{"id":5657,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/au-dela-de-la-notion-dapocalypse-enjeux-de-regenerescence-et-de-continuite-dans-into-the-forest-de-jean-hegland\/"},"modified":"2024-08-22T17:45:51","modified_gmt":"2024-08-22T17:45:51","slug":"au-dela-de-la-notion-dapocalypse-enjeux-de-regenerescence-et-de-continuite-dans-into-the-forest-de-jean-hegland","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5657","title":{"rendered":"Au-del\u00e0 de la notion d\u2019apocalypse : enjeux de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence et de continuit\u00e9 dans \u00ab Into the Forest \u00bb de Jean Hegland"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6899\">Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30<\/a><\/p>\n<p>Le r\u00e9cit postapocalyptique contemporain, dont il sera question au fil de cet article, n\u2019est pas un r\u00e9cit eschatologique de style convenu. Dans ces textes, la fin du monde a d\u00e9j\u00e0 eu lieu; il devient alors possible de mettre en valeur ses ravages et leurs potentialit\u00e9s subversives. En \u00e9tudiant\u00a0<em>Into the Forest<\/em>(1996<a id=\"footnoteref1_q4xbbx0\" class=\"see-footnote\" title=\"Ce roman diaristique de Jean Hegland met en sc\u00e8ne la vie quotidienne de deux s\u0153urs \u2013 Eva et Nell \u2013 suite \u00e0 un \u00e9v\u00e8nement apocalyptique dont nous ne connaissons ni la cause ni les r\u00e9percussions globales. R\u00e9dig\u00e9 par le personnage de Nell, le journal-roman d\u00e9taille la survie, \u00e0 la fois joyeuse et p\u00e9nible, de la fratrie et sa (re)d\u00e9couverte de soi dans un monde vid\u00e9 de ses rep\u00e8res habituels.\" href=\"#footnote1_q4xbbx0\">[1]<\/a>), roman phare de l\u2019Am\u00e9ricaine Jean Hegland, cet article souhaite explorer les diverses configurations des nouvelles subjectivit\u00e9s construites \u00e0 partir et au sein d\u2019un cadre catastrophique. Afin d\u2019y parvenir, il nous faudra d\u2019abord r\u00e9\u00e9valuer notre fa\u00e7on de concevoir le temps postapocalyptique, puis penser les effets de celui-ci sur les sujets qui y sont soumis. Une fois ces r\u00e9flexions faites, les travaux de Donna Haraway sur la figure du cyborg (1991[1984]) nous permettront enfin d\u2019envisager la logique postapocalyptique comme un processus lib\u00e9rateur.\u00a0<\/p>\n<p>Au fil de cet article, nous penserons le cadre postapocalyptique tel une continuation mutante du r\u00e9cit apocalyptique, c\u2019est-\u00e0-dire une excroissance temporelle et non un point fixe qui inaugurerait une nouvelle \u00e8re. Nous avons fait le choix d\u2019\u00e9peler \u00ab\u00a0postapocalyptique\u00a0\u00bb sans trait d\u2019union afin d\u2019illustrer cette temporalit\u00e9 fluide. En nous appuyant sur les travaux de Briohny Doyle, chercheure sp\u00e9cialiste des fictions postapocalyptiques, nous souhaitons aussi \u00ab\u00a0deliberately eschew the hyphen to indicate that postapocalypse is not separate to but contains the desire of apocalypse while stretching beyond into an altogether different narrative space\u00a0\u00bb (2015, 101). L\u2019espace narratif convoqu\u00e9 par Doyle nous servira ici de terrain de jeu. La fluidit\u00e9 de ses contours nous permettra d\u2019imaginer une fluidit\u00e9 semblable chez les personnages d\u2019Hegland.\u00a0<\/p>\n<h2>Le cadre postapocalyptique<\/h2>\n<p>Frank Kermode, penseur phare des litt\u00e9ratures apocalyptiques, con\u00e7oit l\u2019Apocalypse<a id=\"footnoteref2_s1bigz9\" class=\"see-footnote\" title=\"Les travaux de Frank Kermode portant sur les litt\u00e9ratures eschatologiques ont comme point de d\u00e9part l\u2019Apocalypse tir\u00e9e du Nouveau Testament, d\u2019o\u00f9 l\u2019emploi de la majuscule.\" href=\"#footnote2_s1bigz9\">[2]<\/a> en tant que processus de cr\u00e9ation de sens. Il voit, dans ces r\u00e9cits d\u2019une Fin souhait\u00e9e, un d\u00e9sir d\u2019encadrement\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Men, like poets, rush \u00ab\u00a0into the middest\u00a0\u00bb,\u00a0<em>in medias res<\/em>, when they are born; they also die\u00a0<em>in mediis rebus<\/em>, and to make sense of their span they need fictive concords with origins and ends, such as give meaning to lives and to poems.\u00a0(1968, 7)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour Kermode, l\u2019Apocalypse est un \u00e9v\u00e8nement qui impr\u00e8gne de sens une vie; il permet \u00e0 ceux et celles qui la pr\u00e9disent et qui l\u2019attendent de concevoir leur v\u00e9cu comme une \u0153uvre narrative. L\u2019emploi de l\u2019Apocalypse rend lin\u00e9aire une vie qui ne l\u2019est pas d\u2019embl\u00e9e. Un contexte postapocalyptique contredit en soi ce besoin de limpidit\u00e9\u00a0: comment se dire et comment concevoir sa vie lorsque nous d\u00e9passons ce qui semblait \u00eatre la fin? Le sujet postapocalyptique doit alors se raconter, se r\u00e9inventer, selon de nouveaux cadres\u00a0: c\u2019est ce que propose d\u2019ailleurs Hegland avec ses deux protagonistes, sur lesquelles il importe de nous pencher.\u00a0<\/p>\n<p>Eva et Nell sortent \u00e0 peine de l\u2019adolescence \u2013 la premi\u00e8re est \u00e2g\u00e9e de dix-huit ans, la deuxi\u00e8me en a dix-sept \u2013 lorsqu\u2019elles se retrouvent seules (mais ensemble) dans un monde en d\u00e9cr\u00e9pitude. Leur r\u00e9flexe premier est de se fondre l\u2019une dans l\u2019autre, du moins jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019impossibilit\u00e9 de cette union soit apparente\u00a0: \u00ab\u00a0We clung together for a long second and then we both leapt back.\u00a0These days our bodies carry our sorrows as though they were bowls brimming with water.\u00a0\u00bb\u00a0(Hegland 1996, 6) Eva et Nell ne savent plus comment se situer, se penser \u2013 individuellement ou en tant que s\u0153urs \u2013 suite au bouleversement de leurs vies. Elles sont transform\u00e9es par les \u00e9v\u00e8nements apocalyptiques et ne savent pas encore comment mesurer l\u2019ampleur de ces changements quant \u00e0 leur propre identit\u00e9.<\/p>\n<h2>Un monde en dissolution<\/h2>\n<p>Ni tout \u00e0 fait une fin, ni tout \u00e0 fait un renouveau, l\u2019\u00e9tat-lieu postapocalyptique s\u2019agence en un territoire de vestiges rappelant par sa d\u00e9ch\u00e9ance son \u00e2ge d\u2019or. Habitant ces d\u00e9combres, Eva et Nell ne savent que faire sauf imiter le quotidien qui \u00e9tait pr\u00e9c\u00e9demment le leur. En d\u00e9but de roman, le quotidien des deux s\u0153urs est pr\u00e9serv\u00e9 par un ancrage dans le pass\u00e9, soit par l\u2019entretien d\u2019une routine performative \u00e0 laquelle elles s\u2019adonnent afin de ne pas interroger le contexte pr\u00e9sent. Au sein de ce monde qui peu \u00e0 peu s\u2019effrite, cette routine s\u2019av\u00e8re un \u00e9chec, car elle est insoutenable. Eva, danseuse dont le quotidien est conforme aux horaires exigeants des ballerines, s\u2019en lamente\u00a0: \u00ab\u00a0\u201cI\u2019m losing everything,\u201d she railed.\u00a0\u201cA dancer\u2019s body starts to lose its condition after seventy-two hours, and I haven\u2019t had a good workout in five days.\u201d\u00a0\u00bb (33) Le corps, lui aussi, peine \u00e0 se soumettre \u00e0 cette temporalit\u00e9 en flux. Le corps d\u2019Eva se d\u00e9grade dans son incapacit\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuer le cadre du monde pr\u00e9apocalyptique\u00a0: la routine est inaccessible. Le temps postapocalyptique ne se plie pas aux d\u00e9sirs de structure et d\u2019encadrement d\u2019Eva. Elle est dans l\u2019impossibilit\u00e9 de faire valoir le processus r\u00e9p\u00e9titif d\u2019une performance de soi. Les gestes avec lesquels elle construisait auparavant son identit\u00e9 ne sont plus accessibles. La musique avec laquelle Eva conjuguait ses routines n\u2019est plus \u00e0 port\u00e9e de main; l\u2019\u00e9v\u00e8nement apocalyptique r\u00e9sulte en une perte d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et Eva ne peut faire jouer les disques qui dictaient auparavant ses mouvements. Ainsi, son incapacit\u00e9 \u00e0 danser est en partie due \u00e0 l\u2019\u00e9conomie d\u2019essence \u00e0 laquelle doivent (ou pensent devoir) se plier les deux s\u0153urs. En faisant un inventaire des items trouv\u00e9s dans la maison, elles d\u00e9couvrent un bidon plein d\u2019essence, trouvaille qui les renvoie, encore une fois, dans le pass\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>I pulled air in through my nose, and the scent hit me like a drug. The raw, sweet, headachy smell of a thousand gas stations bloomed in my brain, transporting me not into any one particular memory, but into the total feel of another time.\u00a0(98)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les s\u0153urs poss\u00e8dent une g\u00e9n\u00e9ratrice \u00e0 essence, relique inutile jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles tombent sur le bidon d\u2019essence. Elles n\u2019osent l\u2019utiliser, souhaitant le garder pour les cas d\u2019urgence. Eva doit alors exercer ses routines de ballet sans musique, chose qu\u2019elle peine \u00e0 faire, son corps n\u2019ob\u00e9issant pas au dur rythme du m\u00e9tronome qui remplace ses disques. Nous pouvons voir dans ses mouvements rudes et saccad\u00e9s, dict\u00e9s par le tic-tac du m\u00e9tronome, une danse presque grotesque, honteuse de ne plus \u00eatre ce qu\u2019elle \u00e9tait\u00a0: \u00ab\u00a0\u201cI can\u2019t do this anymore\u201d, she [Eva] tells the fire.\u00a0\u201cI can\u2019t keep dancing to a metronome [\u2026] it\u2019s like I\u2019m just falling.\u00a0Like I\u2019ll never leap again.\u201d\u00a0\u00bb (104) Il est aussi possible de voir dans les nouveaux mouvements d\u2019Eva, r\u00e9gis par cette consonance dichotomique, une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la conception kermodienne du temps apocalyptique\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tick<\/em>is our word for a physical begining,\u00a0<em>tock<\/em>our word for an end.\u00a0[\u2026]<em>Tick\u00a0<\/em>is a humble genesis,\u00a0<em>tock<\/em>a feeble apocalypse; and\u00a0<em>tick-tock\u00a0<\/em>is in any case not much of a plot.\u00a0\u00bb\u00a0(Kermode 1968, 44-45, l\u2019auteur souligne) En suivant une logique kermodienne, Eva danse en quelque sorte au rythme m\u00eame du temps apocalyptique, prise dans cette r\u00e9p\u00e9tition infinie du m\u00e9tronome jusqu\u2019\u00e0 ce que son corps mute compl\u00e8tement, incapable de jouer et de rejouer sans cesse le drame d\u2019une vie dor\u00e9navant inaccessible.<\/p>\n<p>Tandis qu\u2019Eva tente de danser, Nell \u00ab\u00a0stud[ies] and write[s] [until] the threat of darkness stops [her] [\u2026]\u00a0\u00bb (Hegland 1996, 25). La crainte de l\u2019inconnu met fin \u00e0 leur performance d\u2019une normalit\u00e9 quotidienne. Le fait qu\u2019elles c\u00e8dent \u00e0 leur peur et, par cons\u00e9quent, qu\u2019elles se barricadent dans la maison, t\u00e9moigne du fait qu\u2019elles sont conscientes du glissement temporel ayant eu lieu, m\u00eame si elles ne veulent pas (encore) (s\u2019)en rendre compte. L\u2019instant o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 de leur situation s\u2019impose \u2013 ce \u00ab\u00a0threat of darkness\u00a0\u00bb indicatif d\u2019une terminologie apocalyptique \u2013 signale un effritement s\u00e9miotique. L\u2019arriv\u00e9e de la noirceur participe \u00e0 l\u2019\u00e9chec performatif dans l\u2019optique o\u00f9 son av\u00e8nement rend impossible la r\u00e9p\u00e9tition qui constitue l\u2019acte performatif en soi.<\/p>\n<p>Le glissement paradigmatique vers un temps s\u00e9miotiquement diff\u00e9rent de son pr\u00e9d\u00e9cesseur se poursuit de fa\u00e7on plus concr\u00e8te dans les marges du carnet de Nell. Celle-ci ne date jamais ses entr\u00e9es de journal, abandonnant d\u00e8s le d\u00e9but du r\u00e9cit cette convention qui informerait ses lecteurs et lectrices du temps \u00e9coul\u00e9 depuis l\u2019\u00e9v\u00e8nement apocalyptique. Les seuls indicateurs temporels communiqu\u00e9s apparaissent quand Nell fait part des conditions m\u00e9t\u00e9orologiques ou d\u2019un jour de f\u00eate quelconque. Nell se perd dans cette temporalit\u00e9 cliv\u00e9e et ind\u00e9finie\u00a0: \u00ab\u00a0The days creep by.\u00a0I think we\u2019re somewhere in the middle of April, but I have lost track of time.\u00a0\u00bb\u00a0(150) Dans ce contexte, le calendrier s\u2019av\u00e8re obsol\u00e8te et impossible \u00e0 maintenir.\u00a0Le passage du temps ne peut plus \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on\u00a0: \u00ab\u00a0I try to match the blank squares of my calendar against the days we have endured, I can figure no way to sort them out.\u00a0\u00bb\u00a0(150) Le quotidien d\u2019Eva et de Nell est boulevers\u00e9, elles ne peuvent \u00e9tablir un cadre organisationnel qui r\u00e9girait leurs existences. Le glissement entre le temps apocalyptique et le temps postapocalyptique devient ainsi cette chose qu\u2019elles subissent, car incapables d\u2019instaurer une logique lin\u00e9aire \u00e0 m\u00eame leurs vies\u00a0: \u00ab\u00a0We breathe and another night arrives, so I suppose time continues.\u00a0\u00bb (150) Bertrand Gervais verbalise cette exp\u00e9rience du temps en postulant \u00ab\u00a0[qu\u2019e]ntre deux temps organis\u00e9s, il n\u2019y a que du vide, ou, pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, du non-s\u00e9miotis\u00e9\u00a0\u00bb (2009, 29). Le monde autour des deux s\u0153urs se d\u00e9sagr\u00e8ge en un non-temps \u2013 ce non-s\u00e9miotis\u00e9 auquel Gervais fait r\u00e9f\u00e9rence. Par cons\u00e9quent, elles ne peuvent demeurer celles qu\u2019elles \u00e9taient avant la catastrophe, car les r\u00e9f\u00e9rents manquent, ils sont annihil\u00e9s ou transform\u00e9s par l\u2019\u00e9v\u00e8nement apocalyptique. Les lieux familiers tombent en d\u00e9su\u00e9tude; bien qu\u2019elles l\u2019habitent, leur maison d\u2019enfance se d\u00e9t\u00e9riore, elle aussi incapable de soutenir sa forme d\u2019antan.\u00a0<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, le temps ne sera repr\u00e9sent\u00e9 au sein du roman que par les d\u00e9tails que fournit Nell quant aux p\u00e9riodes de semences et aux saisons de r\u00e9colte\u00a0: \u00ab\u00a0It must be almost June by now, though that\u2019s only the roughest of guesses.\u00a0These days we spend all of our time in the garden.\u00a0\u00bb\u00a0(Hegland 1996, 160) Ce retour aux m\u00e9thodes d\u00e9su\u00e8tes, ant\u00e9rieures \u00e0 la modernit\u00e9 technologique, signale l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une nouvelle perception du quotidien qui ressemble \u00e0 un retour en arri\u00e8re mais qui ne l\u2019est pas, qui ne peut l\u2019\u00eatre dans un contexte postapocalyptique. Suite \u00e0 leur consommation minutieuse et hyper rationn\u00e9e de la nourriture accumul\u00e9e avant l\u2019\u00e9v\u00e8nement apocalyptique, les s\u0153urs \u2013 difficilement, n\u2019ayant que tr\u00e8s peu d\u2019exp\u00e9rience \u2013 s\u00e8ment leurs propres graines. Le tout peut para\u00eetre idyllique et ainsi relever de ce qui est commun\u00e9ment appel\u00e9 un \u00ab\u00a0cosy catastrophe<a id=\"footnoteref3_sos1arw\" class=\"see-footnote\" title=\"Le terme fut invent\u00e9 par l\u2019auteur de\u00a0fantasy\u00a0britannique Brian Aldiss. Il r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un sous-genre des litt\u00e9ratures post\u00a0\/\u00a0apocalyptiques souhaitant rendre compte des potentialit\u00e9s idylliques suite aux ravages catastrophiques.\" href=\"#footnote3_sos1arw\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire une situation postapocalyptique culminant en un retour aux valeurs \u00ab\u00a0authentiques\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0naturelles\u00a0\u00bb d\u2019un monde pr\u00e9moderne. Mais ce \u00ab\u00a0retour aux sources\u00a0\u00bb r\u00eav\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le faux et inaccessible, car Eva se fait violer par un \u00e9tranger tandis qu\u2019elle coupe du bois, tout pr\u00e8s du jardin (142). La r\u00e9alit\u00e9 du viol fait voler en \u00e9clats l\u2019illusion idyllique et pousse les s\u0153urs \u00e0 interroger leur mode de vie monotone.\u00a0<\/p>\n<h2>Une \u00e9criture en devenir<\/h2>\n<p>La mise en place d\u2019une narration diaristique intime engendre en soi de nouvelles subjectivit\u00e9s par le biais de l\u2019acte d\u2019\u00e9criture. Le sujet \u00e9nonciateur se construit \u00e0 partir de ce \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb transpos\u00e9, acte octroyant un d\u00e9placement et une certaine (r\u00e9)invention de soi (Gusdorf 1991). Le rapport qu\u2019entretient Nell avec l\u2019acte d\u2019\u00e9criture atteste de cette mise en sc\u00e8ne de soi. Ce geste est si d\u00e9stabilisant qu\u2019en d\u00e9but de r\u00e9cit, elle ne s\u2019y reconna\u00eet pas\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>It\u2019s strange, writing these first words, like leaning down into the musty stillness of a well and seeing my face peer up from the water \u2013 so small and from such an unfamiliar angle I\u2019m startled to realize the reflection is my own.\u00a0(Hegland 1996, 1)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet incipit correspond dans la di\u00e9g\u00e8se aux premiers mots que nous lisons et qui sont aussi les premiers inscrits dans ce cahier qu\u2019a offert Eva \u00e0 sa s\u0153ur. Ces mots annoncent les transformations \u00e0 venir, d\u00e9j\u00e0 entam\u00e9es. L\u2019\u00e9tranget\u00e9 que souligne Nell est celle qui est propre \u00e0 l\u2019\u00e9tat postapocalyptique, celui d\u2019un monde plac\u00e9 devant une impasse. La diariste est d\u00e9concert\u00e9e face \u00e0 ce cahier, dont cette \u00ab\u00a0wilderness of blank pages seems almost more threat than gift\u00a0\u00bb (1). D\u2019embl\u00e9e, Nell pense utiliser ce journal comme mat\u00e9riel scolaire, son but pr\u00e9c\u00e9dant les \u00e9v\u00e8nements ayant \u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9tudier \u00e0 la prestigieuse universit\u00e9 Harvard.\u00a0Seulement,Eva lui propose d\u2019en faire une autre utilisation\u00a0: \u00ab\u00a0<em>You could write about now<\/em>, Eva said,\u00a0<em>about this time<\/em>.\u00a0\u00bb\u00a0(1, l\u2019auteure souligne) La narratrice suit les conseils de sa s\u0153ur, mettant de c\u00f4t\u00e9 ses r\u00eaves universitaires lorsqu\u2019elle se rend compte que peu importe le sujet des \u00e9tudes entam\u00e9es \u2013 \u00ab\u00a0from economics to meterology, from anatomy to geography to history\u00a0\u00bb (1) \u2013 toutes la ram\u00e8nent de fa\u00e7on circulaire au moment pr\u00e9sent, \u00ab\u00a0to now, to here, today\u00a0\u00bb (1). Ainsi, bien qu\u2019elle attende le retour \u00e0 sa vie ant\u00e9rieure, Nell, par sa venue \u00e0 l\u2019\u00e9criture, se lance dans un processus de renouveau et de (re)cr\u00e9ation. Elle tente de d\u00e9crire la d\u00e9cr\u00e9pitude postapocalyptique autant qu\u2019elle s\u2019y confond.\u00a0<\/p>\n<p>En fin de roman, Nell et Eva d\u00e9cident d\u2019incendier la maison qu\u2019ont b\u00e2tie leurs d\u00e9funts parents et d\u2019entamer une nouvelle vie dans la for\u00eat (d\u2019o\u00f9 le titre,\u00a0<em>Into the forest<\/em><a id=\"footnoteref4_ui5en3j\" class=\"see-footnote\" title=\"Le titre atteste en soi d\u2019une nature transitoire et incertaine. En fin de roman, les s\u0153urs s\u2019appr\u00eatent \u00e0 aller vivre dans la for\u00eat mais, en tant que lecteurs et lectrices, nous ne connaissons que leur intention de s\u2019y rendre. Le r\u00e9cit laisse ainsi en suspens ce nouveau quotidien. Nous y percevons un acte volontaire mettant en sc\u00e8ne une continuit\u00e9 mouvante et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescente, infinie.\" href=\"#footnote4_ui5en3j\">[4]<\/a>). Tandis que la demeure est aval\u00e9e par les flammes qu\u2019a r\u00e9pandues Nell (\u00ab\u00a0I climbed the steps, crossed the door, hesitated a moment, and then tossed the brand in through the open door\u00a0\u00bb (240)), cette derni\u00e8re n\u2019arrive pas \u00e0 br\u00fbler son cahier, m\u00eame si elle con\u00e7oit dans cet acte la possibilit\u00e9 d\u2019un r\u00e9el renouveau\u00a0: \u00ab\u00a0I know I should toss this story, too, on those flames.\u00a0But I am too much a storyteller \u2013 or at least a storykeeper \u2013 [\u2026] to burn these pages.\u00a0\u00bb(241) La fin du roman d\u2019Hegland est ouverte et par cons\u00e9quent, optimiste. En fuyant en for\u00eat, Nell souhaite emporter avec elle son r\u00e9cit, le mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve et le transformer. En tant que d\u00e9positaire (\u00ab\u00a0storykeeper\u00a0\u00bb (241))\u00a0<em>et<\/em>en tant que conteuse (\u00ab\u00a0storyteller\u00a0\u00bb (241)) Nell promet de raconter ce qui est \u00e0 venir, ce qu\u2019Eva et elle b\u00e2tissent \u00e0 m\u00eame les ruines d\u2019un monde pas tout \u00e0 fait disparu. En excipit, Nell \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Soon we three<a id=\"footnoteref5_fgrw0ey\" class=\"see-footnote\" title=\"La troisi\u00e8me personne ici mentionn\u00e9e est Burl, l\u2019enfant d\u2019Eva. Nous y reviendrons dans la suite de cet article.\" href=\"#footnote5_fgrw0ey\">[5]<\/a> will cross the clearing and enter the forest for good\u00a0\u00bb (241), annon\u00e7ant ainsi non une fin, mais un renouveau.<\/p>\n<h2>R\u00e9futations et continuit\u00e9s<\/h2>\n<p><em>Into the Forest<\/em>s\u2019articule autour d\u2019une logique de la r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence plut\u00f4t qu\u2019autour d\u2019une logique de la renaissance. Les personnages d\u2019Hegland ne souhaitent pas reproduire et reconstruire le monde d\u2019antan, surtout suite \u00e0 l\u2019\u00e9clatement de l\u2019illusion de leur mode de vie idyllique et pr\u00e9moderne. \u00c0 cet effet, il nous parait pertinent de concevoir les deux s\u0153urs dans la perspective des cyborgs de Donna Haraway. Embl\u00e9matique d\u2019un f\u00e9minisme queer, le cyborg d\u2019Haraway est un \u00eatre construit de toute pi\u00e8ce, mais qui est simultan\u00e9ment organique (1991 [1984]). Il est une figure de l\u2019entre-deux, d\u2019une mutation r\u00e9siliente. Dans le cadre de cette analyse, nous pensons la figure du cyborg tel un \u00eatre qui, dans un premier temps, subit le temps non-s\u00e9miotis\u00e9 \u2013 ce que font Eva et Nell quand elles refusent de changer leur quotidien, bien que tout ce qui le concerne tombe en ruine autour d\u2019elles \u2013 et dans un deuxi\u00e8me temps, l\u2019habite, s\u2019ouvre \u00e0 cette continuit\u00e9 perp\u00e9tuelle. La difficult\u00e9 de dire la rupture entre un temps apocalyptique et un temps postapocalyptique est ce qui rend le r\u00e9cit mutant. L\u2019\u00e9tat postapocalyptique se con\u00e7oit telle une excroissance dont nous peinons \u00e0 tracer les contours. Toutefois, c\u2019est cet imaginaire de l\u2019excroissance et de la monstruosit\u00e9 qui ouvre la porte aux potentialit\u00e9s subversives d\u2019une non-fin postapocalyptique. Les refus d\u2019un r\u00e9cit et d\u2019un corps d\u00e9limitables sont les v\u00e9ritables fondements du roman d\u2019Hegland; c\u2019est ce dont se lib\u00e8rent les protagonistes, ce qu\u2019elles peuvent (en fin de roman) manipuler \u00e0 leur gr\u00e9 \u2013 par l\u2019entremise de l\u2019\u00e9criture et par leur refus d\u2019une performance du genre.\u00a0Haraway d\u00e9crit le ph\u00e9nom\u00e8ne ainsi\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] [R]egeneration after injury, such as the loss of a limb, involves regrowth of structure and restoration of function [\u2026] The regrown limb can be monstruous, duplicated, potent. We require regeneration, not rebirth, and the possibilities for our reconstitution include the utopian dream of the hope for a monstruous world without gender.\u00a0(181)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La survivance d\u2019Eva et Nell t\u00e9moigne de leur r\u00e9silience. Toutefois, l\u2019id\u00e9e de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence telle qu\u2019avanc\u00e9e par Haraway est ce qui permet \u00e0 cette r\u00e9silience de se transformer en acte de r\u00e9sistance. Du fait de sa n\u00e9bulosit\u00e9, le temps postapocalyptique accorde aux sujets y \u00e9tant soumis la possibilit\u00e9 d\u2019un remaniement du monde. Mais, c\u2019est par le biais de leurs propres transformations au sein de ce cadre qu\u2019Eva et Nell adh\u00e8rent \u00e0 une logique de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence.<\/p>\n<p>Dans le roman d\u2019Hegland, plusieurs probl\u00e9matiques d\u00e9montrent cette continuit\u00e9 en excroissance promue par Haraway. Parmi les exemples les plus importants, nous trouvons ceux de l\u2019inceste et de sa superposition \u00e0 la continuit\u00e9 que constitue la maternit\u00e9, le tout s\u2019\u00e9rigeant contre la culture du viol. Vers la fin du roman, Eva subit un viol et devient enceinte. Le violeur est un homme inconnu, qui tombe par hasard sur Eva: \u00ab\u00a0The sun was bright, warm.\u00a0There was a breeze. She never heard him coming, never felt his presence until he was almost next to her<a id=\"footnoteref6_a3xsrz3\" class=\"see-footnote\" title=\"Il est aussi int\u00e9ressant de noter que cet homme (et tout autre homme que rencontrent les s\u0153urs au cours du roman) souhaite s\u2019aventurer vers une ville (\u00ab\u00a0[\u2026] he was headed north to friends in Grantsville [\u2026]\u00a0\u00bb, (142-143)) o\u00f9, semblerait-il, la vie se poursuit comme avant. Tandis que nos protagonistes f\u00e9minines b\u00e9n\u00e9ficient (apr\u00e8s un long processus d\u2019adaptation) d\u2019une certaine libert\u00e9 accord\u00e9e par les \u00e9v\u00e8nements, les hommes semblent vouloir \u00e0 tout prix r\u00e9int\u00e9grer la vie pr\u00e9apocalyptique, vie o\u00f9, comme de raison, ils d\u00e9tenaient le pouvoir.\" href=\"#footnote6_a3xsrz3\">[6]<\/a>.\u00a0\u00bb (Hegland 1996, 142) N\u2019ayant recours \u00e0 aucune aide m\u00e9dicale, Eva ne peut que garder l\u2019enfant. Le viol est traumatique pour la jeune fille, au m\u00eame titre que la grossesse qui le suit et qui r\u00e9sulte en l\u2019ultime d\u00e9formation de son corps de danseuse. Ce corps id\u00e9al devient maintenant une relique, un non-lieu. Avant le viol, Eva commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019ouvrir aux possibilit\u00e9s d\u2019une vie en dehors des normes calqu\u00e9es du monde pr\u00e9apocalyptique, mais, \u00e0 sa suite, elle se retire de la vie quotidienne, d\u00e9montrant de fa\u00e7on tangible que le processus de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration n\u2019est pas lin\u00e9aire. Eva se recroqueville au fond d\u2019elle-m\u00eame et, pour la premi\u00e8re fois depuis ces premiers moments o\u00f9 les s\u0153urs refusaient d\u2019accepter la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une situation postapocalyptique, Eva arr\u00eate de se positionner au sein de ce temps glissant et r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif. Les journ\u00e9es passent, monotones et fig\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019Eva s\u2019effondre enti\u00e8rement, \u00e0 la suite de quoi Nell et Eva font l\u2019amour. Cet acte tendre redonne \u00e0 Eva le contr\u00f4le de son corps, lui octroie un plaisir jusqu\u2019alors terni \u2013 par le viol, certes mais aussi par le traumatisme accompagnant le changement du corps par la grossesse et par les conditions du contexte postapocalyptique. Nell se rem\u00e9more, lors de l\u2019\u00e9criture du journal, les pens\u00e9es entretenues envers sa s\u0153ur lors de l\u2019acte amoureux\u00a0: \u00ab\u00a0<em>I love you<\/em>, my hands said.\u00a0<em>Remember this is yours<\/em>, they told her.\u00a0<em>This body is yours.\u00a0<\/em>[\u2026]\u00a0<em>claim it again\u00a0<\/em>\u00bb (160, l\u2019auteure souligne). Dans le contexte de l\u2019\u0153uvre, la mise en sc\u00e8ne d\u2019une relation incestueuse devient la r\u00e9futation d\u2019une sexualit\u00e9 h\u00e9t\u00e9ropatriarcale dans l\u2019optique o\u00f9 elle repr\u00e9sente un amour gu\u00e9rissant, ou du moins, un amour qui entame le processus de gu\u00e9rison. L\u2019inceste sert de d\u00e9marcation finale entre le monde d\u2019antan et le monde qui se reg\u00e9n\u00e8re\u00a0: le glissement temporel accorde \u00e0 l\u2019acte incestueux une signification autre, s\u00e9par\u00e9e du tabou qui l\u2019accompagnait dans la logique pr\u00e9apocalyptique. Le viol qu\u2019a subi Eva reste partie int\u00e9grante de sa personne, mais le fait de recevoir cet amour physique purifie en quelque sorte son corps qu\u2019elle percevait comme souill\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Together we resurrected the joy of both our bodies.\u00a0Together, we remembered that not all force is violence, and when Eva, who had huddled into her shame [\u2026] cried out, I knew that something precious had been redeemed.\u00a0\u00bb\u00a0(160) Dans cet espace-temps postapocalyptique, la continuit\u00e9 n\u2019est pas r\u00e9gie par la logique reproductive de la (re)naissance, mais plut\u00f4t par celle de la (sur)vie, de la gu\u00e9rison et de la r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence.\u00a0<\/p>\n<p>Vers la fin du roman, Eva enfante.\u00a0L\u2019\u00e9v\u00e8nement est catalysant\u00a0: \u00ab\u00a0It comes to me\u00a0: [\u2026]<em>If Eva is to survive, we must leave this place where she is stuck. If Eva is to be a mother, we must find some other way for her to give birth.<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0(213, l\u2019auteure souligne) Nell \u00e9voque ici une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te \u2013 les s\u0153urs ne poss\u00e8dent pas le mat\u00e9riel n\u00e9cessaire afin de mettre au monde un enfant. Mais surtout, ce t\u00e9moignage rend compte du besoin de changement qui habite les deux s\u0153urs\u00a0: il n\u2019est plus possible ni souhaitable pour elles de se concevoir \u00e0 l\u2019image du monde pr\u00e9apocalyptique. Elles d\u00e9cident d\u2019\u00e9lever l\u2019enfant ensemble, suite \u00e0 leur d\u00e9cision d\u2019abandonner pour de bon la maison familiale, ce lieu o\u00f9 elles ont v\u00e9cu jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Ce lieu m\u00eame qui restreint aussi leur relation dans un cadre strict. Elles se r\u00e9jouissent de la pr\u00e9sence du petit Burl, dont le nom signifie \u00ab\u00a0broussin\u00a0\u00bb en anglais, terme d\u00e9notant une excroissance saine poussant \u00e0 m\u00eame le tronc d\u2019un arbre. Le nom de l\u2019enfant renvoie ainsi lui aussi \u00e0 une logique de mutation et de continuit\u00e9. Burl intervient dans la relation d\u2019Eva et Nell, la m\u00e9tamorphosant en quelque chose d\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 la d\u00e9finition sororale. La reproduction s\u2019av\u00e8re une probl\u00e9matique d\u00e9pass\u00e9e \u2013 Burl est l\u2019enfant des deux s\u0153urs, con\u00e7u \u00e0 l\u2019image du cyborg d\u2019Haraway et remettant en question des id\u00e9es re\u00e7ues sur la filiation. Son existence t\u00e9moigne de la mise \u00e0 mort de ce qu\u2019Haraway nomme la matrice reproductive (\u00ab\u00a0reproductive matrix\u00a0\u00bb (1991 [1984], 181)), conception essentialiste \u00ab\u00a0[which] reproduces oppressive constructions of the maternal by limiting reproduction to the womb\u00a0\u00bb (Hulan 2019, 5).<\/p>\n<p><em>Into the Forest\u00a0<\/em>s\u2019\u00e9rige ainsi contre la conception qu\u2019une fin apocalyptique doit signifier une perte. D\u00e8s que la fin pr\u00e9dite est d\u00e9pass\u00e9e, l\u2019histoire devient autre \u2013 les r\u00e8gles d\u2019un r\u00e9cit lin\u00e9aire kermodien ne s\u2019appliquent plus. Le glissement entre apocalypse et postapocalypse est riche en potentialit\u00e9s, s\u2019ouvrant en une br\u00e8che de mati\u00e8re non-s\u00e9miotis\u00e9e permettant aux actantes d\u2019\u00e9tablir (et de s\u2019\u00e9tablir dans) de nouvelles formes, de nouvelles institutions et de nouvelles fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre au monde.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Doyle, Briohny. 2015. \u00ab\u00a0The Postapocalyptic Imagination\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Thesis Eleven<\/em>vol. 131, no 1\u00a0: 99-113.<\/p>\n<p>Gervais, Bertrand. 2004 [1999]. \u00ab\u00a0En qu\u00eate de signes\u00a0: de l&rsquo;imaginaire de la fin \u00e0 la culture apocalyptique\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Soci\u00e9t\u00e9s<\/em>vol. 84, no 2\u00a0: 13-26.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2009.<em>L\u2019imaginaire de la fin\u00a0: logiques de l\u2019imaginaire. Tome III.<\/em>Montr\u00e9al\u00a0: Quartanier.<\/p>\n<p>Gusdorf, Georges. 1991.\u00a0<em>Les \u00e9critures du moi<\/em>.\u00a0Paris\u00a0: Odile Jacob.<\/p>\n<p>Haraway, Donna. 1991. \u00ab\u00a0A Cyborg Manifesto\u00a0: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Simians, Cyborgs, and Women: The Reinvention of Nature<\/em>.London\u00a0: Free Association Books.<\/p>\n<p>Hegland, Jean. 1996.\u00a0<em>Into the Forest<\/em>. New York\u00a0: Bantam.<\/p>\n<p>Hulan, Michelle. 2019. \u00ab\u00a0\u201cWe Require Regeneration Not Rebirth\u201d: Cyborg Regeneration in Feminist Science and Speculative Fiction\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise. Ottawa\u00a0: University of Ottawa.<\/p>\n<p>Kermode, Frank. 1967.\u00a0<em>The Sense of an Ending: Studies in the Theory of Fiction<\/em>.Oxford\u00a0: Oxford University Press.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_q4xbbx0\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_q4xbbx0\">[1]<\/a> Ce roman diaristique de Jean Hegland met en sc\u00e8ne la vie quotidienne de deux s\u0153urs \u2013 Eva et Nell \u2013 suite \u00e0 un \u00e9v\u00e8nement apocalyptique dont nous ne connaissons ni la cause ni les r\u00e9percussions globales. R\u00e9dig\u00e9 par le personnage de Nell, le journal-roman d\u00e9taille la survie, \u00e0 la fois joyeuse et p\u00e9nible, de la fratrie et sa (re)d\u00e9couverte de soi dans un monde vid\u00e9 de ses rep\u00e8res habituels.<\/p>\n<p id=\"footnote2_s1bigz9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_s1bigz9\">[2]<\/a> Les travaux de Frank Kermode portant sur les litt\u00e9ratures eschatologiques ont comme point de d\u00e9part l\u2019Apocalypse tir\u00e9e du Nouveau Testament, d\u2019o\u00f9 l\u2019emploi de la majuscule.<\/p>\n<p id=\"footnote3_sos1arw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_sos1arw\">[3]<\/a> Le terme fut invent\u00e9 par l\u2019auteur de\u00a0<em>fantasy\u00a0<\/em>britannique Brian Aldiss. Il r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un sous-genre des litt\u00e9ratures post\u00a0\/\u00a0apocalyptiques souhaitant rendre compte des potentialit\u00e9s idylliques suite aux ravages catastrophiques.<\/p>\n<p id=\"footnote4_ui5en3j\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_ui5en3j\">[4]<\/a> Le titre atteste en soi d\u2019une nature transitoire et incertaine. En fin de roman, les s\u0153urs s\u2019appr\u00eatent \u00e0 aller vivre dans la for\u00eat mais, en tant que lecteurs et lectrices, nous ne connaissons que leur intention de s\u2019y rendre. Le r\u00e9cit laisse ainsi en suspens ce nouveau quotidien. Nous y percevons un acte volontaire mettant en sc\u00e8ne une continuit\u00e9 mouvante et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescente, infinie.<\/p>\n<p id=\"footnote5_fgrw0ey\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_fgrw0ey\">[5]<\/a> La troisi\u00e8me personne ici mentionn\u00e9e est Burl, l\u2019enfant d\u2019Eva. Nous y reviendrons dans la suite de cet article.<\/p>\n<p id=\"footnote6_a3xsrz3\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_a3xsrz3\">[6]<\/a> Il est aussi int\u00e9ressant de noter que cet homme (et tout autre homme que rencontrent les s\u0153urs au cours du roman) souhaite s\u2019aventurer vers une ville (\u00ab\u00a0[\u2026] he was headed north to friends in Grantsville [\u2026]\u00a0\u00bb, (142-143)) o\u00f9, semblerait-il, la vie se poursuit comme avant. Tandis que nos protagonistes f\u00e9minines b\u00e9n\u00e9ficient (apr\u00e8s un long processus d\u2019adaptation) d\u2019une certaine libert\u00e9 accord\u00e9e par les \u00e9v\u00e8nements, les hommes semblent vouloir \u00e0 tout prix r\u00e9int\u00e9grer la vie pr\u00e9apocalyptique, vie o\u00f9, comme de raison, ils d\u00e9tenaient le pouvoir.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Blanchet, Fanny. 2019. \u00ab Au-del\u00e0 de la notion d\u2019apocalypse : enjeux de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence et de continuit\u00e9 dans Into the Forest de Jean Hegland \u00bb. <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques\u202f: un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30, En ligne, http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/blanchet-30 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/blanchet_30_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 blanchet_30_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-babd5da9-334e-42fa-b879-4c58f662111b\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/blanchet_30_0.pdf\">blanchet_30_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/blanchet_30_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-babd5da9-334e-42fa-b879-4c58f662111b\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30 Le r\u00e9cit postapocalyptique contemporain, dont il sera question au fil de cet article, n\u2019est pas un r\u00e9cit eschatologique de style convenu. 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