{"id":5669,"date":"2024-06-13T19:48:32","date_gmt":"2024-06-13T19:48:32","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lheritage-du-pere-une-bibliotheque-au-milieu-du-bois\/"},"modified":"2024-08-21T14:23:42","modified_gmt":"2024-08-21T14:23:42","slug":"lheritage-du-pere-une-bibliotheque-au-milieu-du-bois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5669","title":{"rendered":"L\u2019h\u00e9ritage du p\u00e8re. Une biblioth\u00e8que au milieu du bois"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6904\">Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03<\/a><\/h5>\n<p>Depuis quelques ann\u00e9es, la question des h\u00e9ritages familiaux, culturels, historiques et litt\u00e9raires alimente de nombreuses r\u00e9flexions dans le champ des sciences humaines<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-1\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Voir Cellard et Lapointe 2011, 7.<\/span>. Dominique Viart observe notamment que la litt\u00e9rature fran\u00e7aise contemporaine a abondamment investi la question familiale et les probl\u00e8mes de filiation (1999). Il explique que les r\u00e9cits et romans de filiation \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9crivent \u00e0 partir du manque\u00a0: parents absents, figures mal assur\u00e9es, transmissions imparfaites, valeurs caduques \u2014\u00a0tant de choses ob\u00e8rent le savoir que le pass\u00e9 en est rendu obscur\u00a0\u00bb (Viart et Vercier 2005, 91). Laurent Demanze remarque quant \u00e0 lui que le r\u00e9cit de filiation \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9labore [\u2026] au confluent de deux h\u00e9ritages, et articule l\u2019un \u00e0 l\u2019autre le d\u00e9sir de t\u00e9moigner d\u2019un pass\u00e9 familial, dont le deuil p\u00e8se sur la conscience, et la saisie d\u2019un h\u00e9ritage litt\u00e9raire, \u00e0 travers lequel l\u2019\u00e9criture approfondit son propre questionnement\u00a0\u00bb (2008, 10). Selon Martine-Emmanuelle Lapointe et Daniel Letendre, la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise para\u00eet toute indiqu\u00e9e pour aborder les th\u00e9matiques de la filiation et des h\u00e9ritages, nomm\u00e9ment parce qu\u2019elle est \u00ab\u00a0fille de plusieurs parents, h\u00e9riti\u00e8re de legs nombreux\u00a0\u00bb (2012, 6). On s\u2019int\u00e9ressera donc au roman <em>De bois debout<\/em> (2017) de Jean-Fran\u00e7ois Caron puisque la mort du p\u00e8re du personnage principal, Alexandre, oriente la trame narrative de ce r\u00e9cit vers les th\u00e8mes de la transmission et de la m\u00e9moire, des sujets r\u00e9currents chez Caron selon Francis Langevin (2015, 86<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-2\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Son deuxi\u00e8me roman, <em>Rose Brouillard, le film<\/em> (2012) d\u00e9ployait entre autres la question de la m\u00e9moire.<\/span>). Dans <em>De bois debout<\/em>, le protagoniste semble concilier l\u2019h\u00e9ritage litt\u00e9raire et familial que lui laisse son p\u00e8re, mais la r\u00e9alit\u00e9 est nettement plus trouble. Une lecture attentive des discours et des motifs qui accompagnent le legs r\u00e9v\u00e8le que c\u2019est cette contradiction entre ces deux h\u00e9ritages qui constitue \u00e0 bien des \u00e9gards le moteur narratif. Les deux h\u00e9ritages se superposent\u00a0: le p\u00e8re est un lettr\u00e9 \u00ab\u00a0d\u00e9froqu\u00e9\u00a0\u00bb tandis que le fils est un lettr\u00e9 en puissance. L\u2019analyse cherchera \u00e0 pr\u00e9ciser rapidement ce qu\u2019on entend par r\u00e9cit de filiation pour mieux faire ressortir de quelle fa\u00e7on <em>De bois debout<\/em> se d\u00e9marque de la d\u00e9marche r\u00e9aliste qui lui est g\u00e9n\u00e9ralement associ\u00e9e. Elle se penchera par ailleurs sur la figure du p\u00e8re pour expliciter l\u2019influence du silence paternel dans la vie d\u2019Alexandre et, par extension, dans la trame narrative du roman. Finalement, il s\u2019agira de confronter les diff\u00e9rents discours sur la litt\u00e9rature \u00e9voqu\u00e9s au fil du roman tout en d\u00e9montrant que les lectures d\u2019Alexandre viennent se substituer au silence du p\u00e8re, exer\u00e7ant, de cette fa\u00e7on, une fonction di\u00e9g\u00e9tique dans le r\u00e9cit.<\/p>\n<h2>Le r\u00e9cit de filiation<\/h2>\n<p>Dans <em>De bois debout<\/em>, on alterne entre la perspective d\u2019Alexandre, protagoniste et instance narrative, et celle d\u2019un narrateur omniscient employant le discours rapport\u00e9 pour nous permettre d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 des personnages gravitant dans l\u2019univers du personnage principal. Seuls les premier et dernier chapitres sont narr\u00e9s \u00e0 la premi\u00e8re personne par Alexandre, bien que sa perspective domine le reste du r\u00e9cit\u00a0lorsque la narration passe \u00e0 la troisi\u00e8me personne, comme c\u2019est son histoire et, par extension, celle de son p\u00e8re, qu\u2019on raconte.<\/p>\n<p>La narration est r\u00e9guli\u00e8rement interrompue par des adresses aux lecteurs et aux lectrices; les personnages prennent la parole pour commenter le r\u00e9cit ou ajouter quelques pr\u00e9cisions. Ces br\u00e8ches dans la narration mettent en relief la subjectivit\u00e9 propre aux personnages et cr\u00e9ent un rapprochement avec le lectorat, comme si les personnages nous contaient eux-m\u00eames leur histoire. Le proc\u00e9d\u00e9 permet \u00e9galement une narration \u00e9pur\u00e9e, centr\u00e9e sur la description des lieux et de l\u2019action plut\u00f4t que sur celle du pass\u00e9 des personnages. C\u2019est d\u2019ailleurs de cette fa\u00e7on que nous sommes amen\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 d\u00e9couvrir l\u2019histoire de Tison \u2014 un surnom qui colle \u00e0 la peau de ce personnage depuis que le feu a d\u00e9form\u00e9 son visage, Ren\u00e9 de son vrai nom \u2014, qui deviendra une figure tut\u00e9laire pour Alexandre. C\u2019est chez lui que le protagoniste se retrouvera par hasard apr\u00e8s qu\u2019une magouille de son p\u00e8re se soit tr\u00e8s mal termin\u00e9e. Tison recueillera le pauvre jeune homme et l\u2019exhortera \u00e0 lui raconter son histoire, apr\u00e8s avoir partag\u00e9 des bribes de la sienne directement avec le lecteur<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-3\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Alexandre n\u2019a pas encore p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans la maison \u00e0 ce moment du r\u00e9cit, ce qui nous incite \u00e0 d\u00e9duire que l\u2019homme s\u2019adresse bel et bien au lecteur plut\u00f4t qu\u2019au jeune homme.<\/span>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2013\u00a0Tison<\/p>\n<p>Si je pouvais, comme avant, aller enseigner les arts, enseigner dans les \u00e9coles, sans que les enfants se mettent \u00e0 pleurer en me voyant, je veux dire, sans qu\u2019ils se mettent \u00e0 faire des cauchemars, sans que je me mette \u00e0 en avoir moi-m\u00eame. Sans que je revoie mon fils en dix-huit ou vingt exemplaires devant moi, je veux dire, sans que je revoie mon fils, \u00e0 travers les autres enfants, me regarder avec les yeux vides de celui qui est parti. (Caron 2017, 22)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce passage s\u2019av\u00e8re d\u2019autant plus important qu\u2019en plus d\u2019installer le myst\u00e8re autour du pass\u00e9 de Tison, il donne de pr\u00e9cieux indices quant \u00e0 l\u2019\u00e9ventuelle compl\u00e9mentarit\u00e9 des deux personnages\u00a0:\u00a0Tison a perdu son fils et Alexandre, son p\u00e8re.<\/p>\n<p>Ailleurs, ce sont les voix des personnages qui interviennent en parall\u00e8le de l\u2019action. Ces voix hors champ agissent alors comme des \u00e9l\u00e9ments moteurs ou explicatifs. Le p\u00e8re d\u2019Alexandre, par exemple, surgit r\u00e9guli\u00e8rement dans la narration, m\u00eame apr\u00e8s sa mort. Ces interruptions servent \u00e0 nuancer le r\u00e9cit, \u00e0 y ajouter une profondeur di\u00e9g\u00e9tique fond\u00e9e sur le point de vue de personnages qui ne devraient pas n\u00e9cessairement \u00eatre pr\u00e9sent\u00b7e\u00b7s \u00e0 ce moment-l\u00e0. C\u2019est notamment le cas lorsqu\u2019Alexandre tente de dresser le portrait de son p\u00e8re pour Tison au d\u00e9but du roman; la voix du p\u00e8re se superpose \u00e0 la description faite par le fils, comme si le p\u00e8re tenait \u00e0 se pr\u00e9senter lui-m\u00eame malgr\u00e9 sa disparation.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, plusieurs voix s\u2019entrem\u00ealent parfois pour cr\u00e9er un effet de ch\u0153ur, ce proc\u00e9d\u00e9 habile permettant de rapprocher des personnages sans qu\u2019ils se c\u00f4toient dans l\u2019action. Il s\u2019av\u00e8re particuli\u00e8rement utile pour les personnages d\u2019Alexandre et du p\u00e8re puisque la narration nourrit une tension \u00e0 partir de leur relation, qui oscille continuellement entre le conflit et la symbiose. L\u2019auteur ajoute \u00e9galement \u00e0 certains de ces passages des indications de mise en sc\u00e8ne\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2013\u00a0UN CH\u0152UR DE VILLAGEOIS<\/p>\n<p>T\u2019as juste \u00e0 appeler Broche-\u00e0-foin, qu\u2019on dit. Il va te faire \u00e7a c\u2019est certain, il l\u2019a d\u00e9j\u00e0 fait chez Landreville.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0ENCORE DES VOIX, c\u00f4t\u00e9 cour<\/p>\n<p>Broche-\u00e0-foin, il a d\u00e9j\u00e0 \u00e7a chez Ladouceur.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0ET D\u2019AUTRES VOIX EN PLUS, c\u00f4t\u00e9 jardin<\/p>\n<p>Broche, il a d\u00fb le faire quelque part, peut-\u00eatre chez les Loyer d\u2019en haut, v\u00e9rifie. (57)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le roman de Caron semble ainsi se d\u00e9crocher du r\u00e9alisme en morcelant non seulement la chronologie, mais le jeu des voix narratives. De fait, par moments, le roman se donne clairement des allures de pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre. Plus encore, la narration laisse parfois place aux personnages pour qu\u2019ils nous racontent eux-m\u00eames leurs histoires, un proc\u00e9d\u00e9 en \u00ab\u00a0direct\u00a0\u00bb pourtant relev\u00e9 comme absent du roman de filiation fran\u00e7ais par Dominique Viart (2009, 108). La mise en sc\u00e8ne de ce ch\u0153ur, de cette multitude de voix permet d\u2019introduire par la bande des d\u00e9tails importants sur la vie du personnage du p\u00e8re en plus de donner l\u2019impression au lectorat d\u2019apprivoiser ce personnage contradictoire au m\u00eame rythme qu\u2019il le fait pour le protagoniste.<\/p>\n<h2>Le fant\u00f4me du p\u00e8re<\/h2>\n<p><em>De bois debout<\/em> d\u00e9bute avec la mort du p\u00e8re d\u2019Alexandre\u00a0: \u00ab\u00a0Je l\u2019ai vu mourir. Je viens de voir mourir le p\u00e8re, que je me r\u00e9p\u00e8te en courant.\u00a0\u00bb (Caron 2017, 9) St\u00e9phane Inkel remarque l\u2019insistance de ce motif dans la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise \u2014\u00a0on peut penser notamment \u00e0 <em>La petite fille qui aimait trop les allumettes<\/em> (2017) de Ga\u00e9tan Soucy\u00a0\u2014, en pr\u00e9cisant que l\u2019absence devient alors le lieu de production d\u2019une parole, la mort permettant l\u2019ouverture d\u2019un espace po\u00e9tique propre \u00e0 la voix du sujet (2011, 242). \u00c9trangement, <em>De bois debout<\/em> est un r\u00e9cit de filiation o\u00f9 les p\u00e8res sont \u00e0 la fois absents et omnipr\u00e9sents. La narration r\u00e9unit plusieurs personnages ayant, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, une relation probl\u00e9matique avec la figure du p\u00e8re : Marie-Soleil, la voisine d\u2019Alexandre, a un p\u00e8re violent \u2014\u00a0c\u2019est d\u2019ailleurs le p\u00e8re d\u2019Alexandre qui volera \u00e0 son secours\u00a0\u2014; Marianne, ou Marie-Lune (une amante d\u2019Alexandre), n\u2019a jamais connu le sien; et on sp\u00e9cifie aussi que le p\u00e8re d\u2019Alexandre est un personnage sans famille (et donc sans p\u00e8re) lorsqu\u2019il d\u00e9barque \u00e0 Paris-du-Bois. C\u2019est sans compter Tison qui, \u00e0 l\u2019inverse, n\u2019a pas perdu son p\u00e8re, mais son fils. Autrement, il y a Denis, le policier responsable de la mort du p\u00e8re d\u2019Alexandre, qui ressemble physiquement au p\u00e8re de Marie-Soleil et qui nous parle d\u2019une famille qu\u2019il n\u2019a plus la chance de voir pour des raisons obscures. Alexandre trouvera \u00e9galement en Jean-Pierre, le propri\u00e9taire de la biblioth\u00e8que o\u00f9 il travaillera sporadiquement durant ses \u00e9tudes, une autre figure paternelle, puisqu\u2019on dit qu\u2019il \u00ab\u00a0joue au p\u00e8re avec son employ\u00e9 depuis quelques ann\u00e9es\u00a0\u00bb (Caron 2017, 297). Les filiations g\u00e9n\u00e9alogiques rompues innervent le roman \u2014\u00a0elles sont le lot de pratiquement tous les personnages\u00a0\u2014 et elles conduisent in\u00e9vitablement aux questions de la passation et de la perte.<\/p>\n<p>M\u00eame si le p\u00e8re du narrateur ne dispara\u00eet pas compl\u00e8tement de la narration, il appara\u00eet surtout au travers des souvenirs d\u2019Alexandre. Le roman prend la forme d\u2019une enqu\u00eate g\u00e9n\u00e9alogique au cours de laquelle le personnage d\u2019Alexandre cherchera \u00e0 d\u00e9couvrir qui \u00e9tait r\u00e9ellement ce p\u00e8re \u00ab\u00a0qui est arriv\u00e9 \u00e0 [Paris-du-Bois] sans pass\u00e9. Sans histoires, que celles invent\u00e9es.\u00a0\u00bb (198) Alexandre nous parle de son p\u00e8re comme \u00ab\u00a0si le raconter lui rendait un peu de vie\u00a0\u00bb (60), mais surtout parce qu\u2019il esp\u00e8re que ses souvenirs lui permettront de s\u2019approprier ce que son p\u00e8re lui a laiss\u00e9. Ceci se r\u00e9v\u00e9lera d\u2019autant plus difficile que son p\u00e8re n\u2019a visiblement laiss\u00e9 que tr\u00e8s peu d\u2019indices derri\u00e8re lui\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le nom d\u2019Andr\u00e9 Marchant n\u2019apparaissait sur aucun document officiel, pas m\u00eame sur le baptistaire d\u2019Alexandre, non plus dans les registres de l\u2019\u00c9tat. Et m\u00eame si Alexandre pouvait jurer qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0, m\u00eame si tous les habitants de Paris-du-Bois pouvaient en faire autant, m\u00eame s\u2019il avait laiss\u00e9 des traces partout derri\u00e8re lui, ici un mur de fondation, l\u00e0 un foss\u00e9 creus\u00e9, Andr\u00e9 Marchant n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 plus qu\u2019un fant\u00f4me. Mon p\u00e8re \u00e9tait un fant\u00f4me. Un fant\u00f4me dans un trou noir. Depuis toujours. (243)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans un num\u00e9ro d\u2019<em>\u00c9tudes Fran\u00e7aises<\/em> consacr\u00e9 aux figures de l\u2019h\u00e9ritier dans le roman contemporain, Martine-Emmanuelle Lapointe et Laurent Demanze affirment que \u00ab\u00a0la litt\u00e9rature d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019attache [\u2026] \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude d\u2019un sujet qui se r\u00e9approprie le legs des ascendants et tente d\u2019en reconstruire le r\u00e9cit de mani\u00e8re fragmentaire et fugitive \u00e0 la fois\u00a0\u00bb (2009, 6). Comment faire le r\u00e9cit de la vie d\u2019un homme \u00e0 partir de miettes laiss\u00e9es \u00e7\u00e0 et l\u00e0? Voil\u00e0 la question \u00e0 laquelle est confront\u00e9 le personnage d\u2019Alexandre. Derri\u00e8re la n\u00e9cessit\u00e9 de raconter le r\u00e9cit du p\u00e8re se cache en fait le d\u00e9sir de rencontrer ce p\u00e8re plus ou moins inconnu. Paradoxalement, cette qu\u00eate double se trouve \u00e0 la fois motiv\u00e9e et obscurcie par la non-pr\u00e9sence qui caract\u00e9rise le p\u00e8re tout au long de sa vie et qui subsistera apr\u00e8s sa mort. Plus encore, on peut supposer que la filiation est aussi probl\u00e9matique pour le p\u00e8re, qui n\u2019a pour ainsi dire pas d\u2019ascendants, ou qui semble ne s\u2019en reconna\u00eetre aucun.<\/p>\n<p>Dans son article \u00ab\u00a0Le silence des p\u00e8res au principe du \u201cr\u00e9cit de filiation\u201d\u00a0\u00bb, Dominique Viart identifie le d\u00e9faut de transmission comme \u00e9tant l\u2019un des traits majeurs des r\u00e9cits de filiation (2009, 97). Selon le chercheur, les errements, les silences et les rat\u00e9s de la transmission contribuent au d\u00e9veloppement des r\u00e9cits de filiation en plus d\u2019en justifier la structure fragmentaire ou \u00e9clat\u00e9e. Le personnage d\u2019Andr\u00e9 Marchant dans <em>De bois debout<\/em> repr\u00e9sente un bon exemple de ces p\u00e8res \u00ab\u00a0taiseux\u00a0\u00bb. Si les passages o\u00f9 il est caract\u00e9ris\u00e9 par son silence s\u2019av\u00e8rent nombreux, le silence lui survit m\u00eame apr\u00e8s sa mort\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019h\u00e9ritage le plus fort du p\u00e8re\u00a0: son silence. C\u2019est lui qui m\u2019accompagne chaque jour de ma vie, sur lui que je marche, en lui que je lis. C\u2019est une marque profonde\u00a0: entre guillemets, des points de suspension.\u00a0\u00bb (Caron 2017, 109) Le silence repr\u00e9sente davantage qu\u2019un simple trait de caract\u00e8re. Il constitue un obstacle majeur pour le fils qui tente d\u2019apprendre \u00e0 conna\u00eetre son p\u00e8re, et ce, m\u00eame avant la mort de ce dernier\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est \u00e7a le myst\u00e8re du p\u00e8re. Un homme capable d\u2019ouvrir toutes les portes d\u2019une seule main. Capable de comprendre sans qu\u2019on parle. Peut-\u00eatre y a-t-il un peu de cette compr\u00e9hension dans ses silences. Un jour, il m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu vas voir, y a bin des affaires qu\u2019ont dit jamais.\u00a0\u00bb Ces \u00ab\u00a0affaires qu\u2019on dit jamais\u00a0\u00bb, \u00e7a, il y en a eu. Des affaires jamais dites. Et jamais entendues. (136)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019incapacit\u00e9 du personnage \u00e0 communiquer le plus important fait de lui un \u00eatre profond\u00e9ment herm\u00e9tique; le roman raconte finalement l\u2019histoire d\u2019un jeune adulte qui cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 \u00e9claircir l\u2019\u00e9nigme de son p\u00e8re. Le r\u00e9cit se voit donc en partie propuls\u00e9 par ce contraste qui oppose de fa\u00e7on marqu\u00e9e le silence du p\u00e8re au d\u00e9sir du fils de meubler le vide laiss\u00e9 par la figure paternelle. Rapidement, l\u2019enqu\u00eate polici\u00e8re et les manigances d\u2019Andr\u00e9 Marchant sont rel\u00e9gu\u00e9es au second plan, ces passages servant surtout de pr\u00e9textes pour \u00e9clairer les multiples zones d\u2019ombres de la personnalit\u00e9 du p\u00e8re. Leur pertinence narrative repose sur les d\u00e9tails de la vie du p\u00e8re qui y sont d\u00e9voil\u00e9s plut\u00f4t que sur les actions qui s\u2019y d\u00e9roulent. La preuve, c\u2019est qu\u2019on ne saura jamais en quoi consistait pr\u00e9cis\u00e9ment la mission dangereuse dans laquelle s\u2019\u00e9tait embarqu\u00e9 le p\u00e8re pour le compte du maire de Paris-du-Bois, comme \u00ab\u00a0s\u2019il ne s\u2019agissait plus tellement de comprendre pourquoi il avait tendu ce pi\u00e8ge aux policiers, mais bien de savoir qui il \u00e9tait vraiment\u00a0\u00bb (233). Cette tension qui oppose la prise de parole au silence du p\u00e8re se superpose \u00e0 celle qui d\u00e9sunit le p\u00e8re et le fils sur la base de leurs int\u00e9r\u00eats conflictuels et toutes deux constituent des composantes structurantes de la trame narrative du roman de Jean-Fran\u00e7ois Caron.<\/p>\n<h2>Le p\u00e8re qui n\u2019aimait pas les livres<\/h2>\n<p>\u00c0 l\u2019origine de cet h\u00e9ritage insaisissable et contradictoire, il y a le personnage fuyant et fondamentalement paradoxal du p\u00e8re. Rapidement, on d\u00e9couvre qu\u2019il \u00e9tait connu de tous au village sous le nom de \u00ab\u00a0Broche-\u00e0-Foin\u00a0\u00bb parce qu\u2019il jouait le r\u00f4le d\u2019homme \u00e0 tout faire, soit celui qui arrive \u00e0 r\u00e9gler tous les probl\u00e8mes avec les moyens du bord. On lui attribue m\u00eame le qualificatif, l\u00e9g\u00e8rement hyperbolique, de \u00ab\u00a0l\u00e9gendaire\u00a0\u00bb dans le titre du chapitre o\u00f9 l\u2019on nous d\u00e9voile cette information, ce qui met l\u2019accent sur la popularit\u00e9 du personnage au village. L\u2019histoire du p\u00e8re est n\u00e9buleuse\u00a0: il a quitt\u00e9 la ville pour s\u2019installer dans un petit village entre le Bas-du-Fleuve et les \u00ab\u00a0\u00c9tats\u00a0\u00bb parce qu\u2019il souhaitait \u00ab\u00a0offrir [ses] bras \u00e0 du vrai monde. Vivre une vraie vie.\u00a0\u00bb (Caron 2017, 204) Il travaillera d\u2019abord \u00e0 l\u2019usine, comme pratiquement tous les hommes du village, mais devra se recycler lorsqu\u2019elle fermera ses portes. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019il deviendra \u00ab\u00a0Broche-\u00e0-foin\u00a0\u00bb, le bricoleur d\u00e9brouillard \u00e9perdument amoureux du bois o\u00f9 il a entrepris la construction de son camp, un bois \u00ab\u00a0dont il sa[it] chaque recoin, chaque enflure, chaque chenail [\u2026], dont il connai[t] chaque arbre par son histoire\u00a0\u00bb (14).<\/p>\n<p>Vers la moiti\u00e9 du roman, on apprend qu\u2019avant d\u2019avoir \u00ab\u00a0les deux pieds bien plant\u00e9s dans la r\u00e9alit\u00e9 des gens\u00a0\u00bb (56), Andr\u00e9 Marchant \u00e9tait un universitaire. Ceci peut para\u00eetre surprenant puisque, comme l\u2019indique le r\u00e9cit, \u00ab\u00a0[l]e p\u00e8re, lui, il aime pas les livres\u00a0\u00bb (79). Andr\u00e9 Marchant a abandonn\u00e9 ses \u00e9tudes lorsqu\u2019il a pris conscience de la condescendance de ses coll\u00e8gues\u00a0: \u00ab\u00a0Souvent, Andr\u00e9 avait observ\u00e9 d\u2019autres \u00e9tudiants et il avait rag\u00e9 contre ce d\u00e9tachement avec lequel ils traitaient leurs semblables. Comme si cette posture de chercheur n\u00e9cessaire \u00e0 leurs travaux devait encadrer aussi leurs relations sociales. Il ne voulait pas en \u00eatre. Surtout pas.\u00a0\u00bb (203) Ce moment charni\u00e8re explique l\u2019attitude froide du p\u00e8re envers tout ce qui a trait aux livres et \u00e0 la litt\u00e9rature\u00a0:\u00a0selon lui, la v\u00e9rit\u00e9 ne peut \u00eatre \u00e9nonc\u00e9e, et ce, \u00e0 l\u2019oral comme \u00e0 l\u2019\u00e9crit \u2014\u00a0\u00ab\u00a0les mots disent pas la moiti\u00e9 de ce que tu peux vivre\u00a0\u00bb (204). Le p\u00e8re croit ainsi qu\u2019il n\u2019y a rien de plus vrai que le travail manuel. Ce qui choque vraiment le p\u00e8re, c\u2019est l\u2019id\u00e9e de croire en un livre, comme si la v\u00e9rit\u00e9 ne se trouvait pas ailleurs, un peu comme le demanderait une religion. \u00c0 ses yeux, la v\u00e9rit\u00e9 s\u2019ancre donc plut\u00f4t dans une praxis. Il y a, au c\u0153ur de la philosophie du p\u00e8re, une valorisation du travail et le sous-entendu que la lecture repr\u00e9sente une perte de temps\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019un des h\u00e9ritages du p\u00e8re. Ses yeux qui deviennent pensifs, tourn\u00e9s vers un horizon qui existe que dans sa t\u00eate. Et cette voix, la sienne, d\u2019une profondeur incomparable, qui me dit que, des fois, il faut que tu fasses la job-tu seul.\u00a0\u00bb (17) C\u2019est comme si dans <em>De bois debout<\/em>, le r\u00e9cit de filiation se construisait \u00e0 rebours du r\u00e9cit traditionnel d\u2019ascension sociale, du r\u00e9cit d\u2019apprentissage qui a eu tant de force au Qu\u00e9bec; il s\u2019agit de d\u00e9sapprendre, ou de passer de la vie intellectuelle \u00e0 la vie manuelle, de r\u00e9apprendre le contact avec le bois, la terre, comme on pouvait le faire jadis dans les romans du terroir.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre aux exigences de son p\u00e8re et dans l\u2019espoir de se montrer digne de son estime, Alexandre choisit de travailler au village. Au lieu de vendre ses bras, il choisit plut\u00f4t d\u2019offrir ses talents de lecteur \u00e0 la communaut\u00e9. Parmi ses clients et clientes r\u00e9gulier\u00b7\u00e8re\u00b7s, on trouve notamment l\u2019Ours, un homme qui passe ses journ\u00e9es seul dans sa chambre, honteux de son surpoids et qui ne connait de r\u00e9el bonheur que lors des visites d\u2019Alexandre\u00a0: \u00ab\u00a0Alors, il \u00e9tincelle, il brille comme une immense madone sanctifi\u00e9e.\u00a0\u00bb\u00a0(123) Le jeune homme fait \u00e9galement la lecture \u00e0 son ancienne enseignante de fran\u00e7ais, \u00ab\u00a0sa premi\u00e8re \u00e9couteuse\u00a0\u00bb (127), qui lui a appris \u00e0 faire entendre \u00ab\u00a0les bons silences au bons moments\u00a0\u00bb (127), ainsi qu\u2019aux personnes retrait\u00e9es qui habitent la maison de l\u2019Amiti\u00e9, dont plusieurs ne savent pas lire \u2014 un secret qu\u2019Alexandre gardera pour lui. Cet \u00e9pisode acquiert une importance particuli\u00e8re parce qu\u2019il lui permet d\u2019apprivoiser le silence que lui a impos\u00e9 le p\u00e8re en le transposant dans un monde qui lui est cher, celui des livres. Parce que malgr\u00e9 tout, \u00ab\u00a0le silence fait partie de l\u2019histoire\u00a0\u00bb (115), qu\u2019il le veuille ou non.<\/p>\n<p>Malheureusement pour Alexandre, son p\u00e8re ne verra pas cette exp\u00e9rience d\u2019un bon \u0153il. Il le lui fera savoir un soir d\u2019ivresse. Craignant que son fils ne connaisse rien de vrai \u00e0 force de s\u2019enfermer dans ses livres et comme si la litt\u00e9rature et ce qui en d\u00e9coule ne pouvaient constituer un gagne-pain convenable, le p\u00e8re jettera tous les livres d\u2019Alexandre par la fen\u00eatre\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2013\u00a0LE P\u00c8RE<\/p>\n<p>Demain, tu te l\u00e8ves. De bonne heure, tu te l\u00e8ves pis tu mets tes bottes pis tu vas travailler, tu vas au garage pis tu vas travailler\u00a0: c\u2019est la saison des pneus. Thiboutot m\u2019a dit qu\u2019il va avoir besoin de toi, pis tu vas aller l\u2019aider, \u00e7a fait que, demain, tu te l\u00e8ves, tu mets tes bottes, pis tu vas travailler pour de vrai, c\u2019te fois l\u00e0. Mets ton cadran. (234)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette col\u00e8re s\u2019av\u00e8re d\u2019autant plus blessante pour le jeune homme qu\u2019il pensait s\u2019attirer les bonnes gr\u00e2ces de son p\u00e8re en se rendant utile au village. C\u2019est sans compter le plaisir qu\u2019en retiraient beaucoup de Pariboisiens et Pariboisiennes\u00a0: le mot avait en effet circul\u00e9 dans la communaut\u00e9 et, quoi qu\u2019en e\u00fbt dit le p\u00e8re, Alexandre aimait \u00ab\u00a0ce que les livres faisaient aux gens\u00a0\u00bb (130).<\/p>\n<p>Curieusement, le p\u00e8re d\u00e9cidera d\u2019amener son fils \u00e0 la librairie lorsque ce dernier recevra sa premi\u00e8re paye, mais gardera le silence tout au long du chemin, ne permettant ni \u00e0 Alexandre ni au lecteur ou \u00e0 la lectrice d\u2019en apprendre davantage sur ses intentions. Ce passage est important parce qu\u2019il donne \u00e0 voir un motif r\u00e9current \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du roman, soit celui du silence, qui vient obscurcir la transmission sans toutefois la rompre totalement\u00a0: Alexandre comprend que son p\u00e8re souhaite qu\u2019il travaille, mais le message, en raison de son impr\u00e9cision sera mal interpr\u00e9t\u00e9; le jeune homme finira par r\u00e9pondre aux attentes du p\u00e8re, mais non sans y avoir \u00e9t\u00e9 forc\u00e9, et obtiendra finalement la r\u00e9compense qu\u2019il anticipait le moins, un livre. On per\u00e7oit clairement le t\u00e2tonnement qui caract\u00e9rise aussi bien la d\u00e9marche du p\u00e8re que celle du fils, ce qui n\u2019est pas surprenant compte tenu du fait que, malgr\u00e9 leurs diff\u00e9rences \u00e9videntes, le p\u00e8re est en Alexandre depuis le d\u00e9but, comme le rappelle la proximit\u00e9 de leurs noms (Alex<em>andre<\/em>\/Andr\u00e9).<\/p>\n<p>Le comportement erratique d\u2019Andr\u00e9 Marchant nous permet ais\u00e9ment d\u2019identifier ses penchants contradictoires, mais \u00e9galement de constater que son antinomie se ressent jusque dans les valeurs qu\u2019il essaie tant bien que mal de transmettre \u00e0 son fils et que vient embrouiller encore davantage le silence dont il ne peut se d\u00e9partir. Le p\u00e8re, malgr\u00e9 son c\u00f4t\u00e9 rugueux, est loin d\u2019\u00eatre un rustre et son d\u00e9sir de l\u00e9guer son savoir \u00e0 son fils s\u2019av\u00e8re sinc\u00e8re malgr\u00e9 les heurts\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce que me laisse aussi le p\u00e8re\u00a0: cette curiosit\u00e9 morbide. Ce souci du d\u00e9tail obscur. \u00ab\u00a0As-tu vu le mouvement de sa t\u00eate? As-tu vu le nuage vaporeux derri\u00e8re Kenneky? La balle devait venir de par-l\u00e0, je pense.\u00a0\u00bb Ce besoin d\u2019\u00e9mettre des hypoth\u00e8ses. Et toujours ce regard d\u2019horizon absent, mais plein de science et de compr\u00e9hension, riv\u00e9 sur le t\u00e9l\u00e9viseur. (20)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, on comprend que, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a chez le p\u00e8re une valorisation du travail manuel et de la vraie vie, celle qui fait appel aux sens, \u00e0 la concr\u00e9tude et \u00e0 l\u2019humilit\u00e9 de notre r\u00e9alit\u00e9 quotidienne, et de l\u2019autre, le monde imaginaire des livres, l\u2019oisivet\u00e9, le temps perdu \u00e0 lire. Pour le p\u00e8re, les livres ne seront jamais assez concrets, il y a des choses qui ne s\u2019apprennent qu\u2019au contact du vrai monde, des ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019il faut sentir pour comprendre. Passer son temps \u00e0 lire, c\u2019est se limiter aux mots des autres, c\u2019est se priver d\u2019un lien physique et intime avec le monde.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re, m\u00eame s\u2019il associe la pr\u00e9tention aux \u00e9tudes, ne se dissocie pas pour autant de cette soif d\u2019apprendre qui l\u2019anime et qui l\u2019a probablement pouss\u00e9 \u00e0 entreprendre un parcours universitaire. C\u2019est comme si, malgr\u00e9 toute sa bonne volont\u00e9, il n\u2019arrive pas \u00e0 renier enti\u00e8rement son propre h\u00e9ritage intellectuel; comme s\u2019il r\u00e9sistait \u00e0 l\u2019illusion de primitivisme, \u00e0 cette id\u00e9e na\u00efve qui consisterait \u00e0 pr\u00e9tendre n\u2019avoir rien appris, n\u2019avoir rien lu. Ainsi, m\u00eame s\u2019il s\u2019\u00e9vertue \u00e0 mettre son pass\u00e9 universitaire derri\u00e8re lui, le p\u00e8re ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019intellectualiser le monde qui l\u2019entoure, d\u2019en saisir les nuances aussi bien que la po\u00e9sie, comme le d\u00e9montrent les nombreux passages o\u00f9 il se recueille devant la puissance tranquille de la nature\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il doit \u00e9couter, lui aussi, la vol\u00e9e d\u2019outardes qu\u2019on a commenc\u00e9 \u00e0 entendre jacter. [\u2026] Dans le silence du bois, aussi. Pour l\u2019homme et son fils, l\u2019instant impose de se taire.<\/p>\n<p>\u2013\u00a0ALEXANDRE, pense<\/p>\n<p>Le p\u00e8re, il respecte \u00e7a, l\u00e8ve pas les yeux, continue de me fixer. (66)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le p\u00e8re est plong\u00e9 dans l\u2019univers du travail manuel depuis son d\u00e9part de l\u2019universit\u00e9, mais il y a quelque chose de forc\u00e9 dans ce d\u00e9sir de mettre la main \u00e0 la p\u00e2te. Sa femme, Pauline, lui reproche d\u2019ailleurs cet acharnement \u00e0 \u00ab\u00a0faire des vraies affaires de vrai monde\u00a0\u00bb (123) et lui rappelle que, malgr\u00e9 tous ses efforts, il ne pourra jamais \u00eatre ce qu\u2019il veut \u00eatre et qu\u2019il ne peut fuir toute sa vie ce qu\u2019il a dans les tripes.<\/p>\n<h2>Le conflit des codes<\/h2>\n<p>Ce contraste entre deux personnages entretenant une relation bien diff\u00e9rente avec la litt\u00e9rature \u2014\u00a0le p\u00e8re, un lettr\u00e9 \u00ab\u00a0d\u00e9froqu\u00e9\u00a0\u00bb et le fils, un lettr\u00e9 en puissance\u00a0\u2014 rappelle les travaux d\u2019Andr\u00e9 Belleau portant sur l\u2019influence de certaines conditions socioculturelles sur la pratique de la litt\u00e9rature au Qu\u00e9bec. Dans son essai \u00ab\u00a0Code social et code litt\u00e9raire dans le roman qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb (2016), Belleau remarque la pr\u00e9sence r\u00e9currente de cette figure double\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tout se passe comme si la repr\u00e9sentation fictionnelle de l\u2019\u00e9crivain, de l\u2019intellectuel, de l\u2019artiste requ\u00e9rait non pas un seul personnage, mais deux personnages aux traits oppos\u00e9s\u00a0: l\u2019un auquel sont attribu\u00e9s les signes de la culture, du raffinement, de la maitrise du langage, l\u2019autre qui se voit dot\u00e9 de la force instinctive de la r\u00e9alit\u00e9. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 le langage sans le r\u00e9el, de l\u2019autre le r\u00e9el sans le langage. (182)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Belleau identifie le texte qu\u00e9b\u00e9cois comme un espace conflictuel o\u00f9 le code litt\u00e9raire transmis par la culture se heurte \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sociale concr\u00e8te. D\u2019une certaine fa\u00e7on, le p\u00e8re repr\u00e9sente ainsi le r\u00e9el et Alexandre, qui en viendra finalement \u00e0 enseigner la litt\u00e9rature apr\u00e8s des \u00e9tudes universitaires, celui qui ma\u00eetrise la culture. Le roman de Jean-Fran\u00e7ois Caron illustre \u00e9galement la s\u00e9paration irr\u00e9vocable de ce que Belleau appelle le <em>pouvoir-dire<\/em> et le <em>savoir-dire<\/em>; le p\u00e8re ne trouve pas, malgr\u00e9 tous ses efforts, les mots pour communiquer son bagage et sa vision du monde \u00e0 son fils. Ceci est d\u2019autant plus surprenant que le p\u00e8re poss\u00e8de ce <em>savoir<\/em> \u2014\u00a0il a fait des \u00e9tudes\u00a0\u2014\u00a0: son silence n\u2019est donc pas du m\u00eame ordre que celui des \u00ab\u00a0anciens Canadiens\u00a0\u00bb, mais s\u2019explique plut\u00f4t par un profond malaise que sa fuite en r\u00e9gion n\u2019a pu soulager. Le personnage du p\u00e8re est coinc\u00e9 dans une dynamique conflictuelle qui se nourrit d\u2019une honte paradoxale; il a honte d\u2019avoir c\u00f4toy\u00e9 la culture universitaire pr\u00e9tentieuse, mais \u00e9galement d\u2019avoir pens\u00e9 que son na\u00eff exil en for\u00eat chasserait ses vell\u00e9it\u00e9s intellectuelles.<\/p>\n<p>Cela dit, la repr\u00e9sentation fictionnelle de l\u2019intellectuel para\u00eet nettement moins manich\u00e9enne dans <em>De bois debout<\/em> qu\u2019elle ne semble l\u2019\u00eatre dans l\u2019\u0153uvre que l\u2019essayiste prend pour exemple, <em>Au pied de la Pente douce<\/em>, un roman de Roger Lemelin publi\u00e9 en 1944. Chez Lemelin, l\u2019environnement social est pauvre, rares sont ceux et celles qui sont pass\u00e9\u00b7e\u00b7s par le coll\u00e8ge; \u00e0 l\u2019\u00e9poque d\u2019Alexandre, c\u2019est l\u2019inverse\u00a0: le \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb vers une vie plus simple n\u2019efface pas le bagage culturel. Le conflit des codes prend d\u00e8s lors une tout autre signification\u00a0: on assiste \u00e0 un bouleversement de la dynamique observ\u00e9e par Belleau dans le roman qu\u00e9b\u00e9cois des ann\u00e9es 1950. De nos jours, la s\u00e9paration des classes demeure pr\u00e9sente dans les discours social et litt\u00e9raire, mais ne repose plus forc\u00e9ment sur l\u2019opposition entre la culture populaire et celle dite \u00ab\u2009s\u00e9rieuse\u2009\u00bb, cette derni\u00e8re \u00e9tant paradoxalement plus r\u00e9pandue, mais davantage marginalis\u00e9e, \u00e0 l\u2019instar de la litt\u00e9rature<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-4\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Dominique Maingueneau rend compte de cette perte de souverainet\u00e9 de la litt\u00e9rature dans le dernier chapitre de <em>Contre Saint-Proust ou la fin de la Litt\u00e9rature?<\/em> (2006). Plus concr\u00e8tement, \u00ab\u00a0la litt\u00e9rature n\u2019est plus le lieu privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 s&rsquo;inscrivent les enjeux collectifs qui font l&rsquo;actualit\u00e9\u00a0\u00bb (152) m\u00eame si la production litt\u00e9raire contemporaine va bon train et que \u00ab\u00a0les \u0153uvres nouvelles prolif\u00e8rent [\u2026] \u00e0 un rythme de plus en plus acc\u00e9l\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb (154). La litt\u00e9rature s\u2019av\u00e8re par ailleurs marginalis\u00e9e par ces nouveaux m\u00e9dias dont elle est \u00e9galement d\u00e9pendante pour habiter la sc\u00e8ne culturelle.<\/span>. D\u2019une certaine fa\u00e7on, le personnage du p\u00e8re est un anachronisme dans le roman de Caron puisqu\u2019il adopte un point de vue qui rappelle les remarques de Belleau au sujet du romancier qu\u00e9b\u00e9cois des ann\u00e9es 1950\u00a0: c\u2019est comme s\u2019il se sentait \u00ab\u00a0obscur\u00e9ment redevable \u00e0 la nature et [honteux] envers la culture\u00a0\u00bb (Belleau 2016, 157). La d\u00e9su\u00e9tude de certaines de ses opinions se retrouve d\u2019ailleurs au c\u0153ur du malaise qui trouble la transmission dans le r\u00e9cit; Alexandre n\u2019est pas de la g\u00e9n\u00e9ration caract\u00e9ris\u00e9e par ce \u00ab\u00a0souci obsessionnel de la l\u00e9gitimit\u00e9\u00a0\u00bb (162) , mais plut\u00f4t de celle qui fait face \u00e0 la toute-puissance de la culture de masse.<\/p>\n<p>Le village o\u00f9 se d\u00e9roule une large part de l\u2019action, Paris-du-Bois, mat\u00e9rialise ce d\u00e9sir inassouvi de l\u00e9gitimit\u00e9, ce regard constamment tourn\u00e9 vers la France de l\u2019individu en qu\u00eate de validation. Ce nom de village, plein d\u2019ironie, montre bien que la voix du roman joue sur l\u2019opposition presque caricaturale entre Paris, capitale culturelle, et l\u2019image tout aussi caricaturale de la cabane canadienne, sise au fond du bois. Nous ne sommes bien s\u00fbr ni \u00e0 Paris, ni compl\u00e8tement au fond du bois, surtout qu\u2019Alexandre passe le plus clair de son temps dans ses livres. Plus encore, \u00ab\u00a0le malaise g\u00e9ographique red\u00e9ploie dans l\u2019espace du paysage les impasses de la filiation\u00a0\u00bb (Demanze 2008, 168). Vers la fin du r\u00e9cit, Tison \u2014\u00a0humble \u00e9crivain, mais grand lecteur\u00a0\u2014 fait une description du village qui n\u2019est pas sans rappeler les remarques de Belleau au sujet de l\u2019\u00e9crivain qu\u00e9b\u00e9cois, qui \u00e9volue selon lui dans un contexte de double marginalisation et qui se retrouve embarrass\u00e9 dans son rapport avec les contraintes du code litt\u00e9raire fran\u00e7ais. Le discours du personnage laisse toutefois entrevoir l\u2019insucc\u00e8s de cette reconstruction de la France au Qu\u00e9bec, comme si l\u2019id\u00e9e \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec d\u00e8s l\u2019origine\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce village-l\u00e0, de toute fa\u00e7on, aurait rien pu devenir. Y a rien, ici. [\u2026] Nous autres, on a juste la Petite-Seine. Si un maire avait pas eu la dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e de faire croire au monde qu\u2019on pouvait se prendre pour un Paris d\u2019Am\u00e9rique, \u00e7a serait une rivi\u00e8re comme n\u2019importe quelle autre. La m\u00eame rivi\u00e8re plate qu\u2019on voit dans tous les autres villages. Avec m\u00eame pas de saumons pour la remonter. Des rivi\u00e8res pis des montagnes, y en a partout au Qu\u00e9bec. Pis des plus belles que les n\u00f4tres. Et c\u2019est peut-\u00eatre ben correct comme \u00e7a. On est peut-\u00eatre pas oblig\u00e9s de devenir autre chose. (Caron 2017, 341)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le roman de Caron constitue \u00e0 certains \u00e9gards un retour sur le conflit des codes. Il pr\u00e9sente une vision tr\u00e8s critique de cette culpabilit\u00e9 culturelle qui ronge le personnage du p\u00e8re et, plus largement, de ce besoin de situer la culture dans une l\u00e9gitimit\u00e9 ext\u00e9rieure, une culpabilit\u00e9 qui tourmente le personnage du p\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 faire de lui un homme violent. Ainsi, la r\u00e9solution du conflit des codes, s\u2019il en est une, ne signifie pas pour autant que la culture ne soit plus \u00ab\u00a0le lieu par excellence du conflit\u00a0\u00bb (Biron 2016, 75).<\/p>\n<p>Sous la carapace r\u00e2peuse du p\u00e8re, il y a toujours en trame de fond un pass\u00e9 d\u2019universitaire venu de la ville et une voix pleine de sagesse qu\u2019il n\u2019utilise certainement pas \u00e0 bon escient, ou du moins pas assez souvent. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, Alexandre cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 concilier l\u2019h\u00e9ritage manuel que lui transmet son p\u00e8re et son amour de la culture et des livres. M\u00eame s\u2019il se sent \u00ab\u00a0comme la b\u00fbche qui s\u2019accorde pas\u00a0\u00bb (Caron 2017, 75), il se d\u00e9brouille plut\u00f4t bien avec les travaux physiques, comme le d\u00e9montre le passage o\u00f9 il coupe du bois avec son p\u00e8re, ou encore son emploi ou garage Thiboutot. C\u2019est comme si, dans le roman de Caron, les fronti\u00e8res entre les deux p\u00f4les de cette figure double s\u2019av\u00e9raient plus poreuses et que, d\u2019une certaine fa\u00e7on, l\u2019objet de la qu\u00eate d\u2019Alexandre constituait le d\u00e9passement de ce dualisme, l\u2019incarnation d\u2019un entre-deux, une sorte d\u2019intellectuel-manuel.<\/p>\n<p>Les conclusions d\u2019Andr\u00e9 Belleau confirment la mise en sc\u00e8ne r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de deux personnages, mais le duo se transforme en trio dans <em>De bois debout<\/em>. Un troisi\u00e8me personnage vient en effet s\u2019ajouter \u00e0 la dynamique symbolique\u00a0entre le p\u00e8re et le fils\u00a0: Tison, pour qui, \u00e0 l\u2019inverse du personnage du p\u00e8re, la litt\u00e9rature repr\u00e9sente la seule vie possible depuis son accident l\u2019ayant isol\u00e9 de la communaut\u00e9 de Paris-du-Bois. Pour Tison,<\/p>\n<blockquote>\n<p>[l]e seul vrai monde [\u2026], il est ici. Sur les tablettes, des livres de toutes les dimensions, de toutes les couleurs. Des romans, surtout, mais aussi des livres exhibant en couleur criarde le nom d\u2019artistes pass\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire. [\u2026] L\u00e0 dorment ensemble les plus grands et quelques anonymes, sans distinction d\u2019origine, d\u2019\u00e9poque ou de genre. Ils reposent, patientent, s\u2019occupent \u00e0 condenser le monde en attendant que Tison, ce br\u00fbl\u00e9, qui erre toujours par-l\u00e0, d\u00e9j\u00e0 fant\u00f4me de lui-m\u00eame, vienne enfin les fouiller. (86)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce personnage occupe une place importante m\u00eame s\u2019il demeure en retrait. Il incarne la culture, mais sans le c\u00f4t\u00e9 pr\u00e9tentieux que lui accole le p\u00e8re;\u00a0il travaille comme journaliste pour un petit journal sans ambition et passe ses journ\u00e9es \u00e0 lire. Tison, en plus de repr\u00e9senter une figure paternelle pour Alexandre, l\u2019encourage \u00e0 poursuivre son cheminement en litt\u00e9rature, sans toutefois que cela se fasse au d\u00e9triment des enseignements du p\u00e8re. Les deux hommes font rapidement connaissance lorsque Tison accueille Alexandre chez lui et ils se lient d\u2019amiti\u00e9 lorsque le jeune homme d\u00e9couvre la biblioth\u00e8que de Tison. \u00c0 partir de cet instant, \u00ab\u00a0quelque chose comme une complicit\u00e9 [se construit] entre eux sur la mati\u00e8re des livres\u00a0\u00bb (77). Cette relation permettra \u00e9galement \u00e0 Tison de faire le deuil de son fils, mort dans l\u2019incendie qui l\u2019a d\u00e9figur\u00e9. La parent\u00e9 entre les noms des deux fils (Alexandre\/Alexis) facilite d\u2019ailleurs le rapprochement entre eux, comme si l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Alexandre pouvait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme la renaissance d\u2019Alexis. Il y a m\u00eame un passage o\u00f9 la m\u00e8re d\u2019Alexandre l\u2019appelle Alexis, accentuant encore cette impression de compl\u00e9mentarit\u00e9 entre les deux personnages.<\/p>\n<p>La mise en sc\u00e8ne de cette figure double sous la forme d\u2019une sorte de triumvirat constitue un \u00e9l\u00e9ment important du r\u00e9cit parce que la dialectique qui s\u2019y instaure fait \u00e9cho au conflit interne d\u2019Alexandre, un conflit entre la voix des livres et la voix du p\u00e8re (laquelle inclut toutefois l\u2019h\u00e9ritage litt\u00e9raire, mais un h\u00e9ritage dont il cherche maladroitement \u00e0 se d\u00e9faire). Paradoxalement, le protagoniste h\u00e9rite \u00e0 la fois de la litt\u00e9rature et de sa condamnation\u00a0: impossible pour lui de la rejeter sans rejeter les deux figures paternelles que repr\u00e9sentent \u00e0 ses yeux Tison et le p\u00e8re. Dans cette optique, Tison agit surtout comme un mentor, comme un catalyseur narratif, puisque c\u2019est lui qui demande \u00e0 Alexandre de raconter son histoire et qui l\u2019incite par le fait m\u00eame \u00e0 se sortir du silence du p\u00e8re.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Tu te tais et tu apprends\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Alexandre tente de d\u00e9chiffrer les enseignements parfois cryptiques du p\u00e8re et de se nourrir de ses lectures, sans toutefois se retirer compl\u00e8tement du monde. De fait, il agit \u00e0 l\u2019encontre de ce que Laurent Demanze remarque dans le r\u00e9cit de filiation, o\u00f9 \u00ab\u00a0l\u2019apprentissage de la lecture [\u2026] s\u2019\u00e9prouve [\u2026] \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une s\u00e9paration avec l\u2019univers familial\u00a0\u00bb (2008, 112). Mais la lecture est \u00e9galement une forme de s\u00e9paration d\u2019avec le p\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2013\u00a0LA VOIX D\u2019ALEXANDRE<\/p>\n<p>Cette envol\u00e9e de mon p\u00e8re m\u2019est revenue avec une puissance percutante quand j\u2019ai lu Le vrai monde? Cette phrase, qui me fait toujours aussi mal\u00a0: \u00ab\u00a0Calvaire de p\u2019tit intellectuel! C\u2019est toujours \u00e7a que vous avez pens\u00e9 de nous autres, hein, to\u00e9 pis ta gang?\u00a0\u00bb Je me suis souvent dit qu\u2019il m\u2019en voulait peut-\u00eatre, au fond, le p\u00e8re. Qu\u2019il avait pu croire que je rejetais ses choix, sa vie. Que je le repoussais lui-m\u00eame, chaque fois que j\u2019ouvrais un livre. (Caron 2017, 81)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce passage illustre bien la complexit\u00e9 du dilemme d\u2019Alexandre. Le roman donne l\u2019impression que le personnage doit choisir entre l\u2019une ou l\u2019autre des sph\u00e8res repr\u00e9sent\u00e9es et que, dans les deux cas, il se retrouve perdant. Or, m\u00eame pris s\u00e9par\u00e9ment, les h\u00e9ritages litt\u00e9raires et familiaux ne s\u2019av\u00e8rent pas si faciles \u00e0 assumer. Le p\u00e8re d\u2019Alexandre l\u2019avertit d\u2019ailleurs d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge des \u00e9ventuelles difficult\u00e9s qu\u2019il pourrait rencontrer en affrontant le monde\u00a0: \u00ab\u00a0En fond de t\u00eate, toujours, cet h\u00e9ritage ind\u00e9l\u00e9bile du p\u00e8re. Une v\u00e9rit\u00e9 nou\u00e9e dans les muscles, plaqu\u00e9e sur le corps comme une crampe. Son \u201cce ne sera pas facile\u201d, tranchant, d\u00e9finitif.\u00a0\u00bb (39) Andr\u00e9 Marchant transmet cet adage \u00e0 son fils lors de leur premi\u00e8re partie de chasse ensemble, le lendemain du cinqui\u00e8me anniversaire de ce dernier, mais il d\u00e9crit en v\u00e9rit\u00e9 l\u2019ensemble du processus d\u2019assimilation du legs auquel Alexandre sera confront\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re.<\/p>\n<p>Andr\u00e9 Marchant laissera tout de m\u00eame \u00e0 son fils, pour l\u2019aider dans sa qu\u00eate, un pr\u00e9cepte qu\u2019il lui ressassera sans cesse avant de mourir; une maxime \u00ab\u00a0qui finira par cicatriser sur les parois du c\u0153ur [d\u2019Alexandre]\u00a0\u00bb (53)\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Tu te tais et tu apprends.\u00a0\u00bb (53) En plus de jeter un peu de lumi\u00e8re sur le mutisme obstin\u00e9 du p\u00e8re \u2014\u00a0on suppose que c\u2019est de cette fa\u00e7on qu\u2019il a r\u00e9ussi \u00e0 se faire accepter de ses coll\u00e8gues \u00e0 l\u2019usine et des gens du village\u00a0\u2014, cette phrase, qui refait surface \u00e0 maintes reprises, sous-entend qu\u2019il est possible, \u00e0 force de pers\u00e9v\u00e9rance et de patience, de d\u00e9nouer le n\u0153ud des enseignements du p\u00e8re. Pour apprendre \u00e0 chasser, \u00e0 couper du bois, \u00e0 le corder, \u00e0 bricoler de ses mains, \u00e0 devenir un homme, il faudra qu\u2019Alexandre d\u00e9ploie \u00ab\u00a0toute la r\u00e9signation du monde, et cette humilit\u00e9 qui r\u00e9prime la parole\u00a0\u00bb (54). Derri\u00e8re l\u2019apparente duret\u00e9 de ce principe se cache finalement le respect \u2014\u00a0tout de m\u00eame oppressant\u00a0\u2014 du p\u00e8re pour la connaissance et le savoir. D\u2019une certaine fa\u00e7on, le silence du p\u00e8re et son besoin d\u2019enseigner la vie \u00e0 son fils au travers d\u2019exp\u00e9riences constituent sa r\u00e9ponse \u00e0 une culture qu\u2019il juge pr\u00e9tentieuse. Malheureusement, ce silence est un trou qui avale \u00ab\u00a0les cendres de toutes les biblioth\u00e8ques br\u00fbl\u00e9es de l\u2019histoire [\u2026], la danse, et le th\u00e9\u00e2tre avec\u00a0\u00bb (233). En rejetant aussi brutalement toute forme de culture, le p\u00e8re refuse \u00e0 son fils le plaisir de pouvoir le suivre dans le monde des id\u00e9es.<\/p>\n<h2>La litt\u00e9rature comme horizon<\/h2>\n<p>\u00a0\u00ab\u00a0Engonc\u00e9 dans le silence de ce p\u00e8re parti, il s\u2019est tourn\u00e9 vers l\u2019unique refuge possible\u00a0: le livre. Il a \u00e9tudi\u00e9 la litt\u00e9rature, l\u2019a \u00e9tudi\u00e9 encore, ne fait que \u00e7a. [\u2026] Il sentait que c\u2019\u00e9tait le seul moyen.\u00a0\u00bb (Caron 2017, 238) Dans le roman, la lecture comble le gouffre laiss\u00e9 par le p\u00e8re, mais constitue \u00e9galement un outil d\u2019apprentissage qui aide paradoxalement Alexandre \u00e0 accomplir ce que son p\u00e8re attend de lui\u00a0: \u00ab\u00a0Dans chaque livre, un nouveau p\u00e8re qui m\u2019enseigne \u00e0 \u00eatre un homme.\u00a0\u00bb (102) Alexandre cherche ainsi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment dans les livres les mots que son p\u00e8re n\u2019arrive pas \u00e0 formuler. Ce passage \u00e9voque par ailleurs, pour la premi\u00e8re fois, l\u2019hasardeuse compl\u00e9mentarit\u00e9 entre les enseignements du p\u00e8re et ceux des livres, ou, \u00e0 tout le moins, la possibilit\u00e9 de les concilier.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, c\u2019est que, comme son ancienne professeure de fran\u00e7ais, madame Desjardins, le lui a fait comprendre, les livres \u00ab\u00a0ne se laissent pas toujours facilement aborder\u00a0\u00bb (118) par Alexandre, notamment parce qu\u2019ils sont porteurs des id\u00e9es que le monde ne laisse pas d\u00e9couvrir \u00e0 n\u2019importe qui. Ils s\u2019av\u00e8rent ainsi aussi \u00e9nigmatiques que le legs du p\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2013\u00a0LA M\u00c9MOIRE D\u2019ALEXANDRE<\/p>\n<p>La lecture me laisse parfois des h\u00e9ritages aussi ind\u00e9chiffrables que ceux du p\u00e8re.<\/p>\n<p>Du livre <em>Le libraire<\/em> de G\u00e9rard Bessette, le mot \u00ab\u00a0capharna\u00fcm\u00a0\u00bb, la r\u00e9v\u00e9lation de ces livres mis \u00e0 l\u2019index, cette injustice qui faisait \u00e9cho \u00e0 la fa\u00e7on que le p\u00e8re avait de m\u2019\u00e9loigner de toute lecture, et le d\u00e9tail de cette peinture en couverture o\u00f9 on voyait un homme, jouqu\u00e9 dans une \u00e9chelle, devant une biblioth\u00e8que qui semblait infinie.\u00a0(81)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce passage est important parce qu\u2019il explicite l\u2019influence di\u00e9g\u00e9tique des lectures d\u2019Alexandre tout en d\u00e9limitant sa port\u00e9e dans le cadre de sa qu\u00eate<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-5\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Dans <em>Les voix sous les mots<\/em> (2004), Andr\u00e9 Lamontagne rel\u00e8ve d\u2019ailleurs \u00ab\u00a0la pr\u00e9sence plus marqu\u00e9e d\u2019intertextes jouant le r\u00f4le de performants di\u00e9g\u00e9tiques, c\u2019est-\u00e0-dire exer\u00e7ant une influence d\u00e9terminante sur les lignes pragmatiques et actorielles du r\u00e9cit\u00a0\u00bb (12-13) dans le roman qu\u00e9b\u00e9cois contemporain.<\/span>. Ici, la culture livresque est associ\u00e9e tant\u00f4t au lib\u00e9ralisme (du propri\u00e9taire de la librairie), tant\u00f4t \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence du libraire, qui est \u00ab\u00a0au\u2011dessus\u00a0\u00bb de la m\u00eal\u00e9e et intellectuellement sup\u00e9rieur au monde qui l\u2019entoure. Dans <em>De bois debout<\/em>, cette \u00ab\u00a0sup\u00e9riorit\u00e9\u00a0\u00bb ne va plus de soi; la culture du p\u00e8re ne sert \u00e0 rien. D\u2019o\u00f9 la perplexit\u00e9 du fils, qui tient \u00e0 cet h\u00e9ritage, mais sans trop savoir ce qu\u2019il lui apporte \u2014\u00a0sauf quand il se trouve devant Tison et quelques autres Pariboisiens et Pariboisiennes, qui boivent ses lectures. L\u2019attitude du p\u00e8re et celle d\u2019Alexandre, nettement plus franche, traduisent un rapport \u00ab\u00a0h\u00e9sitant, embarrass\u00e9, ind\u00e9cis\u00a0\u00bb (Belleau 2016, 20) avec la litt\u00e9rature et, plus largement, avec la culture. Le jeune homme reconna\u00eet dans la censure religieuse d\u00e9crite par Bessette le comportement du p\u00e8re, un rapprochement peu flatteur m\u00eame si l\u2019on sait qu\u2019Alexandre ne cherche au fond qu\u2019\u00e0 se rapprocher de lui. L\u2019enveloppe physique du roman, sa couverture plus particuli\u00e8rement, soit l\u2019image de la biblioth\u00e8que infinie, incarne l\u2019id\u00e9e qu\u2019Alexandre se fait de la litt\u00e9rature, une id\u00e9e qui ressemble finalement presque en tout point \u00e0 celle de Tison\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tous les livres s\u2019emm\u00ealent dans ma t\u00eate, les auteurs fondus l\u2019un dans l\u2019autre. Ils prennent la m\u00eame voix, parlent la m\u00eame langue, suivent les m\u00eames d\u00e9tours. Ils sont, sans biblioth\u00e8ques, ramass\u00e9s dans les m\u00eames pages chiffonn\u00e9es, empil\u00e9s et opaques. Mais, parfois, les mots reviennent sans s\u2019annoncer. Comme un livre ouvert au hasard dans un fouillis indicible. Comme s\u2019ils chantaient ensemble. Plusieurs voix. Un seul chant. (Caron 2017, 99)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tout ce savoir se fond comme s\u2019il n\u2019y avait aucune hi\u00e9rarchie entre les apprentissages, aucune distinction, et on peut penser que le chant des livres se m\u00eale \u00e0 d\u2019autres chants. C\u2019est d\u2019ailleurs le cas puisque la m\u00e9moire d\u2019Alexandre \u00e9voque des \u00e9crivains et des \u00e9crivaines, des livres aussi bien que des chansons et des artistes. La mention du chant, qui renvoie au sacr\u00e9 et \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation spirituelle, sous-entend que l\u2019art approfondit l\u2019exp\u00e9rience humaine. M\u00eame si Alexandre ne se fait pas d\u2019illusion quant \u00e0 ce que la litt\u00e9rature peut lui amener dans le monde concret du p\u00e8re \u2014\u00a0\u00ab\u00a0il l\u2019enseigne cette litt\u00e9rature [\u2026] comme s\u2019il y avait autre chose \u00e0 faire quand c\u2019est ce qu\u2019on a \u00e9tudi\u00e9\u00a0\u00bb (239)\u00a0\u2014, les histoires et les mots qui composent les \u0153uvres demeurent les seules fa\u00e7ons de garder le p\u00e8re en vie.<\/p>\n<p>Le roman de Caron, m\u00eame s\u2019il met en sc\u00e8ne un personnage qui transcende le conflit des codes, ne r\u00e9ussit pas plus que celui de Lemelin \u00e0 \u00ab\u00a0donner au discours litt\u00e9raire imaginaire un statut ferme, assur\u00e9, unifi\u00e9\u00a0\u00bb (Belleau 2016, 26). La perplexit\u00e9 d\u2019Alexandre face \u00e0 l\u2019attitude de son p\u00e8re traduit plut\u00f4t le souhait de d\u00e9passer ce \u00ab\u00a0conflit jamais r\u00e9solu entre la nature et la culture\u00a0\u00bb (Biron 2016, 68), comme si, au fond, les enseignements du p\u00e8re et ceux des livres n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 incompatibles. Cette id\u00e9e se fait plus insistante au fur et \u00e0 mesure que le roman progresse. On observe m\u00eame un rapprochement entre les deux formes d\u2019enseignement, un rapprochement qui s\u2019op\u00e8re lorsqu\u2019Alexandre r\u00e9alise que la v\u00e9rit\u00e9 se situe \u00e0 la fronti\u00e8re des deux discours\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Chaque fois que j\u2019ouvre un livre, j\u2019entends la voix du p\u00e8re qui m\u2019avertit\u00a0: \u00ab\u00a0La vie, c\u2019est pas l\u00e0-dedans, pas dans les livres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Longtemps, il a eu seulement tort. Mais aujourd\u2019hui, parfois, je crois qu\u2019il avait aux l\u00e8vres un semblant de v\u00e9rit\u00e9. Quelque chose qu\u2019il avait saisi, je ne sais pas comment, de l\u2019incapacit\u00e9 du langage \u00e0 dire ce qui est essentiel.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re lui-m\u00eame \u00e9tait un de ces livres qui ne savaient pas me dire le plus important. (Caron 2017, 134)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le dernier h\u00e9ritage du p\u00e8re, une biblioth\u00e8que construite sur la terre familiale, permet la conciliation des h\u00e9ritages familial et litt\u00e9raire, en plus de symboliser un v\u00e9ritable rapprochement entre la nature et la culture.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Une biblioth\u00e8que hors du temps, au milieu d\u2019une for\u00eat\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>\u00c0 la fin du roman, Alexandre quitte la ville pour revenir s\u2019occuper du camp de son p\u00e8re o\u00f9 il n\u2019a pas mis les pieds depuis la mort de ce dernier. Il emprunte donc le m\u00eame chemin que son p\u00e8re avant lui, mais sans renier la culture qu\u2019il est all\u00e9 chercher \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Il bouleverse par le fait m\u00eame \u00e0 nouveau le sch\u00e9ma traditionnel des r\u00e9cits d\u2019apprentissage et d\u2019ascension sociale. Jean-Pierre, le patron de la petite librairie o\u00f9 Alexandre a travaill\u00e9 pendant ses \u00e9tudes, lui remet par hasard quelques livres ayant appartenu \u00e0 son p\u00e8re. Le jeune homme est alors sid\u00e9r\u00e9 de trouver des bijoux, un exemplaire de <em>For\u00eat vierge folle<\/em> de Roland Gigu\u00e8re dans son \u00e9dition d\u2019origine ainsi qu\u2019un <em>Deux sangs<\/em>, le premier recueil lanc\u00e9 par Miron et Marchand lors de la cr\u00e9ation de l\u2019Hexagone, tous deux \u00ab\u00a0annot\u00e9s en long et en large, comment\u00e9s, soulign\u00e9s\u00a0\u00bb (Caron 2017, 134). Ce ne sont pas des titres tr\u00e8s courants\u00a0: on aurait compris que le p\u00e8re ait poss\u00e9d\u00e9 des romans grand public, mais ces deux recueils typiques de l\u2019essor de la po\u00e9sie qu\u00e9b\u00e9coise moderne sont des objets assez rares. D\u00e9j\u00e0, le choix de la po\u00e9sie plut\u00f4t que le roman en dit long\u00a0: le p\u00e8re n\u2019est pas seulement un universitaire; il a certainement \u00e9t\u00e9 proche des milieux litt\u00e9raires en effervescence, d\u2019une certaine boh\u00e8me qu\u00e9b\u00e9coise, associ\u00e9e \u00e0 la po\u00e9sie du pays. La po\u00e9sie de cette \u00e9poque signifiait quelque chose\u00a0: elle participait au monde, elle construisait le nouveau monde. Le roman de Caron laisse entendre que le mouvement auquel participait le p\u00e8re s\u2019est essouffl\u00e9, notamment parce que certains de ses coll\u00e8gues vaniteux se sont isol\u00e9s du reste de se la soci\u00e9t\u00e9, d\u00e9laissant peu \u00e0 peu, on le suppose, l\u2019action pour la complaisance. Le p\u00e8re demeurera profond\u00e9ment d\u00e9chir\u00e9 apr\u00e8s son d\u00e9part, comme s\u2019il avait laiss\u00e9 une part de lui-m\u00eame derri\u00e8re lui et qu\u2019il \u00e9tait rest\u00e9 coinc\u00e9 dans ce conflit des codes qu\u2019il tentait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de surmonter.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, on comprend que le p\u00e8re ma\u00eetrisait le code culturel avant de s\u2019en moquer et c\u2019est peut-\u00eatre justement en raison de ce p\u00e8re qui l\u2019a \u00e9loign\u00e9 des livres qu\u2019Alexandre s\u2019y est tellement int\u00e9ress\u00e9. Le legs du p\u00e8re inclut le livre, car \u00eatre hostile \u00e0 la litt\u00e9rature ne signifie pas qu\u2019il soit indiff\u00e9rent \u00e0 son \u00e9gard, bien au contraire. La litt\u00e9rature fait partie de lui, elle a contribu\u00e9, on ne sait pourquoi, \u00e0 son malheur et il a sans doute voulu \u00e9viter \u00e0 son fils le m\u00eame malheur en lui conseillant de s\u2019en d\u00e9tourner, voire en le sommant de s\u2019en \u00e9loigner. Mais il n\u2019y a pas meilleur moyen d\u2019inciter quelqu\u2019un \u00e0 regarder dans une bo\u00eete qu\u2019en interdisant son acc\u00e8s.<\/p>\n<p>Andr\u00e9 Belleau observe que \u00ab\u00a0lorsque le code litt\u00e9raire entre en conflit avec le discours social ou y est mal int\u00e9gr\u00e9, c\u2019est le discours social qui subsume, d\u00e9tourne, gauchit \u00e0 son profit les contraintes du code\u00a0\u00bb (2016, 181). Dans son analyse du roman de Lemelin, il pr\u00e9cise que c\u2019est le personnage (Denis Boucher) qui incarne la nature, l\u2019authenticit\u00e9, l\u2019inn\u00e9 et non le repr\u00e9sentant de l\u2019acquis ou de la \u00ab\u00a0lointaine et dangereuse culture\u00a0\u00bb (Jean Colin) qui devient finalement \u00e9crivain et qui, si l\u2019on veut, l\u2019emporte. Dans <em>De bois debout<\/em>, la dynamique est tout autre\u00a0: le p\u00e8re, un homme fort et habile, le personnage qui repr\u00e9sente le mieux la nature \u2014\u00a0elle est dans son cas d\u00e9j\u00e0 colonis\u00e9e par la culture\u00a0\u2014, meurt d\u00e8s la premi\u00e8re ligne du roman. M\u00eame s\u2019il r\u00e9appara\u00eet r\u00e9guli\u00e8rement dans la narration et que la logique actancielle tend \u00e0 nuancer favorablement la perception du lecteur ou de la lectrice \u00e0 son sujet, il demeure d\u00e9chir\u00e9 par ce refus violent de toute forme de culture parce qu\u2019il s\u2019est lui-m\u00eame d\u00e9chir\u00e9 en refusant une part de lui-m\u00eame. Le p\u00e8re cherche \u00e0 comprendre le monde sans la m\u00e9diation des livres, comme si la v\u00e9rit\u00e9 devait s\u2019ancrer dans une praxis, dans le travail. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, mais pas tout \u00e0 fait parce qu\u2019il est lui aussi habile de ses mains et plut\u00f4t d\u00e9brouillard, il y a Tison, journaliste, avide lecteur, rendu timide par l\u2019accident qui l\u2019a d\u00e9figur\u00e9. Sa biblioth\u00e8que regroupe ce qu\u2019il appelle ses \u00ab\u00a0gentils classiques\u00a0\u00bb ainsi que des livres qu\u2019on ne peut d\u00e9nicher \u00e0 Paris-du-Bois et qu\u2019il est oblig\u00e9 de faire venir par colis (<em>Les fleurs du mal<\/em>, <em>Justine<\/em>, <em>L\u2019\u00e9tranger<\/em>, les po\u00e9sies de Lautr\u00e9amont et de Roland Gigu\u00e8re, par exemple). Ce personnage, qui n\u2019a rien de bien extraordinaire, sera quant \u00e0 lui \u00a0caract\u00e9ris\u00e9 d\u2019embl\u00e9e par sa bienveillance et sa lucidit\u00e9. Plus encore, la suite du r\u00e9cit ne fera que renforcer l\u2019image positive qui s\u2019en d\u00e9gage\u00a0: il finira en couple avec Marie-Soleil, la jolie voisine d\u2019Alexandre qu\u2019a secourue le p\u00e8re de celui-ci lorsqu\u2019elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019une enfant. Ainsi, Tison, cet \u00eatre qui se rapproche de la culture, est valoris\u00e9 par la voix du roman qui fait pratiquement de lui le p\u00e8re adoptif d\u2019Alexandre.<\/p>\n<p>Entre ces deux personnages secondaires oscille Alexandre, un jeune homme profond\u00e9ment sensible qui travaillera dans un garage avant de fouler les bancs de l\u2019universit\u00e9 et qui incarne \u00e0 la fois l\u2019inn\u00e9e et le culturel. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il incarne ainsi la \u00ab\u00a0culture premi\u00e8re\u00a0\u00bb telle que l\u2019entend Fernand Dumont, celle qui est donn\u00e9e et ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame, qui \u00e9voque la nature m\u00eame des choses et qui explique d\u2019une certaine fa\u00e7on la philosophie ainsi que le silence du p\u00e8re, car \u00ab\u00a0il n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire alors de toujours exprimer pour se retrouver dans un monde qui parle de lui-m\u00eame\u00a0\u00bb (Dumont 1968, 216). De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, les livres et l\u2019\u00e9rudition de Tison rappellent la \u00ab\u00a0culture seconde\u00a0\u00bb, celle qui se d\u00e9finit davantage comme un horizon, qui se manifeste \u00e0 travers l\u2019art et qui permet de \u00ab\u00a0se donner une repr\u00e9sentation de [soi] en se mettant \u00e0 distance de [soi-m\u00eame]\u00a0\u00bb (36). Pour ce personnage qui ne sort presque plus de chez lui, le livre repr\u00e9sente un d\u00e9doublement du monde qui permet de se reconna\u00eetre, de se voir en soci\u00e9t\u00e9 et, finalement, de vivre.<\/p>\n<p>D\u2019une certaine fa\u00e7on, le malaise reli\u00e9 aux difficult\u00e9s de transmission se ressent jusque dans le physique du personnage\u00a0: Alexandre prend des m\u00e9dicaments pour calmer son c\u0153ur, \u00ab\u00a0qui est tout croche, qui bat tout croche\u00a0\u00bb (Caron 2017, 170), qui s\u2019emballe dangereusement lorsque son p\u00e8re l\u2019am\u00e8ne \u00e0 la chasse ou encore lorsque ce dernier pique une col\u00e8re. Le jeune homme fait l\u2019effort de travailler dans un garage parce que, comme le dit le p\u00e8re dans un vernaculaire qui d\u00e9tonne avec son pass\u00e9 d\u2019universitaire, \u00ab\u00a0\u00e0\u2019m\u2019ent d\u2019n\u00e9, faut bien que quelqu\u2019un la fasse la job que le monde fait pas pendant qu\u2019il lit des livres\u00a0\u00bb (85), mais il est \u00e9vident qu\u2019il est plus \u00e0 l\u2019aise dans une biblioth\u00e8que. Cela est particuli\u00e8rement vrai dans le cas de celle de Tison, qui lui donne l\u2019impression \u00ab\u00a0d\u2019entrer dans un nid de papier, comme si tous les \u00e9crivains du monde \u00e9taient les abeilles de cette ruche. Les vagues h\u00e9sitantes de leurs voix qui vont et viennent bourdonnent dans [sa] vie et dans [sa] t\u00eate.\u00a0\u00bb (78) \u00c0 l\u2019inverse, le niveau de langue du p\u00e8re, son parler appuy\u00e9, presque comique m\u00eame, t\u00e9moigne des efforts constants qu\u2019il d\u00e9ploie, non pas tant pour se rapprocher de ce qu\u2019il pense \u00eatre \u00ab\u00a0le vrai monde\u00a0\u00bb, mais pour refouler son pass\u00e9 d\u2019homme lettr\u00e9.<\/p>\n<p>Le <em>camp<\/em> qu\u2019a b\u00e2ti le p\u00e8re repr\u00e9sente \u2014\u00a0un peu comme Alexandre\u00a0\u2014, un \u00ab\u00a0espace ins\u00e9cable entre le r\u00e9el et la fiction\u00a0\u00bb (394) \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel la voix du p\u00e8re et celle des livres peuvent dialoguer. Cet h\u00e9ritage ultime s\u2019av\u00e8re inattendu \u00e0 la lumi\u00e8re des anciens comportements du p\u00e8re, mais ne fait qu\u2019accentuer le caract\u00e8re paradoxal et conflictuel du personnage. D\u2019une certaine fa\u00e7on, le p\u00e8re s\u2019est comport\u00e9 comme ces romanciers qu\u00e9b\u00e9cois qui se censurent pour se rapprocher de leurs lecteurs et de leurs lectrices<sup id=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-6\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e80000000000000000_5669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Voir \u00e0 cet \u00e9gard Biron 2016, 69.<\/span>. Il a reni\u00e9 son pass\u00e9 universitaire et litt\u00e9raire pour se rapprocher de ce qu\u2019il croyait \u00eatre la vraie vie, le vrai monde, mais, ce faisant, il s\u2019est \u00e9loign\u00e9 de son fils, de sa femme et de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>M\u00eame si la narration d\u00e9peint le p\u00e8re comme un homme dur et parfois m\u00eame violent, elle le fait toujours avec nuance. Quelques passages mettent en mots sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 et sa fragilit\u00e9. Pensons notamment \u00e0 l\u2019extrait o\u00f9 il visite sa femme mourante \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, ou encore \u00e0 l\u2019\u00e9pisode de la noyade des deux adolescents. Le p\u00e8re et l\u2019h\u00e9ritage familial qu\u2019il incarne ne repr\u00e9sentent pas pour Alexandre \u00ab\u00a0un poids dont il [\u2026] faut se d\u00e9faire pour s\u2019\u00e9panouir, mais plut\u00f4t un legs impr\u00e9cis auquel [il] finit par consentir\u00a0\u00bb (Biron 2005, 143) pour les maintenir en vie. \u00c0 la lumi\u00e8re de cette narration nuanc\u00e9e, il appara\u00eet juste d\u2019interpr\u00e9ter la construction du camp-biblioth\u00e8que du p\u00e8re et de son legs en deux temps. La cabane au fond du bois repr\u00e9sente d\u2019abord un refuge pour le p\u00e8re, un lieu au c\u0153ur du monde, loin des murs de l\u2019institution universitaire et de cette langue qui ne cherche pas \u00e0 adh\u00e9rer au monde et \u00e0 son contenu, mais plut\u00f4t \u00ab\u00a0\u00e0 se constituer [\u2026] en un univers propre\u00a0\u00bb (Dumont 1968, 18) qui caract\u00e9rise la langue qu\u00e9b\u00e9coise. On apprend \u00e0 la fin du roman que le p\u00e8re avait commenc\u00e9 \u00e0 am\u00e9nager des tablettes dans son refuge, fort probablement dans le but d\u2019en faire une biblioth\u00e8que pour son fils. On sait aussi que depuis la mort de sa femme, le p\u00e8re passait son temps dans son \u00ab\u00a0<em>shack<\/em> en construction sans refaire de signe\u00a0\u00bb (Caron 2017, 221). Il mourra malheureusement avant de pouvoir de terminer son projet et d\u2019en faire part \u00e0 son fils. Ce n\u2019est que bien des ann\u00e9es plus tard, lorsqu\u2019il retrouvera par hasard les livres de son p\u00e8re, qu\u2019Alexandre ressentira le besoin de revenir sur la terre familiale, de mettre les pieds pour la premi\u00e8re fois dans ce camp dont l\u2019acc\u00e8s lui avait jusqu\u2019alors \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendu. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il d\u00e9couvre les fameuses tablettes, un legs qui le surprend de moins en moins venant de son p\u00e8re d\u00e9chir\u00e9, mais qui r\u00e9v\u00e8le surtout l\u2019importance du pass\u00e9 intellectuel du p\u00e8re, un pass\u00e9 dont il n\u2019arrivait visiblement pas \u00e0 se d\u00e9faire et auquel il se voyait constamment ramen\u00e9 par ce fils livrophage. D\u00e8s lors, le camp repr\u00e9sente l\u2019occasion pour le fils de trouver le chemin de la naissance \u00e0 partir de la r\u00e9conciliation, de revendiquer l\u2019h\u00e9ritage confus et sombre que son p\u00e8re lui laisse maladroitement. D\u00e8s lors, le camp repr\u00e9sente la fin d\u2019une errance et le d\u00e9but du chemin menant \u00e0 la r\u00e9conciliation, une r\u00e9conciliation qui s\u2019appuie aussi bien sur les bras du p\u00e8re qui ont construit ce camp-biblioth\u00e8que que sur les livres d\u2019Alexandre\u00a0: \u00ab\u00a0Tout ce temps j\u2019ai eu des livres sans avoir de place pour les ranger. Et pourtant, tout ce temps j\u2019ai eu une biblioth\u00e8que vide \u00e0 occuper.\u00a0\u00bb (140) Comme il l\u2019indique lui-m\u00eame\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne suis pas seul. Il y a les voix. \u00c9voquant tant\u00f4t le r\u00e9chauffement guttural de com\u00e9diens attroup\u00e9s dans des loges ou sur la sc\u00e8ne baign\u00e9e d\u2019ombre d\u2019une salle encore vide, tant\u00f4t le grondement sourd d\u2019une mer \u00e0 mar\u00e9e montante ou le rythme guerrier des hakas maoris, muant jusqu\u2019au rugissement [\u2026]. \u00c7a glousse, \u00e7a vrombit, \u00e7a respire autour de moi. \u00c7a vit. Elles se sont suivies, se sont fait \u00e9cho, ont chant\u00e9, r\u00e9cit\u00e9, murmur\u00e9, cri\u00e9. Le texte \u00e0 peine commenc\u00e9, elles \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 n\u00e9es pour se faire entendre. Elles n\u2019existaient que pour cela\u00a0: venir au monde. (393)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cette citation, les voix sont convoqu\u00e9es pour leur diversit\u00e9 confuse, celles des com\u00e9diens et des com\u00e9diennes comme celles des guerriers maoris venus de l\u2019autre bout de la plan\u00e8te. On dirait une r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale de voix r\u00e9unies pour une grande premi\u00e8re. Le h\u00e9ros n\u2019est plus seul, il peut na\u00eetre enfin, parmi ces voix \u00e9tranges qu\u2019il entend comme Maria Chapdelaine entendait jadis les voix de la patrie. De la sorte, l\u2019extrait rappelle \u00e9galement le perp\u00e9tuel recommencement du geste fondateur dont parle Nepveu dans <em>L\u2019\u00e9cologie du r\u00e9el<\/em> (1988).<\/p>\n<p>Pour Alexandre, placer la litt\u00e9rature au c\u0153ur de la for\u00eat, c\u2019est aussi rapprocher la culture \u00ab\u00a0s\u00e9rieuse\u00a0\u00bb de la nature, c\u2019est penser la relation entre les discours social et litt\u00e9raire non pas en termes d\u2019oppositions, mais bien d\u2019\u00e9changes. Cette biblioth\u00e8que au milieu du bois occupe \u00e9galement une fonction m\u00e9morielle parce qu\u2019en permettant un dialogue entre l\u2019h\u00e9ritage du p\u00e8re (repr\u00e9sent\u00e9 par la biblioth\u00e8que dans sa dimension physique) et celui des livres qui viennent garnir les \u00ab\u00a0tablettes en bois, solides\u00a0\u00bb (390), elle les maintient tous deux \u2014\u00a0au m\u00eame titre que les \u00eatres chers qui entourent Alexandre\u00a0\u2014 en vie\u00a0:<\/p>\n<p>Le p\u00e8re est assis \u00e0 la table pr\u00e8s de moi. [\u2026] Et toutes les voix de cette histoire se retrouvent quelque part autour. Chacune se pr\u00e9pare \u00e0 jouer son r\u00f4le. La m\u00e8re, qui a troqu\u00e9 sa jaquette d\u2019h\u00f4pital contre la dignit\u00e9 d\u2019un tailleur \u00e0 la Jackie Kennedy. [\u2026] M\u00eame le petit Alexis \u00e0 Ren\u00e9 est debout pr\u00e8s de l\u2019\u00e9chelle du lit. Jean-Pierre, finalement parti avant son canari, s\u2019est aussi joint \u00e0 mon ch\u0153ur qui se prend au jeu du vent des conif\u00e8res. Et d\u2019autres voix venues du village se r\u00e9chauffent. [\u2026]<\/p>\n<p>La mort de tout cela est impossible. Tant qu\u2019est ouvert le livre, la mort n\u2019existe pas. (394)<\/p>\n<p>Le livre est bel et bien le motif qui garantit la filiation, la transmission non pas seulement d\u2019un savoir, mais de la vie. Ancrer la litt\u00e9rature au c\u0153ur de la for\u00eat, c\u2019est \u00e9galement l\u00e9gitimer le d\u00e9sir de culture d\u2019Alexandre, c\u2019est faire de la culture \u2014\u00a0ce \u00ab\u00a0lieu par excellence du conflit\u00a0\u00bb (Biron, 2016,\u00a075)\u00a0\u2014, non pas quelque chose d\u2019obsc\u00e8ne, mais de presque magique. Le livre transforme les souvenirs \u00e9vanescents en pr\u00e9sence(s). Il est le lieu du conflit et, en m\u00eame temps, l\u2019\u00e9l\u00e9ment par lequel se r\u00e9sout le conflit (d\u2019o\u00f9 un certain id\u00e9alisme dans le roman, le livre \u00e9tant presque un f\u00e9tiche). D\u00e8s lors, <em>De bois debout<\/em> investit la distance entre le p\u00e8re et le fils, entre la nature et la culture, pour mieux mettre en lumi\u00e8re la relation d\u2019interd\u00e9pendance qui les caract\u00e9rise. Le camp\u2011biblioth\u00e8que r\u00e9sume finalement \u00e0 lui seul le conflit des codes. Si Belleau disait que le romancier canadien-fran\u00e7ais avait besoin de deux personnages pour incarner les deux p\u00f4les du conflit, Caron, lui, distribue les r\u00f4les autour de trois personnages, mais il \u00ab\u00a0symbolise\u00a0\u00bb n\u00e9anmoins le conflit autour de ce lieu qu\u2019est le legs paternel.<\/p>\n<h2>Le vertige, ensemble<\/h2>\n<p>Dans son article \u00ab\u00a0De la compassion comme valeur romanesque\u00a0\u00bb (2005), Michel Biron remarque que certaines fictions contemporaines qu\u00e9b\u00e9coises peignent \u00ab\u00a0avec chaleur, sur un ton tant\u00f4t grave, tant\u00f4t l\u00e9ger, des personnages d\u00e9sorient\u00e9s \u00e0 la recherche de leur famille\u00a0\u00bb (139). La compassion permet d\u2019aller au fond du malaise, du \u00ab\u00a0vertige\u00a0\u00bb dans lequel \u00e9volue l\u2019individu contemporain. Dans ces romans, comme dans <em>De bois debout<\/em>, \u00ab\u00a0pas question de creuser la distance qui s\u00e9pare [l\u2019]individu de sa famille ou de sa soci\u00e9t\u00e9, puisque cet individu souffre d\u00e9j\u00e0 d\u2019un exc\u00e8s de distance\u00a0\u00bb (146). Alexandre ressemble \u00e0 cet \u00e9gard aux personnages de Nicolas Dickner dans <em>Nikolski<\/em>, Noah et Joyce\u00a0: tous trois cherchent \u00e0 \u00e9claircir le myst\u00e8re de leur origine. Dans les deux romans, le livre a des pouvoirs magiques\u00a0: il assure le lien entre des personnages qui n\u2019en finissent pas de ne pas se croiser. Alors que la qu\u00eate des protagonistes de <em>Nikolski<\/em> tombe un peu \u00e0 plat, surtout celle de Joyce, Alexandre r\u00e9ussira quant \u00e0 lui \u00e0 faire de la distance qui le s\u00e9parait auparavant de son p\u00e8re un lieu confortable\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aurai cinquante-trois ans, soixante, quatre-vingt\u2011un ans, il viendra toujours de mourir, sera \u00e0 peine disparu. Et je n\u2019aurai jamais compris que cela\u00a0: ce trou lov\u00e9 dans sa t\u00eate, ce vide, ce fond noir qui me repr\u00e9sente. O\u00f9 j\u2019existe.\u00a0\u00bb (Caron 2017, 392)<\/p>\n<p>On constate ainsi que l\u2019\u00e9poque d\u2019Alexandre est bien diff\u00e9rente de celle qui a vu \u00e9voluer le p\u00e8re. Le conflit des codes s\u2019y est d\u2019une certaine fa\u00e7on r\u00e9sorb\u00e9 pour faire place \u00e0 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, au vertige dont parle Biron. M\u00eame si le h\u00e9ros de Caron r\u00e9ussit \u00e0 d\u00e9m\u00ealer l\u2019h\u00e9ritage confus que lui laisse son p\u00e8re, ses contradictions ne sont jamais lev\u00e9es\u00a0: on ne sait toujours pas ce qui l\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 se d\u00e9chirer ainsi. La compassion qui innerve la production contemporaine ne permet donc pas de \u00ab\u00a0r\u00e9parer na\u00efvement les choses\u00a0\u00bb (Biron 2005, 146), mais de partager l\u2019exp\u00e9rience authentique des personnages. Le roman de Caron, en valorisant le travail manuel aussi bien que la culture, invite ses lecteurs et ses lectrices \u00e0 ne pas choisir entre les deux p\u00f4les du conflit, de fa\u00e7on \u00e0 mieux les \u00e9prouver ensemble comme un h\u00e9ritage irr\u00e9ductiblement contradictoire.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Belleau, Andr\u00e9. 2016. <em>Surprendre les voix<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al.<\/p>\n<p>Biron, Michel. 2005. \u00ab\u2009De la compassion comme valeur romanesque\u2009\u00bb. <em>Voix et Images<\/em> vol. 31, no.\u00a091\u00a0:\u00a0139-146.<\/p>\n<p>\u2014 \u2014 \u2014. 2016. \u00ab\u00a0Chez nous, c\u2019est la culture qui est obsc\u00e8ne\u00a0\u00bb. <em>Voix et Images<\/em> 42, no. 1 : 67-75.<\/p>\n<p>Biron, Michel, Fran\u00e7ois Dumont et \u00c9lisabeth Nardout-Lafarge avec la collaboration de Martine-Emmanuelle Lapointe. 2007. <em>Histoire de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al.<\/p>\n<p>Caron, Jean-Fran\u00e7ois. 2017. <em>De bois debout<\/em>. Chicoutimi\u00a0: La Peuplade.<\/p>\n<p>Cellard, Karine et Martine-Emmanuelle Lapointe, dir. 2011. <em>Transmission et h\u00e9ritages de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Les Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Demanze, Laurent. 2008. <em>Encres Orphelines\u00a0: Pierre Bergounioux, G\u00e9rard Mac\u00e9, Pierre Michon<\/em>. Paris\u00a0: Jos\u00e9 Corti.<\/p>\n<p>\u2014 \u2014 \u2014. 2009. \u00ab\u2009Les poss\u00e9d\u00e9s et les d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s\u2009\u00bb. <em>\u00c9tudes Fran\u00e7aises<\/em> 45, no.3\u00a0:11-23.<\/p>\n<p>Dumond, Fernand. 1968. <em>Le lieu de l\u2019homme<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00e9ditions HMH.<\/p>\n<p>Inkel, St\u00e9phane. 2011. \u00ab\u00a0Filiations rompues. Usages de la m\u00e9moire dans la litt\u00e9rature contemporaine\u00a0\u00bb. Dans <em>Transmission et h\u00e9ritages de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise<\/em>, Karine Cellard et Martine-Emmanuelle Lapointe, dir,\u00a0227-244. Montr\u00e9al\u00a0: Les Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Lamontagne, Andr\u00e9. 2004. <em>Le roman contemporain\u00a0: les voix sous les mots<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Fides.<\/p>\n<p>Langevin, Francis. 2015. \u00ab\u2009Raconter la m\u00e9moire\u2009\u00bb. <em>Qu\u00e9bec Fran\u00e7ais<\/em> 175\u00a0: 85-89.<\/p>\n<p>Lapointe, Martine-Emmanuelle. 2009. \u00ab\u2009H\u00e9riter du bordel dans toute sa splendeur\u2009\u00bb. <em>\u00c9tudes Fran\u00e7aises<\/em> 45, no. 3\u00a0: 77-93.<\/p>\n<p>Lapointe, Martine-Emmanuelle et Laurent Demanze. 2009. \u00ab\u2009Pr\u00e9sentation\u00a0: figures de l\u2019h\u00e9ritier dans le roman contemporain\u2009\u00bb. <em>\u00c9tudes Fran\u00e7aises<\/em> 45, no. 3\u00a0: 5-9.<\/p>\n<p>Letendre, Daniel et Martine-Emmanuelle Lapointe. 2012. \u00ab\u00a0Liminaire\u00a0\u00bb. <em>Tangence<\/em> 98\u00a0: 5\u20139.<\/p>\n<p>Maingueneau, Dominique. 2006. <em>Contre Saint-Proust. Ou la fin de la litt\u00e9rature<\/em>. Paris\u00a0: Belin.<\/p>\n<p>Nardout-Lafarge, \u00c9lisabeth. 2014. \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9crivain en habit de travail\u00a0\u00bb. <em>Voix et Images<\/em> 39, no.\u00a03\u00a0:\u00a047-58.<\/p>\n<p>Viart, Dominique. 1999. \u00ab\u2009Filiations litt\u00e9raires\u2009\u00bb. <em>\u00c9critures Contemporaines 2<\/em>. Caen\u00a0: Minard.<\/p>\n<p>\u2014 \u2014 \u2014. 2009. \u00ab\u2009Le silence des p\u00e8res au principe du \u201cr\u00e9cit de filiation\u201d\u2009\u00bb. <em>\u00c9tudes Fran\u00e7aises<\/em> 45\u00a0, no. 3\u00a0:\u00a095-112.<\/p>\n<p>Viart, Dominique et Bruno Vercier. 2005. <em>La litt\u00e9rature fran\u00e7aise au pr\u00e9sent. H\u00e9ritage, modernit\u00e9, mutations<\/em>. Paris\u00a0: Borduas.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Jutras, Alexandre. 2021. \u00ab L\u2019h\u00e9ritage du p\u00e8re. Une biblioth\u00e8que au milieu du bois \u00bb <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03. En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5669 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/jutras_hs3.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 jutras_hs3.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-19521a8a-a1ce-4292-90b3-68430199c79f\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/jutras_hs3.pdf\">jutras_hs3<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/jutras_hs3.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-19521a8a-a1ce-4292-90b3-68430199c79f\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5669-1\"><span>1<\/span><div>Voir Cellard et Lapointe 2011, 7. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5669-2\"><span>2<\/span><div>Son deuxi\u00e8me roman, <em>Rose Brouillard, le film<\/em> (2012) d\u00e9ployait entre autres la question de la m\u00e9moire. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5669-3\"><span>3<\/span><div>Alexandre n\u2019a pas encore p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans la maison \u00e0 ce moment du r\u00e9cit, ce qui nous incite \u00e0 d\u00e9duire que l\u2019homme s\u2019adresse bel et bien au lecteur plut\u00f4t qu\u2019au jeune homme. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5669-4\"><span>4<\/span><div>Dominique Maingueneau rend compte de cette perte de souverainet\u00e9 de la litt\u00e9rature dans le dernier chapitre de <em>Contre Saint-Proust ou la fin de la Litt\u00e9rature?<\/em> (2006). Plus concr\u00e8tement, \u00ab\u00a0la litt\u00e9rature n\u2019est plus le lieu privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 s&rsquo;inscrivent les enjeux collectifs qui font l&rsquo;actualit\u00e9\u00a0\u00bb (152) m\u00eame si la production litt\u00e9raire contemporaine va bon train et que \u00ab\u00a0les \u0153uvres nouvelles prolif\u00e8rent [\u2026] \u00e0 un rythme de plus en plus acc\u00e9l\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb (154). La litt\u00e9rature s\u2019av\u00e8re par ailleurs marginalis\u00e9e par ces nouveaux m\u00e9dias dont elle est \u00e9galement d\u00e9pendante pour habiter la sc\u00e8ne culturelle. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5669-5\"><span>5<\/span><div>Dans <em>Les voix sous les mots<\/em> (2004), Andr\u00e9 Lamontagne rel\u00e8ve d\u2019ailleurs \u00ab\u00a0la pr\u00e9sence plus marqu\u00e9e d\u2019intertextes jouant le r\u00f4le de performants di\u00e9g\u00e9tiques, c\u2019est-\u00e0-dire exer\u00e7ant une influence d\u00e9terminante sur les lignes pragmatiques et actorielles du r\u00e9cit\u00a0\u00bb (12-13) dans le roman qu\u00e9b\u00e9cois contemporain. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e80000000000000000_5669-6\"><span>6<\/span><div>Voir \u00e0 cet \u00e9gard Biron 2016, 69. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e80000000000000000_5669-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Actes du XXVe Colloque interuniversitaire \u00e9tudiant de litt\u00e9rature (CIEL 2020) \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b03 Depuis quelques ann\u00e9es, la question des h\u00e9ritages familiaux, culturels, historiques et litt\u00e9raires alimente de nombreuses r\u00e9flexions dans le champ des sciences humaines. Dominique Viart observe notamment que la litt\u00e9rature fran\u00e7aise contemporaine a abondamment investi la question familiale et les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1315,1314,1134],"tags":[187],"class_list":["post-5669","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-du-colloque","category-actes-du-xxve-colloque-interuniversitaire-etudiant-de-litterature-ciel-2020","category-article","tag-jutras-alexandre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5669","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5669"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5669\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8460,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5669\/revisions\/8460"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5669"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5669"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5669"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}