{"id":5685,"date":"2024-06-13T19:48:33","date_gmt":"2024-06-13T19:48:33","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/spatialite-de-lintimite-sexuelle-dans-loeuvre-dabdellah-taia-dun-chez-soi-impossible-a-lespace-public\/"},"modified":"2024-08-22T16:23:03","modified_gmt":"2024-08-22T16:23:03","slug":"spatialite-de-lintimite-sexuelle-dans-loeuvre-dabdellah-taia-dun-chez-soi-impossible-a-lespace-public","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5685","title":{"rendered":"Spatialit\u00e9 de l\u2019intimit\u00e9 sexuelle dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Abdellah Ta\u00efa : d\u2019un \u00ab chez soi \u00bb impossible \u00e0 l\u2019espace public"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6902\">Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31<\/a><\/h5>\n<p>La sexualit\u00e9 des personnages est centrale dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Abdellah Ta\u00efa, \u00e9crivain marocain d\u2019expression fran\u00e7aise\u00a0: ses narrateurs autofictionnels sont souvent des hommes homosexuels qui quittent le Maroc pour poursuivre leur vie en Europe, notamment en France ou en Suisse, et qui racontent leurs liens affectifs et familiaux. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019\u00e9criture de Ta\u00efa s\u2019attache \u00e0 d\u00e9celer les possibilit\u00e9s d\u2019expression de l\u2019intimit\u00e9 sexuelle de ses personnages consid\u00e9r\u00e9s \u00e0 la marge, \u00e0 la fois sexuelle et raciale.<\/p>\n<p>L\u2019espace est quant \u00e0 lui un enjeu omnipr\u00e9sent dans ses romans, dans la mesure o\u00f9 les protagonistes vivent tous un processus d\u2019immigration. Ce d\u00e9placement dans l\u2019espace implique une dissociation entre les lieux de l\u2019enfance et ceux de l\u2019\u00e2ge adulte, mais aussi une remise en question, parfois radicale et douloureuse, de l\u2019identit\u00e9 intime. L\u2019espace joue d\u2019ailleurs un r\u00f4le fondamental dans l\u2019emp\u00eachement ou dans le d\u00e9veloppement de cette intimit\u00e9\u00a0: dans quels lieux peut-on se sentir \u00e0 l\u2019aise et suffisamment \u00e0 l\u2019abri pour exprimer nos d\u00e9sirs? O\u00f9 peut-on partager notre intimit\u00e9 avec les autres sans encourir de risques? Ce sont ces questions qui traversent l\u2019\u0153uvre de Ta\u00efa.<\/p>\n<p>Dans le cadre de cet article, je souhaite analyser le r\u00f4le de l\u2019espace dans l\u2019expression de l\u2019intimit\u00e9 sexuelle dans trois romans\u00a0d\u2019Abdellah Ta\u00efa, \u00e0 savoir <em>Le rouge du tarbouche<\/em> (2004), <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em> (2006) et <em>La vie lente<\/em> (2019). Dans les deux premiers, le narrateur Abdellah se rem\u00e9more son enfance au Maroc, o\u00f9 le noyau familial constitue \u00e0 la fois une protection et un pi\u00e8ge\u00a0: le jeune Abdellah \u00e9prouve une fascination \u00e9rotique pour son grand-fr\u00e8re Albdelk\u00e9bir, dont la chambre constitue le lieu par excellence de l\u2019intimit\u00e9 et de la d\u00e9couverte du d\u00e9sir sexuel. Entretemps, le narrateur habite d\u00e9sormais en Europe (\u00e0 Paris dans <em>Le rouge du tarbouche<\/em> et \u00e0 Gen\u00e8ve dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>) et \u00e9prouve une grande solitude. Dans le cas de <em>La vie lente \u2014 <\/em>le dernier roman en date de Ta\u00efa \u2014, le narrateur, Mounir, habite \u00e0 Paris et a quarante ans quand il fait la rencontre d\u2019Antoine dans les transports en commun; cet \u00e9pisode le ram\u00e8ne vingt-cinq ans en arri\u00e8re, o\u00f9 dans un bus de Rabat un homme plus \u00e2g\u00e9 l\u2019avait approch\u00e9<a id=\"footnoteref1_fezcmwf\" class=\"see-footnote\" title=\"Bien que les noms des narrateurs changent, il est possible d\u2019\u00e9tablir un continuum entre les protagonistes des romans de Ta\u00efa\u00a0: ils ont tous grandi \u00e0 Sal\u00e9 et ont \u00e9migr\u00e9 en France ou en Suisse pour poursuivre leurs \u00e9tudes universitaires. Pour une \u00e9tude de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9criture de soi\u00a0\u00bb chez Abdellah Ta\u00efa, voir Jean-Pierre Boul\u00e9, Abdellah Ta\u00efa, la m\u00e9lancolie et le cri (Lyon\u00a0: PUL, 2020).\" href=\"#footnote1_fezcmwf\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>La composition de ce corpus vise \u00e0 montrer \u00e0 quel point, des d\u00e9buts litt\u00e9raires de Ta\u00efa jusqu\u2019\u00e0 son dernier roman, l\u2019espace et son appropriation demeurent des enjeux fondamentaux de son \u0153uvre. En commen\u00e7ant par l\u2019int\u00e9rieur du foyer familial \u00e0 Sal\u00e9, premier lieu qui fait barrage \u00e0 l\u2019actualisation de l\u2019intimit\u00e9 du narrateur et du reste des membres de la famille, il s\u2019agira de passer par la chambre du grand fr\u00e8re, premier abri qui permet au narrateur d\u2019appr\u00e9hender son corps ainsi que son d\u00e9sir homosexuel. J\u2019\u00e9tudierai ensuite la fa\u00e7on dont est d\u00e9peint le \u00ab\u00a0chez soi\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte \u00e0 Paris, des ann\u00e9es apr\u00e8s le mouvement de migration, et les difficult\u00e9s qu\u2019il \u00e9prouve \u00e0 s\u2019y sentir en s\u00e9curit\u00e9. Je terminerai enfin par l\u2019analyse de l\u2019espace public urbain, afin de comprendre dans quelle mesure l\u2019\u00e9criture de Ta\u00efa s\u2019inscrit dans le sillage de la mythologie homosexuelle urbaine.<\/p>\n<h2>L\u2019intimit\u00e9 bafou\u00e9e dans le foyer familial<\/h2>\n<p>Sans la maison, nous dit Gaston Bachelard, \u00ab\u00a0l\u2019homme serait un \u00eatre dispers\u00e9. Elle maintient l\u2019homme \u00e0 travers les orages du ciel et les orages de la vie. Elle est corps et \u00e2me. Elle est le premier monde de l\u2019\u00eatre humain\u00a0\u00bb (1957,\u00a035); elle \u00ab\u00a0abrite la r\u00eaverie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0prot\u00e8ge le r\u00eaveur\u00a0\u00bb et elle \u00ab\u00a0nous permet de r\u00eaver en paix\u00a0\u00bb (34). Ces attributs semblent faire cruellement d\u00e9faut \u00e0 la description du foyer familial dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>, l\u2019un des premiers romans de Ta\u00efa, qui commence justement par \u00e9voquer l\u2019atmosph\u00e8re \u00e0 la fois \u00e9touffante et impudique de la maison \u00e0 Sal\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un rez-de-chauss\u00e9e de trois pi\u00e8ces, une pour mon p\u00e8re, une autre pour mon grand fr\u00e8re Abdelk\u00e9bir et la derni\u00e8re pour nous, le reste de la famille\u00a0: mes six s\u0153urs, Mustapha, ma m\u00e8re et moi. Il n\u2019y avait pas de lits dans cette pi\u00e8ce-l\u00e0, juste trois banquettes qui servaient, le jour, de canap\u00e9s du salon. On vivait tout le temps dans cette pi\u00e8ce, o\u00f9 il y avait aussi une vieille armoire gigantesque, monstrueuse, les uns sur les autres (Ta\u00efa\u00a02006, 11-12).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019espace du jeune narrateur Abdellah est partag\u00e9 avec sa fratrie hormis le fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qui, comme je le montrerai, joue un r\u00f4le \u00e0 part au sein du foyer; son horizon intime est aussit\u00f4t r\u00e9duit \u00e0 une seule pi\u00e8ce et s\u2019estompe dans un \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb d\u00e9signant \u00ab\u00a0le reste de la famille\u00a0\u00bb indiff\u00e9renci\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0[p]endant plusieurs ann\u00e9es [\u2026] l\u2019essentiel de ma vie s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 dans cette pi\u00e8ce qui donnait sur la rue. Quatre murs qui ne prot\u00e9geaient pas vraiment des bruits de l\u2019ext\u00e9rieur\u00a0\u00bb (12). Il convient de remarquer que la narration met de l\u2019avant le syntagme \u00ab\u00a0<em>pi\u00e8ce\u00a0\u00bb<\/em>, terme g\u00e9n\u00e9rique o\u00f9 l\u2019usage pr\u00e9cis de l\u2019espace n\u2019est pas sp\u00e9cifi\u00e9, et non pas \u00ab\u00a0<em>chambre\u00a0\u00bb<\/em>, pi\u00e8ce am\u00e9nag\u00e9e pour le sommeil et qui indique un espace plus priv\u00e9 et intime. Par ailleurs, la m\u00e8re partage avec ses enfants le m\u00eame espace\u00a0: \u00ab\u00a0[e]lle dormait toujours avec nous, au milieu de nous\u00a0\u00bb (11), explique le narrateur en insistant sur l\u2019horizontalit\u00e9 des liens qui la placent \u00ab\u00a0au milieu\u00a0\u00bb de ses enfants, ainsi qu\u2019au milieu, d\u2019un point de vue syntaxique, des compl\u00e9ments d\u2019objets indirects (\u00ab\u00a0mes six s\u0153urs, Mustapha, <em>ma m\u00e8re<\/em> et moi\u00a0\u00bb). La pr\u00e9sence de la m\u00e8re dans cette troisi\u00e8me pi\u00e8ce est sugg\u00e9r\u00e9e par ses ronflements nocturnes qui, initialement, emp\u00eachent ses enfants \u00ab\u00a0d\u2019entrer tranquillement dans les r\u00eaves\u00a0\u00bb (11). En \u00e9tant \u00ab\u00a0les uns sur les autres\u00a0\u00bb, ils ne parviennent pas \u00e0 s\u2019\u00e9loigner, ne serait-ce que pour quelques instants, de la pr\u00e9sence des autres, contraints de cohabiter \u00e9troitement et de tout partager.<\/p>\n<p>Le bruit et, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les sensations auditives s\u2019inscrivent d\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019\u0153uvre de Ta\u00efa dans les espaces qui sont cens\u00e9s prot\u00e9ger l\u2019intimit\u00e9 des personnages\u00a0: qu\u2019il s\u2019agisse des bruits de la rue ou de ceux des autres membres de la famille, ils ne cessent de rappeler au narrateur la pr\u00e9sence d\u2019autrui et d\u2019entraver son acc\u00e8s \u00e0 la tranquillit\u00e9. Les bruits des autres sont porteurs de leur intimit\u00e9 et d\u00e9voilent ce qui devrait \u00eatre tu\u00a0: en \u00e9voquant la pi\u00e8ce du p\u00e8re, le narrateur explique que \u00ab\u00a0[c]&rsquo;est l\u00e0 que mes parents faisaient l\u2019amour. Cela leur arrivait au moins une fois par semaine. On le savait. On savait tout \u00e0 la maison\u00a0\u00bb (12). Dans ce cas, l\u2019intimit\u00e9 sexuelle des parents s\u2019exprime au vu et au su de leurs enfants, ce qui a un impact sur les r\u00eaves, sur les fantasmes et sur l\u2019imagination du narrateur\u00a0: \u00ab\u00a0[c]ertains jours, mon imagination s\u2019aventurait facilement et avec une certaine excitation sur ce terrain torride et l\u00e9g\u00e8rement incestueux\u00a0\u00bb (14), ou encore\u00a0: \u00ab\u00a0[d]ans ma t\u00eate, la r\u00e9alit\u00e9 de notre famille a un tr\u00e8s fort go\u00fbt sexuel, c\u2019est comme si nous avions tous \u00e9t\u00e9 des partenaires les uns pour les autres, nous nous m\u00e9langions sans cesse, sans aucune culpabilit\u00e9\u00a0\u00bb (15). L\u2019intimit\u00e9 des parents devient celle de toute la famille, g\u00e9n\u00e9rant une atmosph\u00e8re paradoxale\u00a0: le sexuel est partout et l\u2019intimit\u00e9, nulle part.<\/p>\n<p>Cette configuration spatiale de l\u2019intimit\u00e9 peut \u00e9galement \u00eatre envisag\u00e9e comme un droit dont le narrateur est priv\u00e9\u00a0: le droit \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 et \u00e0 la diff\u00e9renciation du \u00ab\u00a0reste de la famille\u00a0\u00bb n\u2019est accord\u00e9 qu\u2019au fils a\u00een\u00e9 Abdelk\u00e9bir ainsi qu\u2019au p\u00e8re. L\u2019omnipr\u00e9sence du regard (et de l\u2019ou\u00efe) familiale me rappellent le destin de Tereza, l\u2019une des personnages principaux de <em>L\u2019insoutenable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre<\/em> de Milan Kundera\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au temps o\u00f9 elle habitait chez sa m\u00e8re, il lui \u00e9tait interdit de s\u2019enfermer \u00e0 cl\u00e9 dans la salle de bains. Pour sa m\u00e8re, c\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on de lui dire\u00a0: ton corps est comme tous les autres corps; tu n\u2019as pas le droit \u00e0 la pudeur; tu n\u2019as aucune raison de cacher quelque chose qui existe sous une forme identique \u00e0 des milliards d\u2019exemplaires [\u2026]. Depuis l\u2019enfance, la nudit\u00e9 \u00e9tait pour Tereza le signe de l\u2019uniformit\u00e9 obligatoire du camp de concentration, le signe de l\u2019humiliation (1984, 75).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans le cas de Tereza, ses tentatives de cr\u00e9er une intimit\u00e9 pour elle-m\u00eame en s\u2019enfermant dans un espace o\u00f9 elle ne peut pas \u00eatre vue \u00e9chouent syst\u00e9matiquement, dans la mesure o\u00f9 elles repr\u00e9sentent sa volont\u00e9, et donc la menace potentielle de s\u2019\u00e9loigner du noyau familial et d\u2019exister en tant que sujet \u00e0 part enti\u00e8re. La nudit\u00e9, envisag\u00e9e comme une forme de dictature de l\u2019identique, est un rappel constant que son corps ne lui appartient pas. Dans le cas du jeune Abdellah, la nudit\u00e9 correspond plut\u00f4t aux bruits des autres porteurs d\u2019une sensorialit\u00e9 (les ronflements) et d\u2019une sexualit\u00e9 (les rapports sexuels des parents) qui p\u00e9n\u00e8trent son imagination et ses pens\u00e9es, le jour comme la nuit. Son corps ne lui appartient pas non plus, dans la mesure o\u00f9 il est habit\u00e9 par l\u2019intimit\u00e9 sexuelle des autres.<\/p>\n<p>Le narrateur et le reste de sa fratrie ne se limitent pas \u00e0 un r\u00f4le passif d\u2019\u00e9coute, car les parents les convoquent constamment, de fa\u00e7on active, dans leur joute\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tr\u00e8s souvent les nuits d\u2019amour de mes parents finissaient dans le vacarme. Mes parents se disputaient apr\u00e8s l\u2019amour. Bruyamment. Violemment. C\u2019\u00e9tait toujours la m\u00eame histoire qui se r\u00e9p\u00e9tait. Une histoire vieille et qui ne mourrait jamais. Les cris de ma m\u00e8re hyst\u00e9rique, poss\u00e9d\u00e9e, hors d\u2019elle, nous r\u00e9veillaient en pleine nuit (Ta\u00efa\u00a02006, 15).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0[o]n entendait tout. La voix tr\u00e8s forte de [ma m\u00e8re] remplissait tout l\u2019espace et portait tr\u00e8s loin, les moindres d\u00e9tails de son histoire \u00e9taient livr\u00e9s \u00e0 nous, les proches comme les lointains, les amis comme les ennemis\u00a0\u00bb (21). Non seulement le bruit est-il omnipr\u00e9sent dans le foyer familial, mais il sature l\u2019espace, engendrant une sensation d\u2019enfermement et d\u2019\u00e9touffement. Ici, le cri efface deux dimensions\u00a0: temporelle, dans la mesure o\u00f9 la m\u00eame sc\u00e8ne tend \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter sans variations, ainsi que spatiale, puisque l\u2019opposition entre la pi\u00e8ce du p\u00e8re et les autres pi\u00e8ces, entre l\u2019int\u00e9rieur de la maison et l\u2019ext\u00e9rieur, est abolie. Le narrateur est alors rel\u00e9gu\u00e9 au m\u00eame plan que les voisins, les autres, ce qui ne fait qu\u2019accentuer l\u2019absence de protection. Dans ce contexte, les enfants cherchent \u00e0 sauver leur m\u00e8re, terroris\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e que leur p\u00e8re puisse la tuer dans un acc\u00e8s de col\u00e8re, en se ruant devant la porte ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9 de la pi\u00e8ce du p\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On frappait fort. On criait aussi. Et, toujours, on finissait par d\u00e9foncer la porte qui \u00e9tait devenue avec le temps fragile, vid\u00e9e de son int\u00e9rieur. Une porte sans tripes, un cadre vide. On les retrouvait tous les deux, honteux comme deux enfants qu\u2019on surprend en train de se livrer \u00e0 des jeux interdits (23).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La porte, ce qui est cens\u00e9 d\u00e9limiter des espaces et, par cons\u00e9quent, les intimit\u00e9s de tout un chacun, c\u00e8de sous la pression du groupe. En ce sens, la porte ne peut pas prot\u00e9ger celles et ceux qui se cachent derri\u00e8re. Elle peut \u00e9galement repr\u00e9senter, par ses attributs vivants, le manque de courage et de consistance du couple parental (\u00ab\u00a0sans tripes\u00a0\u00bb)\u00a0: les parents n\u2019arrivent pas \u00e0 pr\u00e9server leurs enfants de leur situation conjugale, et n\u2019arrivent pas non plus \u00e0 se pr\u00e9server de l\u2019intrusion syst\u00e9matique des enfants qu\u2019au contraire ils favorisent. La joute sexuelle et la sc\u00e8ne violente qui en d\u00e9coule est donc une affaire de famille, o\u00f9 tout le monde participe \u00e0 sa fa\u00e7on et o\u00f9 les limites, tant g\u00e9n\u00e9rationnelles qu\u2019individuelles, sont sans cesse d\u00e9pass\u00e9es.<\/p>\n<h2>Dans le giron du grand fr\u00e8re, un abri temporaire<\/h2>\n<p>Au sein de la famille que Ta\u00efa met en sc\u00e8ne au fil de ses romans, le grand fr\u00e8re et fils a\u00een\u00e9 Abdelk\u00e9bir joue un r\u00f4le central, au d\u00e9triment de la figure paternelle. Dans une maison o\u00f9 tout est partag\u00e9 et rien n\u2019est secret, et o\u00f9 la fratrie constitue un ensemble indiff\u00e9renci\u00e9, Abdelk\u00e9bir est le seul \u00e0 avoir le droit d\u2019exprimer et de conserver son intimit\u00e9. Tant dans <em>Le rouge du tarbouche<\/em> que dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>, il repr\u00e9sente un havre de paix, un lieu de r\u00e9pit o\u00f9 le narrateur peut se ressourcer et apprendre \u00e0 se conna\u00eetre. Abdelk\u00e9bir est un vecteur d\u2019intimit\u00e9 de deux mani\u00e8res\u00a0: premi\u00e8rement, sa chambre (et non pas \u00ab\u00a0pi\u00e8ce\u00a0\u00bb comme pour les deux autres espaces domestiques) est un lieu o\u00f9 le jeune narrateur peut exprimer son intimit\u00e9 sexuelle, d\u00e9couvrant peu \u00e0 peu son homosexualit\u00e9 et ses fantasmes qui, comme nous l\u2019avons vu plus haut, sont impr\u00e9gn\u00e9s de l\u2019atmosph\u00e8re familiale incestueuse. Deuxi\u00e8mement, le corps m\u00eame du grand fr\u00e8re est un espace au contact duquel le narrateur d\u00e9couvre son propre corps et ses d\u00e9sirs.<\/p>\n<p>Le narrateur est accoutum\u00e9 \u00e0 s\u2019introduire dans la chambre d\u2019Abdelk\u00e9bir \u00e0 son insu\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 la maison aussi souvent qu\u2019avant, ce qui me laissait [\u2026] le temps de p\u00e9n\u00e9trer l\u2019intimit\u00e9 de sa chambre et d\u2019y passer des petits moments. J\u2019y entrais par la fen\u00eatre\u00a0: comme s\u2019il avait des choses \u00e0 cacher, il fermait toujours la porte \u00e0 cl\u00e9 [\u2026]. La certitude de ne pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9 et la chaleur douce, caressante, qui r\u00e9gnait en permanence dans cette chambre installaient en moi une certaine confiance. J\u2019osais alors affronter mon image, mon corps et je finissais par me donner \u00e0 moi-m\u00eame. Je me r\u00e9conciliais avec Abdellah (Ta\u00efa\u00a02004, 22-23).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le mouvement initial qui motive l\u2019intrusion dans la chambre semble r\u00e9sulter du besoin de tout savoir de l\u2019autre\u00a0: le narrateur para\u00eet \u00e9tonn\u00e9 que le fr\u00e8re ferme sa porte lorsqu\u2019il n\u2019est pas l\u00e0, car une porte ferm\u00e9e sous-entend qu\u2019il aurait quelque chose \u00e0 cacher. Mais \u00e0 l\u2019instar de la porte du p\u00e8re, qui peut \u00eatre ais\u00e9ment forc\u00e9e si besoin, la porte d\u2019Abdelk\u00e9bir ne prot\u00e8ge pas vraiment son intimit\u00e9 en son absence. N\u00e9anmoins, le narrateur trouve dans cette chambre un abri, une cachette qu\u2019il ne peut pas avoir dans la pi\u00e8ce commune\u00a0: comme son grand fr\u00e8re, il a besoin d\u2019un lieu qui lui est enti\u00e8rement consacr\u00e9, o\u00f9 il peut exprimer ses go\u00fbts et ses int\u00e9r\u00eats et o\u00f9 il peut loger des parties de lui (les livres, les cassettes, la cha\u00eene hi-fi, les v\u00eatements). Dans ce passage, ainsi que dans les autres o\u00f9 le narrateur se trouve dans cette chambre, il n\u2019est pas fait mention des bruits ou des cris de la maison ou de la rue\u00a0: en ce sens, la musique permet de couvrir les bruits de l\u2019ext\u00e9rieur et de cr\u00e9er une atmosph\u00e8re priv\u00e9e, en saturant l\u2019espace de sons. Comme l\u2019\u00e9voque le narrateur, la chambre d\u2019Abdelk\u00e9bir r\u00e9unit les conditions n\u00e9cessaires pour que son intimit\u00e9 puisse s\u2019exprimer\u00a0: \u00ab\u00a0la certitude de ne pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9\u00a0\u00bb ou, pour le dire autrement, la garantie que d\u2019autres membres de la famille ne viennent interrompre cet instant, permet \u00e0 Abdellah de l\u00e2cher prise et de plonger dans sa propre individualit\u00e9. En choisissant de se regarder dans le miroir, il porte un regard ext\u00e9rieur sur lui-m\u00eame et d\u00e9couvre son corps, mais pour que cela soit possible, il faut qu\u2019il renonce aux regards des autres qui sont omnipr\u00e9sents et dont il peine \u00e0 se d\u00e9faire dans cette maison\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je m\u2019\u00e9loignais un peu du miroir pour d\u00e9couvrir tout le reste de mon corps que je ne connaissais pas vraiment bien au d\u00e9but de ces retraites particuli\u00e8res [\u2026] Ma peau\u00a0: \u00e0 part celle qui recouvre mes mains, mes pieds et mon visage, je ne la connaissais pas non plus. J\u2019enlevais mes v\u00eatements pour la toucher (je passais mes mains sur le ventre, le torse, les seins, la nuque, les cuisses, les fesses, le sexe), la saluer, l\u2019embrasser, la go\u00fbter (23-24).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lors de ces instants pr\u00e9cieux pour le narrateur, les sensations auditives s\u2019estompent et c\u00e8dent la place au toucher\u00a0: en \u00e9num\u00e9rant les parties du corps que le narrateur d\u00e9couvre sous ses propres mains, le texte fait exister cette peau jusque-l\u00e0 absente ou dissimul\u00e9e. C\u2019est en ces moments-l\u00e0 qu\u2019il se masturbe tout en se regardant dans le miroir\u00a0: \u00ab\u00a0toujours moi et mon corps nu dans les ab\u00eemes de ce dernier, en sueur, haletant, heureux\u00a0\u00bb (25). \u00c0 l\u2019abri des autres et plong\u00e9 dans sa solitude, il affirme\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019\u00e9tais beau, r\u00e9ellement beau. Personne au monde ne pouvait contester cette v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb (25).<\/p>\n<p>Si la chambre du fr\u00e8re absent permet au narrateur de se d\u00e9couvrir et de trouver en lui-m\u00eame un \u00e9rotisme sensoriel et un plaisir sexuel, la pr\u00e9sence d\u2019Abdelk\u00e9bir n\u2019est pas pour autant effac\u00e9e\u00a0: au contraire, c\u2019est ce que le jeune Abdellah recherche, notamment dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>. L\u2019odeur semble \u00eatre, avec le toucher, ce qui d\u00e9clenche en lui des d\u00e9sirs sensuels\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je baignais dans l\u2019odeur forte d\u2019Abdelk\u00e9bir, son odeur d\u2019homme\u00a0: je l\u2019adorais, je me vautrais dedans, je la m\u00e9langeais \u00e0 la mienne et j\u2019inspirais profond\u00e9ment [\u2026] Sous sa biblioth\u00e8que il cachait des slips qui avaient une odeur particuli\u00e8re et \u00e9taient tach\u00e9s de blanc \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur (Ta\u00efa\u00a02006, 35).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les traces du grand fr\u00e8re deviennent une exp\u00e9rience sensorielle et \u00e9rotique \u00e0 part enti\u00e8re\u00a0: tout ce qui lui appartient et qui vient de lui est une source de plaisir pour le narrateur, car \u00ab\u00a0[t]out ce qu\u2019il \u00e9tait me convenait, me touchait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur avec force et d\u00e9licatesse\u00a0\u00bb (35). Le d\u00e9sir sexuel vis-\u00e0-vis du grand fr\u00e8re est m\u00eal\u00e9 \u00e0 la sensation de protection que celui-ci lui procure lorsqu\u2019il est l\u00e0\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>quand j\u2019\u00e9tais petit, dans sa chambre, on regardait parfois la t\u00e9l\u00e9vision ensemble, il me mettait avec lui dans son petit lit pour ne pas avoir froid. Sous la m\u00eame couverture, on passait des heures coll\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. L\u2019un dans l\u2019autre. J\u2019ai oubli\u00e9 les images qui d\u00e9filaient sur l\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision. J\u2019ai toujours dans mon c\u0153ur la d\u00e9licieuse sensation que mon petit corps \u00e9prouvait au contact du sien, grand et dur (34).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est int\u00e9ressant de remarquer que le corps m\u00eame d\u2019Abdelk\u00e9bir (\u00ab\u00a0grand et dur\u00a0\u00bb) incarne, par opposition \u00e0 celui du narrateur (encore \u00ab\u00a0petit\u00a0\u00bb), les fondements ou, pour le dire autrement, l\u2019ossature de l\u2019abri qu\u2019Abdellah ne cesse de chercher. <em>Dans <\/em>ce corps et au contact de ce corps, il per\u00e7oit les limites du sien et il se sent envelopp\u00e9, \u00e0 l\u2019abri du reste du monde. Ici, le corps du grand fr\u00e8re est une demeure \u00e0 part enti\u00e8re, un lieu qui accueille Abdellah et dans lequel \u00ab\u00a0[t]out \u00e9tait naturel\u00a0\u00bb (35). Plus les murs de la maison et des pi\u00e8ces sont fragiles et perm\u00e9ables aux sons et aux intrusions, plus le narrateur cherche d\u2019autres \u00e9tayages pour se rassurer\u00a0: la chambre du fr\u00e8re en est un, mais son corps constitue une enveloppe ult\u00e9rieure, l\u2019abri ultime. Nous comprenons d\u00e8s lors la force de la sensorialit\u00e9 dans le r\u00e9cit\u00a0: dans le giron du grand fr\u00e8re, coll\u00e9 \u00e0 lui, Abdellah le sent et le per\u00e7oit, ce qui rend l\u2019exp\u00e9rience de protection comme une exp\u00e9rience avant tout sensorielle et, par cons\u00e9quent, \u00e9rotique.<\/p>\n<p>Dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>, le d\u00e9part d\u2019Abdelk\u00e9bir du foyer familial est v\u00e9cu comme une trahison, une premi\u00e8re fracture dans le v\u00e9cu du jeune narrateur\u00a0: si la jalousie f\u00e9roce dont il t\u00e9moigne r\u00e9sulte certainement de l\u2019atmosph\u00e8re incestueuse dans laquelle les personnages baignent, il me semble que l\u2019on pourrait \u00e9galement envisager le d\u00e9part du grand fr\u00e8re comme une chute du nid paradoxale, dans la mesure o\u00f9 c\u2019est le nid (Abdelk\u00e9bir) qui s\u2019en va, laissant l\u2019oiseau d\u00e9sempar\u00e9, sans maison et sans protection. \u00ab\u00a0Pour l\u2019oiseau qui sort de l\u2019\u0153uf, le nid est un duvet externe avant que la peau toute nue ne trouve son duvet corporel\u00a0\u00bb (Bachelard\u00a01957,\u00a0120) : dans le cas du narrateur, il se retrouve sans duvet, sans cette enveloppe corporelle qui l\u2019avait jusque-l\u00e0 prot\u00e9g\u00e9. L\u2019absence d\u2019Abdelk\u00e9bir \u00e9tait tol\u00e9r\u00e9e, car elle \u00e9tait temporaire, mais son \u00e9loignement d\u00e9finitif, repr\u00e9sent\u00e9 par le mariage et par la volont\u00e9 de fonder une famille, est une forme d\u2019abandon aux yeux du narrateur.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0L\u2019enfer chez soi\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019intimit\u00e9 impossible lors de l\u2019\u00e2ge adulte<\/h2>\n<p>C\u2019est dans <em>La vie lente<\/em>, le dernier roman en date de Ta\u00efa, que la question d\u2019un lieu \u00e0 soi, pour reprendre le c\u00e9l\u00e8bre titre de Virginia Woolf, joue un r\u00f4le central sur le plan de la di\u00e9g\u00e8se. Le narrateur, Mounir, qui n\u2019est plus celui des deux romans analys\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment, a quarante ans, vit \u00e0 Paris depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. Il a emm\u00e9nag\u00e9 quelques ann\u00e9es auparavant dans un nouvel appartement rue de Turenne, dans le troisi\u00e8me arrondissement. Il s\u2019agit de la premi\u00e8re fois o\u00f9 il a acc\u00e8s \u00e0 un deux-pi\u00e8ces, ayant v\u00e9cu jusque-l\u00e0 dans un studio (une pi\u00e8ce unique), mais ce gain de place ne semble pas permettre \u00e0 Mounir de se sentir bien\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mon appartement \u00e9tait vide, ou presque. Depuis trois ans que j\u2019y habitais, je tenais absolument \u00e0 le garder comme il \u00e9tait, vide. Dans la cuisine, le strict minimum pour faire \u00e0 manger. Dans l\u2019immense pi\u00e8ce de s\u00e9jour, une grande table et deux chaises. Et dans la chambre \u00e0 coucher, trois couvertures Tigre achet\u00e9es \u00e0 Barb\u00e8s, \u00e9tal\u00e9es l\u2019une sur l\u2019autre directement sur le sol, faisaient office de lit (Ta\u00efa\u00a02019, 36).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019absence de meubles et d\u2019objets dans un espace cens\u00e9 les accueillir est une mani\u00e8re pour Mounir de signifier son sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 dans \u00ab\u00a0ce deux-pi\u00e8ces maudit\u00a0\u00bb (15)\u00a0: il n\u2019habite pas ce lieu et ne souhaite pas l\u2019habiter, il ne veut pas l\u2019investir comme lieu \u00e0 soi et comme espace o\u00f9 exprimer son intimit\u00e9. Derri\u00e8re cette volont\u00e9 en apparence \u00e9tonnante, Mounir s\u2019adresse \u00e0 lui-m\u00eame \u00e0 la deuxi\u00e8me personne pour expliquer la situation\u00a0: \u00ab\u00a0[t]u devrais t\u2019estimer heureux, chanceux, de vivre rue de Turenne. Tu viens quand m\u00eame des faubourgs de Rabat, la ville de Sal\u00e9 et sa mauvaise r\u00e9putation\u00a0\u00bb (23). Son trajet de la marge au centre est double\u00a0: de la p\u00e9riph\u00e9rie pauvre au centre d\u2019une capitale dans un quartier riche, mais aussi du Maroc, ancien territoire colonis\u00e9, \u00e0 la France, pays colonisateur dont l\u2019influence \u00e9conomique, politique, culturelle et symbolique p\u00e8se encore sur les pays du Maghreb. L\u2019appartement rue de Turenne cristallise ces deux enjeux et g\u00e9n\u00e8re un sentiment de culpabilit\u00e9 chez Mounir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Regarde o\u00f9 tu vis \u00e0 pr\u00e9sent. Dans un deux-pi\u00e8ces, avec une magnifique cuisine et une salle de bain qui rendraient folles de jalousie tes s\u0153urs prisonni\u00e8res au Maroc. Le tout fait 45 m\u00e8tres carr\u00e9s [\u2026] dois-je te rappeler que tu ne paies que 500 euros par mois pour jouir de tout cet espace? Et tant que j\u2019y suis, dois-je aussi revenir sur les tactiques les plus douteuses que tu n\u2019as pas h\u00e9sit\u00e9 une seconde \u00e0 utiliser pour obtenir cet appartement? (24)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est le seul de la famille \u00e0 avoir chang\u00e9 de vie et de pays\u00a0: sa mobilit\u00e9 est en contraste avec l\u2019immobilit\u00e9 de ses s\u0153urs, \u00ab\u00a0prisonni\u00e8res\u00a0\u00bb \u00e9voquant une forme d\u2019enfermement non choisi. Par ailleurs, cet appartement est le premier \u00e0 l\u2019\u00e9loigner d\u00e9finitivement du foyer familial o\u00f9 tout se passait dans la m\u00eame pi\u00e8ce\u00a0: ce faisant, Mounir prend des distances avec son pass\u00e9 et avec son enfance. En ce sens, il est possible d\u2019envisager l\u2019absence de lit comme une fa\u00e7on de perp\u00e9tuer l\u2019am\u00e9nagement du foyer familial o\u00f9, pour rappel, il n\u2019y avait que des banquettes qui faisaient office de lit le soir. C\u2019est comme si un sentiment de honte et d\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9 l\u2019emp\u00eachait de \u00ab\u00a0jouir de tout cet espace\u00a0\u00bb qu\u2019il n\u2019a pas l\u2019impression de m\u00e9riter. Aussi, les strat\u00e9gies employ\u00e9es pour obtenir cet appartement confirment non seulement ces craintes, mais montrent qu\u2019il n\u2019est pas \u00e0 sa place et que seul un subterfuge lui a permis d\u2019en arriver l\u00e0.<\/p>\n<p>Le manque d\u2019intimit\u00e9 dans cet appartement r\u00e9sulte \u00e9galement des bruits du voisinage, qui emp\u00eachent Mounir de dormir. Madame Marty, femme de quatre-vingts ans habitant au-dessus de lui, fait craquer le parquet chaque fois qu\u2019elle marche dans son petit studio, et cette pr\u00e9sence constante finit par rendre Mounir fou\u00a0: il va finir par l\u2019insulter et la police ne va pas tarder \u00e0 lui rendre visite. \u00ab\u00a0J\u2019ai l\u2019impression que depuis trois ans je n\u2019ai pas dormi. Ferm\u00e9 les yeux, oui. Un sommeil l\u00e9ger, oui. Mais jamais profond. Jamais une nuit compl\u00e8te \u00e0 sati\u00e9t\u00e9. Jamais, jamais. \u00c0 force de ne pas dormir, vous comprenez, j\u2019ai perdu le contr\u00f4le\u00a0\u00bb (17)\u00a0: \u00ab\u00a0[\u00e0] cause de son bruit\u00a0\u00bb (13), Mounir ne parvient pas \u00e0 investir cet espace comme \u00e9tant v\u00e9ritablement le sien, et m\u00eame le sommeil, moment o\u00f9 on l\u00e2che prise si l\u2019on se sent en s\u00e9curit\u00e9, est rendu difficile.<\/p>\n<p>Si les sons d\u2019autres appartements parviennent jusqu\u2019\u00e0 Mounir, ses propres gestes sont aussi entendus par ses voisins. En effet, la voisine lui apprend qu\u2019elle a entendu \u00ab\u00a0les bruits du sexe\u00a0\u00bb et que \u00ab\u00a0cela [l]&rsquo;avait emp\u00each\u00e9e de dormir\u00a0\u00bb (95)\u00a0: il s\u2019agit l\u00e0 de la seule mention dans <em>La vie lente<\/em> d\u2019intimit\u00e9 sexuelle dans l\u2019appartement, toutes les autres se d\u00e9roulant dans l\u2019espace public. La narration n\u2019entre pas dans les d\u00e9tails, tandis que les rencontres \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur sont soigneusement relat\u00e9es\u00a0: le \u00ab\u00a0chez soi\u00a0\u00bb n\u2019est pas un espace accueillant, la vie se d\u00e9roule ailleurs. \u00c0 l\u2019instar de la pi\u00e8ce de l\u2019enfance d\u00e9crite dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>, l\u2019appartement rue de Turenne se laisse p\u00e9n\u00e9trer par les bruits des autres et, par cons\u00e9quent, par l\u2019intimit\u00e9 des autres, ne laissant pas de place \u00e0 Mounir pour d\u00e9ployer la sienne.<\/p>\n<p>Ce qui finit par rendre l\u2019appartement invivable est annonc\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but du roman\u00a0: il s\u2019agit de la visite de deux policiers qui l\u2019interrogent tout en fouillant chez lui. \u00ab\u00a0Maintenant que le moindre coin de mon appartement avait \u00e9t\u00e9 visit\u00e9 par les deux policiers, je me sentais comme viol\u00e9. J\u2019avais un immense d\u00e9go\u00fbt, de ce lieu et de moi dans ce lieu\u00a0\u00bb (40)\u00a0: l\u2019intrusion des forces de l\u2019ordre dans son espace intime est tout d\u2019abord physique, dans la mesure o\u00f9 ils parcourent l\u2019espace, mais aussi psychique, car ils l\u2019interrogent sur son mode de vie, les raisons de sa pr\u00e9sence en France, allant jusqu\u2019\u00e0 poser des questions sur son homosexualit\u00e9. Cet envahissement de l\u2019intimit\u00e9 s\u2019ajoute \u00e0 la d\u00e9tresse de ne pas se sentir \u00e0 sa place et aux bruits de l\u2019ext\u00e9rieur qui le pers\u00e9cutent, le rendant fou\u00a0: \u00ab\u00a0[l]&rsquo;enfer chez soi. Le malheur chez soi. Les n\u00e9vroses en pleine explosion. Perdre la t\u00eate. Perdre la raison. Perdre la dignit\u00e9\u00a0\u00bb (161).<\/p>\n<h2>L\u2019espace public\u00a0: vecteur d\u2019intimit\u00e9 sexuelle et de r\u00e9actualisation des rapports de pouvoir<\/h2>\n<p>Si l\u2019espace int\u00e9rieur ne parvient pas \u00e0 cr\u00e9er les conditions n\u00e9cessaires pour que l\u2019intimit\u00e9 des narrateurs puisse s\u2019exprimer, il est int\u00e9ressant de remarquer le r\u00f4le de l\u2019espace ext\u00e9rieur dans l\u2019\u0153uvre de Ta\u00efa, dans la mesure o\u00f9 il rend possibles des rencontres sexuelles inesp\u00e9r\u00e9es tout en accentuant les enjeux de domination de certains personnages sur d\u2019autres. C\u2019est dans cet espace public fonci\u00e8rement paradoxal que se d\u00e9roulent la plupart des rencontres dans les romans de Ta\u00efa, notamment dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em> et dans <em>La vie lente<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019homosexualit\u00e9 des protagonistes est l\u2019un des th\u00e8mes les plus r\u00e9currents, et elle est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 un espace qui permet son expression. Comme le rappelle Marianne Blidon,<\/p>\n<blockquote>\n<p>la litt\u00e9rature [gay] [\u2026] porte en germe les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une g\u00e9ographie des homosexualit\u00e9s, une des questions de ces romans \u00e9tant souvent la rencontre qui fait advenir le d\u00e9sir homosexuel. Cette rencontre a lieu quelque part et ce \u00ab\u00a0quelque part\u00a0\u00bb est fondamental (2008, 176).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En effet, l\u2019espace public n\u2019est pas neutre, dans la mesure o\u00f9 il incarne la norme h\u00e9t\u00e9rosexuelle \u00ab\u00a0dans les bars et les restaurants, au cin\u00e9ma et dans les transports en commun\u00a0\u00bb (Leroy\u00a02005, 581)\u00a0: \u00ab\u00a0[c]&rsquo;est dans ce contexte particuli\u00e8rement d\u00e9favorable que gays et lesbiennes, partout dans le monde, doivent essayer de construire des espaces qui leur ressemblent, des territoires du collectif, dont on sait qu\u2019ils sont producteurs d\u2019identit\u00e9s\u00a0\u00bb (581). Dans ces \u00ab\u00a0espaces de r\u00e9sistance pour reterritorialiser la ville\u00a0\u00bb (582), il s\u2019agit de contrer l\u2019omnipr\u00e9sence de la norme en affirmant d\u2019autres identit\u00e9s minoris\u00e9es\u00a0: c\u2019est le cas des \u00ab\u00a0quartiers gays\u00a0\u00bb dans les grandes villes, o\u00f9 les lieux de rencontres constituent, entre autres, \u00ab\u00a0des espaces de sociabilit\u00e9 et d\u2019apprentissage d\u2019une culture sp\u00e9cifique\u00a0\u00bb (Eribon\u00a02009, 213). Il faut \u00e9galement noter qu\u2019il existe une v\u00e9ritable mythologie homosexuelle de la ville et des capitales\u00a0(Leroy 2005; Eribon\u00a01999, 2009) qui correspond \u00e0 deux logiques\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la possibilit\u00e9 de faire plus de rencontres et, par cons\u00e9quent, d\u2019avoir plus de choix en ce qui concerne ses partenaires; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, la ville r\u00e9pond \u00e0 un besoin de s\u00e9curit\u00e9 et de soutien mutuel.<\/p>\n<p>Si la ville est fortement pr\u00e9sente dans l\u2019\u0153uvre de Ta\u00efa (Paris ou, dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>, Gen\u00e8ve), on constate une absence totale de quartiers gays dans lesquels les personnages seraient susceptibles d\u2019\u00e9voluer. Le narrateur marche souvent en ville compl\u00e8tement seul et ne fr\u00e9quente pas de lieux o\u00f9 il y aurait une sociabilit\u00e9 homosexuelle. N\u00e9anmoins, chez Ta\u00efa, l\u2019espace public demeure fondamental pour le d\u00e9ploiement du d\u00e9sir homosexuel et d\u2019une \u00ab\u00a0sexualit\u00e9 anonyme\u00a0\u00bb (Leroy\u00a02005, 593)\u00a0: c\u2019est le cas des lieux de drague, des \u00ab\u00a0lieux de rencontre ext\u00e9rieurs qui effacent la fronti\u00e8re entre public et priv\u00e9 en (homo)sexualisant l\u2019espace urbain de mani\u00e8re illicite\u00a0\u00bb (594), comme les parcs, les places ou les gares. Dans <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>, le narrateur vient d\u2019arriver \u00e0 Gen\u00e8ve et ne sait toujours pas o\u00f9 il va pouvoir dormir ce soir-l\u00e0, lorsqu\u2019un homme l\u2019approche dans la rue et le conduit dans des pissoti\u00e8res, qui sont l\u2019un des cadres traditionnels de la drague gay.<\/p>\n<blockquote>\n<p>En y rentrant je me rendis compte tout de suite qu\u2019il r\u00e9gnait en ce lieu ce qui manquait ailleurs, dans le reste de Gen\u00e8ve\u00a0: la sexualit\u00e9 d\u00e9bordante et po\u00e9tique.<\/p>\n<p>Une dizaine d\u2019hommes de tous \u00e2ges \u00e9taient align\u00e9s devant les urinoirs et se regardaient la bite avec gentillesse. Cela me frappa beaucoup. Je n\u2019\u00e9tais pas choqu\u00e9, c\u2019\u00e9tait comme si je retrouvais de vieux copains. Ces hommes se d\u00e9siraient sans violence, ils se touchaient le sexe avec une tendresse extr\u00eame, avec courtoisie. Ils vivaient dans ce lieu souterrain et sale une sexualit\u00e9 clandestine et publique \u00e0 la fois. Ils se souriaient les uns aux autres comme des enfants. Ils ne parlaient pas. Leurs corps heureux le faisaient \u00e0 leur place. Ils se masturbaient de la main droite et touchaient de la gauche les fesses de leur partenaire. Ces hommes n\u2019\u00e9taient pas en couple, ils faisaient l\u2019amour debout tous ensemble (Ta\u00efa\u00a02006, 130-131).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce passage, le lieu d\u00e9gage une atmosph\u00e8re qui est \u00e0 la fois intime et impersonnelle\u00a0: tous les gestes sont d\u00e9crits comme doux et la salet\u00e9 des toilettes publiques contraste avec la \u00ab\u00a0courtoisie\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0tendresse\u00a0\u00bb de leurs gestes, ainsi qu\u2019avec leur bonheur na\u00eff qui pousse le narrateur \u00e0 les comparer \u00e0 des enfants. Cette sexualit\u00e9 groupale produit une \u00e9nergie qui les traverse tous, et elle n\u2019est possible que par leur rassemblement dans ce lieu de drague. Le narrateur se sent alors accueilli dans cette ville qui lui \u00e9tait hostile jusque-l\u00e0, et ce, gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9sence de ces hommes et de leur d\u00e9sir qui circule ouvertement entre leurs corps. \u00c0 l\u2019instar des souvenirs de son enfance, la sensorialit\u00e9 joue un r\u00f4le central dans l\u2019expression de l\u2019intimit\u00e9 sexuelle et prime sur l\u2019\u00e9change verbal.<\/p>\n<p>Dans <em>La vie lente<\/em>, Mounir rencontre deux hommes dans les transports en commun\u00a0: Soufiane et Antoine, l\u2019un \u00e0 Rabat lorsqu\u2019il a quinze ans et l\u2019autre dans le RER \u00e0 Paris, vingt-cinq ans plus tard. Les deux sc\u00e8nes apparaissent dans le m\u00eame chapitre (\u00ab\u00a0Soufiane\u00a0\u00bb) et sont directement compar\u00e9es, bien que l\u2019intimit\u00e9 de Mounir s\u2019exprime de mani\u00e8re diff\u00e9rente. Dans le premier cas, c\u2019est Soufiane, l\u2019homme plus \u00e2g\u00e9 et probablement fonctionnaire dans le quartier des minist\u00e8res, qui approche Mounir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019avais 15 ans. \u00c0 peine pub\u00e8re. Tout au long du trajet, l\u2019homme n\u2019avait cess\u00e9 de se rapprocher de moi, de se coller \u00e0 moi [\u2026] Je n\u2019ai pas r\u00e9sist\u00e9, je n\u2019ai m\u00eame pas pens\u00e9 \u00e0 le faire. J\u2019aimais ce que cet inconnu \u00e9tait en train d\u2019initier. Ce qu\u2019il m\u2019offrait. J\u2019aimais surtout son audace. Aller jusqu\u2019au bout du d\u00e9sir dans le bus rempli de monde (Ta\u00efa\u00a02019, 43).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mounir accepte que la rencontre ait lieu, ou mieux, il ne r\u00e9siste pas aux avances de cet homme plus \u00e2g\u00e9\u00a0: l\u2019\u00e9cart d\u2019\u00e2ge et de carrure, \u00e0 la fois symbolique et physique, le narrateur \u00e9tant \u00ab\u00a0petit et maigre\u00a0\u00bb et l\u2019homme, \u00ab\u00a0grand et en tr\u00e8s bonne forme\u00a0\u00bb (43), \u00ab\u00a0pas du tout du m\u00eame monde que [Mounir]\u00a0\u00bb (44), joue en faveur de Soufiane, qui incarne un \u00ab\u00a0espoir\u00a0\u00bb et une \u00ab\u00a0nouvelle vie\u00a0\u00bb (49). Le d\u00e9s\u00e9quilibre de la rencontre ne semble pourtant pas \u00eatre le seul \u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur\u00a0: c\u2019est l\u2019audace d\u2019exprimer son d\u00e9sir dans un lieu public, face \u00e0 d\u2019autres, qui intrigue Mounir. Paradoxalement, il semble \u00eatre plus \u00e0 l\u2019aise avec son propre corps et les sensations qu\u2019il lui procure que dans son propre appartement, o\u00f9 il se sent \u00e0 la fois seul et envahi par les bruits de l\u2019ext\u00e9rieur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne savais pas si les autres passagers avaient remarqu\u00e9 quelque chose ou pas. Cette s\u00e9duction en marche. Cette op\u00e9ration sexuelle sur le point d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un nouveau niveau d\u2019intensit\u00e9. Je sens encore la pr\u00e9sence des autres dans ce bus qui ressemblait \u00e0 une bo\u00eete de sardines. Je vois leurs yeux et je vois leur silence. Je ne suis pas loin d\u2019un grand danger. Mais je m\u2019en fous. L\u2019homme au costume et \u00e0 la cravate a d\u00e9cid\u00e9 pour moi [\u2026] Les autres? C\u2019est quoi les autres? (45-46).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si \u00ab\u00a0les autres\u00a0\u00bb finissent par dispara\u00eetre, ils font cependant partie int\u00e9grante du dispositif qui encourage la rencontre aux yeux de Mounir\u00a0: il \u00ab\u00a0sent\u00a0\u00bb les passagers et les observe pendant que l\u2019homme l\u2019approche et se frotte \u00e0 lui, et cette pr\u00e9sence inattendue du d\u00e9sir au milieu d\u2019une foule relie le narrateur aux autres, au point qu\u2019il se demande\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est quoi les autres?\u00a0\u00bb. L\u2019intimit\u00e9 sexuelle de Mounir ne se d\u00e9ploie pas malgr\u00e9 eux, mais en leur pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me rencontre, Mounir est dans un RER lorsqu\u2019il aper\u00e7oit Antoine, un homme fran\u00e7ais qui a environ son \u00e2ge\u00a0: \u00ab\u00a0[d]ans le RER A bond\u00e9 \u00e0 l\u2019heure de pointe, j\u2019avais fait en sorte qu\u2019il saisisse vite que j\u2019\u00e9tais d\u2019accord. Mes yeux dans ses yeux lui disaient qu\u2019il pouvait se rapprocher\u00a0\u00bb (80). Cette fois, c\u2019est le narrateur qui a le contr\u00f4le sur le d\u00e9roulement de la rencontre; aussi, le personnage d\u2019Antoine n\u2019est pas caract\u00e9ris\u00e9 par ses habits ou par sa posture qui d\u00e9noteraient un certain statut social, ce qui rend la rencontre plus \u00e9quilibr\u00e9e. Son corps et l\u2019espace environnant r\u00e9actualisent le souvenir de Soufiane\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je ne connaissais rien de lui \u00e0 ce moment-l\u00e0 et, sans presque rien faire, j\u2019avais l\u2019impression d\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 atteint avec lui une r\u00e9elle intimit\u00e9 sexuelle. Une entente surprenante, naturelle, entre nos deux corps. Un dialogue secret entre nous qui avait commenc\u00e9 bien avant cette premi\u00e8re fois dans le RER A. Antoine [\u2026] a r\u00e9veill\u00e9 Mounir l\u2019adolescent dans le bus (81).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le corps anonyme d\u2019Antoine semble receler celui de l\u2019homme \u00e0 Rabat, dans la mesure o\u00f9 il incarne un instant \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de d\u00e9sir dans un lieu lui aussi anonyme et de passage. Dans les deux cas, les transports en tant que \u00ab\u00a0non-lieu\u00a0\u00bb (Aug\u00e9\u00a01992) jouent un double r\u00f4le\u00a0: ils permettent au narrateur d\u2019exprimer son d\u00e9sir et son identit\u00e9 sexuelle (qui s\u2019inscrit \u00e0 la marge de la norme) dans l\u2019anonymat; ils lui permettent \u00e9galement, par des rencontres qui sont le fruit du hasard, de se r\u00eaver dans un autre monde et d\u2019envisager un ailleurs, tant\u00f4t spatial (dans la sc\u00e8ne du bus, en dehors de Sal\u00e9, vers une grande ville) tant\u00f4t temporel (dans le deuxi\u00e8me cas, vers le souvenir vieux de vingt-cinq ans). En ce sens, les transports deviennent un espace-autre ou une h\u00e9t\u00e9rotopie (Foucault 1984) o\u00f9 se d\u00e9ploie un espace identitaire sexuel \u00e0 l\u2019abri de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Un espace o\u00f9 fuir quelques heures, faire l\u2019amour, tuer l\u2019amour, partager le butin, sortir d\u00e9finitivement de la norme, de la peur\u00a0\u00bb (Ta\u00efa\u00a02019\u00a0: 54).<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>Avec cette \u00e9tude des diff\u00e9rents espaces dans trois romans d\u2019Abdellah Ta\u00efa o\u00f9 l\u2019intimit\u00e9 des personnages \u00e9merge ou peine \u00e0 \u00e9merger, il m\u2019importait de souligner \u00e0 quel point les espaces int\u00e9rieurs tels que le foyer familial et l\u2019appartement lors de l\u2019\u00e2ge adulte sont des lieux o\u00f9 il n\u2019est pas possible d\u2019exprimer son intimit\u00e9, tandis que les espaces ext\u00e9rieurs, notamment les lieux publics dans les villes, permettent davantage de d\u00e9voiler la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de son propre d\u00e9sir. Tout au long de l\u2019\u0153uvre de Ta\u00efa, l\u2019int\u00e9rieur ne co\u00efncide pas avec un \u00ab\u00a0lieu \u00e0 soi\u00a0\u00bb\u00a0: d\u00e8s l\u2019enfance, les v\u00e9cus d\u2019empi\u00e8tements de la part des parents et, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les liens plut\u00f4t incestueux, engendrent une intimit\u00e9 sexuelle indiff\u00e9renci\u00e9e que le narrateur exprime \u00e0 son tour dans la chambre de son grand fr\u00e8re, tout en acc\u00e9dant \u00e0 une connaissance de soi qui n\u2019est possible que dans un espace suffisamment prot\u00e9g\u00e9. Le narrateur adulte ne trouve pas de repos dans son appartement o\u00f9, de nouveau, tout s\u2019entend et rien ne peut \u00eatre cach\u00e9. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, dans les lieux publics et dans les transports en commun, que le narrateur vit pleinement son identit\u00e9 sexuelle et exprime ouvertement son d\u00e9sir\u00a0: si l\u2019espace urbain et les lieux publics sont historiquement des lieux propices \u00e0 une sexualit\u00e9 anonyme pratiqu\u00e9e par des hommes homosexuels, les personnages de Ta\u00efa demeurent seuls, \u00e0 l\u2019\u00e9cart des espaces de sociabilit\u00e9 homosexuelle et d\u2019un sentiment de communaut\u00e9. De plus, l\u2019espace public n\u2019efface pas les enjeux de domination, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019\u00e2ge ou de la race pour les exemples analys\u00e9s dans cet article\u00a0: il s\u2019agit d\u2019une arme \u00e0 double tranchant que le narrateur se doit de manier avec soin. Si l\u2019intimit\u00e9 sexuelle est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l\u2019espace qui l\u2019accueille et qui la fa\u00e7onne, les romans de Ta\u00efa nous montrent les difficult\u00e9s \u00e0 se sentir soi-m\u00eame dans un lieu qui ne prot\u00e8ge pas, ainsi que les potentialit\u00e9s lib\u00e9ratrices de l\u2019espace ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Aug\u00e9, Marc. 1992. <em>Non-lieux, introduction \u00e0 une anthropologie de la surmodernit\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Bachelard, Gaston. 1957. <em>La po\u00e9tique de l\u2019espace<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Blidon, Marianne. 2008. \u00ab\u00a0Jalons pour une g\u00e9ographie des homosexualit\u00e9s\u00a0\u00bb. <em>L\u2019espace g\u00e9ographique\u00a02<\/em>, no\u00a037\u00a0: 175-189.<\/p>\n<p>\u00c9ribon, Didier. 1999. <em>R\u00e9flexions sur la question gay<\/em>. Paris\u00a0: Flammarion, coll. \u00ab\u00a0champs essais\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2009. <em>Retour \u00e0 Reims<\/em>. Paris\u00a0: Flammarion, coll. \u00ab\u00a0champs essais\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Foucault, Michel. 1984. \u00ab\u00a0Des espaces autres\u00a0\u00bb. <em>Dits et \u00e9crits<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 1994.<\/p>\n<p>Kundera, Milan. 1984. <em>L\u2019Insoutenable L\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Leroy, St\u00e9phane. 2005. \u00ab\u00a0Le Paris gay. \u00c9l\u00e9ments pour une g\u00e9ographie de l\u2019homosexualit\u00e9\u00a0\u00bb. <em>Annales de g\u00e9ographie\u00a06<\/em>, no\u00a0646\u00a0: 579-601.<\/p>\n<p>Ta\u00efa, Abdellah. 2004. <em>Le rouge du tarbouche<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 2012.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2006. <em>L\u2019arm\u00e9e du salut<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014. 2019. <em>La vie lente<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_fezcmwf\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_fezcmwf\">[1]<\/a> Bien que les noms des narrateurs changent, il est possible d\u2019\u00e9tablir un continuum entre les protagonistes des romans de Ta\u00efa\u00a0: ils ont tous grandi \u00e0 Sal\u00e9 et ont \u00e9migr\u00e9 en France ou en Suisse pour poursuivre leurs \u00e9tudes universitaires. Pour une \u00e9tude de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9criture de soi\u00a0\u00bb chez Abdellah Ta\u00efa, voir Jean-Pierre Boul\u00e9, <em>Abdellah Ta\u00efa, la m\u00e9lancolie et le cri<\/em> (Lyon\u00a0: PUL, 2020).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Caiazzo, Francesca. 2020. \u00ab Spatialit\u00e9 de l\u2019intimit\u00e9 sexuelle dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Abdellah Ta\u00efa : d\u2019un \u201cchez soi\u201d impossible \u00e0 l\u2019espace public \u00bb, Postures, Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5685\u00a0(Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/caiazzo_31_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 caiazzo_31_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-6fb16e80-3b99-4bbe-bcc0-e3dc3a5bc262\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/caiazzo_31_0.pdf\">caiazzo_31_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/caiazzo_31_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-6fb16e80-3b99-4bbe-bcc0-e3dc3a5bc262\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab \u00c9crire le lieu : modalit\u00e9s de la repr\u00e9sentation spatiale \u00bb, n\u00b0 31 La sexualit\u00e9 des personnages est centrale dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Abdellah Ta\u00efa, \u00e9crivain marocain d\u2019expression fran\u00e7aise\u00a0: ses narrateurs autofictionnels sont souvent des hommes homosexuels qui quittent le Maroc pour poursuivre leur vie en Europe, notamment en France ou en Suisse, et qui racontent [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1321,1324,1325],"tags":[62],"class_list":["post-5685","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-ecrire-le-lieu-modalites-de-la-representation-spatiale","category-en-marge-espaces-investis","category-espaces-identitaires","tag-caiazzo-francesca"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5685","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5685"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5685\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8552,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5685\/revisions\/8552"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5685"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5685"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5685"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}