{"id":5675,"date":"2024-06-13T19:48:32","date_gmt":"2024-06-13T19:48:32","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/dans-les-marges-de-linfanticide-etude-de-lafictionnalisation-de-laffaire-cedrika-provencher-dans-je-taime-beaucoup-cependant-de-simon-boulerice\/"},"modified":"2024-08-21T15:38:27","modified_gmt":"2024-08-21T15:38:27","slug":"dans-les-marges-de-linfanticide-etude-de-lafictionnalisation-de-laffaire-cedrika-provencher-dans-je-taime-beaucoup-cependant-de-simon-boulerice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5675","title":{"rendered":"Dans les marges de l\u2019infanticide. \u00c9tude de l\u2019(a)fictionnalisation de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher dans \u00ab Je t\u2019aime beaucoup cependant \u00bb de Simon Boulerice"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6901\">Dossier\u00a0\u00ab\u00a0De l&rsquo;Index au droit d&rsquo;auteur\u00a0: scandales et proc\u00e8s litt\u00e9raires\u00a0\u00bb,\u00a0n\u00b0 32<\/a><\/h5>\n<p><em>Mise en garde (TW) : cet article porte sur une\u00a0\u0153uvre qui met en sc\u00e8ne un infanticide; certains passages cit\u00e9s dans le corps du texte pourraient heurter la sensibilit\u00e9 des lecteur\u00b7rice\u00b7s.<\/em><\/p>\n<p>Les romancier\u00b7\u00e8re\u00b7s contemporain\u00b7e\u00b7s, sous l\u2019influence de \u00ab\u00a0l\u2019objectif r\u00e9el<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">\u00ab\u00a0Ni refus ni retour, ni replis ni redites, objectif r\u00e9el, donc\u00a0: une litt\u00e9rature qui travaille le r\u00e9el en \u00e9prouvant la tension entre ce \u00e0 quoi il renvoie \u2013\u00a0de l\u2019illimit\u00e9\u00a0\u2013 et ce qu\u2019elle peut en dire \u2013\u00a0du s\u00e9lectif\u00a0\u2013, tension fertile en cela qu\u2019elle oblige les \u00e9critures \u00e0 se situer \u2013\u00a0quel imaginaire du r\u00e9el est le leur?\u00a0\u2013 tout en les incitant \u00e0 s\u2019enchanter \u2013\u00a0l\u2019illimit\u00e9 comme une variante de l\u2019infini, que seules la fable, la musique, la rhythmique des r\u00e9cits peuvent pressentir\u00a0\u2013; un r\u00e9el qui travaille alors, la litt\u00e9rature comme l\u2019une de ses composantes, du r\u00e9el en mode virtuel, qui accomplirait le fantasme, parvenir \u00e0 s\u2019objectiver, \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u0153il qui r\u00eave de se regarder lui-m\u00eame.\u00a0\u00bb Blanckeman\u00a02010,\u00a0232-233.<\/span>\u00a0\u00bb qui, depuis les ann\u00e9es\u00a080, caract\u00e9rise nombre de pratiques litt\u00e9raires selon Bruno Blanckeman\u00a0(2010), font montre d\u2019un engouement ind\u00e9niable pour la mise en r\u00e9cit de faits divers<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Nous reprenons ici le constat \u00e9mis par Karine Pietrantonio dans l\u2019introduction de son m\u00e9moire consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude du fait divers dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise contemporaine\u00a0(2018,\u00a01-9).<\/span> et, \u00e0 plus forte raison, de faits divers ayant pour objet des infanticides<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Que l\u2019on pense seulement aux romans <em>L\u2019Adversaire<\/em>\u00a0(1995) d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re,<em> Moloch<\/em>\u00a0(1998) de Thierry Jonquet ou encore <em>L\u2019Enfant d\u2019octobre<\/em>\u00a0(2007) de Philippe Besson, pour ne nommer que ceux-l\u00e0, qui ont tous pour objet l\u2019\u00e9tude de circonstances entourant des infanticides r\u00e9els.<\/span>. L\u2019int\u00e9r\u00eat de ces auteur\u00b7e\u00b7s pour la fictionnalisation de faits divers n\u2019a, en soi, rien d\u2019\u00e9tonnant\u00a0: comme l\u2019a montr\u00e9 Philippe Hamon dans un article fondateur\u00a0(1997), il s\u2019inscrit dans une tradition romanesque qui remonte au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, bien que les fictions contemporaines se distinguent nettement de celles des romancier\u00b7\u00e8re\u00b7s r\u00e9alistes de l\u2019\u00e9poque<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Comme l\u2019a montr\u00e9 Martine Boyer-Weinmann, alors que le roman du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle cherche \u00e0 dissimuler son ancrage dans le r\u00e9el, au profit d\u2019une valorisation de son caract\u00e8re fictionnel, \u00ab\u00a0[i]l en va tout autrement au XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, et de fa\u00e7on spectaculaire dans les r\u00e9cits contemporains inspir\u00e9s de faits divers. Occupant d\u00e9sormais un canton prosp\u00e8re de notre cartographie litt\u00e9raire, ces textes exhibent volontiers la dette de leur origine tout en affichant de plus en plus leur statut de fiction critique.\u00a0\u00bb Voir Boyer-Weinmann 2012, n.p.<\/span>. C\u2019est plut\u00f4t la pr\u00e9dilection des auteur\u00b7e\u00b7s pour les r\u00e9cits d\u2019infanticides qui a de quoi surprendre\u00a0: nous sommes en effet en droit de nous interroger sur les motivations d\u2019une telle fascination pour les meurtres d\u2019enfants. Selon \u00c9milie Bri\u00e8re, cette pr\u00e9dilection peut \u00eatre expliqu\u00e9e de deux fa\u00e7ons\u00a0: d\u2019une part, \u00ab\u00a0[l]es actes de violence commis \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019enfants [\u2026] constituent dans l\u2019imaginaire social contemporain la manifestation la plus bouleversante et extr\u00eame de barbarie\u00a0\u00bb\u00a0(2009,\u00a0162), une manifestation qui stimule un fort d\u00e9sir de fictionnalisation chez les \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s du fait de sa \u00ab\u00a0causalit\u00e9 [largement] aberrante<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Nous reprenons ici la formule de Roland Barthes dans \u00ab\u00a0Structure du fait divers\u00a0\u00bb\u00a0(1993\u00a0[1962],\u00a01310), en y rempla\u00e7ant le terme \u00ab\u00a0l\u00e9g\u00e8rement\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0largement\u00a0\u00bb, du fait de la nature extr\u00eame du crime que repr\u00e9sente l\u2019infanticide dans la pens\u00e9e commune.<\/span>\u00a0\u00bb, pour reprendre en la modifiant la formule barth\u00e9sienne. D\u2019autre part, comme le soul\u00e8ve \u00e9galement Bri\u00e8re, \u00ab\u00a0[d]ans la presse, le r\u00e9cit de ce type de crime d\u00e9passe bien souvent le simple entrefilet; objets d\u2019une attention m\u00e9diatique soutenue, ces faits divers sont rapidement promus au rang d\u2019\u201caffaires\u201d, ce qui les rend [\u2026] aptes \u00e0 servir de canevas \u00e0 un futur roman\u00a0\u00bb\u00a0(2009,\u00a0162-163). Ce constat est partag\u00e9 par Laeticia Gonon, qui souligne que l\u2019une des caract\u00e9ristiques distinctives du r\u00e9cit de fait divers contemporain r\u00e9side dans son rapport critique avec le discours journalistique\u00a0: \u00ab\u00a0Les \u00e9crivains ont \u00e0 pr\u00e9sent le \u201csoup\u00e7on\u201d chevill\u00e9 \u00e0 la plume\u00a0: il ne s\u2019agit plus de dissoudre le texte du journal dans une narration omnisciente qui n\u2019en garde rien, sinon l\u2019intrigue, mais d\u2019interroger la langue m\u00eame qui le narre.\u00a0\u00bb\u00a0(2018,\u00a03) Or plus ce discours journalistique est dense, plus il devient ais\u00e9 pour le r\u00e9cit de fait divers de s\u2019en emparer pour en proposer la critique. Les r\u00e9cits d\u2019infanticides, largement rapport\u00e9s par la presse et par les autres plateformes m\u00e9diatiques, comportent ainsi une mati\u00e8re fort attrayante pour le discours critique des fictions contemporaines du fait divers. Ils exaltent \u00e9galement, par leur \u00ab\u00a0causalit\u00e9 \u201ctroubl\u00e9e\u201d\u00a0\u00bb\u00a0(Dion citant Barthes\u00a02018,\u00a0154) et par la masse documentaire qui les accompagne, l\u2019imaginaire des \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s, ce qui explique en partie leur prolif\u00e9ration dans les champs litt\u00e9raires fran\u00e7ais et, plus r\u00e9cemment, qu\u00e9b\u00e9cois.<\/p>\n<p>Si ce sont surtout des auteur\u00b7e\u00b7s fran\u00e7ais\u00b7e\u00b7s qui se sont pench\u00e9\u00b7e\u00b7s sur de telles \u00ab\u00a0affaires\u00a0\u00bb au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, nous observons que cet int\u00e9r\u00eat se manifeste d\u00e9sormais dans le champ litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9cois et notamment, dans l\u2019\u0153uvre du prolifique romancier Simon Boulerice. Depuis les cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, ce dernier a effectivement publi\u00e9 non pas un, mais bien deux romans jeunesse inspir\u00e9s de faits divers ayant chacun pour objet un infanticide r\u00e9el survenu au cours du XXI<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0: avec\u00a0<em>L\u2019Enfant mascara<\/em>\u00a0(2016), Boulerice reprenait le r\u00e9cit du meurtre de Leticia (n\u00e9e Lawrence) King, une jeune transgenre de quinze ans ayant \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e en 2008 par l\u2019un de ses compagnons de classe, \u00e0 cause de son orientation sexuelle et de son identit\u00e9 de genre; puis, avec\u00a0<em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em>\u00a0(2018), c\u2019est \u00e0 un fait divers marquant de l\u2019imaginaire collectif qu\u00e9b\u00e9cois que s\u2019attaquait l\u2019auteur. Cette \u0153uvre \u2013 qui nous int\u00e9ressera tout particuli\u00e8rement dans la suite de l&rsquo;article \u2013 tire sa substance narrative du deuil de M\u00e9gane McKenzie, la meilleure amie de C\u00e9drika Provencher, dont la disparition et le meurtre \u2013\u00a0encore \u00e0 ce jour non \u00e9lucid\u00e9s\u00a0\u2013 figurent parmi les drames les plus sombres de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise contemporaine. Ces deux romans ont en commun la chaleureuse r\u00e9ception dont ils ont fait l\u2019objet\u00a0: les deux \u0153uvres ont re\u00e7u un accueil tr\u00e8s favorable au moment de leur parution<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">\u00c0 titre d\u2019exemple, nous convoquerons les propos \u00e9mis par Christian St-Pierre dans sa critique de\u00a0<em>Je t&rsquo;aime beaucoup cependant<\/em>, publi\u00e9e en d\u00e9cembre 2018 dans\u00a0<em>Le Devoir<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019emparer de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher, de ce que la myst\u00e9rieuse disparition de la fillette et la d\u00e9couverte de ses restes ont laiss\u00e9 dans l\u2019inconscient collectif des Qu\u00e9b\u00e9cois, pour transposer tout cela dans une fiction sensible, sans jamais verser dans le path\u00e9tique ni le sensationnalisme, et qui plus est avec de l\u2019humour, des images percutantes et de d\u00e9licieuses m\u00e9taphores, voil\u00e0 le d\u00e9fi relev\u00e9 par Boulerice.\u00a0\u00bb Voir St-Pierre\u00a02018,\u00a0n.p.<\/span>.\u00a0Malgr\u00e9 son appropriation d&rsquo;histoires r\u00e9elles d\u2019infanticide, et contrairement \u00e0 certain\u00b7e\u00b7s de ses homologues fran\u00e7ais\u00b7e\u00b7s<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Pensons aux poursuites intent\u00e9es contre Philippe Besson pour son appropriation litt\u00e9raire de l\u2019affaire Villemin dans le roman <em>L\u2019Enfant d\u2019octobre<\/em>, pour ne nommer que cet exemple bien connu\u00a0: l\u2019\u0153uvre a en effet valu \u00e0 son auteur et \u00e0 son \u00e9diteur une poursuite de 40\u2009000\u00a0euros pour atteinte \u00e0 la vie priv\u00e9e et diffamation. \u00c0 cet \u00e9gard, voir Godin\u00a02019,\u00a0n.p.<\/span>, Simon Boulerice n\u2019a ainsi fait l\u2019objet d\u2019aucunes repr\u00e9sailles dans les sph\u00e8res m\u00e9diatique, juridique et critique du Qu\u00e9bec. Or sachant combien l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher a occup\u00e9 l\u2019imaginaire collectif des Qu\u00e9b\u00e9cois\u00b7e\u00b7s depuis la disparition de la jeune fille en 2007, en plus d\u2019avoir d\u00e9fray\u00e9 la chronique tout au long de l\u2019enqu\u00eate ayant men\u00e9 \u00e0 la d\u00e9couverte de ses ossements en d\u00e9cembre 2015, il convient de remettre en question les fondements de cette r\u00e9ception \u00e9minemment positive de <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant <\/em>dans le champ litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0: pourquoi ce r\u00e9cit d\u2019infanticide est-il rest\u00e9 sans proc\u00e8s, alors que sont souvent condamn\u00e9es juridiquement en France des \u0153uvres portant sur les m\u00eames types de crimes? Se pourrait-il que la forme du r\u00e9cit soit responsable de cette r\u00e9ception somme toute positive de l\u2019\u0153uvre? Afin de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions, nous nous pencherons sur trois proc\u00e9d\u00e9s d\u2019(a)fictionnalisation de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher mis en \u0153uvre par Boulerice dans son roman \u2013\u00a0\u00e0 savoir son usage de la forme du roman \u00e0 cl\u00e9s, son refus de proposer une interpr\u00e9tation in\u00e9dite de l\u2019affaire et sa fictionnalisation subjective de la famille Provencher. Cette approche nous permettra de montrer la pudique fictionnalisation \u00e0 laquelle se livre l\u2019auteur dans sa mise en r\u00e9cit du fait divers \u2013\u00a0laquelle, pensons-nous, est \u00e0 la source du peu de bruit qu\u2019a fait l\u2019\u0153uvre dans les sph\u00e8res m\u00e9diatiques, juridiques et critiques lors de sa parution\u00a0\u2013, tout comme elle nous permettra de mettre au jour ce que propose, au-del\u00e0 d\u2019une simple r\u00e9\u00e9criture des faits, la fiction de cet auteur.<\/p>\n<h2>Autour des origines du roman<\/h2>\n<p><strong>L&rsquo;affaire C\u00e9drika Provencher<\/strong><\/p>\n<p>Avant de plonger dans l\u2019analyse du roman de Boulerice, il convient de rappeler bri\u00e8vement les circonstances de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Les \u00e9l\u00e9ments de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher que nous rapportons ici ont tous \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s du reportage des journaliste et r\u00e9alisateur Pierre Marceau et Guylain C\u00f4t\u00e9, lequel a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 sur le site web de Radio-Canada \u00e0 l\u2019occasion du dixi\u00e8me anniversaire de la disparition de la jeune fille. Voir Marceau\u00a0(aut.) et C\u00f4t\u00e9\u00a0(r\u00e9al.)\u00a02017, 53\u00a0min\u00a006\u00a0s.<\/span>, de m\u00eame que le contexte de sa mise en r\u00e9cit par Boulerice, quelque 11\u00a0ans plus tard. C\u00e9drika Provencher a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e disparue le 31\u00a0juillet\u00a02007 alors qu\u2019elle \u00e9tait \u00e2g\u00e9e de neuf ans. Elle aurait \u00e9t\u00e9 aper\u00e7ue le m\u00eame jour cherchant un chien \u00e9gar\u00e9, pr\u00e8s du parc de la rue Chapais, dans son quartier de Trois-Rivi\u00e8res, o\u00f9 elle \u00e9tait sortie jouer en soir\u00e9e. Des t\u00e9moins auraient \u00e9galement aper\u00e7u dans les alentours, quelques jours plus t\u00f4t, une voiture rouge de marque Acura fort suspecte, et d\u2019autres enfants auraient \u00e9t\u00e9 approch\u00e9s par un homme cherchant un chien le jour de la disparition de la jeune fille, bien que l\u2019enqu\u00eate entourant ces deux observations n\u2019ait donn\u00e9 lieu \u00e0 aucune arrestation<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Notons que la question des suspects dans l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher a longtemps d\u00e9fray\u00e9 la chronique. Si l\u2019on a d\u2019abord suspect\u00e9 le p\u00e8re de la jeune fille, ce sont ensuite vers Jonathan Bettez, un imprimeur de la ville de Trois-Rivi\u00e8res propri\u00e9taire d\u2019une Acura rouge, n\u2019ayant pu fournir aucun alibi aux enqu\u00eateurs de la S\u00fbret\u00e9 du Qu\u00e9bec et ayant refus\u00e9 de passer le test du polygraphe d\u00e8s les d\u00e9buts de l\u2019enqu\u00eate que se sont plus distinctement tourn\u00e9s les soup\u00e7ons, bien que cet homme n\u2019ait jamais \u00e9t\u00e9 formellement accus\u00e9 dans l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher. Bettez a n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 de possession de pornographie juv\u00e9nile en 2016, \u00e0 la suite d\u2019une enqu\u00eate polici\u00e8re \u00e9thiquement discutable, pour se voir finalement acquitt\u00e9 par les tribunaux en 2018. Bettez et sa famille poursuivent d\u2019ailleurs actuellement la SQ pour 10\u00a0M$ pour les dommages caus\u00e9s par ces deux accusations (informelle et formelle). \u00c0 cet \u00e9gard, voir Montembeault\u00a02019,\u00a0n.p.<\/span>. Malgr\u00e9 de nombreuses recherches et une large couverture m\u00e9diatique, la Trifluvienne n\u2019est retrouv\u00e9e qu\u2019en d\u00e9cembre 2015, lorsque trois chasseurs d\u00e9couvrent ses ossements dans un secteur bois\u00e9 situ\u00e9 \u00e0 l\u2019est de Trois-Rivi\u00e8res, pr\u00e8s de la voie de desserte de l\u2019autoroute\u00a040. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que M\u00e9gane McKenzie, une amie de C\u00e9drika Provencher, accorde une entrevue \u00e0 la cha\u00eene de nouvelles en continu LCN, laquelle attire tout particuli\u00e8rement l\u2019attention de Boulerice<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Nous joignons ici les r\u00e9f\u00e9rences de deux entrevues accord\u00e9es par M\u00e9gane McKenzie aux reporters de la cha\u00eene d\u2019informations Radio-Canada et de la cha\u00eene LCN, faute d\u2019avoir pu retrouver les archives de l\u2019entrevue t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e offerte par M\u00e9gane McKenzie en 2015. Voir Marcotte\u00a02015,\u00a0n.p. et Agence QMI\u00a02015,\u00a0n.p.<\/span>. \u00c0 la suite de cette entrevue, l\u2019auteur aurait contact\u00e9 M\u00e9gane McKenzie afin de discuter avec elle de son amiti\u00e9 avec la disparue et de son deuil dans le but annonc\u00e9 d\u2019en faire un roman, ce que la jeune femme aurait accept\u00e9 sans broncher, donnant ainsi carte blanche au romancier pour se r\u00e9approprier, dans la fiction, cette sensible mati\u00e8re biographique.<\/p>\n<p><b>De l&rsquo;affaire au roman : un lien ambigu<\/b><\/p>\n<p>Bien que l\u2019on puisse arguer que cette d\u00e9cision n\u2019ait \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9e que par des consid\u00e9rations commerciales ou juridiques, Boulerice, dans la foul\u00e9e des auteur\u00b7e\u00b7s de r\u00e9cits de fait divers qui lui sont contemporain\u00b7e\u00b7s, n\u2019a pas cherch\u00e9 \u00e0 taire l\u2019origine factuelle de son roman\u00a0: une note ins\u00e9r\u00e9e \u00e0 la toute fin de celui-ci indique clairement que c\u2019est du t\u00e9moignage offert par M\u00e9gane McKenzie \u00e0 la cha\u00eene de nouvelles LCN et des entretiens qu\u2019elle lui a accord\u00e9s qu\u2019il s\u2019est inspir\u00e9 pour \u00e9crire son \u0153uvre<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">\u00ab\u00a0L\u2019auteur tient \u00e0 remercier M\u00e9gane McKenzie pour sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et sa sensibilit\u00e9. C\u2019est elle, cette meilleure amie de C\u00e9drika Provencher, fillette trifluvienne disparue le 31\u00a0juillet\u00a02007, la principale source d\u2019inspiration du pr\u00e9sent roman. Car oui, il s\u2019agit bel et bien d\u2019une \u0153uvre de fiction n\u2019ayant rien \u00e0 voir avec la r\u00e9alit\u00e9 de la famille ou de la vie de C\u00e9drika. N\u00e9anmoins, la bougie d\u2019allumage a \u00e9t\u00e9 cette M\u00e9gane McKenzie qui un jour, en entrevue \u00e0 LCN, a partag\u00e9 le deuil de cette BFF en-all\u00e9e.\u00a0\u00bb Voir Boulerice\u00a02018,\u00a0259. D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre seront d\u00e9sign\u00e9es par le sigle <em>JTBC<\/em>, suivi du folio, et plac\u00e9es entre parenth\u00e8ses dans le texte.<\/span>. Dans cette m\u00eame note, il souligne \u00e9galement avoir reproduit librement des citations tir\u00e9es \u00ab\u00a0d\u2019articles du site TVA Nouvelles sur l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0259), ce qui t\u00e9moigne encore une fois d\u2019un certain souci de transparence. Mais, concernant l\u2019appropriation par l\u2019\u00e9crivain des faits entourant la disparition et le meurtre de C\u00e9drika Provencher, le discours de celui-ci se fait plus ambigu\u00a0: tandis que la quatri\u00e8me de couverture du roman fait nettement \u00e9tat d\u2019une mise en r\u00e9cit de l\u2019affaire dans l\u2019\u0153uvre<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">\u00ab\u00a0Tout le Qu\u00e9bec a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9 par l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher. Avec <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em>, Simon Boulerice propose un roman percutant qui s\u2019inspire de ce drame.\u00a0\u00bb <em>JTBC<\/em>,\u00a0n.p.<\/span>, la note de fin de texte, au m\u00eame titre que les propos tenus par le romancier dans les entrevues qui ont suivi la parution du roman, cherche plut\u00f4t \u00e0 mettre \u00e0 distance cette origine r\u00e9elle de la fiction. Dans la note de fin, le romancier d\u00e9signe en effet son texte comme une \u00ab\u00a0\u0153uvre de fiction n\u2019ayant <em>rien \u00e0 voir<\/em> avec la r\u00e9alit\u00e9 de la famille ou de la vie de C\u00e9drika\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0259, nous soulignons<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">Notons que nous avons choisi de ne pas juger de la nature plus fictionnelle ou factuelle de l\u2019\u0153uvre de Boulerice, ni de la faire entrer dans l\u2019un ou l\u2019autre des mod\u00e8les de cat\u00e9gorisation propos\u00e9s par certain\u00b7e\u00b7s chercheur\u00b7euse\u00b7s sp\u00e9cialis\u00e9\u00b7e\u00b7s dans l\u2019\u00e9tude des fictions du r\u00e9el (voir, par exemple, les mod\u00e8les analogique et digital observ\u00e9s par Marie-Laure Ryan dans son article \u00ab\u00a0Fronti\u00e8re de la fiction\u00a0: digitale ou analogique?\u00a0\u00bb dans Gefen et Audet [dir.]\u00a02001,\u00a017-41), puisque cette question nous semblait plus ou moins pertinente \u00e0 l\u2019enrichissement de la pr\u00e9sente \u00e9tude, qui vise non pas \u00e0 traquer les \u00e9l\u00e9ments factuels dans la fiction mais plut\u00f4t \u00e0 en comprendre le r\u00f4le et les enjeux.<\/span>), tandis qu\u2019en entrevue, il indique \u00ab\u00a0[avoir cherch\u00e9 \u00e0] sortir de l\u2019histoire de C\u00e9drika, sans ambigu\u00eft\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0(Boulerice cit\u00e9 dans Tremblay\u00a02018,\u00a0n.p.) et \u00ab\u00a0[s\u2019\u00eatre] inspir\u00e9 du destin tragique de C\u00e9drika et du t\u00e9moignage bouleversant de M\u00e9gane, mais [en prenant] des distances pour en faire son livre, qui n\u2019est pas un r\u00e9cit ou un compte-rendu des faits, mais bien une \u0153uvre de fiction\u00a0\u00bb (Boulerice paraphras\u00e9 dans Bornais\u00a02018,\u00a0n.p.). Or si <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em> se donne \u00e0 lire comme une pure fiction tel que l\u2019indiquent l\u2019auteur et la notation g\u00e9n\u00e9rique trouv\u00e9e sur la page de garde de l\u2019\u0153uvre, qui revendique sa qualit\u00e9 de \u00ab\u2009<em>roman<\/em>\u2009\u00bb, celle-ci est n\u00e9anmoins fond\u00e9e sur le devenir adulte d\u2019une enfant r\u00e9elle ayant occup\u00e9 les coulisses de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher. Consid\u00e9rant ces paradoxes, nous pensons que, dans <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em>, les rapports entre fiction et faction sont beaucoup plus complexes que ne l\u2019a laiss\u00e9 entendre le romancier et qu\u2019ils demandent, par cons\u00e9quent, \u00e0 \u00eatre \u00e9troitement observ\u00e9s.<\/p>\n<h2>De quelques proc\u00e9d\u00e9s de fictionnalisation dans<em> Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em><\/h2>\n<h3><strong>1) La forme du roman \u00e0 cl\u00e9s<\/strong><\/h3>\n<p>Avec <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em>, Boulerice propose une mise en r\u00e9cit du fait divers qui s\u2019\u00e9loigne significativement des pratiques romanesques de ses contemporain\u00b7e\u00b7s. Contrairement \u00e0 nombre de fictions r\u00e9centes, qui exposent souvent leur origine factuelle au sein m\u00eame de leurs trames narratives<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">C\u2019est le cas des romans de Philippe Besson et de Thierry Jonquet que nous avons nomm\u00e9s plus t\u00f4t.<\/span>, cette fiction se pr\u00e9sente en effet sous la forme d\u2019un roman \u00e0 cl\u00e9s dans lequel les noms, les dates et les lieux de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s. La forme privil\u00e9gi\u00e9e par Boulerice \u00e9branle ainsi d\u2019embl\u00e9e l\u2019\u00e9difice r\u00e9f\u00e9rentiel \u00e9tabli par ce dernier dans le paratexte. Or, compte tenu de ce m\u00eame paratexte, qui expose de fa\u00e7on transparente la part de factualit\u00e9 du r\u00e9cit, un tel cryptage du r\u00e9el peut sembler futile\u00a0: pourquoi chercher \u00e0 nier, dans le texte, tout ancrage dans le fait divers r\u00e9el si la quatri\u00e8me de couverture, de m\u00eame que la note de fin, proposent toutes deux les \u00ab\u00a0cl\u00e9s\u00a0\u00bb permettant aux lecteur\u00b7rice\u00b7s de reconna\u00eetre, derri\u00e8re le drame fictionnel, des personnes et des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9els? Et quel r\u00f4le cet encryptage vient-il remplir dans la fictionnalisation pourtant assum\u00e9e du r\u00e9el qui a cours dans <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em>? Pour r\u00e9pondre \u00e0 ces questions et pour cerner les motivations de l\u2019emploi de la forme du roman \u00e0 cl\u00e9s dans ce r\u00e9cit d\u2019infanticide, il nous faut d\u2019abord observer les effets des m\u00e9canismes d\u2019encodage romanesque sur la mise en r\u00e9cit de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher, de m\u00eame que les enjeux que ceux-ci soul\u00e8vent (ou \u00e9cartent), d\u2019un point de vue \u00e0 la fois \u00e9thique, juridique et esth\u00e9tique.<\/p>\n<p>Fid\u00e8le en cela \u00e0 nombre de romans jeunesse, le r\u00e9cit est port\u00e9 par une narration autodi\u00e9g\u00e9tique dont la voix revient \u00e0 Rosalie B\u00e9langer \u2013\u00a0qui se veut le double fictif de M\u00e9gane McKenzie\u00a0\u2013, laquelle s\u2019adresse \u00e0 sa meilleure amie disparue, Annie-Claude Murray \u2013\u00a0le double fictif de C\u00e9drika Provencher. Rosalie raconte \u00e0 cette derni\u00e8re l\u2019impact de sa disparition (et de la d\u00e9couverte de ses ossements) sur son enfance et son adolescence, le personnage s\u2019appr\u00eatant, lorsque d\u00e9bute le r\u00e9cit, \u00e0 f\u00eater ses dix-huit ans. L\u2019\u0153uvre met ainsi \u00e0 distance d\u00e8s ses premi\u00e8res lignes les personnes r\u00e9elles que sont M\u00e9gane McKenzie et C\u00e9drika Provencher en \u00e9vitant d\u2019employer leurs v\u00e9ritables noms, ce qui permet \u00e0 la fois au romancier de lib\u00e9rer ses personnages des contraintes du discours biographique et de se pr\u00e9munir contre toute \u00e9ventuelle attaque face \u00e0 son appropriation \u2013\u00a0que d\u2019aucuns pourraient qualifier d\u2019ill\u00e9gitime\u00a0\u2013 de l\u2019infanticide. Il en va de m\u00eame pour le traitement des d\u00e9signations toponymiques et calendaires marquantes du fait divers dont s\u2019inspire le roman, car aucun rapport d\u2019homonymie n\u2019est \u00e9tabli entre les lieux et les dates qui encadrent le r\u00e9cit fictif de la disparition d\u2019Annie-Claude et ceux tir\u00e9s de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher\u00a0: dans le roman, le rapt de l\u2019enfant se produit un 7\u00a0f\u00e9vrier plut\u00f4t qu\u2019un 31\u00a0juillet, et \u00e0 Magog, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 Trois-Rivi\u00e8res.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 cette distanciation d\u2019avec le fait divers, force est de constater que le r\u00e9cit renvoie \u00e0 l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher. L\u2019affaire Annie-Claude Murray se pr\u00e9sente effectivement comme un miroir invers\u00e9 de celle-ci\u00a0: alors que C\u00e9drika Provencher est disparue au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9, c\u2019est en hiver que son avatar litt\u00e9raire est port\u00e9 disparu\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a053); tandis que c\u2019est le p\u00e8re de C\u00e9drika Provencher qui a le plus occup\u00e9 les discours m\u00e9diatiques lors de son enl\u00e8vement (voir Marceau [aut.] et C\u00f4t\u00e9 [r\u00e9al.]\u00a02017), c\u2019est plut\u00f4t \u00e0 la m\u00e8re d\u2019Annie-Claude Murray que revient le devant de la sc\u00e8ne m\u00e9diatique dans le roman\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0162;\u00a0222); si C\u00e9drika Provencher avait une grande s\u0153ur (voir Marceau [aut.] et C\u00f4t\u00e9 [r\u00e9al.]\u00a02017), c\u2019est un grand fr\u00e8re que poss\u00e8de le personnage d\u2019Annie-Claude\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0160) et ainsi de suite. La consonance anglophone ou qu\u00e9b\u00e9coise des patronymes des deux jeunes filles se trouve \u00e9galement invers\u00e9e\u00a0: de M\u00e9gane <em>McKenzie<\/em> et de C\u00e9drika <em>Provencher<\/em>, l\u2019auteur passe \u00e0 Rosalie <em>B\u00e9langer<\/em> et \u00e0 Annie-Claude <em>Murray<\/em>. Par ailleurs, les \u00e9l\u00e9ments \u00ab\u00a0caract\u00e9ristiques\u00a0\u00bb de la disparition et de la d\u00e9couverte des ossements de la jeune Trifluvienne sont quant \u00e0 eux maintenus et retranscrits\u00a0tels quels dans la fiction\u00a0: Annie-Claude est enlev\u00e9e apr\u00e8s qu\u2019un homme lui ait demand\u00e9 de l\u2019aider \u00e0 retrouver son chien\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a034;\u00a053;\u00a090;\u00a0224), une Acura rouge est aper\u00e7ue par des t\u00e9moins\u00a0lors de sa disparition\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0222) et les agents charg\u00e9s de l\u2019affaire se font reprocher la lenteur de leur r\u00e9action lors de la disparition de l\u2019enfant\u00a0(voir Marceau [aut.] et C\u00f4t\u00e9 [r\u00e9al.]\u00a02017 et <em>J<\/em><em>TBC<\/em>,\u00a0224), pour ne nommer que ces quelques exemples. De fait, m\u00eame s\u2019il s\u2019\u00e9vertue \u00e0 camoufler l\u2019origine factuelle de son r\u00e9cit par son usage de la forme du roman \u00e0 cl\u00e9s, l\u2019auteur puise bel et bien les circonstances du drame v\u00e9cu par le personnage de Rosalie dans l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher. Or puisque ce ne sont que les noms, les lieux et les dates du drame \u2013\u00a0des informations qui permettraient autrement d\u2019identifier clairement les individus que sont C\u00e9drika Provencher et M\u00e9gane McKenzie selon la <em>Loi sur la protection des renseignements personnels<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-15\">15<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-15\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\">Comme l\u2019indiquent les propos rapport\u00e9s sur le site du Commissariat \u00e0 la protection de la vie priv\u00e9e du Canada en ce qui a trait \u00e0 la <em>Loi sur la protection des renseignements personnels<\/em>, \u00ab\u00a0[l]es renseignements personnels sont les donn\u00e9es qui concernent un \u201cindividu identifiable\u201d. Il s\u2019agit de renseignements qui, seuls ou jumel\u00e9s \u00e0 d\u2019autres donn\u00e9es, permettent de\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0identifier en tant qu\u2019individu.\u00a0\u00bb Or comme l\u2019indique \u00e9galement ce site, \u00ab\u00a0[d]es renseignements anonymis\u00e9s, pourvu qu\u2019il ne soit pas possible de les relier \u00e0 une personne identifiable\u00a0\u00bb, ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s comme des renseignements personnels, et ne peuvent donc mener \u00e0 des poursuites judiciaires. Voir Commissariat \u00e0 la protection de la vie priv\u00e9e du Canada\u00a02017.<\/span>\u00a0\u2013 qui subissent un travestissement, force est d\u2019admettre qu\u2019\u00e0 l\u2019instar de nombreuses fictions du fait divers, l\u2019\u0153uvre ne semble chercher qu\u2019\u00e0 \u00ab\u00a0enrayer la machine juridique\u00a0\u00bb, pour le dire comme Robert Dion\u00a0(2018,\u00a076), par son usage de la forme du roman \u00e0 cl\u00e9s et ne propose, nous le verrons, aucune perspective in\u00e9dite sur l\u2019affaire criminelle dont elle s\u2019inspire.<\/p>\n<h3><strong>2) Une pudique fictionnalisation<\/strong><\/h3>\n<p>Comme en t\u00e9moignent les nombreuses \u00e9tudes regroup\u00e9es par Anthony Glinoer et Michel Lacroix dans leur ouvrage <em>Romans \u00e0 cl\u00e9s. Les ambivalences du r\u00e9el<\/em>\u00a0(2014), de nombreux romans \u00e0 cl\u00e9s ont su proposer, depuis le XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, des perspectives in\u00e9dites sur le r\u00e9el. Ces nouvelles perspectives ont permis aux \u0153uvres en question de d\u00e9passer l\u2019\u00ab\u00a0op\u00e9ration unique et invariable de cryptage onomastique, dont la lecture engendre une op\u00e9ration tout aussi unilat\u00e9rale de d\u00e9cryptage\u00a0\u00bb traditionnellement associ\u00e9e \u00e0 ce genre pour instaurer \u00ab\u00a0un jeu avec les postulations de fictionnalit\u00e9 et non pas un blocage du sens\u00a0\u00bb\u00a0(Glinoer et Lacroix\u00a02014,\u00a010). Dans\u00a0<em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em>, il en va un peu diff\u00e9remment. Si l\u2019auteur reprend bel et bien dans son roman certains des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher, celle-ci joue n\u00e9anmoins un r\u00f4le <em>secondaire<\/em> dans le r\u00e9cit livr\u00e9 par la fiction et n\u2019offre aucune vision renouvel\u00e9e de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Ce roman jeunesse se pr\u00e9sente en effet comme un roman de formation\u00a0: le traumatisme que produit l\u2019enl\u00e8vement marque la premi\u00e8re incursion du personnage de Rosalie-enfant dans les r\u00e9alit\u00e9s sordides du monde des adultes, tandis que les \u00e9v\u00e9nements quotidiens du pr\u00e9sent de la narration conduisent Rosalie, devenue adulte, \u00e0 se souvenir de l\u2019influence de la disparition de son amie sur le d\u00e9veloppement de sa propre individualit\u00e9. Ces souvenirs permettent alors \u00e0 Rosalie de faire le (double) deuil de son enfance \u2013\u00a0c\u2019est \u00e0 la fois avec l\u2019enfance d\u2019Annie-Claude et avec la sienne propre que le personnage rompt\u00a0\u2013 pour finalement conclure, \u00e0 la fin du r\u00e9cit, sur son avenir de jeune adulte \u00e9mancip\u00e9e. Le roman ne s\u2019int\u00e9resse donc pas, comme c\u2019est le cas dans nombre de fictions tir\u00e9es de fait divers, aux protagonistes du drame (qu\u2019il s\u2019agisse de la victime ou de l\u2019agresseur\u00b7euse), au d\u00e9roulement de l\u2019infanticide ou \u00e0 l\u2019enqu\u00eate qui a suivi le crime, mais bien aux effets de la disparition et du meurtre de l\u2019enfant sur l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte de sa meilleure amie. Les r\u00e9flexions li\u00e9es \u00e0 l\u2019infanticide sont donc toujours pr\u00e9sent\u00e9es en parall\u00e8le avec le quotidien fictif de la jeune adulte qu\u2019est Rosalie<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-16\">16<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-16\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\">Le r\u00e9cit t\u00e9moigne notamment de ses saignements de nez r\u00e9currents, de sa vie en appartement, de ses probl\u00e8mes de couple, de sa nouvelle meilleure amie et de ses \u00e9tudes en Lettres au c\u00e9gep de Saint-Laurent.<\/span>, lequel acquiert une importance \u00e9gale, sinon sup\u00e9rieure, au r\u00e9cit de fait divers, \u00e0 mesure que le personnage se lib\u00e8re du poids de son deuil et de sa culpabilit\u00e9 face \u00e0 la disparition de son amie. De ce fait, et contrairement \u00e0 plusieurs fictions contemporaines du fait divers qui, comme l\u2019a montr\u00e9 Fr\u00e9d\u00e9rique Toudoire-Surlapierre, visent souvent \u00e0 complexifier, par les nouveaux soup\u00e7ons qu\u2019elles mettent en sc\u00e8ne, la dissonance cognitive qui accompagne de tels \u00e9v\u00e9nements\u00a0(2019,\u00a09-27), le roman de Boulerice se refuse quant \u00e0 lui \u00e0 toute interpr\u00e9tation de l\u2019affaire\u00a0: c\u2019est v\u00e9ritablement le devenir adulte du personnage de Rosalie qui prime dans la fiction. La compr\u00e9hension des crimes que repr\u00e9sentent l\u2019enl\u00e8vement et le meurtre de l\u2019enfant, voire leur potentielle r\u00e9solution, ne font l\u2019objet que d\u2019une pudique fictionnalisation.<\/p>\n<p>Observons quelques \u00e9l\u00e9ments de l\u2019affaire qui sont repris dans la fiction. D\u00e9j\u00e0, nous l\u2019avons vu, les circonstances de l\u2019enl\u00e8vement et du meurtre du personnage d\u2019Annie-Claude correspondent en tous points \u00e0 celles de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher. Ensuite, tandis que la question des suspects se pr\u00e9sentait comme fondamentale dans le discours journalistique qui a entour\u00e9 le fait divers, le romancier se montre pour sa part r\u00e9ticent \u00e0 la mettre en sc\u00e8ne dans sa fiction\u00a0: alors qu\u2019\u00e0 trois reprises, la narratrice rapporte des discussions men\u00e9es avec des proches \u00e0 propos de l\u2019identit\u00e9 du coupable, ces trois conversations achoppent, le personnage parvenant toujours \u00e0 \u00e9viter de r\u00e9pondre aux questions qui lui sont adress\u00e9es (<em>JTBC<\/em>, 62-63; 88 et 247). Cette esquive, tout en permettant accessoirement au romancier de ne pas se lancer dans des accusations juridiquement probl\u00e9matiques, repousse ainsi au-dehors de l\u2019\u0153uvre les \u00e9chos de l\u2019enqu\u00eate en pla\u00e7ant le v\u00e9cu de l\u2019adolescente au centre des pr\u00e9occupations du roman. Enfin, si dans le chapitre \u00ab\u2009La fin de l\u2019espoir\u2009\u00bb, la narratrice imagine la sc\u00e8ne ayant men\u00e9 au rapt de son amie et propose, par le fait m\u00eame, une vision in\u00e9dite du crime, cette interpr\u00e9tation se pr\u00e9sente sous le signe de la simple conjecture, puisqu\u2019elle se\u00a0fonde uniquement sur la connaissance intime que le personnage avait de la disparue et donc, sur des r\u00e9flexions n\u2019ayant rien \u00e0 voir avec les circonstances de sa disparition\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je <u>sens<\/u> que c\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9. \u00ab\u00a0Aurais-tu vu Brioche, jeune fille? C\u2019est mon caniche. Je l\u2019aime tant et je l\u2019ai perdu ici.\u00a0\u00bb <u>Tu l\u2019as aid\u00e9. C\u2019est une \u00e9vidence. Tu \u00e9tais si g\u00e9n\u00e9reuse. On te demandait de l\u2019aide et tu accourais<\/u>. [\u2026]<\/p>\n<p><em>On va le retrouver, Brioche, monsieur. C\u2019\u00e9tait o\u00f9? Par ici? Dans le bois\u00e9? Je vous suis, je vous suis.<\/em><\/p>\n<p><em>Brioche? Briooooooche?<\/em>\u00a0(<em>JTBC<\/em>, 225, l\u2019auteur pour l\u2019italique, nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 la suite de cette sc\u00e8ne, le romancier propose d\u2019ailleurs une ellipse qui permet \u00e0 la narratrice de mettre fin \u00e0 cette p\u00e9rilleuse interpr\u00e9tation puisque Rosalie \u00e9voque un malaise profond vis-\u00e0-vis du drame, lequel l\u2019emp\u00eache de poursuivre son r\u00e9cit de l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne peux pas m\u2019imaginer la suite sans vomir mes derniers repas.\u00a0Neuf ans plus tard, tes ossements incarnent tout l\u2019accablement de mon existence.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0226) Du fait de la primaut\u00e9 accord\u00e9e au r\u00e9cit du personnage de Rosalie, qui rend caduc le besoin de proposer toute piste d\u2019enqu\u00eate, hypoth\u00e8se ou conjecture qui d\u00e9roge des faits connus de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher, le roman se cantonne donc aux limites prescrites par le discours factuel dans sa transposition de l\u2019infanticide<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-17\">17<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-17\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\">C\u2019est d\u2019ailleurs pour cette raison, croyons-nous, que le roman n\u2019a pas engendr\u00e9 de scandale lors de sa parution.<\/span>, ce qui nous semble r\u00e9duire l\u2019int\u00e9r\u00eat du fait divers fictionnalis\u00e9 \u00e0 sa seule valeur d\u2019intrigue.<\/p>\n<h3><strong>3) Peindre les Provencher autrement : une fictionnalisation probl\u00e9matique ou une proposition esth\u00e9tique?<\/strong><\/h3>\n<p>Il ne faudrait toutefois pas croire que le roman ne fait pas preuve d\u2019inventivit\u00e9 lorsqu\u2019il peint les doubles des personnes r\u00e9elles que sont C\u00e9drika Provencher et sa famille. Le personnage d\u2019Annie-Claude<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-18\">18<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-18\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\">Nous tenons \u00e0 souligner que, bien que Simon Boulerice ait maintes fois affirm\u00e9 sa distanciation d\u2019avec la famille r\u00e9elle de la disparue, tout autant que de C\u00e9drika Provencher elle-m\u00eame, c\u2019est n\u00e9anmoins de leur t\u00e9moignage que semble \u00eatre tir\u00e9 le portrait du personnage d\u2019Annie-Claude. Les qualit\u00e9s attribu\u00e9es au personnage sont effectivement les m\u00eames que celles rapport\u00e9es par les proches de la Trifluvienne dans le reportage de Pierre Marceau et de Guylain C\u00f4t\u00e9\u00a0: l\u2019enfant aurait en effet \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0fonceuse\u00a0\u00bb (4\u00a0min 44 s pour le reportage; <em>JTBC<\/em>,\u00a034), \u00ab\u00a0enjou\u00e9e\u2009\u00bb\u00a0(4\u00a0min\u00a041\u00a0s et 5\u00a0min\u00a022\u00a0s pour le reportage; <em>JTBC<\/em>,\u00a087) et aurait \u00ab\u00a0aim\u00e9 la vie\u00a0\u00bb\u00a0(5\u00a0min\u00a026\u00a0s pour le reportage; <em>JTBC<\/em>,\u00a0224), dans l\u2019\u0153uvre comme dans la r\u00e9alit\u00e9, pour ne nommer que ces quelques exemples.<\/span> fait en effet l\u2019objet de nombreux proc\u00e9d\u00e9s de fictionnalisation. La narratrice lui accorde notamment une voix par le biais de dialogues rapport\u00e9s entre guillemets ou en italique\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a035; 167; 172; 188; 225; 252). De nombreux souvenirs \u2013 qui n&rsquo;ont, en apparence, rien \u00e0 voir avec les souvenirs relat\u00e9s par M\u00e9gane McKenzie ou par ses proches dans les m\u00e9dias<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-19\">19<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-19\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\">Notons que le romancier a tout de m\u00eame repris \u00e0 son compte deux \u00e9pisodes r\u00e9els de la vie de M\u00e9gane McKenzie et de C\u00e9drika Provencher dans son \u0153uvre, comme il l\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 dans une entrevue accord\u00e9e au journal <em>La Tribune<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai parl\u00e9 avec M\u00e9gane de ce qu\u2019elle avait v\u00e9cu apr\u00e8s la disparition de C\u00e9drika, des sentiments qu\u2019elle avait ressentis. Je me suis inspir\u00e9 de ce qu\u2019elle m\u2019a racont\u00e9 lors de cette rencontre, mais j\u2019ai aussi beaucoup invent\u00e9. J\u2019ai toutefois gard\u00e9 deux images fortes de son histoire. Celle o\u00f9, lors des fun\u00e9railles de son amie, elle s\u2019est vue partout sur les photos, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Et cette anecdote qu\u2019elle m\u2019a racont\u00e9e, une habitude qu\u2019avait C\u00e9drika de d\u00e9barquer chez elle, un cinq dollars roul\u00e9 comme une cigarette entre les doigts, en lui lan\u00e7ant cette phrase\u00a0: \u201cJe t\u2019invite au dep.\u201d Je trouvais \u00e7a tellement percutant.\u00a0\u00bb Voir Tremblay\u00a02018, n.p.<\/span>\u00a0\u2013 sont \u00e9galement \u00e9voqu\u00e9s par le personnage de Rosalie afin de donner une consistance au personnage dans la fiction. Pensons seulement, pour ne nommer que ces deux exemples, \u00e0 la mention de l\u2019obsession d\u2019Annie<strong class=\"notranslate\">\u2011<\/strong>Claude pour le groupe N\u2019SYNC, puis, pour le prince William\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a020), ou encore \u00e0 mention de ses inventions ludiques :<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est toi qui m\u2019as appris \u00e0 me pincer les lobes d\u2019oreilles avec des \u00e9pingles \u00e0 linge pour \u00e9voquer des boucles. C\u2019est comme si elles \u00e9taient perc\u00e9es, tu disais. Le sang ne circulait plus, mais nous avions de la prestance. On buvait des slushs dans des pailles grosses comme des tests de grossesse. Tu calais tr\u00e8s vite en gonflant ton ventre. <em>Je suis enceinte d\u2019un b\u00e9b\u00e9 glac\u00e9<\/em>.\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0167, l\u2019auteur souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si ces inventions nous semblent relativement b\u00e9nignes quant \u00e0 l\u2019image enfantine qu\u2019elles donnent \u00e0 lire, d\u2019autres nous semblent soulever des enjeux \u00e9thiques plus graves. La narratrice propose en effet une vision \u00e9minemment subjective \u2013\u00a0et n\u00e9gative\u00a0\u2013 de l\u2019enfant et de sa famille, laquelle s\u2019\u00e9loigne de la neutralit\u00e9 jusqu\u2019alors privil\u00e9gi\u00e9e dans l\u2019\u0153uvre. Annie-Claude est effectivement peinte comme une jeune fille \u00ab\u00a0d\u00e9pourvue de gr\u00e2ce\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a029), mal \u00e9lev\u00e9e\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a029) et \u00e0 l\u2019hygi\u00e8ne douteuse\u00a0(<em>J<\/em><em>TBC<\/em>,\u00a0250), tandis que la narratrice ne cesse de souligner les tares qui faisaient de la jeune fille un paria aupr\u00e8s de leurs camarades\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] tu t\u2019en doutes\u00a0: tout le monde riait de toi. Avec ta chevelure en laine d\u2019acier, tes dents un peu jaunies et tes v\u00eatements de seconde main, tu \u00e9tais la petite ris\u00e9e de l\u2019\u00e9cole.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a037) Un m\u00eame regard subjectif est port\u00e9 sur le personnage de la m\u00e8re d\u2019Annie-Claude, dont la narratrice critique \u00e0 la fois les tares langagi\u00e8res et parentales. Rosalie souligne effectivement la pauvret\u00e9 du niveau de langage de Maryse Murray :<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est les mots de ta m\u00e8re, dans l\u2019article. \u00ab\u00a0Je vais pouvoir entamer mon deuil.\u00a0\u00bb [\u2026] \u00ab\u00a0C\u2019est la fin de l\u2019espoir\u00a0\u00bb et plus loin\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019attente m\u2019a \u00e9puis\u00e9e.\u00a0\u00bb Ce n\u2019est pas le genre de mots de ta m\u00e8re. <em>Elle parlait tout croche, Maryse. Son langage me g\u00eanait. Cette pauvret\u00e9 m\u2019attristait.<\/em> \u00catre si jeune et pourtant en avoir tant conscience. On a pimp\u00e9 ses citations, que je me dis. Ou alors c\u2019est que ta m\u00e8re a pass\u00e9 les neuf derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 lire George Sand.\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a059-60, nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce trait particulier \u00ab g\u00eane \u00bb et \u00ab attriste \u00bb la jeune fille qui, rappelons-le, \u00e9tudie en Lettres et accorde \u00e0 la parole et aux mots une grande importance. On per\u00e7oit ainsi le personnage de la m\u00e8re \u00e0 l&rsquo;aune d&rsquo;un discours \u00e9minemment p\u00e9joratif. Ce discours est maintenu lorsque Rosalie se rem\u00e9more le passage d&rsquo;Annie-Claude chez elle. Rosalie \u00e9voque alors le manque de discipline de son amie en l\u2019associant \u00e0 la pauvret\u00e9, financi\u00e8re cette fois, de Maryse Murray et \u00e0 l\u2019insouciance de cette derni\u00e8re, lesquelles sont pr\u00e9sent\u00e9es dans l\u2019\u0153uvre comme de profondes lacunes parentales\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tes chaussures \u00e9taient couvertes de boue, de gadoue. Je disais, mal \u00e0 l\u2019aise\u00a0: <em>Y faudrait qu\u2019on enl\u00e8ve nos bottes en rentrant<\/em>. Mais voil\u00e0 le hic\u00a0: tu n\u2019en portais plus, de bottes. Depuis un mois, date \u00e0 laquelle tes bottes avaient fendu, on ne te voyait plus qu\u2019avec des espadrilles hors saison. Ta pauvret\u00e9 \u00e9tincelait dans l\u2019entr\u00e9e, chez moi. C\u2019\u00e9tait un cas d\u2019Arm\u00e9e du Salut, mais Maryse avait peut-\u00eatre sa fiert\u00e9. Comment g\u00e9rer \u00e7a? Tu prenais \u00e7a comme une libert\u00e9. <em>Avec des chaussures, \u00e7a va, \u00e7a passe<\/em>. Maryse se foutait de son pr\u00e9lart, elle. Mais pas ma m\u00e8re. (<em>JTBC<\/em>,\u00a0251-252, l\u2019auteur souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le romancier, qui semblait avoir cherch\u00e9 tout au long du r\u00e9cit \u00e0 inscrire la description de ses personnages dans les traces du discours m\u00e9diatique, s\u2019\u00e9carte donc largement des propos tenus dans les journaux et donne \u00e0 voir un tout autre portrait de la famille touch\u00e9e par le drame que celui offert par les m\u00e9dias dans son \u0153uvre. Pour comprendre la singularit\u00e9 de cette fictionnalisation, qui s\u2019oppose drastiquement \u00e0 la pudicit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent observ\u00e9e par l&rsquo;auteur \u00e0 l\u2019\u00e9gard des personnes r\u00e9elles dont s\u2019inspire son roman, il nous faut relever son rapport \u00e9troit \u00e0 la mise en place d\u2019un discours critique sur la fictionnalisation du r\u00e9el\u00a0qu\u2019op\u00e8re le r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Par ce portait \u00e9minemment subjectif de la famille victime de l\u2019infanticide, Boulerice semble vouloir renverser l\u2019image \u00ab\u00a0idyllique\u00a0\u00bb g\u00e9n\u00e9ralement privil\u00e9gi\u00e9e par le discours m\u00e9diatique dans sa repr\u00e9sentation des victimes pour en proposer une plus \u00ab\u00a0authentique\u00a0\u00bb, parce que plus transparente, et donc, plus \u00ab\u00a0po\u00e9tique\u00a0\u00bb. C\u2019est du moins ce que nous permettent d\u2019affirmer, en deux endroits, les propos tenus par le personnage de Rosalie. D\u2019une part, la narratrice critique ouvertement l\u2019id\u00e9alisation <em>post mortem<\/em> dont son amie a fait l\u2019objet dans les discours de ses ancien\u00b7ne\u00b7s camarades de classe, alors que ceux\u00b7elles-ci font justement son \u00e9loge dans des termes similaires \u00e0 ceux qui ont \u00e9t\u00e9 employ\u00e9s pour d\u00e9crire C\u00e9drika Provencher dans les journaux qu\u00e9b\u00e9cois<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"20\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-20\">20<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-20\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"20\">Comme c\u2019est le cas dans nombre de discours de deuil, ce sont en effet surtout les qualit\u00e9s de C\u00e9drika Provencher qui ont \u00e9t\u00e9 retenues par le discours m\u00e9diatique \u00e0 la suite de sa disparition\u00a0: ses proches, dans les reportages et dans les entrevues qui ont suivi l\u2019affaire, ont maintes fois soulign\u00e9 sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, sa bienveillance, sa joie de vivre, etc., sans jamais offrir d\u2019envers \u00e0 ce portrait \u00e9minemment positif. Voir Marceau (aut.) et C\u00f4t\u00e9 (r\u00e9al.)\u00a02017<em>.<\/em><\/span>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les coll\u00e8gues de classe\u00a0: des visages \u00e0 deux faces. De faux amis. Oh, la superbe hypocrisie. <em>Notre ch\u00e8re Annie-Claude, c\u2019est terrible. Elle \u00e9tait si gentille, elle \u00e9tait si douce, elle \u00e9tait si bonne. C\u2019est impossible. Elle m\u00e9ritait pas \u00e7a, oh non, pas \u00e7a.<\/em> On te traitait de rejet dans ton dos, et m\u00eame dans ta face. On ne se g\u00eanait pas pour dire que tu \u00e9tais g\u00eanante. Tu d\u00e9rangeais avec ta chevelure hirsute et tes v\u00eatements de seconde main. Tu t\u2019habillais en usag\u00e9 et j\u2019\u00e9tais la seule \u00e0 ne pas y lire ta pauvret\u00e9.\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0232,\u00a0l\u2019auteur souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En r\u00e9v\u00e9lant la duplicit\u00e9 des propos de ses camarades de classe, le personnage de Rosalie critique ainsi le ph\u00e9nom\u00e8ne de valorisation qui entoure souvent, tant dans la fiction que dans le discours des m\u00e9dias, les victimes des infanticides. Or la narratrice, et c\u2019est l\u00e0 que nous semble r\u00e9sider le motif de la perspective in\u00e9dite qui nous est donn\u00e9e \u00e0 lire, revendique \u00e9galement, d\u2019autre part, la \u00ab\u00a0po\u00e9sie\u00a0\u00bb des qualit\u00e9s marginales de son amie. Alors que les \u00ab\u00a0tares\u00a0\u00bb d\u2019Annie-Claude sont omises dans le discours de ses camarades de classe, Rosalie s\u2019appuie singuli\u00e8rement sur celles-ci pour d\u00e9fendre la \u00ab\u00a0beaut\u00e9\u00a0\u00bb de la disparue\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dans <em>Chronique de la d\u00e9rive douce<\/em>, Dany Laferri\u00e8re parle d\u2019une amie, Nathalie, qui l\u00e8ve le nez sur les mots de Lorca. Elle dit d\u00e9tester les po\u00e8tes qui parlent toujours de fleurs, jamais de pets. Je suis comme cette Nathalie\u00a0: j\u2019en ai plein le cul qu\u2019on vibre \u00e0 la vue des hortensias et des cam\u00e9lias. Et les chlamydias, elles? Ce n\u2019est pas parce que tu n\u2019es pas une fleur que tu n\u2019as rien de rafra\u00eechissant \u00e0 raconter. \u00c7\u2019a toujours \u00e9t\u00e9 ma devise. \u00c0 partir de toi, Annie-Claude. Tu \u00e9tais une enfant d\u00e9pourvue de gr\u00e2ce. Bien plus que moi. \u00c0 tes c\u00f4t\u00e9s, j\u2019avais une \u00e9l\u00e9gance consid\u00e9rable. Tu rotais et p\u00e9tais sans t\u2019excuser, et \u00e0 mes yeux, tu demeures l\u2019incarnation de la po\u00e9sie. (Oui, je suis bien consciente qu\u2019une chlamydia est une ITS. Mais justement, en quoi une infection transmise sexuellement serait obligatoirement disqualifi\u00e9e au tribunal de ce qui est po\u00e9tique ou de ce qui ne l\u2019est pas? Je ne me souhaite pas de chlamydia [\u2026], mais voir de la beaut\u00e9 dans ce qui en est d\u00e9pourvu, \u00e0 la base, \u00e7a me parle.\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a029)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 la suite de ces observations, nous d\u00e9duisons qu\u2019en mettant \u00e0 mal le portrait de la famille Murray, le roman cherche non pas \u00e0 discr\u00e9diter la famille victime du drame mais \u00e0 se distinguer du discours m\u00e9diatique et de ses omissions pour proposer, sous l\u2019impulsion de la logique esth\u00e9tique d\u00e9fendue par le personnage de Rosalie, un versant plus n\u00e9gatif, quoi que plus \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb, \u00e0 la repr\u00e9sentation de la famille Provencher. Ce m\u00eame portrait acquiert alors, toujours selon l\u2019esth\u00e9tique revendiqu\u00e9e par la narratrice, une forte valeur po\u00e9tique au sein de l\u2019\u0153uvre; or puisqu\u2019elle se trouve situ\u00e9e en plein c\u0153ur d\u2019une \u0153uvre inspir\u00e9e d\u2019un fait divers ayant pour objet un infanticide, cette d\u00e9fense de la po\u00e9sie des choses inf\u00e2mes nous semble loin d\u2019\u00eatre anodine. Comme nous le verrons, en guise de conclusion \u00e0 cette r\u00e9flexion, c\u2019est un v\u00e9ritable plaidoyer esth\u00e9tique qui se d\u00e9ploie dans le roman, tandis que le romancier, \u00e0 l\u2019instar de plusieurs auteur\u00b7e\u00b7s contemporain\u00b7e\u00b7s, \u00ab\u00a0d\u00e9fend[\u2026], et ce au sein m\u00eame de [son] \u0153uvre, la comp\u00e9tence particuli\u00e8re que [lui] conf\u00e8re [sa] pratique litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019\u00e9gard du traitement discursif des faits r\u00e9els\u00a0\u00bb\u00a0(Bri\u00e8re\u00a02009\u00a0:\u00a0157).<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0[Q]u\u2019a-t-on de plus \u00e0 dire [\u2026]<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"21\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-21\">21<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-21\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"21\">Gonon\u00a02018,\u00a04.<\/span>?\u00a0\u00bb\u00a0: autour du plaidoyer litt\u00e9raire dans <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em><\/h2>\n<p>Du fait de son appropriation somme toute utilitaire de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher, l\u2019\u0153uvre de Boulerice ne semble, de prime abord, que chercher \u00e0 \u00ab\u00a0verser une pi\u00e8ce de plus \u00e0 l\u2019\u00e9pais dossier du crime devenu texte\u00a0\u00bb, pour reprendre la formule de Laeticia Gonon\u00a0(2018,\u00a04). En effet, en ce qui a trait \u00e0 l\u2019infanticide et \u00e0 l\u2019enqu\u00eate qui a suivi le crime dont il s\u2019inspire, le roman ne propose aucune perspective in\u00e9dite. Son emploi de la forme du roman \u00e0 cl\u00e9s r\u00e9duit l\u2019int\u00e9r\u00eat des travestissements onomastiques, toponymiques et calendaires mis en place dans l\u2019\u0153uvre \u00e0 une simple pr\u00e9caution juridique. Il en va de m\u00eame pour son traitement pratiquement \u00ab\u00a0afictionnel\u00a0\u00bb du r\u00e9cit de la disparition et du meurtre de la jeune Trifluvienne, bien que cette pudeur s\u2019inscrive dans la logique du texte, qui vise non pas \u00e0 revenir sur l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher mais \u00e0 rendre compte des effets de cette trag\u00e9die sur sa meilleure amie. Par cette posture relativement neutre \u00e0 l\u2019\u00e9gard du drame r\u00e9el, l\u2019auteur se pr\u00e9sente sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 avec les journalistes et les cha\u00eenes d\u2019information ayant repris \u00e0 leur compte le r\u00e9cit de l\u2019enl\u00e8vement et du meurtre de C\u00e9drika Provencher. Boulerice ins\u00e8re d\u2019ailleurs dans le r\u00e9cit un \u00e9pisode au cours duquel le personnage de Rosalie, contrairement \u00e0 son double r\u00e9el, refuse de rencontrer tout autant la cha\u00eene LCN que le romancier curieux d\u2019entendre son t\u00e9moignage, celle-ci pr\u00e9f\u00e9rant garder pour elle ce douloureux souvenir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>(Hier, on m\u2019a r\u00e9clam\u00e9e \u00e0 un poste de nouvelles en continu \u2013\u00a0LCN, je crois\u00a0\u2013 pour parler de ce que tu repr\u00e9sentais pour moi. J\u2019ai refus\u00e9. [\u2026] Tout ce que j\u2019ai pu faire, c\u2019est comm\u00e9morer ta m\u00e9moire sur Facebook en publiant tr\u00e8s t\u00f4t ce matin un gentil statut qui a depuis \u00e9t\u00e9 relay\u00e9 en masse par les m\u00e9dias, sans qu\u2019on me demande la permission. Je suis un peu conne\u00a0: parfois, j\u2019oublie que les r\u00e9seaux sociaux sont publics et que mes param\u00e8tres de confidentialit\u00e9 sont tr\u00e8s hospitaliers. <em>Venez visiter ma page et mon intimit\u00e9, je n\u2019ai rien \u00e0 cacher<\/em>. Apr\u00e8s avoir lu mon message, un \u00e9crivain me contacte vers midi, via Facebook, pour me rencontrer. Il a envie de s\u2019inspirer de ma vie pour \u00e9crire un livre. Il s\u2019int\u00e9resse au deuil qui s\u2019enclenche, apr\u00e8s des ann\u00e9es de recherches vaines. La question de l\u2019amiti\u00e9 qui subsiste ou non, neuf ans plus tard dans les Maritimes, le passionne. D\u00e9sol\u00e9e, mais mon histoire n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 moi. Si jamais je l\u2019\u00e9cris, cette histoire, elle sera mienne. Je d\u00e9cline son offre. C\u2019est gentil, jeune romancier, mais non. Je veux garder \u00e7a pour moi.)\u00a0(<em>JTBC<\/em>, 232-233, l\u2019auteur souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par cette parenth\u00e8se, le personnage pose un regard critique sur l\u2019intrusion impudique que repr\u00e9sentent tant l\u2019int\u00e9r\u00eat des journalistes que celui du romancier pour son deuil \u2013\u00a0une intrusion cristallis\u00e9e dans la remarque de Rosalie sur les r\u00e9v\u00e9lations affich\u00e9es sur son profil Facebook. Comme ces deux instances se trouvent rapproch\u00e9es par le refus qu\u2019elles essuient, la narration avance en quelque sorte l\u2019id\u00e9e que seul\u00b7e\u00b7s les t\u00e9moins de l\u2019infanticide poss\u00e8dent la l\u00e9gitimit\u00e9 pour t\u00e9moigner d\u2019un tel drame. Mais, comme le r\u00e9cit se pr\u00e9sente sous la forme d\u2019un t\u00e9moignage livr\u00e9 par le personnage de Rosalie et que, derri\u00e8re la voix de ce personnage, se trouve en r\u00e9alit\u00e9 la plume d\u2019un romancier compl\u00e8tement en marge du fait divers, n\u2019est-ce pas aussi, en quelque sorte, une fa\u00e7on pour Boulerice de plaider en faveur de la r\u00e9ussite illusionnelle de son \u0153uvre et donc, de sa capacit\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner authentiquement du r\u00e9el?<\/p>\n<p>Si nous suivons la logique illusionnelle du r\u00e9cit et que nous adoptons une attitude de lecture immersive, nous sommes en effet contraint\u00b7e\u00b7s de croire \u00e0 la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb du v\u00e9cu racont\u00e9 par le personnage de Rosalie\u00a0: le r\u00e9cit doit alors \u00eatre lu comme un v\u00e9ritable t\u00e9moignage, r\u00e9dig\u00e9 par une jeune \u00e9tudiante en Lettres. Qui plus est, puisque les personnages qui entourent Rosalie, comme Rosalie elle-m\u00eame, ne cessent de vanter sa plume<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"22\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-22\">22<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-22\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"22\">Le personnage de Wendy, qui est pr\u00e9sent\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre comme ayant une bonne connaissance des grandes \u0153uvres de la litt\u00e9rature et donc, comme un personnage au regard aiguis\u00e9 en ce qui a trait aux qualit\u00e9s litt\u00e9raires, complimente en effet souvent son amie selon des formules telles que\u00a0: \u00ab\u00a0Tu \u00e9cris tellement bien, Rose\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a064), \u00ab\u00a0Je suis bonne en fran\u00e7ais, mais j\u2019ai pas un style neuf et unique comme toi\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a065) ou encore \u00ab\u00a0Le style, \u00e7a s\u2019apprend pas. C\u2019est l\u00e0 ou c\u2019est pas l\u00e0. Toi, c\u2019est l\u00e0.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a065), tandis que le personnage de Rosalie t\u00e9moigne lui-m\u00eame des effets envo\u00fbtants de ses textes sur les autres\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai \u00e9crit un texte sur les ravages caus\u00e9s par ta disparition que le public a jug\u00e9 <em>percutant<\/em>.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a098, nous soulignons.)<\/span>, nous sommes d\u2019autant plus dispos\u00e9\u00b7e\u00b7s \u00e0 admettre que le texte que nous venons de lire est bien \u00e9crit, que c\u2019est justement Rosalie qui en est l\u2019auteure. Rappelons \u00e0 cet \u00e9gard que le portrait \u00ab\u00a0authentique\u00a0\u00bb rapport\u00e9 par Rosalie se pr\u00e9sente, dans l\u2019id\u00e9al esth\u00e9tique port\u00e9 par la narratrice, comme \u00e9minemment po\u00e9tique. Mais si nous empruntons plut\u00f4t un mode de lecture \u00e9valuatif, au sens o\u00f9 l\u2019entend Marie-Laure Ryan (2001\u00a0:\u00a034), nous savons qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un trucage romanesque et que, derri\u00e8re le discours \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb \u00e9nonc\u00e9 par la narration autodi\u00e9g\u00e9tique, se trouve en fait une illusion romanesque produite par de nombreux proc\u00e9d\u00e9s de fictionnalisation. Cette lecture hybride<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"23\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-23\">23<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-23\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"23\">\u00ab\u00a0La lecture du texte hybride \u2013\u00a0ou la lecture hybride d\u2019un texte\u00a0\u2013 ne consiste [\u2026] pas en un degr\u00e9 faible de croyance, mais en une alternance entre une attitude immersive, par laquelle le lecteur trouve son plaisir dans la contemplation du monde textuel, et une attitude \u00e9valuative, par laquelle il compare ce monde \u00e0 sa repr\u00e9sentation priv\u00e9e du monde r\u00e9el, et enrichit cette repr\u00e9sentation par l\u2019information qu\u2019il extrait du texte.\u00a0\u00bb Ryan\u00a02001,\u00a034.<\/span> du roman de Boulerice nous permet de nuancer la critique de Rosalie vis-\u00e0-vis de la figure du romancier convoqu\u00e9e plus t\u00f4t en r\u00e9v\u00e9lant, ironiquement, la grande estime dans laquelle l\u2019auteur semble porter sa propre \u0153uvre. En effet, le roman ne cesse de revendiquer, dans le discours de sa narratrice et dans son propre trucage narratif, la capacit\u00e9 des \u0153uvres litt\u00e9raires \u00e0 discourir sur le r\u00e9el encore mieux que le discours factuel et ce, alors m\u00eame qu\u2019il tire sa propre trame narrative des \u00e9l\u00e9ments rapport\u00e9s dans les journaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre reconna\u00eet en effet \u00e0 la litt\u00e9rature de nombreux pouvoirs. Par exemple, le roman pr\u00e9sente le personnage de Rosalie comme une grande lectrice, un trait qui, aux dires du personnage de Vincent (son petit ami), lui conf\u00e8re une vision du monde beaucoup plus profonde que celle des autres adolescent\u00b7e\u00b7s de leur entourage<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"24\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-24\">24<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-24\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"24\">\u00ab\u00a0<em>T\u2019as toujours un livre dans les mains. J\u2019ai le feeling que tu comprends mieux la vie que les autres. En fait, non. Je suis s\u00fbr que tu comprends mieux la vie que tout le monde.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>JTBC<\/em>,\u00a019, l\u2019auteur souligne.)<\/span>. Rosalie indique \u00e9galement qu\u2019enfant, ce sont les histoires lues par son p\u00e8re qui la prot\u00e9geaient des cauchemars<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"25\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-25\">25<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-25\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"25\">\u00ab\u00a0Mon p\u00e8re m\u2019apportait la force de la fiction sur un plateau d\u2019argent. Ces histoires \u00e9taient des remparts contre les cauchemars \u00e0 venir. Je glissais dans la nuit arm\u00e9e jusqu\u2019aux dents.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0111-112)<\/span>; puis elle constate, selon une r\u00e9flexion similaire, que la lecture la prot\u00e8ge des dures r\u00e9alit\u00e9s de la vie<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"26\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-26\">26<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-26\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"26\">\u00ab\u00a0Quand j\u2019y pense, je ne suis pas surprise d\u2019\u00e9tudier en litt\u00e9rature. Les mots et la fiction sont l\u2019armure pour entrer en sc\u00e8ne, dans la vie, avec un semblant de s\u00e9curit\u00e9.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0113)<\/span>. Alors qu\u2019elle se remet d\u2019une rupture, Rosalie affirme en outre que \u00ab\u00a0[l]a litt\u00e9rature [la] tient debout, m\u00eame effoir\u00e9e sur [s]on lit dans des postures douloureuses\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0143), tandis que ce sont les \u0153uvres de Michel Tremblay, d\u2019Alexandre Jardin et de David Foenkinos qui, dit-elle, lui permettent d\u2019envisager l\u2019avenir avec espoir apr\u00e8s la mort de son amie\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0229). Alors que la narratrice cherche \u00e0 t\u00e9moigner de son deuil, c\u2019est enfin souvent par le truchement d\u2019extraits tir\u00e9s d\u2019autres \u0153uvres litt\u00e9raires qu\u2019elle explique son v\u00e9cu, ce qui accorde \u00e0 la litt\u00e9rature une forte valeur de v\u00e9ridiction dans le discours de la narratrice. D\u00e8s les premi\u00e8res pages du roman, par exemple, Rosalie \u00e9voque les propos de Philippe Besson et insiste sur les \u00e9chos que ces derniers renvoient \u00e0 sa propre situation :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce matin, j\u2019ai termin\u00e9 un roman de Philippe Besson, recommand\u00e9 par Wendy. <em>Arr\u00eate avec tes mensonges<\/em>, que \u00e7a s\u2019intitule. <u>J\u2019ai eu l\u2019impression qu\u2019il parlait de toi quand il \u00e9crivait\u00a0<\/u>: \u00ab\u00a0Je d\u00e9couvre que l\u2019absence a une consistance. Peut-\u00eatre celle des eaux sombres d\u2019un fleuve, on jurerait du p\u00e9trole, en tout cas un liquide gluant, qui salit, dans lequel on se d\u00e9battrait, on se noierait. [\u2026]\u00a0\u00bb Je confirme\u00a0: ton absence me tache, me salit. J\u2019ai tellement aim\u00e9 les mots de Besson que j\u2019ai inscrit mes initiales dans les marges.\u00a0(<em>JTBC<\/em>, 14-15-16, l\u2019auteur pour l\u2019italique, nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il en va de m\u00eame lorsque la narratrice visite la m\u00e8re d\u2019Annie-Claude et que c\u2019est une citation d\u2019un texte de Joyce Carol Oates qui lui sert \u00e0 t\u00e9moigner de l\u2019exp\u00e9rience de cette m\u00e8re endeuill\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dans un de ses derniers romans, la prolifique \u00e9crivaine am\u00e9ricaine Joyce Carol Oates, veuve depuis peu, \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0De nos blessures nous faisons des monuments de survie. Si nous survivons.\u00a0\u00bb <em>Ta m\u00e8re ne doit pas la conna\u00eetre, mais Oates, elle, la conna\u00eet. Elle a \u00e9crit ces phrases en pensant exclusivement \u00e0 Maryse Murray de Magog.<\/em>\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0163-164, nous soulignons.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce ne sont l\u00e0 que quelques exemples parmi de nombreux autres<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"27\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f570000000000000000_5675\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-27\">27<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f570000000000000000_5675-27\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"27\">La narratrice renvoie notamment \u00e0 la po\u00e9tesse Anise Koltz comme \u00e0 une auteure \u00ab\u00a0qui voit clair dans l\u2019humain\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a072); \u00ab\u00a0elle n\u2019en revient pas de tant de justesse\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0140) lorsqu\u2019elle lit\u00a0<em>Sans terre\u00a0<\/em>de Marie-\u00c8ve S\u00e9vigny, etc.<\/span> qui manifestent une volont\u00e9 de mettre au jour la capacit\u00e9 de la litt\u00e9rature \u00e0 rendre compte authentiquement du r\u00e9el chez Boulerice. Cette volont\u00e9 se pr\u00e9cise plus nettement encore, pensons-nous, dans le choix des auteur\u00b7e\u00b7s convoqu\u00e9\u00b7e\u00b7s par la narratrice au fil du r\u00e9cit. Outre les nombreuses citations des ouvrages d\u2019Anise Koltz, de Sylvia Plath et de Ted Hughes plac\u00e9es en exergue des quatre grandes parties qui composent le roman, l\u2019\u0153uvre pr\u00e9sente en effet de nombreuses r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des textes d\u2019auteur\u00b7e\u00b7s ayant publi\u00e9 des r\u00e9cits de fait divers \u2013\u00a0la narratrice mentionne notamment les \u0153uvres de Philippe Besson et d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re\u00a0\u2013, en plus de nommer certain\u00b7e\u00b7s auteur\u00b7e\u00b7s reconnu\u00b7e\u00b7s pour leur pratique de fictionnalisation du r\u00e9el. Cet emploi r\u00e9current de r\u00e9f\u00e9rences intertextuelles met en valeur ces fictions du r\u00e9el puisqu\u2019il fait entrer les \u00e9crivain\u00b7e\u00b7s cit\u00e9\u00b7e\u00b7s au temple de la renomm\u00e9e litt\u00e9raire form\u00e9 par le personnage de Rosalie. Le personnage, du fait de ses \u00e9tudes en Lettres, cherche en effet \u00e0 s\u2019abreuver de \u00ab\u00a0grandes \u0153uvres\u00a0\u00bb afin de pallier sa culture lacunaire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 tout r\u00e9cemment, je lisais un peu n\u2019importe quoi. [\u2026] Je pr\u00eatais une valeur \u00e9gale \u00e0 un roman de Michel Tremblay et \u00e0 une mauvaise traduction de roman d\u2019horreur am\u00e9ricain. Un Emmanuel Carr\u00e8re valait un Henri Charri\u00e8re, et Danielle Steel \u00e9quivalait \u00e0 Daniel Pennac. [\u2026] Mais l\u2019hiver dernier, quand c\u2019a \u00e9t\u00e9 le temps de m\u2019inscrire pour le c\u00e9gep et que j\u2019ai choisi le programme Arts et lettres, \u00e9tant donn\u00e9 mon amour de la lecture, je me suis bott\u00e9 le cul un peu. Cet \u00e9t\u00e9, pour pr\u00e9parer ma rentr\u00e9e scolaire, je me suis mise \u00e0 lire des \u0153uvres plus consistantes, plus n\u00e9cessaires. Dany Laferri\u00e8re, Albert Camus, Virginia Woolf, Simone de Beauvoir\u2026 C\u2019\u00e9tait dans la pile offerte par ma tante Nicole, qui aime la \u00ab\u00a0vraie litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, comme elle dit.\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a041-42)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme dans le roman, c\u2019est la formation du personnage de Rosalie qui prime le r\u00e9cit de l\u2019infanticide, et comme cette formation est \u00e9troitement li\u00e9e au rapport qu\u2019entretient la jeune femme avec la litt\u00e9rature \u2013\u00a0c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ses lectures que Rosalie traverse les plus grandes \u00e9preuves et acquiert une certaine maturit\u00e9\u00a0\u2013, il importait apparemment moins au romancier de permettre une meilleure compr\u00e9hension du r\u00e9el que de montrer en quoi la fiction permet de mieux le saisir. Ainsi, bien que le r\u00e9cit omette tout discours sur la \u00ab\u00a0mat\u00e9rialit\u00e9 textuelle [du fait divers et des] discours qui le sous-tendent\u00a0\u00bb\u00a0(Gonon\u00a02018\u00a0:\u00a04) et que l\u2019on ne trouve, dans l\u2019appropriation de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher que propose Boulerice, que des \u00ab\u00a0potentialit\u00e9s romanesques\u00a0\u00bb\u00a0(4), c\u2019est n\u00e9anmoins un v\u00e9ritable plaidoyer en faveur des fictions du r\u00e9el qui se d\u00e9ploie ponctuellement dans les propos de la narratrice, ce qui, nous semble-t-il, \u00e9largit les horizons herm\u00e9neutiques autrement restreints de cette fiction, qui se limite pour sa part \u00e0 une pudique fictionnalisation et qui demeure, en grande partie, dans les marges de l&rsquo;infanticide.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Agence QMI. 2015. \u00ab\u00a0Un cri du c\u0153ur lanc\u00e9 par la meilleure amie de C\u00e9drika\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Journal de Montr\u00e9al<\/em>, 20 d\u00e9cembre. En ligne\u00a0:\u00a0<a href=\"https:\/\/www.journaldemontreal.com\/2015\/12\/20\/une-amie-de-cedrika-provencher-espere-maintenant-pouvoir-faire-son-deuil\">https:\/\/www.journaldemontreal.com\/2015\/12\/20\/une-amie-de-cedrika-provencher-espere-maintenant-pouvoir-faire-son-deuil<\/a>\u00a0(Page consult\u00e9e le 30 mars 2020).<\/p>\n<p>Barthes, Roland. 1993\u00a0[1962]. \u00ab\u00a0Structure du fait divers\u00a0\u00bb, <em>\u0152uvres compl\u00e8tes. Tome\u00a0I. 1942-1965<\/em>, 1309-1316. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Blanckeman, Bruno. 2010. \u00ab\u00a0Objectif\u00a0: r\u00e9el\u00a0\u00bb, dans Havercroft, Barbara, Pascal Michelucci et Pascal Riendeau (dir.), <em>Le Roman fran\u00e7ais de l\u2019extr\u00eame contemporain<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Nota Bene, 223-233.<\/p>\n<p>Bornais, Marie-France. 2018. \u00ab\u00a0Perdre C\u00e9drika, sa meilleure amie\u00a0\u00bb. <em>Journal de Qu\u00e9bec<\/em>, 22 septembre. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.journaldequebec.com\/2018\/09\/22\/perdre--cedrika-sa-meilleure-amie\">https:\/\/www.journaldequebec.com\/2018\/09\/22\/perdre&#8211;cedrika-sa-meilleure-amie<\/a> (Page consult\u00e9e le 30 mars 2020).<\/p>\n<p>Boulerice, Simon. 2018. <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Lem\u00e9ac.<\/p>\n<p>Boyer-Weinmann, Martine. 2012. \u00ab\u00a0Les Noces renouvel\u00e9es du fait divers et de la litt\u00e9rature\u00a0\u00bb. <em>Le Monde des livres<\/em>, 5 janvier. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/livres\/article\/2012\/01\/05\/les-noces-renouvelees-du-fait-divers-et-de-la-litterature_1625781_3260.html\">https:\/\/www.lemonde.fr\/livres\/article\/2012\/01\/05\/les-noces-renouvelees-du-fait-divers-et-de-la-litterature_1625781_3260.html<\/a> (Page consult\u00e9e le 30 mars 2020).<\/p>\n<p>Bri\u00e8re, \u00c9milie. 2009. \u00ab\u00a0Faits divers, faits litt\u00e9raires. Le romancier contemporain devant les faits accomplis\u00a0\u00bb. <em>\u00c9tudes litt\u00e9raires<\/em>\u00a040, n<sup>o<\/sup>\u00a03, 157-171.<\/p>\n<p>Commissariat \u00e0 la protection de la vie priv\u00e9e du Canada. 2017. \u00ab\u00a0Aper\u00e7u des lois sur la protection des renseignements personnels au Canada\u00a0\u00bb, r\u00e9vis\u00e9 en novembre. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.priv.gc.ca\/fr\/sujets-lies-a-la-protection-de-la-vie-privee\/lois-sur-la-protection-des-renseignements-personnels-au-canada\/02_05_d_15\/#heading-0-0-1\">https:\/\/www.priv.gc.ca\/fr\/sujets-lies-a-la-protection-de-la-vie-privee\/lois-sur-la-protection-des-renseignements-personnels-au-canada\/02_05_d_15\/#heading-0-0-1<\/a> (Page consult\u00e9e le 4 avril 2020).<\/p>\n<p>Dion, Robert. 2018. <em>Des fictions sans fiction ou le partage du r\u00e9el<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Les Presses Universitaires de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Glinoer, Anthony et Michel Lacroix (dir.). 2014. <em>Romans \u00e0 cl\u00e9s. Les ambivalences du r\u00e9el<\/em>. Li\u00e8ge\u00a0: Presses Universitaires de Li\u00e8ge.<\/p>\n<p>Godin, Louis-Daniel. 2019. \u00ab\u00a0V\u00e9rit\u00e9s et fiction de l\u2019infanticide. Sur l\u2019appropriation litt\u00e9raire de l\u2019affaire Villemin\u00a0\u00bb. <em>Captures<\/em> 4, n<sup>o<\/sup>\u00a01, mai. En ligne\u00a0: <a href=\"http:\/\/revuecaptures.org\/node\/3184\">http:\/\/revuecaptures.org\/node\/3184<\/a> (Page consult\u00e9e le 8 avril 2020).<\/p>\n<p>Gonon, Laeticia. 2018. \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb. <em>Recherches &amp; Travaux<\/em> 92, 1-11. En ligne\u00a0: <a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/recherchestravaux\/961\">http:\/\/journals.openedition.org\/recherchestravaux\/961<\/a> (Page consult\u00e9e le 30 mars 2020).<\/p>\n<p>Hamon, Philippe. 1997. \u00ab\u00a0Introduction. Faits divers et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb. <em>Romantisme<\/em>, n<sup>o<\/sup>\u00a097, 7-16.<\/p>\n<p>Marceau Pierre (aut.) et Guylain C\u00f4t\u00e9 (r\u00e9al.). 2017. <em>C\u00e9drika<\/em>, dans Soci\u00e9t\u00e9 Radio-Canada (prod.). <em>Les Grands reportages<\/em>. 29 juillet, 53 min 06 s. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/ici.radio-canada.ca\/regions\/special\/2017\/cedrika\/\">https:\/\/ici.radio-canada.ca\/regions\/special\/2017\/cedrika\/<\/a> (Page consult\u00e9e le 25 mars 2020).<\/p>\n<p>Marcotte, Guy. 2015. \u00ab\u00a0Apr\u00e8s 8 ans, ses amies se souviennent toujours de C\u00e9drika\u00a0\u00bb. <em>Radio-Canada<\/em>, 14 d\u00e9cembre. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/ici.radio-canada.ca\/nouvelle\/755253\/provencher-cedrika-amies\">https:\/\/ici.radio-canada.ca\/nouvelle\/755253\/provencher-cedrika-amies<\/a> (Page consult\u00e9e le 30 mars 2020).<\/p>\n<p>Montembeault, Maude. 2019. \u00ab\u00a0Jonathan Bettez et ses parents s\u2019appr\u00eatent \u00e0 poursuivre la SQ pour 10\u00a0M\u00a0$\u00a0\u00bb. <em>Radio-Canada<\/em>, 21 ao\u00fbt. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/ici.radio-canada.ca\/nouvelle\/1267551\/cedrika-provencher-trois-rivieres-sq-jonathan-bettez-poursuite\">https:\/\/ici.radio-canada.ca\/nouvelle\/1267551\/cedrika-provencher-trois-rivieres-sq-jonathan-bettez-poursuite<\/a> (Page\u00a0consult\u00e9e le 27 mars 2020).<\/p>\n<p>Pietrantonio, Karine. 2018. <em>(R\u00e9)inventer le r\u00e9el\u00a0: l\u2019appropriation du fait divers dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise contemporaine d\u2019apr\u00e8s <\/em>Un fait divers <em>de Fran\u00e7ois Bon et <\/em>L\u2019Adversaire <em>d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re<\/em>. M\u00e9moire de ma\u00eetrise. Montr\u00e9al\u00a0: Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/archipel.uqam.ca\/11259\/\">https:\/\/archipel.uqam.ca\/11259\/<\/a> (Page consult\u00e9e le 30 mars 2020).<\/p>\n<p>Ryan, Marie-Laure. 2001. \u00ab\u00a0Fronti\u00e8re de la fiction\u00a0: digitale ou analogique?\u00a0\u00bb, dans Alexandre Gefen et Ren\u00e9 Audet (dir.). <em>Fronti\u00e8res de la fiction<\/em>. Qu\u00e9bec\/Bordeaux\u00a0: Nota Bene\/Presses Universitaires de Bordeaux, 17-41.<\/p>\n<p>Toudoire-Surlapierre, Fr\u00e9d\u00e9rique. 2019. <em>Le fait divers et ses fictions<\/em>. Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>Tremblay, Karine. 2018. \u00ab\u00a0Simon Boulerice\u00a0: de C\u00e9drika \u00e0 Rosalie\u00a0\u00bb. <em>La Tribune<\/em>, 14 septembre. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.latribune.ca\/arts\/simon-boulerice--de-cedrika-a-rosalie-258e0623f4eca4f2b98281b5454c4c85\">https:\/\/www.latribune.ca\/arts\/simon-boulerice&#8211;de-cedrika-a-rosalie-258e0623f4eca4f2b98281b5454c4c85<\/a> (Page consult\u00e9e le 25 f\u00e9vrier 2020).<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bauduin, \u00c9milie. 2020. \u00ab Dans les marges de l&rsquo;infanticide. \u00c9tude de l'(a)fictionnalisation de l&rsquo;affaire C\u00e9drika Provencher dans Je t&rsquo;aime beaucoup cependant de Simon Boulerice \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab De l&rsquo;Index au droit d&rsquo;auteur : scandales et proc\u00e8s litt\u00e9raires \u00bb, n\u00b0 32, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5675 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bauduin_32_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bauduin_32_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-1bb3d9bd-0e8e-4952-b5b5-3fe0c7f99395\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bauduin_32_0.pdf\">bauduin_32_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bauduin_32_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-1bb3d9bd-0e8e-4952-b5b5-3fe0c7f99395\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>\u00ab\u00a0Ni refus ni retour, ni replis ni redites, objectif r\u00e9el, donc\u00a0: une litt\u00e9rature qui travaille le r\u00e9el en \u00e9prouvant la tension entre ce \u00e0 quoi il renvoie \u2013\u00a0de l\u2019illimit\u00e9\u00a0\u2013 et ce qu\u2019elle peut en dire \u2013\u00a0du s\u00e9lectif\u00a0\u2013, tension fertile en cela qu\u2019elle oblige les \u00e9critures \u00e0 se situer \u2013\u00a0quel imaginaire du r\u00e9el est le leur?\u00a0\u2013 tout en les incitant \u00e0 s\u2019enchanter \u2013\u00a0l\u2019illimit\u00e9 comme une variante de l\u2019infini, que seules la fable, la musique, la rhythmique des r\u00e9cits peuvent pressentir\u00a0\u2013; un r\u00e9el qui travaille alors, la litt\u00e9rature comme l\u2019une de ses composantes, du r\u00e9el en mode virtuel, qui accomplirait le fantasme, parvenir \u00e0 s\u2019objectiver, \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u0153il qui r\u00eave de se regarder lui-m\u00eame.\u00a0\u00bb Blanckeman\u00a02010,\u00a0232-233.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>Nous reprenons ici le constat \u00e9mis par Karine Pietrantonio dans l\u2019introduction de son m\u00e9moire consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude du fait divers dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise contemporaine\u00a0(2018,\u00a01-9).<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>Que l\u2019on pense seulement aux romans <em>L\u2019Adversaire<\/em>\u00a0(1995) d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re,<em> Moloch<\/em>\u00a0(1998) de Thierry Jonquet ou encore <em>L\u2019Enfant d\u2019octobre<\/em>\u00a0(2007) de Philippe Besson, pour ne nommer que ceux-l\u00e0, qui ont tous pour objet l\u2019\u00e9tude de circonstances entourant des infanticides r\u00e9els.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Comme l\u2019a montr\u00e9 Martine Boyer-Weinmann, alors que le roman du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle cherche \u00e0 dissimuler son ancrage dans le r\u00e9el, au profit d\u2019une valorisation de son caract\u00e8re fictionnel, \u00ab\u00a0[i]l en va tout autrement au XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, et de fa\u00e7on spectaculaire dans les r\u00e9cits contemporains inspir\u00e9s de faits divers. Occupant d\u00e9sormais un canton prosp\u00e8re de notre cartographie litt\u00e9raire, ces textes exhibent volontiers la dette de leur origine tout en affichant de plus en plus leur statut de fiction critique.\u00a0\u00bb Voir Boyer-Weinmann 2012, n.p.<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Nous reprenons ici la formule de Roland Barthes dans \u00ab\u00a0Structure du fait divers\u00a0\u00bb\u00a0(1993\u00a0[1962],\u00a01310), en y rempla\u00e7ant le terme \u00ab\u00a0l\u00e9g\u00e8rement\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0largement\u00a0\u00bb, du fait de la nature extr\u00eame du crime que repr\u00e9sente l\u2019infanticide dans la pens\u00e9e commune.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>\u00c0 titre d\u2019exemple, nous convoquerons les propos \u00e9mis par Christian St-Pierre dans sa critique de\u00a0<em>Je t&rsquo;aime beaucoup cependant<\/em>, publi\u00e9e en d\u00e9cembre 2018 dans\u00a0<em>Le Devoir<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019emparer de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher, de ce que la myst\u00e9rieuse disparition de la fillette et la d\u00e9couverte de ses restes ont laiss\u00e9 dans l\u2019inconscient collectif des Qu\u00e9b\u00e9cois, pour transposer tout cela dans une fiction sensible, sans jamais verser dans le path\u00e9tique ni le sensationnalisme, et qui plus est avec de l\u2019humour, des images percutantes et de d\u00e9licieuses m\u00e9taphores, voil\u00e0 le d\u00e9fi relev\u00e9 par Boulerice.\u00a0\u00bb Voir St-Pierre\u00a02018,\u00a0n.p.<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>Pensons aux poursuites intent\u00e9es contre Philippe Besson pour son appropriation litt\u00e9raire de l\u2019affaire Villemin dans le roman <em>L\u2019Enfant d\u2019octobre<\/em>, pour ne nommer que cet exemple bien connu\u00a0: l\u2019\u0153uvre a en effet valu \u00e0 son auteur et \u00e0 son \u00e9diteur une poursuite de 40\u2009000\u00a0euros pour atteinte \u00e0 la vie priv\u00e9e et diffamation. \u00c0 cet \u00e9gard, voir Godin\u00a02019,\u00a0n.p.<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>Les \u00e9l\u00e9ments de l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher que nous rapportons ici ont tous \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s du reportage des journaliste et r\u00e9alisateur Pierre Marceau et Guylain C\u00f4t\u00e9, lequel a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 sur le site web de Radio-Canada \u00e0 l\u2019occasion du dixi\u00e8me anniversaire de la disparition de la jeune fille. Voir Marceau\u00a0(aut.) et C\u00f4t\u00e9\u00a0(r\u00e9al.)\u00a02017, 53\u00a0min\u00a006\u00a0s.<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>Notons que la question des suspects dans l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher a longtemps d\u00e9fray\u00e9 la chronique. Si l\u2019on a d\u2019abord suspect\u00e9 le p\u00e8re de la jeune fille, ce sont ensuite vers Jonathan Bettez, un imprimeur de la ville de Trois-Rivi\u00e8res propri\u00e9taire d\u2019une Acura rouge, n\u2019ayant pu fournir aucun alibi aux enqu\u00eateurs de la S\u00fbret\u00e9 du Qu\u00e9bec et ayant refus\u00e9 de passer le test du polygraphe d\u00e8s les d\u00e9buts de l\u2019enqu\u00eate que se sont plus distinctement tourn\u00e9s les soup\u00e7ons, bien que cet homme n\u2019ait jamais \u00e9t\u00e9 formellement accus\u00e9 dans l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher. Bettez a n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 de possession de pornographie juv\u00e9nile en 2016, \u00e0 la suite d\u2019une enqu\u00eate polici\u00e8re \u00e9thiquement discutable, pour se voir finalement acquitt\u00e9 par les tribunaux en 2018. Bettez et sa famille poursuivent d\u2019ailleurs actuellement la SQ pour 10\u00a0M$ pour les dommages caus\u00e9s par ces deux accusations (informelle et formelle). \u00c0 cet \u00e9gard, voir Montembeault\u00a02019,\u00a0n.p.<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>Nous joignons ici les r\u00e9f\u00e9rences de deux entrevues accord\u00e9es par M\u00e9gane McKenzie aux reporters de la cha\u00eene d\u2019informations Radio-Canada et de la cha\u00eene LCN, faute d\u2019avoir pu retrouver les archives de l\u2019entrevue t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e offerte par M\u00e9gane McKenzie en 2015. Voir Marcotte\u00a02015,\u00a0n.p. et Agence QMI\u00a02015,\u00a0n.p.<\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>\u00ab\u00a0L\u2019auteur tient \u00e0 remercier M\u00e9gane McKenzie pour sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et sa sensibilit\u00e9. C\u2019est elle, cette meilleure amie de C\u00e9drika Provencher, fillette trifluvienne disparue le 31\u00a0juillet\u00a02007, la principale source d\u2019inspiration du pr\u00e9sent roman. Car oui, il s\u2019agit bel et bien d\u2019une \u0153uvre de fiction n\u2019ayant rien \u00e0 voir avec la r\u00e9alit\u00e9 de la famille ou de la vie de C\u00e9drika. N\u00e9anmoins, la bougie d\u2019allumage a \u00e9t\u00e9 cette M\u00e9gane McKenzie qui un jour, en entrevue \u00e0 LCN, a partag\u00e9 le deuil de cette BFF en-all\u00e9e.\u00a0\u00bb Voir Boulerice\u00a02018,\u00a0259. D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre seront d\u00e9sign\u00e9es par le sigle <em>JTBC<\/em>, suivi du folio, et plac\u00e9es entre parenth\u00e8ses dans le texte.<\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>\u00ab\u00a0Tout le Qu\u00e9bec a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9 par l\u2019affaire C\u00e9drika Provencher. Avec <em>Je t\u2019aime beaucoup cependant<\/em>, Simon Boulerice propose un roman percutant qui s\u2019inspire de ce drame.\u00a0\u00bb <em>JTBC<\/em>,\u00a0n.p.<\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>Notons que nous avons choisi de ne pas juger de la nature plus fictionnelle ou factuelle de l\u2019\u0153uvre de Boulerice, ni de la faire entrer dans l\u2019un ou l\u2019autre des mod\u00e8les de cat\u00e9gorisation propos\u00e9s par certain\u00b7e\u00b7s chercheur\u00b7euse\u00b7s sp\u00e9cialis\u00e9\u00b7e\u00b7s dans l\u2019\u00e9tude des fictions du r\u00e9el (voir, par exemple, les mod\u00e8les analogique et digital observ\u00e9s par Marie-Laure Ryan dans son article \u00ab\u00a0Fronti\u00e8re de la fiction\u00a0: digitale ou analogique?\u00a0\u00bb dans Gefen et Audet [dir.]\u00a02001,\u00a017-41), puisque cette question nous semblait plus ou moins pertinente \u00e0 l\u2019enrichissement de la pr\u00e9sente \u00e9tude, qui vise non pas \u00e0 traquer les \u00e9l\u00e9ments factuels dans la fiction mais plut\u00f4t \u00e0 en comprendre le r\u00f4le et les enjeux.<\/div><\/li><li><span>14<\/span><div>C\u2019est le cas des romans de Philippe Besson et de Thierry Jonquet que nous avons nomm\u00e9s plus t\u00f4t.<\/div><\/li><li><span>15<\/span><div>Comme l\u2019indiquent les propos rapport\u00e9s sur le site du Commissariat \u00e0 la protection de la vie priv\u00e9e du Canada en ce qui a trait \u00e0 la <em>Loi sur la protection des renseignements personnels<\/em>, \u00ab\u00a0[l]es renseignements personnels sont les donn\u00e9es qui concernent un \u201cindividu identifiable\u201d. Il s\u2019agit de renseignements qui, seuls ou jumel\u00e9s \u00e0 d\u2019autres donn\u00e9es, permettent de\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0identifier en tant qu\u2019individu.\u00a0\u00bb Or comme l\u2019indique \u00e9galement ce site, \u00ab\u00a0[d]es renseignements anonymis\u00e9s, pourvu qu\u2019il ne soit pas possible de les relier \u00e0 une personne identifiable\u00a0\u00bb, ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s comme des renseignements personnels, et ne peuvent donc mener \u00e0 des poursuites judiciaires. Voir Commissariat \u00e0 la protection de la vie priv\u00e9e du Canada\u00a02017.<\/div><\/li><li><span>16<\/span><div>Le r\u00e9cit t\u00e9moigne notamment de ses saignements de nez r\u00e9currents, de sa vie en appartement, de ses probl\u00e8mes de couple, de sa nouvelle meilleure amie et de ses \u00e9tudes en Lettres au c\u00e9gep de Saint-Laurent.<\/div><\/li><li><span>17<\/span><div>C\u2019est d\u2019ailleurs pour cette raison, croyons-nous, que le roman n\u2019a pas engendr\u00e9 de scandale lors de sa parution.<\/div><\/li><li><span>18<\/span><div>Nous tenons \u00e0 souligner que, bien que Simon Boulerice ait maintes fois affirm\u00e9 sa distanciation d\u2019avec la famille r\u00e9elle de la disparue, tout autant que de C\u00e9drika Provencher elle-m\u00eame, c\u2019est n\u00e9anmoins de leur t\u00e9moignage que semble \u00eatre tir\u00e9 le portrait du personnage d\u2019Annie-Claude. Les qualit\u00e9s attribu\u00e9es au personnage sont effectivement les m\u00eames que celles rapport\u00e9es par les proches de la Trifluvienne dans le reportage de Pierre Marceau et de Guylain C\u00f4t\u00e9\u00a0: l\u2019enfant aurait en effet \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0fonceuse\u00a0\u00bb (4\u00a0min 44 s pour le reportage; <em>JTBC<\/em>,\u00a034), \u00ab\u00a0enjou\u00e9e\u2009\u00bb\u00a0(4\u00a0min\u00a041\u00a0s et 5\u00a0min\u00a022\u00a0s pour le reportage; <em>JTBC<\/em>,\u00a087) et aurait \u00ab\u00a0aim\u00e9 la vie\u00a0\u00bb\u00a0(5\u00a0min\u00a026\u00a0s pour le reportage; <em>JTBC<\/em>,\u00a0224), dans l\u2019\u0153uvre comme dans la r\u00e9alit\u00e9, pour ne nommer que ces quelques exemples.<\/div><\/li><li><span>19<\/span><div>Notons que le romancier a tout de m\u00eame repris \u00e0 son compte deux \u00e9pisodes r\u00e9els de la vie de M\u00e9gane McKenzie et de C\u00e9drika Provencher dans son \u0153uvre, comme il l\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 dans une entrevue accord\u00e9e au journal <em>La Tribune<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai parl\u00e9 avec M\u00e9gane de ce qu\u2019elle avait v\u00e9cu apr\u00e8s la disparition de C\u00e9drika, des sentiments qu\u2019elle avait ressentis. Je me suis inspir\u00e9 de ce qu\u2019elle m\u2019a racont\u00e9 lors de cette rencontre, mais j\u2019ai aussi beaucoup invent\u00e9. J\u2019ai toutefois gard\u00e9 deux images fortes de son histoire. Celle o\u00f9, lors des fun\u00e9railles de son amie, elle s\u2019est vue partout sur les photos, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Et cette anecdote qu\u2019elle m\u2019a racont\u00e9e, une habitude qu\u2019avait C\u00e9drika de d\u00e9barquer chez elle, un cinq dollars roul\u00e9 comme une cigarette entre les doigts, en lui lan\u00e7ant cette phrase\u00a0: \u201cJe t\u2019invite au dep.\u201d Je trouvais \u00e7a tellement percutant.\u00a0\u00bb Voir Tremblay\u00a02018, n.p.<\/div><\/li><li><span>20<\/span><div>Comme c\u2019est le cas dans nombre de discours de deuil, ce sont en effet surtout les qualit\u00e9s de C\u00e9drika Provencher qui ont \u00e9t\u00e9 retenues par le discours m\u00e9diatique \u00e0 la suite de sa disparition\u00a0: ses proches, dans les reportages et dans les entrevues qui ont suivi l\u2019affaire, ont maintes fois soulign\u00e9 sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, sa bienveillance, sa joie de vivre, etc., sans jamais offrir d\u2019envers \u00e0 ce portrait \u00e9minemment positif. Voir Marceau (aut.) et C\u00f4t\u00e9 (r\u00e9al.)\u00a02017<em>.<\/em><\/div><\/li><li><span>21<\/span><div>Gonon\u00a02018,\u00a04.<\/div><\/li><li><span>22<\/span><div>Le personnage de Wendy, qui est pr\u00e9sent\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre comme ayant une bonne connaissance des grandes \u0153uvres de la litt\u00e9rature et donc, comme un personnage au regard aiguis\u00e9 en ce qui a trait aux qualit\u00e9s litt\u00e9raires, complimente en effet souvent son amie selon des formules telles que\u00a0: \u00ab\u00a0Tu \u00e9cris tellement bien, Rose\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a064), \u00ab\u00a0Je suis bonne en fran\u00e7ais, mais j\u2019ai pas un style neuf et unique comme toi\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a065) ou encore \u00ab\u00a0Le style, \u00e7a s\u2019apprend pas. C\u2019est l\u00e0 ou c\u2019est pas l\u00e0. Toi, c\u2019est l\u00e0.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a065), tandis que le personnage de Rosalie t\u00e9moigne lui-m\u00eame des effets envo\u00fbtants de ses textes sur les autres\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai \u00e9crit un texte sur les ravages caus\u00e9s par ta disparition que le public a jug\u00e9 <em>percutant<\/em>.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a098, nous soulignons.)<\/div><\/li><li><span>23<\/span><div>\u00ab\u00a0La lecture du texte hybride \u2013\u00a0ou la lecture hybride d\u2019un texte\u00a0\u2013 ne consiste [\u2026] pas en un degr\u00e9 faible de croyance, mais en une alternance entre une attitude immersive, par laquelle le lecteur trouve son plaisir dans la contemplation du monde textuel, et une attitude \u00e9valuative, par laquelle il compare ce monde \u00e0 sa repr\u00e9sentation priv\u00e9e du monde r\u00e9el, et enrichit cette repr\u00e9sentation par l\u2019information qu\u2019il extrait du texte.\u00a0\u00bb Ryan\u00a02001,\u00a034.<\/div><\/li><li><span>24<\/span><div>\u00ab\u00a0<em>T\u2019as toujours un livre dans les mains. J\u2019ai le feeling que tu comprends mieux la vie que les autres. En fait, non. Je suis s\u00fbr que tu comprends mieux la vie que tout le monde.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>JTBC<\/em>,\u00a019, l\u2019auteur souligne.)<\/div><\/li><li><span>25<\/span><div>\u00ab\u00a0Mon p\u00e8re m\u2019apportait la force de la fiction sur un plateau d\u2019argent. Ces histoires \u00e9taient des remparts contre les cauchemars \u00e0 venir. Je glissais dans la nuit arm\u00e9e jusqu\u2019aux dents.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0111-112)<\/div><\/li><li><span>26<\/span><div>\u00ab\u00a0Quand j\u2019y pense, je ne suis pas surprise d\u2019\u00e9tudier en litt\u00e9rature. Les mots et la fiction sont l\u2019armure pour entrer en sc\u00e8ne, dans la vie, avec un semblant de s\u00e9curit\u00e9.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0113)<\/div><\/li><li><span>27<\/span><div>La narratrice renvoie notamment \u00e0 la po\u00e9tesse Anise Koltz comme \u00e0 une auteure \u00ab\u00a0qui voit clair dans l\u2019humain\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a072); \u00ab\u00a0elle n\u2019en revient pas de tant de justesse\u00a0\u00bb\u00a0(<em>JTBC<\/em>,\u00a0140) lorsqu\u2019elle lit\u00a0<em>Sans terre\u00a0<\/em>de Marie-\u00c8ve S\u00e9vigny, etc.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier\u00a0\u00ab\u00a0De l&rsquo;Index au droit d&rsquo;auteur\u00a0: scandales et proc\u00e8s litt\u00e9raires\u00a0\u00bb,\u00a0n\u00b0 32 Mise en garde (TW) : cet article porte sur une\u00a0\u0153uvre qui met en sc\u00e8ne un infanticide; certains passages cit\u00e9s dans le corps du texte pourraient heurter la sensibilit\u00e9 des lecteur\u00b7rice\u00b7s. 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