition en survivant au sein des autres, par le biais de leur acte de lecture. La communaut\u00e9 qui lit (l\u00e9gataires et lecteurs\/lectrices) cette \u00e9criture testamentaire participe alors de ce mouvement d\u2019accueil\u00a0: le livre devient, dans cette optique, un anti-h\u00f4pital, non pas parce que Vickie le construit en tant que monde d\u2019\u00e9vasion et de fantaisie, mais parce que nous, lecteurs.trices, et eux, destinataires du legs, sommes interpel\u00e9.es explicitement, ajoutons notre \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb mis en r\u00e9cit et devenons, en quelque sorte, t\u00e9moins de sa mort.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9vacuation de soi et l\u2019enjeu des fichiers .doc<\/h2>\n<p>Dans <em>Testament <\/em>autant que dans <em>Drama Queens<\/em>, les narratrices dressent un portrait de leur corps malade. Elles le font explicitement, comme dans <em>Testament <\/em>lorsque Vickie catalogue et documente minutieusement la nourriture qui lui est permis de manger pendant ses s\u00e9jours \u00e0 l\u2019h\u00f4pital\u00a0: \u00ab\u00a0Semaine\u00a01 \u2013 Lundi\/ R\u00e9gime\u00a0: Normal, molle hach\u00e9e, liquide miel [\u2026] G\u00e2teau aux baies\/ Viande hach\u00e9e\/ Sauce BBQ\/ Betteraves en d\u00e9s\/ Sel\/ Poivre\/ Margarine (2)\/ R\u00f4ties pain bl\u00e9 entier (2)\u00a0\u00bb (Gendreau, 2012, 13). Son corps alors est mis en relief par ses difficult\u00e9s \u00e0 fonctionner au quotidien. En effet, cette liste d\u2019aliments t\u00e9moigne d\u2019une survie r\u00e9gularis\u00e9e et d\u2019un quotidien r\u00e9gulateur. Cette id\u00e9e, inscrite en filigrane dans cette liste et dans les autres qui respectent la m\u00eame forme (23), a tout \u00e0 voir avec l\u2019ingestion. Cela semble alors s\u2019opposer \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une expulsion de soi pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9e, en parall\u00e8le \u00e0 celle de l\u2019int\u00e9gration de soi au sein d\u2019autrui, mouvement engendr\u00e9, entre autres, par la r\u00e9daction des fichiers (.doc) testamentaires. Vickie n\u2019appartient plus \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 les listes d\u2019aliments r\u00e9gularisent son quotidien\u00a0: au fur et \u00e0 mesure que son <em>Testament<\/em> num\u00e9rique gagne en nombre de pages, le corps de la narratrice commence \u00e0 d\u00e9border de l\u2019espace de ces listes qui cr\u00e9ent l\u2019illusion d\u2019une r\u00e9gulation et d\u2019un contingentement. Ce d\u00e9bordement se traduit en tant qu\u2019\u00e9chappement, en tant que fuite\u00a0: la narratrice \u00e9vacue son corps malade et celle qui aurait consomm\u00e9 ces aliments n\u2019existe plus dor\u00e9navant. Il ne reste que ces listes, agenc\u00e9es et \u00e9crites par Vickie. \u00c0 vrai dire, il ne reste que ce qui est \u00e0 lire.<\/p>\n<p>Ces deux romans permettent de nombreux d\u00e9placements et reconfigurations identitaires. En premier lieu, c\u2019est un processus d\u2019\u00e9vacuation (de soi, de son corps) qui est mis en marche, comme l\u2019attestent les listes de repas hospitaliers. En deuxi\u00e8me lieu, c\u2019est le r\u00e9cit lui-m\u00eame qui permet un processus de transfert et de transformation. Vickie se t\u00e9l\u00e9porte souvent, r\u00e9p\u00e9tant \u00e0 chaque fois : \u00ab Je ferme les yeux, j\u2019ouvre les yeux<a id=\"footnoteref2_tk31n6h\" class=\"see-footnote\" title=\"Cette phrase se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 travers l\u2019\u0153uvre. Entre autres nous la retrouvons sur les pages 58, 77, 101 et 107.\" href=\"#footnote2_tk31n6h\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb (Gendreau, 2012, 38). Ces moments tracent des lignes de fuite hors de l\u2019espace contraignant dans lequel elle se trouve. Ils d\u00e9signent, presque chaque fois, un lieu topographique, un espace concret appartenant au pass\u00e9 et qu\u2019elle ne peut d\u00e9sormais atteindre : \u00ab Je suis encore \u00e0 Notre-Dame \u00bb (58); \u00ab Je suis au Kingdom, coin Saint-Laurent Sainte-Cath \u00bb (38);\u00a0\u00ab\u00a0Dans le salon de ma m\u00e8re \u00bb (77). Il y a, dans ces fragments qui ressemblent \u00e0 des clich\u00e9s photographiques, \u00e0 la fois une r\u00e9invention du quotidien d\u00e9laiss\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but de la maladie et une augmentation, quoique paradoxale, de sa r\u00e9alit\u00e9 spatiale. En effet, Vickie reconstruit son quotidien en s\u2019immis\u00e7ant de nouveau \u00e0 m\u00eame ces lieux rem\u00e9mor\u00e9s qui lui appartiennent. Ce mouvement qui esquisse un retour bref et \u00e9vanescent d\u00e9voile une autre supercherie en marche chez Gendreau\u00a0: celle de la m\u00e9moire. La part de r\u00e9el qui se rattachait \u00e0 ces lieux rem\u00e9mor\u00e9s se trouve d\u00e9jou\u00e9e par un imaginaire qui r\u00e9invente le rapport de la narratrice \u00e0 l\u2019espace. Ainsi, m\u00eame ce qui \u00e9tait de l\u2019ordre du concret, car rattach\u00e9 \u00e0 un espace topographique r\u00e9f\u00e9rentiel, se trouve \u00e0 \u00eatre d\u00e9sormais du c\u00f4t\u00e9 du faux.<\/p>\n<p>Alexie Andr\u00e9 B\u00e9lisle \u00e9nonce la pr\u00e9sence, au sein des deux romans, d\u2019une \u00ab\u00a0disposition th\u00e9\u00e2trale\u00a0\u00bb (B\u00e9lisle, 2015, 90). Selon B\u00e9lisle, l\u2019agencement des dialogues et des monologues, l\u2019intervention des fichiers .doc dans <em>Testament <\/em>et la pr\u00e9sence des plans cin\u00e9matographiques dans <em>Drama Queens <\/em>permettent de \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9loigne[r] de la narration \u00e0 la premi\u00e8re personne, du r\u00e9cit autodi\u00e9g\u00e9tique, par la pr\u00e9sence de personnages qui vont toutefois remettre en doute la parole de la narratrice\u00a0\u00bb (90). Cette th\u00e9\u00e2tralisation, voire cette mise en sc\u00e8ne du faux sur laquelle nous reviendrons, se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un autre dispositif qui alimente la fragmentation, le dispersement et la supercherie de l\u2019instance narrative \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces \u0153uvres. L\u2019utilisation du fichier .doc, dans <em>Testament<\/em>, proc\u00e8de semblablement\u00a0: ce que l\u00e8gue Vickie \u00e0 ses destinataires est un r\u00e9cit mall\u00e9able, modifiable et, comme le mentionne B\u00e9lisle, parfois douteux en soi (90). Le maniement de la forme .doc est qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0stratag\u00e8mes de pseudonymie\u00a0\u00bb par la narratrice (84). Par l\u2019entremise des fichiers .doc, elle \u00ab\u00a0choisit de fractionner sa voix\u00a0\u00bb puisque le fait de \u00ab\u00a0se nommer \u2018.doc\u2019 ne vise pas avant tout \u00e0 diff\u00e9rencier Vickie de ses avatars\u00a0\u00bb (84). Vickie ne dissimule pas sa pr\u00e9sence au sein de ses textes, mais elle fa\u00e7onne une communaut\u00e9 autre, bas\u00e9e sur des repr\u00e9sentations d\u2019elle-m\u00eame explicitement fausses. Ce \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui se d\u00e9voile par la lecture des fragments testamentaires \u00e9crits par Vickie est en fait une mutation et apparait comme la manifestation d\u2019un autre qui prendrait la parole pour r\u00e9agir \u00e0 sa mort. B\u00e9lisle d\u00e9crit cette proc\u00e9dure comme un effet de ventriloquie, avan\u00e7ant que \u00ab\u00a0les personnages reprochent \u00e0 Vickie de les faire parler [\u2026] car on sait qu\u2019\u00e0 travers les diverses voix des personnages, c&rsquo;est toujours Vickie qui parle.\u00a0\u00bb (79) \u00a0Au final, c\u2019est dans la r\u00e9actualisation et dans la modification (potentielle) de sa forme digitale (.doc), dans le potentiel polyphonique que cette derni\u00e8re ouvre, que Vickie investit davantage cette logique d\u2019une hospitalit\u00e9 de soi au caract\u00e8re partageable et comm\u00e9moratif.<\/p>\n<p>Si la mobilit\u00e9 et la maniabilit\u00e9 du \u00ab je \u00bb est attest\u00e9e par les fichiers .doc dans lesquels il s\u2019inscrit et se d\u00e9ploie, il nous importe aussi de penser ce dernier de fa\u00e7on parall\u00e8le \u00e0 la figure du cadavre selon la d\u00e9finition qu\u2019en donne Julia Kristeva. De celui-ci, elle dit qu\u2019il est \u00ab\u00a0le comble de l\u2019abjection. [Qu\u2019il] est la mort infestant la vie \u00bb (Kristeva, 1980, 11-12). Ces fichiers .doc ne signifient pas la mort dans sa r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, le cadavre qui \u00ab\u00a0indiqu[e] ce que [s\u2019]\u00e9carte en permanence pour vivre\u00a0\u00bb (11). En effet, la forme .doc \u00e9carte la mort, mais fait toutefois briller l\u2019absence du corps. Cette absence est responsable d\u2019un manque, d\u2019un vide comme le formule Stanislas: \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais l\u00e0 \u00e0 ses fun\u00e9railles. Elle n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9sente. Son corps \u00e9tait dans la bo\u00eete noire. Elle est partie super vite sans dire bye \u00e0 personne. \u00bb (Gendreau, 2012, 44) Les fichiers .doc s\u2019emparent de cette logique du cadavre dans l\u2019optique o\u00f9 leurs mises en sc\u00e8nes de la mort \u00e0 venir empi\u00e8tent sur le vivant : ils infestent la vie des l\u00e9gataires, la contaminent par l\u2019entremise de ce\u00a0 \u00ab je \u00bb qu\u2019ils ne reconnaissent pas tout \u00e0 fait comme \u00e9tant celui de Vickie. L\u2019abject est, dans cette optique, d\u00e9plac\u00e9 : il est ce \u00ab je \u00bb toujours au moins deux, \u00e9tranger-mais-non, autre-mais-soi, qui prend la place de cette Vickie dont ils ne se souviennent d\u00e9j\u00e0 plus tout \u00e0 fait. Comme en t\u00e9moignent les extraits o\u00f9 les destinataires remettent en doute la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la persona de Vickie telle qu\u2019elle est mise de l\u2019avant dans les textes testamentaires (pensons ici \u00e0 Stanislas qui affirme\u00a0: \u00ab c\u2019est faux. Je ne te crois pas. Tu n\u2019aurais pas pris un taxi de quarante dollars pour zigzaguer d\u2019une poissonnerie \u00e0 l\u2019autre\u00bb (55)), l\u2019identit\u00e9 de Vickie n\u2019est plus \u00e9tanche, on n\u2019en distingue plus les fronti\u00e8res.<\/p>\n<h2>Le faux identitaire<\/h2>\n<p>Dans <em>Drama Queens<\/em>, tout comme dans <em>Testament<\/em>, il y a une reconfiguration du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb narrant qui se communautarise par l\u2019entremise d\u2019une incorporation et d\u2019une contamination d\u2019autrui. Malgr\u00e9 ces similitudes, les formes foisonnantes du roman et sa \u00ab disposition th\u00e9\u00e2trale \u00bb permettent une \u00e9tude du faux et des mani\u00e8res dont l\u2019imposture se manifeste dans la construction des identit\u00e9s narratives. Victoria Love, \u00ab\u00a0directrice artistique\u00a0\u00bb (Gendreau, 2014, 9) et narratrice du roman, est experte en simulation\u00a0: elle contemple, constamment, les modalit\u00e9s de sa mort\u00a0tout en s\u2019assurant que les destinataires de ses r\u00e9cits s\u2019approprient cette simulation et, en quelque sorte, les valident\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>J\u2019ai le sida. \/ J\u2019ai l\u2019h\u00e9patite A. J\u2019ai l\u2019h\u00e9patite B. \/ Je vais me pendre. \/ Je vais m\u2019ouvrir les veines. \/ Je vais me pitcher en bas d\u2019un viaduc. \/ [\u2026] J\u2019\u00e9cris un roman. \/ Tu le lis. \/ Nous sommes en relation. (99)<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019utilisation de la deuxi\u00e8me personne du singulier laisse entrer autrui dans le r\u00e9cit sans lui octroyer un r\u00e9el pouvoir\u00a0: le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb est oblig\u00e9 d\u2019accepter les \u00e9nonc\u00e9s de la narratrice. De plus, cette derni\u00e8re tisse son propre r\u00e9seau de r\u00e9f\u00e9rences par le biais d\u2019une accumulation et d\u2019une mutation des r\u00e9cits d\u2019autrui. Comme la narratrice de <em>Testament<\/em> se projette dans ses fichiers .doc, Victoria Love, quant \u00e0 elle, s\u2019ins\u00e8re dans un univers cin\u00e9matographique qu\u2019elle cr\u00e9e, mais qui n\u2019est pas pour autant d\u00e9nu\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rents. Cette inscription dans un monde explicitement faux, mais abondant n\u00e9anmoins de clins d\u2019\u0153il r\u00e9f\u00e9rentiels, est en soi un enjeu de r\u00e9seautage. Vickie se transpose dans ces lieux multiples o\u00f9 le \u00ab je \u00bb devient litt\u00e9ralement actrice: elle s\u2019incarne elle-m\u00eame, de fa\u00e7on \u00e0 \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e par autrui et, ainsi, con\u00e7ue autrement.<\/p>\n<p>Elle tourne au d\u00e9risoire nombre de films connus en s\u2019y ins\u00e9rant en tant que personnage et en tant qu\u2019actrice: ce processus chamboulera autant qu\u2019il concr\u00e9tisera la fragmentation de son identit\u00e9. En effet, Vickie devient celle dont l\u2019identit\u00e9 est ainsi presque toujours fausse et constamment mise en sc\u00e8ne, d\u00e9clin\u00e9e de diverses fa\u00e7ons. Elle se fera entre autres h\u00e9ro\u00efne et directrice de films tels que \u00ab\u00a0Zombie Scriptors\u00a0\u00bb (17), \u00ab\u00a0Texas Chain-Smoke Massacre\u00a0\u00bb (26), \u00ab\u00a0Darth Horse\u00a0\u00bb (44), \u00ab\u00a0Ascenseur pour chattes chaudes\u00a0\u00bb (109). Victoria se multiplie, se s\u00e9rialise alors\u00a0: elle \u00e9rige un palais de miroirs \u00e0 l\u2019allure carnavalesque par le biais de ces plans de films distordus. N\u00e9anmoins, elle n\u2019est pas pour autant prisonni\u00e8re des images o\u00f9 elle se refl\u00e8te. Leur accumulation est signe d\u2019un accolement, d\u2019un collage. Michael Dunne, dans son ouvrage sur les enjeux th\u00e9oriques de l\u2019autor\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9 dans la culture populaire am\u00e9ricaine, avance que des proc\u00e9d\u00e9s tels que celui employ\u00e9 par la narratrice \u00e9rige en soi \u00ab\u00a0a new rhetorical community based on a mutual recognition of conventional devices [\u2026]\u00a0\u00bb (Dunne, 1992, 13).\u00a0Le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb derri\u00e8re la narration est d\u2019autant plus dispers\u00e9 et diss\u00e9min\u00e9, car il participe, en tant qu\u2019acteur, \u00e0 ces micro-r\u00e9cits que repr\u00e9sentent les plans de films, en plus d\u2019\u00eatre ins\u00e9r\u00e9 dans une logique m\u00e9tafictionelle ludique. Le.a lecteur.trice sont appel\u00e9.es \u00e0 se prendre au jeu pour comprendre ces r\u00e9f\u00e9rences du point de vue de Victoria Love. En utilisant ces plans de film reconfigur\u00e9s en tant qu\u2019interfaces, voire en tant qu\u2019avatars rempla\u00e7ant son corps malade, Victoria revendique une certaine fausset\u00e9 identitaire qui se r\u00e9alise, d\u2019abord, par une reconnaissance des codes cin\u00e9matographiques et de leur subversion subs\u00e9quente.<\/p>\n<p>Il existe une v\u00e9ritable confusion entre les registres du vrai et du faux dans <em>Drama Queens<\/em>; la quatri\u00e8me de couverture va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 dire que le titre du roman n\u2019est pas r\u00e9ellement celui que nous trouvons sur la page titre, que celui-ci, <em>Drama Queens<\/em>, n\u2019est que \u00ab\u00a0son nom de danseuse\u00a0\u00bb (Gendreau, 2014, quatri\u00e8me de couverture). Chez Gendreau, rien n\u2019est \u00e9vident\u00a0: nous lisons ce roman qui, \u00e0 en croire celle qui parle (et \u2013 qui est-ce?), ne porte pas son titre \u00ab\u00a0v\u00e9ridique\u00a0\u00bb. De plus, Victoria Love r\u00e9alise ses \u00ab propres \u00bb films en les ins\u00e9rant dans un r\u00e9seau de films reconfigur\u00e9s qu\u2019elle r\u00e9\u00e9crit: la l\u00e9gitimit\u00e9 de toute cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du roman est ainsi interrog\u00e9e. Victoria Love est simultan\u00e9ment partout et nulle part: impossible de localiser son \u00ab je \u00bb, car il s\u2019immisce dans cette prolif\u00e9ration infinie du faux. Il n\u2019y a donc pas d\u2019aplatissement du \u00ab je \u00bb de Victoria, peu importe son articulation. Le sujet narrant semble se promener dans chacun des r\u00e9cits et se bricole des identit\u00e9s qui se r\u00e9v\u00e8lent toutes plus fausses les unes des autres.<\/p>\n<p>Dans les \u0153uvres de Gendreau, le \u00ab je \u00bb d\u00e9passe la singularit\u00e9 et porte le sceau de la multitude\u00a0: il revendique une fausset\u00e9 explicite et plurielle dans <em>Drama Queens<\/em>, de plus qu\u2019une survivance posthume et hautement mall\u00e9able dans <em>Testament<\/em>. Si le corps malade se donne \u00e0 lire, la logique mise en place par l\u2019\u00e9criture de Gendreau invite plut\u00f4t \u00e0 une r\u00e9ciprocit\u00e9 dans laquelle les destinataires du legs simul\u00e9 (et les lecteurs.trices) sont invit\u00e9s \u00e0 se laisser contaminer, \u00e0 devenir, \u00e0 leur tour, un corps hospitalier pour le \u00ab je \u00bb malade. En effet, les narratrices se fragmentent, se dispersent et envahissent les limites d\u2019autrui tout en se revendiquant du caract\u00e8re n\u00e9cessairement faux de cette \u00e9laboration et de cette extrapolation de soi. Ce qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les romans est ainsi l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une communaut\u00e9 qui ne se revendique pas comme telle. Ce \u00ab faux dilemme qui contraint la connaissance \u00e0 choisir entre le caract\u00e8re ineffable de l\u2019individu et l\u2019intelligibilit\u00e9 de l\u2019universel \u00bb (Agamben, 1990, 10), cette probl\u00e9matique centrale des communaut\u00e9s identifiables, est justement ce qui est d\u00e9pass\u00e9 par les narratrices de Gendreau, celles-ci ne cherchant \u00e0 \u00eatre ni coh\u00e9rentes ni englobantes. Jouant sur le seuil de la r\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9, l\u2019\u0153uvre de Gendreau donne \u00e0 lire une m\u00e9moire trafiqu\u00e9e, partag\u00e9e, falsifi\u00e9e, de m\u00eame qu\u2019une narratrice liminaire, oscillant perp\u00e9tuellement entre une existence corporelle et textuelle.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Agamben, Giorgio. 2011 (1990). <em>La communaut\u00e9 qui vient\u00a0: th\u00e9orie de la singularit\u00e9 quelconque. <\/em>Paris\u00a0: Seuil, 118\u00a0p.<\/p>\n<p>B\u00e9lisle, Alexie Andr\u00e9. 2015. \u00ab\u00a0La r\u00e9actualisation du testament litt\u00e9raire et du tombeau po\u00e9tique dans <em>Testament<\/em> et <em>Drama Queens <\/em>de Vickie Gendreau\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de maitrise. Montr\u00e9al\u00a0: Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, 112 p.<\/p>\n<p>Causse, Jean-Daniel. \u00ab\u00a0Communaut\u00e9, singularit\u00e9 et pluralit\u00e9 \u00e9thique\u00a0\u00bb, <em>Revue d\u2019\u00e9thique et de th\u00e9ologie morale<\/em>, vol. 251, no. HS, 2008\u00a0:\u00a0249-257.<\/p>\n<p>Dunne, Micheal. 1992. <em>Metapop. Self-Referentiality in Contemporary American Popular Culture. <\/em>Jackson &amp; London\u00a0: University Press of Mississippi, 202 p.<\/p>\n<p>Gendreau, Vickie. 2012. <em>Testament<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Le Quartanier, 157 p.<\/p>\n<p>Gendreau, Vickie. 2014. <em>Drama Queens<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Le Quartanier, 189 p.<\/p>\n<p>Kristeva, Julia. 1980. <em>Pouvoirs de l\u2019horreur.<\/em> Paris\u00a0: Seuil, 248 p.<\/p>\n<p>Marzano, Michela.\u00a02016. <em>La philosophie du corps.\u00a0<\/em>Paris\u00a0: Presses Universitaires de France, 128 p.<\/p>\n<p>Mavrikakis, Catherine. 2004. \u00ab\u00a0L\u2019\u201cinh\u00f4pitalit\u00e9\u201d du discours sur la sant\u00e9 et la maladie ou comment accueillir le nouveau\u00a0\u00bb. dans <em>Le dire de l\u2019hospitalit\u00e9<\/em>, Lise Gauvin, Pierre L\u2019H\u00e9reault, Alain Montandon (dir.), Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise Pascal, 236 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_e41f9bu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_e41f9bu\">[1]<\/a> Il est pertinent de pr\u00e9ciser ici que la mise en sc\u00e8ne des destinataires du testament, ainsi que de leurs r\u00e9actions \u00e0 la lecture des legs qui leur sont destin\u00e9s, sont \u00e9videmment imagin\u00e9s par la narratrice elle-m\u00eame. Le style d\u2019\u00e9criture, de plus que les expressions et les r\u00e9f\u00e9rences, sont ceux de la narratrice.<\/p>\n<p id=\"footnote2_tk31n6h\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_tk31n6h\">[2]<\/a> Cette phrase se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 travers l\u2019\u0153uvre. Entre autres nous la retrouvons sur les pages 58, 77, 101 et 107.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Blanchet, Fanny. 2018. \u00ab\u00a0Je souffrons : autour de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une communaut\u00e9 \u00e0 venir dans Testament et Drama Queens de Vickie Gendreau\u00a0\u00bb. <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27 (Hiver), En ligne : http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/blanchet-27 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Trafiquer l&rsquo;\u00e9criture : fictions frauduleuses et supercheries auctoriales \u00bb, no. 27 En 2014, suite \u00e0 l\u2019\u00e9moi que cause le d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9coce de Vickie Gendreau, une romanci\u00e8re qu\u00e9b\u00e9coise \u00e2g\u00e9e de tout juste 24 ans, Bor\u00e9al fait para\u00eetre une deuxi\u00e8me \u00e9dition de Testament, son premier roman paru originalement en 2012. 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