{"id":5658,"date":"2024-06-13T19:48:30","date_gmt":"2024-06-13T19:48:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lire-les-argonautes-de-maggie-nelson-et-faire-partie-du-monde\/"},"modified":"2024-08-22T17:44:38","modified_gmt":"2024-08-22T17:44:38","slug":"lire-les-argonautes-de-maggie-nelson-et-faire-partie-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5658","title":{"rendered":"Lire \u00ab Les Argonautes \u00bb de Maggie Nelson et faire partie du monde"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6899\">Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30<\/a><\/p>\n<p align=\"justify\">\u00ab\u00a0L\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 me g\u00eane toujours\u00a0\u00bb \u00e9crit entre parenth\u00e8ses Maggie Nelson au sujet d\u2019un couple d\u2019ami.e.s h\u00e9t\u00e9rosexuel avec un enfant. L\u2019inversion du jugement peut sembler anodine et pourtant elle perturbe une norme; pour ne pas dire qu\u2019elle la fracasse. C\u2019est cette norme que traque l\u2019autrice dans son r\u00e9cit <em>Les Argonautes<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5658\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">\u00c9dit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis en 2015; traduit au Qu\u00e9bec par Jean-Michel Th\u00e9roux et publi\u00e9 chez Triptyque en 2017.<\/span>. N\u00e9e en 1973 aux \u00c9tats-Unis, Nelson a publi\u00e9, entre 2001 et 2015, neuf livres qui, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, queerisent les genres litt\u00e9raires en m\u00e9langeant la critique d\u2019art, l\u2019autobiographie, et la po\u00e9sie. <em>Les Argonautes<\/em> s\u2019est retrouv\u00e9 sur la liste du <em>New York Times Notable Book<\/em> en 2015 et, la m\u00eame ann\u00e9e, a valu \u00e0 son autrice le <em>National Book Critics Circle Award<\/em>. Nelson y raconte la relation qu\u2019elle entretient avec Harry Dodge; sur Wikip\u00e9dia, on peut lire qu\u2019elle et lui forment un couple queer.<\/p>\n<p align=\"justify\">Outre les qualit\u00e9s du texte, la r\u00e9ception critique a retenu la quantit\u00e9 de citations qui le ponctuent, et surtout la mani\u00e8re dont l\u2019autrice a d\u00e9cid\u00e9 de les pr\u00e9senter\u00a0: chaque fois qu\u2019elle cite quelqu\u2019un.e, le nom de l\u2019auteur ou de l\u2019autrice se trouve inscrit dans la marge. Cette mani\u00e8re de faire a \u00e9t\u00e9 encens\u00e9e pour son originalit\u00e9 tout autant que critiqu\u00e9e comme une forme d\u2019outrage \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage universitaire de l\u2019autrice. Cet article montrera qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un dispositif queer de brouillage de toutes tentatives h\u00e9g\u00e9moniques.<\/p>\n<p align=\"justify\">En effet, le projet de Nelson avec <em>Les Argonautes<\/em> participe d\u2019une r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019abjection impos\u00e9e au queer, par la mise en r\u00e9cit de sa vie. L\u2019autrice s\u2019y situe constamment vis-\u00e0-vis des normes (h\u00e9t\u00e9rosexuelles comme homosexuelles) en les questionnant. Ce faisant, elle s\u2019impose comme un sujet obstin\u00e9 \u2013 que Sarah Ahmed (2014) nomme aussi la f\u00e9ministe <em>killjoy<\/em> \u2013 qui refuse d\u2019\u00eatre d\u00e9sign\u00e9 comme abject. Cette entreprise repose sur une performance citationnelle qui vise la resignification du sujet humain. Par l\u00e0, elle \u00e9labore un objet, le livre, travers\u00e9 par toutes sortes de r\u00e9sistances \u00e0 l\u2019abject \u2013 ce sentiment r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 tout sujet suppos\u00e9 non conforme aux normes en vigueur et qui participe de la justification de sa r\u00e9pudiation du social.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans <em>Ces corps qui comptent,<\/em> Judith Butler soutient que la pratique citationnelle r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la forme \u00ab\u00a0id\u00e9ale\u00a0\u00bb \u2013 voire normative \u2013 d\u2019un objet, tout en en d\u00e9pla\u00e7ant le sens et les significations (parce que la citation s\u2019inscrit toujours dans un contexte et un syst\u00e8me de relations). Qu\u2019il s\u2019agisse du genre litt\u00e9raire, du genre, du d\u00e9sir, de l\u2019amour, de la famille, de la grossesse, de la maternit\u00e9, ou de la culture, le jeu demeure le m\u00eame. \u00c0 la lumi\u00e8re de cette proposition, je montrerai que depuis l\u2019inscription du genre litt\u00e9raire jusque dans la m\u00e9canique relationnelle repr\u00e9sent\u00e9e et les proc\u00e9d\u00e9s esth\u00e9tiques qui modulent cette repr\u00e9sentation, Nelson travaille, en d\u00e9busquant la haine, \u00e0 inscrire le sujet queer comme sujet qui compte dans et pour l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Je chercherai ici \u00e0 mettre en \u00e9vidence la fa\u00e7on dont Nelson, dans <em>Les Argonautes<\/em>, performe l\u2019id\u00e9e que le queer affecte \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb. Aussi, je m\u2019attacherai \u00e0 d\u00e9tecter des lieux de son inscription textuelle, notamment mais pas exclusivement \u00e0 travers la pratique citationnelle, laquelle travaille l\u2019inscription du sujet queer dans le social, le politique, l\u2019\u00e9thique et l\u2019esth\u00e9tique en le rendant impossible \u00e0 effacer sous pr\u00e9texte qu\u2019il est diff\u00e9rent. Avant d\u2019aborder l\u2019\u0153uvre, j\u2019exposerai les assises th\u00e9oriques sur lesquelles sera fond\u00e9e ma lecture. Pour commencer, je mobiliserai la notion de \u00ab\u00a0<em>willful subject\u00a0<\/em>\u00bb (sujet obstin\u00e9) d\u00e9velopp\u00e9e par Ahmed (2014), sujet qu\u2019elle nomme, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, la f\u00e9ministe <em>killjoy<\/em>. Seront mises \u00e0 profit la th\u00e9orie queer de Eve K. Sedgwick (1997), la temporalit\u00e9 queer ainsi que le syst\u00e8me de hi\u00e9rarchie sexuelle de Gayle Rubin (2010). Une r\u00e9flexion sur l\u2019abject, d\u00e9velopp\u00e9e par Julia Kristeva (1980) et discut\u00e9e par Butler (2018), me permettra de consid\u00e9rer la profondeur du travail de r\u00e9sistance qu\u2019offre le texte de Nelson.<\/p>\n<h2>Le sujet obstin\u00e9<\/h2>\n<p align=\"justify\">Dans <em>The Willful Subject<\/em>, Sara Ahmed (2014), s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la construction du sujet obstin\u00e9. Dirigeant moins son attention sur ce que ce sujet <em>est<\/em> que sur ce qu\u2019il <em>fait<\/em>, elle soutient que le sujet marqu\u00e9 par l\u2019accusation de l\u2019obstination est un sujet qui \u00e9choue \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 un ensemble de lois et de crit\u00e8res qui le pr\u00e9c\u00e8dent et qui sont destin\u00e9s \u00e0 lui survivre \u2013 on pourrait parler, avec Giorgio Agamben, de dispositifs (2007). Comme l\u2019explique Ahmed, \u00ab\u00a0[i]f authority assumes the right to turn a wish into a command, then willfulness is a diagnosis of the failure to comply with those whose authority is given\u00a0\u00bb (2014, 1). Le sujet obstin\u00e9 signale donc une r\u00e9sistance qui, dans certains cas, peut r\u00e9sider dans le simple fait d\u2019exister, avise l\u2019autrice. Cette r\u00e9sistance est per\u00e7ue par les pouvoirs en place comme une d\u00e9sob\u00e9issance. Ahmed r\u00e9sume ainsi cette dynamique\u00a0: \u00ab\u00a0[o]ne form of will seems to involve the rendering of other wills <em>as<\/em> willful; one form of will assumes the right to eliminate the others\u00a0\u00bb (2014, 2).<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019autrice illustre cette obstination par la figure de la f\u00e9ministe <em>killjoy<\/em> \u2013 la f\u00e9ministe rabat-joie<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5658\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Terme qu\u2019utilise Ahmed en 2012 dans \u00ab\u00a0Les rabat-joie f\u00e9ministes (et autres sujets obstin\u00e9s)\u00a0\u00bb.<\/span> \u2013, celle qui est r\u00e9fractaire \u00e0 maintenir la bonne entente, \u00e0 pr\u00e9server une certaine id\u00e9e du bonheur dans le contexte h\u00e9t\u00e9ropatriacal capitaliste qui impose \u00e0 toustes son id\u00e9e du bonheur. Partant de l\u00e0, l\u2019autrice sugg\u00e8re que le bonheur devrait \u00eatre pens\u00e9 non pas en termes de contenu, mais plut\u00f4t en termes de forme pouvant \u00e9ventuellement \u00eatre remplie par \u00ab\u00a0n\u2019importe quoi\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0whatever\u00a0\u00bb (Ahmed 2014, 4)). Car en l\u2019\u00e9tat, \u00ab\u00a0[w]illfulness is used to explain errors of the will \u2013 unreasonable or perverted will \u2013 as fault of character \u00bb (Ahmed 2014, 4) propres au sujet, comme si seulement certains sujets \u00e9taient susceptibles de d\u00e9sirer ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9tant pervers ou p\u00e9ch\u00e9 et que ce d\u00e9sir les rendait condamnables (Ahmed 2014, 12). Selon Ahmed, les sujets obstin\u00e9s sont des boucs \u00e9missaires faciles \u00e0 identifier et \u00e0 exclure. Elle souligne enfin que l\u2019obstination pourrait bien \u00eatre ce que l\u2019on fait lorsque l\u2019on est consid\u00e9r\u00e9.e comme ne satisfaisant pas aux crit\u00e8res de ce qui fait de nous des humain.e.s : \u00ab\u00a0not to meet the criteria for human is often to be attached to other nots, not human as not being\u00a0: not white, not being male, not being straight, not being able-bodied.\u00a0\u00bb (Ahmed 2014, 15). Ces crit\u00e8res ne laissent qu\u2019une tr\u00e8s \u00e9troite marge d\u2019existence \u00e0 toustes les autres.<\/p>\n<h2>L\u2019abject<\/h2>\n<p align=\"justify\">Ce sont \u00e9galement ces crit\u00e8res d\u2019humanit\u00e9 qui int\u00e9ressent Judith Butler lorsqu\u2019elle se penche sur la mat\u00e9rialit\u00e9 des corps, sur \u00ab\u00a0le sens m\u00eame de ce qui peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un corps estim\u00e9 et estimable dans le monde\u00a0\u00bb (Butler 2018, 46). Son projet consiste \u00e0 d\u00e9busquer, dans les discours, ce qui construit les corps comme relevant de l\u2019abjection et \u00e0 resignifier actes et affects afin de pr\u00e9server leur potentiel g\u00e9n\u00e9rateur d\u2019identit\u00e9s multiples et libres. Kristeva rappelle que ce qui d\u00e9finit l\u2019abject concerne \u00ab\u00a0ce qui perturbe une identit\u00e9, un syst\u00e8me, un ordre. Ce qui ne respecte pas les limites, les places, les r\u00e8gles. L\u2019entre-deux, l\u2019ambigu, le mixte.\u00a0\u00bb (Kristeva 1980, 12) Ainsi, l\u2019\u00ab\u00a0humain\u00a0\u00bb recoupe un ensemble de caract\u00e9ristiques strictes par lesquelles on \u00ab\u00a0le\u00a0\u00bb reconna\u00eet et au-del\u00e0 desquelles le sujet tombe dans l\u2019abjection. Et c\u2019est l\u00e0, par des moyens d\u2019exclusion et d\u2019effacement radicaux, qui \u00e9cartent, voire \u00e9liminent le sujet tant du social que de l\u2019humanit\u00e9, que lui \u00ab\u00a0est refus\u00e9[e] la possibilit\u00e9 d\u2019une expression [<em>rearticulation<\/em>] culturelle\u00a0\u00bb (Butler 2018, 24). Tout \u00e7a parce que, selon Butler, l\u2019instance qui rejette \u2013 qui jette au loin \u2013 craint pour son int\u00e9grit\u00e9. La philosophe va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 dire que chez celui ou celle qui rejette, cette peur est fantasm\u00e9e comme \u00ab\u00a0[pouvant] [\u2026] \u201cconduire\u201d \u00e0 [la] dissolution psychotique\u00a0\u00bb (Butler 2018, 18). Or, parce que le sujet rejet\u00e9 ne meurt pas, parce qu\u2019il ne dispara\u00eet pas absolument malgr\u00e9 le souhait de l\u2019entit\u00e9 qui le rejette \u2013 et sans aucun doute malgr\u00e9 les efforts d\u00e9ploy\u00e9s pour le garder hors de sa vue et ainsi de sa conscience \u2013, il a la possibilit\u00e9, par son action, par son \u00ab\u00a0expression culturelle\u00a0\u00bb, de brouiller la fronti\u00e8re, d\u2019accomplir une resignification des normes, des limites, des places, et des r\u00e8gles.<\/p>\n<h2>Le syst\u00e8me de hi\u00e9rarchie sexuelle<\/h2>\n<p align=\"justify\">Ce qui jette les personnes queers dans l\u2019abject, le plus souvent, c\u2019est leur sexualit\u00e9 vue comme d\u00e9viante, malsaine, dangereuse et anormale. Selon le syst\u00e8me de hi\u00e9rarchie sexuelle r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par Rubin, pour que la sexualit\u00e9 soit jug\u00e9e \u00ab\u00a0\u201cbonne\u201d, \u201cnormale\u201d et \u201cnaturelle\u201d, [elle] devrait id\u00e9alement \u00eatre h\u00e9t\u00e9rosexuelle, conjugale, monogame, procr\u00e9atrice et non commerciale\u00a0\u00bb (Rubin 2010, 159). Elle doit aussi<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">s\u2019exerce[r] \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un couple ayant une relation stable[, dont les partenaires sont issus de la] m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration, et [pratiquent leurs activit\u00e9s sexuelles] \u00e0 la maison [sans avoir] recours \u00e0 la pornographie, aux objets f\u00e9tiches, aux sex toys de tous ordres, ou [encore] \u00e0 des [jeux de] r\u00f4les autres que ceux d\u2019homme et de femme. (Rubin 2010, 159-160)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Lorsque Butler parle du fantasme d\u2019une \u00ab\u00a0dissolution psychotique\u00a0\u00bb, elle rejoint la th\u00e9orie des dominos de Rubin, selon laquelle la hi\u00e9rarchie sexuelle implique la \u00ab\u00a0n\u00e9cessit\u00e9 de fixer des fronti\u00e8res imaginaires entre le \u201cbon\u201d sexe et le \u201cmauvais\u201d sexe\u00a0\u00bb (2010, 161). Ces fronti\u00e8res<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">exprim[ent] la peur que si le <em>no man\u2019s land <\/em>\u00e9rotique entre l\u2019acceptable et l\u2019inacceptable se laisse franchir, la barri\u00e8re qui nous prot\u00e8ge du sexe effrayant risque de tomber et que quelque chose d\u2019abominable va en profiter pour s\u2019infiltrer. (Rubin 2010, 162)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Pour autant, la fronti\u00e8re n\u2019est pas un absolu immuable; la percevoir telle est une vue de l\u2019esprit qui engendre de la souffrance. De fait, les sites que d\u00e9limite la fronti\u00e8re varient suivant les cultures et les \u00e9poques, ce qui est rendu visible gr\u00e2ce aux recherches sur la sexualit\u00e9 qui tendent \u00e0 reconna\u00eetre et \u00e0 d\u00e9montrer \u00ab\u00a0l\u2019existence de la vari\u00e9t\u00e9 sexuelle sans chercher \u00e0 l\u2019\u00e9liminer\u00a0\u00bb (Rubin 2010, 165).<\/p>\n<h2>La pratique citationnelle<\/h2>\n<p align=\"justify\">Mais entretemps, les fronti\u00e8res travaillent toujours. Or pour Butler, les personnes queers, celles-l\u00e0 m\u00eame qui, rejet\u00e9es parce que rel\u00e9gu\u00e9es au bas de la hi\u00e9rarchie sexuelle, d\u00e9tiennent du fait m\u00eame de ce rejet une potentialit\u00e9 agentive, laquelle passe notamment par la citation\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">[\u2026] les pratiques controvers\u00e9es du \u00ab\u00a0<em>queer\u00a0<\/em>\u00bb peuvent \u00eatre comprises non seulement comme un exemple de politique citationnelle, mais comme une fa\u00e7on sp\u00e9cifique de travailler l\u2019abjection pour la transformer en puissance d\u2019agir politique, qui pourrait expliquer pourquoi la \u00ab\u00a0citationnalit\u00e9\u00a0\u00bb est aujourd\u2019hui porteuse de promesses politiques. L\u2019affirmation publique du \u00ab\u00a0<em>queer\u00a0<\/em>\u00bb met en sc\u00e8ne la performativit\u00e9 comme citationnalit\u00e9 afin de resignifier l\u2019abjection de l\u2019homosexualit\u00e9 en un d\u00e9fi et une l\u00e9gitimit\u00e9. [\u2026] Il s\u2019agit bien [\u2026] d\u2019une politique de l\u2019abjection qui s\u2019inscrit dans un effort pour r\u00e9\u00e9crire l\u2019histoire du [queer] et la contraindre \u00e0 une resignification exigeante. (Butler 2018, 45)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Les lois du genre, celle de la race et celle de la contrainte \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9, toujours ant\u00e9rieures aux sujets, contraignent ces derniers. Or ces lois normatives ne sont pas seulement contraignantes\u00a0: elles rec\u00e8lent aussi, en leur c\u0153ur m\u00eame, une fonction g\u00e9n\u00e9rative<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5658\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">\u00ab\u00a0La critique de l\u2019hypoth\u00e8se r\u00e9pressive de Foucault dans le premier volume de l\u2019<em>Histoire de la sexualit\u00e9<\/em> montre que\u00a0: (a) la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb structuraliste pourrait \u00eatre comprise comme une formation du <em>pouvoir<\/em>, une configuration historique singuli\u00e8re, et que (b) la loi pourrait \u00eatre comprise comme produisant ou g\u00e9n\u00e9rant le d\u00e9sir qu\u2019elle est cens\u00e9e r\u00e9primer.\u00a0\u00bb (Butler 2006, 173).<\/span>. Ainsi, suivant cette perspective, tout sujet genr\u00e9 cite la loi du genre, non pas en tant qu\u2019autorit\u00e9, mais en tant qu\u2019interpr\u00e9tant.e. Et tout en r\u00e9ifiant la norme, cette interpr\u00e9tation la module invariablement, que l\u2019interpr\u00e9tant.e en soit conscient.e ou non.<\/p>\n<p align=\"justify\">Jacques Derrida montre en effet que la resignification n\u2019est pas qu\u2019une affaire d\u2019intention et de volont\u00e9 premi\u00e8re : \u00ab\u00a0la cat\u00e9gorie d\u2019intention ne [dispara\u00eet] pas, elle [a] sa place, mais, depuis cette place, elle ne [peut] plus commander toute la sc\u00e8ne et tout le syst\u00e8me de l\u2019\u00e9nonciation\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Butler 2018, 33). En somme, toute tentative de contr\u00f4le de la signification est vaine; toute croyance en une entit\u00e9 id\u00e9ale ne peut \u00eatre revendiqu\u00e9e comme autre chose qu\u2019une croyance. Partant, toute autorit\u00e9 devrait \u00eatre invit\u00e9e \u00e0 prendre la mesure de la limitation de son pouvoir et \u00e0 reconna\u00eetre le syst\u00e8me de relations sociohistoriques dans lequel elle \u00e9volue.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019int\u00e9r\u00eat de ces id\u00e9es dans le champ de la litt\u00e9rature est crucial, et il peut \u00e9galement \u00eatre mis au service de l\u2019\u00e9branlement de la domination masculine dans les arts et la pens\u00e9e. Il n\u2019y a pas de g\u00e9nie cr\u00e9ateur individuel capable de s\u2019extraire des contingences de son \u00e9poque, pas de \u00ab\u00a0<em>self made man\u00a0<\/em>\u00bb. L\u2019auteur.trice n\u2019a qu\u2019une autorit\u00e9 provisoire sur le texte, dont iel ma\u00eetrise par ailleurs plus ou moins les codes et les effets. Car apr\u00e8s tout,<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">les textes ne refl\u00e8tent pas enti\u00e8rement leur auteur ou leur monde, ils p\u00e9n\u00e8trent dans le champ de la lecture comme des provocations partielles, qui non seulement ne deviennent lisibles qu\u2019\u00e0 partir d\u2019un ensemble de textes ant\u00e9rieurs, mais initient de surcro\u00eet \u2013 dans le meilleur des cas \u2013 une s\u00e9rie d\u2019appropriations et de critiques remettant en question leurs pr\u00e9misses fondamentales. (Butler 2018, 42)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Cette conception du caract\u00e8re provisoire de l\u2019autorit\u00e9 devrait cong\u00e9dier toute pr\u00e9tention \u00e0 l\u2019occupation h\u00e9g\u00e9monique des territoires r\u00e9els et imaginaires et laisser place \u00e0 d\u2019autres voix, \u00e0 d\u2019autres formes d\u2019autorit\u00e9 \u00e9ventuellement plus fluides, multiples et passag\u00e8res. Elle laisse surtout entrevoir qu\u2019au final, sur les diff\u00e9rentes \u00ab\u00a0sc\u00e8nes\u00a0\u00bb, chacun.e (auteur, autrice, homme, femme, trans, personne homosexuelle et toute personne consid\u00e9r\u00e9e \u00ab\u00a0entre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e9trange\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0a-normale\u00a0\u00bb) n\u2019est qu\u2019un.e interpr\u00e9tant.e (d\u2019une norme, d\u2019une loi, d\u2019un ensemble de codes et d\u2019effets) appel\u00e9.e \u00e0 actualiser une vaste vari\u00e9t\u00e9 de pratiques (sexuelles, artistiques, relationnelles) et\/ou de mani\u00e8res d\u2019\u00eatre. C\u2019est ainsi que l\u2019on rejoint ce que je crois \u00eatre la force des <em>Argonautes<\/em> de Nelson\u00a0: son usage de la potentialit\u00e9 qu\u2019a la pratique citationnelle d\u2019inscrire la fabrication des sujets dans un mouvement transitoire perp\u00e9tuel.<\/p>\n<h2><em>Les Argonautes<\/em>\u00a0: puissance d\u2019humanit\u00e9<\/h2>\n<p align=\"justify\">Dans la mythologie grecque, l\u2019Argo est le bateau sur lequel Jason s\u2019embarque \u00e0 la recherche de la toison d\u2019or. Nelson l\u2019\u00e9voque en empruntant une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Roland Barthes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Tout comme les pi\u00e8ces de l\u2019<em>Argo <\/em>peuvent \u00eatre remplac\u00e9es \u00e0 travers le temps, alors que le bateau s\u2019appelle toujours<em> Argo<\/em>, chaque fois que l\u2019amoureux prononce la formule \u201cje t\u2019aime\u201d, sa signification doit \u00eatre renouvel\u00e9e, comme \u201cle travail m\u00eame de l\u2019amour et du langage est de donner \u00e0 une m\u00eame phrase des inflexions toujours nouvelles\u201d. (Barthes cit\u00e9 dans Nelson 2017, 10)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">D&rsquo;entr\u00e9e de jeu, le dispositif est \u00e9tabli\u00a0: Nelson se sert de la pratique citationnelle aussi bien pour \u00e9tablir un dialogue avec les nombreuses citations \u00ab\u00a0formelles\u00a0\u00bb qu\u2019elle convoque dans son r\u00e9cit afin de les resignifier, que pour insister sur les d\u00e9placements de sens qu\u2019accomplissent les divers actes \u2013 de langage ou autres \u2013 et les repr\u00e9sentations \u00e0 chacune de leur it\u00e9ration. En proc\u00e9dant de la sorte, l\u2019autrice force la lectrice \u00e0 envisager les significations ainsi d\u00e9stabilis\u00e9es.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ce n\u2019est toutefois pas le bateau \u2013 l\u2019Argo \u2013 que d\u00e9signe le titre, mais plut\u00f4t ses passager.\u00e8re.s, les Argonautes; ce sont leurs interrelations qui en configurent le sens, et qui sont susceptibles de provoquer instabilit\u00e9 et ind\u00e9cidabilit\u00e9. En effet, m\u00eame si on peut compter sur la stabilit\u00e9 de l\u2019id\u00e9e du bateau en tant que \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb, chacune de ses parties peut tout de m\u00eame \u00eatre remplac\u00e9e sans que les passager.\u00e8re.s perdent leur embarcation. Les personnes qui l\u2019occupent sont, comme leur nom l\u2019indique, passager.\u00e8re.s \u2013 donc transitoires. Iels forment une communaut\u00e9 de liens apte \u00e0 proc\u00e9der \u00e0 de profondes r\u00e9novations du bateau; capable, en tant que communaut\u00e9, de modifier sa trajectoire. L\u2019effort de conserver le bateau tout en le r\u00e9novant doit provenir de l\u2019int\u00e9rieur, o\u00f9 chacune des parties affecte les autres. L\u2019Argo appara\u00eet de la sorte comme une forme qui permet aux Argonautes de s\u2019inscrire dans un devenir sans fin, gr\u00e2ce aux relations qu\u2019iels entretiennent entre elleux et gr\u00e2ce \u00e0 la communaut\u00e9 de liens \u00e0 travers laquelle iels \u00e9voluent; une forme \u00e0 travers laquelle iels peuvent, comme le dit Nelson avec Luce Irigaray, faire la noce (Nelson 2017, 58).<\/p>\n<p align=\"justify\">\u00c0 l\u2019ouverture du r\u00e9cit, l\u2019autrice-protagoniste, Maggie, raconte qu\u2019elle trouve le roman <em>Molloy<\/em>, de Samuel Beckett, chez Harry qu\u2019elle commence tout juste \u00e0 fr\u00e9quenter. L\u2019intertextualit\u00e9 du roman, qui s\u2019incarne notamment par le dispositif de la pratique citationnelle, ancre le r\u00e9cit dans la g\u00e9n\u00e9alogie du roman m\u00e9moriel. En effet, le texte de Beckett est un r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne dans lequel le personnage de Molloy se rem\u00e9more des passages de sa vie, tentant avec plus ou moins de succ\u00e8s d\u2019en faire sens. Pour R\u00e9gine Robin, le roman m\u00e9moriel est indispensable \u00e0 la m\u00e9moire collective\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">La mise en rapport qu\u2019institue le syntagme \u00ab\u00a0roman m\u00e9moriel\u00a0\u00bb implique qu\u2019on ait affaire \u00e0 un ensemble de textes, de rites, de codes symboliques, d\u2019images et de repr\u00e9sentations o\u00f9 se m\u00ealent dans une intrication serr\u00e9e l\u2019analyse des r\u00e9alit\u00e9s sociales du pass\u00e9, des commentaires, des jugements st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s ou non, des souvenirs r\u00e9els ou racont\u00e9s, des souvenirs \u00e9crans, du mythe, de l\u2019id\u00e9ologique et de l\u2019activation d\u2019images culturelles ou de syntagmes, vus, lus, entendus, qui viennent s\u2019agglutiner \u00e0 l\u2019analyse. (Robin 1989, n.p.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Ce n\u2019est toutefois pas un roman qu\u2019\u00e9crit Nelson, mais bien une autofiction. Toujours pour Robin, les \u0153uvres autofictionnelles \u00ab\u00a0s\u2019inscrivent dans une \u00e8re postmoderne faite de fragments, de d\u00e9bris m\u00e9moriels et de r\u00e9interpr\u00e9tations de l\u2019histoire sans ordre, sans hi\u00e9rarchie et hors de ce que Jean-Fran\u00e7ois Lyotard nomme les \u201cm\u00e9tar\u00e9cits de l\u00e9gitimation\u201d\u00a0\u00bb (Rosso 2018, 73-74). Nelson tente de comprendre les \u00e9v\u00e9nements de sa vie, de les lire et de les relire en les positionnant face \u00e0 diff\u00e9rents discours \u2013 tant les m\u00e9tar\u00e9cits que les micros interventions de son entourage, qui sculptent les contours des rapports qu\u2019elle entretient avec lui. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur ces limites que travaille l\u2019\u00e9criture de l\u2019autrice, qui refuse le confinement normatif, d\u2019o\u00f9 qu\u2019il vienne et quelle que soit la forme qu\u2019il prenne.<\/p>\n<h2>Amour, sexe et citation<\/h2>\n<p align=\"justify\">L\u2019un de ces m\u00e9tar\u00e9cits est sans conteste celui de l\u2019amour, pr\u00e9sent d\u00e8s l\u2019incipit o\u00f9 Nelson \u00e9voque sa relation avec Harry en m\u00ealant amour et pratique sexuelle. La narration \u00e0 la premi\u00e8re personne s\u2019adresse \u00e0 Harry au \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0\u2026 les mots <em>Je t\u2019aime<\/em> me sortent de la bouche comme une incantation la premi\u00e8re fois que tu m\u2019encules\u2026\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 11). Suivant l\u2019\u00e9chelle des pratiques sexuelles de Rubin, l\u2019amour et le sexe anal ne peuvent cohabiter, sous peine de se voir taxer d\u2019abjection; et tout sujet sain, explique Rubin, se pr\u00e9serve de toucher l\u2019abject. Dans le passage cit\u00e9, la sodomie est pratiqu\u00e9e \u00e0 l\u2019aide d\u2019un godemich\u00e9 par un homme trans. Cette transsexualit\u00e9 le situe hors des fronti\u00e8res de l\u2019amour et de l\u2019humanit\u00e9, tout comme l\u2019utilisation d\u2019un <em>sex toy. <\/em>Qui plus est, lorsque l\u2019autrice pr\u00e9cise que la p\u00e9n\u00e9tration anale se produit alors qu\u2019elle a \u00ab\u00a0[l]a face \u00e9cras\u00e9e contre le plancher de ciment de [l\u2019]appart humide [d\u2019Harry]\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 7), elle op\u00e8re une surd\u00e9termination de la d\u00e9viance \u00e0 la fois du rapport sexuel et de l\u2019autrice elle-m\u00eame. En effet, elle situe sa relation et se situe elle-m\u00eame exactement l\u00e0 o\u00f9 l\u2019abject les rejetterait, selon l\u2019\u00e9chelle de Rubin. Pourtant, comme nous le constaterons, l\u2019\u00e9criture de Nelson r\u00e9cuse l\u2019accusation d\u2019abjection pour r\u00e9v\u00e9ler la beaut\u00e9 dans les actes et les \u00eatres.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il n\u2019est d\u2019ailleurs pas anodin que l\u2019incipit fasse mention de la sodomie et du fait que Harry conserve \u00ab\u00a0dans une douche sombre et inutilis\u00e9e, un paquet de p\u00e9nis\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 7)\u00a0: hormis le fait que le r\u00e9cit soit ainsi, d\u2019embl\u00e9e, plac\u00e9 sous le signe d\u2019une sexualit\u00e9 hors normes (Rubin), cette entr\u00e9e en mati\u00e8re sugg\u00e8re qu\u2019il n\u2019y a pas qu\u2019une seule mani\u00e8re de jouir, ou de faire sens, mais diverses fa\u00e7ons d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la fixit\u00e9 des normes et de fuir les r\u00e9ponses univoques. En rapprochant le \u00ab\u00a0paquet de p\u00e9nis\u00a0\u00bb \u2013 qui met l\u2019accent sur la perm\u00e9abilit\u00e9 des corps (voir Preciado, <em>Manifeste contra-sexuel<\/em>) \u2013 du \u00ab\u00a0paquet de citations\u00a0\u00bb que nous sert Nelson, c\u2019est la perm\u00e9abilit\u00e9 de la pens\u00e9e, de m\u00eame que la porosit\u00e9 des concepts, des espaces et des discours qui sont mises en valeur. Le \u00ab\u00a0paquet de p\u00e9nis\u00a0\u00bb r\u00e9f\u00e8re certes au plaisir que prend l\u2019autrice \u00e0 \u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e par Harry, mais il attire \u00e9galement l\u2019attention sur le fait que le texte est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de partout par la pens\u00e9e et les actions des autres, ce qui appara\u00eet plus significatif.<\/p>\n<p align=\"justify\">Par cette association du godemich\u00e9 \u2013 objet li\u00e9 au plaisir sexuel \u2013 et de la citation, le plaisir devient un motif de prolif\u00e9ration du sens associ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9quivoque. \u00c0 la fin du premier paragraphe, Harry demande \u00e0 Maggie\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Pour que tu prennes du plaisir, \u00e7a marche comment?<\/em>\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 7). L\u2019autrice ne r\u00e9pond pas, ou du moins, pas tout de suite. La question reste en suspens, car de toute fa\u00e7on \u00ab\u00a0<em>[l]e but, ce n\u2019est pas de r\u00e9pondre \u00e0 des questions, c\u2019est de sortir, c\u2019est d\u2019en sortir<\/em>\u00a0\u00bb (Deleuze et Parnet cit\u00e9s dans Nelson 2017, 122. Nelson souligne). L\u2019autrice se contente de pr\u00e9ciser que Harry \u00ab\u00a0est rest\u00e9 pas trop loin [pour] attendre la r\u00e9ponse\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 7), laissant ainsi la porte ouverte \u00e0 la multitude de directions que peuvent prendre le plaisir et le texte \u00e0 venir. Elle nous enjoint ainsi \u00e0 ne pas rester trop loin, \u00e0 l\u2019instar de Harry, car c\u2019est tout au long du livre que sa r\u00e9ponse se d\u00e9ploie.<\/p>\n<p align=\"justify\">Jusqu\u2019\u00e0 la toute fin de l\u2019\u0153uvre, Nelson refusera d\u2019ailleurs de se fixer sur l\u2019univocit\u00e9 d\u2019une r\u00e9ponse. En effet, le tout dernier paragraphe reconduit la question de Leibniz \u2013 \u00ab\u00a0Mais est-ce qu\u2019il peut vraiment n\u2019y avoir rien, est-ce que le rien existe\u00a0?\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 209) \u2013, \u00e0 laquelle Maggie r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne sais pas\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 209). De fait, elle \u00ab\u00a0sort\u00a0\u00bb du r\u00e9cit, elle \u00ab\u00a0s\u2019en sort\u00a0\u00bb en n\u2019offrant aucune r\u00e9ponse, sinon celle du lien affectif qui se tisse entre les \u00eatres. En effet, la derni\u00e8re ligne met l\u2019accent sur l\u2019aspect vital de la relation \u00e0 l\u2019autre, seul rem\u00e8de devant le rien\u00a0: \u00ab\u00a0Je sais qu\u2019on est toujours l\u00e0, qui sait pour combien de temps, enflamm\u00e9s par notre attention \u00e0 l\u2019autre, l\u2019entrain de sa m\u00e9lodie\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 209). Car, comme elle l\u2019affirme dans le paragraphe pr\u00e9c\u00e9dent\u00a0: \u00ab\u00a0Quand toutes les mythologies ont \u00e9t\u00e9 mises de c\u00f4t\u00e9, on peut voir que, avec ou sans enfants, <em>la<\/em> <em>joke de l\u2019\u00e9volution, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019une t\u00e9l\u00e9ologie sans but, que nous, comme tous les animaux, sommes un projet qui ne donne rien<\/em>\u00a0\u00bb (Phillips et Bersani cit\u00e9s dans Nelson 2017, 209. Nelson souligne). En somme, devant la vacuit\u00e9 de nos raisons d\u2019\u00eatre, ce qu\u2019il nous reste, c\u2019est l\u2019\u00e9motion que g\u00e9n\u00e8re l\u2019autre en soi par sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, par la chaleur qu\u2019iel nous donne.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le r\u00e9cit de Nelson foisonne de cette multitude d\u2019autres qui r\u00e9sonnent en nous, notamment gr\u00e2ce aux r\u00e9f\u00e9rences auxquelles l\u2019autrice puise. On sent son amiti\u00e9 pour la pens\u00e9e, l\u2019art, l\u2019\u00e9criture des autres, sa reconnaissance pour leur accompagnement dans sa vie. Ainsi Eve K. Sedgwick, Gilles Deleuze et Claire Parnet, Paul B. Preciado, Ludwig Wittgenstein, Lee Edelman, Judith Butler, pour ne nommer que celleux-l\u00e0, peuplent les marges du livre. Iels comptent comme autant de personnages \u00e0 qui Nelson donne la parole et qui la lui rendent \u00e0 leur tour. Bien s\u00fbr, il y a aussi le cercle familial compos\u00e9 de la m\u00e8re de Maggie, de son p\u00e8re et de son beau-p\u00e8re; les m\u00e8res de Harry (biologique et adoptive), son p\u00e8re et son fr\u00e8re biologiques; le fils de Harry, l\u2019ex de Harry; et enfin Iggy, l\u2019enfant de Maggie et Harry. Il y a encore les ami.e.s de Maggie, celleux de Harry et toustes les autres (infirmier.\u00e8re.s, techniciens, serveurs, patriciens du th\u00e9\u00e2tre, coll\u00e8gues \u00e0 l\u2019universit\u00e9, etc.). Toustes forment un ch\u0153ur relayant les pr\u00e9jug\u00e9s envers la famille, l\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9, l\u2019homonormativit\u00e9, le sexe, la capacit\u00e9 de penser d\u2019une femme, qui plus est d\u2019une femme enceinte<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5658\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">\u00ab\u00a0[\u2026] il faut faire confiance au vieux patricien blanc pour rappeler \u00e0 la femme qui parle qu\u2019elle a un corps, pour que personne ne puisse rater le spectacle de cet oxymore\u00a0: <em>la femme enceinte qui pense<\/em>. Ce qui n\u2019est au fond qu\u2019une version bonifi\u00e9e de cet oxymore plus g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: <em>une femme qui pense.<\/em>\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 134),<\/span> et permettent \u00e0 Nelson d\u2019exprimer les limites sur lesquelles elle bute.<\/p>\n<h2>Sc\u00e9nario hollywoodien\u00a0: Think again!<\/h2>\n<p align=\"justify\">Dans <em>Les Argonautes<\/em>, la lectrice d\u00e9couvre le portrait d\u2019une trentenaire solitaire qui devient amoureuse\u00a0: un sc\u00e9nario classique dans la culture am\u00e9ricaine hollywoodienne de la com\u00e9die romantique. Mais ce sc\u00e9nario est ici d\u00e9voy\u00e9. Si dans la trame traditionnelle la trentenaire souhaite le mariage pour procr\u00e9er, le r\u00e9cit de Nelson laisse entrevoir que pendant longtemps elle ne voulait pas d\u2019enfant et m\u00eame que les m\u00e8res et la maternit\u00e9 avaient tendance \u00e0 l\u2019\u00e9nerver; que, plus jeune, elle pr\u00e9f\u00e9rait louer des appartements moches pour ne pas se laisser tenter par la domesticit\u00e9. De plus, si elle <em>passe<\/em> pour une femme straight, elle n\u2019en est pas forc\u00e9ment une\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Tu passes pour un homme; moi, pour une femme enceinte. Notre serveur nous parle joyeusement de sa famille, exprime son approbation vis-\u00e0-vis de la n\u00f4tre. En surface, on aurait pu dire que ton corps devenait de plus en plus \u00ab\u00a0masculin\u00a0\u00bb; le mien, de plus en plus \u00ab\u00a0f\u00e9minin\u00a0\u00bb. Mais nous ne nous sentions pas comme \u00e7a. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur nous \u00e9tions deux animaux humains en cours de transformation l\u2019un aupr\u00e8s de l\u2019autre, t\u00e9moins sans pression du changement de l\u2019autre. (Nelson 2017, 122)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Ce \u00ab\u00a0tu passes pour un homme\u00a0\u00bb est adress\u00e9 \u00e0 Harry, qui se consid\u00e8re comme n\u2019\u00e9tant ni homme ni femme. Comme l\u2019exprime un des personnages du film qu\u2019iel r\u00e9alise, <em>By Hook or by Crook<\/em>, Harry \u00ab\u00a0[est] un sp\u00e9cial \u2013 un deux pour un\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 22). Alors qu\u2019iel n\u2019a pas commenc\u00e9 \u00e0 prendre de testost\u00e9rone et n\u2019a pas encore eu la chirurgie d\u2019ablation des seins, Harry ne se sent pas bien, ni dans son corps ni dans le monde\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\"><em>Tu comprends toujours pas? <\/em>as-tu cri\u00e9. <em>Je me sentirai jamais libre comme toi, je me sentirai jamais chez moi dans le monde, je me sentirai jamais chez moi dans ma peau. C\u2019est juste comme \u00e7a, et ce sera toujours comme \u00e7a.<\/em> (Nelson 2017, 48)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Ce sentiment d\u2019inad\u00e9quation d\u00e9coule directement de la fiction du genre, de la mani\u00e8re d\u2019envisager le syst\u00e8me de sexe\/genre (Rubin 2010) et de son bicat\u00e9gorisme implacable. Comme le fait entendre Preciado, que cite Nelson\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\"><em>Je ne veux pas du genre f\u00e9minin qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 <\/em>assign\u00e9<em> \u00e0 la naissance. Pas plus que je ne veux du genre masculin que la m\u00e9decine transsexuelle me promet et que l\u2019\u00c9tat finira par m\u2019accorder si je me comporte comme il faut. Je n\u2019en ai rien \u00e0 faire, de tout \u00e7a. <\/em>(2017, 79)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Parce que nos habitudes, nos r\u00e9flexes relationnels, ont \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9s par cette binarit\u00e9, les personnes trans sont souvent per\u00e7ues comme a-normales, comme si elles \u00e9taient en h\u00e9sitation perp\u00e9tuelle entre deux absolus id\u00e9aux, fixes et sains, alors que les sujets \u00ab\u00a0normaux\u00a0\u00bb sont consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9tant parfaitement en phase avec ce qu\u2019iels \u00e9taient destin\u00e9.e.s \u00e0 \u00eatre. Pourtant, le ressenti de Harry est diff\u00e9rent\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne suis pas en chemin vers quoi que ce soit, r\u00e9pond parfois Harry aux curieux\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 79).<\/p>\n<p align=\"justify\">N\u00e9anmoins, la transition de Harry a un impact non seulement sur les perceptions que les autres ont de lui, mais aussi sur la mani\u00e8re dont est per\u00e7ue Maggie ainsi que le couple et la famille qu\u2019iels forment. Nelson emploie le terme <em>passing<\/em> pour d\u00e9signer le fait que sa famille peut <em>passer<\/em> pour une famille h\u00e9t\u00e9rosexuelle et normale. Le concept de <em>passing<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5658\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">En anglais dans le texte.<\/span> est utilis\u00e9 dans le champ des \u00e9tudes trans pour rendre compte de la \u00ab\u00a0capacit\u00e9\u00a0\u00bb d\u2019une personne trans \u00e0 <em>passer<\/em> aux yeux de toustes pour le genre auquel iel s\u2019identifie (Serano, 2015-2016). Par exemple, Maggie peut <em>passer<\/em> pour la m\u00e8re du fils et la femme du mari, alors que contre cette \u00e9vidence, le fils est celui de son partenaire et que celui-ci a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 la m\u00e8re de l\u2019enfant. Toutefois, le prix du <em>passing <\/em>est l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de l\u2019explosion de la violence lorsqu\u2019une non-conformit\u00e9 appara\u00eet. L\u2019\u00e9pisode de l\u2019achat d\u2019une citrouille montre qu\u2019un seul d\u00e9tail suffit pour que la m\u00e9canique s\u2019enraye et qu\u2019iels se trouvent potentiellement expos\u00e9.e.s \u00e0 cette violence. Le vendeur et Harry s\u2019\u00e9taient bien entendus, mais au moment de payer l\u2019ambiance change\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Puis, la carte de cr\u00e9dit. Le gars a pris un long moment pour r\u00e9fl\u00e9chir, avant de me pointer et de dire\u00a0: \u201cC\u2019est sa carte, c\u2019est \u00e7a\u00a0?\u201d [\u2026] Nous avons juste fig\u00e9 comme on fige parfois, puis Harry a dit\u00a0: \u201cC\u2019est ma carte.\u201d Long suspens, regard oblique. Le spectre d\u2019une certaine violence obscurcit g\u00e9n\u00e9ralement une telle sc\u00e8ne. (131-132)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Jusque-l\u00e0, dit Nelson, iels pouvaient <em>passer<\/em> pour une famille normale, mais d\u00e8s que le vendeur voit le pr\u00e9nom de naissance de Harry sur sa carte de cr\u00e9dit, la chaleur que toustes exprimaient \u00e0 leur endroit disparait. Ainsi, bien que Maggie se d\u00e9couvre le d\u00e9sir de former un couple et d\u2019avoir maison et enfant avec Harry, les mani\u00e8res dont leur situation s\u2019\u00e9carte de la norme d\u00e9placent le sens du sc\u00e9nario classique de l\u2019amour tout en mettant de l\u2019avant l\u2019importance des relations aux autres dans l\u2019\u00e9laboration du sens m\u00eame que l\u2019on donne \u00e0 cet amour.<\/p>\n<p align=\"justify\">En effet, malgr\u00e9 la violence qui menace et que subissent Maggie et Harry, la chaleur est partout pr\u00e9sente dans la narration. Men\u00e9e par Maggie, celle-ci est directement adress\u00e9e \u00e0 Harry, ce qui r\u00e9it\u00e8re la d\u00e9dicace du livre (\u00ab\u00a0pour Harry\u00a0\u00bb) et fait du r\u00e9cit une longue lettre \u00e9crite par une amoureuse qui tente de s\u2019expliquer \u00e0 l\u2019\u00eatre aim\u00e9, et par extension, \u00e0 la lectrice; une lettre d\u2019amour qui tente d\u2019exprimer tout le \u00ab\u00a0bordel joyeux\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 108) de son humanit\u00e9 \u00e0 elle, \u00e0 lui, de celle du couple qu\u2019iels forment.<\/p>\n<p align=\"justify\">En insistant sur le potentiel subversif de cet amour, lequel ne s\u2019oppose toutefois pas \u00e0 d\u2019autres formes de relations amoureuses, Nelson fait de cette lettre quelque chose comme la narration d\u2019une noce au sens o\u00f9 l\u2019entendaient Gilles Deleuze et Claire Parnet, que cite l\u2019autrice : \u00ab\u00a0Les noces, c\u2019est le contraire d\u2019un couple. Il n\u2019y a plus de machines binaires\u00a0: question-r\u00e9ponse, masculin-f\u00e9minin, homme-animal, etc. \u00c7a pourrait \u00eatre \u00e7a, un entretien, simplement le trac\u00e9 d\u2019un devenir\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 13). Une narration comme un mouvement continu, une transformation perp\u00e9tuelle qui n\u2019a ni finalit\u00e9 ni commencement, mais dont la condition serait \u00e9prouv\u00e9e dans le brouillage du binarisme quel qu\u2019il soit. Et cela m\u2019appara\u00eet d\u2019autant plus probant qu\u2019\u00e0 la fin du r\u00e9cit, l\u2019autrice poursuit la trajectoire amoureuse dans le p\u00e9ritexte, brouillant encore la fronti\u00e8re entre fiction et r\u00e9alit\u00e9, sortant encore une fois des conceptions binaires, par des remerciements qu\u2019elle adresse \u00e0 Harry\u00a0: \u00ab\u00a0Merci de m\u2019avoir montr\u00e9 ce que peuvent \u00eatre les noces \u2013 une conversation infinie, un devenir sans fin.\u00a0\u00bb (Nelson 2017, n.p.)<\/p>\n<h2>Parler et \u00eatre avec signifie exister<\/h2>\n<p align=\"justify\">Cette conversation est aussi engag\u00e9e avec la lectrice que l\u2019autrice interpelle, prend \u00e0 t\u00e9moin, invite \u00e0 la noce. Gr\u00e2ce \u00e0 cette interpellation, la lectrice devient une autre voix du texte, possiblement dissidente ou amie; elle devient une autre instance, une autre autorit\u00e9 partielle, une autre Argonaute. Nelson \u00e9tablit une relation avec elle, par exemple, en en faisant la d\u00e9positaire d\u2019un secret qu\u2019Harry lui a confi\u00e9 (130) ou encore en s\u2019adressant directement \u00e0 elle \u00e0 quelques reprises. Cette mani\u00e8re de tisser la narration, d\u2019abord par l\u2019adresse \u00e0 Harry, auquel s\u2019ajoutent \u00e9ventuellement les appels \u00e0 la lectrice, fait de l\u2019\u00e9criture de l\u2019autrice une performance de l\u2019intimit\u00e9 : \u00ab\u00a0Je vise une \u00e9criture qui dramatise les fa\u00e7ons dont nous sommes \u201c<em>pour <\/em>un autre ou <em>gr\u00e2ce<\/em> \u00e0 un autre<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5658\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Cette formule, indique Maggie Nelson dans la marge, est emprunt\u00e9e \u00e0 Judith Butler.<\/span>\u201d, et pas seulement dans certaines circonstances, mais d\u00e8s le d\u00e9but et pour toujours\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 91). La lectrice prend donc part \u00e0 la noce, engag\u00e9e elle aussi dans le processus de resignification par tout ce qu\u2019elle pense, lit et dit dans le monde.<\/p>\n<p align=\"justify\">Voil\u00e0 pourquoi la<em> killjoy<\/em> qu\u2019est Nelson convoque tout un panth\u00e9on d\u2019intellectuel.le.s, d\u2019ami.e.s et de membres de sa famille. Comme l\u2019explique Ahmed, \u00ab\u00a0a willful citational practice [implies that] if philosophers are cited (\u2026) they are not only cited alongside those who are not philosophers but are not given any priority over those who are not\u00a0\u00bb (Ahmed 2014, 15). C\u2019est ce que fait Nelson dans <em>Les Argonautes<\/em>\u00a0: les pens\u00e9es des philosophes, des sociologues, des psychanalystes, sont entrem\u00eal\u00e9es \u00e0 toutes les voix, ne se trouvent pas plac\u00e9es au-dessus des r\u00e9flexions de ses ami.e.s ou des siennes. Chacune prend place aux c\u00f4t\u00e9s des autres, se voyant resignifi\u00e9e \u00e0 travers les relations qui sont cr\u00e9\u00e9es entre elles. Cette pratique citationnelle conf\u00e8re autant d\u2019autorit\u00e9 aux unes qu\u2019aux autres puisque, pour le dire avec Jacques Derrida, l\u2019autorit\u00e9 \u00ab\u00a0ne r\u00e8gne pas sur toute la sc\u00e8ne\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Butler 2018, 33).<\/p>\n<p align=\"justify\">En int\u00e9grant la parole de Harry comme une autorit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre au m\u00eame titre que les autres, Nelson fait fi de la loi du genre, qui marginalise la parole des personnes queers. Ainsi, Nelson tient \u00e0 citer Harry dans un moment de grande intensit\u00e9\u00a0: son accouchement. Et comment ne le ferait-elle pas? Harry est son destinataire privil\u00e9gi\u00e9, tant dans l\u2019\u00e9nonciation que dans le p\u00e9ritexte. Iel incarne une multitude de mani\u00e8res de contrevenir \u00e0 la loi du genre\u00a0: iel est son mari, iel fut la m\u00e8re d\u2019un gar\u00e7on, la fille biologique d\u2019une femme qui n\u2019a pas voulu \u00eatre m\u00e8re parce qu\u2019elle voulait continuer de se prostituer et la fille d\u2019une m\u00e8re adoptive qui ne se remet pas du fait que sa fille soit devenue un gar\u00e7on. Iel se consid\u00e8re comme \u00e9tant ni homme, ni femme et, durant la grossesse de Maggie, une grossesse obtenue par assistance m\u00e9dicale, iel a commenc\u00e9 \u00e0 prendre de la testost\u00e9rone et a subi une ablation des seins. En bref, iel est un \u00eatre dont la seule existence fracasse les crit\u00e8res d\u2019intelligibilit\u00e9 du genre, mais de tout cela, Nelson n\u2019a rien \u00e0 faire\u00a0: Harry, comme les autres, a droit de cit\u00e9 dans son \u0153uvre. D\u2019autant que la port\u00e9e, la valeur, la signification de ce que dit Harry \u2013 et de ce qu\u2019iel fait quand iel agit \u2013 ne r\u00e9sonneraient pas \u00e0 l\u2019identique s\u2019iel \u00e9tait un homme cisgenre. Comme l\u2019explique Nelson,<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">\u201cles mots changent suivant qui les utilise\u201d; par cons\u00e9quent, [il] faut [\u2026] s\u2019\u00e9veiller \u00e0 la multitude des usages possibles, des contextes possibles, des ailes avec lesquels chaque mot s\u2019envole\u00a0: \u201cComme quand tu murmures\u00a0: <em>T\u2019es qu\u2019un trou, tu me laisses te remplir. <\/em>Comme quand je dis <em>mari<\/em>\u201d. (2017, 14)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Ce que signifie Maggie lorsqu\u2019elle appelle Harry son \u00ab\u00a0mari\u00a0\u00bb ne renvoie pas \u00e0 la m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 relationnelle que si elle \u00e9tait une femme straight, Harry un homme cis, et qu\u2019iels s\u2019\u00e9taient mari\u00e9.e.s en croyant \u00e0 l\u2019institution du mariage. \u00c9tant donn\u00e9 les circonstances historiques et identitaires dans lesquelles iels \u00e9voluent, les mots \u2013 et ce \u00e0 quoi ils r\u00e9f\u00e8rent \u2013 changent de sens. Ils sont pleins de sens qui s\u2019\u00e9chappent et prolif\u00e8rent. Ainsi, les \u00ab\u00a0actes g\u00e9nitaux\u00a0\u00bb, comme les appelle Sedgwick, \u00ab\u00a0ont des sens tr\u00e8s diff\u00e9rents selon les personnes\u00a0\u00bb (cit\u00e9e dans Nelson 2017, 137). Ils ont des sens diff\u00e9rents pour les personnes qui les pratiquent, et la lectrice qui les rencontre dans le texte leur attribue de nouvelles significations qui prennent en compte qui les pose, avec qui et dans quel contexte, comme lorsque Nelson \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">d\u00e8s nos d\u00e9buts, et maintenant encore, tu ouvres mes jambes avec tes jambes, tu pousses ton p\u00e9nis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pendant que tes doigts remplissent ma bouche. Tu fais comme si tu m\u2019utilisais, tu montes une pi\u00e8ce o\u00f9 on ne voit que ton plaisir, mais tu t\u2019assures vraiment que je trouve le mien. (2017, 104)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Dans le sc\u00e9nario classique d\u2019une p\u00e9n\u00e9tration comme celle d\u00e9crite ici, l\u2019homme se vide, d\u00e9pense sa jouissance \u00e0 ne signifier que la domination. Dans ce sc\u00e9nario canonique, il ne sait pas s\u2019int\u00e9resser au plaisir de sa partenaire. Linda Williams, dans son livre <em>Hard Core. Power, Pleasure, and the \u201cFrenzy of the Visible\u201d<\/em>, (1999 [1989]), attirait d\u00e9j\u00e0 l\u2019attention sur l\u2019aspect central du d\u00e9sir de l\u2019homme dans la production de la pornographie. Ce faisant, elle soulignait que le contexte culturel de l\u2019identit\u00e9 sexuelle dominante est \u00e0 la fois h\u00e9t\u00e9rosexuel et orient\u00e9 vers la sexualit\u00e9 des hommes.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em>Les Argonautes<\/em> fouille autant que possible les normes binaires parce qu\u2019elles saturent l\u2019imaginaire collectif comme celui de l\u2019autrice, et qu\u2019elle bute sur elles. Elle ne recule pas devant les tiraillements int\u00e9rieurs qui l\u2019envahissent lorsqu\u2019elle pose un geste qui l\u2019inscrit dans une discursivit\u00e9 traditionnelle et en rend compte \u00e0 chaque fois qu\u2019il est possible de le faire. Ainsi, bien que Maggie se marie, qu\u2019elle ach\u00e8te une maison, qu\u2019elle se mette en m\u00e9nage avec Harry et son fils pour cr\u00e9er une famille recompos\u00e9e, qu\u2019elle entreprenne le cycle de f\u00e9condation, qu\u2019elle soit enceinte et qu\u2019elle donne naissance, rien n\u2019est absolument accord\u00e9 \u00e0 la norme. Chacun de ces moments est marqu\u00e9 par une \u00ab\u00a0bifurcation\u00a0\u00bb (Baril 2017) par rapport \u00e0 la temporalit\u00e9 h\u00e9t\u00e9ronormative \u2013 cette derni\u00e8re \u00e9tant comprise et d\u00e9finie par Olivier Ducharme comme un \u00ab\u00a0mode de vie [qui] s\u2019inscrit \u00e0 m\u00eame le corps, l\u2019imagination et l\u2019horizon d\u2019attente de l\u2019individu. Cette temporalit\u00e9 est donc ce qui forme l\u2019existence de celui ou de celle qui l\u2019habite\u00a0\u00bb (2015, 124). Par exemple, Maggie et Harry s\u2019aiment, mais iels ne se marient pas \u00ab\u00a0par amour\u00a0\u00bb ni pour former un couple conventionnel. Iels se marient plut\u00f4t pour protester contre la violence d\u2019une loi qui r\u00e9duit les droits des personnes homosexuelles en leur retirant celui du mariage\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Nous n\u2019avions pas vraiment pr\u00e9vu de nous marier comme tel. Mais quand nous nous sommes r\u00e9veill\u00e9s le matin du 3 novembre 2008 et que nous avons \u00e9cout\u00e9 \u00e0 la radio les sondages de la veille des \u00e9lections en pr\u00e9parant nos boissons chaudes, il a soudainement sembl\u00e9 possible que la Prop 8 soit vot\u00e9e. (Nelson 2017, 36)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Rappelons rapidement que la \u00ab\u00a0Prop 8\u00a0\u00bb \u00e9tait une proposition visant, par r\u00e9f\u00e9rendum, \u00e0 \u00e9liminer le droit au mariage pour les couples aux partenaires du m\u00eame sexe, en Californie. La modification de la loi a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e le 4 novembre 2008. En 2010, elle a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e inconstitutionnelle. Maggie est au fait de ces d\u00e9bats\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Il y a quelque chose de vraiment \u00e9trange dans le fait de vivre \u00e0 un moment historique o\u00f9 l\u2019angoisse des conservateurs autour de l\u2019id\u00e9e que les queers feront sombrer la civilisation et ses institutions (le mariage, d\u2019abord et avant tout) s\u2019adosse \u00e0 l\u2019angoisse et au d\u00e9sespoir des queers autour de l\u2019\u00e9chec ou de l\u2019incapacit\u00e9 du queer \u00e0 faire sombrer la civilisation et ses institutions, et \u00e0 leur frustration quant au tournant assimilationniste, incroyablement n\u00e9olib\u00e9ral qu\u2019a pris le mouvement dominant LGBTQ+, lequel a d\u00e9pens\u00e9 tout son petit change \u00e0 essayer d\u2019entrer dans deux structures historiquement r\u00e9pressives\u00a0: le mariage et l\u2019arm\u00e9e. (Nelson 2017, 40)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Quelles luttes contre la normativit\u00e9 oppressive demeurent possibles lorsque le foyer normatif se d\u00e9place en suivant l\u2019\u00e9volution des rapports de pouvoir? Comme le remarque Rubin (2010), la fronti\u00e8re d\u00e9partageant les \u00ab\u00a0bonnes\u00a0\u00bb pratiques sexuelles et\/ou relationnelles des \u00ab\u00a0mauvaises\u00a0\u00bb tend \u00e0 suivre l\u2019\u00e9volution des connaissances et des pratiques politiques de contr\u00f4le social. Pour Ducharme (qui cite Foucault)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Il n\u2019y a donc pas [\u2026]\u00a0\u201cpar rapport au pouvoir <em>un<\/em> lieu du grand Refus \u2013 \u00e2me de la r\u00e9volte, foyer de toutes les r\u00e9bellions, loi pure du r\u00e9volutionnaire\u201d. Mais <em>des <\/em>r\u00e9sistances qui sont des cas d\u2019esp\u00e8ce [\u2026]; par d\u00e9finition, elles ne peuvent exister que dans le champ strat\u00e9gique des relations de pouvoir. (2015, 120)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Le queer, apr\u00e8s tout, ne peut pas s\u2019inscrire sur une \u00e9chelle du moins queer au plus queer, sous peine de perdre tout son sens. C\u2019est ce qu\u2019illustre la r\u00e9action de Maggie lorsque, dans une d\u00e9dicace \u00e0 la fin d\u2019un film qu\u2019elle va voir avec Harry, il est \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0AUX PLUS QUEER D\u2019ENTRE LES QUEERS\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 95). Ce non-sens lui fait se demander \u00ab [ce qui] se pass[e] avec l\u2019horizontalit\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 95), car comme l\u2019\u00e9crit Nelson \u00e0 la suite de Sedgwick, \u00ab\u00a0[l]e queer est un moment, un mouvement, un motif continu \u2013 r\u00e9current, tourbillonnant, <em>troublant<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5658\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5658-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">En fran\u00e7ais dans le texte.<\/span> [\u2026]. Profond\u00e9ment, il est relationnel, et \u00e9trange\u00a0\u00bb (2017, 44). Il ne s\u2019inscrit donc pas, et cela devrait \u00eatre une \u00e9vidence, dans un r\u00e9gime de domination (\u00e0 moins que ce soit pour en jouer), car il tente, pour reprendre l\u2019expression de Deleuze et Parnet, d\u2019\u00ab\u00a0en sortir\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 122).<\/p>\n<h2>Une question de temps<\/h2>\n<p align=\"justify\">La queeritude affecte aussi la temporalit\u00e9. La chronologie des \u00e9v\u00e9nements du r\u00e9cit est en effet bouscul\u00e9e. Si le d\u00e9but est clairement situ\u00e9 \u2013 en 2007, au d\u00e9but de la relation avec Harry \u2013 et qu\u2019\u00e0 la fin, leur fils Iggy est n\u00e9 et que Maggie est de retour au travail, il n\u2019en subsiste pas moins un flou; nous ne sommes jamais vraiment situ\u00e9.e.s dans le temps ni dans l\u2019espace. Comme l\u2019indique le dernier paragraphe, on est simplement \u00ab\u00a0toujours l\u00e0 [mais] qui sait pour combien de temps\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 209). Entre le d\u00e9but et la fin du r\u00e9cit, nous avons \u00e9t\u00e9 propuls\u00e9.e.s dans l\u2019avenir puis ramen\u00e9.e.s dans le pass\u00e9, sans \u00e9gard \u00e0 la chronologie des \u00e9v\u00e9nements. M\u00eame dans l\u2019\u00e9vocation de la grossesse, qui pourrait inscrire une temporalit\u00e9 lin\u00e9aire, il y a des soubresauts; les \u00e9v\u00e9nements sont racont\u00e9s \u00e0 rebours ou \u00e0 tout le moins dans le d\u00e9sordre alors que Iggy est d\u00e9j\u00e0 n\u00e9 et que les r\u00e9flexions de Maggie sont teint\u00e9es de sa pr\u00e9sence. Cette mani\u00e8re de faire, o\u00f9 retours en arri\u00e8re et avanc\u00e9es se chevauchent, rappelle qu\u2019il y a chez elle<\/p>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">[l]e plaisir de reconna\u00eetre que l\u2019on doit peut-\u00eatre retraverser les m\u00eames r\u00e9v\u00e9lations, prendre les m\u00eames notes dans la marge, retourner aux m\u00eames th\u00e8mes dans son travail, r\u00e9apprendre les m\u00eames v\u00e9rit\u00e9s \u00e9motionnelles, \u00e9crire le m\u00eame livre encore et encore, pas parce qu\u2019on est stupide ou obstin\u00e9e ou incapable de changement, mais parce que de tels retours composent une vie. (Nelson 2017, 165-166)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Parce qu\u2019au final, les v\u00e9rit\u00e9s apprises, les r\u00e9v\u00e9lations, les livres que l\u2019on a \u00e9crits soi-m\u00eame sont autant de r\u00e9f\u00e9rences qui fonctionnent comme des citations susceptibles de relancer le sens. Elles sont nos parcours relationnels, \u00e0 travers lesquels on ne se d\u00e9couvre jamais exactement tel.le que l\u2019on se croyait \u00eatre. Et on se d\u00e9couvre peut-\u00eatre, pr\u00e9cis\u00e9ment, en perp\u00e9tuelle transformation.<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p align=\"justify\">En choisissant pour son autofiction un titre qui \u00e9voque l\u2019<em>Argo<\/em>, l\u2019autrice construit des r\u00e9seaux de sens mobiles, mouvants, fuyants, que reprennent tout au long du r\u00e9cit des motifs, des figures, des mots, des gestes, des sentiments afin d\u2019en soulever les divers sens, en esp\u00e9rant ne trouver aucune r\u00e9ponse sinon simplement la vie \u00e0 faire et \u00e0 refaire avec l\u2019autre. Tandis que la binarit\u00e9 s\u2019\u00e9gare, seuls demeurent l\u2019entre-deux, l\u2019\u00e9trange, le queer. Pourtant ce n\u2019est plus l\u2019abject comme ce l\u2019\u00e9tait chez Kristeva. Le sujet abject est devenu sujet politique actif, agentif\u00a0: il prend la parole, montre sa vuln\u00e9rabilit\u00e9, son humanit\u00e9 sensible, il conscientise les fronti\u00e8res \u00e0 partir desquelles il est exclu et les travaille, c\u00e9l\u00e9brant cette diff\u00e9rence qui auparavant le disqualifiait. Il ne se contente pas d\u2019\u00eatre, mais il prend la parole et agit. Son activit\u00e9 n\u2019a pas pour raison d\u2019\u00eatre de simplement renverser les p\u00f4les de ce qui le fait abject, ce qui ne contribuerait qu\u2019\u00e0 renforcer le syst\u00e8me binaire, car en m\u00eame temps que le sujet abject s\u2019\u00e9loignerait de ce rep\u00e8re immonde dont pas un.e ne d\u00e9sire \u00eatre proche, il en rapprocherait ainsi d\u2019autres sujets. Non, ce qu\u2019il faut, pour le dire avec Paul B. Preciado, c\u2019est un \u00ab\u00a0animalisme \u00bb qui consid\u00e8re l\u2019\u00eatre humain \u00e0 partir d\u2019une vision non anthropocentrique en int\u00e9grant tant la machine que le vent (2019, 106). Ce qui d\u00e8s lors \u00ab\u00a0passe\u00a0\u00bb pour un sujet humain s\u2019\u00e9tend, peut et doit s\u2019\u00e9tendre parce que l\u2019\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 des fronti\u00e8res entre toutes bornes antagonistes appara\u00eet comme une vue de l\u2019esprit. Il faut int\u00e9grer l\u2019id\u00e9e que si et quand des \u00e9l\u00e9ments de la forme changent \u2013 et on peut \u00eatre certain.e qu\u2019ils changeront \u2013, le contenu se trouvera chang\u00e9, m\u00eame si cela est imperceptible, m\u00eame si cela se fait dans des proportions infinit\u00e9simales.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019intertextualit\u00e9, pr\u00e9sente partout dans le r\u00e9cit, qui fait se c\u00f4toyer l\u2019amour et le plaisir de la p\u00e9n\u00e9tration d\u00e8s l\u2019incipit, tisse l\u2019importance de l\u2019interd\u00e9pendance, de la relation aux autres; elle met en relief le fait que cet amour de l\u2019autre peut transformer jusqu\u2019au genre litt\u00e9raire m\u00eame, parce que le d\u00e9sir de signifier <em>avec<\/em> est plus grand que celui de respecter une norme, f\u00fbt-elle litt\u00e9raire.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019interpellation de la lectrice par la narratrice invite celle qui lit \u00e0 introduire ses r\u00e9flexions, sa parole, sa voix, ses gestes, son amour comme autorit\u00e9 partielle capable \u00e0 la fois de jugement et d\u2019empathie, capable de citer la norme et d\u2019en relancer les significations, tout en nourrissant l\u2019espoir qu\u2019\u00e0 force de r\u00e9flexion, un peu plus d\u2019espace et d\u2019amour pour les diverses formes que prend la vie pourrait \u00eatre d\u00e9gag\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">En somme, la s\u00e9quence relativement finie \u00e0 laquelle nous sommes convi\u00e9.e.s dans <em>Les Argonautes<\/em>, qui va d\u2019une rencontre amoureuse jusqu\u2019\u00e0 apr\u00e8s la naissance du premier enfant du couple, dialogue avec la s\u00e9quence plus longue dans laquelle est plong\u00e9e la subjectivit\u00e9 de l\u2019autrice. Cette conversation faite de tours et de d\u00e9tours convoque les pens\u00e9es, les paroles, les gestes des cercles relationnels par le biais desquels Nelson se fait comme sujet. Les personnes qu\u2019elle cite ne sont pas hi\u00e9rarchis\u00e9es. Elle n\u2019attribue pas plus d\u2019importance aux philosophes, aux sociologues, aux psychanalystes, aux artistes et aux autres penseur.euse.s qu\u2019elle cite qu\u2019\u00e0 ses ami.e.s, ou qu\u2019aux exp\u00e9riences et aux conversations qu\u2019elle a avec le fils de Harry, avec Harry m\u00eame, ou avec sa propre m\u00e8re. Ainsi, Nelson fait la noce, nous fait vivre sa noce, nous invite \u00e0 faire la n\u00f4tre avec l\u2019existence, de la pens\u00e9e aux actes, en passant par les sentiments. Faire la noce comme Irigaray l\u2019a faite, comme Deleuze et Parnet le proposent, dans une conversation infinie.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Agamben, Giorgio. 2007. <em>Qu\u2019est-ce qu\u2019un dispositif?<\/em> Paris\u00a0: Payot &amp; Rivages.<\/p>\n<p>Ahmed, Sara. 2012. \u00ab\u00a0Les rabat-joie f\u00e9ministes (et autres sujets obstin\u00e9s)\u00a0\u00bb. <em>Cahiers du genre<\/em>, no. 53\u00a0: 77-98.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2014. <em>Wilfull Subject<\/em>. Durham and London\u00a0: Duke University Press.<\/p>\n<p>Baril, Alexandre. 2017. \u00ab\u00a0Temporalit\u00e9 trans\u00a0: identit\u00e9 de genre, temps transitoire et \u00e9thique m\u00e9diatique\u00a0\u00bb. <em>Enfances Familles G\u00e9n\u00e9rations<\/em>. http:\/\/journals.openedition.org\/efg\/1359 (Page consult\u00e9e le 08 avril 2019)<\/p>\n<p>Butler, Judith. 2006. <em>Trouble dans le genre. Le f\u00e9minisme et la subversion<\/em> <em>de l\u2019identit\u00e9<\/em>. 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Paris\u00a0: Grasset.<\/p>\n<p>Robin, R\u00e9gine. 1989. \u00ab\u00a0Structures m\u00e9morielles, litt\u00e9rature et biographie\u00a0\u00bb. <em>Enqu\u00eate<\/em>, no.\u00a05. http:\/\/journals.openedition.org\/enquete\/116 (Page consult\u00e9e le 09 avril 2019)<\/p>\n<p>Rosso, Karine. 2018. <em>Sacrifice et autofiction au f\u00e9minin\u00a0: dialogues autour de l\u2019\u0153uvre de Nelly Arcan, suivi de Mon ennemie Nelly<\/em>. Th\u00e8se de doctorat. Sherbrooke\u00a0: Universit\u00e9 de Sherbrooke.<\/p>\n<p>Rubin, Gayle. 2010. \u00ab\u00a0Penser le sexe. Pour une th\u00e9orie radicale de la politique de la sexualit\u00e9.\u00a0\u00bb Dans <em>Surveiller et jouir. Anthologie politique du sexe<\/em>, 135-209. Paris\u00a0: EPEL.<\/p>\n<p>Sedgwick, Eve K. 1997. \u00ab\u00a0Construire des significations <em>queer<\/em>\u00a0\u00bb. Dans <em>Les \u00e9tudes gay et lesbiennes. Colloque du Centre Georges Pompidou 23 et 27 juin 1997, <\/em>Didier Eribon (textes r\u00e9unis par), 109-116. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Centre Georges Pompidou.<\/p>\n<p>Serano, Julia. 2015-2016. \u00ab\u00a0Julia\u2019s trans, gender, sexuality, &amp; activism glossary!\u00a0\u00bb. http:\/\/www.juliaserano.com\/terminology.html#P (Page consult\u00e9e le 30 octobre 2019)<\/p>\n<p align=\"justify\">Williams, Linda. 1999 [1989]. <em>Hard Core. Power, Pleasure, and the \u201cFrenzy of the Visible\u201d<\/em>. Berkeley, Los Angeles, London\u00a0: University of California Press.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Landreville, M\u00e9lanie. 2019. \u00ab Lire Les Argonautes de Maggie Nelson et faire partie du monde \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques\u202f: un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5658\u00a0(Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxx)<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/landreville_30.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 landreville_30.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-d2d8930e-9333-4071-ae49-9cbcc72f939f\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/landreville_30.pdf\">landreville_30<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/landreville_30.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-d2d8930e-9333-4071-ae49-9cbcc72f939f\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>\u00c9dit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis en 2015; traduit au Qu\u00e9bec par Jean-Michel Th\u00e9roux et publi\u00e9 chez Triptyque en 2017.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Terme qu\u2019utilise Ahmed en 2012 dans \u00ab\u00a0Les rabat-joie f\u00e9ministes (et autres sujets obstin\u00e9s)\u00a0\u00bb.<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>\u00ab\u00a0La critique de l\u2019hypoth\u00e8se r\u00e9pressive de Foucault dans le premier volume de l\u2019<em>Histoire de la sexualit\u00e9<\/em> montre que\u00a0: (a) la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb structuraliste pourrait \u00eatre comprise comme une formation du <em>pouvoir<\/em>, une configuration historique singuli\u00e8re, et que (b) la loi pourrait \u00eatre comprise comme produisant ou g\u00e9n\u00e9rant le d\u00e9sir qu\u2019elle est cens\u00e9e r\u00e9primer.\u00a0\u00bb (Butler 2006, 173).<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>\u00ab\u00a0[\u2026] il faut faire confiance au vieux patricien blanc pour rappeler \u00e0 la femme qui parle qu\u2019elle a un corps, pour que personne ne puisse rater le spectacle de cet oxymore\u00a0: <em>la femme enceinte qui pense<\/em>. Ce qui n\u2019est au fond qu\u2019une version bonifi\u00e9e de cet oxymore plus g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: <em>une femme qui pense.<\/em>\u00a0\u00bb (Nelson 2017, 134),<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>En anglais dans le texte.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Cette formule, indique Maggie Nelson dans la marge, est emprunt\u00e9e \u00e0 Judith Butler.<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>En fran\u00e7ais dans le texte.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab R\u00e9cits eschatologiques : un point final pour l\u2019humanit\u00e9? \u00bb, n\u00ba 30 \u00ab\u00a0L\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 me g\u00eane toujours\u00a0\u00bb \u00e9crit entre parenth\u00e8ses Maggie Nelson au sujet d\u2019un couple d\u2019ami.e.s h\u00e9t\u00e9rosexuel avec un enfant. L\u2019inversion du jugement peut sembler anodine et pourtant elle perturbe une norme; pour ne pas dire qu\u2019elle la fracasse. C\u2019est cette norme que traque [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1301,1298],"tags":[214],"class_list":["post-5658","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-hors-dossier-recits-eschatologiques-un-point-final-pour-lhumanite","category-recits-eschatologiques-un-point-final-pour-lhumanite","tag-landreville-melanie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5658","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5658"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5658\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8650,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5658\/revisions\/8650"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5658"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5658"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5658"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}