{"id":5680,"date":"2024-06-13T19:48:33","date_gmt":"2024-06-13T19:48:33","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/dans-lurgence-decrire-la-trace-pour-une-lecture-enonciative-et-discursive-de-notre-vie-dans-les-forets-de-marie-darrieussecq\/"},"modified":"2024-08-22T16:30:49","modified_gmt":"2024-08-22T16:30:49","slug":"dans-lurgence-decrire-la-trace-pour-une-lecture-enonciative-et-discursive-de-notre-vie-dans-les-forets-de-marie-darrieussecq","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5680","title":{"rendered":"Dans l\u2019urgence d\u2019\u00e9crire la trace : pour une lecture \u00e9nonciative et discursive de \u00ab Notre vie dans les for\u00eats \u00bb de Marie Darrieussecq"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6902\">Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>Le pr\u00e9sent vivant est toujours d\u00e9j\u00e0 une trace. Cette trace est impensable \u00e0 partir de la simplicit\u00e9 d\u2019un pr\u00e9sent dont la vie serait int\u00e9rieure \u00e0 soi. Le soi du pr\u00e9sent vivant est originairement une trace. La trace n\u2019est pas un attribut dont on pourrait dire que le soi du pr\u00e9sent vivant l\u2019\u00ab\u00a0est originairement\u00a0\u00bb. Il faut penser l\u2019\u00eatre\u2011originaire depuis la trace et non l\u2019inverse. Cette archi\u2011\u00e9criture est \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 l\u2019origine du sens<a id=\"footnoteref1_rwjz1pb\" class=\"see-footnote\" title=\"Jacques Derrida. 1967. La voix et le ph\u00e9nom\u00e8ne. Paris\u00a0: PUF, p.\u00a095.\" href=\"#footnote1_rwjz1pb\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Jacques Derrida, <em>La Voix et le ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une femme s\u2019\u00e9crit dans l\u2019urgence de dire ce qu\u2019elle a subi, ce qu\u2019elle a vu, ce dont elle a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin. Des toutes premi\u00e8res phrases du r\u00e9cit \u00e9mane l\u2019injonction de<em>\u00a0raconter<\/em>, de faire un tout coh\u00e9rent du r\u00e9cit \u00e9parpill\u00e9 qui la hante\u00a0: \u00ab\u00a0Du nerf. Il faut que je raconte cette histoire. Il faut que j\u2019essaie de comprendre en mettant les choses bout \u00e0 bout. En rameutant les morceaux\u00a0\u00bb (Darrieussecq 2017, 11). L\u2019\u00e9criture s\u2019inscrit comme une n\u00e9cessit\u00e9, celle de l\u00e9guer un t\u00e9moignage, de laisser une\u00a0<em>trace,\u00a0<\/em>celle du monde dystopique dans lequel nous invite la narratrice de\u00a0<em>Notre vie dans les for\u00eats<\/em>, r\u00e9cit de Marie Darrieussecq publi\u00e9 chez P.O.L en 2017. Dans ce roman qui flirte avec la science\u2011fiction, la narratrice trace les contours d\u2019un univers \u00e0 la veille de l\u2019apocalypse. Afin de susciter un sentiment d\u2019urgence quant au chaos soci\u00e9tal, elle s\u2019adresse directement au lecteur, franchit le mur de la fiction comme pour l\u2019avertir d\u2019un danger imminent. Gr\u00e2ce \u00e0 une analyse des dispositifs \u00e9nonciatifs et pragmatiques employ\u00e9s dans la narration, j\u2019entreprendrai une lecture des \u00e9l\u00e9ments structurants de l\u2019univers r\u00e9f\u00e9rentiel du roman, lequel s\u2019\u00e9rige en contrepoint de diff\u00e9rents discours issus de l\u2019univers extratextuel, tels les discours sur l\u2019urgence climatique, sur le progr\u00e8s technologique, sur la psychologie contemporaine, etc.<\/p>\n<p>Au sein de ce monde corrompu, les attentats terroristes s\u00e9vissent si fr\u00e9quemment qu\u2019ils sont devenus choses courantes, les citoyen.nes, d\u00e8s la naissance, sont\u00a0<em>connect\u00e9.es\u00a0<\/em>\u00e0 un r\u00e9seau informatis\u00e9 surveill\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, l\u2019eau potable est si vici\u00e9e qu\u2019elle est source de multiples maladies, les robots sont partie int\u00e9grante du quotidien de tout un chacun et font tant\u00f4t office d\u2019infirmier.i\u00e8res, de m\u00e9decins, voire d\u2019animaux de compagnie. Mais ne nous arr\u00eatons pas \u00e0 ce triste tableau, puisque la science est l\u00e0 pour apaiser tous les maux, pour sauver chaque individu de son tragique destin de sujet mortel, et ce, gr\u00e2ce au clonage. Nulle crainte \u00e0 avoir en cas de maladie, puisque chaque membre de la G\u00e9n\u00e9ration, cat\u00e9gorie g\u00e9n\u00e9rationnelle \u00e0 laquelle appartient la narratrice, croit poss\u00e9der un clone ou une jarre contenant de pr\u00e9cieux organes vitaux \u00ab\u00a0cultiv\u00e9s et entretenus pour eux-m\u00eames, sans la confusion d\u2019une similarit\u00e9 humano\u00efde\u00a0\u00bb (Darrieussecq 2017, 79). Gr\u00e2ce aux\u00a0<em>moiti\u00e9s<\/em>, ces pr\u00e9cieux doubles corporels, les souffreteux membres de la G\u00e9n\u00e9ration croient, \u00e0 tort, b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une esp\u00e9rance de vie prolong\u00e9e. Comme autant de corps entass\u00e9s dans des HLM \u2013 enveloppes corporelles desquelles on a extirp\u00e9 toute valeur et dont l\u2019existence sombre rapidement dans la d\u00e9su\u00e9tude \u2013, les\u00a0<em>moiti\u00e9s<\/em>\u00a0sont entrepos\u00e9es dans des Centres o\u00f9 on leur administre un gaz soporifique qui les plonge dans un sommeil \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e, cela afin que leur corps demeure intact pour les transplantations \u00e0 venir. Ces \u00eatres identiques dont le corps immobile repose endormi, certains repr\u00e9sentants de la G\u00e9n\u00e9ration dot\u00e9s d\u2019une plus grande sensibilit\u00e9 ressentent le besoin d\u2019en faire la connaissance. C\u2019est le cas de la narratrice qui, d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de quatorze ans, entreprend les d\u00e9marches n\u00e9cessaires pour visiter Marie, sa\u00a0<em>moiti\u00e9<\/em>. Bien que son clone soit endormi, la narratrice le veille, lui caresse les mains, lui parle de tout et de rien, comme on le ferait avec un proche assoupi sur son lit d\u2019h\u00f4pital. Seulement, et cela ne nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que vers la fin du r\u00e9cit, Viviane, la narratrice, ainsi que les autres membres de la G\u00e9n\u00e9ration ont eux\u2011m\u00eames \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s afin de pourvoir en organes vitaux les oligarques de la soci\u00e9t\u00e9. Ainsi, \u00e0 la suite de chaque op\u00e9ration, Viviane croit\u2011elle b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un organe sain de Marie, sa\u00a0<em>moiti\u00e9<\/em>, alors que dans les faits, on l\u2019ampute du pr\u00e9cieux membre afin qu\u2019il soit greff\u00e9 au corps d\u2019un richissime privil\u00e9gi\u00e9 dans le but de lui sauver la vie. Tout compte fait, les membres de la G\u00e9n\u00e9ration s\u2019imaginent \u00e0 tort \u00eatre les b\u00e9n\u00e9ficiaires d\u2019un syst\u00e8me qui use de leur na\u00efvet\u00e9. Les\u00a0<em>moiti\u00e9s\u00a0<\/em>s\u2019inscrivent cependant dans une perspective qui d\u00e9passe les fronti\u00e8res de l\u2019intime. En effet, leur lib\u00e9ration est le point de mire des rebelles \u2013 ces hommes et ces femmes dont fait d\u2019ailleurs partie la narratrice, qui choisissent de fuir le r\u00e9gime en place pour aller vivre dans les for\u00eats \u2013 qui s\u2019extirpent de cette soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la\u00a0<em>1984<\/em>\u00a0o\u00f9 les citoyens ne sont plus que force de travail, voire marchandise, et au sein de laquelle chacun de leurs faits et gestes est susceptible de passer sous l\u2019\u0153il scrutateur du gouvernement.<\/p>\n<h2>Une \u00e9nonciation en dialogue avec l\u2019univers extratextuel<\/h2>\n<p>Bien que\u00a0<em>Notre vie dans les for\u00eats\u00a0<\/em>soit consid\u00e9r\u00e9 comme un roman au sein de l\u2019institution litt\u00e9raire, le document manuscrit que r\u00e9dige dans l\u2019urgence Viviane, la narratrice, s\u2019apparente plut\u00f4t \u00e0 un journal intime, \u00e0 un carnet de bord. Celle-ci insiste d\u2019ailleurs sur l\u2019aspect authentique du mat\u00e9riel avec lequel elle \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a une logique \u00e0 \u00eatre sous les arbres avec nos cahiers\u00a0<em>old school\u00a0<\/em>et nos vieux bouquins gondol\u00e9s d\u2019humidit\u00e9 faits de la cellulose m\u00eame qui nous abrite, et lisibles uniquement de jour ou sous la Lune. Pas \u00e9lectrifi\u00e9s, connect\u00e9s et illumin\u00e9s de partout\u00a0\u00bb (Darrieussecq 2017, 36). Outre le caract\u00e8re pratique de tels cahiers de notes \u2013 contrairement aux \u00e9crits num\u00e9riques, le pouvoir en place ne poss\u00e8de nul moyen qui permette d\u2019y acc\u00e9der \u2013, le choix du carnet en papier convie, ici, \u00e0 l\u2019\u00e9criture diaristique. L\u2019espace de la page devient non seulement le lieu de l\u2019adresse, mais \u00e9galement l\u2019espace d\u2019apparition du spectre, de la promesse du lecteur \u00e0 venir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Laissez-moi d\u2019abord vous d\u00e9crire ma situation actuelle, maintenant tout de suite\u00a0: parce que je sens qu\u2019il faut que j\u2019aille vite. J\u2019ai peu de temps. Je le sens \u00e0 mes os, \u00e0 mes muscles. \u00c0 l\u2019\u0153il qui me reste. Je suis mal en point. Je n\u2019aurai pas le temps de relire. Ni de faire de plan. \u00c7a va venir comme \u00e7a vient. Alors\u00a0: [\u2026]. (12)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet espace devient aussi un abri, un lieu s\u00fbr o\u00f9 peut se d\u00e9ployer l\u2019autor\u00e9flexivit\u00e9 de Viviane qui, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de ces pages, serait sans nul doute censur\u00e9e. En contrepoint de l\u2019adresse au lecteur prospectif, la narratrice \u00e9met \u00e0 sa propre intention mille injonctions relatives \u00e0 la pratique d\u2019\u00e9criture; lors de ces passages, elle informe simultan\u00e9ment le lecteur et son moi \u00e9crivant de ses intentions scripturaires. Le discours narratif autor\u00e9flexif implique d\u00e8s lors l\u2019alternance entre l\u2019adresse \u00e0 l\u2019Autre et l\u2019adresse \u00e0 soi\u00a0: \u00ab\u00a0Et nous parlions et parlions et nous nous embrassions, nous rattrapions le temps perdu. \/ J\u2019en \u00e9tais o\u00f9. \/ Vite. \/ Le cliqueur m\u2019aimait jusque dans mes cicatrices\u00a0\u00bb (124). Se pr\u00e9cisent alors deux volont\u00e9s qui travaillent de concert\u00a0: \u00e9crire pour remettre de l\u2019ordre dans ses pens\u00e9es, pour ordonner le chaos interne, et \u00e9crire pour laisser une trace des atrocit\u00e9s v\u00e9cues, une trace de ceux qui eurent le courage de fuir pour vivre librement. \u00c9crire puisqu\u2019il n\u2019y a d\u2019autre moyen pour tenter de communiquer les incoh\u00e9rences de la m\u00e9moire, les distorsions du trauma, les subtilit\u00e9s du sentiment, et ce, m\u00eame si une traduction parfaite des sensations est vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. \u00c9crire, car comme le pr\u00e9tendent les linguistes qui pr\u00f4nent l\u2019articulation de la pens\u00e9e par le langage<a id=\"footnoteref2_cgawhqm\" class=\"see-footnote\" title=\"Pensons \u00e0 Saussure et \u00e0 Humboldt puis, dans leur sillage, \u00e0 Trabant et \u00e0 Martinet.\" href=\"#footnote2_cgawhqm\">[2]<\/a>, ce dernier forge notre pens\u00e9e, il en constitue l\u2019expression m\u00eame. La pratique d\u2019\u00e9criture s\u2019impose alors comme moyen d\u2019extirper les id\u00e9es du capharna\u00fcm de l\u2019esprit pour mieux les observer, les sculpter, pour en permettre l\u2019intelligibilit\u00e9, voire, dans la litt\u00e9rature, d\u2019atteindre un au\u2011del\u00e0 de la communication\u00a0: acc\u00e9der \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique (Dewey 2010).<\/p>\n<p>L\u2019exercice scripturaire de Viviane ne vise cependant pas que le simple av\u00e8nement de l\u2019\u00e9criture. Contrairement \u00e0 plusieurs diaristes, la narratrice n\u2019\u00e9crit pas pour le seul d\u00e9sir de se raconter ou pour les bienfaits th\u00e9rapeutiques du geste, mais d\u2019abord pour \u00eatre lue. La volont\u00e9 d\u2019une rencontre entre le texte en gestation et son futur lecteur s\u2019inscrit entre autres par l\u2019usage r\u00e9p\u00e9t\u00e9 du\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0de l\u2019adresse; le d\u00e9ictique pronominal est alors plus qu\u2019un appel \u00e0 l\u2019Autre, fruit de l\u2019imagination, lecteur prospectif, puisqu\u2019il est dot\u00e9 par la narratrice d\u2019un surplus d\u2019agentivit\u00e9. En de nombreuses occurrences, elle conf\u00e8re m\u00eame des jugements et des pens\u00e9es au sujet interpell\u00e9, voire des objections \u00e0 son propre discours\u00a0: \u00ab\u00a0Peut\u2011\u00eatre que mon patient n\u2019\u00e9tait pas\u00a0<em>assez<\/em>\u00a0traumatis\u00e9, vous me direz.\u00a0\u00bb (Darrieussecq 2017, 32. Nous soulignons) En anticipant les objections du destinataire, la narratrice lui conf\u00e8re, malgr\u00e9 son absence dans le pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9nonciation, une incarnation spectrale; gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019usage subjectivant de la deuxi\u00e8me personne du pluriel, le sujet de l\u2019adresse prend \u00e0 la fois forme et corps. L\u2019emploi du\u00a0<em>vous,<\/em>\u00a0tant il est marqu\u00e9 par la subjectivation de l\u2019interlocuteur, rappelle l\u2019adresse du conte, genre qui garde la trace de la tradition orale, puisqu\u2019il continue de s\u2019adresser au traditionnel public venu \u00e9couter les mots du conteur (Rey\u2011Hulman, 1982). Puisque nous avons \u00e9tabli que le\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0ne r\u00e9f\u00e8re non pas \u00e0 une entit\u00e9 neutre, mais \u00e0 un lecteur prospectif, il est improbable qu\u2019il corresponde au \u00ab\u00a0tr\u00e8s cher journal\u00a0\u00bb ch\u00e9ri par nombre de diaristes. Certes inconnu, l\u2019interlocuteur s\u2019incarne davantage au fil des interventions de la narratrice. Cette derni\u00e8re l\u2019inscrit d\u2019ailleurs dans l\u2019univers r\u00e9f\u00e9rentiel du roman, et ce, d\u00e8s les premi\u00e8res pages\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a m\u00eame une \u00e9poque, vous vous en souvenez peut\u2011\u00eatre [\u2026]\u00a0\u00bb (Darrieussecq 2017, 22); \u00ab\u00a0Je ne vais pas vous apprendre tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 apr\u00e8s, comme on s\u2019est tous fait avoir, vous le savez aussi bien que moi\u00a0\u00bb (30-31). Alors, le\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0se pr\u00e9cise et se brouille. Il prend d\u2019abord corps gr\u00e2ce \u00e0 son appartenance \u00e0 l\u2019univers de la narratrice ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019<em>a priori\u00a0<\/em>qui le caract\u00e9rise comme humain \u2013 elle suppose sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9coder le langage, \u00e0 partager une forme d\u2019empathie. Or, le lecteur, en tant que r\u00e9cepteur du texte, se sent \u00e9galement \u2013 \u00e0 tort ou \u00e0 raison, et malgr\u00e9 ses nombreux efforts pour \u00e9tablir une distance entre l\u2019univers r\u00e9f\u00e9rentiel du roman et l\u2019horizon de r\u00e9el auquel il appartient \u2013 interpell\u00e9 par ce\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0qui semble le pointer du doigt. N\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 certains formalistes, le jeu des distances entre l\u2019univers du roman et le n\u00f4tre se tisse en filigrane jusque dans les effets \u00e9nonciatifs du texte o\u00f9 le destinataire fictif de l\u2019adresse se confond avec le lecteur r\u00e9el. Bien qu\u2019il ne nous conf\u00e8re pas le r\u00f4le de h\u00e9ros comme c\u2019est le cas dans le Nouveau Roman<a id=\"footnoteref3_mku6sby\" class=\"see-footnote\" title=\"Songeons au \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb de l\u2019adresse dans\u00a0La Modification\u00a0(1980) de Butor.\" href=\"#footnote3_mku6sby\">[3]<\/a> (Butor 1957), l\u2019emploi du\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0flirte avec la r\u00e9f\u00e9rence au monde extratextuel pour cr\u00e9er un sentiment d\u2019<em>\u00e9trange familiarit\u00e9\u00a0<\/em>(Freud 1985, 13\u201128)<em>.<\/em><\/p>\n<p>L\u2019usage du\u00a0<em>vous\u00a0<\/em>qui, nous l\u2019avons \u00e9tabli, vise \u00e0 \u00e9riger des ponts entre l\u2019univers du roman et le n\u00f4tre, donne \u00e9galement lieu \u00e0 un flou d\u2019ordre temporel. En effet, si le sujet de l\u2019adresse est un repr\u00e9sentant d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration post\u00e9rieure \u00e0 celle de la narratrice, s\u2019il se situe dans le futur par rapport au moment de l\u2019\u00e9nonciation \u2013 Viviane s\u2019attend \u00e0 ce que celui ou celle qui d\u00e9couvrira son carnet le fasse longtemps apr\u00e8s sa mort (Darrieussecq 2017, 149\u2011150) \u2013, il para\u00eet contradictoire que le monde qu\u2019ont fui la narratrice, son myst\u00e9rieux patient, le cliqueur, et les autres \u00e9vad\u00e9s s\u2019apparente tant \u00e0 l\u2019\u00e9tat du monde\u00a0<em>r\u00e9el.<\/em>\u00a0Si, au sein de la di\u00e9g\u00e8se, l\u2019\u00e9tat de d\u00e9shumanisation dans lequel se trouve la soci\u00e9t\u00e9 s\u2019av\u00e8re digne des r\u00e9cits apocalyptiques contemporains, r\u00e9cits qui, dans le r\u00e9el, s\u2019inscrivent dans un futur, il nous para\u00eet \u00e9trange que le pr\u00e9sent du lecteur soit \u00e9galement entrevu comme un futur, celui de la narratrice. Le pr\u00e9sent de l\u2019adresse serait donc \u00e0 la fois celui du lecteur r\u00e9el qui habite le monde contemporain et celui d\u2019une \u00e9poque post\u00e9rieure \u00e0 celle \u00e0 laquelle appartient la narratrice, espace\u2011temps qui ne peut co\u00efncider avec le n\u00f4tre, puisque le pr\u00e9sent de la narratrice nous est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent\u00e9 comme destin. Cette constatation nous invite \u00e0 proposer que l\u2019univers du roman oscille entre les repr\u00e9sentations de deux temporalit\u00e9s dont les r\u00e9cits, qui pr\u00e9existent au roman, sont loin d\u2019\u00eatre \u00e9trangers au lecteur\u00a0: l\u2019un appartenant au r\u00e9el, le pr\u00e9sent de l\u2019extr\u00eame contemporain, de la crise climatique, des politiciens qui nient les faits de la science, de l\u2019insertion pernicieuse des produits de l\u2019intelligence artificielle dans nos vies quotidiennes, de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie socio-\u00e9conomique exponentielle du un pour cent des plus riches; l\u2019autre, \u00e0 un futur proche qui ressemble \u00e9trangement aux discours fatalistes (et pourtant de plus en plus r\u00e9alistes) sur le destin de l\u2019humanit\u00e9 qui tend vers la d\u00e9shumanisation. S\u2019entrelacent alors des discours emprunt\u00e9s au flux contemporain, comme ceux qui appartiennent \u00e0 la psychologie, \u00e0 la psychanalyse, \u00e0 la crise climatique, au terrorisme ainsi qu\u2019\u00e0 la production fictive apocalyptique; songeons aux discours sur le clonage, \u00e0 l\u2019insertion de la technologie \u00e0 m\u00eame le cerveau, au pouvoir invisible et pourtant totalitaire.<\/p>\n<p>Ainsi, la cr\u00e9ation du\u00a0<em>zeitgeist<\/em>\u00a0dans lequel \u00e9voluent la narratrice et les autres personnages de\u00a0<em>Notre vie dans les for\u00eats\u00a0<\/em>emprunte\u2011t\u2011elle \u00e0 la fois des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 notre pr\u00e9sent et aux discours apocalyptiques qui, eux, se pr\u00e9sentent comme des esquisses d\u2019un futur toujours plus proche. Les r\u00e9cits de ces deux temps de l\u2019humanit\u00e9 cr\u00e9ent un jeu de r\u00e9f\u00e9rences n\u00e9cessaire \u00e0 notre compr\u00e9hension du r\u00e9cit. D\u2019abord, le temps de la r\u00e9ception de l\u2019adresse, qui co\u00efncide avec la d\u00e9couverte du cahier de la narratrice, appartient \u00e0 la fois au pr\u00e9sent de notre lecture, qui a lieu dans l\u2019ici\u2011maintenant \u2013 nous serions donc au lendemain du monde qu\u2019elle d\u00e9crit \u2013, mais \u00e9galement \u00e0 un destin post\u2011apocalyptique si l\u2019on consid\u00e8re \u2013 ayant en t\u00eate toutes les catastrophes climatiques, humanitaires, diplomatiques qui nous sont contemporaines \u2013 le pr\u00e9sent de la narratrice comme le futur qui nous attend. \u00c0 m\u00eame la chair de papier, Viviane inscrit ce qui, une fois entre les mains du lecteur fictif \u2013 celui qui trouverait le document apr\u00e8s la mort de son auteure \u2013, ou alors entre les n\u00f4tres \u2013 dans l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 o\u00f9 nous accepterions de jouer le jeu de la fiction \u2013, sera consid\u00e9r\u00e9 comme trace. D\u00e8s lors qu\u2019il r\u00e9pond au\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0de l\u2019adresse, qu\u2019il soit r\u00e9el, id\u00e9al ou implicite, le lecteur exp\u00e9rimente la trace l\u00e9vinassienne, telle que pr\u00e9sent\u00e9e par Secret et Wilhelmi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dans mon pr\u00e9sent vivant, je fais l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une trace (quelques mots sur un bout de papier, par exemple) laiss\u00e9e l\u00e0 par quelqu\u2019un, \u00e0 un moment du pass\u00e9 que je constitue et contr\u00f4le temporellement (par exemple, mercredi dernier), mais cette trace pointe en soi vers le d\u00e9ploiement d\u2019une temporalit\u00e9 radicalement \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la mienne, un pass\u00e9 qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 et ne pourra jamais \u00eatre un pr\u00e9sent pour moi \u2013 le temps incontr\u00f4lable de l\u2019Autre. (2012, 79)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En d\u00e9nichant le cahier, le lecteur d\u00e9couvre la trace d\u2019un temps \u00e9tranger \u00e0 celui qu\u2019il habite au moment de la lecture. Pour tenter de le reconstituer, il ne poss\u00e8de que les marques signifiantes trac\u00e9es sur le papier, ces sillons de signifiant et de signifi\u00e9 certainement brouill\u00e9s par le glissement de sens qui s\u2019introduit dans le discours au fil du temps. Puisque le texte s\u2019adresse \u00e0 lui, il tente toutefois co\u00fbte que co\u00fbte d\u2019acc\u00e9der, ne serait\u2011ce qu\u2019en partie, au \u00ab\u00a0temps incontr\u00f4lable de l\u2019Autre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Les diff\u00e9rents visages du <em>on<\/em><\/h2>\n<p>Contrairement \u00e0 l\u2019usage univoque du\u00a0<em>vous,\u00a0<\/em>les emplois du\u00a0<em>on<\/em>\u00a0ainsi que ses effets alternent au cours du r\u00e9cit; en outre, \u00ab\u00a0au\u2011del\u00e0 d\u2019une question de r\u00e9f\u00e9rence, c\u2019est tout le probl\u00e8me du point de vue qui est en jeu et que\u00a0<em>on<\/em>\u00a0contribue \u00e0 rendre complexe.\u00a0\u00bb (Landragin et Tanguy 2014, 104) Leur premier fonctionnement, contrairement au\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0qui, comme nous l\u2019avons sugg\u00e9r\u00e9, cr\u00e9e un pont entre l\u2019univers du texte et le n\u00f4tre, exclut d\u2019embl\u00e9e toute r\u00e9f\u00e9rence au r\u00e9el puisqu\u2019ils ne font signe qu\u2019\u00e0 des entit\u00e9s appartenant \u00e0 la di\u00e9g\u00e8se. Ces pronoms deviennent porteurs de la voix d\u2019un groupe, d\u2019un \u00ab\u00a0collectif clairement identifiable\u00a0\u00bb (99), celui auquel appartiennent les hommes, femmes et moiti\u00e9s qui ont eu le courage de se d\u00e9connecter, de fuir la ville pour aller vivre dans les for\u00eats\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On faisait de l\u2019orthophonie et de l\u2019orthop\u00e9die ni plus ni moins, dans la for\u00eat, on creusait leur cambrure d\u2019humain, on leur faisait d\u00e9couvrir leur voix. Ma formation \u00e9tait utile. On n\u2019a pas grand\u2011chose \u00e0 faire dans la for\u00eat, il faut dire. Nos actions en ce moment sont tr\u00e8s limit\u00e9es.\u00a0 (Darrieussecq 2017, 14)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, le pronom ind\u00e9fini est \u00e9quivalent au\u00a0<em>nous<\/em>\u00a0inclusif qui, en fin de citation, se substitue au\u00a0<em>on<\/em>. Dans le cas pr\u00e9sent, les deux pronoms r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 la m\u00eame entit\u00e9 \u2013 le groupe des \u00e9vad\u00e9s qui vivent dans les for\u00eats \u2013; ils sont donc cor\u00e9f\u00e9rentiels. Le second usage du pronom personnel ind\u00e9fini permet \u00e0 la narratrice d\u2019accorder, et ce, gr\u00e2ce au discours indirect libre, la parole au personnage du cliqueur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On pr\u00e9voit que ce sera fini d\u2019ici une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Mais d\u2019ici l\u00e0, le job consiste \u00e0 rester assis devant son bloc connect\u00e9 et \u00e0 associer d\u2019un clic des mots et des images, ou des mots et des sons, ou des sons et des images, ou des couleurs et des \u00e9motions, ce genre de choses. On peut m\u00eame le faire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa t\u00eate si on a accept\u00e9 de se faire implanter son bloc. On peut le faire en marchant, ou sous sa douche, sauf que \u2013 m\u2019expliquait le cliqueur \u2013 \u00e7a demande une mobilisation totale de l\u2019attention. \u00c7a a l\u2019air m\u00e9canique, mais \u00e7a exige concentration et vitesse. On fait \u00e0 l\u2019infini ce que sait faire l\u2019esprit humain mais devant quoi patauge un robot. (17)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Bien que le\u00a0<em>on\u00a0<\/em>\u00e9mane du discours de la narratrice, il l\u2019exclut compl\u00e8tement de la r\u00e9f\u00e9rence. Ici, la cha\u00eene cor\u00e9f\u00e9rentielle des\u00a0<em>on<\/em>\u00a0d\u00e9signe le personnage du cliqueur ainsi que ses coll\u00e8gues et \u00e9quivaut \u00e0 la troisi\u00e8me personne du pluriel. Cet usage, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019effacement momentan\u00e9 de la subjectivit\u00e9 de la narratrice, permet l\u2019inscription de multiples voix et discours \u00e0 m\u00eame le r\u00e9cit. Le dernier emploi sur lequel nous nous attarderons s\u2019inscrit en contrepied de ceux dont on vient d\u2019effectuer l\u2019analyse. Contrairement \u00e0 ceux\u2011ci, il r\u00e9f\u00e8re non plus \u00e0 un groupe d\u2019individus identifiable, ni \u00e0 un\u00a0<em>je<\/em>\u00a0qui prend \u00e9galement la parole pour le groupe auquel il appartient, mais plut\u00f4t \u00e0 un ensemble d\u2019individus ind\u00e9fini\u00a0: \u00ab\u00a0On ne m\u2019enl\u00e8vera pas de la t\u00eate que c\u2019est un peu b\u00eate de survivre \u00e0 une telle exp\u00e9rience et de demander \u00e0 se faire terminer ensuite.\u00a0\u00bb (35) Dans ce passage, le\u00a0<em>on<\/em>, qui \u00e9quivaut au vocable \u00ab\u00a0les gens\u00a0\u00bb, pr\u00e9sente un emploi g\u00e9n\u00e9rique puisque le pronom ne r\u00e9f\u00e8re \u00e0 nul personnage en particulier, mais \u00e0 une masse indiff\u00e9renci\u00e9e de personnes susceptibles d\u2019avoir une influence sur la psych\u00e9 de la narratrice. En outre, l\u2019action \u00ab\u00a0d\u2019enlever quelque chose de la t\u00eate\u00a0\u00bb de la narratrice fait \u00e9trangement \u00e9cho \u00e0 la myst\u00e9rieuse amn\u00e9sie qui la frappe lorsqu\u2019elle tente de se rem\u00e9morer son enfance. L\u2019expression \u00e9voque \u00e9galement les dispositifs informatiques implant\u00e9s au sein de la soci\u00e9t\u00e9 fictive dans laquelle \u00e9volue Marie \u2013 ces fameux blocs sur lesquels sont connect\u00e9s les esprits des citoyens \u2013, mis en place par le gouvernement dans le but de surveiller les pens\u00e9es de ses citoyens. Bien que ce syst\u00e8me de contr\u00f4le ne soit pas infaillible, que les pens\u00e9es de tout un chacun ne puissent en tout temps \u00eatre sous le regard sans piti\u00e9 de\u00a0<em>Big Brother<\/em>, le mythe de son existence engendre \u00e0 lui seul la censure de la psych\u00e9, puisque existe, omnipotente, la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre observ\u00e9\u00a0: c\u2019est l\u2019incarnation du panoptique virtuel.<\/p>\n<h2>Le soliloque dialogique de la pratique d\u2019\u00e9criture<\/h2>\n<p>Puisqu\u2019elle a renonc\u00e9 \u00e0 sa connexion au bloc, la narratrice a enfin la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9crire le flux de ses pens\u00e9es en toute libert\u00e9, sans la crainte d\u2019\u00eatre \u00e9pi\u00e9e, sur les pages de son cahier\u00a0<em>old school<\/em>. La pr\u00e9sence de ce nouvel espace offert laisse ses traces \u00e0 m\u00eame l\u2019\u00e9criture diaristique o\u00f9 se r\u00e9p\u00e8tent moult \u00ab\u00a0Vite\u00a0\u00bb (124, 130, 134), \u00ab\u00a0Du nerf\u00a0\u00bb (93), \u00ab\u00a0O\u00f9 j\u2019en \u00e9tais\u00a0\u00bb (30, 64, 81, 143), \u00ab\u00a0Je m\u2019\u00e9gare\u00a0\u00bb (115), \u00ab\u00a0Reprenons\u00a0\u00bb (17, 115), \u00ab\u00a0Par quoi je commence\u00a0\u00bb (15), \u00ab O\u00f9 en \u00e9tais-je\u00a0\u00bb (31), \u00ab\u00a0J\u2019ai froid\u00a0\u00bb (42, 87, 101, 134, 143); interjection, phrases injonctives, interrogatives, verbes \u00e0 valeur exercitive (formulation d\u2019un ordre) (Roulet, 1980) qui, rab\u00e2ch\u00e9s \u00e0 la mani\u00e8re de mantras, non seulement ponctuent le texte, mais engendrent son devenir. Bien qu\u2019elles formulent parfois des doutes, ces locutions r\u00e9p\u00e9titives g\u00e9n\u00e8rent le mouvement de l\u2019\u00e9criture, agissent \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019actes de langage perlocutoires \u2013\u00a0<em>\u00ab\u00a0quand dire, c\u2019est faire\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>(Austin 1970) \u2013 puisqu\u2019elles produisent, \u00e0 m\u00eame le texte, des cons\u00e9quences au moyen d\u2019actes de langage illocutoires\u00a0: \u00ab\u00a0est\u2011ce que je parle trop? Est\u2011ce que j\u2019\u00e9cris trop?\u00a0\u00bb (Darrieussecq 2017, 128). Lorsque la narratrice \u00e9crit ces phrases interrogatives, elle s\u2019adresse une injonction autor\u00e9alisante puisque le simple trac\u00e9 du syntagme entame la suite de l\u2019\u00e9criture. En faisant usage de ces expressions, la narratrice s\u2019adresse \u00e0 elle\u2011m\u00eame au moment o\u00f9 elle \u00e9crit, elle entretient avec son moi \u00e9crivant un dialogue qui est en fait un soliloque qui s\u2019\u00e9nonce en marge de l\u2019\u00e9criture. Toujours isol\u00e9es entre deux paragraphes, ces injonctions productrices de discours sont dispos\u00e9es dans l\u2019espace de mani\u00e8re \u00e0 indiquer leur retranchement du reste du texte. Qu\u2019elles se pr\u00e9sentent comme tremplins vers l\u2019\u00e9criture ou comme pauses r\u00e9flexives, ces phrases engendrent un d\u00e9coupage dans le flux du discours, un ralentissement du rythme de la lecture, moment au cours duquel le lecteur s\u2019extirpe de l\u2019histoire racont\u00e9e pour se rendre attentif au r\u00e9cit de l\u2019\u00e9criture, \u00e9criture naissante qui affleure en synchronie avec l\u2019\u00e9nonciation.<\/p>\n<p>La prolif\u00e9ration de d\u00e9ictiques spatiaux et temporels tels que \u00ab\u00a0maintenant\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ici\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u00e0\u00a0\u00bb, etc., contribue, elle aussi, \u00e0 ce va\u2011et\u2011vient entre l\u2019espace\u2011temps de l\u2019histoire et celui du r\u00e9cit. Les d\u00e9ictiques ou\u00a0<em>shifters\u00a0<\/em>(Benveniste 2006) sont de courts mots qui attirent l\u2019attention de l\u2019auditeur ou du lecteur sur l\u2019ici\u2011maintenant de la situation d\u2019\u00e9nonciation. Ainsi r\u00e9f\u00e8rent\u2011ils au pr\u00e9sent du discours et co\u00efncident\u2011ils avec un retour \u00e0 une \u00e9nonciation au pr\u00e9sent de l\u2019indicatif\u00a0: \u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui j\u2019ai besoin de l\u2019\u00e9crire. Je ne sais pas si \u00e7a me fait du bien, de l\u2019\u00e9crire, mais je vois. Je vois ce qu\u2019on nous a fait. Je sens. Avec ce qui me reste de corps.\u00a0\u00bb (Darrieussecq 2017, 114) Qu\u2019ils soient de nature spatiale ou temporelle, les d\u00e9ictiques permettent de signaler la rupture entre l\u2019histoire \u2013 racont\u00e9e \u00e0 l\u2019imparfait ainsi qu\u2019au pass\u00e9 compos\u00e9 \u2013 et le r\u00e9cit. Leurs occurrences ponctuelles rappellent que le roman ne se r\u00e9sume pas \u00e0 l\u2019histoire d\u2019un monde dystopique, mais qu\u2019il est avant tout l\u2019\u00e9pop\u00e9e d\u2019une \u00e9criture, celle de la trace\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je voudrais \u00eatre s\u00fbre, si un jour quelqu\u2019un trouve ce cahier dans la for\u00eat, enterr\u00e9 dans le bidon, peut\u2011\u00eatre avec mes ossements, je voudrais \u00eatre s\u00fbre qu\u2019avant de le d\u00e9truire, ou, je ne sais pas, de dire que j\u2019ai tout invent\u00e9, ou de le tourner en d\u00e9rision, bref, je voudrais \u00eatre s\u00fbre qu\u2019il soit lu jusqu\u2019au bout. C\u2019est tout. (147\u2011148)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les d\u00e9ictiques t\u00e9moignent \u00e9galement de l\u2019\u00e9volution psychologique de Viviane qui, gr\u00e2ce \u00e0 la valeur autor\u00e9flexive de la pratique d\u2019\u00e9criture, observe l\u2019\u00e9cart entre son moi du temps o\u00f9 elle exer\u00e7ait, en citoyenne mod\u00e8le, le m\u00e9tier de psychologue et celui du temps de l\u2019\u00e9criture dans les for\u00eats\u00a0: \u00ab\u00a0Maintenant dans les for\u00eats je me demande qui j\u2019\u00e9tais quand je pensais tout \u00e7a\u00a0\u00bb (42). Gr\u00e2ce \u00e0 ceux\u2011ci, la narratrice s\u2019extrait du temps de l\u2019histoire pour r\u00e9introduire le temps du r\u00e9cit, de l\u2019ici\u2011maintenant de l\u2019\u00e9nonciation. Le chevauchement temporel entre le jadis et le pr\u00e9sent lui permet de prendre la pleine mesure des transformations psychologiques consid\u00e9rables qui se sont inscrites au lendemain de la r\u00e9v\u00e9lation de sa raison d\u2019\u00eatre\u00a0: celle de n\u2019\u00eatre qu\u2019un donneur d\u2019organes, un corps exploit\u00e9 par le capital, l\u2019incarnation d\u2019une subjectivit\u00e9 sans importance.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9criture ou la trace<\/h2>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la force de l\u2019\u00e9criture, la narratrice produit la trace d\u2019un pass\u00e9 qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent au lecteur; cr\u00e9ation, incarnation m\u00eame de ce que Levinas d\u00e9finit comme trace (Secret et Whilelmi 2012). Bien qu\u2019il ne nous soit jamais contemporain puisqu\u2019il appartient au monde de la fiction, cet univers s\u2019inscrit dans un rapport de\u00a0<em>diff\u00e9rance<\/em>\u00a0(Derrida 1967) avec le r\u00e9el\u00a0: la diff\u00e9rance comme \u00e9cart temporel, cr\u00e9ation diff\u00e9r\u00e9e d\u2019une \u00e9poque, comme rapport de diff\u00e9rence et de similitudes \u2013 puisque d\u00e8s lors qu\u2019un \u00eatre diff\u00e8re d\u2019un autre, cela implique d\u2019embl\u00e9e une part de ressemblance. En effet, latents sont les \u00e9chos discursifs qui, \u00e0 m\u00eame le tissu palimpseste des r\u00e9cits de notre \u00e9poque, font signe au monde de\u00a0<em>Notre vie dans les for\u00eats<\/em>. Ceux\u2011ci nous sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 une lecture fine des dispositifs \u00e9nonciatifs qui constituent la fondation des ph\u00e9nom\u00e8nes de r\u00e9f\u00e9rence au sein du roman. Comme nous l\u2019avons relev\u00e9 au d\u00e9but de l\u2019article, c\u2019est d\u2019abord l\u2019usage du\u00a0<em>vous,\u00a0<\/em>sa double r\u00e9f\u00e9rence au lecteur implicite puis au lecteur r\u00e9el, qui ins\u00e8re un jeu de brouillage entre l\u2019univers r\u00e9f\u00e9rentiel et le monde r\u00e9el. Tant\u00f4t le\u00a0<em>vous<\/em>\u00a0pointe en temps r\u00e9el celui de la lecture, tant\u00f4t il semble davantage faire r\u00e9f\u00e9rence au lecteur implicite, celui qui, bien apr\u00e8s le tr\u00e9pas de la narratrice, trouvera, enfoui dans les profondeurs des for\u00eats, le carnet. Ce jeu, ce va\u2011et\u2011vient entre les r\u00e9f\u00e9rences, cr\u00e9e un effet de brouillage qui entra\u00eene le lecteur dans un glissement constant entre sa posture de lecteur r\u00e9el et une identification au lecteur implicite, moment o\u00f9 il prend part \u00e0 la fiction. Dans un cas comme dans l\u2019autre, le geste scripturaire t\u00e9moigne d\u2019un d\u00e9sir de transcendance, de communion avec l\u2019autre, celui qui nous survivra. Les diff\u00e9rents emplois du\u00a0<em>on<\/em>, quant \u00e0 eux, introduisent une myriade de discours sociaux \u00e0 m\u00eame le texte litt\u00e9raire. Puisque, d\u2019une part, l\u2019une des propri\u00e9t\u00e9s du pronom impersonnel consiste \u00e0 porter la voix d\u2019un groupe et que, d\u2019autre part, il est \u00e0 m\u00eame de transmettre le discours d\u2019une (ou de plusieurs) voix qui n\u2019est pas celle de la narration (il exclut alors le\u00a0<em>je<\/em>), le\u00a0<em>on\u00a0<\/em>contribue grandement \u00e0 la polyphonie du roman. Les ponts, \u00e9nonciatifs comme discursifs, \u00e9rig\u00e9s entre l\u2019univers r\u00e9f\u00e9rentiel du r\u00e9cit et l\u2019\u00e8re contemporaine, loin d\u2019\u00eatre anodins, affirment la port\u00e9e politique du geste scripturaire qui, gr\u00e2ce \u00e0 la travers\u00e9e d\u2019une exp\u00e9rience esth\u00e9tique, informe le lecteur sur l\u2019\u00e9tat du monde auquel il appartient, le met en garde contre ce \u00e0 quoi il participe \u00e0 son insu.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Austin, John Langshaw. 1991.\u00a0<em>Quand dire, c\u2019est faire<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Benveniste, \u00c9mile. 2006.\u00a0<em>Probl\u00e8mes de linguistique g\u00e9n\u00e9rale 1<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Tel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Butor, Michel. 1957.\u00a0<em>La Modification.\u00a0<\/em>Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>Darrieussecq, Marie. 2017.\u00a0<em>Notre vie dans les for\u00eats<\/em>. Paris\u00a0: P.O.L.<\/p>\n<p>Derrida, Jacques. 1967a.\u00a0<em>L\u2019\u00e9criture et la diff\u00e9rence<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Tel Quel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>______, 1967b.\u00a0<em>La voix et le ph\u00e9nom\u00e8ne<\/em>. Paris\u00a0: PUF.<\/p>\n<p>Dewey, John, et al. 2016.\u00a0<em>L\u2019art comme exp\u00e9rience<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Freud, Sigmund<em>.\u00a0<\/em>1985.\u00a0<em>L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 et autres essais.\u00a0<\/em>Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Landragin, Fr\u00e9d\u00e9ric, et Noalig Tanguy. 2014. \u00ab\u00a0R\u00e9f\u00e9rence et cor\u00e9f\u00e9rence du pronom ind\u00e9fini on\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Langages<\/em>\u00a0195, n<sup>o<\/sup>\u00a03\u00a0: 99.<\/p>\n<p>Rey\u2011Hulman, Diana. 1982. \u00ab\u00a0Proc\u00e8s d\u2019\u00e9nonciation des contes\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Litt\u00e9rature<\/em>\u00a045, n<sup>o<\/sup>\u00a01\u00a0: 35\u201144.<\/p>\n<p>Roulet, Eddy. 1980. \u00ab\u00a0Modalit\u00e9 et illocution\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Communications<\/em>\u00a032, n<sup>o<\/sup>\u00a01\u00a0: 216\u2011239.<\/p>\n<p>Secret, Timothy, et Anne Wilhelmi. 2012. \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas la trace\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Les Temps Modernes<\/em>, n\u00b0\u00a0671\u00a0: 64\u201182.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_rwjz1pb\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_rwjz1pb\">[1]<\/a> Jacques Derrida. 1967. <em>La voix et le ph\u00e9nom\u00e8ne<\/em>. Paris\u00a0: PUF, p.\u00a095.<\/p>\n<p id=\"footnote2_cgawhqm\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_cgawhqm\">[2]<\/a> Pensons \u00e0 Saussure et \u00e0 Humboldt puis, dans leur sillage, \u00e0 Trabant et \u00e0 Martinet.<\/p>\n<p id=\"footnote3_mku6sby\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_mku6sby\">[3]<\/a> Songeons au \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb de l\u2019adresse dans\u00a0<em>La Modification<\/em>\u00a0(1980) de Butor.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Lamoureux, Fr\u00e9d\u00e9rique. 2020. \u00ab Dans l\u2019urgence d\u2019\u00e9crire la trace : pour une lecture \u00e9nonciative et discursive de Notre vie dans les for\u00eats de Marie Darrieussecq \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b031, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5680 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lamoureux_31.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 lamoureux_31.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-189dc6d4-e4a7-4f6d-b794-68eb24e8472e\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lamoureux_31.pdf\">lamoureux_31<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lamoureux_31.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-189dc6d4-e4a7-4f6d-b794-68eb24e8472e\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31 Le pr\u00e9sent vivant est toujours d\u00e9j\u00e0 une trace. 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