{"id":5664,"date":"2024-06-13T19:48:32","date_gmt":"2024-06-13T19:48:32","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lenquete-comme-source-doppression-coloniale-et-comme-reinvestissement-de-la-culture-creole-dans-solibo-magnifique-de-patrick-chamoiseau\/"},"modified":"2024-08-21T16:54:21","modified_gmt":"2024-08-21T16:54:21","slug":"lenquete-comme-source-doppression-coloniale-et-comme-reinvestissement-de-la-culture-creole-dans-solibo-magnifique-de-patrick-chamoiseau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5664","title":{"rendered":"L&rsquo;enqu\u00eate comme source d&rsquo;oppression coloniale et comme r\u00e9investissement de la culture cr\u00e9ole dans \u00ab Solibo Magnifique \u00bb de Patrick Chamoiseau"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6900\">Dossier \u00ab Formes de l&rsquo;enqu\u00eate, construction du savoir : \u00e9lucidations, opacit\u00e9s et angles morts \u00bb, no. 29<\/a><\/h5>\n<p>Alors que la majorit\u00e9 des critiques rangent automatiquement les textes francophones<a id=\"footnoteref1_zg1ca0y\" class=\"see-footnote\" title=\"La d\u00e9limitation du champ litt\u00e9raire francophone ne fait pas consensus (cf. Moura 1999). Dans le cadre de cet article,\u00a0la litt\u00e9rature francophoneregroupe les \u0153uvres de langue fran\u00e7aise qui proviennent de l\u2019Afrique subsaharienne, des Cara\u00efbes et du Maghreb.\" href=\"#footnote1_zg1ca0y\">[1]<\/a> dans l\u2019unique cat\u00e9gorie du post(\u2011)colonialisme<a id=\"footnoteref2_t3nte7j\" class=\"see-footnote\" title=\"Il existe des diff\u00e9rences entre \u00ab\u00a0postcolonial\u00bb et \u00ab\u00a0post-colonial\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0\u2033Post-colonial\u2033\u00a0\u00bb d\u00e9signe donc le fait d'\u00eatre post\u00e9rieur \u00e0 la p\u00e9riode coloniale, tandis que\u00a0\u00a0\u2033postcolonial\u2033se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 des pratiques de lecture et d'\u00e9criture int\u00e9ress\u00e9es par les strat\u00e9gies de mise en \u00e9vidence, d'analyse et d'esquive du fonctionnement binaire des id\u00e9ologies imp\u00e9rialistes. Une telle situation d'\u00e9criture, avec des pr\u00e9suppos\u00e9s et ses options formelles, est envisag\u00e9e, et non plus seulement une incolore position sur l'axe du temps\u00a0\u00bb (Moura 1999, 11).\" href=\"#footnote2_t3nte7j\">[2]<\/a>, d\u2019autres, comme Adama Coulibaly, Phillip Atcha et Roger Tro Deho, affirment que les auteurs.trices de la p\u00e9riph\u00e9rie sont partie prenante du postmodernisme (2011, 30). \u00c0 titre d\u2019exemple, diverses pratiques issues de la litt\u00e9rature postmoderne employ\u00e9es par les auteurs.trices francophones, telles que la structure \u00e9clat\u00e9e et la mise en abyme du romancier \u00e0 m\u00eame la structure romanesque, sont mises \u00e0 profit par l\u2019\u00e9crivain martiniquais Patrick Chamoiseau dans son roman\u00a0<em>Solibo Magnifique<\/em><a id=\"footnoteref3_zalz0xx\" class=\"see-footnote\" title=\"Divis\u00e9 en deux parties, l\u2019une nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Avant la parole\u00a0: l\u2019\u00e9crit du malheur\u00a0\u00bb, l\u2019autre \u00ab\u00a0Apr\u00e8s la parole\u00a0: l\u2019\u00e9crit du souvenir\u00a0\u00bb,\u00a0Solibo Magnifique\u00a0met en sc\u00e8ne l\u2019enqu\u00eate qui suit la mort du conteur qui donne son nom au roman. Le brigadier-chef Phil\u00e9mon Bouaffesse et son sup\u00e9rieur \u00c9variste Pilon m\u00e8nent une investigation et concluent que le d\u00e9c\u00e8s de Solibo est criminel. Pour les agents de la paix, au moins un des quatorze t\u00e9moins a tu\u00e9 Solibo. Cependant, l\u2019autopsie d\u00e9voile que la mort du conteur est accidentelle. Les actes violents commis par les forces de l\u2019ordre se r\u00e9v\u00e8lent absurdes.\" href=\"#footnote3_zalz0xx\">[3]<\/a> (1988). En nous int\u00e9ressant \u00e0 l\u2019histoire de Solibo, nous examinerons comment l\u2019enqu\u00eate est non seulement une source d\u2019oppression coloniale, mais aussi un outil qui permet de r\u00e9investir la culture cr\u00e9ole. D\u2019une part, nous nous pencherons sur la place de l\u2019enqu\u00eate dans le roman et l\u2019\u00e9clatement de ses caract\u00e9ristiques principales, plus particuli\u00e8rement en ce qui a trait \u00e0 la confrontation entre la culture fran\u00e7aise et la culture cr\u00e9ole. D\u2019autre part, nous aborderons l\u2019investigation comme cause de subordination coloniale en \u00e9tudiant les personnages de policiers. Finalement, nous r\u00e9fl\u00e9chirons \u00e0 la figure d\u2019enqu\u00eateur que symbolise Oiseau de Cham; ce dernier, souhaitant r\u00e9\u00e9crire la m\u00e9moire collective en s\u2019int\u00e9ressant au travail de Solibo, repr\u00e9sente un cas de figure fr\u00e9quent de la pratique litt\u00e9raire dans le cas de la litt\u00e9rature carib\u00e9enne. Cette filiation sera d\u00e9montr\u00e9e par le biais d\u2019un d\u00e9tour par l\u2019\u0153uvre de Maryse Cond\u00e9.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit se d\u00e9roule \u00e0 Fort-de-France en Martinique, l\u00e0 o\u00f9 Solibo Magnifique, un conteur, d\u00e9c\u00e8de sur la place publique durant l\u2019une de ses repr\u00e9sentations. En s\u2019\u00e9criant \u00ab\u00a0Patat\u2019sa!\u00a0\u00bb (Chamoiseau 1988, 25<a id=\"footnoteref4_bduocfi\" class=\"see-footnote\" title=\"Dor\u00e9navant, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u0153uvre analys\u00e9e seront indiqu\u00e9es par le sigle\u00a0SM\u00a0entre parenth\u00e8ses.\" href=\"#footnote4_bduocfi\">[4]<\/a>), l\u2019homme s\u2019effondre au sol. Les t\u00e9moins de la sc\u00e8ne ne remarquent pas sa mort, caus\u00e9e par une \u00ab\u00a0\u00e9gorgette de la parole\u00a0\u00bb (<em>SM<\/em>, 25)\u00a0: d\u00e9tenteur de la parole de sa communaut\u00e9, Solibo s\u2019\u00e9touffe en plein conte et meurt. Les autres personnages, rassembl\u00e9s pour l\u2019\u00e9couter, ne se soucient pas du corps \u00e9tendu tout pr\u00e8s d\u2019un arbre avant plusieurs heures. Doudou-M\u00e9nar, un t\u00e9moin de la sc\u00e8ne, se rend au poste de police pour alerter les autorit\u00e9s, qui ouvrent une enqu\u00eate pour \u00e9lucider la mort du conteur. Or, bien que les auditeurs.trices insistent sur le fait que son d\u00e9c\u00e8s est un simple accident r\u00e9sultant d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e9gorgette de la parole\u00a0\u00bb, les policiers, Phil\u00e9mon Bouaffesse et \u00c9variste Pilon, n\u2019acceptent pas ce verdict irrationnel et tentent, tant bien que mal, de d\u00e9couvrir l\u2019identit\u00e9 du meurtrier. Plusieurs affrontements d\u00e9coulent de cette enqu\u00eate\u00a0: tout d\u2019abord, Doudou-M\u00e9nar meurt sous de violents coups. Ensuite, Congo, un autre t\u00e9moin de l\u2019incident, se suicide en raison des mauvais traitements qu\u2019il subit aux mains des policiers lors de son interrogatoire. La derni\u00e8re partie du roman, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Apr\u00e8s la parole\u00a0: l\u2019\u00e9crit du souvenir\u00a0\u00bb, montre le travail d\u2019investigation men\u00e9 par Oiseau de Cham. Patrick Chamoiseau, gr\u00e2ce \u00e0 ce personnage, se met lui-m\u00eame en sc\u00e8ne. Oiseau de Cham souhaite r\u00e9\u00e9crire la m\u00e9moire collective en s\u2019int\u00e9ressant aux contes de Solibo Magnifique.<\/p>\n<h2>Confrontation entre les cultures fran\u00e7aise et cr\u00e9ole\u00a0<\/h2>\n<p>L\u2019enqu\u00eate occupe une place de choix dans la di\u00e9g\u00e8se. Les attributs du roman d\u2019investigation sont transform\u00e9s et divergent de la structure \u00e9tablie par la culture occidentale.\u00a0<em>Solibo Magnifique\u00a0<\/em>ne se cl\u00f4t pas sur une r\u00e9solution de l\u2019enqu\u00eate, mais plut\u00f4t sur son \u00e9chec. Aucun meurtrier n\u2019est retrouv\u00e9. En se d\u00e9tachant des principales caract\u00e9ristiques du roman d\u2019investigation, Chamoiseau r\u00e9investit la culture cr\u00e9ole et met de l\u2019avant cette derni\u00e8re. Dans leur essai\u00a0<em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9\u00a0<\/em>(1989), Patrick Chamoiseau, Rapha\u00ebl Confiant et Jean Bernab\u00e9 d\u00e9veloppent le concept de la cr\u00e9olit\u00e9, notion qui marque l\u2019\u0153uvre de fiction \u00e0 l\u2019\u00e9tude. Relevant d\u2019une appartenance hybride entre l\u2019africanit\u00e9 et l\u2019europ\u00e9anit\u00e9, les tenants de la cr\u00e9olit\u00e9 cherchent \u00e0 cr\u00e9er leur propre identit\u00e9. En faisant \u00e9merger une litt\u00e9rature antillaise, ceux-ci ouvrent un nouveau champ d\u2019\u00e9tudes qui leur est propre et, par cons\u00e9quent, l\u00e9gitiment un espace culturel souverain\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019objectif \u00e9tait en vue; pour appr\u00e9hender cette civilisation antillaise dans son espace am\u00e9ricain, il nous fallait sortir des cris, des symboles, des comminations fracassantes, des proph\u00e9ties d\u00e9clamatoires, tourner le dos \u00e0 l\u2019inscription f\u00e9tichiste dans une universalit\u00e9 r\u00e9gie par les valeurs occidentales, afin d\u2019entrer dans la minutieuse exploration de nous-m\u00eames, faite de patiences, d\u2019accumulations, de r\u00e9p\u00e9titions, de pi\u00e9tinements, d\u2019obstinations, o\u00f9 se mobiliseraient tous les genres litt\u00e9raires (s\u00e9par\u00e9ment ou dans la n\u00e9gation de leurs fronti\u00e8res) [\u2026] (Bernab\u00e9, Chamoiseau et Confiant 1989, 22).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les auteurs.trices et les penseurs.euses de la cr\u00e9olit\u00e9 cherchent donc \u00e0 s\u2019\u00e9loigner de l\u2019universalit\u00e9 et de la domination de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale. Cette derni\u00e8re, ayant mainmise sur l\u2019institution litt\u00e9raire, se pose comme seule et unique r\u00e9f\u00e9rence en mati\u00e8re de litt\u00e9rature. Toutes les productions culturelles de la p\u00e9riph\u00e9rie doivent se conformer \u00e0 ces caract\u00e9ristiques. En s\u2019\u00e9loignant de la culture dominante, la litt\u00e9rature antillaise explore de nouvelles avenues en puisant dans plusieurs genres litt\u00e9raires pour devenir unique.<\/p>\n<p>Chamoiseau emprunte lui-m\u00eame de nouveaux chemins dans\u00a0<em>Solibo Magnifique<\/em>. Son roman se d\u00e9tache des valeurs occidentales en introduisant ses propres caract\u00e9ristiques litt\u00e9raires, tout en restant attach\u00e9 \u00e0 certains \u00e9l\u00e9ments narratifs du roman policier. Il met ainsi \u00e0 profit une intrigue polici\u00e8re semblable \u00e0 celle qu\u2019on retrouve dans les romans d\u2019enqu\u00eate traditionnels\u00a0: un corps est trouv\u00e9, une investigation s\u2019organise. \u00c0 ces fins, les t\u00e9moins sont r\u00e9unis pour un interrogatoire, puis l\u2019histoire se cl\u00f4t sur la r\u00e9solution de l\u2019enqu\u00eate et sur la d\u00e9couverte du coupable (Knepper 2007, 1435-1436). La structure classique du r\u00e9cit policier voudrait que le chaos suivant la d\u00e9couverte du cadavre soit rapidement remplac\u00e9 par un \u00e9quilibre, un retour au calme (1435-1436). Or, dans\u00a0<em>Solibo Magnifique<\/em>, cet ordre n\u2019est pas retrouv\u00e9 \u00e0 la fin du r\u00e9cit. Menant une enqu\u00eate dans le but de retrouver un des meurtriers, Bouaffesse et Pilon se heurtent \u00e0 la conclusion que la mort du conteur est accidentelle. D\u00e8s la d\u00e9couverte du corps de Solibo, les t\u00e9moins qui se revendiquent de la tradition cr\u00e9ole prononcent le verdict final assurant que Solibo est mort \u00e9touff\u00e9. Leur voix n\u2019est toutefois pas entendue par les forces de l\u2019ordre, elles ne font pas le poids devant leur autorit\u00e9. L\u2019investigation se r\u00e9v\u00e8le donc rapidement absurde et reconduit une violence coloniale injustifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Comme l\u2019enqu\u00eate polici\u00e8re conventionnelle, celle d\u00e9crite dans\u00a0<em>Solibo Magnifique\u00a0<\/em>pr\u00e9sente un personnage d\u2019investigateur rationnel (Knepper 2007, 1435) qui tente, malgr\u00e9 toutes les emb\u00fbches, de trouver l\u2019auteur du crime. Nuit et jour, accompagn\u00e9 d\u2019un autre d\u00e9tective, il ne cesse d\u2019ouvrir ses documents, d\u2019interroger des t\u00e9moins et de questionner ses coll\u00e8gues afin de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9. Toute sa vie semble tourner autour de la r\u00e9solution de crimes comme ce serait le cas pour Sherlock Holmes, figure occidentale par excellence du d\u00e9tective priv\u00e9, qui repr\u00e9sente parfaitement cet investigateur rationnel. Accompagn\u00e9 de Watson, Holmes peut r\u00e9soudre n\u2019importe quelle \u00e9nigme gr\u00e2ce \u00e0 son intellect fin et \u00e0 son sens de l\u2019observation. Rien ne lui \u00e9chappe et le coupable est toujours d\u00e9voil\u00e9.\u00a0Chez Chamoiseau, cette figure se refl\u00e8te chez le personnage d\u2019\u00c9variste Pilon\u00a0: \u00ab\u00a0Operating according to the generic laws of the classical detective novel and police procedural, Pilon crafts reports written in bureaucratic language, collects forensic evidence, and employs a rational methodology\u00a0\u00bb (Knepper 2007, 1436).\u00a0Comme le mentionne Wendy Knepper, Pilon ne d\u00e9laisse pas les proc\u00e9dures polici\u00e8res et il tente, sans se d\u00e9tacher de sa m\u00e9thode, de trouver le meurtrier\u00a0: \u00ab\u00a0Sa permanence s\u2019\u00e9tait faite routini\u00e8re\u00a0: lecture de dossiers en cours, r\u00e9daction de proc\u00e8s-verbaux, d\u2019imprim\u00e9s en retard\u00a0\u00bb (<em>SM<\/em>, 117). Pilon repr\u00e9sente ainsi l\u2019arch\u00e9type de l\u2019enqu\u00eateur du roman d\u2019investigation (Knepper\u00a02007, 1436)\u00a0: \u00ab\u00a0Un policier \u00e0 t\u00eate fine, vicieux comme un rat sans queue, mais qui malheureusement ne trouve pas toujours mati\u00e8re \u00e0 chauffer sa cervelle de nos histoires de rhum sale et de coutelas facile\u00a0\u00bb (<em>SM<\/em>, 118). Bien que jouissant de l\u2019intellect caract\u00e9ristique de ce type d\u2019enqu\u00eateur, son caract\u00e8re rappelle celui du protagoniste du roman noir. Celui-ci est malhonn\u00eate, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 mentir pour obtenir ce qu\u2019il veut; il est immoral ou \u00ab\u00a0vicieux comme un rat sans queue\u00a0\u00bb (118) comme le formule le personnage d\u2019Oiseau de Cham.<\/p>\n<p>Ce trait de personnalit\u00e9 n\u2019emp\u00eache pas Pilon d\u2019agir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des structures officielles, comme le fait l\u2019enqu\u00eateur du roman \u00e0 \u00e9nigme. Aveugl\u00e9 par la position hi\u00e9rarchique qui d\u00e9coule de son appartenance aux forces de l\u2019ordre, il ne cherche pas \u00e0 comprendre la version des t\u00e9moins. Oiseau de Cham critique d\u2019ailleurs l\u2019incapacit\u00e9 de Pilon \u00e0 ouvrir ses horizons \u00e0 la culture martiniquaise. Pilon se consid\u00e8re comme le d\u00e9tenteur de la v\u00e9rit\u00e9 et croit que lui seul peut conclure l\u2019enqu\u00eate. Pilon a r\u00e9solu de nombreuses investigations et il est devenu c\u00e9l\u00e8bre gr\u00e2ce \u00e0 elles\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9variste Pilon \u00e9tait un grand d\u00e9tective. C\u2019est, du moins, ainsi que l\u2019avait sacr\u00e9 le journal\u00a0<em>France-Antilles<\/em>, quand il \u00e9lucida en moins d\u2019une semaine l\u2019affaire du quimboiseur empoisonn\u00e9 par l\u2019eau d\u2019un b\u00e9nitier\u00a0\u00bb (117). Son statut, confirm\u00e9 par un journal qui rappelle le contr\u00f4le fran\u00e7ais du territoire martiniquais, le place d\u2019embl\u00e9e en situation d\u2019autorit\u00e9\u00a0: le pouvoir est de son c\u00f4t\u00e9. Dans l\u2019affaire Solibo, l\u2019enqu\u00eateur croit fermement que ce dernier a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par un.e des spectateurs.trices pr\u00e9sent.e.s lors de son d\u00e9c\u00e8s. La figure que repr\u00e9sente Pilon, relevant d\u2019une tradition occidentale, agit comme un rappel du pass\u00e9 et du poids de l\u2019Histoire coloniale dont les Cara\u00efbes sont toujours le th\u00e9\u00e2tre. Plantations et esclavage sont choses du pass\u00e9, mais les violences symboliques ou physiques qu\u2019exercent Pilon et Bouaffesse au long de leur enqu\u00eate ne peuvent que renvoyer \u00e0 l\u2019arbitraire du pouvoir colonial\u00a0: \u00ab\u00a0Les policiers nous canalisent de calottes en boutons, de coups de pied en coups de t\u00eate\u00a0\u00bb (109); c\u2019est \u00e0 l\u2019Europe que revient encore le pouvoir de gouverner, d\u2019enqu\u00eater et de punir.<\/p>\n<p>L\u2019introduction du personnage de Pilon comme inspecteur principal, par sa position liminale, souligne une ambivalence entre la culture fran\u00e7aise coloniale qui influence les agents de la paix et la culture cr\u00e9ole pratiqu\u00e9e par les t\u00e9moins de la mort de Solibo. Ce protagoniste constitue ainsi \u00ab\u00a0a culturally marginalized detective figure\u00a0\u00bb (Knepper 2007, 1435), puisqu\u2019il est d\u00e9stabilis\u00e9 et plac\u00e9 en position vuln\u00e9rable lorsque confront\u00e9 \u00e0 la culture martiniquaise, \u00e0 laquelle il n\u2019accorde aucune cr\u00e9dibilit\u00e9. Son horizon d\u2019attente, ainsi que celui de son coll\u00e8gue Bouaffesse, ne concorde pas avec celui des t\u00e9moins de tradition cr\u00e9ole. Les enqu\u00eateurs s\u2019ent\u00eatent \u00e0 trouver un coupable. Pour eux, un mort ne peut venir sans coupable. Cette vision simpliste et individuelle, qui ne prend pas en compte les d\u00e9clarations des t\u00e9moins, refuse la notion de collectivit\u00e9, si centrale \u00e0 la culture des Martiniquais.e.s. Au sein de cette derni\u00e8re, il est normal que les d\u00e9tectives ne trouvent aucun coupable. Pilon refuse toutefois l\u2019explication et s\u2019obstine \u00e0 tenter de coincer le meurtrier. Il voit plut\u00f4t les choses m\u00e9thodiquement et math\u00e9matiquement\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pourtant amateur de myst\u00e8res policiers, l\u2019inspecteur principal n\u2019appr\u00e9ciait gu\u00e8re le c\u00f4t\u00e9 irrationnel des \u00ab\u00a0affaires\u00a0\u00bb d\u2019ici-l\u00e0. Les donn\u00e9es de base n\u2019y \u00e9taient jamais au fil de plomb, une dose d\u00e9raisonnable, l\u00e9g\u00e8rement mal\u00e9fique, embrumait le tout, et comme l\u2019inspecteur, malgr\u00e9 son long s\u00e9jour au pays de Descartes, avait lev\u00e9 ici-dans comme nous-m\u00eames dans la m\u00eame intelligence de zombies et soucougnans divers, ses efforts scientifiques et de logique glaciale d\u00e9rapaient souvent. Il [\u2026] r\u00eavait d\u2019un myst\u00e8re trac\u00e9 au compas (et \u00e0 l\u2019\u00e9querre). (<em>SM<\/em>, 118)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Devant la mort suspecte de Solibo, Pilon n\u2019adh\u00e8re pas au raisonnement selon lequel l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9gorgette de la parole\u00a0\u00bb serait la cause du d\u00e9c\u00e8s. Pilon, li\u00e9 \u00e0 la m\u00e9thode rationaliste de Descartes, se retrouve confront\u00e9 \u00e0 une culture relevant de l\u2019imaginaire. Une tension se dresse entre la culture fran\u00e7aise, soi-disant rationnelle, et la culture cr\u00e9ole, qui peut para\u00eetre irrationnelle. La premi\u00e8re s\u2019instaure en tant que r\u00e9f\u00e9rence tandis que la seconde est per\u00e7ue comme autre, comme insens\u00e9e. Un rapport de pouvoir est mis en place entre ces deux cultures et la domination fran\u00e7aise exerc\u00e9e durant la colonisation est r\u00e9it\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<h2>L\u2019enqu\u00eate comme forme de violence coloniale\u00a0<\/h2>\n<p>Cette tension entre l\u2019autorit\u00e9 et le peuple se transpose entre les personnages, c\u2019est-\u00e0-dire les agents de la paix et les t\u00e9moins de la mort de Solibo. Le roman de Chamoiseau montre l\u2019absurdit\u00e9 des policiers. En n\u2019essayant pas de comprendre la culture martiniquaise, ces derniers illustrent le ridicule du colonialisme\u00a0: \u00ab\u00a0Dans un calme relatif Bouaffesse, revenu \u00e0 Congo, gronde\u00a0: Tu as failli m\u2019\u00e9nerver l\u00e0, Papa! Tu crois que je vais avaler ton histoire d\u2019\u00e9gorgette?!\u00a0\u00bb (109). Les forces de l\u2019ordre, en d\u00e9valuant la parole des t\u00e9moins, croient qu\u2019ils sont les seuls \u00e0 pouvoir r\u00e9soudre l\u2019enqu\u00eate. Ils poss\u00e8dent une autorit\u00e9 et une sup\u00e9riorit\u00e9 que les t\u00e9moins n\u2019ont pas.\u00a0Or, pr\u00e9cis\u00e9mment, dans son analyse du roman, Knepper affirme que \u00ab\u00a0for Chamoiseau, the absurdity arises from mistaken identities, ideologies and interpretations, which are tied to socially and culturally construed differences\u00a0\u00bb (2007, 1440).\u00a0L\u2019absurdit\u00e9, comme le mentionne Knepper, s\u2019inscrit dans les identit\u00e9s qui sont culturellement et socialement diff\u00e9rentes. Dans le roman, cette confrontation des id\u00e9ologies se transpose dans la langue parl\u00e9e par les personnages et \u00e0 travers les r\u00e9f\u00e9rences historiques convoqu\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2013 Pani hesp\u00e9, pani lavi, hi bray!<br \/>\u2013\u00a0Ho, Diab, qu\u2019est-ce qu\u2019il bave l\u00e0?<br \/>\u2013\u00a0Il dit que les gens ne vivent pas sans respect chef!<br \/>Bouaffesse se rapprocha jusqu\u2019\u00e0 toucher du ventre le corps sec du vieillard\u00a0:<br \/>Respect, respect, c\u2019est toi qui parles de respect? Moi, je suis un homme de respect qui respecte tes cheveux blancs, sinon j\u2019aurais d\u00e9j\u00e0 \u00e9cras\u00e9 ta t\u00eate sur la ma\u00e7onnerie [\u2026]. Je respecte tout, moi\u00a0: J\u00e9sus-Christ, le Pape, la R\u00e9publique m\u00e8re-patrie, la S\u00e9curit\u00e9 sociale, Air France, la Banque Nationale de Paris, et m\u00eame le Cr\u00e9dit Martiniquais, je respecte la Loi, la Philosophie, la Paix dans le monde, l\u2019O.N.U., De Gaulle [\u2026] (<em>SM<\/em>, 161).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Bouaffesse, enqu\u00eateur qui use de la violence physique et verbale pour faire passer son message, ne cesse d\u2019employer des r\u00e9f\u00e9rences fran\u00e7aises qui sont incomprises par les t\u00e9moins martiniquais, preuve qu\u2019ils se trouvent \u00e0 des pans diam\u00e9tralement oppos\u00e9s de la communication. Deux id\u00e9ologies se confrontent et elles refl\u00e8tent bien la rencontre probl\u00e9matique entre le colonisateur, personnifi\u00e9 par les agents de la paix, et le colonis\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9 par les t\u00e9moins de la mort du conteur.<\/p>\n<p>La tension se remarque \u00e9galement sur le plan linguistique lorsque, dans le cadre de l\u2019enqu\u00eate, Bouaffesse et Pilon essaient de recueillir les d\u00e9positions des gens pr\u00e9sents pendant la repr\u00e9sentation de Solibo. Bouaffesse tente de comprendre ce que Congo lui dit, mais ce dernier ne s\u2019exprime que dans l\u2019idiome de son pays\u00a0: \u00ab\u00a0Ha di yo d\u2019iw! admit Congo\u00a0\u00bb (103). Les deux personnages, n\u2019arrivant pas \u00e0 communiquer dans une langue commune, entrent en confrontation. Le policier devient violent tandis que Congo t\u00e2che, tant bien que mal, de saisir les questions que lui pose Bouaffesse. D\u00e8s ce moment, ce dernier invective le personnage, irrit\u00e9 par l\u2019affront de Congo, qui refuse d\u2019adapter son discours pour faciliter sa compr\u00e9hension\u00a0: \u00ab\u00a0Bien. Maintenant, Papa, tu vas parler fran\u00e7ais pour moi. Je dois marquer ce que tu vas me dire, nous sommes entr\u00e9s dans une enqu\u00eate criminelle, donc pas de charabia de n\u00e8gre noir, mais du fran\u00e7ais math\u00e9matique\u2026\u00a0\u00bb (118). Comme l\u2019affirme Frantz Fanon (1952), la langue du pays colonis\u00e9 est d\u00e9laiss\u00e9e en raison de l\u2019imposition de la langue du colonisateur. Ce dernier ne cesse de consid\u00e9rer l\u2019\u00e9locution du Noir comme \u00e9tant insuffisamment civilis\u00e9e, ce que Fanon rappelle en convoquant son exp\u00e9rience personnelle\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, il faut que je me surveille dans mon \u00e9locution, car c\u2019est un peu \u00e0 travers elle qu\u2019on me jugera\u2026 On dira de moi, avec beaucoup de m\u00e9pris\u00a0: il ne sait m\u00eame pas parler le fran\u00e7ais\u00a0\u00bb (18). Ainsi, en refusant que Congo parle dans sa langue, Bouaffesse lui retire une parcelle de sa culture. Selon Fanon, la parole est d\u2019une importance capitale au d\u00e9veloppement d\u2019une identit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Parler, c\u2019est \u00eatre \u00e0 m\u00eame d\u2019employer une certaine syntaxe, poss\u00e9der une morphologie de telle ou telle langue, mais c\u2019est surtout assumer une culture, supporter le poids d\u2019une civilisation\u00a0\u00bb (15). La langue, directement reli\u00e9e \u00e0 la construction identitaire d\u2019un individu, n\u2019arrive pas \u00e0 s\u2019\u00e9panouir dans les extraits de\u00a0<em>Solibo Magnifique<\/em>. Ces deux langues \u2013 la langue fran\u00e7aise et la langue cr\u00e9ole \u2013 qui sont incomprises, l\u2019une par les forces de l\u2019ordre, l\u2019autre par les t\u00e9moins martiniquais, rel\u00e8vent d\u2019un contexte de diglossie o\u00f9 nait une tension linguistique du fait qu\u2019on hi\u00e9rarchise la langue haute, celle du colonisateur, et la langue basse, celle du colonis\u00e9<a id=\"footnoteref5_loybwnd\" class=\"see-footnote\" title=\"Selon Henri Boyer, auteur de l\u2019ouvrage\u00a0Langues en conflit\u00a0: \u00e9tudes sociolinguistiques, l\u2019autorit\u00e9 d\u2019une langue entra\u00eene un rapport de domination entre la langue haute et la langue basse\u00a0: \u00ab\u00a0Les repr\u00e9sentations dominantes de la situation\u00a0sociolinguistiquede leur domaine respectif (qu\u2019ils assimilent \u00e0 des id\u00e9ologies) ont une fonction essentielle\u00a0: occulter le conflit diglossique, la domination d\u2019une langue (le castillan, le fran\u00e7ais) sur l\u2019autre (le catalan, l\u2019occitan) et l\u2019issue in\u00e9luctable avec un rapport de forces d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9\u00a0: l\u2019ali\u00e9nation, et apr\u00e8s une p\u00e9riode plus ou moins longue de minoration et d\u2019acculturation\u00a0: l\u2019assimilation, la substitution.\u00a0\u00bb (1991, 45)\" href=\"#footnote5_loybwnd\">[5]<\/a>. Un rapport de pouvoir s\u2019instaure entre les agents de la paix et les t\u00e9moins originaires de la Martinique. Les policiers cimentent leur autorit\u00e9 et rappellent l\u2019histoire coloniale en imposant la langue fran\u00e7aise. Effectivement, les colonisateurs ont tent\u00e9 de soumettre au silence la culture des colonis\u00e9s en instaurant la langue fran\u00e7aise comme seule et unique langue de communication. De m\u00eame, en imposant leur langue, les enqu\u00eateurs exercent leur pouvoir colonial et cherchent \u00e0 faire taire l\u2019identit\u00e9 des Martiniquais.e.s.<\/p>\n<p>Comme le mentionne Audre Lorde dans \u00ab\u00a0Transformer le silence en paroles et en actes\u00a0\u00bb (2003 [1997]), les paroles repr\u00e9sentent un danger. Elles r\u00e9v\u00e8lent une part de soi, une part d\u2019identit\u00e9. Cette r\u00e9v\u00e9lation est souvent accompagn\u00e9e d\u2019un sentiment de peur et de risque\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai peur, car transformer le silence en paroles et en actions est un acte de r\u00e9v\u00e9lation de soi, et cet acte semble toujours plein de dangers\u00a0\u00bb (41). Les policiers, en cherchant \u00e0 imposer leur vision et leur langue, sont toujours dans la confrontation et instaurent la peur\u00a0: ils frappent, insultent, tuent et provoquent le suicide d\u2019un t\u00e9moin; ils d\u00e9shumanisent les spectateurs.trices. Ces derniers ont peur de s\u2019exprimer dans la langue cr\u00e9ole. Lors d\u2019un interrogatoire, Bouaffesse et Pilon n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 violenter Congo, le poussant \u00e0 se d\u00e9fenestrer\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Quand un \u00e9vanouissement l\u2019emportait, ils [Bouaffesse et Congo] sortaient leur ammoniaque et le ramenaient \u00e0 la douleur. Quand il pleurait, eux riaient. Quand, pris de d\u00e9r\u00e8glement nerveux, il riait, eux redoublaient de f\u00e9rocit\u00e9 et l\u2019assommaient. (<em>SM<\/em>, 206)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les policiers ne sont jamais punis pour leur geste, ce qui refl\u00e8te l\u2019absurdit\u00e9 du colonialisme, puisque les victimes sont condamn\u00e9es tandis que les agresseurs sont maintenus en position de pouvoir. Comme les colonisateurs, Bouaffesse et Pilon ne sont pas bl\u00e2m\u00e9s pour avoir pouss\u00e9 Congo au suicide. Par contre, un t\u00e9moin sera condamn\u00e9 pour tentative de violence envers un agent de la paix. En tentant d\u2019imposer leur langue et en refusant la parole martiniquaise, Bouaffesse et Pilon prouvent qu\u2019ils consid\u00e8rent que la culture des t\u00e9moins ne peut apporter de r\u00e9solution \u00e0 la mort de Solibo; ils refusent d\u2019ailleurs l\u2019explication donn\u00e9e par les t\u00e9moins qu\u2019ils per\u00e7oivent comme coupables d\u2019embl\u00e9e. Cette relation est une mise en abyme de la domination culturelle impos\u00e9e par la France m\u00e9tropolitaine\u00a0: la culture martiniquaise n\u2019est pas per\u00e7ue comme un syst\u00e8me de croyances et de productions viable, mais comme une absence d\u2019ordre qu\u2019il convient d\u2019\u00e9craser pour mieux y instaurer une culture au diapason des valeurs europ\u00e9ennes. Mais le message mis de l\u2019avant par Chamoiseau ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 une d\u00e9nonciation, il propose aussi une contre-attaque par le biais de l\u2019entreprise du personnage d\u2019Oiseau de Cham.<\/p>\n<h2>L\u2019enqu\u00eate d\u2019Oiseau de Cham pour r\u00e9investir la culture cr\u00e9ole\u00a0<\/h2>\n<p>Les agents de la paix, en menant une enqu\u00eate violente et sanglante, montrent que l\u2019investigation peut \u00eatre une source d\u2019oppression. L\u2019enqu\u00eate principale, c\u2019est-\u00e0-dire celle qui consiste \u00e0 \u00e9lucider la cause de la mort de Solibo, prend une place importante dans le r\u00e9cit. Parall\u00e8lement, Oiseau de Cham effectue sa propre enqu\u00eate\u00a0: il tente de r\u00e9investir la culture cr\u00e9ole en consignant par \u00e9crit le dernier conte de Solibo Magnifique. En introduisant la langue cr\u00e9ole dans le texte, Chamoiseau pars\u00e8me son \u0153uvre d\u2019une culture qui se d\u00e9tache de la culture occidentale dominante, qui se place comme seule et unique r\u00e9f\u00e9rence en mati\u00e8re de litt\u00e9rature. Ainsi, l\u2019auteur revalorise la culture cr\u00e9ole au d\u00e9triment de la culture dominante.\u00a0<\/p>\n<p>Chamoiseau, Confiant et Bernab\u00e9 affirment qu\u2019il est crucial que la litt\u00e9rature reprenne possession de sa propre identit\u00e9 cr\u00e9ole et qu\u2019elle r\u00e9siste \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il [ce regard libre] \u00e9merge d\u2019une projection de l\u2019intime et traite chaque parcelle de notre r\u00e9alit\u00e9 comme un \u00e9v\u00e8nement dans la perspective d\u2019en briser la vision traditionnelle, en l\u2019occurrence ext\u00e9rieure et soumise aux envo\u00fbtements de l\u2019ali\u00e9nation [\u2026] (1989, 24).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chamoiseau propose un r\u00e9investissement de la culture cr\u00e9ole par le biais de l\u2019introduction d\u2019une deuxi\u00e8me enqu\u00eate \u00e0 m\u00eame la trame narrative, celle-ci visant \u00e0 consigner par \u00e9crit la parole de Solibo. Cette enqu\u00eate agit en tant que v\u00e9ritable r\u00e9solution du crime, en sortant les t\u00e9moins de l\u2019ali\u00e9nation et de ce rapport de pouvoir maintenu par les policiers. Le personnage d\u2019Oiseau de Cham s\u2019institue comme un \u00ab\u00a0marqueur de paroles\u00a0\u00bb dont l\u2019objectif est de \u00ab\u00a0rumine[r], [d\u2019]\u00e9labore[r] ou [de] prospecte[r] \u00bb (<em>SM<\/em>169). Celui-ci \u00ab\u00a0refuse une agonie\u00a0: celle de l\u2019oraliture, il recueille et transmet.\u00a0\u00bb (169-170). En mettant en sc\u00e8ne dans son propre roman un personnage qui agit comme son double, Chamoiseau convoque un personnage-embrayeur. Ce type de personnage, d\u00e9fini par Philippe Hamon dans \u00ab\u00a0Pour un statut s\u00e9miologique du personnage\u00a0\u00bb, marque la pr\u00e9sence de l\u2019auteur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ils [les personnages-embrayeurs] sont les marques de la pr\u00e9sence en texte de l\u2019auteur, du lecteur, ou de leurs d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s\u00a0: personnages \u00ab\u00a0porte-parole\u00a0\u00bb, ch\u0153urs de trag\u00e9dies antiques, interlocuteurs socratiques, personnages d\u2019<em>Impromptus<\/em>, conteurs et auteurs intervenant [\u2026]. Le probl\u00e8me de leur rep\u00e9rage sera parfois difficile. L\u00e0 aussi, du fait que la communication peut \u00eatre diff\u00e9r\u00e9e (textes \u00e9crits), divers effets de brouillage ou de masquages peuvent venir perturber le d\u00e9codage imm\u00e9diat du \u00ab\u00a0sens\u00a0\u00bb de tels personnages (il est n\u00e9cessaire de conna\u00eetre les pr\u00e9suppos\u00e9s, le \u00ab\u00a0contexte\u00a0\u00bb\u00a0: a priori, l\u2019auteur par exemple n\u2019est pas moins pr\u00e9sent derri\u00e8re un \u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb qu\u2019un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb). (1972, 95)\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il appara\u00eet clair que, par l\u2019entremise de la fiction, Chamoiseau se repr\u00e9sente lui-m\u00eame dans le personnage d\u2019Oiseau de Cham. Il est donc un double auteur, \u00e0 la fois auteur du r\u00e9cit principal, mais aussi \u00e9crivain r\u00e9investissant la parole de Solibo sous une forme \u00e9crite, dans la derni\u00e8re partie du roman.<\/p>\n<p>N\u2019utilisant pas la premi\u00e8re personne du singulier, Chamoiseau camoufle sa pr\u00e9sence dans\u00a0<em>Solibo Magnifique\u00a0<\/em>(Hamon 1972, 95). La mise en sc\u00e8ne d\u2019un romancier fictif permet \u00e0 l\u2019auteur d\u2019investir et d\u2019illustrer sa culture cr\u00e9ole. Ainsi, il travaille non seulement \u00e0 discr\u00e9diter l\u2019h\u00e9g\u00e9monie europ\u00e9enne, mais aussi, gr\u00e2ce \u00e0 Oiseau de Cham, \u00e0 mettre en valeur une culture cr\u00e9ole postmoderne \u00e0 travers la transition de la litt\u00e9rature orale \u00e0 la recension par \u00e9crit. L\u2019entreprise d\u2019Oiseau de Cham illustre bien la notion d\u2019oraliture<a id=\"footnoteref6_xn2gfe1\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019oraliture est une notion propre \u00e0 la culture des Cara\u00efbes. Il s\u2019agit d\u2019un m\u00e9lange entre l\u2019\u00e9crit litt\u00e9raire et l\u2019oral au sein d\u2019une \u0153uvre litt\u00e9raire. L\u2019oraliture tente de conserver la m\u00e9moire collective en tentant de m\u00e9langer une pratique traditionnelle, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019oralit\u00e9, et une pratique import\u00e9e d\u2019Occident, l\u2019\u00e9criture. (L\u00e9vesque 2004, 51)\" href=\"#footnote6_xn2gfe1\">[6]<\/a>. En tentant de r\u00e9\u00e9crire la m\u00e9moire collective, il enqu\u00eate sur cette derni\u00e8re repr\u00e9sentation donn\u00e9e par Solibo juste avant qu\u2019il ne meure d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e9gorgette de la parole\u00a0\u00bb. En essayant de reconstituer la parole du conteur, il adopte lui aussi une pratique d\u2019enqu\u00eateur\u00a0: il interroge les t\u00e9moins, comme Bouaffesse et Pilon, \u00e0 la diff\u00e9rence qu\u2019il porte foi en leurs mots. Oiseau de Cham reprend le projet du conteur, c\u2019est-\u00e0-dire celui de ramener les anc\u00eatres \u00e0 la vie en r\u00e9actualisant leur m\u00e9moire, afin de conserver, autant que possible, le souvenir de Solibo\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Si bien, amis, que je me r\u00e9solus \u00e0 en extraire une version r\u00e9duite, organis\u00e9e,\u00a0<em>\u00e9crite<\/em>, sorte d\u2019ersatz de ce qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 le Ma\u00eetre cette nuit-l\u00e0\u00a0: il \u00e9tait clair d\u00e9sormais que sa parole, sa vraie parole, toute sa parole, \u00e9tait perdue pour tous \u2013 \u00e0 jamais. (<em>SM<\/em>, 226. L\u2019auteur souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De cette fa\u00e7on, le protagoniste-narrateur poursuit un double devoir de v\u00e9rit\u00e9 et de m\u00e9moire. En restant pr\u00e8s de sa culture, Chamoiseau transcrit la langue de son pays \u00e0 m\u00eame son r\u00e9cit. Cette derni\u00e8re partie, r\u00e9sultant de l\u2019enqu\u00eate men\u00e9e par Oiseau de Cham, marie l\u2019\u00e9crit et l\u2019oral. Le lectorat occidental peut, s\u2019il ne conna\u00eet pas le cr\u00e9ole, avoir de la difficult\u00e9 \u00e0 d\u00e9crypter l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du sens de cette partie du roman\u00a0: \u00ab\u00a0Hortense danse dans la manigance, mais par-ici pi\u00e8ce n\u00e8gre ne va danser ce soir car la nuit sera blanche pou kout\u00e9 pou tann tann ek konpwann m\u00eame si le con debout dans l\u2019herbe sous les zanmas\u00a0\u00bb (234). L\u2019objectif de ce genre de passage est d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9crire dans la lign\u00e9e de la parole du conteur\u00a0\u00bb (L\u00e9vesque 2004, 51). Cette pratique, qui consiste \u00e0 mettre en sc\u00e8ne l\u2019oralit\u00e9 au sein des \u00e9crits litt\u00e9raires, permet de faire valoir la culture traditionnelle carib\u00e9enne. L\u2019oraliture, ne provenant pas de l\u2019Occident, met de l\u2019avant une parole oubli\u00e9e, sans se soucier de la v\u00e9racit\u00e9 des faits et des \u00e9nonc\u00e9s. Dans\u00a0<em>Solibo Magnifique<\/em>, Oiseau de Cham inscrit la parole du conteur dans la m\u00e9moire collective du pays. Cette parole exerce un pouvoir sur les membres de la communaut\u00e9 martiniquaise; elle repr\u00e9sente leur culture. Par le fait m\u00eame, le r\u00e9investissement de la parole de Solibo par Oiseau de Cham lui permet de d\u00e9sacraliser la parole des Occidentaux.<\/p>\n<p>Cette pratique, pour qu\u2019elle ait l\u2019effet escompt\u00e9, doit demeurer collective et c\u2019est son insertion dans plus d\u2019un texte, plus d\u2019une \u0153uvre, qui actualise tout son potentiel symbolique et politique. Avant la parution du roman\u00a0<em>Solibo Magnifique\u00a0<\/em>de l\u2019\u00e9crivain Patrick Chamoiseau,\u00a0<em>Moi, Tituba sorci\u00e8re\u2026\u00a0<\/em>de Maryse Cond\u00e9 (1986), autrice originaire de la Guadeloupe et r\u00e9cipiendaire du prix Nobel alternatif de litt\u00e9rature en 2018, adopte cette posture d\u2019enqu\u00eatrice transgressive en se permettant de r\u00e9\u00e9crire l\u2019Histoire occidentale par la r\u00e9habilitation d\u2019une parole oubli\u00e9e au profit de la perspective dominante. Le travail qu\u2019elle amorce est bel et bien profane, puisque Cond\u00e9 effectue un travail de recherche important avant de r\u00e9inscrire Tituba dans la m\u00e9moire collective. Elle m\u00e8ne sa propre investigation pour retracer l\u2019histoire de Tituba jusqu\u2019\u00e0 son proc\u00e8s \u00e0 Salem et, une fois famili\u00e8re avec ce qui est demeur\u00e9 d\u2019elle dans l\u2019histoire, elle manipule son r\u00e9cit pour y consigner l\u2019identit\u00e9 cr\u00e9ole qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9e au nom de la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. Oiseau de Cham, dans\u00a0<em>Solibo Magnifique<\/em>, fait de m\u00eame. C\u2019est \u00e0 la suite de la mort du conteur qu\u2019il se penche sur l\u2019histoire de Solibo. Il tente, comme Cond\u00e9 l\u2019a fait avant lui, de reconstituer une parole dont personne n\u2019a cru bon de garder des traces. Il souhaite conserver la figure de Solibo dans la m\u00e9moire collective de son pays pour \u00e9viter que la parole du conteur, parole qui porte en elle l\u2019identit\u00e9 martiniquaise, ne disparaisse. Avant que l\u2019autrice reprenne la figure de Tituba, cette derni\u00e8re est rarement cit\u00e9e dans les documents ou les fictions historiques. En s\u2019inspirant de faits et en les ins\u00e9rant dans son r\u00e9cit, Cond\u00e9 se donne un pouvoir sur l\u2019Histoire et force le lecteur.trice \u00e0 accepter qu\u2019une partie de l\u2019histoire soit r\u00e9elle, tandis qu\u2019une autre ne l\u2019est pas\u00a0: \u00ab\u00a0Une vague tradition assure qu\u2019elle [Tituba] fut vendue \u00e0 un marchand d\u2019esclaves qui la ramena \u00e0 la Barbade. Je lui ai offert, quant \u00e0 moi, une fin de mon choix\u00a0\u00bb (Cond\u00e9 1996, 278). En s\u2019appuyant sur des faits r\u00e9els, l\u2019\u00e9crivaine se r\u00e9approprie la figure de Tituba, jeune femme arr\u00eat\u00e9e et jug\u00e9e par l\u2019Inquisition lors du tristement c\u00e9l\u00e8bre proc\u00e8s des sorci\u00e8res de Salem de 1692. Les derni\u00e8res informations recens\u00e9es sur ce personnage historique par les historien.ne.s remontent \u00e0 son jugement\u00a0: on ne la consid\u00e8re pas assez importante pour conserver des traces de son parcours. Cond\u00e9 s\u2019accorde donc elle-m\u00eame le droit de reprendre cette figure au sein de son roman en lui r\u00e9servant une tout autre fin. En s\u2019insinuant dans le r\u00e9cit, Cond\u00e9 et Chamoiseau r\u00e9\u00e9crivent l\u2019histoire et manipulent les donn\u00e9es officielles pour r\u00e9investir la parole des domin\u00e9.e.s. Les \u00e9crivains effectuent un renversement du pouvoir en changeant le cours de l\u2019histoire et en offrant la parole \u00e0 ceux \u00e0 qui elle avait \u00e9t\u00e9 retir\u00e9e. Finalement, Cond\u00e9 termine son roman en ramenant Tituba \u00e0 la Barbade, son pays natal. Elle se s\u00e9pare de la vision occidentale de la sorci\u00e8re Tituba en l\u2019humanisant et en r\u00e9parant les in\u00e9galit\u00e9s du pass\u00e9. Les deux \u00e9crivain.e.s se donnent un pouvoir sur le pass\u00e9 et s\u2019en servent pour changer le pr\u00e9sent. Cond\u00e9, en retournant dans les archives de Tituba, cherche \u00e0 se rem\u00e9morer une personne tomb\u00e9e aux oubliettes. Chamoiseau, lui, \u00e0 travers le personnage d\u2019Oiseau de Cham, effectue un travail d\u2019enqu\u00eate aupr\u00e8s des gens rassembl\u00e9s pour le conte de Solibo.<\/p>\n<p><em>Solibo Magnifique\u00a0<\/em>d\u00e9montre que l\u2019enqu\u00eate, \u00e0 travers les actions violentes et l\u2019imposition de la langue, peut \u00eatre \u00e0 la fois source d\u2019oppression coloniale et outil pour r\u00e9investir la culture cr\u00e9ole, souvent plac\u00e9e sous le joug de la culture fran\u00e7aise. En solvant l\u2019enqu\u00eate classique, celle men\u00e9e par les policiers et qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un \u00e9chec, Patrick Chamoiseau, par le biais d\u2019Oiseau de Cham, met en valeur une culture cr\u00e9ole relevant davantage de l\u2019imaginaire que du pragmatisme. Int\u00e9grant cette caract\u00e9ristique au sein de la structure narrative, il accorde de l\u2019importance \u00e0 ce discours, au d\u00e9triment de la parole occidentale. Ainsi, il revalorise une culture souvent tue par la domination fran\u00e7aise. Le travail de Chamoiseau consiste donc \u00e0 s\u2019\u00e9loigner de ce qui domine l\u2019institution litt\u00e9raire occidentale pour investir des caract\u00e9ristiques litt\u00e9raires propres \u00e0 la culture cr\u00e9ole des Antilles. En pr\u00e9sentant des personnages rationnels qui n\u2019arrivent pas \u00e0 accepter l\u2019imaginaire martiniquais comme valable, Chamoiseau montre l\u2019absurdit\u00e9 de la hi\u00e9rarchisation des cultures.<\/p>\n<p>En revanche, la seconde enqu\u00eate mise en sc\u00e8ne par Chamoiseau ne repr\u00e9sente pas qu\u2019une source d\u2019oppression. Elle est aussi une mani\u00e8re de r\u00e9investir une culture ni\u00e9e et malmen\u00e9e par les colonisateurs. En refusant le dictat selon lequel l\u2019enqu\u00eate m\u00e8ne \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 pragmatique et facile \u00e0 saisir, Chamoiseau inscrit la parole de Solibo dans l\u2019\u00e9crit gr\u00e2ce \u00e0 la notion d\u2019oraliture. Central \u00e0 la litt\u00e9rature carib\u00e9enne contemporaine, ce concept permet \u00e0 Chamoiseau de se placer en tant qu\u2019enqu\u00eateur culturel en rassemblant et portant foi \u00e0 une m\u00e9moire collective qu\u2019il cristallise par l\u2019\u00e9criture. Son enqu\u00eate devient essentielle. Oiseau de Cham, en fixant la parole de Solibo au sein d\u2019un \u00e9crit, contribue \u00e0 maintenir et \u00e0 sauvegarder l\u2019identit\u00e9 cr\u00e9ole. L\u2019oralit\u00e9, qui fait partie int\u00e9grante de la culture martiniquaise, constitue une notion fuyante qui doit \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9e. Cela passe, en effet, par le travail de restitution d\u2019Oiseau de Cham, dans lequel Solibo devient le symbole de cette culture commune et fragilis\u00e9e. Tout le roman prend la forme d\u2019une reconstitution\u00a0<em>a posteriori<\/em>, puisque celui qui donne son titre au roman brille surtout par son absence. La mort de Solibo repr\u00e9sente, m\u00e9taphoriquement, la mort d\u2019une culture r\u00e9volue \u00e0 laquelle le peuple martiniquais ne peut plus acc\u00e9der de fa\u00e7on directe. Ce d\u00e9c\u00e8s oblige Oiseau de Cham \u00e0 s\u2019adonner \u00e0 une enqu\u00eate afin de conserver un pass\u00e9, mais surtout une identit\u00e9 et une culture cr\u00e9oles qui menacent de dispara\u00eetre. Porteur du savoir et des connaissances martiniquaises, Solibo tente de les transmettre \u00e0 travers ses contes et ses histoires. Il offre ainsi, \u00e0 celles et ceux venus assister \u00e0 ses repr\u00e9sentations, les cl\u00e9s de la culture martiniquaise. La mort de Solibo sur la place publique menace la transmission de cette culture mais, en s\u2019investissant comme enqu\u00eateur par le biais d\u2019Oiseau de Cham, Chamoiseau assure la subsistance de la cr\u00e9olit\u00e9.<\/p>\n<p>Il existe donc une grande distinction entre les deux enqu\u00eates men\u00e9es dans le roman. L\u2019investigation de Bouaffesse et de Pilon cherche \u00e0 retrouver un coupable, peu importe le verdict final. Les deux enqu\u00eateurs s\u2019accordent le monopole de la v\u00e9rit\u00e9 et n\u2019acceptent pas d\u2019\u00e9couter la parole des t\u00e9moins martiniquais qui d\u00e9tiennent, d\u00e8s la mort de Solibo sur la place publique, la cl\u00e9 de l\u2019enqu\u00eate. Au contraire, l\u2019investigation d\u2019Oiseau de Cham relie le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, refusant d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 la lin\u00e9arit\u00e9 et aux valeurs occidentales. Ainsi, Oiseau de Cham montre que l\u2019identit\u00e9 martiniquaise, ax\u00e9e sur le progr\u00e8s, souhaite se d\u00e9tacher de la culture dominante, pour d\u00e9velopper sa propre pens\u00e9e et son ind\u00e9pendance. La culture cr\u00e9ole, plut\u00f4t rhizomatique, n\u00e9cessite une lecture hybride afin d\u2019\u00eatre pleinement appr\u00e9ci\u00e9e. Ce traitement h\u00e9t\u00e9roclite doit prendre en compte les valeurs et les particularit\u00e9s linguistiques cr\u00e9oles pour \u00eatre compris du lectorat. Celles et ceux qui, comme Pilon et \u00c9variste, tenteront de la d\u00e9coder en imposant leur grille de lecture condamnent leur entreprise \u00e0 l\u2019\u00e9chec.<\/p>\n<h2>Bibliographie\u00a0<\/h2>\n<p>Boyer, Henri. 1991.\u00a0<em>Langages en conflit\u00a0: \u00e9tudes sociolinguistiques<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Chamoiseau, Patrick. 1988.\u00a0<em>Solibo Magnifique<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Cond\u00e9, Maryse<em>.\u00a0<\/em>1996.\u00a0<em>Moi Tituba sorci\u00e8re\u2026\u00a0<\/em>Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Coulibaly, Adama, Philip Amangoua Atcha et Roger Tro Deho (dir.). 2011.\u00a0<em>Le postmodernisme dans le roman africain. Formes, enjeux et perspectives<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Bernab\u00e9, Jean, Patrick Chamoiseau et Rapha\u00ebl Confiant. 1989.\u00a0<em>\u00c9loge de la cr\u00e9olit\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Fanon, Frantz. 1952.\u00a0<em>Peau noire, masques blancs<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Hamon, Philippe. 1972. \u00ab\u00a0Pour un statut s\u00e9miologique du personnage\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Litt\u00e9rature<\/em>, no.\u00a06 (mai)\u00a0: 86-110.<\/p>\n<p>Knepper, Wendy. 2007. \u00ab\u00a0Remapping the Crime Novel in the Francophone Caribbean\u00a0: The Case of Patrick Chamoiseau\u2019s \u201cSolibo Magnifique\u201d\u00a0\u00bb.\u00a0<em>PMLA\u00a0<\/em>122 (octobre)\u00a0:\u00a01431-1446.<\/p>\n<p>L\u00e9vesque, Katia.\u00a02004.\u00a0<em>La cr\u00e9olit\u00e9.\u00a0<\/em><em>Entre tradition d\u2019oraliture et tradition litt\u00e9raire fran\u00e7aise<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Nota Bene.<\/p>\n<p>Lorde, Audre. 2003 [1997]. \u00ab\u00a0Transformer le silence en parole et en actes\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>Sister Outsider<\/em>. Gen\u00e8ve\u00a0: Mamam\u00e9lis.<\/p>\n<p>Moura, Jean-Marc. 1999.\u00a0<em>Litt\u00e9ratures francophones et th\u00e9ories postcoloniales<\/em>. Paris, Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_zg1ca0y\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_zg1ca0y\">[1]<\/a> La d\u00e9limitation du champ litt\u00e9raire francophone ne fait pas consensus (cf. Moura 1999). Dans le cadre de cet article,\u00a0la litt\u00e9rature francophoneregroupe les \u0153uvres de langue fran\u00e7aise qui proviennent de l\u2019Afrique subsaharienne, des Cara\u00efbes et du Maghreb.<\/p>\n<p id=\"footnote2_t3nte7j\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_t3nte7j\">[2]<\/a> Il existe des diff\u00e9rences entre \u00ab\u00a0postcolonial\u00bb et \u00ab\u00a0post-colonial\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0\u2033Post-colonial\u2033\u00a0\u00bb d\u00e9signe donc le fait d&rsquo;\u00eatre post\u00e9rieur \u00e0 la p\u00e9riode coloniale, tandis que\u00a0\u00a0\u2033postcolonial\u2033se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 des pratiques de lecture et d&rsquo;\u00e9criture int\u00e9ress\u00e9es par les strat\u00e9gies de mise en \u00e9vidence, d&rsquo;analyse et d&rsquo;esquive du fonctionnement binaire des id\u00e9ologies imp\u00e9rialistes. Une telle situation d&rsquo;\u00e9criture, avec des pr\u00e9suppos\u00e9s et ses options formelles, est envisag\u00e9e, et non plus seulement une incolore position sur l&rsquo;axe du temps\u00a0\u00bb (Moura 1999, 11).<\/p>\n<p id=\"footnote3_zalz0xx\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_zalz0xx\">[3]<\/a> Divis\u00e9 en deux parties, l\u2019une nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Avant la parole\u00a0: l\u2019\u00e9crit du malheur\u00a0\u00bb, l\u2019autre \u00ab\u00a0Apr\u00e8s la parole\u00a0: l\u2019\u00e9crit du souvenir\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Solibo Magnifique\u00a0<\/em>met en sc\u00e8ne l\u2019enqu\u00eate qui suit la mort du conteur qui donne son nom au roman. Le brigadier-chef Phil\u00e9mon Bouaffesse et son sup\u00e9rieur \u00c9variste Pilon m\u00e8nent une investigation et concluent que le d\u00e9c\u00e8s de Solibo est criminel. Pour les agents de la paix, au moins un des quatorze t\u00e9moins a tu\u00e9 Solibo. Cependant, l\u2019autopsie d\u00e9voile que la mort du conteur est accidentelle. Les actes violents commis par les forces de l\u2019ordre se r\u00e9v\u00e8lent absurdes.<\/p>\n<p id=\"footnote4_bduocfi\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_bduocfi\">[4]<\/a> Dor\u00e9navant, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u0153uvre analys\u00e9e seront indiqu\u00e9es par le sigle\u00a0<em>SM\u00a0<\/em>entre parenth\u00e8ses.<\/p>\n<p id=\"footnote5_loybwnd\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_loybwnd\">[5]<\/a> Selon Henri Boyer, auteur de l\u2019ouvrage\u00a0<em>Langues en conflit\u00a0: \u00e9tudes sociolinguistiques<\/em>, l\u2019autorit\u00e9 d\u2019une langue entra\u00eene un rapport de domination entre la langue haute et la langue basse\u00a0: \u00ab\u00a0Les repr\u00e9sentations dominantes de la situation\u00a0sociolinguistiquede leur domaine respectif (qu\u2019ils assimilent \u00e0 des id\u00e9ologies) ont une fonction essentielle\u00a0: occulter le conflit diglossique, la domination d\u2019une langue (le castillan, le fran\u00e7ais) sur l\u2019autre (le catalan, l\u2019occitan) et l\u2019issue in\u00e9luctable avec un rapport de forces d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9\u00a0: l\u2019ali\u00e9nation, et apr\u00e8s une p\u00e9riode plus ou moins longue de minoration et d\u2019acculturation\u00a0: l\u2019assimilation, la substitution.\u00a0\u00bb (1991, 45)<\/p>\n<p id=\"footnote6_xn2gfe1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_xn2gfe1\">[6]<\/a> L\u2019oraliture est une notion propre \u00e0 la culture des Cara\u00efbes. Il s\u2019agit d\u2019un m\u00e9lange entre l\u2019\u00e9crit litt\u00e9raire et l\u2019oral au sein d\u2019une \u0153uvre litt\u00e9raire. L\u2019oraliture tente de conserver la m\u00e9moire collective en tentant de m\u00e9langer une pratique traditionnelle, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019oralit\u00e9, et une pratique import\u00e9e d\u2019Occident, l\u2019\u00e9criture. (L\u00e9vesque 2004, 51)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Giroux, Alexia. 2019. \u00ab\u00a0L&rsquo;enqu\u00eate comme source d&rsquo;oppression coloniale et comme r\u00e9investissement de la culture cr\u00e9ole dans\u00a0Solibo Magnifique\u00a0de Patrick Chamoiseau\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Formes de l&rsquo;enqu\u00eate, construction du savoir : \u00e9lucidations, opacit\u00e9s et angles morts \u00bb, no. 29 (Hiver), En ligne : http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/giroux-29 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/giroux_29.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 giroux_29.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-ecf9b4c2-db07-4c24-81e4-e23cd7c678e6\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/giroux_29.pdf\">giroux_29<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/giroux_29.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-ecf9b4c2-db07-4c24-81e4-e23cd7c678e6\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Formes de l&rsquo;enqu\u00eate, construction du savoir : \u00e9lucidations, opacit\u00e9s et angles morts \u00bb, no. 29 Alors que la majorit\u00e9 des critiques rangent automatiquement les textes francophones[1] dans l\u2019unique cat\u00e9gorie du post(\u2011)colonialisme[2], d\u2019autres, comme Adama Coulibaly, Phillip Atcha et Roger Tro Deho, affirment que les auteurs.trices de la p\u00e9riph\u00e9rie sont partie prenante du postmodernisme [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1303,1310,1308,1309,1302,1304],"tags":[164],"class_list":["post-5664","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-construction-du-savoir-elucidations","category-enqueter-autrement-opacites-et-angles-morts","category-enqueter-autrement","category-enqueter-autrement-construction-du-savoir-elucidations","category-formes-de-lenquete","category-opacites-et-angles-morts","tag-giroux-alexia"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5664","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5664"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5664\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8501,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5664\/revisions\/8501"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5664"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5664"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5664"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}