{"id":5655,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/les-animaux-post-exotiques-ce-qui-reste-quand-il-ne-reste-rien\/"},"modified":"2024-08-22T17:50:06","modified_gmt":"2024-08-22T17:50:06","slug":"les-animaux-post-exotiques-ce-qui-reste-quand-il-ne-reste-rien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5655","title":{"rendered":"Les animaux post-exotiques\u00a0: \u00ab\u00a0ce qui reste quand il ne reste rien\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6899\">Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30<\/a><\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2013\u00a0Et les g\u00e9n\u00e9rations futures, c\u2019est des conneries aussi. On n\u2019aura pas de successeurs, on va s\u2019arr\u00eater l\u00e0.<br \/>\u2013\u00a0Tu crois?<br \/>\u2013\u00a0J\u2019ai l\u2019impression, dit Wong. \u00c0 la rigueur, les araign\u00e9es prendront la rel\u00e8ve. Je leur souhaite bien du plaisir<a id=\"footnoteref1_6oq6htz\" class=\"see-footnote\" title=\"Antoine Volodine, Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, Paris, Seuil, 2006, p. 144-145.\" href=\"#footnote1_6oq6htz\">[1]<\/a>.<br \/>Antoine Volodine, <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Depuis la publication de son premier roman, <em>Biographie compar\u00e9e de Jorian Murgrave<\/em>, en 1985, Antoine Volodine<a id=\"footnoteref2_m5ox3nl\" class=\"see-footnote\" title=\"Antoine Volodine est le pseudonyme principal de cet auteur, qui publie \u00e9galement sous trois h\u00e9t\u00e9ronymes\u00a0: Manuela Draeger, Elli Kronauer et Lutz Bassmann \u2014\u00a0\u00ab\u00a0Nous sommes quatre\u00a0\u00bb, se pla\u00eet \u00e0 dire Volodine. Ces auteurs publi\u00e9s relaient la parole et les \u00e9crits d\u2019un ensemble d\u2019autres auteurs et de narrateurs qui interviennent dans les textes; Volodine, Draeger, Kronauer et Bassmann sont donc les porte-parole de la communaut\u00e9 des \u00e9crivains post-exotiques. Par souci de clart\u00e9, nous favoriserons ici l\u2019utilisation du pseudonyme Antoine Volodine, sauf quand un texte d\u2019un autre auteur publi\u00e9 sera explicitement cit\u00e9.\" href=\"#footnote2_m5ox3nl\">[2]<\/a> construit une \u0153uvre singuli\u00e8re, foisonnante et d\u2019une remarquable coh\u00e9rence\u00a0: chaque livre, bien que totalement autonome, contribue \u00e0 l\u2019\u00e9dification d\u2019un ensemble homog\u00e8ne et \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un monde complexe et minutieusement structur\u00e9\u00a0: l\u2019univers post-exotique. L\u2019entreprise de Volodine est \u00e9galement planifi\u00e9e avec rigueur, puisque l\u2019\u00e9difice post-exotique, qui compte \u00e0 ce jour quarante-trois livres, en comptera \u00e0 terme quarante-neuf, et que Volodine sait d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment o\u00f9 il se rend\u00a0: \u00ab\u00a0Je vais vers la derni\u00e8re phrase du dernier livre qui s\u2019appellera <em>Retour au goudron<\/em>, et cette derni\u00e8re phrase, c\u2019est \u201cJe me tais\u201d. Et apr\u00e8s, l\u2019\u00e9difice sera construit.\u00a0\u00bb (Volodine et Busnel 2019)<\/p>\n<p>Mais \u00e0 quoi ressemble cet \u00e9difice?<\/p>\n<blockquote>\n<p>On voit souvent le monde volodinien comme un univers exclusivement apocalyptique, tout entier tourn\u00e9 vers la chute, la fin, le d\u00e9clin. [\u2026] Un \u00e9crasement du temps et un \u00e9trangement de l\u2019espace o\u00f9 l\u2019homme \u00e9prouve le dernier pas qu\u2019il fait hors de son Humanit\u00e9 comme le tr\u00e9pas de sa propre Histoire\u00a0: le <em>pas au-del\u00e0<\/em> dont on ne revient jamais. (Ouellet 2008, 363-364. L\u2019auteur souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il r\u00e8gne en effet dans l\u2019\u00e9difice post-exotique une atmosph\u00e8re de fin du monde\u00a0: nous ignorons ce qui s\u2019est pass\u00e9, mais il s\u2019est produit quelque chose de grave, dont les cons\u00e9quences sont l\u00e0, sous nos yeux. Les villes sont des champs de ruines et les campagnes sont d\u00e9vast\u00e9es, les d\u00e9chets s\u2019amoncellent partout, l\u2019humanit\u00e9 est au bord de l\u2019extinction. Dans l\u2019univers de Volodine, on ne donne pas cher de l\u2019avenir du monde.<\/p>\n<p>Les animaux et la nature y occupent une place tout \u00e0 fait particuli\u00e8re. Par exemple, quarante des quarante-neuf chapitres de <em>Des anges mineurs<\/em> mettent en sc\u00e8ne des animaux, et toutes les nouvelles de <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em> en font intervenir, m\u00eame si l\u2019esp\u00e8ce \u00e0 laquelle ils appartiennent n\u2019est pas toujours d\u00e9finie, ni syst\u00e9matiquement reconnaissable. On croise ainsi dans les r\u00e9cits post-exotiques un v\u00e9ritable bestiaire, compos\u00e9 d\u2019araign\u00e9es, d\u2019ours, d\u2019oiseaux, de troupeaux de chamelles, de blattes, etc. Leur pr\u00e9sence prend parfois la forme d\u2019une simple \u00e9vocation, mais plus g\u00e9n\u00e9ralement, ils tiennent un r\u00f4le de figurants, d\u2019observateurs, de personnages actants, voire de narrateur. Cette quasi-omnipr\u00e9sence animale n\u2019est pas anecdotique, et Volodine lui-m\u00eame la reconna\u00eet\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a dans le post-exotisme une attirance certaine pour les animaux\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Roche 2008, 317). La place de ces derniers au sein de l\u2019univers eschatologique de Volodine soul\u00e8ve de nombreuses interrogations. Certes, il est probablement fort juste d\u2019affirmer que, dans son \u0153uvre, \u00ab\u00a0Volodine nous parle davantage de l\u2019agonie de la soci\u00e9t\u00e9 que de l\u2019\u00e9tat d\u00e9traqu\u00e9 du monde naturel\u00a0\u00bb (Guay-Poliquin 2014, 112). Pour autant, en admettant que \u00ab\u00a0[l]a nature dans l\u2019univers post-exotique se donne [\u2026] comme un indicateur de l\u2019histoire pass\u00e9e, pr\u00e9sente et \u00e0 venir, et non pas comme un simple d\u00e9cor post-apocalyptique servant de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 une refondation du monde tel que nous le connaissons\u00a0\u00bb (Guay-Poliquin 2014, 111), l\u2019importance du bestiaire post-exotique semble nous inviter \u00e0 une lecture des textes volodiniens ax\u00e9e sur le r\u00f4le qu\u2019y jouent les animaux.<\/p>\n<p>Dans l\u2019univers litt\u00e9raire scrupuleusement construit par Volodine et qui allie histoire, politique et eschatologie, comment peuvent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s le motif et la fonction des animaux, dont nous avons soulign\u00e9 la pr\u00e9sence r\u00e9currente?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, nous concentrerons notre analyse sur deux ouvrages, \u00e0 savoir <em>Des anges mineurs <\/em>et <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em>. Apr\u00e8s une br\u00e8ve pr\u00e9sentation du post-exotisme, nous envisagerons d\u2019abord le motif animal comme le symbole d\u2019un avertissement \u00e9cologique. Nous \u00e9tablirons ensuite que si, dans l\u2019univers post-exotique, l\u2019animalit\u00e9 peut \u00eatre per\u00e7ue \u00e0 la fois comme une menace et comme une possibilit\u00e9 de salut pour l\u2019homme, elle est avant tout pour Volodine une fa\u00e7on de donner \u00e0 voir quelque chose qui d\u00e9passe le couple antagonique humain\/animal, cette <em>autre chose<\/em> s\u2019inscrivant parfaitement dans le projet litt\u00e9raire post-exotique.<\/p>\n<h2>Le post-exotisme en question<\/h2>\n<p>\u00c0 l\u2019origine, le terme post-exotisme est une coquille vide cr\u00e9\u00e9e par Volodine lui-m\u00eame pour distancier son \u0153uvre \u00ab\u00a0des cat\u00e9gories conventionnelles de la litt\u00e9rature existante\u00a0\u00bb (Volodine 2008, 385), en particulier de la science-fiction, \u00e0 laquelle la critique avait tendance \u00e0 l\u2019associer \u00e0 ses d\u00e9buts. Le post-exotisme se con\u00e7oit avant tout comme un objet d\u2019art en prose, un \u00e9difice litt\u00e9raire construit graduellement par un assemblage de textes r\u00e9pondant \u00e0 des dimensions formelles strictes et pr\u00e9cises\u00a0: le narrat, la Shagg\u00e5, le rom\u00e5nce, les novelles ou entrevo\u00fbtes, le murmurat, dont les exigences formelles sont clairement expos\u00e9es dans\u00a0<em>Le post exotismes en dix le\u00e7ons, le\u00e7on onze<\/em>.<\/p>\n<p>Si cet \u00e9difice litt\u00e9raire met \u00e0 contribution plusieurs formes particuli\u00e8res, chaque livre \u00ab\u00a0tourn[e] autour de la description plus g\u00e9n\u00e9rale d\u2019un univers d\u00e9truit, d\u2019un univers d\u2019apr\u00e8s la guerre noire et d\u2019apr\u00e8s toutes les d\u00e9faites\u00a0\u00bb (Volodine et Wagneur 2006, 234). Cette atmosph\u00e8re de fin du monde est pr\u00e9sente dans tous les \u00e9crits post-exotiques.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Villes abandonn\u00e9es ou reconstruites \u00e0 la h\u00e2te, d\u00e9serts jonch\u00e9s de d\u00e9chets, for\u00eats inhabit\u00e9es, camps de concentration en ruines, \u00e9difices envahis par la jungle, oc\u00e9ans corrosifs, \u00e9tang de bitume, les lieux chez Volodine sont marqu\u00e9s par le d\u00e9r\u00e8glement, le changement et le d\u00e9s\u00e9quilibre. Les murs s\u2019effondrent, la nature s\u2019\u00e9tiole. Tout subsiste, mais [\u2026] rien n\u2019est ce qu\u2019il \u00e9tait. (Guay-Poliquin 2014, 108)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ces lieux d\u00e9vast\u00e9s, l\u2019homme est une esp\u00e8ce en voie de disparition\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e0 un niveau collectif, [\u2026] l\u2019humanit\u00e9 elle-m\u00eame est menac\u00e9e d\u2019extinction; \u00e0 un niveau individuel, les rescap\u00e9s, survivants du naufrage \u00e9galitariste, sont eux aussi condamn\u00e9s \u00e0 une mort prochaine\u00a0\u00bb (Servoise 1999, 270). Pourtant, cette perspective eschatologique ne cr\u00e9e ni panique ni fascination\u00a0: la catastrophe, quelle qu\u2019elle soit, a eu lieu; il s\u2019agit dor\u00e9navant de vivre avec cette r\u00e9alit\u00e9, m\u00eame si les termes \u00ab\u00a0vivre\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb ne veulent plus dire grand-chose. En somme, les personnages \u00e9voluent dans un monde aux contours flous et aux r\u00e8gles impr\u00e9cises o\u00f9 r\u00e8gne une menace diffuse qui n\u2019est jamais clairement identifi\u00e9e ni \u00e9nonc\u00e9e, mais qui, bien qu\u2019estomp\u00e9e, n\u2019en demeure pas moins omnipr\u00e9sente. Et si certains d\u2019entre eux ont un futur, c\u2019est un futur vide, sans perspective d\u2019avenir ni espoir de progr\u00e8s (Guay-Poliquin 2014, 107). Ainsi, ils ne regrettent ni n\u2019esp\u00e8rent rien; ils m\u00e8nent une existence \u00e0 la fois fade et r\u00e9sign\u00e9e, proche de l\u2019endormissement et du r\u00eave.<\/p>\n<p>La s\u00e9paration entre r\u00eave et r\u00e9alit\u00e9 est remarquablement poreuse dans l\u2019univers post-exotique, comme le sont d\u2019ailleurs toutes les fronti\u00e8res\u00a0: ce qui semble <em>a priori<\/em> contraire ou \u00e0 tout le moins incompatible ne s\u2019exclut pas. R\u00eave et r\u00e9alit\u00e9, je et tu, nuit et jour, humanit\u00e9 et animalit\u00e9, narrateur et personnage, vie et mort\u00a0: tous ces couples offrent des possibilit\u00e9s de fusions, d\u2019allers-retours ou d\u2019hybridations.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 partir du moment o\u00f9 on comprend que dans le post-exotisme mourir ne signifie rien, qu\u2019apr\u00e8s la mort on continue \u00e0 parler et \u00e0 agir comme si aucune fronti\u00e8re n\u2019avait \u00e9t\u00e9 franchie, et aussi qu\u2019on peut mourir plusieurs fois de diff\u00e9rentes mani\u00e8res, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on admet cela comme une logique, on peut tr\u00e8s facilement voyager dans mes livres\u00a0\u00bb (Volodine et Wagneur 2006, 262).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Somme toute, c\u2019est une totale distorsion des rep\u00e8res du r\u00e9el, \u00ab\u00a0une d\u00e9rive r\u00e9f\u00e9rentielle\u00a0\u00bb (Ruffel 2007, 48) que le contrat de lecture post-exotique nous demande d\u2019accepter\u00a0: les rep\u00e8res temporels, historiques, g\u00e9ographiques, culturels, identitaires, etc., sont volontairement et soigneusement brouill\u00e9s, de telle sorte que l\u2019univers pr\u00e9sent\u00e9 appara\u00eet familier mais d\u00e9form\u00e9, reconnaissable mais d\u00e9cal\u00e9, et s\u2019av\u00e8re finalement difficile \u00e0 identifier. Les r\u00e9cits post-exotiques offrent une large place aux descriptions des espaces g\u00e9ographiques dans lesquels ils se d\u00e9roulent, \u00ab\u00a0des lieux ambigus, qui superposent des r\u00e9alit\u00e9s sociohistoriques diff\u00e9rentes et d\u00e9jouent toute identification univoque\u00a0\u00bb (Lamarre 2014, 41). Ainsi, il n\u2019est pas interdit d\u2019associer \u00e0 une ville nomm\u00e9e Petrograd un climat \u00e9quatorial et une v\u00e9g\u00e9tation luxuriante. Ce brouillage est \u00e9galement perceptible au niveau des noms des personnages qui, soit ne v\u00e9hiculent aucune r\u00e9f\u00e9rence culturelle pr\u00e9cise (Khrili Gompo, Balbutiar, ou Erdogan Mayayo), soit, lorsqu\u2019ils offrent des indices (Sophie Gironde ou Ingrid Vogel), sont d\u00e9plac\u00e9s \u00ab\u00a0dans un monde internationaliste o\u00f9 la r\u00e9f\u00e9rence nationale, ethnique, et \u00e9videmment chauvine, a depuis longtemps \u00e9t\u00e9 effac\u00e9e\u00a0\u00bb (Volodine et Wagneur 2006, 250).<\/p>\n<p>Car l\u2019enjeu n\u2019est pas l\u00e0 et le propos se veut global, total. Et c\u2019est cette totalisation, cette universalit\u00e9 du propos que la distorsion syst\u00e9matique des rep\u00e8res du r\u00e9el rend possible. Ainsi, les \u00e9crits post-exotiques utilisent \u00ab\u00a0les moments de fracture [du XXe si\u00e8cle] comme r\u00e9v\u00e9lateurs d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 plus profonde qu\u2019il s\u2019agit d\u2019agencer en d\u00e9pit de toute vraisemblance r\u00e9f\u00e9rentielle, au profit d\u2019une vraisemblance \u201cessentielle\u201d\u00a0\u00bb (Ruffel 2007, 54). L\u2019entreprise post-exotique, en s\u2019inscrivant aussi ouvertement dans une perspective historique, se revendique absolument et enti\u00e8rement politique.<\/p>\n<p><em>Des anges mineurs<\/em> et <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em>, publi\u00e9s respectivement en 1999 et 2006, s\u2019inscrivent en tout point et indubitablement dans l\u2019univers post-exotique pr\u00e9sent\u00e9 ci-dessus, et en respectent toutes les caract\u00e9ristiques.<\/p>\n<p><em>Des anges mineurs<\/em> est constitu\u00e9 de quarante-neuf narrats<a id=\"footnoteref3_h8clw86\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00ab\u00a0J\u2019appelle narrats des textes post-exotiques \u00e0 cent pour cent, j\u2019appelle narrats des instantan\u00e9s romanesques qui fixent une situation, une \u00e9motion, un conflit vibrant entre la m\u00e9moire et r\u00e9alit\u00e9, entre imaginaire et souvenir. C\u2019est une s\u00e9quence po\u00e9tique \u00e0 partir de quoi toute r\u00eaverie est possible, pour les interpr\u00e8tes de l\u2019action comme pour les lecteurs.\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 3)\" href=\"#footnote3_h8clw86\">[3]<\/a>, soit quarante-neuf \u00ab\u00a0photographies en prose\u00a0\u00bb (Volodine et Wagneur 2006, 258). Ces derni\u00e8res relatent l\u2019histoire de Will Scheidmann qui, ligot\u00e9 \u00e0 un poteau, attend d\u2019\u00eatre fusill\u00e9 par ses grands-m\u00e8res, un groupe de vieilles femmes immortelles. Car Scheidmann a trahi\u00a0: con\u00e7u par les vieilles pour sauver ce qui pouvait encore l\u2019\u00eatre de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9galitariste, il a plut\u00f4t choisi de r\u00e9tablir le capitalisme, pr\u00e9cipitant ainsi l\u2019humanit\u00e9 vers sa perte. Les narrats sont les histoires que Will Scheidmann raconte \u00e0 ses grands-m\u00e8res en attendant que, allong\u00e9es dans l\u2019herbe et les crottes de chamelles, carabine \u00e0 la main, elles se d\u00e9cident enfin \u00e0 l\u2019ex\u00e9cuter.<\/p>\n<p><em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em> est constitu\u00e9 de sept entrevo\u00fbtes, soit sept contes \u00ab\u00a0[i]magin\u00e9s par des d\u00e9tenus oubli\u00e9s de tous, par des r\u00e9volutionnaires non repentis\u00a0\u00bb (Volodine 2006, quatri\u00e8me de couverture). Le recueil relate les aventures de Wong, un \u00e9l\u00e9phant m\u00e2le que des humaines, derni\u00e8res repr\u00e9sentantes de l\u2019esp\u00e8ce, tentent de s\u00e9duire dans l\u2019espoir de procr\u00e9er. On y lit aussi les aventures de trois repr\u00e9sentants de la lign\u00e9e des Balbutiar, rois dont on ne sait exactement \u00e0 quelle esp\u00e8ce de crustac\u00e9s ils appartiennent, mais qui sont tous confront\u00e9s \u00e0 un probl\u00e8me \u00e9pineux et possiblement fatal\u00a0: un beau matin, au r\u00e9veil, ils se retrouvent \u00ab\u00a0le dos soud\u00e9 au rocher par des fils et des tendons qui [les ont] emprisonn\u00e9[s] pendant [leur] sommeil, et qui maintenant se refus[ent] \u00e0 craquer\u00a0\u00bb (Volodine 2006, 20). Le recueil comprend encore l\u2019histoire d\u2019une dynastie de sir\u00e8nes nomm\u00e9es Court-Brouillonne\u00a0I, Cabillaude\u00a0II ou Sole-Sole\u00a0III. Tous les textes sont articul\u00e9s autour de personnages animaux. Sous des allures parfois burlesques, <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em> est sombre et sans espoir, et c\u2019est sans doute le livre qui \u00ab\u00a0pousse le plus loin la non-humanit\u00e9 de l\u2019univers volodinien\u00a0\u00bb (Gibourg 2017, 53).<\/p>\n<h2>L\u2019animal\u00a0comme avertissement \u00e9cologique?<\/h2>\n<p>Comme nous l\u2019avons soulign\u00e9, l\u2019univers post-exotique a des allures de fin du monde\u00a0: Volodine nous donne \u00e0 voir des paysages post-apocalyptiques qui tendent vers le d\u00e9labrement, le chaos ou l\u2019hostilit\u00e9. Pourtant, dans ce tableau d\u00e9labr\u00e9, la nature et les animaux ne semblent pas ravag\u00e9s de fa\u00e7on aussi syst\u00e9matique que les hommes et leurs r\u00e9alisations. Certes, dans\u00a0<em>Des anges mineurs<\/em>, \u00ab\u00a0pour se rendre d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre il [est] n\u00e9cessaire souvent de marcher au milieu de la d\u00e9solation pendant des ann\u00e9es enti\u00e8res [,\u00a0car] comme aux d\u00e9buts de l\u2019humanit\u00e9, les distances [ne sont] pas \u00e0 l\u2019\u00e9chelle humaine\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 188). Certes, on nous donne \u00e0 voir \u00ab\u00a0une plan\u00e8te de terre \u00e9corch\u00e9e, de for\u00eats saign\u00e9es \u00e0 cendre, une plan\u00e8te d\u2019ordure, un champ d\u2019ordure, des oc\u00e9ans que seuls les riches traversent, des d\u00e9serts pollu\u00e9s par les jouets et les erreurs des riches\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 45), et les oiseaux qui volent encore dans le ciel ont une f\u00e2cheuse tendance \u00e0 s\u2019\u00e9craser au sol\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 chaque fois que je regardais ce qui se passait dans la rue, je voyais des oiseaux mourir. Ils descendaient en vol plan\u00e9, ricochaient sur le bitume avec un bruit path\u00e9tique, sans un cri, et, au bout d\u2019un moment, ils cessaient de se d\u00e9battre\u00a0\u00bb (193). Pourtant, les narrats nous montrent aussi, souvent, une nature belle et invitante, si sereine qu\u2019elle para\u00eet presque onirique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La qui\u00e9tude du soir avait une qualit\u00e9 intemporelle. Un h\u00e9ron blanc longea la berge en direction de l\u2019aval et disparut, le ciel ne rougeoyait plus du c\u00f4t\u00e9 de la bananeraie, d\u00e9j\u00e0 une brume bleu\u00e2tre enfumait la courbe du fleuve, les cigales avaient mis fin \u00e0 leur criaillerie, un buffle meugla, la route qui menait au d\u00e9barcad\u00e8re s\u2019emplit de moustiques, un crapaud coassa, sur la berge adverse des p\u00eacheurs minuscules relevaient un carrelet depuis une embarcation minuscule\u00a0\u00bb (191).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les for\u00eats sont immenses et denses, les flots du fleuve, onctueux (189), et quand Ioulgha\u00ef Thotha\u00ef, l\u2019\u00e9chassier \u00ab\u00a0d\u2019humeur fol\u00e2tre\u00a0\u00bb qui donne son nom au dix-huiti\u00e8me narrat, survole le poteau d\u2019ex\u00e9cution de Will Scheidmann, il \u00ab\u00a0s\u2019amus[e] \u00e0 tracer de courtes boucles au-dessus du terrain des op\u00e9rations\u00a0\u00bb (74) en \u00e9piant les conversations des vieilles, couch\u00e9es pr\u00e8s des yourtes, autour desquelles \u00ab\u00a0[l]a steppe s\u2019\u00e9ten[d] \u00e0 l\u2019infini, [\u2026] transmettant \u00e0 chacun un formidable go\u00fbt \u00e9pique de vivre et de continuer perp\u00e9tuellement \u00e0 vivre\u00a0\u00bb (69). En outre, si les pommiers ne fleurissent plus qu\u2019une fois \u00ab\u00a0tous les trois ans [\u2026] et donnent des pommes grises\u00a0\u00bb (8), au moins fleurissent-ils encore quand l\u2019homme, lui, n\u2019est plus capable de procr\u00e9er. Lionel Ruffel souligne d\u2019ailleurs qu\u2019\u00ab\u00a0il y a une sorte de fascination pour l\u2019animalit\u00e9, comme contre-mod\u00e8le positif de l\u2019humanit\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 les humains \u00e9chouent, dans les fictions de Volodine, les animaux r\u00e9ussissent\u00a0\u00bb (2007, 256). Mieux encore, on retrouve souvent\u00a0: \u00ab\u00a0[l\u2019]id\u00e9e que l\u2019esp\u00e8ce humaine est finie, qu\u2019une autre esp\u00e8ce va prendre le relais\u00a0\u00bb (Roche 2008, 329).<\/p>\n<p>Effectivement, dans ce monde en perdition, la nature semble par moment reprendre ses droits. Par exemple, une fois les b\u00e2timents de la maison de retraite abandonn\u00e9s par les vieilles immortelles, ils sont aval\u00e9s par la v\u00e9g\u00e9tation, et l\u2019\u00e9pave de la fourgonnette du garde forestier est \u00ab\u00a0aspir\u00e9[e] au-dessus du sol par la croissance d\u2019un m\u00e9l\u00e8ze g\u00e9ant\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 124). De m\u00eame, Wong, l\u2019\u00e9l\u00e9phant de <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em>, croise aux abords d\u2019un village d\u00e9sert\u00e9 \u00ab\u00a0une piste qui avait \u00e9t\u00e9 ouverte au bulldozer trente ans plus t\u00f4t et que la v\u00e9g\u00e9tation avait reconquise sur des kilom\u00e8tres\u00a0\u00bb (Volodine 2006, 10). Si entre les ruines des maisons ne subsiste plus aucune trace humaine, au point que \u00ab\u00a0sur le sol, les restes des cultivateurs assassin\u00e9s avaient rejoint la poussi\u00e8re\u00a0\u00bb (11), la for\u00eat environnante est luxuriante et bien vivante\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elles [les bicoques effondr\u00e9es] se dissimulaient derri\u00e8re des arbres magnifiques, aux odeurs puissantes. Depuis les cimes des fleurs ruisselaient en cascade jusqu\u2019\u00e0 terre, rouge sombre ou rouge groseille selon leur degr\u00e9 d\u2019\u00e9panouissement. Les plus jeunes fleurs avaient des corolles plus fonc\u00e9es, les plus vieilles fanaient en s\u2019\u00e9claircissant. Toutes sentaient l\u2019orchid\u00e9e noire. (10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, la nature et les animaux post-exotiques ne seraient pas unilat\u00e9ralement broy\u00e9s ni martyris\u00e9s par une humanit\u00e9 cruelle et tyrannique. Volodine lui-m\u00eame r\u00e9fute toute cat\u00e9gorisation syst\u00e9matique. Pour lui, les animaux \u00ab\u00a0n\u2019occupent pas [\u2026] toujours la m\u00eame fonction qui serait par exemple de symboliser la puret\u00e9 et la vuln\u00e9rabilit\u00e9, la beaut\u00e9 qui survit dans un monde atroce\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Roche 20008, 317).<\/p>\n<p>Plus encore, les animaux post-exotiques peuvent aussi se montrer violents et mena\u00e7ants. Deux narrats de <em>Des anges mineurs<\/em> illustrent particuli\u00e8rement bien cette affirmation. Dans le huiti\u00e8me, Emilian Bagdachvili p\u00e9n\u00e8tre dans la cabane de Fred Zenfl. La cahute est truff\u00e9e de pi\u00e8ges qui, en se d\u00e9clenchant, propulsent des tarentules et des scorpions sur les intrus. Mais le dispositif est d\u00e9suet, les insectes sont morts, et Bagdachvili les balaie du revers de la main. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il s\u2019immobilise, fig\u00e9, piqu\u00e9 par un scorpion. Sur le plancher, les tas d\u2019insectes morts se remettent \u00e0 vivre. Ainsi, m\u00eame quand on les croit \u00e9teints, les animaux peuvent se montrer mortels. De m\u00eame, dans le troisi\u00e8me narrat, le narrateur et Sophie Gironde aident trois ourses polaires \u00e0 mettre bas. Les b\u00eates, toutes \u00e0 la douleur de leurs multiples expulsions, risquent sans cesse d\u2019\u00e9craser l\u2019accoucheuse. Deux des ourses, v\u00e9ritables usines \u00e0 enfanter, produisent \u00e0 la cha\u00eene un nombre impressionnant d\u2019oursons; la troisi\u00e8me, qui n\u2019a donn\u00e9 naissance qu\u2019\u00e0 un petit, se l\u00e8ve et d\u00e9ambule en grondant, l\u2019air m\u00e9contente. Dans les derni\u00e8res lignes, le narrateur la sent derri\u00e8re lui et dit\u00a0: \u00ab\u00a0Je sentis sur ma nuque goutter une \u00e9cume br\u00fblante. La premi\u00e8re ourse s\u2019\u00e9tait approch\u00e9e de moi, elle \u00e9tait cabr\u00e9e au-dessus de moi et elle rauquait.\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 14) Rien ne laisse supposer qu\u2019il ait surv\u00e9cu\u2026 Et pour un peu, on croirait avoir assist\u00e9 aux pr\u00e9mices d\u2019une r\u00e9volte ouvri\u00e8re sanglante dans une usine de production de masse\u2026<\/p>\n<p><em>Des anges mineurs<\/em> et <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em> offrent nombre d\u2019exemples o\u00f9 les animaux et la nature reprennent leurs droits, voire un certain ascendant sur l\u2019homme. Les animaux ne sont donc ni faibles ni soumis \u00e0 l\u2019homme. Volodine les montre bien souvent plus beaux et plus forts que l\u2019humanit\u00e9. Plus r\u00e9silients aussi. Ainsi les r\u00e9cits post-exotiques semblent sonner comme un avertissement \u00e9cologique lanc\u00e9 \u00e0 l\u2019homme\u00a0: \u00e0 agir comme il le fait, \u00e0 exploiter la nature outrageusement, il met en p\u00e9ril l\u2019humanit\u00e9 et court \u00e0 sa propre perte. Mais ils semblent \u00e9galement signifier que, quand bien m\u00eame l\u2019homme d\u00e9truirait l\u2019humanit\u00e9, ce ne serait pas la fin du monde. Car quoi qu\u2019il advienne de l\u2019homme, le monde, lui, survivra.<\/p>\n<h2>Animalit\u00e9\u00a0: menace ou opportunit\u00e9?<\/h2>\n<p>Pour autant, \u00e9tant donn\u00e9 ce que nous savons du post-exotisme, c\u2019est-\u00e0-dire que rien n\u2019y est jamais ni tranch\u00e9, ni totalement clair, ni d\u00e9finitif, et conscients de la propension, voire de la d\u00e9termination de Volodine \u00e0 syst\u00e9matiquement brouiller les pistes, ne devrions-nous pas douter sur-le-champ de cette conclusion? En effet, l\u2019animalit\u00e9 chez Volodine est plus complexe et plurivoque\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019animal est une figure paradoxale de la mis\u00e8re\u00a0<em>et<\/em>\u00a0de la force\u00a0: les combattants vaincus du post-exotisme sont parfois compar\u00e9s \u00e0 des animaux agonisants, mais l\u2019animal est en m\u00eame temps une repr\u00e9sentation de la force, f\u00fbt-elle inaccessible\u00a0\u00bb (Roche 2008, 320. L\u2019auteure souligne). \u00c0 nouveau, ce qui pourrait\u00a0<em>a priori<\/em>\u00a0sembler contradictoire est parfaitement compatible\u00a0: les contraires ne s\u2019excluent pas. Plus largement, \u00ab\u00a0l\u2019animal ne peut pas \u00eatre distribu\u00e9 en r\u00f4le ou en fonction, positive ou n\u00e9gative, il semble \u00eatre fondamentalement ambigu, ou neutre\u00a0\u00bb (Roche 2008, 318).<\/p>\n<p>Ceci nous ram\u00e8ne au principe de porosit\u00e9 des fronti\u00e8res dans l\u2019univers post-exotique, que nous avons soulign\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, et qui s\u2019applique \u00e9galement au couple homme-animal, de sorte qu\u2019il n\u2019existe aucune opposition entre humanit\u00e9 et animalit\u00e9; au contraire.<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019animal [\u2026] est souvent le symbole de l\u2019innocent broy\u00e9 ou martyris\u00e9, un \u00e9quivalent de l\u2019<em>Untermensch<\/em> qui est une des figures o\u00f9 facilement se reconna\u00eet le narrateur post-exotique. L\u2019animal est une figure avec quoi se tisse une relation fraternelle. Il y a fr\u00e9quemment annulation des contraires dans le couple <em>Mensch-Untermensch<\/em>-animal. (Volodine cit\u00e9 dans Roche 2008, 317)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est donc tout \u00e0 fait naturel que l\u2019on puisse observer une \u00ab\u00a0troublante accointance entre l\u2019homme et l\u2019animal\u00a0\u00bb (Ruffel 2007, 257), qui permet \u00e0 Volodine de doter les hommes d\u2019attributs animaux, et inversement. Par exemple, Baba\u00efa Schtern, une femme que ses fils destinent \u00e0 l\u2019abattoir, est largement d\u00e9crite \u00e0 l\u2019aide de qualificatif animaliers\u00a0: elle est gard\u00e9e dans un \u00ab\u00a0box d\u2019\u00e9curie\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 58); elle est \u00ab\u00a0large et ventrue et adipeusement lisse comme autrefois les hippopotames\u00a0\u00bb (59); comme le b\u00e9tail, elle est \u00ab\u00a0parfois en butte \u00e0 des attaques d\u2019insectes, parfois importun\u00e9e par des papillons ou des mouches\u00a0\u00bb (59). Ailleurs, on lit que \u00ab\u00a0[q]uelqu\u2019un nidifiait au cinqui\u00e8me \u00e9tage\u00a0\u00bb (180). Quant aux animaux de <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em>, ils parlent, pensent, r\u00e9fl\u00e9chissent, philosophent. Ainsi, alors qu\u2019il passe pr\u00e8s d\u2019une citerne abandonn\u00e9e, Wong \u00ab\u00a0s\u2019interroge sur l\u2019origine et la qualit\u00e9 du p\u00e9trole\u00a0\u00bb (Volodine 2006, 139). Balbutiar XI est cultiv\u00e9, ayant appris l\u2019alphabet aupr\u00e8s de bonnes institutions et lu plusieurs grimoires, et il a \u00ab\u00a0des valets, chambellans, historiographes et sentinelles\u00a0\u00bb\u00a0(61) \u00e0 son service; et s\u2019il a des \u00e9lytres, des pattes, des mandibules et une trompe vocale, ce sont ses omoplates qui sont soud\u00e9es au rocher et ses pieds que la mer vient l\u00e9cher lorsque la mar\u00e9e monte (60-64). Minesse pour sa part, \u00e0 l\u2019instar des autres femmes du harem de Balbutiar XXX, est ind\u00e9niablement humaine, promise \u00e0 un roi qui, lui, ne l\u2019est pas, du moins pas totalement (107-133). Certains textes sugg\u00e8rent m\u00eame que le croisement des esp\u00e8ces pourrait \u00eatre b\u00e9n\u00e9fique\u00a0: ainsi, la femme qui propose \u00e0 Wong de s\u2019accoupler, dans le premier conte de <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em>, d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a aucun m\u00e2le sur des milliers de kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde [\u2026] Si tu ne m\u2019engrosses pas, je n\u2019aurai jamais de descendance\u00a0\u00bb (14). Ici, c\u2019est donc \u00e0 l\u2019animal qu\u2019il revient de sauver l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>On assiste ainsi couramment, dans les r\u00e9cits post-exotiques, \u00e0 une hybridation entre humain et animal, que Ruffel explique comme suit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019espace de l\u2019hybridation animale peut [\u2026] appara\u00eetre comme symbolique des autres m\u00e9tamorphoses. Parce que les esp\u00e8ces animales et humaines ont \u00e9t\u00e9 culturellement distingu\u00e9es et que leur r\u00e9union fait l\u2019objet d\u2019un interdit, l\u2019espace m\u00e9tamorphique des textes se doit de le d\u00e9passer et l\u2019hybridation animale en est une figuration efficace. (2007, 260)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019hybridation entre l\u2019homme et l\u2019animal permettraient donc \u00e0 Volodine de sugg\u00e9rer la possibilit\u00e9 d\u2019autres m\u00e9tamorphoses et la transgression d\u2019autres interdits. Selon Roche, \u00ab\u00a0[l]\u2019animal, dans l\u2019\u0153uvre, pose en fait deux questions\u00a0: celle de [\u2026] l\u2019esp\u00e8ce [\u2026] et celle de l\u2019origine, les deux \u00e9tant li\u00e9es, mais distinctes. L\u2019animal est un des supports textuels qui portent le motif de l\u2019exclusion, de la mise hors humanit\u00e9\u00a0\u00bb (2008, 320). L\u2019interpr\u00e9tation de Ruffel recoupe en cela les r\u00e9flexions de Deleuze et Guattari sur \u00ab\u00a0l\u2019animal [qui] sert de laboratoire d\u2019exp\u00e9rimentation pour les ph\u00e9nom\u00e8nes de subjectivisations, [\u2026] [et] prend une valeur politique, critique et clinique en d\u00e9gageant l\u2019intol\u00e9rable des modes sociaux existants sur un mode path\u00e9tique et visionnaire\u00a0\u00bb (Sauvagnargues 2004, 222). Par le truchement de l\u2019animal, Volodine nous inviterait \u00e0 explorer d\u2019autres enjeux\u00a0: comme il l\u2019\u00e9crit lui-m\u00eame, \u00ab\u00a0l\u2019animalit\u00e9 [\u2026] entra\u00een[e] le lecteur et la lectrice dans un monde ambigu qui m\u00e9rite, en effet, r\u00e9flexion\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Roche 2008, 325). En confrontant ses personnages-animaux<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00e0 des situations qui permettent de rejoindre des th\u00e8mes essentiels au post-exotisme [\u00e0 savoir] la fin de la civilisation humaine, l\u2019extinction de l\u2019esp\u00e8ce sur une plan\u00e8te d\u00e9vast\u00e9e par les humains, mais aussi la solitude, les relations entre individus que les pulsions sexuelles rendent probl\u00e9matiques, la compassion, le nihilisme, la d\u00e9faite, la mort[,] (Roche 2008, 331)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Volodine ne nous invite-t-il pas simplement \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ces m\u00eames th\u00e8mes, exactement?<\/p>\n<p>Mais Ruffel pousse la logique plus loin et, toujours en appuyant sa r\u00e9flexion sur Deleuze et Guattari, \u00ab\u00a0postul[e] [\u2026] que l\u2019animalit\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre de Volodine implique un devenir animal de l\u2019homme\u00a0\u00bb (2007, 261). Pour les philosophes, il ne s\u2019agit ni de \u00ab\u00a0succombe[r] \u00e0 une \u00e9cologie sentimentale qui cherche[rait] \u00e0 hisser l\u2019animal au statut d\u2019un sujet de droit ou d\u2019un objet pour une politique de pr\u00e9servation patrimoniale\u00a0\u00bb (Sauvagnargues 2004, 122), ni de chercher \u00e0 imiter l\u2019animal ou \u00e0 lui ressembler, ni m\u00eame \u00e0 renouer avec une certaine bestialit\u00e9 jug\u00e9e naturelle car originelle. Il s\u2019agit plut\u00f4t de \u00ab\u00a0penser l\u2019animal comme un devenir anomal de l\u2019humain\u00a0\u00bb (Sauvagnargues 2004, 163), et plus encore comme une entit\u00e9 plurielle\u00a0: \u00ab\u00a0chez Deleuze et Guattari, l\u2019animal est d\u2019abord des animaux\u00a0: le troupeau, la meute, l\u2019essaim, c\u2019est \u00e7a qui d\u00e9finit l\u2019animalit\u00e9 chez eux, c\u2019est-\u00e0-dire cette fa\u00e7on de ne pas exister comme individu, personnalit\u00e9, moi, mais \u00e9l\u00e9ment au sein d\u2019une multiplicit\u00e9\u00a0\u00bb (Dittmar et Golsenne 2008, n.p.). Cette conception de l\u2019animal comme \u00e9tant avant tout membre d\u2019un groupe est frappante dans l\u2019\u0153uvre de Volodine, et \u00ab\u00a0r\u00e9pond au besoin de repr\u00e9senter le peuple post-exotique en tant que peuple. La multiplicit\u00e9 n\u2019y est pas principalement un ph\u00e9nom\u00e8ne num\u00e9raire, mais appara\u00eet comme un nouveau rapport de l\u2019individu au collectif\u00a0\u00bb (Ruffel 2007, 262). Elle se traduit d\u2019abord par le fait que les \u0153uvres sont pr\u00e9sent\u00e9es comme le r\u00e9sultat d\u2019un travail collectif\u00a0: comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 indiqu\u00e9, Volodine se consid\u00e8re comme le simple porte-parole de la communaut\u00e9 des auteurs post-exotiques. Par ailleurs, on assiste dans les textes \u00e0 un savant brouillage des instances narratives\u00a0: les narrateurs se croisent et se r\u00e9pondent; par exemple, <em>Des anges mineurs<\/em> donne la parole \u00e0 une multitude de narrateurs, si bien que l\u2019on ne sait pas toujours lequel d\u2019entre eux parle, et qu\u2019eux-m\u00eames semblent s\u2019y perdent\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne savais plus si j\u2019\u00e9tais Will Scheidmann ou Maria Clementi, je disais je au hasard, j\u2019ignorais qui parlait en moi\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 201). Car cela n\u2019a somme toute pas beaucoup d\u2019importance, puisque ce n\u2019est plus l\u2019individu mais le groupe qui parle; le collectif prend le pas sur l\u2019individuel. On remarque en effet qu\u2019\u00ab\u00a0une fascination pour la multiplicit\u00e9 comme organisation sociale et politique\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 261), en particulier pour les animaux qui vivent harmonieusement en groupe, et donc en soci\u00e9t\u00e9s organis\u00e9es, est pr\u00e9sente dans plusieurs livres post-exotiques. \u00ab\u00a0Dans <em>Lisbonne, derni\u00e8re marge<\/em> [\u2026] c\u2019est \u201cune colonie d\u2019insectes\u201d [\u2026] qui exerce la r\u00e9alit\u00e9 du pouvoir\u00a0\u00bb (Roche 2008, 329). Dans <em>Le nom des singes<\/em>, des araign\u00e9es \u00ab\u00a0mettent en place des utopies plus r\u00e9volutionnaires et plus r\u00e9ussies encore que celle de nous autres\u00a0\u00bb (Volodine 1994, 136). Il se peut d\u2019ailleurs que, comme le pr\u00e9tend Wong dans la citation plac\u00e9e en exergue au pr\u00e9sent article, les araign\u00e9es prennent la suite de l\u2019homme.<\/p>\n<h2>Devenir-autre<\/h2>\n<p>C\u2019est ce qui incite Roche \u00e0 envisager \u00ab\u00a0l\u2019animal [comme] avenir de l\u2019homme\u00a0\u00bb (2008, 325), sans pouvoir cependant l\u2019affirmer de fa\u00e7on d\u00e9finitive, puisque Volodine, \u00e0 son habitude, s\u00e8me dans ses textes des indices ambigus, voire contradictoires, qui sugg\u00e8rent une ind\u00e9cision quant \u00e0 la valeur d\u2019appartenir \u00e0 une esp\u00e8ce, humaine ou animale, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019autre. \u00catre humain ne semble pas tr\u00e8s enviable\u00a0: \u00ab\u00a0Tout ce qu\u2019on voudra, mais pas homme!\u00a0\u00bb, peut-on lire dans\u00a0<em>Des enfers fabuleux<\/em>\u00a0(Volodine 1988, 610), alors qu\u2019un personnage d\u2019<em>Alto Solo\u00a0<\/em>implore\u00a0: \u00ab\u00a0De gr\u00e2ce, ne m\u2019enterrez pas avec des repr\u00e9sentants de la race humaine\u00a0\u00bb (Volodine 1991, 94). Pourtant, devenir un animal ne suscite gu\u00e8re plus d\u2019enthousiasme\u00a0: \u00ab\u00a0dans\u00a0<em>Bardo or not Bardo<\/em>, Dadokian, confront\u00e9 \u00e0 l\u2019imminence de se r\u00e9incarner en araign\u00e9e, supplie son compagnon de l\u2019\u00e9craser\u00a0\u00bb (Roche 2008, 326)<a id=\"footnoteref4_97ue2jq\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00c0 noter ici l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la demande\u00a0: s\u2019agit-il d\u2019\u00e9craser Dadokian avant sa mort, pour acc\u00e9l\u00e9rer sa r\u00e9incarnation, ou, une fois qu\u2019il sera devenu araign\u00e9e, pour \u00e9courter sa vie d\u2019arachnide?\" href=\"#footnote4_97ue2jq\">[4]<\/a>. Quant \u00e0 la perspective d\u2019une hybridation homme-animal, si elle semble prometteuse, elle peut aussi s\u2019av\u00e9rer fatale, comme le sugg\u00e8rent les deux entrevo\u00fbtes de\u00a0<em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em>\u00a0o\u00f9 l\u2019\u00e9l\u00e9phant Wong est somm\u00e9 de s\u2019accoupler avec une femme pour assurer la survie de l\u2019esp\u00e8ce humaine\u00a0: dans la premi\u00e8re, Wong tue la femme en l\u2019\u00e9crasant de sa patte; dans la seconde, c\u2019est lui qui meurt, englu\u00e9 dans le bassin de bitume o\u00f9 il est tomb\u00e9 en tentant d\u2019\u00e9chapper \u00e0 son assaillante. Ainsi, le motif et la fonction de l\u2019animal dans les \u0153uvres post-exotiques s\u2019av\u00e8rent profond\u00e9ment fluctuants et instables. C\u2019est ce qu\u2019illustre parfaitement l\u2019exemple des araign\u00e9es, qui peuvent \u00e0 la fois tuer l\u2019homme ou lui donner des exemples d\u2019utopies r\u00e9ussies, repr\u00e9senter une insupportable perspective de r\u00e9incarnation ou l\u2019esp\u00e8ce qui prendra le relais une fois l\u2019humanit\u00e9 an\u00e9antie. Dans l\u2019univers post-exotique tout, absolument tout, demeure incertain et irr\u00e9solu; ouvert, donc.<\/p>\n<p>Afin de tenter d\u2019interpr\u00e9ter cette instabilit\u00e9, il nous semble opportun de convoquer \u00e0 nouveau Deleuze et Guattari et la notion de devenir-animal, et de nous attarder plus sp\u00e9cifiquement au terme \u00ab\u00a0devenir\u00a0\u00bb, qui sous-entend en soi l\u2019id\u00e9e d\u2019une incessante \u00e9volution. Comme le soulignent Dittmar et Golsenne, \u00ab\u00a0c\u2019est \u00e7a, le devenir, c\u2019est le changement. Les choses ne sont stables que superficiellement, en tant que choses; mais \u00e0 un niveau mol\u00e9culaire, elles se modifient tout le temps\u00a0\u00bb (2008, n.p.). Le devenir-animal, chez Volodine, traduit cette constante transformation. D\u2019ailleurs, comme le souligne Ruffel, \u00ab\u00a0la pr\u00e9sence animale dans l\u2019\u0153uvre post-exotique est toujours l\u2019occasion de devenirs et non d\u2019\u00e9tats\u00a0\u00bb (2007, 260). Ainsi, par l\u2019entremise du motif animal, les \u0153uvres post-exotiques semblent offrir la perspective de <em>quelque chose<\/em> d\u2019autre et d\u2019in\u00e9dit, ni humain ni animal, et qui n\u2019est ni l\u2019imitation de l\u2019un par l\u2019autre, ni m\u00eame la combinaison des deux, une perspective en perp\u00e9tuelle \u00e9volution. Dans cette perspective, le \u00ab\u00a0post-exotisme pourrait d\u00e9signer cette \u201cautre communaut\u00e9 potentielle\u201d, qui na\u00eet de l\u2019exclusion et de la marge\u00a0\u00bb (Ruffel 2007, 310), et pourrait tenter de donner \u00e0 voir une alt\u00e9rit\u00e9 en d\u00e9veloppement que l\u2019on pourrait qualifier de devenir-autre.<\/p>\n<p>Il est frappant de constater \u00e0 quel point cette tentative \u2014\u00a0ou cette tentation?\u00a0\u2014 du devenir-autre, mise en \u00e9vidence par l\u2019utilisation du motif animal dans l\u2019\u0153uvre de Volodine, s\u2019inscrit remarquablement bien dans le projet litt\u00e9raire post-exotique. En effet, ce que cherchent \u00e0 faire Volodine et les \u00e9crivains post-exotiques, c\u2019est \u00e0 <em>\u00e9crire autre chose\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il s\u2019agissait d\u2019affirmer que mes livres se situaient \u00e0 l\u2019\u00e9cart des cat\u00e9gories conventionnelles de la litt\u00e9rature existante. Qu\u2019ils appartenaient \u00e0 un courant d\u2019expression litt\u00e9raire que les critiques n\u2019avaient pas vraiment r\u00e9pertori\u00e9 jusque-l\u00e0. Il s\u2019agissait de revendiquer la marginalit\u00e9, un \u00e9loignement des centres officiels, des normes, des modes, un \u00e9loignement des m\u00e9tropoles, des cultures dominantes. (Volodine 2008, 385)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette volont\u00e9 de l\u2019auteur se traduit par l\u2019introduction de \u00ab\u00a0codes formels linguistiques et litt\u00e9raires in\u00e9dits et ind\u00e9chiffrables \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la culture dominante\u00a0\u00bb (Viart 2006, 60) et donc de nouvelles formes litt\u00e9raires \u2014\u00a0narrat, Shagg\u00e5, rom\u00e5nce, novelles ou entrevo\u00fbtes, murmurat\u00a0\u2014, mais elle est \u00e9galement affirm\u00e9e dans les textes eux-m\u00eames par les auteurs post-exotiques mis en sc\u00e8ne. Par exemple, dans <em>Lisbonne, derni\u00e8re marge<\/em>, on peut lire ceci\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>durant des centaines d\u2019ann\u00e9es, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la litt\u00e9rature officielle, humaniste, <em>autre chose<\/em> avait exist\u00e9, avait utilis\u00e9 des mots, \u00e9crit et diffus\u00e9 des livres, <em>autre chose<\/em> avait surv\u00e9cu dans les souterrains de la culture. Cet autre chose s\u2019illustrait au fond d\u2019insaisissables r\u00e9seaux et fili\u00e8res [\u2026], hors du contr\u00f4le intellectuel de la soci\u00e9t\u00e9. Et hors de son contr\u00f4le moral. (Volodine 1990, 147. L\u2019auteur souligne)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, en se servant du motif de l\u2019animal pour donner \u00e0 voir et \u00e0 lire la possibilit\u00e9 d\u2019une communaut\u00e9 autre, hybride mais in\u00e9dite et en constante \u00e9volution, imparfaite mais parvenant malgr\u00e9 tout \u00e0 d\u00e9passer toutes celles qui lui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et ont \u00e9chou\u00e9, Volodine semble illustrer la possibilit\u00e9 d\u2019une litt\u00e9rature autre, qui est au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019entreprise post-exotique, sinon sa raison d\u2019exister.<\/p>\n<p>Finalement, l\u2019analyse du motif de l\u2019animalit\u00e9 et de la fonction des animaux dans le contexte eschatologique pr\u00e9sent\u00e9 par l\u2019univers post-exotique nous am\u00e8ne tour \u00e0 tour \u00e0 envisager l\u2019animal comme un avertissement \u00e9cologique, une menace ou une opportunit\u00e9, ou encore comme l\u2019illustration d\u2019un premier pas vers un devenir-animal et plus largement vers un devenir-autre. Cependant, si notre r\u00e9flexion permet de soulever plusieurs hypoth\u00e8ses interpr\u00e9tatives, parfois compl\u00e9mentaires, mais aussi contradictoires, il s\u2019av\u00e8re difficile de tirer des conclusions av\u00e9r\u00e9es, tant Volodine se pla\u00eet \u00e0 cultiver le paradoxal et l\u2019instable. Tout se passe comme si l\u2019auteur se refusait \u00e0 r\u00e9gler quoi que ce soit et \u00e0 apporter des r\u00e9ponses d\u00e9finitives, pr\u00e9f\u00e9rant susciter une multitude de questions auxquelles il nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, sans jamais garantir que nous trouverons dans son \u0153uvre les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une r\u00e9ponse d\u00e9finitive. Finalement, la seule certitude que l\u2019on acquiert en fr\u00e9quentant l\u2019\u00e9difice post-exotique, c\u2019est la volont\u00e9 affirm\u00e9e de conserver l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, l\u2019ind\u00e9cision, voire un certain chaos. Un chaos irr\u00e9solu qui met en lumi\u00e8re la perspective d\u2019une fin du monde qui n\u2019en finirait pas de finir.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Dittmar, Pierre-Olivier et Golsenne, Thomas. 2008. \u00ab\u00a0Note sur le devenir-animal\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: \u00c9ditions Papiers.\u00a0<a href=\"http:\/\/www.editionspapiers.org\/laboratoire\/note-sur-le-devenir-animal\">http:\/\/www.editionspapiers.org\/laboratoire\/note-sur-le-devenir-animal<\/a> (Page consult\u00e9e le 28 septembre 2019)<\/p>\n<p>Guay-Poliquin, Christian. 2014. \u00ab\u00a0La fin, la fin et la fin. Sociocritique de l&rsquo;imaginaire \u00e9cologique chez Antoine Volodine.\u00a0\u00bb Dans <em>La pens\u00e9e \u00e9cologique et l&rsquo;espace litt\u00e9raire<\/em>, Sylvain David et Mirella Vadean (dir.), 97-117. Montr\u00e9al\u00a0: Figura, Centre de recherche sur le texte et l&rsquo;imaginaire. vol. 36.<\/p>\n<p>Gibourg, Pascal. 2017. <em>L\u2019homme couvert de fourmis. 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Caen\u00a0: Lettres modernes Minard.<\/p>\n<p>Volodine, Antoine. 1985. <em>Biographie compar\u00e9e de Jorian Murgrave<\/em>. Paris\u00a0: Deno\u00ebl, coll. \u00ab\u00a0Pr\u00e9sence du Futur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1988. <em>Des enfers fabuleux<\/em>. Paris\u00a0: Deno\u00ebl.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1990. <em>Lisbonne, derni\u00e8re marge<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1991. <em>Alto solo<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1994. <em>Le nom des singes<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1998. <em>Le post exotismes en dix le\u00e7ons, le\u00e7on onze<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 1999. <em>Des anges mineurs<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll. \u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2004. <em>Bardo or not Bardo<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2006. <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2008. \u00ab\u00a0\u00c0 la frange du r\u00e9el.\u00a0\u00bb Dans <em>D\u00e9fense et illustration du post-exotisme en vingt le\u00e7ons<\/em>, Fr\u00e9d\u00e9rik Detue et Pierre Ouellet (dir.), 383-399. Montr\u00e9al\u00a0: VLB \u00e9diteur.<\/p>\n<p>Volodine, Antoine et Busnel, Fran\u00e7ois. 2019. <em>La grande librairie<\/em>. Paris\u00a0: France 5. <u><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=d6ZfP2cSay4\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=d6ZfP2cSay4<\/a><\/u> (Page consult\u00e9e le 15 juin 2019)<\/p>\n<p>Volodine, Antoine et Wagneur, Jean-Didier. 2006. \u00ab\u00a0On recommence depuis le d\u00e9but\u2026 Entretien avec Antoine Volodine.\u00a0\u00bb Dans <em>Antoine Volodine, fictions du politique<\/em>, Anne Roche et Dominique Viart (dir.), 227-277, Caen\u00a0: Lettres modernes Minard.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_6oq6htz\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_6oq6htz\">[1]<\/a> Antoine Volodine, <em>Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/em>, Paris, Seuil, 2006, p. 144-145.<\/p>\n<p id=\"footnote2_m5ox3nl\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_m5ox3nl\">[2]<\/a> Antoine Volodine est le pseudonyme principal de cet auteur, qui publie \u00e9galement sous trois h\u00e9t\u00e9ronymes\u00a0: Manuela Draeger, Elli Kronauer et Lutz Bassmann \u2014\u00a0\u00ab\u00a0Nous sommes quatre\u00a0\u00bb, se pla\u00eet \u00e0 dire Volodine. Ces auteurs publi\u00e9s relaient la parole et les \u00e9crits d\u2019un ensemble d\u2019autres auteurs et de narrateurs qui interviennent dans les textes; Volodine, Draeger, Kronauer et Bassmann sont donc les porte-parole de la communaut\u00e9 des \u00e9crivains post-exotiques. Par souci de clart\u00e9, nous favoriserons ici l\u2019utilisation du pseudonyme Antoine Volodine, sauf quand un texte d\u2019un autre auteur publi\u00e9 sera explicitement cit\u00e9.<\/p>\n<p id=\"footnote3_h8clw86\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_h8clw86\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0J\u2019appelle narrats des textes post-exotiques \u00e0 cent pour cent, j\u2019appelle narrats des instantan\u00e9s romanesques qui fixent une situation, une \u00e9motion, un conflit vibrant entre la m\u00e9moire et r\u00e9alit\u00e9, entre imaginaire et souvenir. C\u2019est une s\u00e9quence po\u00e9tique \u00e0 partir de quoi toute r\u00eaverie est possible, pour les interpr\u00e8tes de l\u2019action comme pour les lecteurs.\u00a0\u00bb (Volodine 1999, 3)<\/p>\n<p id=\"footnote4_97ue2jq\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_97ue2jq\">[4]<\/a> \u00c0 noter ici l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la demande\u00a0: s\u2019agit-il d\u2019\u00e9craser Dadokian avant sa mort, pour acc\u00e9l\u00e9rer sa r\u00e9incarnation, ou, une fois qu\u2019il sera devenu araign\u00e9e, pour \u00e9courter sa vie d\u2019arachnide?<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>L\u00e9geron, Karine. 2019. \u00ab Les animaux post-exotiques : \u00ab\u00a0ce qui reste quand il ne reste rien\u00a0\u00bb \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques\u202f: un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb n\u00ba 30, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5655 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxx)<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/legeron_30_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 legeron_30_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-035ad319-605f-41c3-a8d9-757aa4c98ed5\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/legeron_30_0.pdf\">legeron_30_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/legeron_30_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-035ad319-605f-41c3-a8d9-757aa4c98ed5\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30 \u2013\u00a0Et les g\u00e9n\u00e9rations futures, c\u2019est des conneries aussi. On n\u2019aura pas de successeurs, on va s\u2019arr\u00eater l\u00e0.\u2013\u00a0Tu crois?\u2013\u00a0J\u2019ai l\u2019impression, dit Wong. \u00c0 la rigueur, les araign\u00e9es prendront la rel\u00e8ve. Je leur souhaite bien du plaisir[1].Antoine Volodine, Nos animaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s Depuis la publication [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1298,1299],"tags":[235],"class_list":["post-5655","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-recits-eschatologiques-un-point-final-pour-lhumanite","category-renverser-lhistoire","tag-legeron-karine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5655","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5655"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5655\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8654,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5655\/revisions\/8654"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5655"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5655"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5655"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}