{"id":5673,"date":"2024-06-13T19:48:32","date_gmt":"2024-06-13T19:48:32","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/censure-censure-censure\/"},"modified":"2024-08-21T15:47:55","modified_gmt":"2024-08-21T15:47:55","slug":"censure-censure-censure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5673","title":{"rendered":"Censure, censure, censure"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6901\">Dossier\u00a0\u00ab\u00a0De l&rsquo;Index au droit d&rsquo;auteur\u00a0: scandales et proc\u00e8s litt\u00e9raires\u00a0\u00bb,\u00a0n\u00b0 32<\/a><\/h5>\n<p>\u00c0 en croire la presse, la t\u00e9l\u00e9vision, la radio, les livres, les r\u00e9seaux sociaux, les blogues, les p\u00e9titions et les manifestations, la censure ferait un retour en force dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Bien entendu, le contraste est saisissant entre la multiplicit\u00e9 des voies d\u2019expression qui la porte et la rumeur elle-m\u00eame. Le tournant du xxi<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle est d\u2019ailleurs d\u00e9sign\u00e9 tout \u00e0 la fois comme le d\u00e9but du d\u00e9veloppement des nouvelles technologies d\u2019information et de communication, qui ont d\u00e9multipli\u00e9 les moyens d\u2019expression, et un \u00ab\u00a0retour de la censure\u00a0\u00bb, qui ferait au contraire obstacle \u00e0 la libre parole. Quelles formes insidieuses prendrait alors cette censure? On \u00e9voque, p\u00eale-m\u00eale, des proc\u00e8s contre des expressions et notamment contre des cr\u00e9ations, des avertissements plus ou moins oblig\u00e9s et des pol\u00e9miques suite \u00e0 des prises de parole jug\u00e9es malheureuses, des publications retir\u00e9es et des publicit\u00e9s oblit\u00e9r\u00e9es, des protestations contre des cr\u00e9ations et des prix contest\u00e9s, des d\u00e9boulonnages de statues et des lieux-dits d\u00e9baptis\u00e9s, ou encore des conf\u00e9rences emp\u00each\u00e9es et le refoulement de personnalit\u00e9s scandaleuses \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019un pays.<\/p>\n<p>Mais tous ces ph\u00e9nom\u00e8nes rel\u00e8vent-ils de la censure? Pour juger de l\u2019\u00e9tat r\u00e9el de nos libert\u00e9s, on gagne probablement \u00e0 revenir \u00e0 une d\u00e9finition plus stricte de ce qu\u2019est la censure. La censure, la vraie, est autoris\u00e9e et pr\u00e9alable. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle rel\u00e8ve d\u2019un pouvoir, temporel ou spirituel, et qu\u2019elle intervient en amont de la divulgation d\u2019une expression. Elle suppose une armada de censeur\u00b7e\u00b7s qui filtrent les productions de l\u2019esprit avant qu\u2019elles ne circulent dans l\u2019espace social. Elle peut encore, comme dans la France occup\u00e9e, avoir la main mise sur le papier ou sur les salles de spectacles. On voit bien que la tr\u00e8s vaste majorit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019on qualifie aujourd\u2019hui de censure n\u2019entre pas dans cette d\u00e9finition. Et pour cause, la censure au sens strict a largement disparu, au Qu\u00e9bec comme en France. Largement, mais pas tout \u00e0 fait.<\/p>\n<h2>R\u00e9manences de la censure a priori et reviviscence de la censure a posteriori<\/h2>\n<p>Une censure a priori des productions culturelles subsiste notamment pour l\u2019audiovisuel et le cin\u00e9ma, qui sont soumis \u00e0 un syst\u00e8me de visas. Au Qu\u00e9bec, un pouvoir autoris\u00e9, le Minist\u00e8re de la culture et des communications, peut emp\u00eacher qu\u2019un film soit pr\u00e9sent\u00e9 au public. Le plus souvent, toutefois, il se contente d\u2019en limiter la diffusion \u00e0 certaines classes d\u2019\u00e2ge, avec des moyens de contr\u00f4le limit\u00e9s d\u00e8s que le visionnement a lieu dans le cadre priv\u00e9. Les avertissements que l\u2019on voit sur d\u2019autres produits culturels, tels les albums de musique ou les livres, ne sont pas impos\u00e9s, mais choisis par les diffuseurs. Ils ont parfois vocation \u00e0 prot\u00e9ger l\u2019artiste et son diffuseur, et parfois, tout simplement, \u00e0 attirer le chaland. Quoi qu\u2019il en soit, ils ne sauraient emp\u00eacher un produit d\u2019acc\u00e9der \u00e0 son public.<\/p>\n<p>Une autre interdiction s\u2019approche d\u2019une censure au sens strict, puisqu\u2019on prive des personnes de la possibilit\u00e9 m\u00eame de communiquer leur message. C\u2019est le refoulement aux douanes de personnalit\u00e9s \u00e9trang\u00e8res invit\u00e9es \u00e0 donner une conf\u00e9rence ou un spectacle. Toutefois, les agent\u00b7e\u00b7s de l\u2019immigration n\u2019ont pas les coud\u00e9es franches pour le faire, il faut par exemple que le\u00b7la candidat\u00b7e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e sur le territoire ait commis un crime grave et r\u00e9cent. Et rien n\u2019emp\u00eache ce\u00b7tte dernier\u00b7\u00e8re de diffuser son message par d\u2019autres voies. En somme, il\u00b7elle peut bien s\u2019exprimer mais pas le faire en personne.<\/p>\n<p>C\u2019est une autre censure qui semble recrudescente, la censure judicaire. Dans certains cas o\u00f9 la s\u00e9curit\u00e9 publique est en danger, un\u00b7e juge (mais aussi un\u00b7e maire\u00b7sse) peut faire interdire un \u00e9v\u00e9nement public (spectacle, exposition, etc.) avant qu\u2019il n\u2019ait lieu. Il s\u2019agit bien l\u00e0 d\u2019une censure a priori. Toutefois, la plupart des affaires m\u00e9diatis\u00e9es ces derni\u00e8res ann\u00e9es rel\u00e8vent plut\u00f4t d\u2019une censure a posteriori. Dans ces cas-l\u00e0, c\u2019est la divulgation d\u2019une \u0153uvre qui suscite une plainte, puis un proc\u00e8s, et la sanction peut prendre la forme du caviardage de l\u2019\u0153uvre, de la limitation de sa diffusion, voire de son retrait pur et simple. Si les condamnations sont tr\u00e8s loin d\u2019\u00eatre la r\u00e8gle, elles sont r\u00e9guli\u00e8res, et elles ont vis\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es des \u0153uvres dont les tribunaux ont estim\u00e9 qu\u2019elles attentaient \u00e0 la vie priv\u00e9e (<em>L\u2019enfant d\u2019octobre<\/em>\u00a0de Philippe Besson,\u00a0<em>Les Petits<\/em>\u00a0de Christine Angot), \u00e0 la r\u00e9putation (<em>Le proc\u00e8s de Jean-Marie Le Pen<\/em>\u00a0de Mathieu Lindon) ou qu\u2019elles enfreignaient la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle (<em>Robinson Sucro\u00eb<\/em>\u00a0de Cinar), plus rarement qu\u2019elles incitaient \u00e0 la haine (\u00ab\u00a0Nique la France\u00a0\u00bb de Saidou) ou contrevenaient au droit moral (<em>Le dialogue des carm\u00e9lites\u00a0<\/em>de Dmitri Tcherniakov).<\/p>\n<h2>De quelques affaires r\u00e9centes<\/h2>\n<p>En somme, le vaste continent de ce que, aujourd\u2019hui, on appelle commun\u00e9ment \u00ab\u00a0censure\u00a0\u00bb n\u2019en rel\u00e8ve pas strictement, soit parce que la pr\u00e9sum\u00e9e atteinte n\u2019\u00e9mane pas d\u2019une instance d\u00e9tenant un v\u00e9ritable pouvoir, soit parce qu\u2019une autorit\u00e9 sanctionne apr\u00e8s coup seulement un abus \u00e0 la libert\u00e9 d\u2019expression, qui reste la r\u00e8gle. Dans tous les cas, une double question m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pos\u00e9e pour \u00e9valuer l\u2019ampleur de la privation caus\u00e9e par la remise en cause d\u2019une expression\u00a0: \u00e0 quel point l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019espace public a-t-il \u00e9t\u00e9 barr\u00e9 et quel rapport de force lie l\u2019instance \u00ab\u00a0censoriale\u00a0\u00bb de l\u2019instance \u00ab\u00a0censur\u00e9e\u00a0\u00bb? Prenons quelques exemples r\u00e9cents qui ont \u00e9t\u00e9 associ\u00e9s \u00e0 de la censure.<\/p>\n<p>Une association de libraires qui retire la publication des choix de lectures de son Premier ministre le prive de cette occasion d\u2019exprimer ses inclinations litt\u00e9raires et politiques, et d\u2019en faire la promotion. Elle prive aussi le public de son droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 une expression qu\u2019il peut juger int\u00e9ressante. Toutefois, l\u2019association n\u2019est \u00e9videmment pas en position de sup\u00e9riorit\u00e9 par rapport au chef du Gouvernement et son geste de d\u00e9fiance est m\u00eame objectivement risqu\u00e9. En outre, \u00e9tant commanditaire et non simple diffuseur, on peut penser que son droit de regard sur ladite expression s\u2019en trouvait \u00e9largi. Enfin, m\u00eame si l\u2019argument est secondaire, il faut bien souligner que le \u00ab\u00a0censur\u00e9\u00a0\u00bb ne manque pas de tribunes pour s\u2019exprimer.<\/p>\n<p>\u00c0 la diff\u00e9rence d\u2019une telle association, qui g\u00e8re elle-m\u00eame la diffusion et le retrait de ses publicit\u00e9s, des manifestant\u00b7e\u00b7s et p\u00e9titionnaires qui d\u00e9noncent tapageusement un spectacle qu\u2019ils et elles jugent n\u00e9faste n\u2019ont aucun moyen d\u2019emp\u00eacher sa tenue. Sauf \u00e0 contrevenir \u00e0 la loi, bien s\u00fbr, en s\u2019interposant physiquement \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des artistes ou en sabotant le th\u00e9\u00e2tre, par exemple. \u00c0 cet \u00e9gard, une d\u00e9cision fran\u00e7aise de juin 2017 est int\u00e9ressante. Elle a acquitt\u00e9 des militant\u00b7e\u00b7s qui avaient r\u00e9clam\u00e9 bruyamment l\u2019interdiction d\u2019une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, y compris \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la salle de spectacle. Mais elle a condamn\u00e9 ceux et celles qui sont mont\u00e9\u00b7e\u00b7s sur sc\u00e8ne et ont forc\u00e9 l\u2019interruption du spectacle. Les un\u00b7e\u00b7s exer\u00e7aient leur libert\u00e9 d\u2019expression sans entraver celle des autres. Les autres abusaient de leur libert\u00e9 d\u2019expression et brimaient celle des artistes et de leur public.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0 l\u2019inverse de l\u2019association de libraires ou des manifestant\u00b7e\u00b7s, une administration universitaire qui, \u00e0 la suite d\u2019un pr\u00e9sum\u00e9 abus de langage, suspend pour enqu\u00eate une de ses professeures dispose sur elle d\u2019un pouvoir ind\u00e9niable. En outre, les classes de cette professeure constituent le principal lieu de diffusion de son enseignement, et il ne s\u2019agit pas de retirer un contenu qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 la disposition, mais d\u2019emp\u00eacher la divulgation d\u2019un contenu nouveau. M\u00eame si la suspension est de courte dur\u00e9e, des trois cas, c\u2019est celui o\u00f9\u00a0le rapport de force est le plus d\u00e9favorable \u00e0 la personne qui s&rsquo;exprime, et la forme de la restriction, la plus s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Aucune de ces trois affaires ne tient donc strictement de la censure. Chacune n\u2019en a pas moins une port\u00e9e, qu\u2019on peut mieux mesurer en observant \u00e0 la fois les rapports de pouvoir en jeu et la limitation effective de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019espace public. On pourrait encore mobiliser un autre crit\u00e8re, quoiqu\u2019il soit d\u00e9licat, celui de la valeur de l\u2019expression en cause\u00a0: c\u2019est ce que font les juges quand elles ou ils estiment, par exemple, que la publicit\u00e9 m\u00e9rite moins d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9e que la cr\u00e9ation, voire que certaines prises de parole d\u00e9l\u00e9t\u00e8res ne m\u00e9ritent aucune protection. En tout \u00e9tat de cause, on tient, avec le principe de la sauvegarde du libre acc\u00e8s \u00e0 l\u2019espace public pour tout un chacun, y compris les plus vuln\u00e9rables, un principe utile pour d\u00e9fendre l\u2019exercice de la libert\u00e9 d\u2019expression. \u00c0 quoi il faut ajouter qu\u2019une expression est licite tant qu\u2019elle ne brime pas celle des autres.<\/p>\n<h2>Autocensure<\/h2>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, bien des ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019on qualifie de censure rel\u00e8vent de l\u2019autocensure. Une autocensure que l\u2019on gagne \u00e0 distinguer de la censure r\u00e9elle, m\u00eame quand elle r\u00e9sulte de pressions plus ou moins ext\u00e9rieures. L\u2019enjeu est de mieux en cerner les motivations mais aussi les rouages. Que les cr\u00e9ateurs et cr\u00e9atrices, par exemple, s\u2019autocensurent de leur propre chef ou sur le conseil, sollicit\u00e9 ou non, de leur diffuseur ou de leur m\u00e9c\u00e8ne, d\u2019un\u00b7e avocat\u00b7e ou d\u2019un\u00b7e sensitive reader, voil\u00e0 qui change bien des choses. Selon le rapport de d\u00e9pendance qui lie l\u2019artiste \u00e0 ces collaborateurs plus ou moins choisis, le \u00ab\u00a0conseil\u00a0\u00bb pourra s\u2019apparenter \u00e0 une exigence, voire \u00e0 une menace si l\u2019avocat\u00b7e en question est envoy\u00e9\u00b7e par un tiers, par exemple un personnage m\u00e9content. On a une id\u00e9e impr\u00e9cise de l\u2019ampleur de cette autocensure \u00ab\u00a0ext\u00e9rioris\u00e9e\u00a0\u00bb, notamment parce qu\u2019elle intervient largement en amont de la divulgation d\u2019une \u0153uvre et qu\u2019elle appartient aux n\u00e9gociations priv\u00e9es.<\/p>\n<p>Elle se fait plus visible lorsqu\u2019elle intervient a posteriori, par exemple suite \u00e0 la rencontre d\u2019une \u0153uvre avec un public oppositionnel, qui n\u2019\u00e9tait pas le public anticip\u00e9 et d\u00e9sir\u00e9. Le choc est d\u2019autant plus violent, comme dans les affaires\u00a0<em>Exhibit B<\/em>,\u00a0<em>Sl\u0101v<\/em>\u00a0ou\u00a0<em>Kanata<\/em>, quand l\u2019auteur et ses soutiens voient leurs bonnes intentions ramen\u00e9es \u00e0 leurs mauvais effets r\u00e9els, leur responsabilit\u00e9 subjective confront\u00e9e \u00e0 leur responsabilit\u00e9 objective. Les cas de volte-face apr\u00e8s diffusion et \u00e0 la suite d\u2019une pol\u00e9mique se sont multipli\u00e9s ces derni\u00e8res ann\u00e9es, contribuant largement \u00e0 relancer les d\u00e9bats sur la censure. Parfois, c\u2019est l\u2019auteur\u00b7e qui a recul\u00e9, rebut\u00e9\u00b7e par la pol\u00e9mique (telles les auteures de la BD\u00a0<em>On a chop\u00e9 la pubert\u00e9\u00a0<\/em>accus\u00e9es de sexisme) et, parfois, c\u2019est l\u2019instance de diffusion ou de financement qui a c\u00e9d\u00e9, effray\u00e9 par la perspective d\u2019une proc\u00e9dure judiciaire ou de pertes financi\u00e8res. Parfois, enfin, l\u2019un\u00b7e ou l\u2019autre s\u2019est dit\u00b7e d\u00e9cill\u00e9\u00b7e par le d\u00e9bat (tel Robert Lepage apr\u00e8s l\u2019affaire\u00a0<em>Sl\u0101v<\/em>, ou Gallimard suite \u00e0 la publication du\u00a0<em>Consentement<\/em>\u00a0de Vanessa Springora).<\/p>\n<p>Ces diff\u00e9rents cas gagnent, une fois de plus, \u00e0 \u00eatre examin\u00e9s \u00e0 l\u2019aune des rapports de force qui lient les parties comme de l\u2019entrave \u00e0 la circulation de l\u2019expression. Ils montrent la diversit\u00e9 des motivations de l\u2019autocensure (id\u00e9ologiques, p\u00e9cuniaires), la complexit\u00e9 de ses rouages et la multiplicit\u00e9 des acteurs impliqu\u00e9s. Ils rappellent enfin tout un chacun \u00e0 ses responsabilit\u00e9s. La premi\u00e8re, pour toute personne qui s\u2019exprime dans l\u2019espace public, est peut-\u00eatre de tenter de mieux comprendre ses droits mais aussi ses devoirs et, selon les cas, de se rassurer ou de les discuter. Il n\u2019est pas raisonnable de penser qu\u2019actuellement on ne peut plus rien dire au Qu\u00e9bec. La libert\u00e9 d\u2019expression, en g\u00e9n\u00e9ral, et la libert\u00e9 de cr\u00e9ation, en particulier, sont bien prot\u00e9g\u00e9es, mieux que dans d\u2019autres d\u00e9mocraties, mieux qu\u2019en France, \u00e0 bien des \u00e9gards. Marteler le contraire en invoquant les spectres inqui\u00e9tants de l\u2019Index, de la dictature ou du terrorisme intellectuel, c\u2019est risquer de susciter une autocensure d\u00e9mesur\u00e9e. Mais il n\u2019est pas raisonnable non plus de croire qu\u2019on peut tout dire. Des limites \u00e0 la libert\u00e9 d\u2019expression ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vues d\u00e8s les premiers textes qui l\u2019ont consacr\u00e9e. Une expression ne saurait licitement inciter \u00e0 la haine, plagier, attenter \u00e0 la vie priv\u00e9e, diffamer, etc. Et l\u2019exercice de la balance des droits fondamentaux doit \u00eatre continuellement recommenc\u00e9. En outre, l\u2019ar\u00e8ne publique est de plus en plus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. L\u2019ouverture des modes de communication actuels expose bien plus qu\u2019avant ceux et celles qui s\u2019expriment \u00e0 des r\u00e9actions bas\u00e9es sur des syst\u00e8mes de valeurs diff\u00e9rents et divergents. En somme, il est de plus en plus facile techniquement de prendre la parole, mais peut-\u00eatre de plus en plus difficile de le faire sans intranquillit\u00e9.<\/p>\n<h2>La loi du plus fort<\/h2>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne que pointent les directrices et directeurs de ce dossier de\u00a0<em>Postures<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la persistance voire l\u2019augmentation d\u2019affaires judiciaris\u00e9es mettant en p\u00e9ril la libre diffusion des \u0153uvres, est probablement le plus inqui\u00e9tant de tous. Si elle n\u2019est pas toujours a priori, cette censure \u00e9mane bien d\u2019une autorit\u00e9 incontournable ou presque (\u00e0 moins de s\u2019exiler sous une juridiction plus favorable) et, s\u2019il y a d\u00e9fense et possibilit\u00e9 d\u2019appels, il ne saurait y avoir discussion, m\u00eame \u00e2pre, une fois l\u2019affaire tranch\u00e9e. De surcro\u00eet, la d\u00e9fense a un co\u00fbt, qui est r\u00e9dhibitoire pour la plupart de ceux et celles qui cr\u00e9ent et diffusent. De ce fait, la seule poursuite, m\u00eame s\u2019il y a acquittement au final, est d\u00e9j\u00e0 une sanction extr\u00eamement lourde, \u00e0 m\u00eame de ruiner donc de r\u00e9duire au silence une maison d\u2019\u00e9dition ou un\u00b7e auteur\u00b7e. La soi-disant strat\u00e9gie de la recherche du proc\u00e8s \u00ab\u00a0pour se faire de la publicit\u00e9\u00a0\u00bb est certainement une exception \u00e0 la r\u00e8gle, voire un mythe ou un tr\u00e8s mauvais calcul.<\/p>\n<p>Ici aussi toutefois, on gagne \u00e0 dresser un portrait nuanc\u00e9 de l\u2019\u00e9tat actuel de la libert\u00e9 de cr\u00e9ation litt\u00e9raire. Tout d\u2019abord, l\u2019augmentation des affaires judiciaris\u00e9es, patente en France, l\u2019est nettement moins au Qu\u00e9bec et au Canada. C\u2019est ce qui fait de l\u2019affaire Godbout un pr\u00e9c\u00e9dent dont on peut s\u2019\u00e9tonner qu\u2019il ait si peu tenu en haleine les m\u00e9dias\u00a0: une petite quarantaine d\u2019articles sur l\u2019affaire ont paru au cours des deux ann\u00e9es de proc\u00e9dure qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le verdict final en septembre 2020, alors que l\u2019affaire\u00a0<em>Sl\u0101v<\/em>\u00a0a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 plus de 90 articles dans le seul\u00a0<em>Devoir<\/em>\u00a0au cours des deux mois de l\u2019\u00e9t\u00e9 2018. Certes, la notori\u00e9t\u00e9 des artistes et les motifs des accusations ont d\u00fb jouer, mais la gravit\u00e9 des atteintes \u00e9tait sans commune mesure.<\/p>\n<p>Ensuite, cette augmentation des proc\u00e9dures devrait \u00eatre corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l\u2019augmentation du volume des publications elles-m\u00eames et \u00e0 l\u2019\u00e9largissement de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la justice. Deux ph\u00e9nom\u00e8nes dont on peut certainement se r\u00e9jouir. Enfin, elle est loin de concerner, en premier lieu, des affaires de \u00ab\u00a0bonnes m\u0153urs\u00a0\u00bb ou d\u2019obsc\u00e9nit\u00e9. La plupart des proc\u00e9dures ont trait au droit \u00e0 la vie priv\u00e9e, \u00e0 la r\u00e9putation ou \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. Et ce sont en tr\u00e8s large majorit\u00e9 des individus qui portent plainte et non le pouvoir ex\u00e9cutif ou judiciaire. La libert\u00e9 de cr\u00e9ation a donc pour principale limite, non pas le conservatisme moral du pouvoir, mais d\u2019autres droits fondamentaux, voire la libert\u00e9 de cr\u00e9ation elle-m\u00eame (quand un\u00b7e auteur\u00b7e en accuse un\u00b7e autre d\u2019une utilisation indue de son \u0153uvre). Bref, tout proc\u00e8s entourant une \u0153uvre de cr\u00e9ation ne signifie pas la mise en berne de nos libert\u00e9s.<\/p>\n<p>Au moins deux facteurs d\u2019augmentation de ces proc\u00e9dures sont n\u00e9anmoins alarmants. Le premier est le vote acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 de nouvelles lois visant \u00e0 lutter contre divers crimes, comme le terrorisme, l\u2019espionnage industriel ou encore la p\u00e9dopornographie, mais qui, plus ou moins incidemment, mettent en p\u00e9ril la libert\u00e9 d\u2019expression. Les d\u00e9boires de Godbout et des \u00e9ditions ADA s\u2019expliquent en large part par une modification r\u00e9cente de la loi visant \u00e0 r\u00e9primer les atteintes sexuelles aux mineurs. Depuis les ann\u00e9es 1990, au Canada comme dans bien des pays, la d\u00e9finition de ce qui rel\u00e8ve de la p\u00e9dopornographie a \u00e9t\u00e9 \u00e9largie et les sanctions visant sa possession, sa production et sa diffusion, alourdies. Ce faisant, des auteurs de repr\u00e9sentations \u00e9crites et fictionnelles ont \u00e9t\u00e9 inqui\u00e9t\u00e9s ici comme en France et ont vu peser sur eux des sanctions exc\u00e9dant dix ans d\u2019emprisonnement. L\u2019issue de ces affaires laissent penser que ces auteurs n\u2019\u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 pas vis\u00e9s par les modifications l\u00e9gislatives et qu\u2019ils ont seulement fait les frais, mais quels frais, des t\u00e2tonnements du l\u00e9gislateur.<\/p>\n<p>Le second facteur d\u2019augmentation de ces proc\u00e9dures est la formation de groupes de pression port\u00e9s par des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques ou id\u00e9ologiques qui actionnent les tribunaux pour museler des expressions qui ne leur conviennent pas. On l\u2019a vu au Qu\u00e9bec avec les poursuites initi\u00e9es par les mini\u00e8res Barrick Gold et Banro contre les auteurs et les \u00e9diteurs de\u00a0<em>Noir Canada<\/em>\u00a0<em>pillage, corruption et criminalit\u00e9 en Afrique<\/em>. Poursuites qui ont abouti au retrait du livre sans m\u00eame que les proc\u00e9dures n\u2019aillent \u00e0 leurs termes, les poursuivis n\u2019ayant pas les ressources humaines et financi\u00e8res de continuer \u00e0 se d\u00e9fendre. Le Canada a, depuis, l\u00e9gif\u00e9r\u00e9 contre les poursuites-baillons qui visent \u00e0 maintenir la loi du plus fort. En France, cette fois, certaines associations se sont donn\u00e9es pour vocation de surveiller les productions culturelles et engagent r\u00e9guli\u00e8rement contre elles des actions. Une des plus anciennes et actives, l\u2019Alliance g\u00e9n\u00e9rale contre le racisme et pour le respect de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise et chr\u00e9tienne, a ainsi choisi depuis les ann\u00e9es 1980 le terrain judiciaire pour tenter de retourner les Droits de l\u2019Homme contre eux-m\u00eames, et notamment l\u2019antiracisme contre lui-m\u00eame. Alors que le combat antiraciste visait traditionnellement \u00e0 prot\u00e9ger des minorit\u00e9s, celui de l\u2019AGRIF entend d\u00e9fendre les Fran\u00e7ais et les Chr\u00e9tiens contre la pr\u00e9tendue tyrannie des minorit\u00e9s. Si l\u2019Association, qui vit des dons de ses adh\u00e9rents, perd la plupart de ses poursuites, ces derni\u00e8res ne sont pas sans effets. \u00c0 court terme, elles sont ruineuses en temps et en argent pour les poursuivi\u00b7e\u00b7s. Et \u00e0 long terme, elles visent \u00e0 susciter l\u2019autocensure des artistes en g\u00e9n\u00e9ral, et en particulier de ceux et celles qui manient le langage, \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s, dramaturges ou rappeur\u00b7euse\u00b7s.<\/p>\n<p>Et de fait, dans des soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 l\u2019art du langage avait largement perdu de son lustre, il revient aujourd\u2019hui au centre de d\u00e9bats n\u00e9vralgiques. Car la question de la performativit\u00e9 du langage est au c\u0153ur du probl\u00e8me. Que\u00a0<em>font<\/em>\u00a0l\u2019injure, la repr\u00e9sentation obsc\u00e8ne, les st\u00e9r\u00e9otypes? Faut-il les encadrer et comment? La r\u00e9ponse est complexe, mais on peut se donner quelques crit\u00e8res pour l\u2019examiner, en partant du principe qu\u2019un message est plus agissant quand il \u00e9mane d\u2019une instance dot\u00e9e d\u2019un pouvoir concret ou symbolique, quand il vise ou met en sc\u00e8ne des personnes vuln\u00e9rables, quand il est univoque et r\u00e9p\u00e9t\u00e9, et quand, enfin, il est difficile voire impossible d\u2019y r\u00e9pliquer. Ce sont autant de crit\u00e8res qu\u2019on ne pourra examiner, quand on est litt\u00e9raires, sans sortir de sa zone de confort, en se frottant par exemple au droit et aux sciences politiques, \u00e0 la linguistique et aux sciences cognitives, \u00e0 l\u2019histoire et \u00e0 la sociologie. Mais ce sont aussi des crit\u00e8res qu\u2019on doit examiner en litt\u00e9raires, c\u2019est-\u00e0-dire en sp\u00e9cialistes d\u2019une pratique dot\u00e9e d\u2019une histoire sp\u00e9cifique, qui r\u00e9pond \u00e0 des r\u00e8gles de production et de r\u00e9ception qui lui sont propres.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Barraband, Mathilde. 2020. \u00ab Censure, censure, censure \u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab De l&rsquo;Index au droit d&rsquo;auteur : scandales et proc\u00e8s litt\u00e9raires \u00bb, n\u00b0 32, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5673 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_32_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 preface_32_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-96e71f89-5459-49a2-98fe-7e0a50ce00af\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_32_0.pdf\">preface_32_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/preface_32_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-96e71f89-5459-49a2-98fe-7e0a50ce00af\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00ab\u00a0De l&rsquo;Index au droit d&rsquo;auteur\u00a0: scandales et proc\u00e8s litt\u00e9raires\u00a0\u00bb,\u00a0n\u00b0 32 \u00c0 en croire la presse, la t\u00e9l\u00e9vision, la radio, les livres, les r\u00e9seaux sociaux, les blogues, les p\u00e9titions et les manifestations, la censure ferait un retour en force dans nos soci\u00e9t\u00e9s. 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