{"id":5653,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/organiser-notre-pessimisme-survivances-et-resistances-provisoires-chez-william-gibson\/"},"modified":"2024-08-22T17:40:31","modified_gmt":"2024-08-22T17:40:31","slug":"organiser-notre-pessimisme-survivances-et-resistances-provisoires-chez-william-gibson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5653","title":{"rendered":"\u00ab Organiser notre pessimisme \u00bb : survivances et r\u00e9sistances provisoires chez William Gibson"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6899\">Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30<\/a><\/p>\n<p>R\u00e9cits de la fin, horizons assombris qui ne laissent entrevoir que la d\u00e9gradation d\u2019une exp\u00e9rience primordiale\u00a0: nombre de romans de science-fiction participent de la \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb que d\u00e9nonce Georges Didi-Huberman dans son ouvrage <em>Survivance des lucioles<\/em> (2009). C\u2019est souvent l\u2019essor de la technique qui conduit \u00e0 sa perte l\u2019humanit\u00e9 fragilis\u00e9e que th\u00e9matisent les dystopies, victime dont ni les prises d\u2019armes, ni le repli dans des bunkers blind\u00e9s ne suffisent \u00e0 assurer la survie. La \u00ab\u00a0posture de r\u00e9ification de la technique\u00a0\u00bb qu&rsquo;implique cette terreur d&rsquo;une ali\u00e9nation par la machine s&rsquo;incarne, selon Olivier Blondeau, \u00ab\u00a0dans un courant technophobe [qui oscille] entre protestation romantique contre la technique et essentialisme\u00a0\u00bb (2004, 92) \u2014 et cultivant, en cela, une nostalgie t\u00e9tanisante. Si la reprise du discours social et de l\u2019imaginaire collectif que relaient, amplifient et redisposent ces fictions permet certes la projection au futur des meurtrissures du pr\u00e9sent et sert, de ce fait, une vis\u00e9e critique incontestable, le proc\u00e9d\u00e9 ne favorise pas moins la reconduction de paradigmes doxiques dont le pessimisme sans nuance \u00e9touffe d\u2019avance toute possibilit\u00e9 de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p><em>Neuromancer <\/em>int\u00e8gre \u00e0 sa structure une large part des logiques de ces r\u00e9cits eschatologiques. Le roman de William Gibson (1984) relate la mont\u00e9e inexorable d\u2019une intelligence artificielle dont les ambitions conduisent l\u2019esp\u00e8ce humaine au seuil d\u2019un asservissement d\u00e9finitif. Pourtant, plusieurs des traits de l\u2019univers fictionnel qu\u2019instaure <em>Neuromancer<\/em>, loin de n\u2019\u00e9voquer que chutes, d\u00e9cadences et impasses insolubles, donnent \u00e0 penser le d\u00e9tournement d\u2019une technique oppressante \u2014 appropriation sinon \u00e9mancipatrice, du moins perturbatrice. En cela, malgr\u00e9 la lourdeur de l\u2019horizon d\u00e9cliniste qui en infl\u00e9chit la trame, le r\u00e9cit prend (par certains de ses tressages th\u00e9matiques) le contre-pied de la r\u00e9signation effarouch\u00e9e dans laquelle se complaisent trop de dystopies.<\/p>\n<h2>Organiser l\u2019apocalypse<\/h2>\n<p>R\u00e9sumons\u00a0: il y a Case, hacker d\u00e9s\u0153uvr\u00e9 et d\u00e9pressif, priv\u00e9 par ses anciens employeurs de son acc\u00e8s au cyberespace. Armitage, figure obscure plac\u00e9e sous le joug d\u2019une intelligence artificielle, qui recrute Case, qui restaure ses capacit\u00e9s \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer la matrice, mais qui le menace de les supprimer \u00e0 nouveau s\u2019il ne s\u2019acquitte pas de sa mission. Wintermute enfin, simulation d\u2019intelligence aux commandes de l\u2019op\u00e9ration, qui doit se solder par la r\u00e9union de l\u2019intelligence artificielle avec Neuromancer \u2014 entit\u00e9 jumelle dont l\u2019appropriation lui permettrait de d\u00e9cupler ses capacit\u00e9s. Les premi\u00e8res lignes de l\u2019ouvrage donnent le ton\u00a0: \u00ab\u00a0The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel.\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 3) La machine impr\u00e8gne les moindres d\u00e9tails du d\u00e9cor de\u00a0<em>Neuromancer<\/em>, dont la trame probl\u00e9matise chacune des limites qui distinguent\u00a0<em>a priori<\/em>\u00a0le biologique du m\u00e9canique, le naturel de l\u2019artificiel. Comme le souligne H\u00e9l\u00e8ne Taillefer dans le m\u00e9moire qu\u2019elle consacre aux rapports qu\u2019entretiennent dystopies et intelligences artificielles, \u00ab\u00a0conform\u00e9ment \u00e0 la th\u00e9orie cybern\u00e9tique, la fronti\u00e8re entre les \u00eatres et les choses se maintient difficilement [dans le roman de Gibson]\u00a0\u00bb (Taillefer 2009, 46). Les apparences anthropomorphes que rev\u00eat Wintermute dans le cyberespace troublent si bien son statut d\u2019<em>objet<\/em>\u00a0qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une conversation, Case d\u00e9signe d\u2019ailleurs l\u2019intelligence artificielle par le pronom \u00ab\u00a0he\u00a0\u00bb avant d\u2019\u00eatre imm\u00e9diatement corrig\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0He. Watch that.\u00a0It. I keep telling you.\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 175)<\/p>\n<p>Wintermute ne s\u2019affilie pourtant qu\u2019asymptotiquement \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce de ses cr\u00e9ateurs, la simulation d\u2019intelligence conservant, aux yeux de ses interlocuteurs, une part d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qui la confine \u00e0 la marge et, par l\u00e0 m\u00eame, la diabolise. Taillefer rel\u00e8ve que si \u00ab la cr\u00e9ation de la vie est fortement connot\u00e9e par la religion [\u2026], dans <em>Neuromancer<\/em>, aider Wintermute \u00e0 acqu\u00e9rir plus d&rsquo;autonomie [est] assimilable \u00e0 faire un pacte avec le diable\u00a0\u00bb (2009, 48). Dans le roman, Michele, agente d\u2019une police sp\u00e9ciale affect\u00e9e aux intelligences artificielles dissidentes, interpelle Case\u00a0: \u00ab\u00a0You have no care for your species. For thousands of years men dreamed of pacts with demons. Only now are such things possible. And what would you be paid with? What would your price be, for aiding this thing to free itself and grow?\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 157) Un antagonisme inconciliable oppose ici l\u2019intelligence artificielle (qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0thing\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0demon\u00a0\u00bb) \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine. Plus loin, Ashpool, l\u2019une des figures dominantes de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de la cr\u00e9ation de Neuromancer et de Wintermute, en ajoute et qualifie ce dernier de \u00ab\u00a0lord of hell\u00a0\u00bb (179) \u2014 remarque qui souligne encore la m\u00e9fiance et l&rsquo;effroi qu\u2019inspire (malgr\u00e9 ses traits humano\u00efdes) la simulation d\u2019intelligence.<\/p>\n<p><em>Neuromancer<\/em> actualise ici des motifs r\u00e9currents en science-fiction\u00a0: une angoisse similaire cro\u00eet en effet lorsque Bowman, protagoniste de <em>2001\u00a0: A Space Odyssey<\/em>, assiste \u00e0 l\u2019assassinat de son coll\u00e8gue Frank Poole, projet\u00e9 dans le vide interplan\u00e9taire sous le choc d\u2019une capsule que contr\u00f4le Hal, un ordinateur malveillant. Dans un article consacr\u00e9 au roman d\u2019Arthur Clarke (1968), jalon incontournable des repr\u00e9sentations fictionnelles de l\u2019intelligence artificielle<a id=\"footnoteref1_i8io9g4\" class=\"see-footnote\" title=\"De pair, bien s\u00fbr, avec le film homonyme de Stanley Kubrick.\" href=\"#footnote1_i8io9g4\">[1]<\/a>, Maurice Weyembergh note que le refus auquel se heurte ensuite Bowman en ordonnant \u00e0 Hal de lui c\u00e9der le contr\u00f4le manuel d\u2019une commande \u00ab\u00a0exprime toutes les hantises qui ont anim\u00e9 et animent les hommes devant leurs propres produits\u00a0\u00bb (2000, 40). La cr\u00e9ation \u00e9chappe au contr\u00f4le des cr\u00e9ateurs, l\u2019objet devient anti-sujet, \u00e0 la fois concurrent du sujet et son pendant vici\u00e9. La repr\u00e9sentation de simulations d\u2019intelligence s\u2019inscrit n\u00e9cessairement dans une filiation symbolique d\u00e9termin\u00e9e, impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019une s\u00e9rie de mythes s\u00e9cularis\u00e9s\u00a0: pour d\u00e9crire le conflit qui mine le fonctionnement de l\u2019ordinateur, la narration statue d\u2019ailleurs qu\u2019\u00e0 l\u2019image de ses cr\u00e9ateurs, \u00ab\u00a0Hal had been created innocent; but, all too soon, a snake had entered his electronic Eden.\u00a0\u00bb (Clarke 1968, 148) Toujours cet intertexte biblique qui renvoie, une fois de plus, \u00e0 la diabolisation manifeste qu&rsquo;implique la figuration des intelligences artificielles dans l\u2019imaginaire collectif.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9tour par l\u2019\u0153uvre de Clarke souligne l\u2019importance, dans l\u2019histoire litt\u00e9raire, des dynamiques de fond qu\u2019actualise le roman de Gibson. En effet, si <em>Neuromancer<\/em> met \u00e0 mal la rigidit\u00e9 hi\u00e9rarchique qui cantonnerait la machine au r\u00f4le d\u2019<em>outil<\/em> de ses inventeurs, nombre de passages de <em>2001\u00a0: A Space Odyssey<\/em> th\u00e9matisent d\u00e9j\u00e0 l\u2019enjeu\u00a0: \u00ab\u00a0Poole and Bowman had often humorously referred to themselves as caretakers or janitors aboard a ship that could really run itself. They would have been astonished, and more than a little indignant, to discover how much truth that jest contained.\u00a0\u00bb (Clarke 1968, 97) Hal assujettit le vaisseau qu\u2019il ne faisait d\u2019abord qu\u2019assister\u00a0: ce renversement (qui ne concerne bien s\u00fbr, dans le roman de Clarke, que le microcosme du vaisseau) est un motif courant des \u0153uvres dystopiques. Dans son ouvrage <em>L\u2019utopie de la communication <\/em>(1997), Philippe Breton met en garde contre une \u00ab\u00a0idol\u00e2trie de l&rsquo;outil\u00a0\u00bb par lequel \u00ab\u00a0le moyen devient finalit\u00e9 [&#8230;] et finit par ne plus fonctionner que pour lui-m\u00eame\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Taillefer 2009, 42). Cons\u00e9quence retorse de la cybern\u00e9tique, dont l\u2019aboutissement serait n\u00e9cessairement, dans l\u2019imaginaire dystopique, l\u2019asservissement d\u00e9finitif de l\u2019esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<p>Marie-France Tessier, t\u00eate dirigeante de la corporation Tessier-Ashpool et initiatrice de la conception de Wintermute et Neuromancer, serait, selon sa fille, \u00ab\u00a0quite a visionary. She imagined us in a symbiotic relationship with the Al\u2019s, our corporate decisions made for us. Our conscious decisions, I should say. Tessier-Ashpool would be immortal\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 220). Pourtant, ce r\u00eave techniciste et utopiste d\u2019une prise en charge des d\u00e9cisions humaines par la machine pave la voie \u00e0 l\u2019autonomisation de l\u2019intelligence artificielle \u2014 et, par l\u00e0 m\u00eame, \u00e0 leur tyrannie sur l\u2019esp\u00e8ce humaine. Taillefer rappelle, \u00e0 cet \u00e9gard, l\u2019avertissement que lancent les th\u00e9ories cybern\u00e9tiques, qui pr\u00e9viennent que \u00ab\u00a0rien ne forcerait [une telle] \u201cmachine \u00e0 gouverner\u201d \u2014 capable d&rsquo;apprendre, et de tirer des conclusions de ses apprentissages \u2014 \u00e0 prendre des d\u00e9cisions qui seraient acceptables pour l&rsquo;humain\u00a0\u00bb (2009, 61). Si les \u00e9v\u00e9nements que d\u00e9taille le roman de Gibson pr\u00e9c\u00e8dent l\u2019exercice effectif du pouvoir d\u2019une machine-despote, ils n\u2019en pr\u00e9figurent pas moins l\u2019av\u00e8nement, le \u00ab\u00a0Coda\u00a0\u00bb du texte posant un verdict sans \u00e9quivoque quant au r\u00e9sultat de l\u2019op\u00e9ration dirig\u00e9e par l\u2019intelligence artificielle\u00a0: \u00ab\u00a0Wintermute had won, had meshed somehow with Neuromancer and become something else\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 258). L\u2019entit\u00e9 victorieuse \u201cgagne\u201d en puissance, rapprochant d\u2019autant plus le moment de la singularit\u00e9 technologique<a id=\"footnoteref2_618brn5\" class=\"see-footnote\" title=\"C\u2019est-\u00e0-dire, de la prise en charge par des supra-intelligences artificielles de la cr\u00e9ation d\u2019autres intelligences artificielles.\" href=\"#footnote2_618brn5\">[2]<\/a> que craignent les futurologues.<\/p>\n<p><em>Neuromancer <\/em>s\u2019ach\u00e8ve, de ce fait, dans un \u00e9lan de lassitude et de d\u00e9clin, Case (quitt\u00e9 subitement par Molly, sa compagne de mission) ne pouvant que constater, impuissant, le triomphe de l\u2019\u00ab\u00a0autre chose\u00a0\u00bb dont il a favoris\u00e9 l\u2019\u00e9mergence. Le regard r\u00e9trospectif que porte le protagoniste sur Wintermute d\u00e9crit l\u2019entit\u00e9, sinon comme d\u00e9mon, du moins comme spectre cauchemardesque\u00a0: \u00ab\u00a0Cold and silence, a cybernetic spider slowly spinning webs while Ashpool slept. Spinning his death, the fall of his version of Tessier-Ashpool. A ghost\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 259). Ainsi, sur ce plan, la technique rev\u00eat chez Gibson une aura indubitablement mena\u00e7ante, les moyens dont elle permet le d\u00e9veloppement luttant, en bout de piste, non seulement pour s\u2019\u00e9manciper de leurs inventeurs, mais (par le d\u00e9voiement de leur commerce) pour se retourner contre eux. L\u2019outil n\u2019offrirait, \u00e0 cet \u00e9gard, qu\u2019un seul usage possible\u00a0: celui d\u2019\u00ab\u00a0organiser l\u2019apocalypse\u00a0\u00bb, pour reprendre la formule de Malraux (1937, 140), de creuser la fosse d\u2019une esp\u00e8ce humaine vou\u00e9e \u00e0 une disparition prochaine.<\/p>\n<h2>Inqui\u00e9ter l\u2019\u00e9poque?<\/h2>\n<p>Pourtant, la\u00a0<em>tentation dystopique\u00a0<\/em>qu\u2019implique une telle lecture de l\u2019essor de la technique, pour s\u00e9duisant qu\u2019appara\u00eet peut-\u00eatre le pessimisme sans nuance qu\u2019elle favorise, se r\u00e9v\u00e9lera, dans les lignes qui suivent, \u00e0 la fois contre-productive (politiquement) et d\u00e9faillante (conceptuellement). Si Didi-Huberman rappelle, dans sa\u00a0<em>Survivance des lucioles<\/em>, qu\u2019il demeure essentiel \u00ab\u00a0d\u2019<em>inqui\u00e9ter son temps<\/em>, par le fait d\u2019avoir [\u2026] un rapport inquiet \u00e0 son histoire comme \u00e0 son pr\u00e9sent\u00a0\u00bb (2009, 57), l\u2019historien de l\u2019art rejette cependant les cons\u00e9quences (pratiques et philosophiques) qu\u2019appelle un horizon bouch\u00e9 qui n\u2019appr\u00e9henderait le futur qu\u2019en tant que lieu de corruption et de destruction des exp\u00e9riences. Un large pan de\u00a0<em>Neuromancer<\/em>, du monde post-spectaculaire qu\u2019il d\u00e9peint jusqu\u2019au p\u00e9ril que laisse pr\u00e9sager son d\u00e9nouement, manifeste certes un \u00ab\u00a0rapport inquiet\u00a0\u00bb au pr\u00e9sent \u2014 mais son inqui\u00e9tude (non contente de sa port\u00e9e critique) refuse toute \u00e9chappatoire, la fiction cyberpunk<a id=\"footnoteref3_j6ceqd4\" class=\"see-footnote\" title=\"Bernard Convert et Lise Demailly d\u00e9crivent le cyberpunk comme \u00ab\u00a0l\u2019expression litt\u00e9raire d\u2019une nouvelle alliance entre la technologie de pointe et la contre-culture\u00a0\u00bb\u00a0: il s'agit, rapidement, de r\u00e9cits qui \u00ab\u00a0d\u00e9crivent un futur proche sombre, violent, tr\u00e8s technologis\u00e9\u00a0\u00bb et dont les h\u00e9ros \u00ab\u00a0cyniques, anarchistes [\u2026] sont des hybrides homme-machine\u00a0\u00bb (2012, 129).\" href=\"#footnote3_j6ceqd4\">[3]<\/a> relevant, \u00e0 cet \u00e9gard, de la \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb qui traverse en filigrane la pens\u00e9e de Giorgio Agamben.<\/p>\n<p>Didi-Huberman d\u00e9finit la \u00ab\u00a0situation d\u2019<em>apocalypse latente<\/em>\u00a0\u00bb que souligne le philosophe comme une \u00ab\u00a0description des temps pr\u00e9sents \u2014 formul\u00e9e sur la base d\u2019une situation de guerre totale\u00a0\u00bb qui \u00ab\u00a0transforme in\u00e9luctablement\u00a0\u00bb le mot <em>crise<\/em> \u00ab\u00a0en manque radical; o\u00f9 toute transformation sera pens\u00e9e comme destruction\u00a0\u00bb (2009, 65). Le sujet contemporain serait, selon Agamben, \u00ab\u00a0d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de son exp\u00e9rience\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 67), la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle condamnant, en cela, une s\u00e9rie de formes de vie originaires qu\u2019il conviendrait pourtant d\u2019exalter, de ch\u00e9rir et, surtout, de prot\u00e9ger. L\u2019<em>apocalypse latente<\/em> serait le processus graduel par lequel s\u2019\u00e9teindraient, une \u00e0 une, toutes les lumi\u00e8res qui permettaient autrefois de r\u00e9sister (ou seulement d\u2019envisager cette r\u00e9sistance) aux imp\u00e9ratifs h\u00e9g\u00e9moniques de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>La m\u00e9fiance maladive \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la technique qu\u2019\u00e9voquent les derniers moments de <em>Neuromancer<\/em> participe notoirement de ces logiques que d\u00e9nonce Didi-Huberman. Le roman de Gibson exacerbe la crainte agambenienne d\u2019une \u00ab\u00a0destruction\u00a0\u00bb de l\u2019exp\u00e9rience par la mise en r\u00e9cit de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration effr\u00e9n\u00e9e de l\u2019essor d\u2019une s\u00e9rie d\u2019outils et de dispositifs qui recouvrent la r\u00e9alit\u00e9 sensible (charnelle) jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ensevelir. La narration rappelle, \u00e0 cet \u00e9gard, l\u2019ampleur du d\u00e9sarroi qui assaille Case lorsqu\u2019il est priv\u00e9 de son acc\u00e8s \u00e0 la matrice\u00a0: \u00ab\u00a0For Case, who\u2019d lived for the bodiless exultation of cyberspace, it was the Fall. In the bars he\u2019d frequented as a cowboy hotshot, the elite stance involved a certain relaxed contempt for the flesh. The body was meat. Case fell into the prison of his own flesh.\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 6) Ce basculement par lequel le corps deviendrait une prison constitue sans doute le paroxysme de l\u2019ali\u00e9nation redout\u00e9e par Agamben, le spectacle<a id=\"footnoteref4_jezjs73\" class=\"see-footnote\" title=\"Sur les liens entre le cyberpunk et le situationnisme de Guy Debord, voir Mark Downham (1988).\" href=\"#footnote4_jezjs73\">[4]<\/a> occultant la chair et s\u2019\u00e9rigeant, aux yeux de Case, au rang de seule r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9sirable. Or ce paradigme par lequel la machine et ses d\u00e9rives participeraient \u00e0 la corruption de formes de vie n\u2019appara\u00eet nulle part plus clairement, dans <em>Neuromancer<\/em>, que dans les rapports qu\u2019entretiennent simulations d\u2019intelligence et esp\u00e8ce humaine. La menace de \u00ab\u00a0destruction\u00a0\u00bb s\u2019y manifeste alors frontalement, les dangers qu\u2019\u00e9voquent l\u2019autonomisation et la r\u00e9bellion des intelligences artificielles, cons\u00e9quences sinistres d\u2019un progr\u00e8s d\u00e9voy\u00e9, substituant une \u00ab\u00a0<em>apocalypse manifeste\u00a0<\/em>\u00bb (Didi-Huberman 2009, 62) \u00e0 l\u2019apocalypse latente. Il ne s\u2019agit plus seulement de pleurer la perte d\u2019exp\u00e9riences originaires, mais de craindre l\u2019asservissement et l\u2019extinction de l\u2019humanit\u00e9. De ce fait, <em>Neuromancer <\/em>pr\u00e9cipite le d\u00e9clin qu\u2019annonce Agamben tout en combinant son pessimisme \u00e0 la condensation et \u00e0 l\u2019intensification d\u2019une large part des hantises qu\u2019inspire la technique depuis la premi\u00e8re des r\u00e9volutions industrielles. Le monde se d\u00e9grade, s\u2019effondre, et les seuls monstres \u00e0 d\u00e9ferler sur la terre sont ces intelligences artificielles d\u00e9monis\u00e9es, b\u00eates s\u00e9cularis\u00e9es d\u2019une Apocalypse moderne.<\/p>\n<h2>Cyberpunk et survivance<\/h2>\n<p>Ces \u00e9pouvantails permettent, certes, d\u2019inqui\u00e9ter l\u2019\u00e9poque et d\u2019en critiquer l\u00e9gitimement certaines des d\u00e9rives, mais l\u2019horizon qu\u2019ils esquissent ne participe pas moins d\u2019un paradigme tout jud\u00e9o-chr\u00e9tien, celui de \u00ab\u00a0la grande survivance \u201csacrale\u201d \u2014 fin des temps et temps du Jugement dernier \u2014 quand toutes les autres auront \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 mort. La grande survivance annonc\u00e9e pour mettre \u00e0 mort toutes les autres, ces \u201cpetites\u201d survivances dont nous faisons l\u2019exp\u00e9rience, ici et l\u00e0\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 67). Si nombre d\u2019aspects des travaux d\u2019Agamben rejettent, bien s\u00fbr, cette perspective, Didi-Huberman rappelle qu\u2019une \u00ab\u00a0\u201cpolitique des survivances\u201d, par d\u00e9finition, se passe fort bien \u2014 se passe forc\u00e9ment \u2014 de la fin des temps\u00a0\u00bb et qu\u2019il \u00ab\u00a0y a donc une ambigu\u00eft\u00e9, sur le plan de la m\u00e9thode comme sur le plan politique, \u00e0 passer, comme Agamben le fait souvent, d\u2019une r\u00e9flexion anthropologique sur la\u00a0<em>puissance des survivances<\/em>\u00a0\u00e0 une assomption philosophique du\u00a0<em>pouvoir des traditions<\/em>\u00a0\u00bb (2009, 72). Loin de servir la \u00ab\u00a0puissance\u00a0\u00bb qu\u2019Agamben donne pourtant \u00e0 penser, l\u2019horizon eschatologique soumettrait d\u2019avance toute r\u00e9sistance, toute \u00ab\u00a0\u201cpetite\u201d survivance\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb implacable d\u2019un d\u00e9clin ind\u00e9passable. Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de lutter, dans\u00a0<em>Neuromancer\u00a0<\/em>: les pouvoirs qui soumettent les protagonistes ont pour eux la force du destin et la promesse de leur victoire in\u00e9luctable \u2014 logique dystopique qui s\u2019apparente, \u00e0 de nombreux \u00e9gards, \u00e0 cette \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb d\u2019Agamben.<\/p>\n<p>Didi-Huberman souligne n\u00e9anmoins la \u00ab\u00a0complexit\u00e9\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e du philosophe italien, invoquant qu\u2019en tant que lecteur de Benjamin, Agamben appr\u00e9hende \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9chapp\u00e9e messianique comme image\u00a0\u00bb \u00e9ph\u00e9m\u00e8re \u00ab\u00a0(devant laquelle on ne pourra pas longtemps se bercer d\u2019illusions, puisqu\u2019elle dispara\u00eetra <em>bient\u00f4t<\/em>)\u00a0\u00bb\u00a0: ce ne serait qu\u2019en tant que lecteur de Heidegger que le philosophe la penserait \u00ab\u00a0comme horizon (qui en appelle \u00e0 une croyance unilat\u00e9rale, orient\u00e9e, soutenue par la pens\u00e9e d\u2019un au-del\u00e0 permanent, f\u00fbt-il en attente de son futur <em>toujours<\/em>)\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 74). Cette ambivalence image\/horizon qui d\u00e9balancerait les r\u00e9flexions d\u2019Agamben nous para\u00eet particuli\u00e8rement stimulante pour interroger les paradoxes politiques que donnent \u00e0 penser les r\u00e9cits cyberpunks \u2014 fictions dont certains des motifs, malgr\u00e9 les exc\u00e8s de la <em>tentation dystopique <\/em>qui les plombe, manifestent un r\u00e9el potentiel r\u00e9volutionnaire. Si la trame dystopique de <em>Neuromancer<\/em> s\u2019inscrit n\u00e9cessairement sous l\u2019\u00e9gide d\u2019un horizon eschatologique, il n\u2019en demeure pas moins que le motif d\u2019une appropriation de la technique (central, dans le cyberpunk) probl\u00e9matise l\u2019univocit\u00e9 des rapports machine\/esp\u00e8ce humaine qu\u2019\u00e9voque pourtant son d\u00e9nouement. Contre la destruction que laisse pr\u00e9sager la hantise d\u2019un asservissement d\u00e9finitif de l\u2019humanit\u00e9 par des intelligences artificielles malveillantes s\u2019\u00e9rige ainsi la force d\u2019une survivance qui, pour \u00e9touff\u00e9e qu\u2019elle soit, ne perce pas moins le d\u00e9cor sombre de <em>Neuromancer<\/em> d\u2019une ligne de fuite, d\u2019une image qui ouvre, provisoirement, \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Les pages inaugurales du roman de Gibson expriment clairement l\u2019ampleur de la port\u00e9e subversive que rec\u00e8lerait (malgr\u00e9 tout) l\u2019usage de la technique dans <em>Neuromancer\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Case was twenty-four. At twenty-two, he\u2019d been a cowboy a rustler, one of the best in the Sprawl. [\u2026] He\u2019d operated on an almost permanent adrenaline high, a byproduct of youth and proficiency, jacked into a custom cyberspace deck that projected his disembodied consciousness into the consensual hallucination that was the matrix. A thief, he\u2019d worked for other, wealthier thieves, employers who provided the exotic software required to penetrate the bright walls of corporate systems, opening windows into rich fields of data. (Gibson 1984, 5)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019imaginaire cyberpunk se r\u00e9v\u00e8le indissociable d\u2019une clandestinit\u00e9 par laquelle des \u00ab\u00a0cow-boys\u00a0\u00bb mobilisent les ressources de la matrice pour d\u00e9tourner des fonds et tailler des ouvertures. Loin de c\u00e9der \u00e0 l\u2019effroi n\u00e9o-luddite qui condamne d\u2019avance tout emploi des nouvelles technologies (veillant, en cela, \u00e0 la pr\u00e9servation de la puret\u00e9 intouch\u00e9e d\u2019exp\u00e9riences originaires), le cyberpunk exalte l\u2019hybridit\u00e9 par la mise en r\u00e9cit de pirates du cyberespace, voire m\u00eame de cyborgs qui floutent, par leur existence m\u00eame, les fronti\u00e8res qui distingueraient la machine de l\u2019humain. Dans son article \u00ab\u00a0Fictions et contre-fictions de l\u2019\u00e2ge du cyborg\u00a0\u00bb, Ariel Kyrou rappelle que le genre constitue \u00ab\u00a0le premier territoire esth\u00e9tique \u00e0 mettre en sc\u00e8ne l\u2019int\u00e9gration totale par le corps humain de proth\u00e8ses cybern\u00e9tiques\u00a0\u00bb (2012, 128). Or, souligne-t-il, \u00ab\u00a0[c]ette projection n\u2019est pas sans risque, car la route est \u00e9troite entre promotion et critique de notre \u201c\u00e0 venir\u201d technologique. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance d\u2019y \u00eatre punk, quelque part entre l\u2019ironie d\u00e9vastatrice et la lucidit\u00e9 romantique ou d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e.\u00a0\u00bb Si la fiction cyberpunk permet de consid\u00e9rer le d\u00e9tournement d\u2019une s\u00e9rie de dispositifs technologiques (qui renforcent, parall\u00e8lement, le pouvoir des \u00ab\u00a0grosses soci\u00e9t\u00e9s\u00a0\u00bb qu\u2019attaquent les pirates), il demeure en effet qu\u2019une ligne t\u00e9nue s\u00e9pare ici la r\u00e9sistance de l\u2019acquiescement docile \u00e0 l\u2019ordre doxique. L\u2019exercice de ce mode d\u2019action qui \u00ab\u00a0consiste \u00e0 reproduire, comme en miroir, les tactiques de l\u2019ennemi pour en inverser la finalit\u00e9\u00a0\u00bb (Fr\u00e9d\u00e9ric Claisse cit\u00e9 dans Kyrou, 128) n\u00e9cessite par l\u00e0 une posture \u00ab\u00a0punk\u00a0\u00bb, dont seule \u00ab\u00a0l\u2019ironie d\u00e9vastatrice\u00a0\u00bb offre la flexibilit\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 la subversion des outils adverses \u2014 distance sceptique quant aux usages et m\u00e9susages de la technique qui participe justement des survivances partielles que met au jour Didi-Huberman\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Seule la tradition religieuse promet une salvation par-del\u00e0 toute apocalypse et toute <em>destruction<\/em> des choses humaines. Les survivances, elles, ne concernent que l\u2019immanence du temps historique\u00a0: elles n\u2019ont aucune valeur r\u00e9demptrice. Et quant \u00e0 leur valeur r\u00e9v\u00e9latrice, elle n\u2019est jamais que lacunaire, en lambeaux\u00a0: symptomale, pour tout dire. [\u2026] Parce qu\u2019elles nous enseignent que la destruction n\u2019est jamais absolue \u2013 f\u00fbt-elle continue \u2013, les survivances nous dispensent justement de croire qu\u2019une \u00ab\u00a0derni\u00e8re\u00a0\u00bb r\u00e9v\u00e9lation ou une salvation \u00ab\u00a0finale\u00a0\u00bb soient n\u00e9cessaires \u00e0 notre libert\u00e9. (Didi-Huberman 2009, 71-72)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les ruines s\u2019empilent, mais, pourtant, quelque chose continue de s\u2019agiter dans leur poussi\u00e8re\u00a0: si, dans le cyberpunk, la technique ne promet ni r\u00e9demption, ni r\u00e9v\u00e9lation finale (et suscite, au contraire, les pires hantises), son usage ne permet pas moins de perturber provisoirement les tyrannies, de cr\u00e9er des zones de r\u00e9sistance, en bref, de faire mentir le pronostic d\u2019un d\u00e9faitisme douteux qui pr\u00e9tendrait que\u00a0<em>le rideau est tomb\u00e9<\/em>, que plus de lumi\u00e8re ne subsiste, qu\u2019il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0 succomber aux assauts de la fin du monde.<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>Hybridation contre repli, ironie contre nostalgie, image contre horizon\u00a0: tels sont les termes antagonistes qu&rsquo;impliquerait la double logique de la dystopie cyberpunk. Que conserver du rapprochement op\u00e9r\u00e9, ici, entre la philosophie d\u2019Agamben et les dynamiques politiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes qui traversent le roman de Gibson? Sans doute quelque chose comme le film de d\u00e9collages qui se solderaient, infailliblement, par la catastrophe de l\u2019\u00e9crasement. Si la \u00ab\u00a0puissance des survivances\u00a0\u00bb qu\u2019interroge Agamben et l\u2019appropriation de la technique que figure le cyberpunk ouvrent certes \u00e0 la perspective d\u2019une r\u00e9sistance, il demeure que, de part et d\u2019autre, les d\u00e9s sont pip\u00e9s, le fuselage est lest\u00e9\u00a0: la chute est in\u00e9vitable. Alors qu\u2019ils consid\u00e8rent pourtant les \u00ab\u00a0quelques proches lueurs (<em>lucciole<\/em>)\u00a0\u00bb qu\u2019offre l\u2019image hubermanienne, ces deux regards se d\u00e9tournent pour s\u2019en remettre sinon \u00e0 \u00ab\u00a0la grande et lointaine lumi\u00e8re (<em>luce<\/em>)\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 73) que promet l\u2019horizon, du moins aux charmes romantiques que procure un d\u00e9clinisme satisfait. De la \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb d\u2019Agamben \u00e0 la hantise de la technique qui tourmente le cyberpunk se joue, en cela, un seul paradigme\u00a0: celui d\u2019une orientation forc\u00e9e qui (en vertu de l\u2019assomption implicite d\u2019un \u00ab\u00a0pouvoir des traditions\u00a0\u00bb) confine \u00e0 l\u2019impasse. Il conviendrait, en guise de r\u00e9ponse (pratique, fictionnelle<a id=\"footnoteref5_42qcy1r\" class=\"see-footnote\" title=\"Il y a lieu de concilier ces deux termes. Voir, \u00e0 cet \u00e9gard, la notion de\u00a0contre-fiction\u00a0que propose Yves Citton dans son article \u00ab\u00a0Contre-fictions\u00a0: trois modes de combat\u00a0\u00bb (2012).\" href=\"#footnote5_42qcy1r\">[5]<\/a>) \u00e0 l\u2019\u00e9ch\u00e9ance dystopique, non pas d\u2019en retourner m\u00e9thodiquement les conceptions (loin de nous l\u2019id\u00e9e, bien s\u00fbr, d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 l\u2019utopisme techniciste d\u2019une Marie-France Tessier), mais plut\u00f4t de t\u00e2cher \u00ab\u00a0d\u2019organiser notre pessimisme\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 138), c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019observer cr\u00fbment les survivances de l\u2019\u00e9poque pour en relever (et en actualiser) certains des modes de r\u00e9sistance.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Blondeau, Olivier. 2004. \u00ab\u00a0Des hackers aux cyborgs\u00a0: le bug simondonien\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Multitudes\u00a0<\/em>18, no.\u00a04\u00a0: 91-99.<\/p>\n<p>Citton, Yves. 2012. \u00ab\u00a0Contre-fictions\u00a0: trois modes de combat\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Multitudes\u00a0<\/em>48, no.\u00a01\u00a0: 72-78.<\/p>\n<p>Clarke, Arthur C. 1991 [1968].\u00a0<em>2001\u00a0: A Space Odyssey<\/em>. New York\u00a0: New American Library.<\/p>\n<p>Convert, Bernard et Lise Demailly. \u00ab\u00a0Effets collat\u00e9raux de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire. L&rsquo;exemple de la science-fiction\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Sociologie de l&rsquo;art\u00a0<\/em>21, no.\u00a03\u00a0: 111-133.<\/p>\n<p>Didi-Huberman, Georges. 2009.\u00a0<em>Survivance des lucioles<\/em>. Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>Downham, Mark. 2013 [1988].\u00a0<em>Cyberpunk<\/em>. Paris\u00a0: Allia.<\/p>\n<p>Gibson, William. 2000 [1984].\u00a0<em>Neuromancer<\/em>. New York\u00a0: Ace Books.<\/p>\n<p>Kyrou, Ariel. 2012. \u00ab\u00a0Fictions et contre-fictions de l\u2019\u00e2ge du cyborg\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Multitudes\u00a0<\/em>48, no.\u00a01\u00a0: 121-131.<\/p>\n<p>Malraux, Andr\u00e9. 1937.\u00a0<em>L\u2019espoir<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Taillefer, H\u00e9l\u00e8ne. 2009.\u00a0<em>L\u2019intelligence artificielle comme figure de la dystopie<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Weyembergh, Maurice. 2000. \u00ab\u00a0Temps et m\u00e9moire dans\u00a0<em>L\u2019Odyss\u00e9e de l\u2019espace<\/em>\u00a0d\u2019A. Clarke\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Philosophie et science-fiction<\/em>, Gilbert Hottois (dir.), 14-41. Paris\u00a0: Vrin.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_i8io9g4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_i8io9g4\">[1]<\/a> De pair, bien s\u00fbr, avec le film homonyme de Stanley Kubrick.<\/p>\n<p id=\"footnote2_618brn5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_618brn5\">[2]<\/a> C\u2019est-\u00e0-dire, de la prise en charge par des supra-intelligences artificielles de la cr\u00e9ation d\u2019autres intelligences artificielles.<\/p>\n<p id=\"footnote3_j6ceqd4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_j6ceqd4\">[3]<\/a> Bernard Convert et Lise Demailly d\u00e9crivent le cyberpunk comme \u00ab\u00a0l\u2019expression litt\u00e9raire d\u2019une nouvelle alliance entre la technologie de pointe et la contre-culture\u00a0\u00bb\u00a0: il s&rsquo;agit, rapidement, de r\u00e9cits qui \u00ab\u00a0d\u00e9crivent un futur proche sombre, violent, tr\u00e8s technologis\u00e9\u00a0\u00bb et dont les h\u00e9ros \u00ab\u00a0cyniques, anarchistes [\u2026] sont des hybrides homme-machine\u00a0\u00bb (2012, 129).<\/p>\n<p id=\"footnote4_jezjs73\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_jezjs73\">[4]<\/a> Sur les liens entre le cyberpunk et le situationnisme de Guy Debord, voir Mark Downham (1988).<\/p>\n<p id=\"footnote5_42qcy1r\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_42qcy1r\">[5]<\/a> Il y a lieu de concilier ces deux termes. Voir, \u00e0 cet \u00e9gard, la notion de\u00a0<em>contre-fiction<\/em>\u00a0que propose Yves Citton dans son article \u00ab\u00a0Contre-fictions\u00a0: trois modes de combat\u00a0\u00bb (2012).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Blais, Marc-Antoine. 2019. \u00ab \u201cOrganiser notre pessimisme\u201d : survivances et r\u00e9sistances provisoires chez William Gibson \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques\u202f: un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30, En Ligne,<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6899\">Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30<\/a><\/p>\n<p>R\u00e9cits de la fin, horizons assombris qui ne laissent entrevoir que la d\u00e9gradation d\u2019une exp\u00e9rience primordiale\u00a0: nombre de romans de science-fiction participent de la \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb que d\u00e9nonce Georges Didi-Huberman dans son ouvrage <em>Survivance des lucioles<\/em> (2009). C\u2019est souvent l\u2019essor de la technique qui conduit \u00e0 sa perte l\u2019humanit\u00e9 fragilis\u00e9e que th\u00e9matisent les dystopies, victime dont ni les prises d\u2019armes, ni le repli dans des bunkers blind\u00e9s ne suffisent \u00e0 assurer la survie. La \u00ab\u00a0posture de r\u00e9ification de la technique\u00a0\u00bb qu&rsquo;implique cette terreur d&rsquo;une ali\u00e9nation par la machine s&rsquo;incarne, selon Olivier Blondeau, \u00ab\u00a0dans un courant technophobe [qui oscille] entre protestation romantique contre la technique et essentialisme\u00a0\u00bb (2004, 92) \u2014 et cultivant, en cela, une nostalgie t\u00e9tanisante. Si la reprise du discours social et de l\u2019imaginaire collectif que relaient, amplifient et redisposent ces fictions permet certes la projection au futur des meurtrissures du pr\u00e9sent et sert, de ce fait, une vis\u00e9e critique incontestable, le proc\u00e9d\u00e9 ne favorise pas moins la reconduction de paradigmes doxiques dont le pessimisme sans nuance \u00e9touffe d\u2019avance toute possibilit\u00e9 de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p><em>Neuromancer <\/em>int\u00e8gre \u00e0 sa structure une large part des logiques de ces r\u00e9cits eschatologiques. Le roman de William Gibson (1984) relate la mont\u00e9e inexorable d\u2019une intelligence artificielle dont les ambitions conduisent l\u2019esp\u00e8ce humaine au seuil d\u2019un asservissement d\u00e9finitif. Pourtant, plusieurs des traits de l\u2019univers fictionnel qu\u2019instaure <em>Neuromancer<\/em>, loin de n\u2019\u00e9voquer que chutes, d\u00e9cadences et impasses insolubles, donnent \u00e0 penser le d\u00e9tournement d\u2019une technique oppressante \u2014 appropriation sinon \u00e9mancipatrice, du moins perturbatrice. En cela, malgr\u00e9 la lourdeur de l\u2019horizon d\u00e9cliniste qui en infl\u00e9chit la trame, le r\u00e9cit prend (par certains de ses tressages th\u00e9matiques) le contre-pied de la r\u00e9signation effarouch\u00e9e dans laquelle se complaisent trop de dystopies.<\/p>\n<h2>Organiser l\u2019apocalypse<\/h2>\n<p>R\u00e9sumons\u00a0: il y a Case, hacker d\u00e9s\u0153uvr\u00e9 et d\u00e9pressif, priv\u00e9 par ses anciens employeurs de son acc\u00e8s au cyberespace. Armitage, figure obscure plac\u00e9e sous le joug d\u2019une intelligence artificielle, qui recrute Case, qui restaure ses capacit\u00e9s \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer la matrice, mais qui le menace de les supprimer \u00e0 nouveau s\u2019il ne s\u2019acquitte pas de sa mission. Wintermute enfin, simulation d\u2019intelligence aux commandes de l\u2019op\u00e9ration, qui doit se solder par la r\u00e9union de l\u2019intelligence artificielle avec Neuromancer \u2014 entit\u00e9 jumelle dont l\u2019appropriation lui permettrait de d\u00e9cupler ses capacit\u00e9s. Les premi\u00e8res lignes de l\u2019ouvrage donnent le ton\u00a0: \u00ab\u00a0The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel.\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 3) La machine impr\u00e8gne les moindres d\u00e9tails du d\u00e9cor de\u00a0<em>Neuromancer<\/em>, dont la trame probl\u00e9matise chacune des limites qui distinguent\u00a0<em>a priori<\/em>\u00a0le biologique du m\u00e9canique, le naturel de l\u2019artificiel. Comme le souligne H\u00e9l\u00e8ne Taillefer dans le m\u00e9moire qu\u2019elle consacre aux rapports qu\u2019entretiennent dystopies et intelligences artificielles, \u00ab\u00a0conform\u00e9ment \u00e0 la th\u00e9orie cybern\u00e9tique, la fronti\u00e8re entre les \u00eatres et les choses se maintient difficilement [dans le roman de Gibson]\u00a0\u00bb (Taillefer 2009, 46). Les apparences anthropomorphes que rev\u00eat Wintermute dans le cyberespace troublent si bien son statut d\u2019<em>objet<\/em>\u00a0qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une conversation, Case d\u00e9signe d\u2019ailleurs l\u2019intelligence artificielle par le pronom \u00ab\u00a0he\u00a0\u00bb avant d\u2019\u00eatre imm\u00e9diatement corrig\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0He. Watch that.\u00a0It. I keep telling you.\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 175)<\/p>\n<p>Wintermute ne s\u2019affilie pourtant qu\u2019asymptotiquement \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce de ses cr\u00e9ateurs, la simulation d\u2019intelligence conservant, aux yeux de ses interlocuteurs, une part d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qui la confine \u00e0 la marge et, par l\u00e0 m\u00eame, la diabolise. Taillefer rel\u00e8ve que si \u00ab la cr\u00e9ation de la vie est fortement connot\u00e9e par la religion [\u2026], dans <em>Neuromancer<\/em>, aider Wintermute \u00e0 acqu\u00e9rir plus d&rsquo;autonomie [est] assimilable \u00e0 faire un pacte avec le diable\u00a0\u00bb (2009, 48). Dans le roman, Michele, agente d\u2019une police sp\u00e9ciale affect\u00e9e aux intelligences artificielles dissidentes, interpelle Case\u00a0: \u00ab\u00a0You have no care for your species. For thousands of years men dreamed of pacts with demons. Only now are such things possible. And what would you be paid with? What would your price be, for aiding this thing to free itself and grow?\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 157) Un antagonisme inconciliable oppose ici l\u2019intelligence artificielle (qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0thing\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0demon\u00a0\u00bb) \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine. Plus loin, Ashpool, l\u2019une des figures dominantes de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de la cr\u00e9ation de Neuromancer et de Wintermute, en ajoute et qualifie ce dernier de \u00ab\u00a0lord of hell\u00a0\u00bb (179) \u2014 remarque qui souligne encore la m\u00e9fiance et l&rsquo;effroi qu\u2019inspire (malgr\u00e9 ses traits humano\u00efdes) la simulation d\u2019intelligence.<\/p>\n<p><em>Neuromancer<\/em> actualise ici des motifs r\u00e9currents en science-fiction\u00a0: une angoisse similaire cro\u00eet en effet lorsque Bowman, protagoniste de <em>2001\u00a0: A Space Odyssey<\/em>, assiste \u00e0 l\u2019assassinat de son coll\u00e8gue Frank Poole, projet\u00e9 dans le vide interplan\u00e9taire sous le choc d\u2019une capsule que contr\u00f4le Hal, un ordinateur malveillant. Dans un article consacr\u00e9 au roman d\u2019Arthur Clarke (1968), jalon incontournable des repr\u00e9sentations fictionnelles de l\u2019intelligence artificielle<a id=\"footnoteref1_i8io9g4\" class=\"see-footnote\" title=\"De pair, bien s\u00fbr, avec le film homonyme de Stanley Kubrick.\" href=\"#footnote1_i8io9g4\">[1]<\/a>, Maurice Weyembergh note que le refus auquel se heurte ensuite Bowman en ordonnant \u00e0 Hal de lui c\u00e9der le contr\u00f4le manuel d\u2019une commande \u00ab\u00a0exprime toutes les hantises qui ont anim\u00e9 et animent les hommes devant leurs propres produits\u00a0\u00bb (2000, 40). La cr\u00e9ation \u00e9chappe au contr\u00f4le des cr\u00e9ateurs, l\u2019objet devient anti-sujet, \u00e0 la fois concurrent du sujet et son pendant vici\u00e9. La repr\u00e9sentation de simulations d\u2019intelligence s\u2019inscrit n\u00e9cessairement dans une filiation symbolique d\u00e9termin\u00e9e, impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019une s\u00e9rie de mythes s\u00e9cularis\u00e9s\u00a0: pour d\u00e9crire le conflit qui mine le fonctionnement de l\u2019ordinateur, la narration statue d\u2019ailleurs qu\u2019\u00e0 l\u2019image de ses cr\u00e9ateurs, \u00ab\u00a0Hal had been created innocent; but, all too soon, a snake had entered his electronic Eden.\u00a0\u00bb (Clarke 1968, 148) Toujours cet intertexte biblique qui renvoie, une fois de plus, \u00e0 la diabolisation manifeste qu&rsquo;implique la figuration des intelligences artificielles dans l\u2019imaginaire collectif.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9tour par l\u2019\u0153uvre de Clarke souligne l\u2019importance, dans l\u2019histoire litt\u00e9raire, des dynamiques de fond qu\u2019actualise le roman de Gibson. En effet, si <em>Neuromancer<\/em> met \u00e0 mal la rigidit\u00e9 hi\u00e9rarchique qui cantonnerait la machine au r\u00f4le d\u2019<em>outil<\/em> de ses inventeurs, nombre de passages de <em>2001\u00a0: A Space Odyssey<\/em> th\u00e9matisent d\u00e9j\u00e0 l\u2019enjeu\u00a0: \u00ab\u00a0Poole and Bowman had often humorously referred to themselves as caretakers or janitors aboard a ship that could really run itself. They would have been astonished, and more than a little indignant, to discover how much truth that jest contained.\u00a0\u00bb (Clarke 1968, 97) Hal assujettit le vaisseau qu\u2019il ne faisait d\u2019abord qu\u2019assister\u00a0: ce renversement (qui ne concerne bien s\u00fbr, dans le roman de Clarke, que le microcosme du vaisseau) est un motif courant des \u0153uvres dystopiques. Dans son ouvrage <em>L\u2019utopie de la communication <\/em>(1997), Philippe Breton met en garde contre une \u00ab\u00a0idol\u00e2trie de l&rsquo;outil\u00a0\u00bb par lequel \u00ab\u00a0le moyen devient finalit\u00e9 [&#8230;] et finit par ne plus fonctionner que pour lui-m\u00eame\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Taillefer 2009, 42). Cons\u00e9quence retorse de la cybern\u00e9tique, dont l\u2019aboutissement serait n\u00e9cessairement, dans l\u2019imaginaire dystopique, l\u2019asservissement d\u00e9finitif de l\u2019esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<p>Marie-France Tessier, t\u00eate dirigeante de la corporation Tessier-Ashpool et initiatrice de la conception de Wintermute et Neuromancer, serait, selon sa fille, \u00ab\u00a0quite a visionary. She imagined us in a symbiotic relationship with the Al\u2019s, our corporate decisions made for us. Our conscious decisions, I should say. Tessier-Ashpool would be immortal\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 220). Pourtant, ce r\u00eave techniciste et utopiste d\u2019une prise en charge des d\u00e9cisions humaines par la machine pave la voie \u00e0 l\u2019autonomisation de l\u2019intelligence artificielle \u2014 et, par l\u00e0 m\u00eame, \u00e0 leur tyrannie sur l\u2019esp\u00e8ce humaine. Taillefer rappelle, \u00e0 cet \u00e9gard, l\u2019avertissement que lancent les th\u00e9ories cybern\u00e9tiques, qui pr\u00e9viennent que \u00ab\u00a0rien ne forcerait [une telle] \u201cmachine \u00e0 gouverner\u201d \u2014 capable d&rsquo;apprendre, et de tirer des conclusions de ses apprentissages \u2014 \u00e0 prendre des d\u00e9cisions qui seraient acceptables pour l&rsquo;humain\u00a0\u00bb (2009, 61). Si les \u00e9v\u00e9nements que d\u00e9taille le roman de Gibson pr\u00e9c\u00e8dent l\u2019exercice effectif du pouvoir d\u2019une machine-despote, ils n\u2019en pr\u00e9figurent pas moins l\u2019av\u00e8nement, le \u00ab\u00a0Coda\u00a0\u00bb du texte posant un verdict sans \u00e9quivoque quant au r\u00e9sultat de l\u2019op\u00e9ration dirig\u00e9e par l\u2019intelligence artificielle\u00a0: \u00ab\u00a0Wintermute had won, had meshed somehow with Neuromancer and become something else\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 258). L\u2019entit\u00e9 victorieuse \u201cgagne\u201d en puissance, rapprochant d\u2019autant plus le moment de la singularit\u00e9 technologique<a id=\"footnoteref2_618brn5\" class=\"see-footnote\" title=\"C\u2019est-\u00e0-dire, de la prise en charge par des supra-intelligences artificielles de la cr\u00e9ation d\u2019autres intelligences artificielles.\" href=\"#footnote2_618brn5\">[2]<\/a> que craignent les futurologues.<\/p>\n<p><em>Neuromancer <\/em>s\u2019ach\u00e8ve, de ce fait, dans un \u00e9lan de lassitude et de d\u00e9clin, Case (quitt\u00e9 subitement par Molly, sa compagne de mission) ne pouvant que constater, impuissant, le triomphe de l\u2019\u00ab\u00a0autre chose\u00a0\u00bb dont il a favoris\u00e9 l\u2019\u00e9mergence. Le regard r\u00e9trospectif que porte le protagoniste sur Wintermute d\u00e9crit l\u2019entit\u00e9, sinon comme d\u00e9mon, du moins comme spectre cauchemardesque\u00a0: \u00ab\u00a0Cold and silence, a cybernetic spider slowly spinning webs while Ashpool slept. Spinning his death, the fall of his version of Tessier-Ashpool. A ghost\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 259). Ainsi, sur ce plan, la technique rev\u00eat chez Gibson une aura indubitablement mena\u00e7ante, les moyens dont elle permet le d\u00e9veloppement luttant, en bout de piste, non seulement pour s\u2019\u00e9manciper de leurs inventeurs, mais (par le d\u00e9voiement de leur commerce) pour se retourner contre eux. L\u2019outil n\u2019offrirait, \u00e0 cet \u00e9gard, qu\u2019un seul usage possible\u00a0: celui d\u2019\u00ab\u00a0organiser l\u2019apocalypse\u00a0\u00bb, pour reprendre la formule de Malraux (1937, 140), de creuser la fosse d\u2019une esp\u00e8ce humaine vou\u00e9e \u00e0 une disparition prochaine.<\/p>\n<h2>Inqui\u00e9ter l\u2019\u00e9poque?<\/h2>\n<p>Pourtant, la\u00a0<em>tentation dystopique\u00a0<\/em>qu\u2019implique une telle lecture de l\u2019essor de la technique, pour s\u00e9duisant qu\u2019appara\u00eet peut-\u00eatre le pessimisme sans nuance qu\u2019elle favorise, se r\u00e9v\u00e9lera, dans les lignes qui suivent, \u00e0 la fois contre-productive (politiquement) et d\u00e9faillante (conceptuellement). Si Didi-Huberman rappelle, dans sa\u00a0<em>Survivance des lucioles<\/em>, qu\u2019il demeure essentiel \u00ab\u00a0d\u2019<em>inqui\u00e9ter son temps<\/em>, par le fait d\u2019avoir [\u2026] un rapport inquiet \u00e0 son histoire comme \u00e0 son pr\u00e9sent\u00a0\u00bb (2009, 57), l\u2019historien de l\u2019art rejette cependant les cons\u00e9quences (pratiques et philosophiques) qu\u2019appelle un horizon bouch\u00e9 qui n\u2019appr\u00e9henderait le futur qu\u2019en tant que lieu de corruption et de destruction des exp\u00e9riences. Un large pan de\u00a0<em>Neuromancer<\/em>, du monde post-spectaculaire qu\u2019il d\u00e9peint jusqu\u2019au p\u00e9ril que laisse pr\u00e9sager son d\u00e9nouement, manifeste certes un \u00ab\u00a0rapport inquiet\u00a0\u00bb au pr\u00e9sent \u2014 mais son inqui\u00e9tude (non contente de sa port\u00e9e critique) refuse toute \u00e9chappatoire, la fiction cyberpunk<a id=\"footnoteref3_j6ceqd4\" class=\"see-footnote\" title=\"Bernard Convert et Lise Demailly d\u00e9crivent le cyberpunk comme \u00ab\u00a0l\u2019expression litt\u00e9raire d\u2019une nouvelle alliance entre la technologie de pointe et la contre-culture\u00a0\u00bb\u00a0: il s'agit, rapidement, de r\u00e9cits qui \u00ab\u00a0d\u00e9crivent un futur proche sombre, violent, tr\u00e8s technologis\u00e9\u00a0\u00bb et dont les h\u00e9ros \u00ab\u00a0cyniques, anarchistes [\u2026] sont des hybrides homme-machine\u00a0\u00bb (2012, 129).\" href=\"#footnote3_j6ceqd4\">[3]<\/a> relevant, \u00e0 cet \u00e9gard, de la \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb qui traverse en filigrane la pens\u00e9e de Giorgio Agamben.<\/p>\n<p>Didi-Huberman d\u00e9finit la \u00ab\u00a0situation d\u2019<em>apocalypse latente<\/em>\u00a0\u00bb que souligne le philosophe comme une \u00ab\u00a0description des temps pr\u00e9sents \u2014 formul\u00e9e sur la base d\u2019une situation de guerre totale\u00a0\u00bb qui \u00ab\u00a0transforme in\u00e9luctablement\u00a0\u00bb le mot <em>crise<\/em> \u00ab\u00a0en manque radical; o\u00f9 toute transformation sera pens\u00e9e comme destruction\u00a0\u00bb (2009, 65). Le sujet contemporain serait, selon Agamben, \u00ab\u00a0d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de son exp\u00e9rience\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 67), la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle condamnant, en cela, une s\u00e9rie de formes de vie originaires qu\u2019il conviendrait pourtant d\u2019exalter, de ch\u00e9rir et, surtout, de prot\u00e9ger. L\u2019<em>apocalypse latente<\/em> serait le processus graduel par lequel s\u2019\u00e9teindraient, une \u00e0 une, toutes les lumi\u00e8res qui permettaient autrefois de r\u00e9sister (ou seulement d\u2019envisager cette r\u00e9sistance) aux imp\u00e9ratifs h\u00e9g\u00e9moniques de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>La m\u00e9fiance maladive \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la technique qu\u2019\u00e9voquent les derniers moments de <em>Neuromancer<\/em> participe notoirement de ces logiques que d\u00e9nonce Didi-Huberman. Le roman de Gibson exacerbe la crainte agambenienne d\u2019une \u00ab\u00a0destruction\u00a0\u00bb de l\u2019exp\u00e9rience par la mise en r\u00e9cit de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration effr\u00e9n\u00e9e de l\u2019essor d\u2019une s\u00e9rie d\u2019outils et de dispositifs qui recouvrent la r\u00e9alit\u00e9 sensible (charnelle) jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ensevelir. La narration rappelle, \u00e0 cet \u00e9gard, l\u2019ampleur du d\u00e9sarroi qui assaille Case lorsqu\u2019il est priv\u00e9 de son acc\u00e8s \u00e0 la matrice\u00a0: \u00ab\u00a0For Case, who\u2019d lived for the bodiless exultation of cyberspace, it was the Fall. In the bars he\u2019d frequented as a cowboy hotshot, the elite stance involved a certain relaxed contempt for the flesh. The body was meat. Case fell into the prison of his own flesh.\u00a0\u00bb (Gibson 1984, 6) Ce basculement par lequel le corps deviendrait une prison constitue sans doute le paroxysme de l\u2019ali\u00e9nation redout\u00e9e par Agamben, le spectacle<a id=\"footnoteref4_jezjs73\" class=\"see-footnote\" title=\"Sur les liens entre le cyberpunk et le situationnisme de Guy Debord, voir Mark Downham (1988).\" href=\"#footnote4_jezjs73\">[4]<\/a> occultant la chair et s\u2019\u00e9rigeant, aux yeux de Case, au rang de seule r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9sirable. Or ce paradigme par lequel la machine et ses d\u00e9rives participeraient \u00e0 la corruption de formes de vie n\u2019appara\u00eet nulle part plus clairement, dans <em>Neuromancer<\/em>, que dans les rapports qu\u2019entretiennent simulations d\u2019intelligence et esp\u00e8ce humaine. La menace de \u00ab\u00a0destruction\u00a0\u00bb s\u2019y manifeste alors frontalement, les dangers qu\u2019\u00e9voquent l\u2019autonomisation et la r\u00e9bellion des intelligences artificielles, cons\u00e9quences sinistres d\u2019un progr\u00e8s d\u00e9voy\u00e9, substituant une \u00ab\u00a0<em>apocalypse manifeste\u00a0<\/em>\u00bb (Didi-Huberman 2009, 62) \u00e0 l\u2019apocalypse latente. Il ne s\u2019agit plus seulement de pleurer la perte d\u2019exp\u00e9riences originaires, mais de craindre l\u2019asservissement et l\u2019extinction de l\u2019humanit\u00e9. De ce fait, <em>Neuromancer <\/em>pr\u00e9cipite le d\u00e9clin qu\u2019annonce Agamben tout en combinant son pessimisme \u00e0 la condensation et \u00e0 l\u2019intensification d\u2019une large part des hantises qu\u2019inspire la technique depuis la premi\u00e8re des r\u00e9volutions industrielles. Le monde se d\u00e9grade, s\u2019effondre, et les seuls monstres \u00e0 d\u00e9ferler sur la terre sont ces intelligences artificielles d\u00e9monis\u00e9es, b\u00eates s\u00e9cularis\u00e9es d\u2019une Apocalypse moderne.<\/p>\n<h2>Cyberpunk et survivance<\/h2>\n<p>Ces \u00e9pouvantails permettent, certes, d\u2019inqui\u00e9ter l\u2019\u00e9poque et d\u2019en critiquer l\u00e9gitimement certaines des d\u00e9rives, mais l\u2019horizon qu\u2019ils esquissent ne participe pas moins d\u2019un paradigme tout jud\u00e9o-chr\u00e9tien, celui de \u00ab\u00a0la grande survivance \u201csacrale\u201d \u2014 fin des temps et temps du Jugement dernier \u2014 quand toutes les autres auront \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 mort. La grande survivance annonc\u00e9e pour mettre \u00e0 mort toutes les autres, ces \u201cpetites\u201d survivances dont nous faisons l\u2019exp\u00e9rience, ici et l\u00e0\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 67). Si nombre d\u2019aspects des travaux d\u2019Agamben rejettent, bien s\u00fbr, cette perspective, Didi-Huberman rappelle qu\u2019une \u00ab\u00a0\u201cpolitique des survivances\u201d, par d\u00e9finition, se passe fort bien \u2014 se passe forc\u00e9ment \u2014 de la fin des temps\u00a0\u00bb et qu\u2019il \u00ab\u00a0y a donc une ambigu\u00eft\u00e9, sur le plan de la m\u00e9thode comme sur le plan politique, \u00e0 passer, comme Agamben le fait souvent, d\u2019une r\u00e9flexion anthropologique sur la\u00a0<em>puissance des survivances<\/em>\u00a0\u00e0 une assomption philosophique du\u00a0<em>pouvoir des traditions<\/em>\u00a0\u00bb (2009, 72). Loin de servir la \u00ab\u00a0puissance\u00a0\u00bb qu\u2019Agamben donne pourtant \u00e0 penser, l\u2019horizon eschatologique soumettrait d\u2019avance toute r\u00e9sistance, toute \u00ab\u00a0\u201cpetite\u201d survivance\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb implacable d\u2019un d\u00e9clin ind\u00e9passable. Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de lutter, dans\u00a0<em>Neuromancer\u00a0<\/em>: les pouvoirs qui soumettent les protagonistes ont pour eux la force du destin et la promesse de leur victoire in\u00e9luctable \u2014 logique dystopique qui s\u2019apparente, \u00e0 de nombreux \u00e9gards, \u00e0 cette \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb d\u2019Agamben.<\/p>\n<p>Didi-Huberman souligne n\u00e9anmoins la \u00ab\u00a0complexit\u00e9\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e du philosophe italien, invoquant qu\u2019en tant que lecteur de Benjamin, Agamben appr\u00e9hende \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9chapp\u00e9e messianique comme image\u00a0\u00bb \u00e9ph\u00e9m\u00e8re \u00ab\u00a0(devant laquelle on ne pourra pas longtemps se bercer d\u2019illusions, puisqu\u2019elle dispara\u00eetra <em>bient\u00f4t<\/em>)\u00a0\u00bb\u00a0: ce ne serait qu\u2019en tant que lecteur de Heidegger que le philosophe la penserait \u00ab\u00a0comme horizon (qui en appelle \u00e0 une croyance unilat\u00e9rale, orient\u00e9e, soutenue par la pens\u00e9e d\u2019un au-del\u00e0 permanent, f\u00fbt-il en attente de son futur <em>toujours<\/em>)\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 74). Cette ambivalence image\/horizon qui d\u00e9balancerait les r\u00e9flexions d\u2019Agamben nous para\u00eet particuli\u00e8rement stimulante pour interroger les paradoxes politiques que donnent \u00e0 penser les r\u00e9cits cyberpunks \u2014 fictions dont certains des motifs, malgr\u00e9 les exc\u00e8s de la <em>tentation dystopique <\/em>qui les plombe, manifestent un r\u00e9el potentiel r\u00e9volutionnaire. Si la trame dystopique de <em>Neuromancer<\/em> s\u2019inscrit n\u00e9cessairement sous l\u2019\u00e9gide d\u2019un horizon eschatologique, il n\u2019en demeure pas moins que le motif d\u2019une appropriation de la technique (central, dans le cyberpunk) probl\u00e9matise l\u2019univocit\u00e9 des rapports machine\/esp\u00e8ce humaine qu\u2019\u00e9voque pourtant son d\u00e9nouement. Contre la destruction que laisse pr\u00e9sager la hantise d\u2019un asservissement d\u00e9finitif de l\u2019humanit\u00e9 par des intelligences artificielles malveillantes s\u2019\u00e9rige ainsi la force d\u2019une survivance qui, pour \u00e9touff\u00e9e qu\u2019elle soit, ne perce pas moins le d\u00e9cor sombre de <em>Neuromancer<\/em> d\u2019une ligne de fuite, d\u2019une image qui ouvre, provisoirement, \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Les pages inaugurales du roman de Gibson expriment clairement l\u2019ampleur de la port\u00e9e subversive que rec\u00e8lerait (malgr\u00e9 tout) l\u2019usage de la technique dans <em>Neuromancer\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Case was twenty-four. At twenty-two, he\u2019d been a cowboy a rustler, one of the best in the Sprawl. [\u2026] He\u2019d operated on an almost permanent adrenaline high, a byproduct of youth and proficiency, jacked into a custom cyberspace deck that projected his disembodied consciousness into the consensual hallucination that was the matrix. A thief, he\u2019d worked for other, wealthier thieves, employers who provided the exotic software required to penetrate the bright walls of corporate systems, opening windows into rich fields of data. (Gibson 1984, 5)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019imaginaire cyberpunk se r\u00e9v\u00e8le indissociable d\u2019une clandestinit\u00e9 par laquelle des \u00ab\u00a0cow-boys\u00a0\u00bb mobilisent les ressources de la matrice pour d\u00e9tourner des fonds et tailler des ouvertures. Loin de c\u00e9der \u00e0 l\u2019effroi n\u00e9o-luddite qui condamne d\u2019avance tout emploi des nouvelles technologies (veillant, en cela, \u00e0 la pr\u00e9servation de la puret\u00e9 intouch\u00e9e d\u2019exp\u00e9riences originaires), le cyberpunk exalte l\u2019hybridit\u00e9 par la mise en r\u00e9cit de pirates du cyberespace, voire m\u00eame de cyborgs qui floutent, par leur existence m\u00eame, les fronti\u00e8res qui distingueraient la machine de l\u2019humain. Dans son article \u00ab\u00a0Fictions et contre-fictions de l\u2019\u00e2ge du cyborg\u00a0\u00bb, Ariel Kyrou rappelle que le genre constitue \u00ab\u00a0le premier territoire esth\u00e9tique \u00e0 mettre en sc\u00e8ne l\u2019int\u00e9gration totale par le corps humain de proth\u00e8ses cybern\u00e9tiques\u00a0\u00bb (2012, 128). Or, souligne-t-il, \u00ab\u00a0[c]ette projection n\u2019est pas sans risque, car la route est \u00e9troite entre promotion et critique de notre \u201c\u00e0 venir\u201d technologique. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance d\u2019y \u00eatre punk, quelque part entre l\u2019ironie d\u00e9vastatrice et la lucidit\u00e9 romantique ou d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e.\u00a0\u00bb Si la fiction cyberpunk permet de consid\u00e9rer le d\u00e9tournement d\u2019une s\u00e9rie de dispositifs technologiques (qui renforcent, parall\u00e8lement, le pouvoir des \u00ab\u00a0grosses soci\u00e9t\u00e9s\u00a0\u00bb qu\u2019attaquent les pirates), il demeure en effet qu\u2019une ligne t\u00e9nue s\u00e9pare ici la r\u00e9sistance de l\u2019acquiescement docile \u00e0 l\u2019ordre doxique. L\u2019exercice de ce mode d\u2019action qui \u00ab\u00a0consiste \u00e0 reproduire, comme en miroir, les tactiques de l\u2019ennemi pour en inverser la finalit\u00e9\u00a0\u00bb (Fr\u00e9d\u00e9ric Claisse cit\u00e9 dans Kyrou, 128) n\u00e9cessite par l\u00e0 une posture \u00ab\u00a0punk\u00a0\u00bb, dont seule \u00ab\u00a0l\u2019ironie d\u00e9vastatrice\u00a0\u00bb offre la flexibilit\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 la subversion des outils adverses \u2014 distance sceptique quant aux usages et m\u00e9susages de la technique qui participe justement des survivances partielles que met au jour Didi-Huberman\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Seule la tradition religieuse promet une salvation par-del\u00e0 toute apocalypse et toute <em>destruction<\/em> des choses humaines. Les survivances, elles, ne concernent que l\u2019immanence du temps historique\u00a0: elles n\u2019ont aucune valeur r\u00e9demptrice. Et quant \u00e0 leur valeur r\u00e9v\u00e9latrice, elle n\u2019est jamais que lacunaire, en lambeaux\u00a0: symptomale, pour tout dire. [\u2026] Parce qu\u2019elles nous enseignent que la destruction n\u2019est jamais absolue \u2013 f\u00fbt-elle continue \u2013, les survivances nous dispensent justement de croire qu\u2019une \u00ab\u00a0derni\u00e8re\u00a0\u00bb r\u00e9v\u00e9lation ou une salvation \u00ab\u00a0finale\u00a0\u00bb soient n\u00e9cessaires \u00e0 notre libert\u00e9. (Didi-Huberman 2009, 71-72)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les ruines s\u2019empilent, mais, pourtant, quelque chose continue de s\u2019agiter dans leur poussi\u00e8re\u00a0: si, dans le cyberpunk, la technique ne promet ni r\u00e9demption, ni r\u00e9v\u00e9lation finale (et suscite, au contraire, les pires hantises), son usage ne permet pas moins de perturber provisoirement les tyrannies, de cr\u00e9er des zones de r\u00e9sistance, en bref, de faire mentir le pronostic d\u2019un d\u00e9faitisme douteux qui pr\u00e9tendrait que\u00a0<em>le rideau est tomb\u00e9<\/em>, que plus de lumi\u00e8re ne subsiste, qu\u2019il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0 succomber aux assauts de la fin du monde.<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>Hybridation contre repli, ironie contre nostalgie, image contre horizon\u00a0: tels sont les termes antagonistes qu&rsquo;impliquerait la double logique de la dystopie cyberpunk. Que conserver du rapprochement op\u00e9r\u00e9, ici, entre la philosophie d\u2019Agamben et les dynamiques politiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes qui traversent le roman de Gibson? Sans doute quelque chose comme le film de d\u00e9collages qui se solderaient, infailliblement, par la catastrophe de l\u2019\u00e9crasement. Si la \u00ab\u00a0puissance des survivances\u00a0\u00bb qu\u2019interroge Agamben et l\u2019appropriation de la technique que figure le cyberpunk ouvrent certes \u00e0 la perspective d\u2019une r\u00e9sistance, il demeure que, de part et d\u2019autre, les d\u00e9s sont pip\u00e9s, le fuselage est lest\u00e9\u00a0: la chute est in\u00e9vitable. Alors qu\u2019ils consid\u00e8rent pourtant les \u00ab\u00a0quelques proches lueurs (<em>lucciole<\/em>)\u00a0\u00bb qu\u2019offre l\u2019image hubermanienne, ces deux regards se d\u00e9tournent pour s\u2019en remettre sinon \u00e0 \u00ab\u00a0la grande et lointaine lumi\u00e8re (<em>luce<\/em>)\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 73) que promet l\u2019horizon, du moins aux charmes romantiques que procure un d\u00e9clinisme satisfait. De la \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb d\u2019Agamben \u00e0 la hantise de la technique qui tourmente le cyberpunk se joue, en cela, un seul paradigme\u00a0: celui d\u2019une orientation forc\u00e9e qui (en vertu de l\u2019assomption implicite d\u2019un \u00ab\u00a0pouvoir des traditions\u00a0\u00bb) confine \u00e0 l\u2019impasse. Il conviendrait, en guise de r\u00e9ponse (pratique, fictionnelle<a id=\"footnoteref5_42qcy1r\" class=\"see-footnote\" title=\"Il y a lieu de concilier ces deux termes. Voir, \u00e0 cet \u00e9gard, la notion de\u00a0contre-fiction\u00a0que propose Yves Citton dans son article \u00ab\u00a0Contre-fictions\u00a0: trois modes de combat\u00a0\u00bb (2012).\" href=\"#footnote5_42qcy1r\">[5]<\/a>) \u00e0 l\u2019\u00e9ch\u00e9ance dystopique, non pas d\u2019en retourner m\u00e9thodiquement les conceptions (loin de nous l\u2019id\u00e9e, bien s\u00fbr, d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 l\u2019utopisme techniciste d\u2019une Marie-France Tessier), mais plut\u00f4t de t\u00e2cher \u00ab\u00a0d\u2019organiser notre pessimisme\u00a0\u00bb (Didi-Huberman 2009, 138), c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019observer cr\u00fbment les survivances de l\u2019\u00e9poque pour en relever (et en actualiser) certains des modes de r\u00e9sistance.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Blondeau, Olivier. 2004. \u00ab\u00a0Des hackers aux cyborgs\u00a0: le bug simondonien\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Multitudes\u00a0<\/em>18, no.\u00a04\u00a0: 91-99.<\/p>\n<p>Citton, Yves. 2012. \u00ab\u00a0Contre-fictions\u00a0: trois modes de combat\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Multitudes\u00a0<\/em>48, no.\u00a01\u00a0: 72-78.<\/p>\n<p>Clarke, Arthur C. 1991 [1968].\u00a0<em>2001\u00a0: A Space Odyssey<\/em>. New York\u00a0: New American Library.<\/p>\n<p>Convert, Bernard et Lise Demailly. \u00ab\u00a0Effets collat\u00e9raux de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire. L&rsquo;exemple de la science-fiction\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Sociologie de l&rsquo;art\u00a0<\/em>21, no.\u00a03\u00a0: 111-133.<\/p>\n<p>Didi-Huberman, Georges. 2009.\u00a0<em>Survivance des lucioles<\/em>. Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>Downham, Mark. 2013 [1988].\u00a0<em>Cyberpunk<\/em>. Paris\u00a0: Allia.<\/p>\n<p>Gibson, William. 2000 [1984].\u00a0<em>Neuromancer<\/em>. New York\u00a0: Ace Books.<\/p>\n<p>Kyrou, Ariel. 2012. \u00ab\u00a0Fictions et contre-fictions de l\u2019\u00e2ge du cyborg\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Multitudes\u00a0<\/em>48, no.\u00a01\u00a0: 121-131.<\/p>\n<p>Malraux, Andr\u00e9. 1937.\u00a0<em>L\u2019espoir<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Taillefer, H\u00e9l\u00e8ne. 2009.\u00a0<em>L\u2019intelligence artificielle comme figure de la dystopie<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Weyembergh, Maurice. 2000. \u00ab\u00a0Temps et m\u00e9moire dans\u00a0<em>L\u2019Odyss\u00e9e de l\u2019espace<\/em>\u00a0d\u2019A. Clarke\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Philosophie et science-fiction<\/em>, Gilbert Hottois (dir.), 14-41. Paris\u00a0: Vrin.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_i8io9g4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_i8io9g4\">[1]<\/a> De pair, bien s\u00fbr, avec le film homonyme de Stanley Kubrick.<\/p>\n<p id=\"footnote2_618brn5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_618brn5\">[2]<\/a> C\u2019est-\u00e0-dire, de la prise en charge par des supra-intelligences artificielles de la cr\u00e9ation d\u2019autres intelligences artificielles.<\/p>\n<p id=\"footnote3_j6ceqd4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_j6ceqd4\">[3]<\/a> Bernard Convert et Lise Demailly d\u00e9crivent le cyberpunk comme \u00ab\u00a0l\u2019expression litt\u00e9raire d\u2019une nouvelle alliance entre la technologie de pointe et la contre-culture\u00a0\u00bb\u00a0: il s&rsquo;agit, rapidement, de r\u00e9cits qui \u00ab\u00a0d\u00e9crivent un futur proche sombre, violent, tr\u00e8s technologis\u00e9\u00a0\u00bb et dont les h\u00e9ros \u00ab\u00a0cyniques, anarchistes [\u2026] sont des hybrides homme-machine\u00a0\u00bb (2012, 129).<\/p>\n<p id=\"footnote4_jezjs73\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_jezjs73\">[4]<\/a> Sur les liens entre le cyberpunk et le situationnisme de Guy Debord, voir Mark Downham (1988).<\/p>\n<p id=\"footnote5_42qcy1r\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_42qcy1r\">[5]<\/a> Il y a lieu de concilier ces deux termes. Voir, \u00e0 cet \u00e9gard, la notion de\u00a0<em>contre-fiction<\/em>\u00a0que propose Yves Citton dans son article \u00ab\u00a0Contre-fictions\u00a0: trois modes de combat\u00a0\u00bb (2012).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Blais, Marc-Antoine. 2019. \u00ab \u201cOrganiser notre pessimisme\u201d : survivances et r\u00e9sistances provisoires chez William Gibson \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques\u202f: un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30, En Ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5653 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxx)<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/blais_30_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 blais_30_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-50680bf5-4d46-4fdb-8c2f-2dd38d018708\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/blais_30_0.pdf\">blais_30_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/blais_30_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-50680bf5-4d46-4fdb-8c2f-2dd38d018708\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30 R\u00e9cits de la fin, horizons assombris qui ne laissent entrevoir que la d\u00e9gradation d\u2019une exp\u00e9rience primordiale\u00a0: nombre de romans de science-fiction participent de la \u00ab\u00a0vision apocalyptique\u00a0\u00bb que d\u00e9nonce Georges Didi-Huberman dans son ouvrage Survivance des lucioles (2009). C\u2019est souvent l\u2019essor de la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1298,1299],"tags":[39],"class_list":["post-5653","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-recits-eschatologiques-un-point-final-pour-lhumanite","category-renverser-lhistoire","tag-blais-marc-antoine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5653","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5653"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5653\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8637,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5653\/revisions\/8637"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5653"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5653"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5653"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}